Colonie : Les premiers
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Description

La terre envoie une mission de colonisation vers Lone, une planète où les conditions de vie seraient identiques. Huit cent volontaires, civils et militaires, s’engagent dans une mission sans retour après un voyage en stase de trente huit ans. Ils ont tout prévu : du matériel de pointe, un large échantillon de la faune et de la flore de leur planète mère, et même une intelligence artificielle de dernière génération.
C’est une nouvelle civilisation dans un monde vierge qui commence.
Mais cette planète est déjà occupée, et lorsqu’il manque des données, rien ne se déroule suivant le plan.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 05 mai 2020
Nombre de lectures 19
EAN13 9782312072845
Langue Français

Exrait

Colonie : Les premiers
J.M. Varlet
Colonie : Les premiers
Édition intégrale
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
© Les Éditions du Net, 2020
ISBN : 978-2-312-07284-5
Avant - propos
Je ne souhaitais pas en faire.
Ceci dit je tenais à préciser que nous ne sommes pas là pour nous complaire dans de la masturbation littéraire, mais juste pour passer un bon moment et se divertir.
J’espère que ce sera votre cas.
Bonne lecture à tous, puisse mon imagination vous emmener loin de vos soucis du quotidien.
(Du coup, j’en ai fait un ! cours, mais un quand même !)
Ps : pour les gens sérieux et très éduqués que ce type d’histoire ne peut intéresser : passez votre chemin, vous trouverez quantité d’auteurs bien meilleurs que moi à torturer.
… et puis concernant les fautes : je m’en excuse par avance. J’ai beau me relire et passer par trois correcteurs différents, dont un payant de très bonne facture… sans compter mon épouse adorée (hors de prix !!), ainsi que mon ami et photographe passionné Sylvain, rien n’y fait !
Introduction
– Sharona ! Qu’est-ce que tu fabriques ? maugréa-t-il de sa grosse voix
– …
– Sharona ! appela-t-il plus fort.
Seul le craquement du bois résonnait dans la maison silencieuse au gré de la force des rafales de vent.
Charles se redressa en soupirant.
Les courbatures se rappelèrent à son bon souvenir aussitôt. Il avait l’impression d’avoir été piétiné par un troupeau complet. La coupe des arbres en prévision de l’hiver qui s’annonçait était un travail harassant. Ils devaient faire des provisions autant qu’ils pouvaient, n’ayant que peu de recul sur les rigueurs de cette période redoutée qui durait deux fois plus longtemps que sur la Terre. Les filles avaient école presque tous les jours, et Elisa, à son septième mois de grossesse, était déjà bien assez occupée avec la charge de la gestion du camp.
L’air de la pièce était glacial.
Dans la nuit, il devina, plus qu’il ne vit, la condensation sortir de sa bouche au rythme de sa respiration.
Cette damnée gamine avait laissé le feu s’éteindre. Ce n’était pourtant pas bien compliqué : un beau morceau le soir dans la cheminée au moment de se coucher et ouvrir un œil de temps en temps pour s’assurer qu’il n’avait pas besoin d’être alimenté.
Elle était installée avec sa sœur devant l’âtre, quoi de plus simple ?
À ses côtés, Elisa, leur mère dormait d’un sommeil profond malgré ses appels. À peine s’était-il assis que, déjà, elle occupait l’espace chaud libéré en se collant contre lui.
Il se frotta le visage de ses mains calleuses et glissa jusqu’au bord du lit en amenant la couverture en fourrure avec lui. Derrière, Elisa grogna en tirant à elle le précieux manteau tiède et épais sous lequel elle disparut.
Entièrement nu, il ne restait à Charles que le choix de se jeter dans ses vêtements glacés en espérant qu’ils se réchauffent vite. C’était un colosse de près de deux mètres, au corps déformé de muscles, dont le poids dépassait allègrement les 150 kilos. Brun, avec une courte barbe, des tatouages tribaux couvraient intégralement ses deux bras des épaules au poignets, souvenirs d’une jeunesse terrienne fort lointaine… sur bien des plans.
Dans le noir, il donna douloureusement du coude dans le mur de rondins, pestant après la jeune fille, objet de tous ses griefs nocturnes
Il ouvrit la porte et s’avança dans le couloir en faisant craquer le plancher sous son poids malgré tous les efforts de discrétion. La lueur des lunes à travers les volets disjoints permettait à peine de distinguer le palier des escaliers qui menait en bas.
Comme il s’y attendait, il n’y avait aucune source de lumière en provenance du large foyer au fond de la pièce à vivre.
– Sharona !
Toujours pas de réponse.
Buté , il descendit en se tenant à la rampe, à l’aveuglette. Devant la cheminée, sur une épaisse fourrure, deux couchages en forme de cocon se trouvaient côte à côte. Le plus proche était celui de la jeune fille.
– Sérieusement Sharona, on ne te demande pourtant pas grand-chose…
Il se baissa et voulut la secouer par l’épaule. Sa main s’enfonça dans les couvertures froides et vides.
Surpris, il tâtonna tout ce qui était à ses pieds, en vain.
– Kyra ? Kyra ?
Il tendit les doigts vers l’autre forme étendue, redoutant la même chose.
Cette fois-ci, la voix ensommeillée d’une petite fille lui répondit alors que ses épaisses mains se posaient sur une masse chaude
– Papa ? Qu’est-ce qu’il y a ?
– Kyra, où est ta sœur ?
– Ben, elle dort.
Il soupira.
– Si je te le demande, c’est bien qu’elle n’est pas là ! Ou est ta sœur Kyra ?
Elle s’assit, toujours entourée de ses couvertures. Dans la pénombre, la forme de sa tête, dominée par une tignasse en bataille émergea.
– Je sais pas moi ! Elle a dit qu’elle devait aller pisser, mais je sais plus. Je dormais. Elle est pas là ?
– Non.
– Il fait froid papa.
– Oui, je m’en occupe.
Inquiet, il prit tout de même le temps de remuer les cendres.
Quelques braises subsistaient.
Il mit une bûche fendue et souffla doucement jusqu’à l’apparition de la première petite flamme.
– Kyra, occupe-toi de ça tu veux ?
Elle soupira en se trainant jusqu’au bord de l’âtre.
– … et arrête de râler. Ce n’est pas compliqué ! Je vais aller voir ce que fout ta sœur.
– C’est toujours moi…
Il prit une grande inspiration, luttant contre une irrépressible envie de relever ce trait d’humeur qui lui rappelait étrangement leur mère.
– Fais ce que je te dis !
Il traversa la pièce et repoussa involontairement d’un coup de tibia douloureux un banc qui se trouvait sur son itinéraire, bien loin de la place qui aurait dû être la sienne.
La série de jurons qui suivit fut chuchotée, toujours dans un souci de discrétion. Il tituba jusqu’à la porte où il trébucha cette fois sur le tas de chaussures abandonnées là.
Après avoir retrouvé les siennes, il ouvrit l’entrée qui n’était pas verrouillée.
Dehors, le soleil pointait à peine.
La petite maison de bois sur deux niveaux faisait face à une grange aussi haute qu’elle, mais quatre à cinq fois plus grande. Entre les deux se trouvait l’étable, accolée à l’habitation.
La température était fraîche, mais pas assez encore pour que la rosée ne se transforme en givre.
Il frissonna malgré sa chemise épaisse et avança dans la cour en direction de la cabane à l’écart.
À cette heure-ci, tout était calme, même les animaux avaient besoin de sommeil.
Il alla jusqu’aux toilettes sèches et frappa des doigts contre le panneau de bois.
– Sharona ?
Sous les chocs répétés, la porte oscilla doucement et pivota vers l’intérieur.
Personne.
Soudain inquiet, Charles se retourna vers les constructions.
Il n’y avait rien de particulier. L’accès de l’étable restait verrouillé de l’extérieur par un étai posé en travers, aucune chance pour que la petite y soit.
La large ouverture de la grange laissait apercevoir l’avant du ranger, l’énorme véhicule tout terrain qui servait au transport du personnel du camp. Il se dirigeait vers celui-ci lorsqu’un bruit attira son attention.
Le camp était tapi contre l’orée de la forêt. La végétation, dont les cimes touffues s’élevaient vers les cieux obscurs, allait en se densifiant jusqu’à devenir une sorte de jungle infranchissable sombre et mystérieuse.
Une haute palissade d’environ Six mètres en faisait le tour, constituée de troncs d’arbres côtes à côtes attachés les uns aux autres. Il restait au centre, devant les constructions, une cour large comme la moitié d’un terrain de foot. Un derrick, dominé par une éolienne, en occupait le milieu avec, à ses pieds, un réservoir ouvert et peu profond. Il assurait l’approvisionnement en eau potable.
De sa position, il pouvait distinguer les étais de l’immense porte de l’enceinte qui étaient toujours en place.
Le son venait de l’extérieur.
On pouvait à peine entendre un léger grognement par-dessus le souffle du vent qui faisait bruisser les longues tiges de l’herbe sauvage qui couvrait la plaine autour d’eux.
Cette enceinte n’avait pas été dressée pour l’esthétisme. Toute une faune sauvage méconnue vivait ici bien avant qu’ils n’arrivent et ils n’étaient pas vraiment au sommet de la pyramide alimentaire. Les études menées jusque-là ne permettaient pas de savoir si ces défenses suffisaient à garantir leur sécurité.
Charles, inquiet, prit la direction de l’échelle menant à la plateforme de guet située à côté de l’entrée.
Les barreaux de l’échelle gémirent sous son poids mais leur épaisseur était largement surtaillé. A son plus grand soulagement, l’adolescente était là, silencieuse. Sharona était totalement obnubilée par ce qui se passait devant elle.
Alors que le soleil n’était encore qu’une ligne orange derrière les collines, à l’horizon, la petite et la grande lune se trouvaient encore au-dessus d’eux, baignant la plaine dans leurs faibles halos jaunâtres.
À quelques mètres à peine de la porte, un animal gros comme un éléphant, couvert d’un épais pelage hirsute, tout en longueur, ruminait paisiblement en les dévisageant, la truffe en l’air. Il était allongé de tout son long au milieu de l’herbe aussi haute que les filles. Son énorme tête, directement liée au corps sans cou, était dominée par une touffe de poil qui retombait sur son museau. De temps en temps, pour dégager son champ de vision, il décalait sa mâchoire inférieure pour repousser en soufflant les mèches qui se dressaient sous l’expiration puissante.
Invariablement, elles finissaient par revenir à leur position initiale au gré du vent qui animait aussi bien l’herbe que leur pelage.
– Sharona ! Mais qu’est-ce que tu fais là ? Tu vas attraper la crève ! Rentre au chaud immédiatement !
– On m’en avait parlé, mais je n’en avais jamais vu… se contenta-t-elle de répondre distraitement.
Il se plaça derrière elle, l’entourant de ses bras, le menton juste au-dessus de ses cheveux pour la réchauffer de son corps.
– je crois que ce sont les premiers animaux que nous avons découverts en arrivant ici, murmura t’il.
– ils sont dangereux ? demanda-t-elle alors que la créature secouait ses cornes torsadées en forme de demi-lune.
– Non, pas à ma connaissance.
Le silence se fit alors que la bête humait autour d’elle et finissait par arracher une nouvelle bouchée d’herbe.
– Il y en avait sur Terre ?
– Non, on n’en trouve qu’ici. Il y avait beaucoup d’autres animaux sur la terre, mais tous différents… et puis beaucoup avaient disparu. Allez, vient, il fait froid.
À contrecœur, elle descendit derrière lui et ils se dirigèrent vers la maison d’où un panache de fumée commençait à s’élever depuis la cheminée.
– … et ils étaient tous aussi dangereux que ceux d’ici ?
Il fit un sourire crispé, secouant la tête de droite à gauche, les yeux fixes, perdu dans ses souvenirs. Distraitement, par habitude, il posa la main sur la tête de la petite sans s’appuyer, juste pour s’assurer de sa proximité.
– oh non. Sur Terre, le plus redoutable, c’est l’homme.
L’adolescente éclata de rire… pas lui.
15 ans (ou 7 cycles et demi) plus tôt
Chapitre 1
L’immense vaisseau avançait en silence, se glissant entre les planètes alors qu’il ralentissait sa course en une longue courbe vers sa destination. Son long voyage inaugural devait être également le dernier.
Le New Hope devait se poser de façon définitive sur la surface de la planète de destination et il était déjà trop près pour pouvoir se soustraire à la force de son attraction.
Une fois au sol, tout devait être utilisé en tant qu’infrastructure ou consommable, rien ne devait se perdre.
Parti de l’orbite terrestre trente-huit ans plus tôt, la décélération qui durait depuis de longues années trouvait son terme ce jour, alors qu’il tombait sous le joug de l’attraction de la planète visée.
Celle-ci avait une immatriculation, enregistrée par les astronomes, mais les colons lui avaient donné un nom qui trahissait bien, à leurs yeux, l’isolement qui serait le leur par rapport au reste de la race humaine : Lone (solitaire en anglais).
Noé, l’ordinateur de bord, assurait la parfaite synchronisation entre l’environnement extérieur et les ressources disponibles.
Il avait notamment été programmé pour un résultat optimum par rapport à la trajectoire. Toute modification était impossible. Les volontaires de la mission savaient qu’elle serait sans retour.
Noé avait également la charge de la base de données de l’ensemble des connaissances humaine ainsi que de la mise en œuvre des moyens biologiques une fois sur place. Il avait été programmé pour administrer, sans ingérence locale, l’implantation de toute une base de ressources biologiques visant à faciliter l’intégration de l’homme dans ce nouveau monde. Il n’était pas question de mettre l’équilibre naturel en péril, ni de reproduire les erreurs terriennes. Sa programmation avait toujours été entourée de mystère tant les enjeux étaient sans limite. Il se disait qu’elle était le fruit d’une sorte de génie à l’âge indéterminé totalement inconnu.
Il n’y avait aucune présence vivante dans les coursives. Les consoles de la large passerelle projetaient leurs halos blafards en direction de sièges vides. Les cales immenses, pleines à craquer de containers de toutes tailles, entre lesquels ne subsistait parfois qu’un étroit passage permettant à peine de s’y glisser, étaient plongées dans le noir.
Des boutons lumineux et quelques écrans témoignaient d’une activité intense dans la salle de contrôle des moteurs, pourtant déserte.
Une salle de sport, offrant une vue panoramique sur le vide, demeurait déserte, baignée dans la lueur des astres voisins.
La vaste salle de restauration, succession de longues tables métalliques alignées les unes à côté des autres, n’avait, pour seul éclairage, que les veilleuses vertes des issues de secours.
Sans avertissement, depuis le mur d’un long compartiment vide, des caissons rectangulaires vitrés émergèrent simultanément, avec de puissant soufflement d’air, laissant s’échapper des nuées de vapeurs azotées courant sur le sol en direction des armoires-vestiaires situées en face comme une avalanche de neige.
La première série concernait un sarcophage sur deux. Les rampes de leds s’allumèrent alors que les couvercles se soulevaient dans un ensemble parfait.
Noé régla l’intensité de l’éclairage afin d’éviter aux dormeurs le désagrément d’une lumière trop vive au moment du réveil. Il avait été conçu pour s’adapter à ses utilisateurs et anticiper les besoins. Cette initiative n’était pas directement programmée dans sa base de données. Il s’ajustait par rapport à ses connaissances et ce que ses concepteurs appelaient son libre arbitre.
Le premier des sarcophages de la série, isolé dans une cabine au luxueux mobilier de bois, était celui de l’amiral Brian. Quelques secondes après l’ouverture du capot, ce dernier se hissa péniblement sur ses coudes en grognant et resta assis de longues minutes, un peu hébété.
Âgé de plus de cinquante ans, il était le doyen de cet équipage dont la moyenne se situait en dessous de la trentaine. Christopher Brian ne s’était plus illustré depuis sa sortie de l’académie navale il y avait de cela fort longtemps. Un certain nombre de ses égaux, demeurés sur Terre, aurait pu remettre en question ses références de major de promotion en arguant que ses résultats aux tests avaient pu être facilités par le fait que des générations de Brian s’y étaient succédé, du rang d’élève à celui de directeur… s’ils n’avaient tenu à leur carrière.
Massif, de petite taille, des mains épaisses à la peau fine, il ressemblait pourtant plus à un manuel qu’à un cérébral.
Pour compenser la prestance que sa silhouette ne lui permettait pas, ses cheveux blancs étaient coiffés avec soin, sa barbe finement coupée sous une moustache longue et soignée. Son uniforme, toujours impeccable, arborait de nombreuses décorations dont lui seul, en tant que « grand commandeur de la marine coloniale », pouvait connaître la signification. Les années de mess et d’inactivité physique avaient fait des ravages sur son tour de ceinture. Il ne pouvait voir ses pieds sans s’incliner en avant.
Avec un soupir, il pivota et laissa glisser ses pieds par terre. Le sol de métal était froid et lisse mais il avait posé un luxueux tapis aux armes de sa famille pour y pallier. Ancres, chaines et flammes dorées s’entremêlaient sur un épais fond rouge et bleu.
Concernant les heures à venir, il avait prévu quelque chose à dire qui serait inscrit pour la postérité « en ce jour glorieux de la première mission de colonisation vers une planète habitable », mais rien ne lui revenait. Il lui semblait pourtant s’être endormi seulement quelques minutes à peine plus tôt. L’équipe médicale l’avait prévenu : plus l’âge était avancé et plus long était les effets résiduels des produits de stase.
Cette vulnérabilité le mettait en colère.
Son amertume ne fut que passagère car il se souvint alors qu’il avait bien préparé un petit discours qu’il voulait éternel lorsqu’ils entreraient dans l’histoire en débarquant sur le sol vierge. Le texte se trouvait sur son pad dont il pouvait consulter les fichiers depuis l’unité à son poignet. Il s’en assura négligemment, en haussant les sourcils. Des générations de Loniens pourraient, plus tard, travailler dessus à l’école primaire, il y aurait sans doute des rues à son nom, des édifices publiques…
Une voix masculine retentit depuis les haut-parleurs de la pièce, le coupant de ses réflexions « monumentales ».
– Bonjour Amiral Brian, avez-vous bien dormi ?
– « Noé », il se gratta la gorge avec une grimace de mépris. Selon lui, parler à cette chose comme si elle était humaine était une abomination. Sommes-nous arrivés ?
– Tout à fait monsieur, nous venons de franchir les derniers milliers de kilomètres, l’appareil est sous l’attraction de la planète visée.
– Est-ce que tout y est… comme « prévu » ?
– Les premières analyses spectrométriques confirment les prévisions, Monsieur.
– Envoie les foutus drones d’observation.
– Bien Monsieur.
– Rien d’autre à signaler ?
– Une comète contournée, deux collisions évitées et dix décès Monsieur.
L’amiral se redressa et leva son visage vers le haut-parleur le plus proche, plus ennuyé qu’attristé.
– Dix décès ?
– Oui Monsieur. Six ans après notre départ. Une unité de refroidissement défectueuse. Le technicien de service réveillé n’a pu réparer le module qui en dépendait. Des fluides ont infiltré le dispositif de respiration.
Nous avons tout de même lancé la procédure de réveil d’urgence, mais sans succès viable.
– « Succès viable »… Il se frotta nerveusement la nuque. Explique-toi !
– Les individus semblaient souffrir atrocement. Selon mes calculs, le taux de survie avec des poumons inondés de ces produits hautement corrosifs n’était que de cinq pourcents. Activer une unité médicale aurait pu nous priver de leur soutien si l’état des blessés était contraire à une nouvelle stase. Il aurait alors fallu les assister pendant les trente-deux années de voyages qui restaient. Ce n’était pas dans l’intérêt de la mission.
– Quoi ? Que… et comment ? il fut secoué d’un frisson.
– J’ai fait sortir le technicien et procédé à la décompression de la pièce en chassant tout l’air respirable. Les décès ont été rapides, Monsieur.
L’amiral accusait le coup.
Noé, l’ordinateur central, était capable de tuer pour la « bonne cause »… Il les avait littéralement passé par le sas ! Si cette information fuitait, la suite de la mission pourrait prendre un tour incertain. Avoir une mutinerie sur les bras avant même de débarquer était inconcevable. L’implantation de la colonie reposait sur l’autonomie de l’IA notamment pour toute la section biologique. De ce qu’il en avait compris, il ne s’y était pas vraiment intéressé, elle devrait gérer, assistée d’un vétérinaire, la mise en place et l’adaptation de certaines espèces terriennes jugées importantes pour l’avenir des hommes sur Lone. Si ceux-ci commençaient à douter du bien-fondé de ses objectifs et des moyens utilisés, c’est tout une partie du programme qui serait compromise. Sans compter que l’ensemble du système informatique reposait sur cet ordinateur, la base de données, les plans… Christopher se savait trop peu meneur d’homme pour parvenir à gérer une situation de crise qui remettrait en cause une chaine de commandement, normalement reconnue et respectée, dont il était la plus haute autorité.
Lui seul savait que le New Hope n’était qu’une première phase.
Le conseil avait des plans.
En tenant compte des délais de route, ils étaient même sans doute déjà en chemin. Le haut commandement terrien comptait sur lui pour poser les fondations de cette nouvelle colonie, l’aspect matériel, « ils » se chargeraient du reste.
Il devait faire quelque chose… à sa manière.
Il s’agissait justement essentiellement de ne pas faire. Manipuler , esquiver le problème, faire en sorte que personne n’en sache rien.
Christopher Brian se leva en s’aidant des mains, bien campé sur ses pieds, appréciant l’épaisseur du tapis entre ses orteils. Il toisa la caméra de la pièce où il se trouvait.
– Directive prioritaire, classification 1 : cette information ne doit pas être divulguée. Version officielle : cause des décès due à un problème mécanique, je te laisse le soin de détailler, ajouta t’il en balayant l’air de la main devant lui comme pour écarter une mouche de son visage.
– Bien Monsieur.
– Qui est le technicien qui était réveillé ?
– Premier maître Éric Pryam Monsieur, seconde séquence de réveil de l’équipage.
– Annule , pour le moment, tu le laisses en stase. C’est compris ?
– Bien Monsieur.
– Pour le reste, tu maintiens la planification d’éveil : tout l’équipage opérationnel du vaisseau, nous n’avons pas le choix. Nous expliquerons son maintien en sommeil par un autre problème technique anodin… un dysfonctionnement du mécanisme d’ouverture du capot, que sais-je…
– La seconde séquence d’éveil est activée, deux minutes avant sortie de stase. Les premiers membres d’équipage sont tous debout. Il y a une information que je pense devoir vous donner, Monsieur .
Il soupira en remontant la fermeture de sa combinaison bleue qui se trouvait dans le placard, s’assurant distraitement de la présence de ses insignes de cols, ses précieuses décorations en barrettes multicolores, et leurs positionnements.
La tenue était parfaite, repassée avec un soin extrême, comme d’habitude.
D’abord il tue, et maintenant il pense , ça promet se dit-il.
– Inutile d’entretenir le suspense…
– La femme de votre second fait partie des dix…
– Putain !
Il tourna vivement la tête et jeta un regard vers la porte, s’attendant à le voir débarquer d’un instant à l’autre. Il estimait depuis le début que le capitaine n’était pas fait pour le poste. Selon l’amiral, il discutait les procédures, refusait d’assumer pleinement sa fonction d’officier de pont et par la même était trop proche de ses hommes. Il aurait souhaité un autre second, mais il avait trop usé de son « capital de connaissances » pour faire pression sur les dernières affectations. Il s’était « épuisé » en tractations et habiles manœuvres pour prendre le commandement de la première colonie terrienne.
Spécialiste du jeu d’influence, il n’avait pas dit son dernier mot et prévoyait de faire monter Dryden comme second au plus tôt. Tout était prêt en ce sens et la jeune lieutenant ne manquait pas d’arguments. Déposer Kearney ne devrait pas être bien compliqué : il avait une tendance naturelle à engager sa responsabilité là où il aurait dû déléguer. Ce serait joindre l’utile à l’agréable.
A cet instant précis, rien ne l’insupportait plus que la perspective de devoir souffrir des atermoiements.
– Monsieur, le capitaine Kearney ignore encore ce qui s’est passé, il est en train de s’habiller en salle de sommeil, cabine 6148.
– Bloque l’accès à la pièce impliquée. Personne à réveiller là-bas ?
– Non Monsieur, il s’agit de personnel d’exploration. Ils font partie des séquences suivantes qui ne sont concernées qu’après l’atterrissage.
– Pour des raisons de sécurité, tu condamnes l’accès à toutes les autres salles de sommeil. Aucune information ne doit filtrer.
– Et pour le premier maître Pryam ? Quelle est la conduite à tenir ? Il est une des sources possibles de fuite. Je me permets de vous rappeler qu’il est membre de l’équipe technique et que son sarcophage se trouve dans la cabine 6148.
L’amiral réfléchissait à toute vitesse.
Il fallait prendre une décision. Il ne fréquentait que les officiers et n’avait que faire du reste de la troupe. De ce fait, il ne parvenait pas à mettre un visage sur le nom… et après tout à quoi bon ?
Il devait absolument taire que l’ordinateur central pouvait donner la mort aussi tranquillement que s’il fermait un volet roulant.
Il claqua la porte de son armoire et posa son poing dessus.
– Si l’information venait à être découverte, c’est toute la mission qui serait mise en péril. Par la même, la sécurité et la survie de l’ensemble des colons. Nous devons absolument privilégier l’intérêt de tous, comme tu l’as si bien formulé tout à l’heure.
– Oui Monsieur.
– Est-ce que tu comprends ce que je suis en train de te dire ?
– Vous venez de verbaliser de manière indirecte que, pour atteindre l’objectif de la mission, je dois notamment m’assurer du silence du premier maître Pryam.
– Je rêve…
La voix désincarnée commençait à lui faire froid dans le dos. Quoi d’étonnant tout compte fait ? Une intelligence artificielle ne ressentait rien, elle ne pouvait qu’être psychopathique.
Il n’eut pas le temps de revenir sur ses propos pour les nuancer, à supposer qu’il en ait réellement eu le souhait. Déjà, Noé reprenait la parole, sans passion.
– C’est réglé Monsieur.
Des cris retentissaient dans une salle voisine, à l’autre bout du couloir. Quelqu’un utilisait un outil pour frapper quelque chose.
– Qu’avons-nous… Qu’as-tu… fais… ?
– De l’azote liquide vient de remplir le sarcophage toujours clos de Monsieur Pryam. Ce fut rapide. Il n’a pas souffert.
– Que sais-tu de la souffrance ? jura-t-il en s’assurant une dernière fois de son apparence dans la petite glace.
Il n’attendit pas que Noé lui récite une définition. L’ordinateur estima qu’il s’agissait d’une question en l’air qui n’attendait pas de réponse, ce qui était le cas.
L’amiral se précipita dans la coursive pour aller ouvrir la première porte blindée sur sa droite. Elle s’effaça doucement dans la cloison avec un soufflement d’air. Les trois portes de ce côté permettaient l’accès à la même cabine, aussi longue que le couloir. Au fond de la coursive empruntée par l’amiral se trouvait la passerelle, les portes de gauche menaient desservaient le reste de l’astronef.
La voix de son second retentissait par-dessus le tumulte.
– Arrête ! C’est trop tard. Vous allez tous vous bruler avec l’azote, et je ne parle pas des risques d’anoxie. Il faut trouver la vanne de circulation, être certain qu’elle ne concerne que ce sarcophage. Il y en a d’autres avec encore du monde dedans !
Les coups reprirent de plus belle.
– Zach !… Zach !… William, Pose cette foutue hache bordel !
Il surgit dans la pièce.
Toute en longueur, profonde d’environ quatre mètres, il s’agissait en fait d’un couloir, plus large, parallèle à celui qui servait à circuler. Une quarantaine de sarcophages étaient sortis du mur, comme les dents d’un peigne. La moitié seulement s’était ouverte, un sur deux. Les autres, concernés par la seconde séquence, n’allaient pas tarder à faire de même. Une vingtaine de personnes, certaines partiellement en combinaison, d’autres en sous-vêtement, s’agitaient autour d’un sarcophage clos. Une hache à la main, un homme se tenait debout sur le capot, uniquement vêtu d’un slip. Brun, les cheveux en brosse courte, une silhouette de taille moyenne et athlétique, comme la majorité des membres de l’équipage qui se tenaient là, le désespoir se lisait sur ses traits déformés de tristesse.
– Mais qu’est-ce qui se passe ici ? demanda l’amiral avec le ton aussi hautain qu’il pouvait, comme il en avait l’habitude.
Se détachant du groupe, Alex Kearney , le second du New Hope , s’assura du regard que William Zach , le chef mécanicien, descendait de son perchoir aidé par les autres. Il avait déjà enfilé les jambes de sa combinaison mais le temps lui avait manqué pour aller plus loin. Torse nu, les manches étaient nouées autour de la taille.
– C’est Éric Pryam Monsieur. C’est horrible : il baigne totalement dans l’azote liquide !
Serrant les dents, l’amiral afficha la mine la plus fermée possible. Kearney ne lui apprenait rien. Il parcourut du regard l’assistance, sans s’attarder sur le sarcophage clos.
– J’exige que les gens interviennent en sécurité ! Tout le monde en tenue réglementaire et porteur des EPI ( Éléments de Protection individuelle ndlr) ! Monsieur Kearney, faite le nécessaire ! Ceux qui ne sont pas indispensables ici doivent assurer les délais de notre programmation. Nous n’avons pas une minute à perdre, qui plus est pour une cause perdue. Vous n’ignorez pas que le temps joue contre nous j’espère ? Le New Hope est déjà en train de tomber sur Lone à l’heure qu’il est !
Accusant le coup devant cette inhumanité, mais à cours d’argument valable, le capitaine Kearney se redressa en le dévisageant avec une rage contenue. Le crane tondu de près, il était sec et tout en muscle.
– A vos ordres, Monsieur.
Il se tourna vers les marins qui se tenaient au chevet du mort, serrant les dents.
– Twarby ! Trouve-moi cette satanée vanne et isole le sarcophage des autres. Tu coupes tout. Il faut trouver l’origine de cette fuite et s’assurer que cela n’affecte pas le reste. Les autres : à vos postes. La descente a déjà commencé. Lieutenant Zach, si vous n’êtes pas prêt tout à l’heure, ce voyage se terminera par un gros trou à la surface de Lone.
La mine sombre, l’équipage se dispersa, William Zach le dernier. Après avoir jeté sa hache au sol qui termina sa course en glissant contre le mur. I posa sa main sur l’épaule d’une petite brune aux cheveux en brosse. En combinaison orange, elle tendait la main vers les casiers où se trouvait les trousses de réparation.
– ça va aller ?
Vanessa Twarby leva le visage vers lui et hocha la tête en se mordant la lèvre inférieure pour ne pas pleurer. Éric Pryam faisait partie de leur équipe et personne n’aurait pu croire, lorsqu’ils s’étaient séparés pour entrer dans leurs caissons, que l’un d’eux pourrait mourir comme ça. Pour eux, les trente-huit années de stases s’étaient écoulées comme s’il s’agissait simplement de quelques minutes.
Se détournant, elle s’empara d’une sacoche textile bourrée d’outils assez lourde et alla démonter les panneaux techniques au fond de la pièce. William rejoignit les autres qui finissaient de s’habiller.
Le capitaine Kearney revint à l’amiral, toujours devant l’ouverture de la porte, les bras croisés sur son ventre, glacial.
– Autre chose Monsieur ?
Il y eut quelques secondes de silence, lourd des reproches de l’un et de la conscience torturée de l’autre.
– Je vous attends sur la passerelle, Monsieur Kearney. Nous devons initier la séquence d’atterrissage.
Christopher Brian fit volte-face et se dirigea d’une démarche raide vers la proue du New Hope.
Alex le suivit du regard, la mine sombre, plissant les lèvres.
Lorsque l’amiral fut hors de vue, il retourna à son casier.
Brian attendrait, il comptait bien passer voir dormir Cathy avant. Il ressentait le besoin d’être rassuré et savait que le seul fait de contempler son visage serein suffirait à le remotiver pour la suite.
Ils allaient amorcer la partie la plus risquée de leur périple. Dans son dos, l’autre moitié des sarcophages s’ouvrit, à l’exception de celui d’Éric Pryam.
Quelques minutes plus tard, la porte de la passerelle eut à peine le temps de s’effacer devant lui qu’il s’engouffrait dans la pièce, faisant fi de la discipline militaire.
– Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Brian ! Pourquoi les sas des compartiments de sommeils sont fermés ?
L’amiral se redressa droit comme un i et se frotta les mains mal à l’aise, le visage écarlate.
– Vous vous oubliez, capitaine Kearney !
– Faites-moi mettre aux fers ! Qu’est-ce qui se passe ici ?
L’amiral Brian se jura bien intérieurement de l’y mettre dès qu’ils serraient enfin posés. Il le tenait ! Ce n’était pas le moment mais il avait bien assez de témoins sur la passerelle pour dégrader cet imbécile.
– Il s’agit de l’application stricte des consignes Kearney. Si vous aviez passé plus de temps à vous plonger dans les documents de travail et le protocole de la mission au lieu de vous acoquiner avec l’équipage…
– … on ne commande pas des hommes depuis une photocopieuse, « amiral ».
– … Hem… Messieurs ?
Les deux hommes restèrent figés, les yeux dans les yeux, refusant de baisser le regard. Se frottant nerveusement le visage de la main, Alex finit par rompre le contact visuel pour dévisager celle qui tentait de les interrompre.
– Quoi ?
Scarlett Dryden, l’officier de navigation, se tenait juste devant eux. Cette grande blonde, cheveux noués derrière la tête en chignon, les yeux bleus encadrés par de strictes lunettes, désigna de la main, paume vers le haut comme si elle présentait la dernière nouveauté d’un salon, la fine bande de transpacier qui faisait toute la largeur de la pièce.
La verte surface de Lone emplissait presque la totalité de leur champ de vision.
– La descente a commencé, nous devons mettre en œuvre la phase d’atterrissage de toute urgence.
Après ce rappel à l’ordre, elle retourna à son poste d’une démarche chaloupée, perchée sur ses jambes interminables, bien consciente d’être suivie du regard par l’amiral, ce « vieux pervers ». Après une scène pareille, elle aurait été bien étonnée que Kearney conserve son poste. Une esquisse de sourire victorieux releva les commissures de ses lèvres malgré elle alors qu’elle se concentrait sur la console de navigation. Elle se glissa souplement dans son fauteuil.
Par-dessus les pupitres, les autres membres de l’équipage présent les observaient.
– En place ! hurla Alex
– Phase d’atterrissage ! reprit tout aussi sèchement l’amiral Brian à nouveau concentré.
Les deux hommes se jetèrent dans leurs fauteuils réciproques en s’ignorant.
– Zach, ralentissez-nous ! ordonna le capitaine. Noé, largage d’Europa. Dryden, je veux des chiffres concernant notre itinéraire ! Day : trajectoire d’approche.
Erine Day, une rouquine au crâne rasé avec de grands yeux en amande, un tatouage de code-barres sur la nuque, hocha la tête. Son regard vert rivé aux écrans de contrôle, elle tentait d’aligner des lignes horizontales et verticales sur d’autres qui bougeaient en permanence au moyen de joystick. Deux gros dés en peluche oscillaient au bout d’une cordelette au-dessus d’elle, entourés d’interrupteurs et de boutons de commandes.
L’attention de l’amiral pesa lourdement sur la jeune femme. Il esquissa une grimace de dégout en poursuivant ses réflexions sur les « ajustements » qu’il comptait bien mener une fois sur Lone.
Peu intéressé par les détails techniques de la descente vers Lone, il laissa son esprit divaguer sur le cas du lieutenant Day. Cette originale au crâne nu ferait également partie de la charrette. Il avait peine à croire les résultats et les appréciations que le lieutenant Day avait récoltées à l’académie. Cette « parvenue », dont aucun membre de la famille n’avait jamais été dans la flotte, était le major de sa promotion. Pour la première fois depuis des décennies, elle avait obtenu des notes meilleures que les siennes en formation de base, bousculant la légende et le faisant chuter du piédestal où il semblait devoir trôner à jamais.
Pire encore de son point de vue : jeune pilote de chasse, elle avait servi, combattu dans une escadrille de renom et avait même été décorée.
Pourquoi les faisaient ils passer, eux, les officiers supérieurs ? De vulgaire bureaucrates ? Des planqués ?
Ces « foutus » héros de guerre étaient supposés finir en poussière stellaire, avec leur nom gravé sur un monument de marbre, ou reclassés pour troubles psychologique !
Et bien pas elle…
En tant que maître des affectations à bord, il l’avait relégué au poste de pilote principal de l’astronef afin de ne pas avoir à supporter sa vue pendant les réunions de commandement. Ce n’était pas le seul avantage à ses yeux : pour pouvoir occuper ce poste, elle devait obtenir un autre brevet, spécialiste pour le pilotage des vaisseaux de ligne. Ce stage de qualification était une formation réputée difficile, il espérait qu’elle échouerait, ou qu’il pourrait la faire relever pendant la période d’entrainement sur Terre . Alors qu’elle aurait pu prétendre à une place au sein de l’encadrement, cela ne semblait pas la déranger outre mesure. Ces gens sans aucune prétention, qui se complaisaient dans leur misérabilisme le rendait malade.
Une nouvelle fois elle était sortie du lot, surclassant tous les stagiaires de la cession, rendant son remplacement injustifiable.
De guerre lasse, il se contentait de l’ignorer.
Une vibration parcourut la charpente qui grinçait sous les contraintes que lui imposaient les manœuvres du New Hope . La base spatiale Europa se désengagea de ses fixations et prit seule la direction de son orbite géostationnaire d’observation. Entièrement automatisée, elle devait servir de base d’observation et serait commandée depuis les consoles du vaisseau ainsi que l’ordinateur de bord.
Sa programmation prévoyait qu’elle demeure au-dessus de la zone d’atterrissage.
La voix de Noé s’éleva dans le silence, ramenant l’amiral à la réalité.
– Amiral , les drones valident les prévisions environnementales de la zone d’implantation. Je lance une analyse comparative avec mes bases de données ainsi que les ressources dont nous disposons.
– Très bien. Combien de temps cela prendra-t-il ?
– onze heures à partir de la mise à disposition des premiers échantillons, lorsque nous serons à la surface.
Une nouvelle secousse ballota tout le monde vers la gauche. La voix calme du capitaine Kearney reprit :
– Nous avons encore trop d’angle. Erine, redresse-lui le nez, ce n’est pas une pioche.
– Sauf votre respect, Monsieur, je fais ce que je peux.
– Monsieur Zach … William , il faut qu’on ralentisse… Scarlett , je veux deux trajectoires différentes en option en cas d’imprévu.
La voix du chef mécanicien lui parvint en retour par les haut-parleurs depuis la salle des machines, à l’opposé du vaisseau.
– Je m’en occupe, il nous reste un peu d’excédents de carburant.
L’amiral grinça des dents.
Il recommençait !
Cette tendance malsaine à user des prénoms de ses subordonnés était insupportable. Christopher Brian était certain que Kearney le faisait pour le faire rager.
Il n’était pas inquiet. D’une façon ou d’une autre, ils finiraient sur cette planète. Au pire la mort serait rapide et indolore.
Se détournant des chiffres sans fin qui défilaient sur sa console, auxquels il ne comprenait pas grand-chose, il parcourut à nouveau les lignes de son discours d’arrivée en plaçant son poignet sur le poste devant lui. De toute façon, ayant toujours ignoré les spécificités techniques qu’il estimait n’être destinées qu’aux subalternes, il savait exploiter les connaissances de ces derniers pour leur faire assumer seuls les responsabilités des échecs, et partager, ou pas, les réussites.
Son poste dominant le reste de la passerelle, personne ne pouvait voir ce qu’il était en train de faire. D’en bas, il semblait s’intéresser particulièrement à ce qui se déroulait sur ses contrôles.
Des membres d’équipage en orange couraient d’un panneau de commande à l’autre dans les coursives pour assurer le fonctionnement des différents mécanismes du vaisseau. On pouvait suivre leur course incessante via les caméras de bords et les allers-retours dans la salle.
Le capitaine, soucieux, faisait défiler devant lui les synoptiques des ponts. Les nombreux détecteurs clignotaient de couleurs variables suivant les familles d’alarme.
– Noé, il me faut l’état global du New Hope en temps réel. Si quelque chose peut avoir une incidence sur nos manœuvres je veux que tu nous le signale. Ou en est Europa ?
– Bien capitaine Kearney. Europa en orbite, en attente de notre position définitive. Pour le moment, notre trajectoire est conforme aux conjectures dans les marges de tolérance prévues. Il n’y a pas de dommage structurel majeur et la propulsion fonctionne de manière optimum.
– Mwouais… larges comment les marges ?
– je ne comprends pas le sens de la question Monsieur
– Laisse tomber contente toi de mes instructions initiales.
C’était au moins un chose sur laquelle lui et l’amiral étaient d’accord : ce maudit machin informatique hérissait le capitaine. Il n’aurait su dire pourquoi. Il ne comprenait pas que tout le programme de colonisation repose sur un ordinateur sans réel contrôle. Comment pouvait-on faire une confiance aveugle à une intelligence artificielle ?
Lorsque le vaisseau pénétra dans l’atmosphère, son bouclier thermique commença à se consumer en se désagrégeant. Toute la structure vibrait et grinçait sous la contrainte que lui imposait l’attraction de Lone et les manœuvres du pilote pour ralentir autant que possible sa descente. Les secousses devenaient de plus en plus violentes, rendant parfois difficile la station debout.
Une immense trainée de flamme, de débris et de fumée noire s’étirait sur des kilomètres dans le sillage du gigantesque appareil terrien qui tombait vers le sol.
Cette situation alla en empirant durant de très longues minutes. Soucieux, la capitaine Kearney jetait un œil de temps en temps vers Edward Jackson, le mécanicien navigant, qui commençait à désespérer. Brun, les cheveux courts, de taille moyenne, son corps un peu maigre glissait d’un repose bras à l’autre au grès des turbulences. Il était de ces membres d’équipage qui était déjà en couple avant même le début de la mission. Il avait rencontré sa compagne lors des préparatifs de la mission, elle faisait partie de l’équipe d’exploitation en tant que géologue, tout comme celle d’Alex, et cela les avait rapprochés tous les quatre.
Le nombre d’avaries augmentait de façon exponentielle sur ses consoles et il dirigeait les techniciens, dont l’équipe était réduite, en priorisant selon l’importance des pannes. Leurs regards se croisèrent. Il haussa les épaules avec un sourire confiant, puis retourna à ses occupations, réagissant promptement lorsqu’une alarme incendie s’afficha en clignotant. Plaquant le micro contre ses lèvres, il lança des ordres qu’Alex ne put entendre.
A côté du mécanicien navigant, se trouvait la console de Francis Anthony, le technicien fluide spécialiste des systèmes de stase. De petite taille, un visage poupin au teint halé encadré de cheveux noirs soigneusement coiffés, il s’était taillé une solide réputation de séducteur tout au long des longs mois de préparatif de la mission auprès des personnels de la station spatiale. Curieusement, il avait moins de succès auprès des futurs colons qui peinaient parfois à la prendre au sérieux. Pourtant, il était le meilleurs dans cette spécialité dont les responsabilités étaient énormes : il tenait la vie des plus de sept cent derniers « dormeur » entre ses mains. Ses épais sourcils froncés, il était en liaison avec ses techniciens, luttant contre une importante fuite qui menaçait le bon fonctionnement de l’ensemble des sarcophages. Il dû faire appel à toutes ses connaissances pour parvenir à la réalisation d’un bypass temporaire en isolant un secteur complet de liquide réfrigérant. S’il s’était trompé, il les avait tous tué.
La porte de la passerelle s’effaça devant Vanessa Twarby. Sa combinaison orange était couverte de trace de brulures, des fumeroles s’élevaient encore dans son sillage. Une large balafre rosâtre traversait son visage jusqu’au milieu de sa coupe en brosse. Elle titubait en se cramponnant aux pupitres de contrôle.
Alex , stupéfait, la suivit du regard. S’il n’avait dû tenir son poste, il se serait précipité à son secours. A la place, il interpella le médecin de bord d’un ton ferme, s’agrippant fermement à son pupitre.
– Jenny , je crois que nous avons quelque chose pour vous là…
– Je prends !
Le docteur Long, une grande femme blonde aux cheveux noués serrés derrière la tête en queue de cheval, combinaison rouge avec une croix blanche dans le dos, avait déjà bondit hors de la rangée de sièges qui occupaient le mur du fond de la passerelle. Elle s’empara de sa trousse d’urgence au passage et chemina en se tenant aux consoles sur son chemin tant l’appareil était secoué. Parvenue au niveau du poste de Francis auquel s’accrochait Vanessa à bout de force, elle la fit asseoir sur le sol et déballa les compresses prévues pour neutraliser les effets de l’acide. Cela n’empêcha pas la technicienne en état de choc de poursuivre son rapport au lieutenant. Celui-ci hocha la tête et se tourna vers le capitaine avec une grimace de dégout après avoir vu des morceaux de peau de la joue de la jeune femme se décoller en grésillant.
– Si… (il hoqueta, semblant manquer de vomir mais se reprit) si dans une heure nous ne sommes pas posés, je vais devoir réveiller d’urgence l’ensemble des colons mon Capitaine. Nous avons une panne majeure du circuit de refroidissement. Toutes les pompes sont arrêtées !
Alex chercha à accrocher le regard de l’amiral, mais celui-ci semblait concentré sur ses écrans, ruminant sans doute les propos échangés tout à l’heure. Il revint vers le lieutenant qui attendait un retour et acquiesça en signe de compréhension. Malgré les avalanches d’alarmes, il garda une attitude décontractée.
– Si dans une heure nous ne sommes pas posés, nous n’aurons pas le loisir de nous en inquiéter, Monsieur Anthony . Faites au mieux.
– et alleeeeez… ! Rugit le mécanicien navigant.
– Un souci Jackson ?
– Un seul ? Vous plaisantez ? C’est la merde, on part en miette. Je viens encore de perdre un générateur haute tension. Si je me fie à mes capteurs, nous sommes à deux doigts de partir en miette. Erine, il n’y a que toi pour réussir ça !
L’interpellée ne répondit pas, se contentant de hocher la tête, concentré sur ses écrans.
– Je n’ai plus aucune circulation d’air, ni de climatisation sur la passerelle ! Avisa Pearl Dale de sa voix douce si particulière.
A la connaissance d’Alex, elle devait être une des plus petite en taille de l’ensemble des colons. Le pupitre de commande de la ventilation se trouvait dans un coin en retrait. Depuis son poste, en se tordant le cou, il ne pouvait voir d’elle que sa coupe au carré et ses yeux inquiets au-dessus des écrans qui les séparaient.
Il osa une blague nulle avec un sourire en coin :
– Aucun problème : Tout le monde semble retenir son souffle ici. Pour la question de la température, on se déshabillera au besoin.
Elle haussa un sourcil, septique. Il fit la moue, faussement déçue.
– Dommage… Puis s’adressant à tous : Allez la marine ! on reste concentré. On y est presque.
Sur son siège, Erine Day transpirait dans sa combinaison en râlant entre ses dents serrées.
– Toutes ces turbulences… ça ne me facilite vraiment pas la vie. Si je n’anticipe pas les flux d’airs, on se désintègre. Notez, loin de moi l’idée de jeter un froid en vous annonçant que nous allons tous nous retrouver en plein air quand ce vaisseau va se déchirer en petits morceaux.
L’amiral émit une sorte de raclement de gorge pour se rappeler au bon plaisir de chacun. Les conversations informelles cessèrent.
Le médecin accompagna Vanessa Twarby jusqu’à un des sièges à l’angle de la passerelle, à côté du sien, et l’y sangla solidement avec le harnais qui s’y trouvait. Son visage était en partie enveloppé dans un épais pansement. Elle semblait dans un état second.
Jenny Long inclina la tête sur ses deux mains jointes en réponse à la question silencieuse du second. Vanessa était sous tranquillisant. Son service était terminé, pour le moment.
Lorsque le bouclier thermique ne fut plus nécessaire, il n’en restait presque plus rien. Les éléments désintégrés chutaient dans le sillage du New Hope calciné qui cessa d’être balloté. La descente était similaire à celle d’une brique en train de planer.
Edward Jackson interpella le capitaine depuis son poste, passant nerveusement la main dans ses cheveux.
– On a plusieurs incendies… un peu partout…
– Nous sommes encore suffisamment hauts. Assurez-vous de ne pas coincer un technicien et compartimentez. Dépressurisez les zones impliquées. Si ça ne suffit pas, activez les systèmes d’extinctions automatiques.
– Bien monsieur.
L’excédent de carburant fut consommé jusqu’aux derniers composant pour freiner leur chute et stabiliser le vaisseau. La voix du lieutenant Zach retentit dans les haut-parleurs de l’interphone.
– Nous sommes à sec, Monsieur, il reste 10 secondes.
– Merci William, vous avez pleinement rempli votre mission. Jackson, sortez les trains, tenez-vous prêt ! Dryden ?
La navigatrice leva le nez.
– à votre signal pour les fusées.
– Oui Monsieur, 25 secondes
– ça va être juste… maugréa-t-il pour lui-même. Déployez tous les volets !
Le calcul était vite fait : 25 moins 10.
Ils allaient faire 15 secondes de chute libre.
Il jeta un regard entendu vers l’amiral, mais celui-ci était toujours aux abonnés absents.
Alex haussa les épaules : de toute façon le « vieux » ne comprenait même pas ce qui se passait, il avait sans doute prévu un vague discours pompeux interminable de circonstance dont il avait le secret lorsqu’ils seraient au sol.
Et ça, pour être au sol, ils y arrivaient… vite…
Il ouvrit ses mains devant lui pour s’assurer qu’elles ne tremblaient pas trop.
A l’extérieur, de larges panneaux rigides, poussés par de puissants vérins s’écartèrent de la coque comme des portes de voiture pour les ralentir et les stabiliser. Quelque uns restèrent fermés, d’autre furent arrachés de leurs gonds. La répartition n’étant pas régulière, le vaisseau amorça un tonneau. L’horizon devant la large bande de verre blindé de la passerelle s’inclina sur le côté alors qu’Erine enchaînait les jurons en s’inclinant du côté opposé comme si son poids pouvait l’aider.
Alex retint son souffle.
S’ils dépassaient un certain angle, les fusées ne le ralentiraient jamais assez.
Erine pianotait à toute vitesse sur ses commandes, éjectant des modules, fermant des volets, elle transféra des flux d’énergie d’un bord à l’autre.
La rotation cessa et commença même à s’inverser alors que le carburant touchait à sa fin.
Lorsque les moteurs du New Hope s’éteignirent pour toujours, la chute accéléra soudain. Le cœur au bord des lèvres, chacun se cramponna à son pupitre.
Seule s’entendait la voix de Scarlett Dryden qui faisait le décompte.
– 12… 9… 6… 5… 4… 3… 2… 1… top !
– Fusées amorcées croassa Edward Jackson
Ils se sentirent plaqués dans leurs fauteuils alors que retentissait une sorte de grondement sourd. À travers la baie de la passerelle, l’horizon montait vers eux rapidement. Tout l’astronef se mit à vibrer alors que sa structure grinçait atrocement. Les consoles techniques s’illuminèrent comme des sapins de noël. L’appareil se décomposait sous les poussées puissantes des fusées à plein régime.
La voix toujours calme du capitaine couvrit le bruit.
– Armez les dispositifs d’évacuation, déclenchement des mesures de sécurité, procédure d’urgence collision… Erine, où tu veux mais pas dans le fleuve.
– Pas de problème : pas dans l’eau, c’est noté… répondit elle concentrée sur son pilotage.
La zone choisie était vallonnée, bien exposée et un large fleuve serpentait paisiblement vers la mer. Il restait toutefois suffisamment éloigné pour qu’ils ne risquent pas de se poser au milieu, c’était la chose à éviter absolument pour des raisons évidentes.
Le sol semblait se dérober sous eux, on aurait dit qu’un géant boxait le New Hope. Alex avait attendu l’ultime moment pour utiliser sa « dernière cartouche ». Les rares à ne pas s’être harnaché dans leurs sièges se débattaient avec les crochets pour le faire. Il s’attendait être éjecté à l’extérieur d’un instant à l’autre lorsque la coque se désintégrerait.
Lui n’avait pas la tête à ça.
Les chiffres de l’altimètre devant les yeux, il lança son dernier ordre de capitaine en vol, en espérant qu’ils avaient suffisamment ralenti pour que la vitesse ne les arrache pas.
– Déployez tous les parachutes de secours.
Edward Jackson avait déjà soulevé le capot de protection du coup de poing de déclenchement, il frappa dessus aussi fort qu’il pouvait. Tous ceux qui se trouvaient dans la pièce se cramponnèrent à ce qu’ils pouvaient.
Par l’ouverture qui donnait sur l’extérieur, Alex Kearney avait l’impression de voir distinctement les brins d’herbe de la plaine dans laquelle ils tombaient.
– ça va secouer…
Il prononça cet avertissement sur le ton d’une simple constatation. Tous ceux qui étaient là en savaient autant que lui.
Chapitre 2
Bien des années plus tôt, une jeune brute du nom de Christophe Cisco lui avait écrasé son poing sur la figure sans qu’il s’y attende.
Il ne se rappelait pas les circonstances exactes, mais le choc sourd et le gout de métal dans la bouche lui fit repenser à cette sensation décalée.
Il mit un certain temps à comprendre pourquoi il avait mal au visage. S’il se fiait au rouge sur ses doigts, il était en sang… La violence du choc avait projeté sa tête devant lui, percutant la console et le support d’écran.
Plusieurs lignes vertes horizontales et verticales brillaient par-dessus ce qui y était affiché.
À ce qu’il semblait, son crâne était plus résistant que la dalle. À part des écorchures, il ne devait pas avoir grand-chose de méchant. Ses oreilles furent soudainement assaillies par le retour du son. Des alarmes retentissaient, il y avait une sorte de brouhaha et tout le monde semblait parler en même temps.
– comment allez-vous, monsieur ?
La mine inquiète d’Erine, la pilote, apparue dans son champ de vision. Elle avait l’air intacte… il se reprit : indemne ! Il secoua la tête en grimaçant pour revenir à la réalité.
– ça va… j’ai dû m’assoupir… ajouta t’il ironiquement pour dédramatiser.
Elle haussa un sourcil circonspect et reprit, ironique :
– Ça m’étonne, on dit que j’ai une conduite plutôt « sportive »… lui répondit elle sur le même ton.
Il se redressa sur ses pieds en s’appuyant sur son pupitre et parcouru du regard la passerelle. Tous semblaient en train de faire la même chose.
Du plafond, certaines consoles de commande s’étaient décrochées et pendaient en oscillant au bout de leurs faisceaux électriques. Il y avait dans l’air une odeur de composant informatique brûlé. Un voile de fumée clair flottait autour d’eux. Les gens parlaient à voix basse sans raison particulière, s’informant de l’état de santé des uns et des autres. Il revint à Erine, détaillant sa silhouette gracile pour constater qu’elle semblait indemne. Ses cils féminins contrastaient avec son crâne lisse.
– vous plaisantez ? Ma grand-mère aurait dû être pilote de course dans ce cas…
Puis à la cantonade d’une voix forte :
– Est-ce que tout le monde va bien ?
Il y eut une sorte de vague rumeur d’assentiment.
– Jackson, je veux un état de l’appareil. La liste complète de ce qui fonctionne ou pas. C’est quoi cette fumée ? S’il y a le feu quelque part je veux savoir où. William ? Toujours vivant ?
Le haut-parleur grésilla.
– Il semblerait mon capitaine.
– je vous félicite. Envoyer vos gars partout. Inspection totale du bâtiment. Donnez la priorité aux incendies et au système de stase.
Il se tourna le fond de la passerelle.
– Monsieur Kerwan, il est temps de faire l’état de nos cales. Vous aurez de l’aide rapidement, ne vous inquiétez pas.
Un petit homme avec une expression renfrognée, massif comme un bulldog, hocha la tête et se leva de son siège sans dire un mot, une tablette à la main. Le lieutenant Jim Kerwan était l’officier magasinier en chef. Sa mine peu avenante garantissait un nombre restreint de demandes, et une économie drastique des ressources. Dans une mission de colonisation sans logistique, c’était un avantage indéniable.
Le regard du capitaine glissa sur les places voisines. Vanessa Twarby , la tête entourée de compresse, reposait en travers sur plusieurs sièges, une perfusion suspendue sommairement au-dessus d’elle.
– docteur Long ?
– Je suis là
La jeune femme se redressa à l’autre bout de la pièce, apparaissant comme un diable sortant de sa boite devant le pupitre du mécanicien navigant. Elle soignait un des techniciens qui saignait abondamment de l’arcade. Plusieurs blessés, essentiellement de l’équipe technique, gisait allongés ou assis contre les consoles illuminées Il hocha la tête vers elle.
– Jenny , lorsque vous aurez terminé ici, il faudra vous préparer à superviser le réveil général, au cas où le lieutenant Anthony ne parviendrait pas à remettre en service les pompes de refroidissement.
À la vue du sang sur le visage d’Alex, les sourcils de la jeune femme se froncèrent, mais il fit un signe de négation, refusant qu’elle s’occupe de lui.
Quelqu’un se gratta la gorge bruyamment pour attirer l’attention. L’amiral ne supportait pas les marques de familiarité. Alex savait bien qu’il privilégiait une distance entre subordonnés et gradé qui devait être autant maximale que cérémonieuse.
Il n’était pas loin du compte.
Tous ces « atermoiements » lassaient plus qu’autre chose Christopher Brian Il s’impatientait surtout d’entrer dans l’histoire en foulant le premier la plaine de Lone.
Le capitaine se passa nerveusement une main sur le visage et se retourna donc, de mauvaise grâce, espérant que cela ne se verrait pas trop. Il appliqua la formule qui lui semblait le plus protocolaire dans la circonstance. Ce n’était tout de même pas courant de fracasser un vaisseau de ligne sur le sol d’une planète et de s’en glorifier.
– Amiral, nous sommes arrivés. Quels sont vos ordres ?
– L’air est-il respirable ?
– Il vaudrait mieux ironisa le capitaine en pointant du pouce par-dessus son épaule la baie en transpacier de la passerelle.
Lors du crash, son cadre avait été tordu et on pouvait voir sortir la fumée de la pièce par une large ouverture au-dessus. Il aurait pu y passer la main.
L’amiral fronça les sourcils devant le ton de la réponse mais n’y attacha pas d’importance, le sort de ce « crétin » serait réglé dans les heures à venir.
– Ouvrez la porte 101 ! Sortez les échelons. Les officiers, vous m’accompagnez… tous.
Le second se mordit les lèvres et répercuta les ordres. La cérémonie se limitant aux seuls officiers, ils ne seraient qu’un nombre limité à perdre leur temps. Il désigna ceux qui n’avaient rien d’important à faire sur le moment. Scarlett Dryden qui n’avait plus de navigation à faire, Jim Kerwan puisque les cales s’avéraient inaccessibles, Edward Jackson qui n’avait plus à lutter pour que le vaisseau ne parte pas en pièce et, enfin, Erine Day qui n’avait désormais plus rien à piloter.
L’amiral ne s’attarda pas à voir qui venait, pressé d’entrer dans l’histoire, il ajusta sa tenue et, droit comme un I, sortit de la passerelle, suivi par son petit groupe.
En chemin, il interpella l’ordinateur central :
– Noé, envoie immédiatement un drone vidéo devant la porte 101 pour enregistrer l’évènement !
– Très bien Monsieur.
Levant les yeux au ciel, Alex suivait en se remémorant tout ce qui restait à faire. L’ampleur de la tâche était vertigineuse et le « vieux » leur faisait perdre du temps pour des futilités.
Il lui tardait également de voir Cathy.
Le sol des coursives était tordu à de nombreux endroits. Toute la structure de l’appareil avait été pliée lors du choc. Des plaques de cloison ou de plafond s’étaient effondrées. Quelques câbles et diverses conduites pendaient en travers du passage.
Prudemment, l’amiral choisit de prendre les escaliers de service plutôt que de se risquer dans un monte-charge susceptible de tomber en panne.
Après un cheminement tortueux, parfois dangereux du fait des dégradations qu’avaient subi l’astronef, la petite délégation parvint à la porte 101. Il s’agissait d’un sas dont l’épaisse porte ronde pivota vers l’intérieur en soufflant. Son revêtement extérieur était gondolé et carbonisé.
Depuis le bord, l’ouverture offrait une vue sur l’horizon. Ils dominaient une vaste plaine à l’herbe haute animée par le vent parsemé de basses collines. Il y régnait un sentiment de paix et de sérénité qui contrastait avec les moments angoissants qui venaient de les ébranler. L’air était doux, agréable, ave de subtiles nuances de fumet. Il n’avait rien à voir avec l’atmosphère recyclée dont ils avaient l’habitude à bord.
Des échelons escamotables faisaient saillie tout le long de la carcasse jusqu’au sol, trente mètres plus bas, ou l’immense vaisseau s’était profondément enfoncé, soulevant et craquelant la terre. Tout y était calciné dans un cercle assez large autour du New Hope, expliquant l’odeur de fumet ressentie.
Jubilant comme un enfant le matin de Noël, le visage cramoisi, l’amiral se rapprocha du bord.
Il se remémorait les quelques phrases qu’il avait préparées pour la circonstance en glissant son pied sur le premier échelon.
Un drone, sorte de libellule mécanique pourvue d’hélices au bout de bras fins, flottait en stationnaire devant l’ouverture. L’objectif noir de sa caméra dôme était fixé sur le haut responsable.
Christopher Brian afficha une mine satisfaite et se tourna vers les autres en s’agrippant fermement à la poignée de la porte pour ne pas risquer de basculer.
Prenant un air suffisant, il prit une grande inspiration, déploya ses épaules autant qu’il pouvait et commença à réciter ce qu’il avait préparé, levant sa main libre devant lui paume vers le haut :
– Il y a des siècles…
Le sas se referma brusquement en claquant, le propulsant comme une catapulte.
Tout le monde sursauta.
L’amiral n’eut même pas le temps de pousser un cri.
La chute lui parut interminable.
Il savait bien comment elle allait finir et avait beau agiter les bras, c’était peine perdue.
Pourquoi ? se demandait il… la réponse sembla poindre comme une étincelle dans son esprit, les mots de Noé lui revinrent en mémoire comme un flash :
– Et pour monsieur Pryam , quelle est la conduite à tenir ? Il est une des sources possibles de fuite.
« Une des sources possibles »
Lui aussi en était une…
Son corps se fracassa en bas sur le dos, tête la première.
À l’intérieur du New Hope, la surprise passée, il y eut un moment de panique générale. Tous se jetèrent d’un même élan sur la lourde porte automatique en cherchant une prise pour la tirer à nouveau vers l’arrière.
Le capitaine Kearney interpella l’ordinateur central par-dessus le tumulte :
– Noé ! Ouvre la porte !
– …
– Noé !
La voix désincarnée résonna dans le faible volume, tranchant avec l’ambiance par son calme absolu.
– Les déclencheurs de secours ont été percutés à la suite d’un incident technique. Cette porte ne peut plus s’ouvrir sans l’intervention des personnels de maintenance commandant.
– Ce n’est pas possible ! Est-ce que tu as les moyens de voir ce qui est arrivé à l’amiral ? Il est toujours accroché derrière ? Est-il coincé d’une façon quelconque dans la porte ?
Jim Kerwan, la tête boudeuse rentrée dans les épaules, repoussa d’une bourrade le lieutenant Jackson.
– ça suffit ! Arrêtez de forcer la dessus bordel ! C’est ma main que vous écrasez, imbécile !
Le lieutenant Dryden lâcha la poignée sur laquelle elle s’acharnait pour s’interposer, s’agrippant à la combinaison de Jim.
– Il n’a pas fait exprès ! Du calme !
Les mains crispées de l’officier magasinier serraient le col d’Edward, prêt à en découdre.
Erine Day poursuivit ses efforts seule, en vain, sur l’autre poignée d’ouverture.
– Putain de saloperie de merde… !
Devant ce déluge de juron dans une bouche féminine, Jim haussa un sourcil et se calma, presque choqué.
L’ordinateur central tardait à répondre aux questions d’Alex. Ce dernier réfléchissait à toute vitesse sur le chemin à parcourir pour atteindre l’issue suivante.
– Oui, je peux avoir une information vidéo de la situation de l’amiral à l’extérieur, monsieur. Non il n’est pas accroché derrière la porte, non il n’est pas coincé dans la porte.
Fronçant les sourcils, la capitaine échangea un regard étonné avec Scarlett Dryden , encore cramponnée à l’épaule de Jim Kerwan .
– C’est moi ou il « pédale », l’ordinateur central ?
L’officier de navigation haussa les épaules, sans avis.
– Noé, fais-moi un rapport sur la situation de l’amiral
– L’amiral est allongé sur le sol commandant. Il n’y a aucun signe de vie que je puisse voir à partir du drone de reconnaissance.
– Demande le docteur Long de toute urgence. Qu’elle est l’ouverture la plus proche du sol ?
Ils descendirent aussi vite qu’ils le purent entre les décombres des coursives endommagées.
La traversée de la soute relevait du parcours du combattant. Rares étaient les containers qui n’avaient pas bougé.
Enfin, lorsqu’ils parvinrent à la large ouverture pour le fret, celle-ci était à demi enfouie dans le sol craquelé.
En s’aidant les uns les autres, ils se glissèrent par l’interstice de moins d’un mètre de haut qui restait. Rejoints en chemin par Jenny Long, ils ralentirent en approchant du malheureux.
Désarticulé, le corps de l’amiral Brian avait marqué profondément la terre calcinée de Lone.
Le médecin se contenta de lui fermer les yeux, recouvrant pudiquement son crâne fendu laissant échapper de la matière cérébrale avec une compresse.
Elle demeura là un moment, silencieuse. Après un regard vers Alex, elle retourna à bord.
Ils restèrent quelques minutes de plus sans rien dire à ses côtés.
Ils étaient quatre lieutenants autour de lui : Scarlett l’officier navigation, Erine la pilote, Jim le magasinier, et Edward le mécanicien navigant.
Tous les quatre savaient ce que ce décès impliquait, mais personne n’osait le formuler au premier intéressé.
Le communicateur radio à la ceinture du capitaine grésilla.
– Commandant ?
Noé se rappelait à son bon souvenir. Il réalisa qu’il l’appelait commandant et que ce n’était pas la première fois.
La machine avait raison : il devenait le responsable de la mission.
Vraiment, il fallait qu’il voie sa femme.
– Commandant Kearney ?
– Oui Noé ?
– Dois-je commencer la phase de colonisation biologique ?
Il hésita.
Il allait dire oui, avant de se souvenir que cette action était le dernier contrôle humain sur l’IA. Une fois la phase activée, Noé devenait totalement autonome. Il fallait qu’il réfléchisse. Les choses se bousculaient trop, il devait prioriser.
– Non. Avant de faire quoi que ce soit, je veux un rapport de situation complet du vaisseau personnel et matériel.
– Puis-je me permettre de rappeler à votre attention que les consignes de la mission…
– Elles attendront. Je veux un point de situation avant.
– Bien commandant, nous attendrons.
Il parcourut la petite assemblée qui attendait de savoir comment il allait assurer la suite. Il savait ce qu’il avait à faire, son conditionnement reprit le dessus. Il se redressa et s’exprima avec calme, très protocolaire.
– Erine ?
– Commandant ?
– Vous ne nous êtes plus d’aucune utilité pour piloter il me semble…
Un peu interloquée, elle réalisa qu’il disait vrai.
– Euuuh…
Il dégrafa les insignes qu’il portait sur le col et les lui tendit.
– Diriger un groupe de personnes ne sera pas aussi simple que de piloter des milliers de tonnes d’acier, mais si je me fie à votre dossier, vous en avez la capacité, inexploitées à ce jour pour des raisons que je ne développerais pas ici. Ce sera ma première décision en tant que commandant de cette opération. Félicitation Capitaine Day, vous voici second de cette mission… si ça vous dit… mais je ne vous laisse pas tellement le choix.
La jeune femme piqua un far jusqu’en haut de la peau de son crâne.
Ignorant les airs étonnés ou froissés de ses voisins, elle accepta les insignes en bredouillant des remerciements confus.
– C’est bien la première fois que je vous vois embarrassée Day. Regroupez toutes les données que j’ai demandées, faites un point, j’attends votre rapport. Je suis joignable sur mon com.
Il fit le tour des visages qui l’entouraient, cherchant tout signal d’opposition qu’il s’apprêtait à contrer dans l’instant. Cela ne sembla pas nécessaire, il le savait. Si ressentiment il y avait, cela ne se traduirait pas par une attaque frontale. Il hocha la tête, certain que cela ne durerait pas. Il connaissait les prétentions de Scarlett Dryden, et n’était pas sans connaître tous les efforts qu’elle avait pu faire en ce sens, il allait falloir gérer l’héritage de Brian.
– Tout le monde à son poste. Au boulot !
Ils retournèrent dans l’immense vaisseau sans un mot.
Alex Kearney, lui, n’avait qu’un objectif : retrouver Cathy.
Chapitre 3
Il se tenait prostré, les genoux serrés contre son ventre, adossé au casier en face du sarcophage.
Tous savaient qu’il était là, et personne n’osait franchir la porte.
Les autres colons de la salle étaient sortis. Ils étaient affectés dès le réveil aux tâches de préparation de la mise en place des unités de bases du camp.
Tout partirait de ce nouveau village.
Il fallait faire vite.
Initialement, il était prévu un éveil progressif de la colonie afin de ne pas avoir trop de bouches à nourrir de front. Les générateurs du New Hope pouvaient durer une centaine d’années selon les savants calculs des scientifiques en charge de la mission.
Or les dommages occasionnés par l’atterrissage avaient détruit de façon irréversible une grande partie de ces appareils.
Leur propre poids avait causé leur perte, arrachant littéralement les éléments après lesquels elles étaient fixées. Ces déchirures avaient créé des brèches béantes dans la coque calcinée par le passage dans l’atmosphère. Ils se rependaient entremêlés inextricablement tels des entrailles contre le flanc du New Hope à l’agonie. Autant dire que le problème de fuite qui faisait soucis au lieutenant Anthony n’était qu’un détail. Quelques minutes après l’atterrissage, la procédure de réveil avait été déclenchée en urgence, faisant sortir d’un bloc tous les sarcophages. Huit cent personnes se retrouvèrent debout en sous vêtement, perdues, dans un espace réduit au milieu d’un vaisseau en ruine.
Livrée à elle-même, ce fut le baptême du feu pour Erine Day.
… et ils découvrirent les dix corps des colons morts quinze ans plus tôt.
Le temps qu’Alex remonte, après une inspection extérieure de l’astronef, ils étaient tous debout.
Là, à quelques mètres devant lui se trouvait un sarcophage à la vitre noircie par la décomposition du corps qui restait emprisonné à l’intérieur.
Cathy était morte.
Comment imaginer qu’une belle jeune géologue de 24 ans, sportive, pleine de vie, amusante et attentionnée se trouvait réduite en une sorte de momie immonde, recroquevillée, un squelette hideux au crâne grimaçant dans un hurlement muet ?
À quoi bon ?
Dans un premier temps, lorsque Jenny Long, le médecin de bord était venu lui parler, l’air grave, il pensait qu’il s’agissait d’un problème concernant quelqu’un d’autre.
Devant son insistance, il l’avait rabroué vertement en lui suggérant de vérifier ses listes avant de commencer à dire n’importe quoi.
La femme médecin refusait de lui laisser voir le sarcophage, mais il l’avait repoussée. Alex s’était trainé sur des jambes d’une tonne jusque devant l’emplacement au-dessus duquel se dressait un capot sombre ouvert, couvert d’une sorte de vase, entouré de colons à la mine affligée qui le dévisageaient avec pitié. Tout le long du chemin, il n’avait pu s’empêcher de négocier intérieurement avec Dieu . Il ne pratiquait pas de religion, mais là, il était prêt à prier tous les jours, peu importait la divinité, pourvu que ce ne soit pas Cathy .
Avait-il vraiment vomi ou était-ce juste un goût aigre qu’il avait dans la bouche ? Impossible de se souvenir précisément.
Il avait glissé contre le mur ou il se tenait désormais. Tous les autres étaient sortis pudiquement en silence, le laissant seul avec sa peine.
Depuis combien de temps ? Un quart d’heure, une heure, un jour ? Là encore, impossible de le savoir. À supposer qu’il le veuille.
Pouvait-on mourir de chagrin dans une sorte de torpeur léthargique comme il se prenait à le souhaiter ? Il alternait les phases de sommeils et d’hébétude. Coloniser Lone était devenu un projet commun. Ils avaient imaginé comment ils s’installeraient, les enfants qu’ils auraient, la manière de vieillir ensemble…
Ce n’était pas le deuil d’un conjoint, c’était le deuil d’une vie toute entière. Après ne s’être investi que dans leur relation, considérant les autres personnes qu’ils côtoyaient au cours des préparatifs de la mission comme des relations de travail, il avait l’impression de se retrouver seul au monde, d’avoir absolument tout perdu.
Il avait beau se répéter que ce n’était pas rationnel. Cathy était morte depuis plus de trente ans !! Il devait repartir à zéro, comme tout le monde ici, et tout allait très vite.
Pourtant, rien de ce qui l’entourait n’avait de sens. Il se moquait de tout, il voulait simplement qu’on le laisse tranquille.
Personne n’osait l’approcher, il était le commandant, que ça plaise ou non.
Il y eut un bruit dans le couloir, une discussion entre plusieurs personnes. Une voix féminine directive mit un terme à la conversation.
Quelques secondes plus tard, la porte du local s’effaça dans un souffle. Quelqu’un entra et s’appuya à la cloison en se laissant glisser jusqu’au sol un peu plus loin avec un soupir.
Il resta sans bouger un instant, se disant que s’il ne prononçait pas un mot, celui ou celle qui était là finirait bien par partir.
Le silence s’installa.
Il est difficile d’estimer le temps qui passe avec la lumière artificielle et sans avoir de montre.
Après un nombre de minutes indéterminé, désabusé, il jeta un regard sur le côté.
Erine Day était assise, adossée à la cloison. Sur le col de sa tenue, ses nouveaux galons de capitaine luisaient faiblement. Les bras croisés sur ses genoux repliés, elle avait les yeux clos, comme si elle dormait.
Elle ne s’était plus rasé la tête depuis l’atterrissage et celle-ci se couvrait d’une tignasse rousse qui poussait drue. Malgré cette coupe et un uniforme qui ne mettait pas les formes en valeurs, ses longs cils et son visage fin ne laissaient aucun doute sur sa féminité.
À cet instant, Alex la détestait.
Il haïssait tout ce que sa présence représentait, tout ce qu’elle signifiait. Il n’avait pas parlé depuis si longtemps qu’il ne pensait pas pouvoir articuler un seul, mot. Il se racla la gorge avant de maugréer, l’air mauvais.
– Laissez-moi !
Elle ne dormait pas. Ses yeux verts s’ouvrirent instantanément et sa tête se tourna vers lui sans se décoller de la cloison.
– Combien de temps ?
Fuyant son regard, il fixa le sarcophage devant lui.
– Un certain temps.
– Vous êtes le commandant
– … et vous êtes capitaine désormais. Mon second pour être plus précis. Vous n’avez pas des choses à faire ?
– Je suis en train
Il se tourna de nouveau vers elle, furieux.
– Foutez-moi la paix ! C’est trop compliqué à comprendre pour vous ? Je viens de perdre ma femme bon sang ! Débrouillez-vous ! Est-ce que je me suis trompé en vous nommant capitaine ? Faites preuve d’initiative et lâchez-moi !
Erine cilla sous l’assaut, mais elle semblait s’y attendre. Son expression se fit plus dure, presque dégoutée. Elle se redressa en souplesse et fit quelques pas, le forçant à relever la tête pour la suivre.
– Si vous pensiez nommer quelqu’un qui n’oserait rien vous dire, suivre tous vos ordres sans discuter et vous laisser pourrir comme un fruit trop mûr, alors oui, vous vous êtes trompé.
Ses yeux luisaient d’une colère longtemps refoulée, elle poursuivit en osant poser sa main sur le sarcophage déployé dans la pièce sans le lâcher du regard. D’une main sure, elle ouvrit le panneau de contrôle et le fit rentrer dans son logement. Elle le suivit en reculant, s’interposant entre lui et le dispositif de stase qui disparaissait peu à peu en s’enfonçant dans la cloison avec un bourdonnement électrique.
– … mais je veux croire que vous saviez exactement ce que vous faisiez lorsque vous étiez encore à votre mission.
– Qu’est-ce que vous faites ?
– Mon boulot. Ce qui aurait dû être fait il y a deux jours, au lieu de vous laisser vous morfondre sur vous-même tout ce temps comme les « autres » le suggéraient.
Ivre de rage, il se releva d’un bon et se jeta sur elle.
– Espèce de salope ! Ne la touchez pas ! De quel droit… ?
Il la plaqua violemment contre la paroi.
Après quelques secondes, elle se dégagea d’une clef de bras et le repoussa à l’autre bout de la pièce. Elle leva les mains ouvertes devant elle, provocatrice, en garde.
– Allez -y, ne me ménagez pas je ne vais pas vous faire de cadeau non plus. Je vais vous en mettre plein la tronche ! Allez commandant, un peu de courage ! Ou alors est-ce qu’on peut vous enlever tout ce que vous aimez sans que vous ayez le cran de vous battre ?
Il revint à l’assaut.
Plus fort physiquement, il était également plus lent. Elle esquivait souplement la plupart de ses coups, n’hésitant pas à frapper quand elle pouvait, toujours avec les paumes de main, doigts repliés. Ainsi, avec cette technique, elle ne risquait pas de se fracturer un doigt, ni une main, mais ne perdait rien en puissance.
N’ayant rien mangé depuis son réveil, deux jours plus tôt, Alex se fatiguait vite. Erine Day était en pleine forme. Ils échangeaient les coups sans retenir leurs forces. Elle tournait autour de lui, ne se laissant pas acculer aux murs contre lesquels ils rebondissaient parfois pendant la lutte. Lorsque l’étau se resserrait, elle se dégageait d’un coup de pied et recommençait à sautiller.
Il utilisa ses dernières forces dans un crochet gauche, elle se baissa et le frappa la joue.
Il tituba, les poumons en feu, et plongea en hurlant, entourant son bras derrière sa nuque.
Pour l’empêcher de placer sa hanche afin de la projeter par-dessus son dos, elle le bloqua d’une main derrière la nuque à son tour et se tint la tête contre lui pour ne pas recevoir son poing.
Ils restèrent là un instant, comme des boxeurs, cherchant de l’air, tempe contre tempe, neutralisant par la proximité les attaques de l’autre. Aveugles, ils tournaient dans la pièce, ignorant les coups répétés contre la porte verrouillée et les questions.
Le corps tout entier d’Alex Kearney fut ébranlé par une sorte de sursaut, puis il fut secoué de sanglots interminables.
Ils gardèrent la même position de longues minutes, Erine lui caressant la nuque tout en l’apaisant de la voix en chuchotant.
– Là… c’est terminé… chhhht…
Lorsqu’il se calma, ses épaules se relâchèrent et il s’écarta en se frottant le visage pour essuyer ses joues, fuyant son regard quelques secondes. Puis la défiant de ses yeux rougis, il plissa les lèvres.
– Vous frappez comme une gonzesse, Day.
– Le respect de l’âge sans doute, commandant
Il acquiesça, bien conscient d’être devenu le « vieux », d’à peine quelques années pourtant. Il passa le dos de la main sous son nez et constata qu’il y avait du sang.
– Encore heureux ! Maugréa-t-il
Elle fit de même au coin de sa lèvre avec une grimace de douleur.
– Un prêté pour un rendu on dira…
– je m’excuse, pour l’œil…
– Merde, l’œil aussi ?
Elle chercha son reflet dans le miroir d’une des portes ouvertes des casiers.
– … ben bien !… notez, ça vaudra pour votre dent de devant…
– Quoi !??
Il ouvrit précipitamment une des portes en passant la langue sur ses dents. Il s’assura que tout allait bien et s’aperçut qu’elle se moquait de lui. Il se rembrunit.
– Je n’allais pas vous défigurer alors que tout le monde vous attend. Reprit -elle. Ce n’est pas l’envie qui m’en a manqué. On ne vous a jamais dit qu’on ne frappait pas une femme ? Même avec une rose ?
– C’était à l’époque où elle ne se battait qu’à coup d’ombrelles… elles ne suivaient pas des cours de combat libres, capitaine Day .
Elle se redressa et lui tendit une main ouverte dans laquelle se trouvait une paire de galons de commandant.
– Commandant, pour reprendre votre expression : « … si ça vous dit, mais vous n’avez pas tellement le choix… »
Il les observa sans broncher, hésitant, septique.
– Où avez-vous trouvé « ça » ?
Elle le fixait avec un air de défi.
– Dans les affaires de l’amiral, il collectionnait les galons et médailles de toute sa carrière dans une boite.
Elle lui tendit plus haut, une sorte de prière silencieuse dans le regard. Il ouvrit la paume et elle posa sa main dedans, qu’il serra.
– Je m’excuse… pour… « ça »
– Un « merci » aurait suffi commandant.
Ils se fixèrent un long moment, intensément, puis elle tira doucement sa main pour se dégager et il la laissa glisser de ses doigts. Elle l’abandonna là, déverrouilla la porte. Elle se figea un instant, les yeux au sol, devant l’ouverture.
– La cérémonie pour votre épouse aura lieu demain matin. Nous avons un cimetière où reposent déjà les autres. C’est un coin paisible… Je vous attends dans quinze minutes sur la passerelle pour faire le point comme vous me l’avez demandé il y a trois jours… prenez une douche et rasez-vous. Vos affaires de rechange sont là.
Erine Day ouvrit la porte et se glissa dehors. Il entendit des voix l’interroger, celle du capitaine fit taire les autres. Le sas se referma.
Deux jours ?
Il passa machinalement sa main sur la joue pour réaliser l’épaisseur de sa barbe naissante.
Après un dernier regard vers le logement clos du sarcophage de Cathy, il se dirigea vers une cabine de douche.
Pendant les deux jours que le commandant avait passés cloitrer auprès du corps de sa femme, le capitaine Day n’avait pas perdu son temps.
A plusieurs centaines de mètres du New Hope, une centrale solaire prenait forme sur la colline. Des engins électriques faisaient des allées et retours entre les soutes et le camp de base.
New Hope city venait de naitre.
La structure verticale d’un derrick se dressait entre les abris. Il avait servi à creuser un puit pour accéder à la nappe phréatique immense qui se trouvait sous leurs pieds.
Depuis la passerelle du vaisseau qui dominait de plus de trente mètres le sol, on aurait dit une fourmilière tant il y avait du monde. La ressemblance était accrue par les panneaux de cloisons destinés à être assemblés pour faire des résidences qui cheminaient le long de la colonne d’ouvriers qui les portaient. Au lieu d’un éveil progressif des colons au fur et à mesure de l’installation sur place et des besoins, la procédure d’urgence avait été activée lorsque les génératrices avaient été détruites conduisant à ouvrir toutes les capsules de sommeil d’un seul coup.
Chaque maison modulaire devait pouvoir recevoir une famille de 6 personnes, évoluer dans le temps, résister au vent permanent qui balayait la surface, était recouverte d’une toiture composée de panneaux solaires et avait une forme canalisant le souffle vers une éolienne intégrée qui alimenterait des batteries.
L’objectif final était de construire quatre cent habitations, pour autant de familles. Il y avait un nombre égal d’hommes et de femmes parmi l’équipage. Tous avaient été sensibilisés au fait qu’ils étaient les premiers d’une nouvelle civilisation avec l’engagement que cela impliquait. Certaines liaisons existaient avant l’embarquement, d’autres s’étaient créés pendant les préparatifs en orbite, des rapprochements se faisaient peu à peu. Homosexuels ou hétérosexuels, peu importait la nature des couples ou la profondeur des sentiments étant donné qu’il était convenu, pour la génération suivante de colons, de privilégier l’usage d’ovules fécondés soigneusement sélectionnée sur terre afin de multiplier le patrimoine génétique, et d’éviter des risques de consanguinité dans le futur.
Pour le moment, certains s’entassaient par affinité dans celles déjà montées, d’autres campaient dans les espaces qui se libéraient dans le New Hope au fur et à mesure que l’intérieur était démonté.
La passerelle était toujours en service même si elle ne servait plus à faire fonctionner la nef. De nombreuses consoles étaient éteintes. Il n’existait plus qu’une source d’énergie à bord, hormis les piles indépendantes. Il s’agissait d’une génératrice d’un modèle plus ancien que les autres, plus petite, et qui ne devait servir que de source d’appoint. Elle peinait à maintenir en fonctionnement le peu qui restait en état de marche, en grande partie constitué par l’éclairage et la ventilation.
Cette pièce était devenue le pc commandement de toute l’opération et quelques postes, initialement destinés à être montés au camp, l’avait été provisoirement ici pour coordonner les travaux. Ils étaient simplement posés sur les pupitres au milieu des commandes inutiles.
Une ouverture, sommairement découpée à la torche à plasma, permettait désormais d’accéder et de marcher sur le dessus de l’immense vaisseau. Des câbles d’alimentation menaient à une poignée de panneau solaires posés à la va vite. Il fallait être prudent car, plus on approchait des flancs, plus le sol s’inclinait. Au -delà d’un certain angle, le revêtement calciné avait beau être granuleux et bien tenir sous les semelles ils ne pouvaient empêcher une glissade qui serait invariablement suivie par une chute de dix étages.
Il restait une bande de cinquante mètres de large sur toute la longueur de l’astronef de l’avant à l’arrière ou on pouvait déambuler sans risque.
Le panorama à trois cent soixante degrés depuis ce poste d’observation était à couper le souffle. De petites collines et des vallons recouverts d’une épaisse prairie se succédaient à perte de vue, se fondant au loin en une ligne d’horizon sous deux des trois lunes visibles de jour. Les tiges d’herbe animées par le vent donnaient une impression de mouvement d’ensemble qui faisait penser à des vagues.
Au loin, on pouvait distinguer, entre deux monts, le miroitement de l’eau du fleuve qui filait lentement vers la mer en serpentant paresseusement au milieu du relief. L’air était doux, chargé d’une forte odeur de gazon tondu avec des accents sucrés.
Des messages pouvaient être envoyés vers la Terre , relayés par la station spatiale Europa en orbite au-dessus d’eux, mais il faudrait de nombreux jour pour qu’ils y parviennent. Pour le moment, seul le rapport d’atterrissage, celui concernant le décès de l’amiral Brian ainsi que le jeu de nomination qui en avaient découlé étaient partis.
Le lieutenant Dryden, l’officier navigateur, avait désormais la responsabilité de la gestion de ce pc opérationnel. Elle travaillait de concert avec le lieutenant Zach, le chef mécanicien. Ce dernier veillait au montage et démontage de tout ce qui était à bord. De son point de vu, le plus important était l’ordre de démantèlement du New Hope. Il fallait avoir terminé le nouveau quartier général pour y déplacer ce qui se trouvait sur la passerelle.
Le lieutenant Carlos Aquila , réveillé depuis l’atterrissage, se chargeait de l’édification du camp de base. Ce petit homme brun trapu, toujours souriant derrière une barbe hirsute rivalisait d’énergie.
Parmi les colons, tous avaient des fonctions bien définies. Parfois elles se cumulaient en prévision des années à venir comme c’était le cas des instituteurs. Tous se pressaient tant à la construction qu’au démantèlement. Des spécialistes prospectaient déjà sur le sol de la planète au moyen de véhicules électriques dans leurs domaines respectifs en rayonnant à partir de la zone d’atterrissage. Il fallait s’assurer que les ressources découvertes par les sondes envoyées en préparation de la mission, cinquante ans plus tôt, étaient bien là.
Jenny Long était le médecin chef de la mission, mais elle n’était pas seule. Trois autres médecins se trouvaient sous ses ordres, et elle allait être également aidée, de façon inattendue, par le vétérinaire Thomas Cortes, lorsqu’il n’aurait plus de patient. Grand, athlétique, le teint halé et les cheveux noirs, Il était le stéréotype parfait du « latin lover ». Il était extrêmement prévenant à l’égard de toutes les femmes et cherchait la compagnie féminine sans vraiment savoir sur laquelle porter son choix. Sur le camp, son manège ne passait pas inaperçu et tout le monde s’en amusait, y compris le premier intéressé qui assumait totalement ce travers. Il faisait partie de ceux qui auraient dû être réveillés une fois le camp monté. Cela lui aurait sans doute évité de devoir camper dans les entrailles de l’astronef en ruine mais comme tous, il préférait ça au sort cruel qu’avaient connu les onze malheureux qui ne s’en étaient pas sortis.
Il y avait peu d’accident et le travail des médecins se limitait essentiellement des blessures légères survenues au cours des travaux de manutention ainsi que quelques indispositions passagères. Heureusement pour eux, l’infirmerie du vaisseau avait sa propre source d’énergie de secours et son autonomie lui permettrait de tenir jusqu’à l’installation de celle du camp. Les blessés les plus sérieux avaient été trois techniciens, dont Vanessa Twarby, lors de l’atterrissage mouvementé.
La présence de la faune sur place était certaine, mais ils en ignoraient tout. Pour assurer une partie de la nourriture et le transport des colons, il avait été prévu d’emporter un troupeau de Bison ainsi que des chevaux. Le reste avait été confié aux bons soins de Noé dont la programmation s’était orientée vers un très large choix d’échantillon des créatures terrestre.
Aidé par l’IA, responsable donc de tous les animaux embarqués, de leur introduction et de leur gestion, Thomas Cortes veillait à ce que leur réveil se passe bien. Lui-même ignorait ce que recelaient la totalité des capsules de sommeil qui se trouvait sous la surveillance de l’ordinateur dans la soute automatisée. Il savait pour les bisons, les chevaux et les animaux de ferme courant. Le reste de l’inventaire dépendait d’un niveau d’habilitation supérieur au sien, à son grand désespoir.
Totalement indépendante, cette soute appelée par Noé la « matrice » était sous son contrôle exclusif. Personne ne pouvait savoir ce qu’il y avait à l’intérieur. Une légende persistante avait fait état de dauphin mais rien n’avait confirmé cette rumeur. Des drones roulants faisaient des allers et retours en passant par des trappes techniques sans aucune explication. Une fois activé sur le sol, Noé était devenu autonome. Profitant de la défection du commandant, il avait sollicité le second de la mission pour le faire. Erine Day n’y avait pas vu d’objection.
Après s’être assuré que la végétation était adaptée à leur alimentation, les 45 chevaux furent réveillés les premiers.
Hélas, personne ne pouvait s’en approcher.
Pour une raison que Thomas Cortes ne pu expliquer et que Noé refusait de considérer comme un problème, ils étaient si nerveux qu’ils ne purent rester parqués. On aurait dit que la stase les avait rendus fous. L’un d’entre eux agressa sauvagement un colon qui avait franchi l’enceinte électrique pour rejoindre le vétérinaire. L’animal, un étalon magnifique de grande taille, fruit d’une sélection génétique poussée qu’il avait malicieusement nommé « Tornado », projeta le malheureux d’un coup de sabot à travers la clôture, arrachant plusieurs câbles. Puis il heurta de plein fouet un véhicule léger qui tentait de s’interposer à la fuite. Celui -ci bascula sur le côté alors que le cheval, en sang, poursuivait la course folle derrière sa troupe.
L’intégralité du troupeau s’engagea dans la brèche et disparu au galop à l’horizon.
Alors qu’il se portait au secours du malheureux, Thomas ne put s’empêcher de penser que la manœuvre avait été calculée par l’animal. Le dernier regard qu’il avait échangé avec l’étalon l’avait terrifié. Ce n’était pas un œil hagard de cheval fou.
Non.
Il l’avait jaugé, comme on le fait d’un adversaire potentiel.
Puis il avait eu la même impression que s’il lui avait souri, à sa manière, et il s’était élancé en fonçant droit devant lui, dégageant le chemin pour son troupeau.
De cela, il n’en parla que bien plus tard, lors d’une de ses longues soirées auprès de Jenny envers laquelle il éprouvait une affection un peu plus forte que pour les autres femmes.
Échaudé , Thomas ne chercha même pas à garder les bisons. Sauvages à la base et nettement plus dangereux, ils n’avaient qu’à se débrouiller ! Les drones de Noé sortaient les caissons et les emmenaient à plusieurs centaines de mètres du vaisseau. Le vétérinaire se contentait de s’assurer du bon déroulement des opérations, de loin. Il conservait un fusil d’assaut à portée de main au cas où l’animal aurait eu l’idée de mettre en danger quelqu’un. Les bisons se regroupèrent dans le calme et s’éloignèrent paisiblement en broutant.
Les colons ne manquaient pas de munitions, il serait toujours temps d’aller chasser de temps en temps pour se réapprovisionner en viande fraiche lorsqu’ils commenceraient à se reproduire.
Pour chaque espèce, il avait été prévu, pour optimiser le transport, que toutes les femelles seraient pleines.
Tout ce qu’espéraient les biologistes, comme le vétérinaire, était qu’il n’y aurait pas trop de prédateurs sur le sol de Lone.
Libéré de ses obligations, Noé s’occupant de ses affaires sans se soucier de lui, Thomas Cortes se rapprocha naturellement du docteur Long et utilisa ses compétences au service d’êtres vivants marchand sur deux pattes, attendant patiemment le jour où il pourrait à nouveau se consacrer aux autres.
Le commandant Kearney ne fit aucun discours. Il reprit simplement son poste comme s’il était encore le second. La seule différence était qu’il n’avait à rendre de compte à personne. Tous le connaissaient, il n’avait rien à leur apprendre sur lui qu’ils ne savaient déjà. De toute façon, ils l’avaient tous plus côtoyé en tant que second que l’amiral. Il était de notoriété commune que ce dernier se plaisait plus avec les officiers supérieurs et les politiques qu’avec son personnel.
Alex se contenta de passer parmi les colons, écoutant chacun, prodiguant ses conseils, distribuant les missions par le biais de son second, le capitaine Day.
Pendant la semaine de son retour, ils travaillèrent de concert avec Erine. Ils durent redéfinir les priorités alors que la programmation de leur installation avait été bousculé par le réveil de toute la colonie. Elle porta à son attention quelques conflits d’intérêts entre les cadres qu’il trancha de la façon qui lui sembla, sur le coup, la plus équitable.
Le message de la Terre leur parvint au bout de dix jours, ce qui serait toujours les délais de réponse pour les communications. Ils y trouvèrent les plus sincères félicitations du conseil terrien, ainsi que la confirmation des nominations des responsables de la mission.
« La capitaine » semblait partout.
Elle faisait preuve d’une implication sans limites. Elle passait son temps entre la passerelle et le village, toujours un communicateur à la main, parfois deux. Le camp de New Hope se développait à une vitesse impressionnante.
Le chantier avait été marqué, dès le début, par une pause au moment de l’inhumation du docteur Cathy Kearney, géologue. Tous se rallièrent en silence à la peine de leur nouveau chef. Les quelques tombes, douze exactement, étaient regroupées au flanc d’une petite colline au bout de la plaine.
Alors qu’il se recueillait seul sur la tombe, Alex réalisa qu’il respirait un air extraterrestre. Il était léger, plein de parfum d’herbes sauvages. Les longues tiges vertes qui arrivaient à hauteur de taille étaient en permanence animées par le souffle d’un vent doux et régulier.
Il s’était dit qu’il voulait en connaitre un peu plus.
Aussi, après avoir fait le point avec le capitaine Day à la fin du premier mois, il décida de participer à une des nombreuses missions de reconnaissance vers la mer. Il fut convenu que ce serait avec le docteur Henry Talbot, un biologiste marin.
Erine ne s’opposa pas à ce voyage de trois semaines. Elle estimait au contraire qu’il lui fallait une véritable coupure pour repartir sur des bases sereines, et puis la planification des tâches à venir était faite, ils avaient de quoi faire. Il essayait de se rassurer lui-même alors qu’elle l’accompagnait vers le véhicule.
– On se revoit dans trois semaines capitaine, pour la réunion de bilan avec tous les spécialistes. On se contactera tous les soirs, si possible, par holocom.
– En même temps, que voulez-vous que nous fassions d’un commandant ? Laissez-nous donc avancer un peu qu’il y ait des choses après lesquelles vous plaindre et critiquer…
– Vous mériteriez que je m’occupe de votre second œil ! dit-il en jetant son sac à dos derrière le siège.
Le premier avait pris un tour noirâtre et commençait à peine à s’ouvrir au bout d’une semaine. Elle l’avait masqué derrière ses lunettes de soleil mais personne n’avait été dupe. Alex avait eu beaucoup de mal à supporter les reproches qui lui était fait dans les regards entendus des autres. Refusant de passer son temps à s’excuser, il préférait l’humour, jurant intérieurement qu’on ne l’y prendrait plus.
– Je pourrais bien m’occuper de vous redresser le nez une nouvelle fois…
– Je n’en doute pas. Qu’est-ce que c’est que cette coupe de hippie ?
Elle se frotta la tête ou ses cheveux roux poussaient rapidement. Désormais , on ne pouvait plus voir son tatouage. Ne pouvant encore les coiffer ou les attacher, elle les dissimulait sous une casquette noire avec l’inscription « NAVY ». Erine simula une mine contrite.
– Il y a toujours du vent ici, je ne supporte plus les courants d’air entre les oreilles. Vous faites attention à ma coupe maintenant ? Vous n’allez pas tomber dans les travers de votre prédécesseur ?
Il préféra couper court, sans jeu de mots.
– À bientôt capitaine
– A bientôt commandant.
– Henry, je suis à vous.
– Eh ben ce n’est pas trop tôt, maugréa le biologiste entre ses dents depuis le siège de conducteur. Le large sourire sous ses lunettes de soleil trahissait l’ironie de ses propos. Ce dernier, cheveux châtains longs noués, portait des lunettes cerclées d’or et un vieux foulard sur la tête.
Il grimpa à la place passager du véhicule, sorte de jeep débâchée, et ils s’éloignèrent dans le sifflement discret de son moteur électrique. Erine les suivit du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière une des collines qui entouraient la plaine.
Chapitre 4
Henry Talbot était le gars le plus atypique qu’il pensait voir un jour dans un vaisseau de la flotte. Le jeune homme de 26 ans, lunettes de soleil à verres dorés, longs cheveux châtains noués derrière la tête par un foulard autrefois bariolé, ne portait pas les chaussures de sécurité.
Il conduisait pieds nus et ce n’était pas le seul ajustement farfelu qu’il avait fait à sa tenue réglementaire. Il s’avéra que son pantalon de treillis avait été raccourci sous les genoux, vraisemblablement au moyen d’un couteau, sa veste baillait sur un torse velu et très musclé au gré du vent.
Au fil de ses découvertes, le sourcil droit d’Alex montait inconsciemment alors que sa mâchoire descendait peu à peu. Il avait beau faire preuve de tolérance et savoir d’adapter, ça allait vraiment beaucoup trop loin. L’amiral l’aurait certainement fait fusiller.
À peine au sommet de la première colline qui dominait la vallée de New Hope, Henry ne put se contenir plus longtemps et éclata de rire en apercevant son expression.
– Vous devriez voir votre tête ! C’est à mourir !
– Vous ne croyez pas si bien dire… gronda-t-il entre ses dents, au bord de l’explosion.
Le rire du biologiste était communicatif. Il bascula en arrière en se prenant le ventre à deux mains. Cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas eu l’occasion de rire à ce point qu’Alex avait l’impression que des vannes venaient de s’ouvrir et qu’il ne parviendrait plus à endiguer cette sensation de défoulement qu’il ressentait. Toute la pression accumulée depuis leur sortie de stase semblait devoir s’évacuer de cette façon. La voiture louvoyait dans la plaine alors qu’aucun des deux ne faisait attention à ce qu’elle faisait. Pire : cette situation les amusait encore plus. Entre deux éclats, Alex s’écria, l’expression hachée par le rire.
– Arrête… cette bagnole… on va finir au tas, idiot !
– Il manquerait… plus qu’on… se tape un bison !
Peu à peu, ils redevinrent sérieux.
Essuyant ses joues, Henry fut le premier à reprendre la parole.
– Je suis désolé, c’était plus fort que moi.
– Rassurez-moi : vous êtes toujours habillé comme ça ou c’est pour tenter de me séduire ? Demanda Alex la mine grave.
Nouvelle explosion de rires.
Cette fois-ci, le biologiste immobilisa la voiture, les mains sur le ventre, cherchant de l’air entre deux crises, souci partagé par Alex qui en pleurait sur son siège.
En reprenant la route quelques minutes plus tard, Henry lui avoua qu’il connaissait Erine depuis l’école. À l’âge des premiers amours, ils y avaient fait les pires bêtises avant de choisir des chemins différents. Pour cette mission d’exploration, elle lui avait demandé de se mettre dans la tenue la plus décontractée qu’il pouvait et de lui en faire la surprise.
Curieusement, que quelqu’un ait pu partager cette époque avec elle et soit plus proche de son second lui fit une impression désagréable.
Henry quitta la plaine des yeux et le dévisagea longuement. Un sourire amical traversa son visage.
– Hey mec ! C’est juste une vieille copine.
Interloqué, Alex eut un recul et protesta aussitôt, ignorant le manque de formalisme de son interlocuteur et passant aussitôt au tutoiement.
– Je ne comprends pas pourquoi tu me dis ça. Ne soit pas ridicule. Je viens de perdre ma femme, je n’ai pas la tête à ça !
– Ouais ouais ouais… c’est évident. Dit -il, ironique. Ce n’est pas comme si tu la trompais. Tu ne peux pas empêcher ton cerveau de cogiter, c’est humain. Lui il voit déjà plus loin. Combien de temps tu vas attendre, combien il restera de « minettes » célibataires dans trois mois, six mois, un an ? On est programmé comme ça mec. Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas apprécier plusieurs minettes de front. Ce n’est pas pour autant qu’on couche avec. Il ne s’agit pas de renier ses engagements. D’ailleurs au fait : Et si tu n’avais pas été marié, est-ce que tu aurais été intéressé par Erine ?
– Je refuse de discuter de ça maintenant… et certainement pas avec toi.
– Ben je ne voudrais pas te presser mon gars, mais tout le monde est en train de réfléchir pour savoir avec qui il va s’installer. Alors tu peux porter le deuil aussi longtemps que tu veux, mais quand tu vas te réveiller, il se pourrait bien qu’on se retrouve à devoir emménager ensemble comme deux vieux potes…
Il se jeta en arrière dans le siège, posant son pied gauche sur le tableau de bord, dévisageant le conducteur la mine grave.
– Écoute Henry, on va établir des règles : on se tutoie quand on est tout les deux, tu restes habillé comme ça et on ne parle plus de ça. OK ?
– Marché conclu.
Le silence s’instaura. Il dura jusqu’à ce qu’ils croisent leur premier animal extra-terrestre, une heure plus tard.
Henry suivait son chemin à travers la plaine en se fiant à la position sur la carte que lui donnaient Europa , la station spatiale mise en place lors de leur arrivée. Tout en gardant le fleuve sur leur gauche, ils préféraient ne pas longer les rives pour éviter de se jeter dans un éventuel marécage dont ils ne pourraient extraire le 4x4.
Il roulait à l’aveugle à travers les herbes aussi hautes que le capot de la voiture.
La vitesse avait beau être réduite, Alex n’était pas aussi confiant que son pilote et avait passé la ceinture de sécurité au cas où ils percuteraient quelque chose.
Un des vastes océans de Lone se trouvait devant eux, à un peu moins de trois jours de route d’après les indications de la navigation.
Sur le coup, il crut qu’il s’agissait d’une sorte de buisson. C’est lorsque l’animal se tourna vers eux en entendant le bruit qu’il réalisa qu’il avait quelque chose de vivant devant eux.
Il posa sa main sur le bras d’Henry pour attirer son attention. Celui-ci leva le nez de son écran et écrasa la pédale de frein. L’herbe sèche glissait et le véhicule fit plusieurs mètres avant de s’immobiliser, à peine devant lui.
Placide, recouvert d’une fourrure de poils longs couleur paille qui retombaient jusqu’au sol, il était de la taille d’un petit éléphant. Une frange en pétard masquait presque deux grands yeux curieux. De chaque côté de la tête, directement reliée au corps sans cou, s’enroulaient deux cornes épaisses qui pointaient vers l’arrière.
Une large mâchoire carrée mastiquait de l’herbe qui débordait de part et d’autre.
A la vue de la voiture, il cessa un instant de mâcher.
Ses yeux se posèrent sur les deux hommes qui retinrent instinctivement leur respiration. Puis il reprit ses activités et se détourna pour remplir à nouveau sa bouche.
– Herbivore… on est tranquille. Murmura Henry sans bouger d’un pouce.
– Combien d’années d’études pour arriver à sortir cette évidence ?
– Sept… j’aurais pu utiliser des mots latins.
– Je t’en sais gré. Tu es conscient que s’il a des prédateurs, ils sont de tailles respectables ? Demanda le commandant.
– Je ne pense pas qu’il en a… Sinon il aurait été un peu plus inquiet. Là, clairement, il s’en fout.
– Moi ce qui m’intrigue…
Alex se hissa par-dessus le pare-brise et monta debout sur le capot. Après un tour d’horizon, il invita Henry d’un geste de l’index à le rejoindre.
– Merde !
La trace de leur véhicule était bien visible, écrasant plus que fauchant les tiges sauvages. En prenant de la hauteur, on pouvait distinctement apercevoir d’autres ruminants de la même race tranquillement allongés sur le ventre, dépassant à peine de la végétation. Ils avaient coupé en plein milieu du troupeau, évitant parfois à moins de deux mètres l’une de ces bestioles.
Qui savait ce qui se serait passé s’ils avaient percuté l’un d’eux ? Les animaux avaient beau avoir l’air calme, ils pouvaient peut-être réagir de manière plus agressive si on leur bottait le derrière à coup de voiture électrique.
– Faut qu’on le dise aux autres. Tous les gars en vadrouille autour du site risquent de se taper un de ces trucs. Je vais envoyer une photo au groupe.
Henry remonta sur le capot avec son communicateur et fit une photo du troupeau. Il y ajouta juste un commentaire : Mef ! (Pour « méfiance ») Puis il l’envoya à tous les groupes d’exploration.
Circonspect, Alex se contenta de hocher les épaules et reprit sa place derrière le tableau de bord. Il eut beau se mordre les lèvres pour ne rien demander, il ne put garder le silence très longtemps lorsqu’ils recommencèrent à rouler à allure réduite.
– Et c’est tout ?
– Ben, comment ça : « c’est tout » ?
– Je ne sais pas, tu es biologiste, tu découvres une nouvelle espèce, tu te contentes d’envoyer un message d’un mot avec une photo et tu en restes là ?
– Je suis biologiste marin. Si je commence à référencer, moi aussi, de mon côté, des animaux qui ne sont pas de mon ressort, ça va être un sacré bordel. C’est le boulot de Pénélope Carbonall, laissons-lui ces gros tas de poils. Ils auront un nom et on en saura plus d’ici notre retour, à New Hope.
– OK, mais au train où on va, on n’est pas près de voir l’eau.
– Je voudrais bien, mais je ne vois rien.
– Attend un peu.
Alex utilisa son communicateur et s’adressa directement à Europa via son canal administrateur. En quelques minutes, suivant ses instructions, la station envoyait en directe la vision de la voiture, vue par satellite avec une caméra thermique sur la console centrale. Les herbivores ressemblaient à des saucisses rouges disposées un peu partout autour d’eux.
Henry pilotait en ne regardant que l’écran. Ils purent ainsi faire une grande partie du chemin sans risquer de percuter quoi que ce soit. Le soir, en montant le camp, il s’extasiait encore de ce mode de conduite.
– Je ne pensais pas que voyager avec le commandant me permettrait de faire quelque chose comme ça ! Tu reviens quand tu veux.
Alex resta sur sa réserve, bien conscient des limites du système. Il ne partageait pas tout à fait l’enthousiasme d’Henry.
– Le problème, c’est que cette observation ne peut se faire que pour un seul demandeur à la fois. Il faudrait pouvoir faire ça pour tout le monde. Je ne peux pas, par exemple, monopoliser la surveillance sur la zone de New Hope. C’est la sécurité du camp de base qui compte avant tout.
– Je comprends. Est-ce que nous aurons plus de satellites à l’avenir ?
Il secoua négativement la tête en l’aidant à monter la tente dôme contre le véhicule.
– Non . La colonie doit se développer avec ce que nous avons amené avec nous. Il n’y aura pas de logistique avant des années. Il faudra user de la technologie avec beaucoup d’économie. J’ignore quels sont les plans de la Terre exactement mais nous sommes chez nous, et pour longtemps. Souviens -toi qu’il nous a fallu 38 ans pour arriver ici. Et je ne compte pas le temps pour construire le vaisseau.
La tente montée, on pouvait tenir debout en son centre. Ils commencèrent à enfoncer des piquets pour éviter qu’elle ne s’envole, même à l’abri de l’engin. Alex poursuivit ses explications, maillet en main.
– … et on n’a pas parlé des risques ni des alignements planétaires. La voie doit être dégagée, et à trois reprises, l’ordinateur de bord nous a sauvés.
Henry lui tendit le piquet suivant.
– Quand je pense qu’on dormait tranquillement.
Il grimaça en se rendant compte de ce qu’il venait de dire. Fixant son attention sur le commandant, il vit le voile de tristesse passer sur son visage.
– Je suis désolé…
– Il n’y a pas de quoi. C’est vrai, nous dormions tous tranquillement.
Enfin presque : pendant ce temps-là, sa femme agonisait.
Il ne pourrait jamais se pardonner son inconscience de la situation de Cathy. Pourtant, au fond, il savait bien que cela aurait tout aussi bien pu être lui, comme n’importe qui d’autre.
Elle était morte depuis trente-deux ans… trente-deux ans mais pour lui, il n’y avait qu’une semaine. Il fronça les sourcils en luttant contre la vague de tristesse qui menaçait de le submerger à nouveau. Il devait se mettre ça dans le crâne : elle n’est plus là depuis des années.
Des années !
Le décalage temporel des voyages en stase était déstabilisant. Qu’étaient devenus leurs proches sur Terre ? Tout ce temps qui s’était écoulé avait dû voir son lot de naissances et de morts. Il réalisa soudain qu’il avait fait plus d’années de stase qu’il n’avait vécu. Pour lui, il n’était âgé que de trente ans, mais pour la Terre , c’était déjà un papi de soixante-sept ans. Un peu vieux pour un commandant.
Il lança le maillet à l’entrée de la tente.
– Quel âge tu as, Henry ?
– Moi ? Vingt-six… Il jeta les sacs à l’intérieur. Pourquoi ?
– Oh rien… tu ne fais pas ton âge…
Il esquissa un sourire
– … mon « vieux ».
Henry haussa les épaules sans comprendre le cheminement de ses pensées. Une fois le piquet surmonté du radar de surveillance en place, chacun s’installa de son côté en défaisant son sac. Sans surprise, Alex était le seul des deux à avoir pris son fusil d’assaut qu’il du détacher de ses sangles pour accéder à la poche contenant son sac de couchage.
Le biologiste haussa les sourcils en voyant l’arme posée au milieu de la tente avec son chargeur engagé mais ne fit pas de commentaires.
Il détestait les armes.
L’idée d’avoir fait tout ce chemin pour en retrouver ne l’enchantait guère.
Conscient du malaise qui s’installait, Alex choisit de ne pas lui faire de reproche sur le fait qu’il n’avait pas pris la sienne. Il déroula le duvet et s’assit dessus en tailleur.
– Bon, qu’est ce qu’on mange ?
– C’est ton tour il me semble.
– OK, pas de problème. On appelle « maman » avant pour lui dire qu’on est bien arrivé ?
– Bonne idée.
La connexion avec Erine fut rapide, elle devait encore avoir son communicateur dans la main, car il n’y eut pas d’attente. Elle apparut sur l’appareil, les traits tirés. Derrière elle on pouvait distinguer le fond de la passerelle juste éclairée par les écrans.
– Je vous manque déjà ?
– Veuillez noter la mise aux arrêts de rigueur du docteur Talbot, capitaine.
Le visage de la jeune femme s’illumina d’un sourire qu’il lui avait rarement vu. Haussant les sourcils, il jeta un œil derrière lui pour apercevoir Henry en train de faire des signes de négations dans son dos. Il se contenta donc de revenir à un résumé de leur journée.
Tout New Hope s’enthousiasmait pour la découverte des « mefs ». Au grand étonnement d’Henry, Pénélope Carbonall avait trouvé amusant de nommer les gros herbivores comme le titre du message signalant leur existence.
Elle suivait actuellement un troupeau de mefs pour en apprendre un peu plus sur leur compte.
La construction avançait comme le prévoyait la planification, sans enregistrer de retard ni de blessés.
Il n’y avait rien d’autre à raconter de part et d’autre.
Le capitaine Day prit congé, pressée par le sommeil, ce qui était de toute façon aussi le cas des deux explorateurs.
Après avoir clos la liaison, ils dévorèrent leurs rations et se couchèrent.
Il leur restait encore deux jours de route, si tout se passait bien.
Autour de la tente, le bruissement du vent dans les herbes était la seule chose qu’ils pouvaient entendre.
Chapitre 5
Jenny Long saisit son tee-shirt et le décolla de son dos trempé de sueur. Devant l’absence de blessés ou de malades, les médecins se trouvaient mis à contribution dans la construction de la base avancée.
À quelques mètres, Thomas Cortes tourna la tête vers elle pour s’assurer que tout allait bien, exhibant sa dentition parfaite dans un sourire charmant. Elle fit signe de se rafraichir en utilisant sa main comme un éventail et en tirant la langue de travers avec humour.
Elle était harassée.
Sortir de stase pour travailler sans arrêt n’était pas franchement recommandable. Elle se dit qu’il faudrait qu’elle propose au commandant d’ajouter du sport au programme, et prévoir des temps de pose.
Après tout, ils étaient là pour des années. Ils pouvaient bien camper encore un peu à bord du vaisseau.
– De l’eau ?
Le vétérinaire se laissa tomber à côté d’elle en lui tendant une gourde. Levant les bras, il s’essuyait le visage dans ses épaules tout en gonflant « inconsciemment » ses biceps.
– Volontiers, je n’en peux plus !
De très nombreuses études préliminaires avaient été réalisées sur l’eau de Lone. Elle était potable et similaire à celle de leur planète d’origine. Pourtant, les colons usaient de précaution et continuaient de la traiter contre les éventuels microbes contre lesquels ils ne seraient pas immunisés. La centrale de potabilisation fonctionnait depuis trois jours, puisant ses ressources depuis la nappe phréatique qui se trouvait sous leurs pieds. Le derrick qui avait été utilisé pour forer le premier puits était démonté et était en service un peu plus loin dans la plaine.
Autour de Jenny et Thomas, le camp de base prenait peu à peu des allures de village. Une cinquantaine de maisons étaient debout, dont une vingtaine déjà habitable.
Au Nord, l’herbe avait fait place à de vastes étendues ou des agriculteurs se démenaient à retourner la terre et faire des plantations. Seules deux machines pour le moment étaient à leur disposition pour les travaux les plus lourds, le reste se faisait à la main. C’était une lutte de chaque instant car l’herbe repoussait à une vitesse folle. Il fallait tous les jours nettoyer le terrain pour laisser de la place aux petites pousses terriennes.
Les rues du camp étaient délimitées par des fils accrochés après des piquets qui remontaient le flanc de la colline. Ils définissaient également les alignements des bâtiments.
Au bout de la rue principale, les premiers éléments du quartier général commençaient déjà à se dresser. À la façon d’un jeu de construction pour enfants, les plaques s’imbriquaient les unes dans les autres et étaient rivetées ensembles. Des engins de manutention enfin remontés charriaient tous les matériaux depuis les soutes du New Hope . Une fois sur place, la répartition se faisait par le biais des bâtisseurs et une équipe de levage avec des engins-grues prenait le relais.
Le choc sourd et répété d’une démarche lourde leur fit tourner la tête. Un individu, coincé dans un exosquelette du double de sa taille, avec des pinces plates en guise de main, s’immobilisa dans une nuée brune. La terre remplaçait l’herbe à force d’être tout le temps piétiné au même endroit, les pistes s’étaient naturellement dessinées.
La poussière soulevée toute la journée couvrait peu à peu constructions, machines et hommes.
Carlos Aquila, protégé par une lourde armature de tubes soudés, se gratta nerveusement la barbe et se pencha en avant pour leur jeter un regard sombre.
– On n’a pas encore sifflé la pose, les « docs » !
Jenny se dressa sur ses pieds, toujours la gourde en main, et s’avança vers lui. Elle avait beau être grande, pour l’occasion, elle devait lever la tête pour regarder le responsable du chantier dans les yeux, harnaché dans sa machine.
David contre Goliath.
Elle se campa devant lui et but encore une gorgée en le toisant.
– C’est parce que pour une fois tu te sens grand que tu la ramènes Carlos ?
Les deux pinces se posèrent lourdement au sol, de chaque côté de la femme médecin.
– Bande de feignants !
– Dis pardon.
– Jamais !
Dans un arc de cercle, elle projeta le contenu de sa gourde vers son visage. Il pesta en tentant de se protéger avec les mains, incapable de sortir de son harnais rapidement.
– Argl ! Ça, tu vas le payer Jen’ !
Toujours assis sur un tas de cloisons, Thomas riait de bon cœur alors que Carlos se laissait glisser à terre et essayait de retirer des doigts de la jeune femme le récipient. Avec la différence de taille, elle n’avait qu’à tendre le bras au-dessus d’elle, continuant à verser son contenu sur le petit homme qu’elle retenait de l’autre.
Dégoulinant, mais souriant, le chef de chantier s’ébroua et essuya son visage hilare.
– C’est malin, je suis trempé.
– T’as pas intérêt à venir me voir parce que t’as un rhume.
Thomas s’éloigna et récupéra deux nouvelles gourdes à la station de traitement.
Pour le moment, celle-ci était encore à ciel ouvert, mais la délimitation provisoire autour faisait comprendre qu’elle ferait parti prochainement d’un bâtiment public.
De nombreux colons convergeaient vers ce point pour chercher de quoi boire en cette fin de journée de chantier. Deux longues lignes d’eau couraient au-dessus d’une structure légère ou étaient suspendues des bâches. Les douches étaient sommaires, mais le temps clément et les activités physiques en faisaient un instant attendu de chacun. Il y avait toujours du monde.
Le vétérinaire revint et tendit une gourde à Carlos. Celui-ci le remercia de la tête et en but une rasade interminable. Des gouttes ruisselaient le long de son menton.
Le camp prenait forme.
Le chef de chantier, était satisfait de l’avancée des travaux. Carlos était connu pour son travail acharné et son dynamisme. Cependant les chefs d’équipe suffisaient à donner le rythme et les colons étaient motivés.
Du point de vue des trois amis, tout se passait pour le mieux. Jenny n’ignorait pas que ses trois confrères médecins appréciaient modérément de devoir jouer les manuels en attendant d’être utiles dans leurs spécialités. Ils avaient établi un tour de garde pour se relayer à l’infirmerie de bord et Carlos suivait le planning fixé pour l’attribution des tâches. Quant à Thomas, il n’avait pas de patients pour le moment, et la vie au grand air semblait lui réussir.
Après plus d’un mois sur le sol de Lone, l’ambiance restait bonne. L’absence du commandant Kearney, parti en mission de reconnaissance, ne se faisait pas ressentir. Erine Day assurait le pouvoir central avec énergie.
Il n’était pourtant pas nécessaire d’être fin psychologue pour comprendre qu’une partie de l’encadrement n’avait pas apprécié de voir monter au rang de second la jeune capitaine.
Ce n’était pas le seul motif de tension : quelques-uns critiquaient le fait que les explorations des spécialistes les tenaient loin des travaux à réaliser pour construire les bâtiments. Il y avait également les frictions habituelles des gens entre eux.
Lorsque Jenny Long en avait parlé à Erine Day, cette dernière, blasée, surchargée, avait balayé toutes ses inquiétudes en une phrase laconique :
– Le dénominateur commun entre la Terre et Lone c’est toujours l’humain. Trente-huit années de voyage ne nous ont pas rendu meilleurs… Si tu savais le temps que je passe à traiter des problèmes de cours d’école !
Peu à peu, au fil de la construction des bâtiments d’habitation, les colons s’organisaient pour définir qui emménagerait, et avec qui.
Pressée par certains qui souhaitaient s’installer au plus tôt, le capitaine Day temporisa en annonçant que les attributions définitives des lots ne se feraient que lorsque toutes seraient montées. Pour le moment, les gens devaient cohabiter comme ils pouvaient en attendant.
En ce qui concernait les différentes tâches en fonction des spécialités, la possibilité d’en changer avait noyé toute revendication sur un travail qui serait plus pénible qu’un autre.
Un colon bâtisseur avait commencé à se plaindre avec insistance que ceux qui avaient la charge des cultures en faisaient moins qu’eux. Sa responsable était venue voir Carlos, et le soir même, le constructeur devenait agriculteur.
Deux jours après, il demandait à revenir dans son équipe d’origine les larmes aux yeux.
Alors que la nuit s’installait, Jenny , Carlos et Thomas devisaient paisiblement, assis devant leurs rations. Ils occupaient un coin de ce qui serait plus tard le hall du poste de commandement. En guise de mobilier de salle à manger, ils utilisaient des caisses de transport.
D’autres colons étaient également dans la vaste pièce.
Abel Maas, un chercheur à la silhouette athlétique, plus grand que la moyenne était le seul homme de son petit groupe de cinq. Autour de lui, il n’y avait que des femmes. Cela ne semblait pas le déranger, bien au contraire. En plus de son visage agréable, ses yeux sombres, ses cheveux coupés mi-longs, il émanait de lui un charisme serein qui ne laissait jamais de marbre le sexe opposé.
Il savait en tirer avantage par son naturel et sa simplicité. Il écoutait toujours les gens et ne se mettait pas trop en avant, d’ordinaire.
Ce soir-là, il faisait la démonstration d’une de ses trouvailles qui faisait l’animation de son coin de bivouac. De temps en temps, de petites boules de feu s’élevaient au-dessus de lui en roulant dans l’air, arrachant à son public des cris stridents.
Un peu curieux, les officiers s’approchèrent.
À leur vue, le jeune homme se leva pour les accueillir. Jenny prit la parole, se souvenant du « beau gosse » pour l’avoir eu en visite :
– Maas c’est bien ça ?
– Oui docteur Long, Abel Maas, « recherche et développement ». Bonsoir.
– Mes confrères vont être sacrement ravi de voir que vous ne devriez pas tarder à les solliciter… dit-elle en fronçant les sourcils, faussement fâchées.
– Ce n’est rien, je faisais juste une petite démonstration de mes expériences concernant la fermentation de l’herbe locale. En fait, il s’avère qu’en à peine quelques jours, on parvient à obtenir un carburant biologique tout à fait satisfaisant.
– Mais dans but ? demanda Carlos
Les yeux du jeune chercheur brillaient d’excitation.
– Mais c’est très simple : lorsque nous pourrons mettre en service nos imprimantes 3d, rien ne nous empêchera de fabriquer des pièces de moteurs à explosion. Vous vous rendez compte : nous pourrons créer nos propres transporteurs !
À ce jour, le nombre d’engins disponibles, tous électriques, était extrêmement limité. Tous étaient réservés à une mission bien définie. L’idée de pouvoir agrandir le parc roulant avec des véhicules peut être plus adaptés était, pour Abel , une source de rêves sans frontières.
Ils avaient déjà commencé à dessiner des modèles très originaux sur son carnet.
Carlos essaya de le ramener à la réalité :
– Oui, mais pour le moment, on a une ville à construire.
– Je suis bien d’accord, mais après lieutenant ?
– … ben après, t’es chercheur. Tu n’es pas censé mener des expérimentations ? Répondre à des questions…
Il balaya de la main la vaine tentative.
– Mon domaine ce sera les moyens de transport, vous allez voir.
– … et tu nous emmèneras au bord de la mer ! S’extasia Callie Ojiro, une asiatique en débardeur. Thomas avait déjà discuté avec elle une fois ou deux. De taille moyenne, sa silhouette aux épaules un peu carrées trahissait son passé de championne de gymnastique mais peu le savaient. Elle faisait partie des constructeurs, et était spécialisée dans la circulation de fluides. La jeune femme était toujours enthousiaste et semblait très proche d’Abel.
Les trois autres filles étaient plus réservées.
Sur les huit cents colons, tous ne se connaissaient pas encore, ou seulement de vue. Ils se présentèrent mutuellement.
Il y avait les jumelles Kovack, Julie et Alice, deux petites brunes avec une tresse, habillées en combinaison orange. Chacune était le reflet parfait de l’autre. Assise un peu dans l’angle, jambes croisées, se tenait Nadia Jils, une métisse athlétique avec des cheveux longs bouclés attachés par un foulard. Son vêtement était noué par les manches au niveau de la taille et elle ne portait qu’une brassière sombre sur son torse sculptural.
Les deux sœurs étaient électriciennes, la dernière spécialiste en génératrice.
Abel était intarissable sur la végétation de la plaine, il semblait avoir passé beaucoup de ses heures de repos à l’analyser par tous les moyens disponibles, y compris au laboratoire qui se trouvait toujours à bord du vaisseau.
– … tout le monde appelle ça de l’herbe. C’est totalement faux ! disait-il en brandissant une touffe verte qu’il n’avait eue qu’à se baisser pour prélever. C’est comme si on se contentait d’appeler un jambon beurre un sandwich qui contiendrait en plus de la viande inconnue, des tranches de plusieurs légumes et encore d’autres éléments dont on ignorait à ce jour l’existence. Est-ce que vous l’avez gouté ? demanda-t-il aux officiers
Carlos fit une grimace derrière sa barbe, le prenant pour un dingue, Jenny secoua la tête à l’adresse de Thomas pour qu’il n’essaye pas.
– N’y pense même pas Thom’
Celui-ci haussa les épaules.
– Je n’en avais absolument pas l’intention. En tout cas, nos premiers ruminants débarqués n’ont pas fait les difficiles. Ils se sont tous jetés dessus sans sourciller, que ce soit les chevaux ou les bisons. Par mesure de sécurité, lorsque nous prélèverons de la viande, il faudra sans doute faire des analyses, mais je ne vois pas pourquoi elle serait impropre à la consommation. Pas plus que l’eau quoi qu’il en soit.
Puis à la cantonade pour les rassurer, les mains ouvertes devant lui, anticipant le tôlé à venir.
– … de bison la viande, de bison. Même si je ne pense pas qu’on puisse approcher notre « plus noble conquête » avant longtemps.
– Ah oui ! A ce propos : j’ai vu que les chevaux avaient tous été lâchés dans la nature. C’est normal ? demanda une des deux jumelles. Sa sœur hochait la tête, la même question sur les lèvres.
Thomas s’assit, bascula d’avant en arrière sur sa caisse en se grattant la gorge avant de répondre, mal à l’aise. Il ignorait s’il s’agissait de Julie ou d’Alice.
– Hem ! En fait, je ne les ai pas relâchés…
Jenny posa la main sur son bras et termina l’explication pour lui, allant au plus simple pour ne pas laisser le vétérinaire risquer d’aborder les impressions que lui avait faites sa confrontation avec « Tornado », comme il l’avait baptisé lorsqu’il était encore capable d’avoir de l’humour concernant les chevaux. En dehors du fait qu’il risquait de paraitre encore plus dingue qu’Abel, cela aurait pu contribuer à inquiéter les colons concernant le reste de la faune embarquée dans la nef. Ils n’avaient pas besoin de ça pour le moment. Chaque chose en son temps.
– … la clôture s’est rompue et ils ont pris peur. Ce n’est pas grave, de toute façon nous n’avions pas franchement le temps de nous en occuper. Jamais il n’avait été prévu d’assurer la survie de front de l’intégralité des colons. Ça fait beaucoup de monde à héberger et à nourrir.
La petite assemblée acquiesça. Chacun était bien conscient des difficultés que la colonie rencontrait. Tous ressentaient la pression et l’urgence de l’avancement des travaux d’installation.
Il fallait faire vite et dans tous les domaines.
À peine avait-elle terminé sa phrase que Jenny se rendit compte que son souhait de pouvoir faire du sport et d’avoir des moments de repos n’était pas pour les jours à venir. Ils devraient sans doute serrer les dents encore quelque temps.
Nadia Jils se leva, regroupant les restes de sa ration pour les jeter dans les containers de tri à disposition. La mine sombre, elle ne put s’empêcher d’exprimer ses regrets et ses doutes à haute voix en traversant l’espace avec souplesse.
– Les avoir trimbalés jusque-là pour n’entrevoir que le dessous de leurs sabots, c’est quand même malheureux ! On n’est même pas sûrs de les retrouver tous. Arrêtez -moi si je me trompe, mais on ne les a plus croisés depuis leur fuite… les bisons non plus d’ailleurs.
Callie Ojiro reprit, lovée comme un chat sur les genoux d’Abel qui l’entourait naturellement de ses bras.
– Le plus étrange, c’est que personne ne semble trouver ça bizarre. Je suis monté pour un dépannage sur la passerelle, les rapports en cours des missions des explorateurs ne les signalent nulle part. Pour autant, ils sont tous morts dans un coin, ou alors ils se sont fait bouffer…
Inquiètes, les deux jumelles se serrèrent l’une contre l’autre.
– ça voudrait dire qu’il y a des prédateurs ! s’exclama Julie
Thomas agita la main devant lui pour attirer l’attention et faire cesser le mouvement de panique.
– Mais non. Ils sont bien vivants. Tous. Europa, notre base spatiale, les surveille avec intérêt. Hier encore, il ne manquait ni bison ni cheval.
Nadia revint s’installer sur sa caisse, récupérant son fusil d’assaut pour le poser en travers de ses jambes.
– La nature est bien foutue. Tu peux dire ce que tu veux doc, il y a toujours des prédateurs, c’est juste une question d’équilibre.
Il inclina la tête sur le côté en la dévisageant, l’œil brillant et le sourire en coin.
– C’est bien la première fois qu’un de mes patients m’appelle « doc »…
Elle éclata de rire pendant qu’il poursuivait.
– … ceci dit, si la nature était si équilibrée , alors quel serait notre prédateur Nadia ?
Leurs regards fixés l’un dans l’autre, elle posa les coudes sur l’arme en se penchant vers lui.
– Nous… L’homme est son propre prédateur, c’est dans notre nature.
– J’espère que ce ne sera pas le cas ici.
Carlos partit d’un grand éclat dans sa barbe, frappant du plat de la main la « table », rompant le charme et relâchant la pression qui s’était accumulée.
– ça me ferait chier d’avoir fait trente-huit ans de voyage pour reproduire ce que nous avons fait de pire sur Terre !
Tout le monde rit.
Thomas et Nadia mirent quelques secondes à rompre le regard.
Profitant de l’agitation, Abel Maas et Callie Ojiro se levèrent et prirent congé, jetant leurs déchets avant de sortir main dans la main, complices.
– Bonne nuit les amis, il se fait tard. La journée sera longue encore demain.
Ceux qui restaient échangèrent des coups d’œil entendus, bien conscients que ces deux-là n’allaient sans doute pas dormir tout de suite.
Carlos se leva à son tour. Le chef de chantier écrasa le pied de Jenny Long en manœuvrant pour s’écarter de la table.
Elle ouvrit la mâchoire pour s’en plaindre, mais croisa son regard et se tut.
Les yeux du barbu faisaient des allers-retours entre elle et la direction de Thomas, sourcils arqués.
Elle devait faire quelque chose maintenant, ou elle allait perdre le vétérinaire au profit de la fine métisse qui semblait rayonner d’un érotisme latent.
Puis se pinçant les lèvres, Carlos prit le chemin de la maison où se trouvait son sac de couchage, les mains dans les poches, d’un pas pressé.
– Allez, bonne nuit, j’y vais aussi.
Les yeux baissés, elle avait l’impression de ne plus sentir ses extrémités, parsemées de fourmillement. Elle était en nage, c’était maintenant ou jamais.
Jenny observa Thomas qui s’apprêtait à partir, écarlate. Nadia ne le lâchait pas des yeux.
Elle se lança
– Thomas ?
Semblant émerger d’une transe hypnotique, le jeune homme cligna des yeux et se tourna vers elle avec le sourire qu’elle lui connaissait bien.
– oui ?
Elle se frotta les épaules comme si elle avait froid.
– Tu m’accompagnes ? Ces histoires de prédateurs m’ont filé la frousse.
– Ah… euh d’accord.
Il fit un tour d’horizon rapide avec un geste vague de la main en signe d’au revoir et se dirigea vers la porte. Ils se frôlèrent en hésitant sur celui des deux qui sortirait le premier, ce fut lui. Ce simple contact lui donna la chair de poule sur tout le corps, elle frissonna. En franchissant l’ouverture, elle croisa le regard de Nadia .
Une sorte de satisfaction féline se dessinait sur le visage de cette dernière, elle n’avait pas fini de jouer avec sa proie. Cette femme était une combattante.
En tout cas, c’est l’impression qu’elle lui fit.
Dehors, au milieu de l’allée de terre, Thomas l’attendait. Il tendit spontanément la main ouverte vers elle et Jenny se lova contre lui au lieu de la saisir. Surpris, il se raidit un bref instant avant de la serrer contre lui.
Elle entoura son cou et l’embrassa fougueusement.
Ils se retrouvèrent en périphérie du camp sans que ni lui, ni elle, ne sachent comment ni s’ils avaient respiré jusque-là.
Ils roulèrent dans la végétation haute, écrasant les tiges autour d’eux, s’extirpant mutuellement de leur tenue avec précipitation en riant.
Lorsque leurs deux corps fusionnèrent, ce fut pour elle comme une libération.
Ils restèrent là, lovés l’un contre l’autre, rayonnants de chaleur, à demi couverts par les vêtements qu’ils avaient ramenés sur eux, bercés par le bruit du vent qui n’affectait que l’extrémité fine de l’herbe sauvage. Des éclats de rire et des chuchotements un peu plus loin autour d’eux laissaient supposer qu’ils n’étaient pas les seuls. Indifférente , la voute céleste luisait d’une infinité de points lumineux diffus.
Curieusement, une idée amusée fit son chemin.
– Si ce n’est pas de l’herbe… alors qu’est-ce que c’est ? Murmura-t-elle
Chapitre 6
Cela faisait déjà deux semaines que le commandant était parti. Il en restait une avant la date de son retour programmé.
Le camp continuait à se développer sous l’impulsion directe de Carlos Aquila.
Les premiers champs de culture étaient plantés, d’autres étaient en cours de labours.
Le bâtiment du quartier général venait d’être achevé. Toute l’équipe des techniciens spécialisés préparait la migration de l’équipement de la passerelle afin d’en assurer l’installation définitive.
Des consoles jumelles étaient en cours de montage dans la vaste salle de contrôle. Celle-ci occupait le centre du large édifice au deuxième et dernier étage. Une bande vitrée d’une trentaine de centimètres de haut faisait le tour complet de la pièce, offrant ainsi une vision panoramique sans exposer exagérément ceux qui se trouvaient à l’intérieur. Il s’agissait des mêmes vitrages blindés qui avaient observé les étoiles pendant plus de trente années. Tout était recyclé à partir de vaisseau en cours de démontage.
Des extensions avaient été construites au fur et à mesure, transformant le bunker initial en forme de gros rectangle vertical en petit château avec ses dépendances.
Une centaine d’habitations étaient debout et plus de la moitié était aménageable.
La station de potabilisation avait été doublée. Les deux unités étaient enfermées dans un édifice en dur. Si les douches provisoires demeuraient en place en travers d’une des rues désormais clairement délimitées, presque tous les logements disposaient de l’eau courante.

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