Chronique d un rêve enclavé
175 pages
Français

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Chronique d'un rêve enclavé , livre ebook

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Description

Dans cette cité médiévale où règnent recruteurs, faiseurs de dîme et de gabelle, les poètes meurent, les rêveurs aussi. Les rêves, eux, ne demandent qu’à voyager. Parleur, vagabond visionnaire, entreprend de leur faire franchir les murs de la cité en rassemblant les Collinards contre ceux qui les affament.

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Informations

Publié par
Date de parution 12 mars 2015
Nombre de lectures 73
EAN13 9782846269773
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Ayerdhal Chroniques dun rêve enclavé
Du même auteur
LA LOGIQUE DES ESSAIMS,nouvelles,Imaginaire sans Frontières KEELSOM,JAHNAÏC(Cybione 3), roman,Jai lu POLYTAN(Cybione 2), roman,Jai lu CYBIONE,roman,Jai lu LHOMME AUX SEMELLES DE FOUDRE,roman,Flammarion DEMAIN,UNE OASIS,roman (Grand Prix de lImaginaire 1993),Jai lu LA BOHÊME ET LIVRAIE,roman,Fleuve Noir ÉTOILES MOURANTES(avec JeanClaude Dunyach), roman (Prix Tour Eiffel 1999, Prix Ozone 2000),Jai lu LA QUÊTE DE LA DIGNITÉ POUR LES PERSONNES HANDICAPÉES MENTALES,document,A.D.A.P.E.I. CONSCIENCES VIRTUELLES,roman,Baleine MYTALE,roman,Jai lu SEXOMORPHOSES(Daym, opus 2), roman,Jai lu BALLADE CHOREÏALE, roman,Jai lu LHISTRION(Daym, opus 1),roman,Jai lu LE CHANT DU DRILLE,roman GENÈSES,anthologie présentée par Ayerdhal,Jai lu
Précédemment paru aux éditions Jai lu sous le titre PARLEUR OU LES CHRONIQUES DUN RÊVE ENCLAVÉ(Prix Ozone 1997)
© Éditions Jai lu, 1997 © Éditions Au diable vauvert 2003 pour la présente édition
Au diable vauvert La Laune 30600 Vauvert www.audiable.com contact@audiable.com
À Marco Delanghe, samouraï sans maître et sans gage qui parcourt le monde à la recherche dune province où il ny aurait ni suzerain ni seigneur ni vassal ni serf, un coin de Terre, en somme, qui aurait échappé à la féodalisation dont nos très illusoires démocraties sont les plus fer vents promoteurs, sous la coupe réglée dune oligarchie de vieillards jaloux et de concupiscents jeunes loups. Ce havre, mon ami, je crains quil ne nous faille le construire durgence et partout.
Prologue
Il est arrivé un matin, au petit matin, le cinquième jour de la fermentation, quand le miel prend sapremière amertume. Cétait lAnnée des Feux de Pierre, les vignes appelaient leau de tous leurs raisins, lété nen finissait pas de rogner lautomne. Cétait lannée où le Prince adouba son aîné, lannée où il lui confia la ville pendant quil guerroyait pour son Roi sur dautres rivages. Jamais les mères navaient pleuré autant denfants, jamais les épouses navaient perdu autant de maris, jamais navaientelles autant été souillées. Sale année. Il est arrivé avec le vent de mer, un havresac au bout du bras droit, le chat sur lépaule gauche. Le museau niché dans son cou, le chat dormait. Cétait une femelle de moins de cinq livres, dun noir passé de gris, dun gris taché de feu. Cétait cent jours après la mort de Karel, lassassinat de Karel. Cent jours : le temps quune nouvelle se faufile depuis la capitale du Sud jusquà la capitale du Nord et quun bon marcheur en revienne. Il est arrivé par le Causse, sur le chemin quemprun tait Karel pour aller perdre son regard dans les gorges. Ses chausses franchissaient une demitoise à chaque pas,
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pourtant ses jambes se mouvaient lentement. Il avan çait sans effort, ses yeux deau claire braqués vers un horizon que lui seul pouvait voir, ses cheveux de cendre le fuyant sous le souffle de la brise. Ses sourcils, ses cils aussi étaient de ce blond tirant sur le blanc. Il avait le visage cuivré de soleil, presque tanné, les pommettes hautes et saillantes, le nez et les lèvres rosés de brûlures. Sa tunique et son saroual dun beige décati étaient trop amples pour quon pût juger de sa maigreur, mais la sécheresse de ses traits et de son cou ne laissait aucun doute : il avait consumé la graisse de tout son corps depuis longtemps. Parce que les gorges le cernent sous cent à trois cents pieds dàpic, il nexiste quune façon daborder le Causse : par la ville, en grimpant les traboules et les rues de la Colline, en traversant le jardin et les vergers. Lui, il est venu par les gorges, il a trouvé un passage dans les roches, il a escaladé la falaise. Je lai imaginé plaqué à la paroi, la pointe des chausses sur un relief, les doigts crochetés dans des trous daiguille, le sac passé à ses épaules avec juste les oreilles et les yeux du chat qui en dépassent. Ses jambes poussent, ses bras tirent. Trois appuis, un membre qui se tend vers un inter stice, cent fois, mille fois, jusquau surplomb qui court sur des lieues et des lieues pour rappeler que le monde a existé bien avant nous, que le Causse a été plaine et que la rivière affleurait. Je lai imaginé jusquà lencorbellement et mon imagination a rendu les armes. Le dévers sincurve sur plusieurs toises, le balcon audessus tombe comme un fil à plomb. Il na pas pu seulement se contorsionner. Il na pas pu seulement compter sur son habileté. Sous la toile bouffante de sa tunique, jai pressenti les muscles qui se dessinaient, à limage de son compagnon, puissants, félins, des muscles tellement sûrs que, ni en
quittant la garrigue lorsquelle plonge vers la rivière pour se faire chênaie, ni en atteignant le lit presque tari, il na songé à contourner le Causse. Vers lest, il aurait pu suivre les gorges que lété avait rendues praticables. Vers louest, il aurait pu rejoindre le delta et la plaine fluviale. Cela ne lui aurait coûté quune journée. Il ne devait avoir aucune journée à sacrifier. À un moment, il a aperçu la mer. Je lai déduit du rac courcissement de ses foulées, je lai constaté dans ses yeux. Cétait comme sil retrouvait la vue. Il lui a encore fallu plusieurs enjambées pour enrayer le mouvement de ses jambes, tant il était indépendant de lui. Il sest immobilisé à deux toises de moi, deux pieds sous lex trémité de la branche sur laquelle je me tenais. Jusque là, le feuillage mavait permis de lobserver sans quil me surprenne. Maintenant, il suffisait quil détache son regard de lhorizon pour me découvrir. Javais la tête et le dos appuyés contre le tronc du pin, les jambes allongées sur la branche, le carnet de Karel entre les mains, sur les cuisses. Le seul carnet de Karel quon ne mait pas confisqué. Je nai pas bougé dun doigt. Lui sétait figé. Il ne remuait plus que les yeux pour embrasser la totalité du paysage. Je savais ce quil voyait. La pointe du Ber, les Îlets Mouettes et lÎle Kassan, et le bleu et largent mêlés des matinées marines. Sil avançait dune dizaine de pas, il devinerait la Presquîle Aux Calanques, mais rien dhu main encore. La ville se cachait sous la Colline, le Port et la jetée ne se découvraient que de son faîte. Sa contemplation na pas duré plus de quelques res pirations, puis il a pensé à voix basse :  Cest pourtant si calme. Il y avait tellement dans cette phrase et tellement dans sa voix. Le regret, le dégoût, la déception, la colère
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autant de sentiments à peine suggérés qui sentrecho quaient du même souffle. Alors, il ma regardée, mais pas comme quelquun qui découvre subitement une présence. Non. Il ma regar dée franchement, nettement, accrochant mes yeux du premier coup parce quil savait depuis longtemps où les croiser, et jai compris quil avait parlé pour moi.  Oh oui, cest calme et cest beau aussi, aije dit pour lui retourner son affabilité.  Et parce que cest si calme et parce que cest si beau, il ny a rien que je ne regretterai plus que de mourir ici. Oh ! Tendre Mère ! Il citait Karel. Lui, linconnu, le grimpeur, celui qui arrivait par le Causse, il marchait jusquà mon arbre et il citait Karel !  On ne devrait jamais mourir quand il existe quelque chose de beau. La mort enlaidit tout. Son regard était planté dans le mien et jy lisais une douleur aussi forte que celle qui me brûlait la gorge.  Ne dites jamais que je suis mort ici. Emportez mon cadavre dans une combe sans lumière et désignezla comme ma fin. Mère, Tendre Mère ! Je ne parvenais pas à détourner les yeux et les larmes montaient. Il ma graciée juste avant quelles ne maveuglent.  Tu es Vini. Ce nétait pas une question  il connaissait bien plus que mon nom , mais jai hoché la tête et je lai grati fié de mon sourire le plus niais.  Karel parlait souvent de toi. Il écrivait :« Un jour Vini se lèvera et les ombres nauront quà sécarter. Aujour dhui, elle apprend. » Écrire ? Je ne me souvenais pas que Karel avait jamais écrit à mon propos. Il avait écrit pour moi, oui, mais je ne lui connaissais aucune correspondance ayant franchi
les murs de la Cité et rien qui dénotât la moindre inti mité. Même lorsque nous jouions à inventer nos vies, lorsque je suggérais quelque exploit et quil composait une strophe sur le ton de la geste. Nous avions entre onze et seize ans. Puis jen ai eu quinze et lui vingt, et la geste a disparu de nos jeux. Peutêtre parce que nous ne jouions plus. Karel sest mis à écrire et à composer, vraiment, et ses mots piquaient, et ses phrases brûlaient, et la Colline chantait ses satires à voix de moins en moins basse, pendant que le Prévost recouvrait de chaux les pamphlets dont il ornait les murs. Comment eûtil trouvé le temps, comment eûtil pris le risque de parler de moi dans une lettre ? Lui dont la seule prudence consistait à me préserver de sa vie.  Tu connaissais Karel ? Le grimpeur a hoché la tête. La chatte a quitté son épaule pour bondir sur ma branche, à son extrémité, afin de ne pas me toucher. Elle sest étirée longuement et a entrepris de se nettoyer en me surveillant de regards discrets.  Aussi bien quon peut se connaître sans se rencon trer. Mieux, je suppose, que se connaissent la plupart des gens, et moins que nous laurions aimé Nous cor respondions. Ils correspondaient, et Karel parlait de moi. Sur ma branche, la stupeur évoqua le souvenir dune autre stu peur. Elles étaient indubitablement liées. Cétait à lépoque où Karel nétait plus très sûr de son courage et quil se cherchait de nouvelles forces, quand il se forgeait une sérénité et quil écrivait ses plus belles pages. Cest à cette époque, aussi, quil sest éloigné de moi, du moins par lesprit, et cest peu après que je lai surpris à son écritoire, au plus sombre de la nuit, sef forçant de me cacher les lignes quil venait de tracer.
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Sur le moment, jai été tellement estomaquée que je nai rien dit. Je suis remontée me coucher et jai attendu quil me rejoigne. Le jour était levé lorsquil la fait. Il était habillé, ses vêtements portaient encore des traces de rosée. «  Tu es allé remettre ta lettre ? «  Oui. «  Elle nétait pas là ou elle ta fait poireauter dehors ? Dabord, il na pas compris que je faisais allusion à lhumidité sur ses vêtements, ni ce que signifiait le pro nom féminin. Puis il a souri : «  Tu es jalouse ? Je ne létais pas. Je ne lai jamais été, ni comme sur, ni comme amante. Ce qui nous liait pouvait être par tagé à linfini sans que rien me manque. Jétais vexée. Il en a accepté laveu et le reproche de la même moue désolée. «  Jai besoin dun secret, Vini, et jai besoin de ten préserver. De quel droit auraisje insisté ? De mur en mur, les secrets de Karel couraient les rues de Macil, je navais quà attendre la rumeur qui me retournerait celuici. Mais cette rumeur nest jamais venue. Un matin, le Prince a ordonné que cela cesse et le Pré vost sest mis en chasse. Ils ont offert de quoi nourrir une famille pendant un an, puis deux, puis cinq. Ils ont surgi nimporte quand, nimporte où, et ils ont saccagé des étals, des maisons, des auberges. Ils ont arrêté au petit bonheur, ils ont condamné pour des délits imagi naires, ils ont rudoyé. Mais nous étions si peu nom breux à connaître le nom de Karel et nous étions si inconscients, si innocents, que le Prévost frappait dans le vide. Jusquà ce quil prenne des otages sur la Colline.
Jusquà ce que lun deux ou un membre dune de leurs familles échange son nom contre un peu dillusoire liberté. Et maintenant, cent jours après quon meut pris Karel à jamais, un grimpeur récitait des vers que je me croyais seule à connaître. Jai changé de position, me tournant et laissant pendre les jambes devant son nez. Il a cru que je voulais des cendre, il a tendu les mains pour maider, mattrapant aux hanches et marrachant de la branche comme si je navais rien pesé, à bout de bras, sans un rictus. Il ma même tenu dix pouces audessus du sol, le temps de bien me détailler. Jai cherché à retenir le rouge qui montait à mes joues :  Karel me manque. Il ma posée et il a levé le bras pour flatter la gorge de la chatte.  Il me manque aussi. Je ne lai jamais vu et il me manque horriblement. Il y avait un nuage dans ses yeux, il a disparu dun coup et ses lèvres ont souri :  On ne pleure pas les morts, on pleure ce quils ont laudace de nous prendre en sen allant, un peu de tendresse et beaucoup dégoïsme. Karel. Le Karel des jours sombres, Ma Mère. Celui qui avait treize ans sur ta tombe et qui bravait tes amis dun regard sec en leur crachant ces mots au visage. Celui qui tenait la main dune enfant de huit ans et défiait quiconque de la lui ôter. Ils ne mont jamais enle vée à lui, Ma Mère, ils nont pas pu. Il avait tout pré paré. Ton agonie lui en avait donné le temps. Je me souviens quand ils ont défilé pour nous toucher le crâne en vomissant leur compassion. Je me souviens quand il nest plus resté que larchitecte Tamas, le pré
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