Chroniques d une humanité : Tome 1 : Persona
56 pages
Français

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Chroniques d'une humanité : Tome 1 : Persona

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Description

« Sa voix résonnait entre les dunes et les monts, en une tornade de puissance, soulevant les sols et les eaux, réveillant les âmes des deux mondes. La voix pure de l’humanité puisait sa puissance dans les entrailles de la Terre et faisait trembler le domaine des dieux. Le voyageur appelait au secours. L’humanité courrait un grave danger. »
Premier tome d’une série politiquement engagée, « Persona » met l’humanité au centre d’un conte initiatique et retrace le combat utopique d’un homme contre les dérives totalitaires de son monde.

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Informations

Publié par
Date de parution 29 novembre 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782312071008
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0012€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Chroniques d’une humanité
Cédric Canton
Chroniques d’une humanité
Tome 1 : Persona
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
© Les Éditions du Net, 2019
ISBN : 978-2-312-07100-8
Prologue
« Les utopies ne sont bien souvent que des vérités prématurées. » Alphonse de Lamartine.
Le temps semblait s’être arrêté. Le soleil habillait le monde de sa cape dorée mais ne recevait pour écho qu’un silence singulier, et la douce musique du monde se réveillant avait laissé place à une solitude sans pareille. A l’écho des âmes des habitants se mêlait désormais un profond sentiment de mélancolie. Il y avait bien longtemps que le cœur de ces villes avait cessé de battre, emmenant avec lui le souvenir de leur grandeur passée. Le martèlement des hybrides et autres robots, qui œuvraient autrefois aux grandes avancées, s’était tu. En un instant. A jamais. Personne n’aurait pu prédire une extinction si soudaine. Personne, hormis un homme.
Brisant ce silence chaotique, l’homme se mit en marche. Il connaissait cet endroit. En fait, il les connaissait tous. Il avait marché, des jours durant, traversant villes et déserts, forêts et montagnes, affrontant avec ténacité la chaleur étouffante du Soleil , qui brûlait son dos. L’homme était tout ce qui restait de cette humanité, tout ce qu’elle avait bien voulu léguer au monde, dans un sursaut de fierté, avant de succomber au sort qui était le sien. Il n’avait de cesse de vérifier l’état de son sablier, frappé en lettres d’or des mots Ground Zero , alors que les quelques grains qui subsistaient en sa partie supérieure finissaient par rejoindre un à un la masse informe du bas. De cette humanité ne subsistaient que quelques souvenirs, éparpillés çà et là, luttant face à ce temps qui semblait tout emporter, comme cette bague de fiançailles dont le voile de la mort avait enveloppé les époux. Plus loin, la nature recouvrait les ruines des usines, des banques, des bourses, qui révélaient aux aïeux l’absurdité des derniers hommes.
La mélancolie ne parvenait aucunement à acquitter l’Homme des fautes dont il s’était rendu coupable, car les injustices et les crimes étaient le fait d’un amas d’êtres qui ne voyaient en leurs leaders que des bergers, pourvoyeurs d’une déshumanisation indécente. Des voix s’étaient levées dans l’espoir d’éclairer les cœurs et les âmes, mais une servile civilisation de la consommation les avait bâillonnées : ceux qui s’essayaient à penser n’en revenaient pas, car se démarquer des codes de la société, aussi implicites furent-ils, était un crime.
Il fut un temps durant lequel les Hommes vivaient pour aimer leurs prochains, considérant autrui comme un autre soi, un être pourvu d’amour et de raison.
Mais ce temps semblait incertain. Combien d’années, de siècles avaient-ils vu s’évanouir cet espoir. Peut-être des millénaires. Peut-être n’était-ce que l’un des nombreux mythes que les aïeux se plaisaient à narrer : il y avait un avant. Peut-être n’y aurait-il pas d’après. Car cet espoir n’était pas parvenu à empêcher ce qu’une infime minorité désirait ardemment depuis des temps incertains. A l’avidité des uns se conjuguèrent les désirs totalitaires des autres, alors cet idéal éternel s’éteignit. Aimer n’avait plus lieu d’être, un être ne devait plus aimer. L’être humain avait progressivement aboli toute forme d’amour, toute proximité, tout ce qui était au fondement même de sa communauté ; aussi l’Homme acceptait-il les pires cruautés, sitôt qu’elles appartenaient à la norme.
Mais nul ne pouvait échapper à ce temps qui avait balayé de sa main de fer cette poussière humaine, condamnant d’un souffle une société prétendument éternelle. D’un même flot furent engloutis les Hommes et les hybrides, les dominants et les asservis, sur lesquels s’étaient bâtis des empires dont il ne restait rien d’autre que les briques. En voulant réaliser ce que même une divinité n’aurait osé, cette humanité s’était brûlée les ailes : aussi la chute fût-elle brutale.
Tel un Hollandais , son intuition l’avait mené aux bords de l’Hudson , à la « Big Apple », le fleuron du monde d’autrefois. A chaque pas qu’il faisait, la skyline de New York se découvrait un peu plus à lui, ses immenses bâtiments se démarquant avec une élégance rare du ciel aux tonalités orangées. Autrefois , cette cité cosmopolite abritait des millions de citoyens aux origines ethniques et culturelles différentes et pourtant résolument partagées, empreints d’une même volonté de faire passer l’humanité avant tout. Mais seuls demeuraient les vestiges d’une gloire passée. New York elle-même semblait nostalgique de ce temps désormais révolu, des années rugissantes, de cette prospérité économique et culturelle, et c’est d’un regard désolé que l’homme se rendait spectateur de cette triste scène. Le temps de Broadway et de ses comédies semblait bien loin. Ses milliers de panneaux d’affichage étaient éteints, reflétant l’immensité vide de New York . Certains se mettaient à clignoter, dans un sursaut d’orgueil éphémère, puis finissaient par se fondre dans la pénombre environnante. Les vitres des bâtiments étaient majoritairement brisées, mais l’homme parvint à se voir dans l’une d’entre elles. Il était grand et musclé au niveau des épaules, mais son corps fatigué dévoilait à ses yeux toute la douleur physique accumulée lors du périple. Son visage, lui aussi, semblait meurtri. Il s’était creusé, laissant apparaître sa mâchoire fine et ses yeux d’un noir perçant, qui contrastaient avec sa chevelure blonde. Cet homme, en somme, aurait pu être n’importe qui, et il représentait toute l’humanité en son être.
Soudain , il ramassa l’une des nombreuses photographies qui jonchaient le sol. Ce chant des sirènes pouvait se faire entendre par quiconque savait l’écouter. Elle représentait deux enfants, peut-être amis, peut-être même amoureux. L’homme resta figé. Il ne savait presque rien d’eux, mais cette découverte avait dépassé ses espérances. Ils étaient les seuls espoirs. Ils étaient les élus. Il avait parcouru des milliers de kilomètres pour avoir leurs identités, ou au moins leurs visages. L’homme avait accompli sa quête. Il observa son sablier : le temps venait de s’écouler.
En un instant, un vent d’une force extraordinaire se leva. Les milliers de papiers qui jonchaient le sol s’envolèrent et toutes les vitres se brisèrent. Le ciel était devenu noirâtre, et le vent menaçait de faire tomber les bâtiments. Soudain, les panneaux publicitaires de Broadway se mirent à clignoter à une vitesse folle, affichant Ground Zero . Ground Zero , pouvait-on lire partout. Ground Zero . L’homme perdit son équilibre. Ses sens se brouillèrent. Tout devint flou. Puis, en un instant, plus rien. L’homme n’était plus. Le monde n’était plus.
Partie I
1
Assis à l’arrière du bateau, Enric Wanson contemplait le ciel et ses milliers d’étoiles, ces mondes inexplorés que les hommes voulaient découvrir, sans jamais réellement parvenir à en percer les mystères. Secrètement , il leur préférait leur part d’intimité. Elles semblaient lui conter une histoire, l’invitant au rêve et à l’imaginaire, en le berçant de leur lumière maternelle. Ces étoiles étaient d’une douceur sans pareille, invitant leur féal à poursuivre un merveilleux voyage en leurs contrées inexplorées. Leur doux manteau lumineux avait somme toute quelque chose de rassurant, mais cette immensité noire dévoilait sa grandeur infinie à ces poussières humaines. L’Homme n’était que de passage et ces étoiles lui semblaient intouchables. Elles étaient les derniers vestiges de ce qu’il n’avait pu s’approprier, témoignant de sa vaine avidité : son règne n’était pas absolu. Ces étoiles éclairaient jadis les navigateurs qui écumaient les flots, et Enric aimait y voir une forme d’espoir. Il n’y avait pas que ce monde et ses dérives. Il y avait autre chose, un ailleurs dont il était permis de rêver et auquel Enric aimait s’identifier. Rêver était nécessaire dans cette société résolument conformiste. C’était la seule échappatoire à la banalité du quotidien et aux déboires d’une civilisation qui se voyait universelle, oubliant sa place dans un univers infiniment plus grand. En somme, rêver était devenu vital, et en arrêtant de rêver, beaucoup de vivants étaient déjà morts. Alors Enric méditait, un doux vent frais venant ébouriffer sa fine chevelure brune. Des ombres semblaient danser sur les vagues de la Manche , lui narrant une histoire que les ancêtres voulaient lui transmettre, le conviant à l’intimité de leur fête nocturne.
A mesure que le bateau fendait les flots, Enric s’éloignait de sa terre natale, de ses mines, de ses terrils et briques rouges. Il emportait dans un coin de son cœur les souvenirs de son enfance, assombrie par les fumées noirâtres des usines. Né dans une famille de prolétaires, ses parents l’avaient élevé dans la pauvreté, dans l’incertitude du lendemain et des plans sociaux. Jusqu’au bout, ils avaient été de ces grands oubliés de la société, ces familles instrumentalisées et exploitées. Alors, pendant longtemps, ils avaient prié et attendu des solutions de ce dieu qui habitait le ciel, jusqu’au jour où sa mère le rejoignit. La maladie les avait emportés, elle et ce pays des rêves qu’elle se plaisait à décrire chaque soir. Elle en contait les aventures, les paysages et les merveilles, à la lumière d’une bougie, tentant par tous les moyens d’insuffler de l’espoir dans le cœur innocent de son enfant. Mais son départ retira au monde d’Enric toute magie. Dès lors, il se renferma dans l’imaginaire de ses rêves pour échapper aux dures réalités du quotidien, mais il était condamné, comme nombre de ses amis. La pauvreté était la plus solide des prisons, et les gouvernements successifs la pérennisaient : les pauvres devaient le rester. Ce système paraissait inébranlable, jusqu’à ce rêve.
Enric se souvenait des moindres détails de cette nuit d’automne, quand il n’était alors âgé que de dix ans. Ces images, ces sensations, ces visions l’avaient marqué au fer rouge. Il se souvenait des traits de cet homme, sans jamais avoir pu le connaître davantage. Longtemps, Enric s’était renseigné à son sujet, sans n’avoir jamais trouvé de réponse. Qui était-il. Que voulait-il. En l’espace d’un instant, le temps fut arrêté et leurs corps et esprits ne firent qu’un. En l’espace d’un instant lui furent révélées les vérités inexplicables et absolues, les lois qui régissaient l’ordre de l’univers. Cet homme voulait qu’Enric les comprenne, que ces réalités lui soient révélées. En l’espace d’un instant. A tout jamais.
Sa vie changea radicalement. Face à cette désillusion, il n’était plus sûr de rien. Les fondements même de son existence lui parurent dès lors instables et tangibles, mais aux yeux de tous, il ne restait qu’un enfant. Son père l’emmena voir des médecins, qui lui affirmèrent qu’Enric était l’un de ces rêveurs qui ne tardent à se conformer à la norme. Il tenta maintes fois de s’exprimer. En vain. A l’inconscience des uns succédait le mépris inconditionnel des autres, et il n’avait d’autre interlocuteur que le petit carnet qu’il tenait depuis le décès de sa mère. « Cher lecteur, peut-être me comprendras-tu. » A mesure que les années s’écoulaient, ce lecteur devenait son plus intime correspondant, connaissant tout de sa vie et ses secrets, car écrire et rêver étaient les seuls moyens d’exister. A la manière d’un Pangloss, son père persistait et affirmait que « tout était pour le mieux ». Et pourtant, ce système qui avait condamné sa mère et ses amis menaçait de s’écrouler, quand bien même la majorité servile et affamée continuait de se conformer volontairement aux désirs totalitaires de la minorité la plus infime, qui se plaignait d’obésité.
Accoudé à la barrière du bateau, Enric contemplait l’immensité de la mer. Le monde semblait si grand et majestueux. Les vagues venaient se fracasser contre la coque du bateau, animées par une énergie délétère qui appelait paradoxalement à la vie. Leur force sortait l’Homme se son insouciance et lui rappelait sa nature frêle : il ne pouvait les dompter. A mesure que le bateau se rapprochait de l’Ile de Wight, leur danse mettait les lumières des villes et des étoiles en mouvement. Au rythme des envolées lyriques du fracas des vagues, Enric pouvait y deviner les traits des danseuses du Bolshoï, puis ceux d’un jeune couple amoureux au bord du canal Saint-Martin. Leurs vies se mêlaient puis se déliaient, par les forces d’un destin sur lequel de simples mortels ne pouvaient rien. Celui d’Enric l’avait mené depuis longtemps sur les chemins de l’aventure, loin des sentiers battus. Huit ans après son rêve, des forces invisibles le poussaient inexorablement vers une terre inconnue, pour rejoindre un grand-père qui l’était tout autant. George Wanson avait toujours reçu les éloges de la presse pour ses œuvres poétiques et romanesques, empreintes d’une saveur mystérieuse, presque mystique. Il savait mêler la douceur et la furie, le calme et la tempête. Il était capable de la réflexion la plus poussée comme de la folie la plus complète. Puis, un jour, il décida de se retirer, de devenir un fantôme – un de plus sur une île de Wight qui en était déjà pleine. Il ne donna plus de nouvelles à sa famille, qui le croyait mort. Sa prétendue disparition alimenta alors de nombreux fantasmes, sur lesquels pariaient tous les journalistes du pays.
Le capitaine du navire annonça dans un haut-parleur que le bateau atteignait sa destination finale, le port de Cowes. Enric fut pris d’un pincement au cœur. Il était désormais bien loin de son Nord natal. Alors que les matelots arrimaient le bateau, les familles désertaient progressivement l’étage d’Enric pour gagner le pont. Mais il restait assis à sa place, pensif, pendant que les familles s’embrassaient et célébraient leurs retrouvailles. Lui devait rejoindre un grand-père qu’il n’avait jamais vu, un homme qui n’était peut-être pas tout à fait mort, mais pas tout à fait vivant non plus.
Dehors, un homme relativement âgé était assis sur un banc et lisait The Guardian . Les légères boucles de ses cheveux blancs mal peignés retombaient sur le haut de son visage, et il portait un polo bleu à bandes blanches et un pantalon qui s’y mariait parfaitement. L’homme attendait paisiblement. Enric jeta un coup d’œil à la première page de son journal : « Football : Manchester l’emporte face à Paris ». Le vacarme avait laissé place à un silence que seul le cri strident de quelques mouettes venait perturber. Ce ne pouvait être que lui.
Enric se leva de son siège et franchit la passerelle de métal qui le menait au quai. L’homme, toujours plongé dans son journal, était assis non-loin, sur l’un des nombreux bancs qui faisaient face aux navires. Enric marcha lentement jusqu’à sa hauteur. Sa gorge était sèche et nouée mais, dans un élan de courage, il balbutia un « Monsieur Wanson ? ». Trente longues secondes s’écoulèrent. L’homme ne l’avait remarqué, ou ne daignait lever les yeux. Alors il recommença, plus fort, en tendant sa main :
« Monsieur Wanson ?
– Appelle -moi encore une fois “ Monsieur Wanson ” et tu rejoins les poissons, petit, rétorqua le vieil homme, ignorant la main d’Enric . Puis il se mit à rire, seul, et ajouta : pourquoi cet air si sérieux…
– Pardonnez-moi, bégaya Enric.
– Ne me vouvoie pas, fiston. Je sais bien que mon visage ne t’est pas familier, car je ne t’ai pas vu depuis le berceau. Mais je t’ai reconnu de loin. Tu as la carrure de ton père et le visage de ta défunte mère, paix à son âme. »
Enric observa la mer un moment. Il ne connaissait rien de cet homme mais sentait pourtant chez lui une douceur paternelle, une bienveillance et une sérénité sans pareilles. Peut-être pouvait-il l’écouter, être le confident qu’Enric n’avait jamais eu. Peut-être le destin l’avait-il mené ici pour emprunter le chemin d’une autre vie. Son passé était désormais bien loin derrière lui, et l’Ile de Wight semblait être le lieu des possibles.
Au volant de son Aston Martin, George Wanson parcourait son île et ses routes sinueuses. Chaque kilomètre avalé révélait un peu de plus de sa splendeur, de sa magie, de son histoire millénaire. Cette île était un monde à elle-seule et avait conquis le cœur de George aux premiers instants. Ce havre de paix était le pays de la pureté et d’une liberté inviolées, et les nombreux fantômes en demeuraient les gardiens éternels. Elle constituait un monde à part, loin du tumulte des grandes villes. Repère idéal du poète, de l’écrivain ou du peintre en quête d’une paix absolue, l’île dégageait une énergie étrange, à la frontière du mystique et du rationnel. Des arbres se détachaient lentement de la brume nacrée du matin et s’élevaient dans un ciel d’une blancheur immaculée. Au loin, le château de Carisbrooke surplombait le reste de l’île et se dressait en gardien d’un autre temps.
Les chemins sinueux ne tardèrent à mener Enric et son grand-père au manoir que ce dernier habitait. Depuis le dix-huitième siècle, il avait été la résidence privilégiée de plusieurs générations d’écrivains, et George en était l’heureux héritier. Ses murs de pierre semblaient renfermer maints secrets et énergies inexplicables, et son immensité donnait un aperçu de la richesse de ces lieux. Enric gagna la chambre qui lui avait été assignée et pu en admirer la beauté. D’imposants lustres de cristal berçaient les lieux d’une lumière particulièrement douce, et certains murs étaient couverts de tableaux – probablement les portraits des précédents occupants du manoir. Il posa ses affaires sur un large bureau en bois verni, qui semblait marqué par le temps. « Cette pièce a accueilli tant d’auteurs, et par les forces du destin, me voilà son nouvel hôte… » songea Enric avec amusement.
Le bureau était éclairé par une large fenêtre en verre, qui offrait à l’occupant une vue sans pareille. Une longue pente d’herbe fraîche descendait de la terrasse à la mer, dont les vagues venaient recouvrir avec allégresse la plage du manoir, puis se retiraient en laissant apparaître ses larges rochers. Des nuées d’oiseaux sortaient des forêts annexes et virevoltaient au-devant de sa fenêtre, puis s’empressaient de rejoindre les voiliers qui voguaient paisiblement au large de la mer. Ce havre de paix imprégnait le cœur de sa beauté et, bercées par ce tableau idyllique, des générations d’écrivains y avaient composé leurs plus belles œuvres. Quiconque voyait ce paradis pouvait mourir en paix, et pourtant, Enric ne s’était jamais senti si vivant. Lui , qui hier voyait son avenir condamné, pouvait désormais se construire en des lieux empreints de magie et d’histoire, dans un manoir qui avait traversé les siècles et qui était le berceau de nombre des récits majeurs de son temps. Tout partait de ce rêve, qui lui avait fait emprunter un chemin dont il ne connaissait l’arrivée. Il avait quitté un monde, pour en rejoindre un nouveau.
A la tombée de la nuit, Enric s’assit sur son bureau et contempla le ciel et ses milliers d’astres, qui se reflétaient sur les eaux de la Manche. Il repéra l’étoile que sa mère et lui observaient, chaque soir, lorsqu’elle était à l’hôpital. « Quand tout est perdu, lorsque tu es seul, regarde cette étoile, lui disait-elle. Malgré les guerres, les catastrophes ou les plus profondes tristesses, elle veille continuellement sur notre petite planète. Même quand je serai au ciel, je veillerai sur toi. Je t’observerai et te donnerai tout l’amour du monde. Même quand je serai au ciel ou que tout te semblera perdu, je serai avec toi. » Le cœur d’Enric se fendait à chacune de ces pensées. Il songeait à sa mère et à sa force, à son amour et ses combats. Il voulait la rendre fière, de là où elle était, et savait qu’elle faisait partie de ces anges qui le guidaient depuis cette fameuse nuit d’automne.
2
Les semaines et mois qui suivirent furent plus monotones, et il ne vit son grand-père qu’en de rares occasions. Ce dernier étudiait dans un bâtiment annexe au manoir et Enric avait reçu l’ordre de ne pas troubler son travail. Alors la cuisinière le nourrissait et le faisait étudier, et il passait la majeure partie de son temps dans sa chambre, qui était devenue son repère. De l’étrange de Fitzgerald à l’horreur de Shelley, de l’aventure d’Hemingway au fantastique de Tolkien, il voguait de livre en livre, tels ces explorateurs d’un autre temps. Enric n’avait jamais réellement pu traverser les pays, alors il voyageait par l’esprit en ces contrées du rêve et de l’imaginaire. Par les traits et les mots, il développait ses propres mondes, leurs histoires, leurs héros. Par les traits et les mots, il entamait inconsciemment le récit presque irréel de son existence, sous le regard bienveillant des écrivains d’autrefois. Il était enfin un lieu où Enric existait. Par les traits et les mots.
L’hiver eut tôt fait de recouvrir les arbres d’un doux manteau neigeux, et le silence isolait encore un peu plus ce havre de paix du reste du monde, qui poursuivait sa course effrénée. Le crépitement du feu de la cheminée berçait les voyages d’Enric de sa douce mélodie et l’inspirait.
Un soir, alors qu’il s’installait devant le feu et en observait la danse, comme à son habitude, un visage familier se dessina sur les courbes des flammes. Son visage et ses yeux d’un noir perçant le regardaient fixement. Derrière lui, le monde entier se décomposait dans les flammes et n’était plus que cendres. Enric ne connaissait que trop bien cet endroit : l’homme était celui de son rêve.
D’un coup, Enric fut pris de vertiges. Sa vue se troubla et son corps tout entier se couvrit de plaques rouges, alors que les mots « Ground Zero » remplaçaient les visages des écrivains sur les tableaux. Dehors, le vent se leva et fit pencher les arbres enneigés, alors que des vagues imposantes déchaînaient leur force sur les rochers. Tout s’accélérait. Le cœur d’Enric se mit à battre à une vitesse folle et il s’effondra au sol, sans trouver de repères. Des forêts retentit le cri strident d’une femme, et les portes du manoir claquèrent à l’unisson. Puis, en un souffle, le feu s’éteignit et la chambre fut plongée dans le noir. Le vent s’était calmé, la mer était d’huile et les étoiles s’y reflétaient, comme indifférentes à ces forces déchaînées.
Enric se réveilla aux aurores, à mesure que les rayons de soleil effleuraient sa peau. Dehors, le chant des mouettes se mêlait harmonieusement à la douce mélodie des vagues, qui recouvraient lentement les rochers. Les arbres demeuraient semblables à la veille, et leur manteau de neige n’avait quitté leur sommet. L’ordre de l’île de Wight semblait n’avoir jamais été bousculé et demeurer insensible aux désordres du monde. Les toiles avaient conservé leur pureté et étaient dépourvues d’inscriptions. Les visages des écrivains restaient inchangés et observaient Enric de leur regard presque paternel. Il n’y avait de « Ground Zero » ou même de cendres dans la cheminée. A la seule vue de la paix de ce monde, l’épisode de la nuit avait un air irréel, et Enric se souvenait pourtant avec précision de ce regard, de ce visage, de ce cri. Cette vision l’avait marqué corps et esprit, mais les traces physiques avaient disparu. Que croire. Qui croire.
Alors, pendant de longs mois, Enric s’efforça de comprendre ces phénomènes. Il étudiait livres et reportages, récits mystiques et irréels, légendes anciennes et oubliées, et dessinait les scènes et visages de ses visions, au prisme des souvenirs de ses rêves. Ses croquis s’accumulèrent sur son bureau et les traits du visage de cet homme si mystérieux devinrent plus précis. Mais, s’il se sentait près du but, il ne faisait qu’en effleurer les fondements.
3
Les saisons se succédèrent et les fleurs remplacèrent peu à peu l’étendue blanche qui avait recouvert l’île des mois durant. George Wanson, quant à lui, délaissa quelques peu ses affaires et revint au manoir. Tous ses occupants respectèrent le vœu de silence de l’écrivain, qui ne souhaitait se prononcer sur ses activités. Elles demeuraient secrètes, inconnues de tous et même de la presse, qui avait pourtant couvert une si large partie de sa vie, dans un voyeurisme si peu camouflé. En silence, chacun pariait sur les raisons de son absence presque fantomatique, mais nul ne le questionnait. Alors Enric et lui entreprirent de se connaître davantage, à mesure qu’ils laissaient leurs activités respectives de côté. Ils avaient leurs moments de partage et d’écoute, qui participaient du développement d’une complicité dont Enric n’aurait même songé : son grand-père devenait l’ami, le confident et l’interlocuteur qu’il n’avait jamais eus.
Un soir de printemps, alors que la marée était basse, George et Enric longèrent les côtes de l’île de Wight et profitèrent des bienfaits d’un repas partagé à la lumière du crépuscule. Le soleil veillait en souverain sur les eaux et illuminait les vagues, sur lesquelles miroitaient ses reflets orangés. Ce cadre idyllique était propice aux discussions, alors les deux hommes échangèrent, bercés par le doux chant de la mer, en contemplant ce paysage à l’harmonie singulière.
« Te souviens-tu de nos mots échangés sur le quai, à ton arrivée ? demanda George.
– Oui, tu affirmais que je finirais avec les poissons, rétorqua Enric.
– Entre autres, en effet, s’amusa le grand-père, mais ce n’est pas à cela que je faisais référence, jeune homme. Enric, tu ressembles terriblement à tes parents. J’ai connu ta mère très jeune, car la maison de ses parents était située non loin de la mienne, et j’ai parfois le sentiment que l’esprit de ta mère habite tes mots.
– J’aurais aimé connaître davantage mes parents. Mon père a sombré dans l’alcool lorsque ma mère est partie.

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