Alcyon
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Description

L’île noire...

River et Emerson ne savent pas ce qui les attend sur ce mystérieux bout de terre, prétendu lieu de paix, dont ils ignoraient l’existence il y a de cela quelques semaines.

La compétition à laquelle ils étaient promis n’est plus d’actualité, c’est un tout autre destin qui s’esquisse, sur cette île bien différente de ce qu’ils ont connu. Ils vont devoir faire confiance à Phoenix, cet homme bienveillant et plein de promesses, mais New-Islands hante toujours leur esprit. Pourront-ils abolir le régime en place et gagner leur liberté et celle des habitants ?

Quand tout semble enfin possible, le monde de River et Emerson vole en éclats. Un danger inattendu plane sur eux, menaçant l’existence même de leur univers...

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 3
EAN13 9791097232771
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© Laurie Becker, 2019
© Éditions Plumes du Web, 2019
82700 Montech
www.plumesduweb.com
ISBN : 979-10-97232-77-1
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'Auteur ou de ses ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
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1.
Mercredi 18 juillet 2018
Salt Lake City, Utah.

Neals et Joey sont en train de discuter. Ils parlent de moi, je le vois bien. Ils font des grands gestes, signe d’une conversation houleuse, et baissent le ton quand je lève la tête. Je regarde ma montre, qui pend toujours à mon cou. Une heure est passée depuis notre arrivée au bunker. Et tout ce à quoi je pense depuis, c’est au fait que je suis la pire fille de l’univers entier. Vraiment.
Je suis sortie de la maison.
J’ai laissé maman seule, alors qu’elle savait ce qui venait.
Je me suis même moquée.
Pour couronner le tout, j’ai écouté un inconnu qui me promettait qu’il allait la chercher. Mais le problème, c’est que Joey ne lui avait accordé qu’une heure et, maintenant qu’elle est largement passée, il ne lui ouvrira plus la trappe. Brayden ne donne pas de nouvelles depuis qu’il est parti en voiture et qu’une brèche s’est formée. Si ça se trouve, il est mort en route, peut-être qu’il s’est fait emporter par une tornade. Je ne sais rien de Brayden, alors je ne sais rien de ce qu’il advient de ma mère.
Est-elle morte ? Ou bien, est-elle bloquée sous les décombres de notre maison ? A-t-elle tenté de fuir ? De me retrouver ? C’est une mère, alors évidemment qu’elle est sortie, qu’elle a contré vents et marées pour me retrouver. Et comme je suis la pire fille au monde, elle a échoué par ma faute.
Neals revient vers moi et m’adresse un sourire triste. Il me prend la main, alors je compresse la sienne. Je ne suis pas la seule à plaindre, il a aussi laissé sa famille derrière lui. Son père, sa mère et sa sœur. Elle n’a que huit ans. Neals était son héros, alors je l’imagine effrayée et se persuader que son grand frère viendra la chercher. Mais voilà, si je suis la pire fille, Neals est le pire fils de l’univers.
Tous les deux, nous avons le cul sauvé, installés sur ces chaises de métal, au fond du bunker de Joey. On s’est sauvés. On voulait retrouver nos proches, ça oui. Mais l’intention ne compte pas dans un cas de force majeure tel que celui-là. Nos parents ne se rassurent probablement pas en se disant que le plus important, c’est qu’on ait pensé à eux. Non, c’est bien pire. Ils ont sûrement été rongés par la détresse, l’inquiétude et peut-être la déception de ne pas nous voir. Neals a essayé d’alléger ma culpabilité. Il me répète que nos proches ne verront pas ça comme un abandon. D’après lui, ils se diront plutôt qu’il nous est arrivé malheur. Alors oui, c’est en partie vrai. Mais on n’a pas hésité à laisser un homme au sol, à monter à bord de ce 4x4 et à entrer dans le bunker alors qu’on pouvait déjà voir une tornade tout ravager.
Je me sens lâche. Et je crois bien que c’est la pire des sensations. Je m’en veux presque d’être encore en vie.
Neals capte mon regard, il a l’air inquiet.
J’ai essayé de négocier avec Joey pour qu’il accepte d’ouvrir à Brayden, s’il revient par miracle. Mais… il dit que c’est trop dangereux. On ne sait pas à quoi ressemble dehors, ni s’il grêle, s’il vente ou si un tsunami s’est écrasé sur le pays. On n’en sait rien, Georgia…
Je hoche la tête, résignée. Je ne reverrai jamais ma mère. Mes yeux se posent sur la radio placée sur la table. C’est celle que Brayden nous a confiée et je l’ai harcelé durant une heure, sans réponse. Neals souffle et ses épaules s’affaissent.
Peut-être qu’il y a juste un problème de transmission…
Neals…
Imagine que ce soit ça, imagine un instant qu’il ait sauvé nos proches mais que…
Arrête ça ! crié-je en me levant brusquement.
Il m’observe, les yeux ronds. C’est un éternel optimiste, à chercher le bon dans le mauvais, des solutions où il n’y en a pas. Je l’ai toujours admiré pour ça. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, peut-être qu’il devrait prendre exemple sur mon réalisme sans faille, celui que tout le monde prend pour du pessimisme. Je n’ai plus aucun espoir et Neals va se tuer s’il continue de croire en ces utopies.
L’espoir est vain. Il est beau la plupart du temps mais, dans une situation pareille, il ne fera que nous faire miroiter des choses que nous n’aurons plus jamais.
Il se lève et s’apprête à parler, mais je préfère me diriger vers ce qui me servira de chambre pour les semaines à venir. Je me rue dans la pièce et me jette en boule sur l’inconfortable lit d’appoint. Je sens que mon cœur s’émiette au fil des minutes qui passent, que je ne suis plus aussi forte que je le pensais. Et je sens surtout les larmes qui inondent mes yeux et viennent sillonner le long de mes joues. Je pleure bruyamment, désespérément.
Je sens une chaleur m’envelopper, c’est Neals. Je crois bien que je n’ai jamais pleuré devant lui. Il s’installe derrière moi, son corps épouse la forme du mien, tout recroquevillé, et son bras enroule ma taille, pour finir de me protéger comme la chose fragile que je suis subitement devenue.
Je ne sais pas combien de temps on reste ainsi, mais quand je ne pleure plus et que mes yeux sont aussi secs et douloureux que mon cœur, je me tourne pour faire face à Neals. Ses iris verts furètent sur mon visage, allant de mes yeux à mes joues, passant sur ma bouche. Ses pouces caressent ma peau et j’ai l’impression que même ce geste d’une infinie douceur pourrait me briser un peu plus. Il m’adresse un sourire doux, alors je le lui rends. J’ai l’impression que ma vie a changé du tout au tout en l’espace d’une journée.
Je n’arrive pas à croire que ma mère soit morte seule et effrayée, dis-je. Elle était malade, mais j’ai toujours pensé que je serais à ses côtés jusqu’à son dernier souffle. Que, même à l’université, je viendrais la voir pour passer du temps avec elle.
Georgia, tu sais, elle n’est peut-être pas…
Neals… J’ai plus envie d’espérer. Ça va me tuer.
Il souffle et ne répond rien. Je sors ma montre de sous mon tee-shirt et l’ouvre pour en observer l’intérieur. D’un côté, il y a des gravures. Il est écrit Je t’aime , tout simplement. Grand-père l’avait offerte à grand-mère. Quand il est mort, elle a décidé de la léguer à maman.
Tu sais, quand maman m’a donné cette montre, elle m’a fait promettre qu’elle traverserait les âges. Je dois la confier à mon enfant qui, lui, en fera autant. Grand-mère disait que l’amour perdurait même après la mort. C’est un cadeau d’amour qu’il faut léguer au fruit de l’amour.
C’est beau, dit Neals en souriant.
Je la referme et la glisse entre ma peau et mon tee-shirt. Je passe ma main sur la nuque de celui qui était encore mon meilleur ami ce matin. Notre relation a évolué aussi vite que l’état du ciel.
Mais maintenant, comment on peut avoir envie de faire un enfant dans ces conditions ? Qui voudrait subir une grossesse alors que tout est inondé, cassé et… et on ne sait même pas ce qu’il y a dehors ! Si ça se trouve, il pleut de la lave !
Neals rit, on ne croirait pas que le chaos règne à l’extérieur. C’est comme si les trois quarts de la population mondiale n’étaient pas en train de périr. Et nous, on est allongés sur ce lit, à faire comme si tout allait bien. Une pointe de culpabilité refait surface en moi.
Toi aussi, tu culpabilises ? soufflé-je.
Il réfléchit un instant :
Quand je suis sorti de chez moi ce matin, j’ai embrassé le front de Meadow alors qu’elle dormait, sa peluche dans les bras. Elle était si sereine. Maman regardait les informations et papa a cloué des planches sur toutes les entrées. Il m’a dit qu’il en mettrait une sur la porte après que je sois sorti. Il m’a fait promettre que je saurais me mettre à l’abri. J’ai hoché la tête, comme si je partais juste en escapade. Il m’a pris dans ses bras, m’a dit que de toute façon j’étais un grand garçon et que j’étais en âge de faire ce que je voulais.
Mes larmes menacent de déborder encore. Le père de Neals a toujours été bienveillant. Il l’a toujours laissé faire les choix qu’il voulait. Il disait que même si Neals commettait des erreurs, au moins il saurait. Qu’il se casserait la gueule à plusieurs reprises mais ne s’en relèverait que plus fort.
Quand il m’a dit au revoir, il était prêt à mourir. Il pensait qu’on allait tous mourir d’ailleurs, alors il s’est sûrement dit que, tant qu’à faire, autant que je sois avec la fille que j’aime.
Je me redresse, surprise.
Attends, tes parents savaient ?
Neals m’adresse un large sourire et je comprends enfin pourquoi ils me regardaient tous de cette manière à chaque fois que je venais chez eux. Je prenais ça à la rigolade et me disais qu’ils se faisaient des films.
Papa m’a dit que de toute façon, il faudra repeupler la terre, parce que je suis l’avenir. Il a assuré que si je survivais à ça, alors je connaîtrais une nouvelle génération. Il lit beaucoup de bouquins de science-fiction, il pense que quand on va sortir de ce bunker, tout va changer à jamais, alors qu’on sera juste des pauvres survivants sans aucun avenir.
Des frissons me parcourent l’échine. Je crois bien que je préfère quand Neals est optimiste. Je n’ai pas envie de me dire qu’on a survécu pour rien. Que je culpabilise pour rien. Que j’ai abandonné ma mère pour rien.
T’imagines comment l’avenir, toi ? me demande-t-il.
Cette seule pensée me fait rire.
Eh bien, quand tout aura fini de brûler ici-bas et que leurs vaisseaux spatiaux manqueront d’oxygène, le président et les riches vont redescendre sur terre, escortés par des aliens qui voudront tout contrôler. Peut-être qu’on découvrira que c’est eux qui ont causé tout ça !
Neals ricane et me pousse les épaules avant de se placer au-dessus de moi.
Tu regardes trop la télé, toi.
Qui te dit que les scénaristes de science-fiction ne sont pas des génies visionnaires ?
Il hausse les épaules et s’esclaffe encore. Il parcourt les traits de mon visage de ses doigts, ça fait tout drôle mais mon cœur s’emballe. Neals s’approche doucement de moi et, voyant que je ne bronche pas, il écrase ses lèvres contre les miennes. Je devrais m’en vouloir, culpabiliser d’être vivante. Je devrais le repousser et lui dire que ce n’est pas le moment. Mais des papillons s’envolent dans mon ventre et j’ai l’impression de rêver. C’est pas si mal de rêver, en ces temps apocalyptiques.
Quand il se détache de moi, mon cœur en redemande. Lorsque j’ouvre les yeux, une veine a gonflé au milieu de son front et ses sourcils sont légèrement froncés, on dirait qu’il se pose mille et une questions.
Ça te fait bizarre ? demande-t-il.
J’essaye de ne pas penser au fait qu’on est amis depuis dix ans. T’embrasser, c’est agrézarre .
Je me rappelle quand tu as inventé ce mot. On avait huit ans et on revenait de ton premier grand huit au parc d’attraction. Tu as dit que ça t’avait retourné le ventre et que c’était à la fois agréable et bizarre. Et puis tu l’as réutilisé pour définir toutes tes nouvelles meilleures expériences. La première fois que t’as mis les pieds dans un jacuzzi, ton premier saut illégal dans un lac, la première fois que tu as piqué un truc à la supérette…
Tu te souviens de tout ça ? dis-je en riant.
Il frotte son nez au mien, mon ventre est tout agrézarre en ce moment.
Neals, pourquoi tu ne me l’as pas dit avant ? Pourquoi avoir attendu qu’on soit sur le point de mourir ?
Il sourit mais ne se décolle pas de moi. J’aime sa présence.
Eh bien, t’es pas la fille la plus affectueuse de l’univers, je te rappelle. Être ton ami, c’était trop précieux pour que je gâche tout. Je n’avais aucune idée de ce que tu pouvais penser de moi, mis à part que j’étais fantascool et…
Je l’interromps d’une tape sur le torse, ce qui le fait rire.
Et c’est surtout que je n’avais pas le courage de te l’avouer. À chaque fois que je croisais ton regard, je me demandais s’il y avait une chance pour que, toi aussi, tu sois raide dingue de moi… mais je finissais par me dire que je n’avais aucune chance.
Aucune chance ? Dois-je te rappeler que tu as toujours été mon humain préféré, Neals ?
Si je suis ton humain préféré, ça veut dire qu’on va repeupler la planète ensemble ?
Mon cœur se met à battre plus fort mais je n’ai pas envie de réfléchir.
Eh bien, il va falloir que la tradition se perpétue et que cette montre traverse les âges… dis-je avec un sourire joueur.
Aussitôt, les lèvres de Neals rejoignent les miennes de nouveau, nous transportant dans un baiser fiévreux. Je crois qu’on est trop désespérés pour réfléchir, parce que nos fringues se retrouvent rapidement à terre et le corps de Neals embrasse le mien comme si nos vies en dépendaient.

Quand j’enfile mon tee-shirt, Neals est toujours allongé et entortille une mèche de mes cheveux autour de son doigt. Quelqu’un toque à la porte. Neals se recouvre des draps, alors je fonce ouvrir. C’est Joey, un air paniqué au visage et la radio dans une main. Il pince les lèvres et je flippe à mort. Je récupère la radio et il s’en va. Aussitôt, je l’entends grésiller et une voix se manifeste :
Georgia ? Neals ?
Celle de Brayden. Je m’installe sur le lit près de Neals et mon cœur bat tellement vite que je pourrais faire un arrêt cardiaque sur-le-champ. Je crois qu’entendre la voix de Brayden m’apporte une lueur d’espoir, parce qu’un large sourire s’est dessiné sur mes lèvres. Je n’attends pas plus et active la communication :
On est là.
Je sens la main de Neals m’enserrer la taille.
Je suis désolé, dit Brayden d’une voix brisée.
La main chaude de Neals est retombée, tout comme son corps qui est allongé et semble sans vie sur le lit. Ma respiration se coupe. Mon ventre se tord. Mes yeux sont inondés. Et mon cœur se brise encore un peu plus.
Brayden a prononcé les trois petits mots que je ne voulais pas entendre. Quand quelqu’un les dit, généralement, une plus ample explication n’est pas nécessaire. Ils veulent tout dire.
Je suis tellement désolé, répète-t-il.
Cette fois, je perçois qu’il pleure.
Georgia, j’ai essayé de sauver ta mère mais elle était bloquée sous une poutre et… et je n’ai pas pu… elle… je suis désolé…
À chaque fois qu’un petit bout de mon cœur s’en va, ça fait un mal de chien. Et comme il n’arrête pas de s’effriter, je me dis qu’il est plus gros qu’il n’en a l’air et que je vais encore passer un long moment à morfler. Je tiens la radio dans une main, je ne peux plus bouger de toute façon. Le vide que je fixe est recouvert d’un voile de larmes, et je crois bien que j’ai arrêté de cligner des yeux depuis un petit moment.
Neals, quand j’approchais de ta maison, j’ai vu la tornade passer dessus. Je ne suis pas allé voir, parce que c’est impossible que…
Éteins ça, me dit Neals, m’empêchant d’entendre la fin de la phrase de Brayden.
Je le contemple, son visage empli de colère est baigné de larmes. Je ne peux pas éteindre. Je ne sais plus comment on fait. Je peux juste écouter et sentir mon cœur se briser encore.
Je suis vraiment désolé de ne pas avoir pu les ramener, les gars. Mais je suis heureux que vous soyez en sécurité parce que vous seriez morts, sinon. Je… Je suis en train de crever, d’ailleurs.
Il rit et Neals me crie encore d’éteindre la radio.
Je suis dans ma voiture, ma jambe est blessée. Ouais, sacrément amochée, même. Je ne peux plus conduire et, de toute façon, j’ai plus d’essence. Et ce putain d’ordi ne fait que biper et s’affoler parce qu’une tornade arrive droit vers moi. C’est le comble pour un chasseur de tornades. Je mérite un Darwin Award, les gars.
Je ne peux m’empêcher de rire, mes nerfs sont en train de lâcher. Neals essaye de récupérer la radio de mes mains mais je l’en empêche.
Éteins cette foutue radio, Georgia, je t’en supplie !
Brayden nous a sauvés, dis-je calmement. On lui doit au moins ça. Après, on aura tout le temps d’être énervés.
Il ferme les yeux et souffle. Il me force à m’allonger près de lui, alors je me mets à pleurer dans le creux de son cou. Il me prend la radio des mains et l’active :
Merci pour tout, Brayden. On est désolés pour ce qui t’arrive.
Vous en faites pas pour moi, j’ai toujours rêvé de voir l’intérieur d’une tornade. Ça va être magique.
Neals rit alors que je pleure toujours.
Hé, je t’ai déjà raconté le premier tremblement de terre que j’ai vécu ?
Non, lui dit Neals.
C’était il y a cinq ans, j’étais parti en vacances…
La radio se met à grésiller et puis plus rien. C’est le néant. Mes larmes redoublent d’intensité. Neals pose la radio par terre et se laisse aller dans mes bras. Cette fois, il n’y a plus d’espoir. Nous sommes les survivants d’une catastrophe qui ravage tout sur son passage et je ne suis pas sûre de pouvoir endosser ce rôle. Nous survivons, mais nous ne sommes plus vraiment en vie. Nous survivons à la perte de nos proches aimés et, pire, nous survivons à nous-mêmes, après que nos cœurs ne sont plus que cendres.

2.
2078, Île Noire.

EMERSON

Lorsque nous arrivons au campement, Jax s’arrête de parler, de marcher, et je regarde partout autour de moi. C’est une grande étendue d’herbe avec plein de tentes militaires de tous côtés. Il y a une tour de guet, un garçon y est perché et observe à travers des jumelles. Quelques hommes marchent dans des directions différentes, tous sont habillés de combinaisons grises élastiquées à la taille. Un peu plus loin, je vois un large complexe noir aux vitres teintées. Juste à droite, un long et large pont absolument magnifique : il est parcouru de plusieurs câbles lumineux. Je ne pourrais dire ce qu’il traverse vu d’ici, mais je distingue deux hautes structures triangulaires à l’entrée et à la sortie. Je peux aussi discerner des toits d’immeubles, mais je ne suis pas assez proche. Il y a quelques jours, je ne connaissais pas l’existence de cet endroit et, aujourd’hui, il m’intrigue plus que tout ce que j’ai connu jusqu’ici.
Quand je regarde River, il a l’air aussi subjugué que moi.
Vous allez rester dans ce campement jusqu’à demain. Ensuite, je vous mènerai à Gaius. Comme on n’a pas l’habitude de recevoir du monde, on n’a pas de place. Mais on a deux tentes.
Il se tourne, ramasse deux masses de tissu au sol ainsi qu’un sac à dos et nous donne le tout.
Montez-les où vous voulez. Si vous avez besoin d’aide, demandez à n’importe qui.
Qui sont tous ces gens ? demande River.
L’armée. Enfin, une partie seulement. Il ne se passe rien ici, mais pour autant nous devons rester vigilants. On est sympas, ne vous en faites pas. Il est tard, alors vous feriez mieux de dormir. Ah ! Et un feu de camp est allumé toute la nuit, si vous avez faim, n’hésitez pas.
Il tape sur l’épaule de River et part rejoindre un type qui semble lui lire un papier. Il hoche la tête et disparaît dans une grande tente verte. River se met à marcher et je repère un terrain plat. Je le pointe du doigt et il acquiesce.
Tu veux que j’installe ta tente ? demande-t-il.
Ça ne devrait pas être trop difficile.
Il me sourit et hoche la tête avant de commencer à monter la sienne. Je le regarde faire et observe mon matériel. Je sais monter une tente, j’ai appris lors de ma formation militaire. Tout comme je sais allumer un feu, et d’autres choses de ce type. Je m’accroupis au sol et le fixe. Je crois que j’essaye de perdre du temps pour ne pas avoir à monter cette tente. J’aimerais bien avouer à River que je me sens en sécurité avec lui et que j’apprécierais de dormir à ses côtés, mais je n’ai aucune expérience et je ne peux pas reproduire ce que je lis. Dans les romans d’amour, les filles ne demandent pas la permission et se faufilent dans le lit du garçon en question. Eh bien, elles ont beaucoup de courage, si vous voulez mon avis !
Salut.
Je lève la tête vers la voix qui vient d’interrompre mon introspection. Un garçon dans une tenue militaire. Il est grand, quelques mèches de ses cheveux blonds lui tombent sur le front et il me perce de son regard brun. Je me redresse et lui souris poliment. Je sens ma tête chauffer quand il me rend mon sourire : je me sens si stupide d’avoir ce genre de réaction et de ne pas savoir les contrôler ! Ce type me dit juste bonjour, pourquoi je rougis comme s’il m’avait déclaré son amour ?
Salut, dis-je.
Je m’appelle Apollo.
J’entends River rire discrètement derrière moi, mais je n’y prête pas attention. Je continue juste de fixer ce type au nom bizarre, alors il finit par se gratter la nuque :
Et toi ?
Je crois bien que c’est la première fois qu’une personne me demande mon nom et ça me fait tout drôle. C’est une bouffée d’air frais. Je me sens comme une fille banale et je crois que j’apprécie déjà cette île.
Emerson.
Je n’ai jamais entendu ce prénom auparavant.
Je sais, c’est un prénom de mec. Je viens de le découvrir, en fait. Mais tu ne peux pas te moquer de moi parce que toi, tu as un prénom de programme spatial, alors niveau bizarrerie, je crois que tu fais fort aussi.
Il fronce ses sourcils et je me sens bête, j’ai l’impression d’avoir trop parlé. Je m’apprête à m’excuser quand il se met à rire :
Vous connaissez des trucs du passé à New-Islands ? demande-t-il, impressionné.
Normalement, non. Mais je suis curieuse et je dévore des livres.
Eh bien, si tu trouves mon prénom bizarre, tiens-toi prête pour entendre ceux de toutes les personnes que tu rencontreras ici. Parce qu’au milieu d’une mode à donner des noms de plantes à ses enfants, je trouve que mes parents m’ont plutôt bien épargné.
Des noms de plantes ?
Apollo hoche la tête, alors je ris et il me rejoint. Son regard se pose sur l’équipement au sol.
Tu as besoin d’aide ?
Je tourne la tête vers River qui me sourit et lève un sourcil. Il se fiche totalement de moi.
Non… Non, merci. Je vais me débrouiller.
OK, on se voit plus tard alors.
Il m’adresse un salut militaire et s’en va dans la direction opposée.
Je crois que tu lui as tapé dans l’œil, constate River.
Il me regarde alors que sa tente tient déjà debout. Il essuie son front de son avant-bras, pose ses mains sur ses hanches et se plante face à moi.
Tu te fais des films, dis-je en levant les yeux au ciel.
Peu importe. Par contre, tu restes mon lapinou. Même si tu fais d’Apollo ton Sullivan.
Il s’esclaffe et s’engouffre dans sa tente. Exaspérée, je lève les bras au ciel et le rejoins.
Arrête avec ça ! Tu ne peux pas oublier Sullivan ?
River ébouriffe ses cheveux jusqu’à ce qu’une mèche lui tombe devant les yeux. Il prend une posture étrange, sur le côté, avec un genou plié et un bras pendant nonchalamment dessus. Puis il plisse légèrement les yeux et prend un air de dragueur prétentieux.
Hey, je m’appelle Apollo.
Je lui pousse les épaules en râlant, il perd l’équilibre et ses éclats de rire envahissent la tente. Il appuie sa tête sur son bras replié et regarde le plafond de la toile.
Pourquoi tu t’es dénigrée ?
Je fronce les sourcils, pas sûre de comprendre où il veut en venir.
Quand tu as précisé que tu avais un prénom de mec. Ton prénom te va très bien Emy, et tu sais pourquoi ? Parce qu’il n’est pas commun et qu’il te rend unique.
Je sens que je rougis parce que ma tête surchauffe. On devrait installer un système de ventilation dans le crâne des humains, juste derrière le cerveau, pour le refroidir quand il reçoit trop d’informations du genre. Comme pour les ordinateurs. Je relève les yeux vers lui, prise d’une soudaine envie de le provoquer.
Alors pourquoi tu m’appelles Emy ?
Ses yeux brillent, le coin de ses lèvres se relève.
J’ai commencé pour t’énerver, à vrai dire. Mais je me suis pris au jeu, je me sens plus proche de toi quand je te donne des surnoms. Et puis ça te rend plus douce.
Je m’allonge en appuyant ma tête sur mon bras.
Est-ce que tu regrettes d’être venu ?
Non, répond-il immédiatement. J’essaye de toujours prendre les meilleures décisions. Vivre avec des regrets, ce n’est pas très agréable, tu sais.
Alors tu ne changerais même pas le fait d’avoir sauté dans ce lac pour me sauver ? Au fond, c’est de ma faute si Poppy et toi avez été renvoyés chez vous. Si je n’étais pas tombée dans ce stupide lac…
Arrête, me coupe River.
Je lève les yeux vers lui et il me couve de son regard protecteur.
Arrête de culpabiliser. Je ne regrette pas d’avoir sauté et je recommencerais mille fois, même en sachant à l’avance ce qui arrivera ensuite.
Oui mais maintenant encore, tu laisses tout tomber pour me rejoindre, je me sens tellement coupable !
Il se mord la lèvre et ne répond pas instantanément, alors je comprends que je me suis méprise. J’ai honte d’avoir pu penser une seule seconde que River faisait tout ça pour moi. Je ne suis pas le centre de son monde. Comment ai-je pu être si égoïste ? Je prends ma tête dans mes mains, j’aimerais me cacher six pieds sous terre. Incapable de rester là plus longtemps, je m’apprête à sortir de la tente.
River m’attrape le poignet, il s’est redressé pour me faire face.
Je sais à quoi tu penses, dit-il.
Ah bon, tu lis dans les pensées maintenant ?
C’est la gêne qui parle. Je me sens si stupide.
Emy ! râle-t-il. Je suis parti pour ma mère, pour toi, mais aussi pour moi.
Je ne réponds rien, il me lâche et souffle.
Je vais essayer de négocier avec Gaius pour que ma mère vienne se faire soigner ici. Je suis sûr qu’ils ont une médecine super évoluée, tu imagines s’ils pouvaient la guérir et si elle pouvait vivre encore trente ans de plus ? Elle serait enfin heureuse.
Je hoche la tête. Je préfère mille fois que River soit parti pour cette raison que pour moi et uniquement moi.
Mais bien sûr, il y a toi. T’es étrange, à moitié téméraire, à moitié timide mais, tu vois, j’adore t’emmerder. J’adore te dire des trucs gênants et te voir rougir comme ça. Et tu m’impressionnes aussi, parce que t’es la fille la plus courageuse que j’aie rencontrée. Et t’es même sympa. Donc je mentirais si je disais que ta présence n’est pas un avantage.
Je me suis remise à rougir, et il le remarque puisqu’il ricane.
T’es trop mignonne quand tu fais ça.
River, juste, arrête ça.
Il rit encore. J’ai envie qu’il se jette sur moi et qu’il m’embrasse. Mais il ne le fait pas et je me demande si, malgré la liste de tout ce qu’il aime chez moi, il me trouve à son goût.
Pourquoi tu n’as pas monté ta tente ?
Je vais le faire.
Il sourit étrangement. Après cette conversation bizarre, je ne peux pas lui avouer que je veux rester avec lui.
J’y vais.
River me salue de sa main et me contemple avec amusement, comme s’il se délectait de mon conflit interne. Mais bien sûr, il ne peut pas savoir ce qui se passe en moi.
Tu attends quoi ?
J’ouvre le battant de la tente et regarde dehors un instant. Il fait noir et, malgré ça, des types marchent dans tous les sens comme s’il y avait une urgence. Il fait légèrement froid et mon cœur se crispe. Est-ce que River va me prendre pour une psychopathe si je lui fais part de mes pensées ? Je sais bien que les livres ne reflètent pas la réalité. Alors est-ce que c’est normal de dire à un type qu’on préfèrerait dormir avec lui ? Ce serait pris comme des avances ?
Emy ?
Je me tourne et décide de tout lui balancer :
En fait, je fais exprès de ne pas monter ma tente. Je sais faire et je suis sûre que j’aurais été plus rapide que toi. Le truc, c’est que je n’ai pas envie de dormir seule et que je ne sais pas comment te dire ça. Je ne peux pas me faufiler dans ta tente sans t’en parler, mais te demander la permission c’est juste… trop bizarre !
Tu veux dormir avec moi ? demande-t-il en relevant un sourcil.
Je me prends la tête dans les mains. Pourquoi c’est si difficile ?
Oui ! Mais parce que je me sens seule et que j’aime bien ta présence. Et je ne veux pas passer pour une allumeuse. Je n’essaye pas de t’allumer, je veux juste…
Tu veux juste dormir avec moi, finit-il pour moi.
Mes épaules se relâchent et River se met à rire. Super, maintenant il se moque de moi.
Tu veux dormir contre mon corps chaud et je parie que, dans ta petite tête de perverse, tu imagines que je vais retirer mon tee-shirt.
River !
Je suis sûr que tu baves quand tu dors.
Je pouffe et le bouscule.
Tu veux pas qu’on aille bouffer un truc ?
Je hoche la tête et nous sortons de la tente. Près du feu de camp, il n’y a que deux types qui discutent tout en se grillant des morceaux de viande au bout d’une pique. River se munit lui aussi en piques et en viande, et nous nous asseyons sur un rondin de bois. La nuit est noire, les étoiles scintillent. Un vent frais caresse mon visage, un frisson me parcourt le dos. Je me blottis contre River et pose ma tête sur son épaule. Il ne réagit pas, et tant mieux…
3.
RIVER
 
Emy dort à poings fermés. Son visage est si paisible. J’essaye de ne pas la réveiller, vu les cernes qui lui pendaient aux yeux, une grasse matinée ne lui fera pas de mal. Je sors, la rosée matinale rend l’air bien frais, alors je rabats la capuche de mon sweat sur ma tête. Je pars m’installer sur le même rondin qu’hier, il n’y a qu’un type en train de boire dans un mug fumant.
Je n’arrive pas à réaliser tout le chemin qu’on a fait. Je me demande si une guerre a été déclarée, d’ailleurs. Orion a dû être fou d’apprendre que sa fille s’était barrée et qu’il ne pouvait rien faire pour la récupérer. Quelque part, j’espère qu’il la pense indigne de son royaume et qu’il lui fichera la paix. J’ouvre la montre à gousset qui pend à mon cou et observe la trotteuse faire son chemin. Il est tôt. Huit heures.
—  Tu es bien matinal !
Je tourne la tête vers Apollo qui vient de s’asseoir à côté de moi. Il me tend une tasse remplie d’un liquide noir dont l’odeur me monte aux narines :
—  Café ?
Je récupère le récipient et fixe les restes du feu de camp d’hier. Du bois brûlé et de la cendre.
—  Merci.
Il hoche lentement la tête et avale son breuvage.
—  Jax m’a dit que tu t’appelais River.
—  Et moi, j’ai entendu que tu t’appelais Apollo.
Il ricane. Ce type a l’air sympa. Mais dommage pour lui, on ne peut pas devenir potes s’il convoite Emy.
Je ne lui ai pas fait de scène hier. Primo, parce qu’elle ne m’appartient pas. Deuxio, j’ai lu dans son bouquin que Sullivan jouait au type détaché de tout. Et Emy adore Sullivan. Reste plus qu’à prendre exemple sur ce macho mal luné.
—  Elle est cool ta montre, dit-il en désignant l’objet qui pend à mon cou.
Je ne réponds rien, je ne sais même pas pourquoi il me fait la causette si tôt le...

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