De l autre côté
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"Marc se concentra sur l'ameublement du salon, détaillant chaque objet. Non, sa vision était trop claire, trop réaliste pour être en train de rêver. Pourtant, le reflet dans le miroir en face de lui venait de disparaître, à la façon d'un téléviseur qu'on éteint. Sur la surface devenue noire de la glace, se forma un portrait en négatif. Celui d'un homme qui le contemplait, comme à travers une vitre."


De l'autre côté, extrait.



Avez-vous déjà succombé à la curiosité, à la gourmandise ou même à l'amour ? Comme tout le monde, me direz-vous. Il n'en faut pourtant pas plus pour que les héros d'Henri Bé basculent de l'autre côté de la fragile frontière qui sépare notre quotidien de leurs cauchemars.


Trente années en hôpital psychiatrique – en tant qu'infirmier ! – ont ciselé le regard d'Henri Bé sur la psyché humaine. Pulsions, rêves, névroses : ses personnages reflètent ce qu'il y a de meilleur comme de pire en chacun de nous.
Surtout de pire.


De l'Angleterre victorienne au futur proche, des contes de notre enfance aux légendes urbaines japonaises, de H.P. Lovecraft à Jean Rollin, laissez-vous entraîner... de l'autre côté.

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Publié par
Nombre de lectures 11
EAN13 9782491282035
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait



De l'autre côté, extrait.



Avez-vous déjà succombé à la curiosité, à la gourmandise ou même à l'amour ? Comme tout le monde, me direz-vous. Il n'en faut pourtant pas plus pour que les héros d'Henri Bé basculent de l'autre côté de la fragile frontière qui sépare notre quotidien de leurs cauchemars.


Trente années en hôpital psychiatrique – en tant qu'infirmier ! – ont ciselé le regard d'Henri Bé sur la psyché humaine. Pulsions, rêves, névroses : ses personnages reflètent ce qu'il y a de meilleur comme de pire en chacun de nous.
Surtout de pire.


De l'Angleterre victorienne au futur proche, des contes de notre enfance aux légendes urbaines japonaises, de H.P. Lovecraft à Jean Rollin, laissez-vous entraîner... de l'autre côté.

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De l'Autre Côté
Henri Bé

LES OMBRES D'ELYRANTHE
2020
Préface :
Florence BARRIER

† † † † † †
© Henri Bé, 2018
ISBN : 978-2-491282-03-5
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans l’autorisation expresse de l’auteur.
________________________________________________
Les Ombres d’Élyranthe
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† † † † † †
PRÉFACE
La frontière est mince entre le rire et le ricanement, l’amour et la haine, la caresse ou la griffure. Et même, contre toute attente, entre le noir et le blanc. Henri Bé peint à travers ses nouvelles un tableau étrange de notre monde, tout en clair-obscur, composé de désirs et de transgressions. Une œuvre qui prend une teinte différente selon l’angle sous lequel on l’aborde. Si vous aimez les jeux d’ombres et de lumière, apprêtez-vous à plonger dans un véritable parcours de l’imaginaire qui vous conduira à la lisière de la réalité, là où toutes les nuances de gris se superposent.
Peintre du quotidien, Henri Bé s’aventure, par d’imperceptibles transitions, vers les rivages inquiétants du fantastique, nous brossant les portraits de héros en proie aux incertitudes : amour, mort, vie... Il esquisse, par d’habiles coups de pinceau, des personnages étonnamment familiers, desquels nous nous sentons immédiatement proches, pour ensuite mieux se jouer de leurs travers – de nos travers.
Au cours des histoires qui suivent, plusieurs fils conducteurs se dessinent, nous entraînant inexorablement d’un texte à l’autre et formant la toile de fond de son univers.
Tout d’abord, la symbolique du seuil, du passage : un thème récurrent qui s’invite dans chacune des nouvelles présentées ici. La première frontière, celle qui nous obsède tous, est la mort, et son pendant universel : le désir de savoir ce qu’il y a de l’autre côté. Nous entrons donc dans le vif du sujet avec le texte qui ouvre ce recueil et lui donne son titre. Cette frontière est parfois floue, fluctuante, à peine évoquée : une porte, une fenêtre, une ouverture par laquelle le héros se fraie un chemin. L’orée d’un bois, le voile d’une musique, un rêve qui se confond avec la réalité, l’instant fugace qui sépare le jour de la nuit. Cette limite, aussi intangible soit-elle, n’en est pas moins réelle et nécessaire, indispensable à la plongée dans le fantastique. Ce qui donne aux nouvelles d’Henri Bé une résonance particulière, c’est la présence de cette dimension supplémentaire, née de la superposition de ce qui est devant et de ce qui se trouve derrière le seuil symbolique. Le mélange de l’étrange et du familier produisant autre chose.
Cette obsession de la lisière s’exprime sous la forme du double. Dans les objets tels que des masques ou le reflet dans un miroir, mais également dans les protagonistes. Nous rencontrerons donc dans ces pages des personnages à double personnalité (n’oublions pas qu’Henri Bé a travaillé plus de trente ans en tant qu’infirmier psychiatrique), des héros qui vont de pair – certains, même, ne peuvent exister l’un sans l’autre. Des couples insolites, voire impossibles. Et nous affronterons la bête qui sommeille en chacun de nous. La perte d’unité de l’être, l’oubli de soi installent l’étrange au cœur même de la réalité. L’homme est double, toujours : un autre être vit en nous, près de nous, que nous ne connaissons pas et qui peut provoquer notre aliénation. Pour cela, il suffit parfois de bien peu, comme de prêter l’oreille à la petite voix que l’on fait si souvent taire, de succomber à une pulsion. Il devient alors nécessaire de retrouver une conscience et une identité en se détournant de son double, de son alter ego – ou en l’acceptant, quel qu’en soit le prix à payer.
Le lecteur ne manquera pas de remarquer l’omniprésence de la féminité. L’image de la femme se retrouve sous toutes ses formes : figure maternelle, épouse, fille, sœur, amie, amante. Et même quand elle est absente, la figure féminine se dessine comme en creux. Les femmes chez Henri Bé possèdent une nature terriblement ambivalente, vampirisant l’homme, parfois à leur insu, et le remettant en question. Ce qui caractérise les femmes d’Henri Bé, c’est leur farouche volonté de vivre et d’avancer, le désir de se confronter à la réalité pour mieux s’en affranchir. Là aussi, on retrouve cette notion de passage : la femme soumise, l’épouse modèle, les filles égarées deviennent des figures fortes et indépendantes. Elles ressortent grandies, transformées – transfigurées, pourrait-on dire – de leur confrontation avec l’inhabituel. Ce n’est pas l’amour qui imprime sa marque au fer rouge, mais l’étrange. D’ailleurs, on le sait bien : il n’y a pas d’amour heureux qui dure éternellement. Ici moins qu’ailleurs, où toute pulsion tend à s’associer à la mort. Encore un contraste, dans ce jeu d’ombres et de lumière. L’amour chez Henri Bé est terrible et fatal. Au fond, la véritable séductrice, ce n’est pas la femme, mais la mort.
La mort… Une fatalité parmi tant d’autres. Il est des situations, des actes que l’homme ne saurait éviter. Une fatalité pèse sur lui. Ou plutôt des fatalités. On est loin de la puissance divine qui préside aux destinées des hommes dans la tragédie antique : ici, nous parlons plutôt de contraintes quotidiennes, matérielles, qui s’imposent aux protagonistes. Cette fatalité est parfois le fruit du hasard (une panne d’essence, une panne d’électricité, et l’histoire prend soudain le mauvais chemin) mais résulte bien plus souvent des protagonistes eux-mêmes. Nul n’échappe à sa nature ni à ses pulsions : amour, concupiscence, curiosité, gourmandise… Les héros d’Henri Bé ne dérogent pas à cette règle. En cela, notre auteur s’impose en peintre de la nature humaine. Ses protagonistes en eux-mêmes n’ont rien d’exceptionnel : ce sont des gens comme vous et moi, avec leurs petites habitudes, leur petit train-train, leurs grands espoirs et leurs grandes déceptions. Des gens tout ce qu’il y a d’ordinaire menant leurs affaires ordinaires. Une négligence, une tentation, un rêve trop obsédant et la porte s’entrouvre, dévoilant l’autre côté.
Le tragique consiste en la perte irrémédiable de ce qu’ils ont de plus cher, qui entraîne le désarroi et devient moteur du récit, amorçant une quête pour combler ce manque. Henri Bé s’amuse parfois à inverser la situation : la présence ou le retour d’un être cher deviennent parfois plus perturbants que ne l’avait été sa disparition. Chacun s’aperçoit à un moment ou à un autre que ce en quoi il avait mis toutes ses espérances n’est qu’un leurre. Dès lors, son univers s’écroule et la situation ne peut se résoudre qu’en une fin tragique : la mort, la fuite, la folie ou l’errance. Le mal court dans l’œuvre d’Henri Bé, un mal tenace, sournois, ricanant. Il y a dans sa narration quelque chose de nerveusement irritant : un jeu du chat et de la souris dont on sait qu’il ne peut que mal finir. Le recueil que nous vous présentons dévoile un univers de faux-semblants, un jeu de l’être et du paraître où choses et gens ne sont pas ce qu’ils donnent à voir. Tous avancent masqués, délibérément ou inconsciemment, jusqu’à ce que l’auteur décide enfin de nous dévoiler ce qui se dissimule derrière les artifices.
Henri Bé conteur ? Oui, en un sens : il explore le quotidien pour en exprimer toute l’inquiétante étrangeté avec un naturel désarmant. Le fantastique d’Henri Bé est soumis à l’inflexibilité du destin qui apparaît comme le tout-venant de notre vie. Comique, tragique ou dérisoire : il n’est pas de nouvelle où le hasard n’intervienne. Nul n’est à l’abri de ce petit grain de sable qui vient gripper définitivement la machine de sa vie.
Alors, quand nous ne sommes que des marionnettes subissant les caprices du destin, quel choix nous reste-t-il à part pousser cette porte entrouverte et affronter ce qui se cache de l’autre côté ?
Florence Barrier
† † † † † †
DE L’AUTRE CÔTÉ
N'avez-vous jamais rêvé de découvrir ce qui se passe après la mort ? Avez-vous déjà promis à un proche de revenir de l'autre côté, de lui faire un signe, si on vous en donnait la possibilité ? Tiendriez-vous cette promesse coûte que coûte ?
« Cette nouvelle est inspirée par une légende : deux sœurs se sont juré que la première des deux qui mourrait reviendrait discuter avec la survivante de la vie dans l'au-delà. L’une des deux meurt, mais elle apparait à l'autre et lui dit qu'elle ne peut lui révéler ce qui se passe après la mort, sous peine qu'elles soient damnées toutes les deux. Elle lui demande donc de la relever de sa promesse, ce que sa sœur accepte.
Moralité : les vivants n'ont pas à connaître les mystères de l'après-vie. »

Henri Bé
Nouvelle initialement parue en 2009 dans le fanzine « Borderline ».

* * *

Marc se concentra sur l’ameublement du salon, détaillant chaque objet. Non, sa vision était trop claire, trop réaliste pour être en train de rêver. Pourtant, le reflet dans le miroir en face de lui venait de disparaître, à la façon d’un téléviseur qu’on éteint. Sur la surface devenue noire de la glace, se forma un portrait en négatif. Celui d’un homme qui le contemplait, comme à travers une vitre.
Les poils de Marc se hérissèrent. Lui qui s’intéressait tellement aux phénomènes surnaturels, voilà qu’il y était confronté, et il en avait la chair de poule ! La lumière avait baissé, la température aussi. Et percevait-il vraiment une musique funèbre ? Non, il n’entendait rien. Il ressentait une oppression, une tristesse semblable à celle qui baigne les enterrements… Comme celui de la semaine passée !
Et le visage dans le miroir l’appelait par son prénom !
— Qui êtes-vous ? demanda-t-il.
Il n’en était pas sûr, mais croyait bien avoir prononcé ces mots à voix haute. Toujours est-il que l’apparition lui répondit.
— Voyons, regarde-moi. Je suis Denis.
Denis ? Bien sûr, c’était Denis qui lui faisait face, en noir et blanc, dans le miroir. Sauf qu'il ne reconnaissait pas l’expression de son visage. Ce n’était pas l’air timide et admiratif de son ami. Ce n’était pas non plus la dernière vision qu’il en avait eue, une semaine avant, après que celui-ci soit passé aux mains des thanatopracteurs pour lui donner l’apparence d’un sommeil paisible.
— Mais enfin, tu es…
— Je suis mort, oui. Pourquoi hésiter à dire le mot ? Je suis là parce que nous avions un engagement à ce sujet, tu n’as pas oublié ? Le premier de nous deux…
— J’avais presque oublié. C’était il y a si longtemps !
Quel âge avaient-ils alors ? Seize ou dix-sept ans ? Ils étaient déjà tous deux passionnés par l’occulte, l’ésotérisme. Lors d’une discussion, c’était lui, Marc, qui avait lancé l’idée : « … Le premier de nous deux qui mourra apparaîtra à l’autre, pour lui dire ce qu’il y a après… » Étrangement, il avait toujours pensé que ce serait Denis le premier à disparaître. Peut être parce que Denis était moins assuré et que Marc avait un ascendant sur lui. C’était arrivé bien plus tôt que prévu, il y avait une dizaine de jours, quand sa voiture avait quitté la route. Il n’avait pas encore fêté ses trente ans. Et voilà qu’aujourd’hui il se manifestait dans le miroir du salon pour tenir son serment ! Marc reprenait de l’assurance face au spectre. La curiosité le titillait.
— Alors, comment est-ce, de l’autre côté ?
— Marc, il faut que tu me relèves de ma promesse. L’au-delà doit rester inconnu aux vivants. Je ne dois rien te dire.
— Écoute, on a toujours partagé nos secrets et tu sais à quel point j’ai rêvé de percer celui- là ! Maintenant, ne viens pas me décevoir, s’il te plaît… Au nom de notre vieille amitié !
Durant sa trop courte vie, Denis n’avait jamais pu résister bien longtemps aux arguments de son ami. Il se rangeait très vite à son avis, et il n’y avait pas de raison qu’il ait changé après la mort.
— Marc, reprit l’apparition, il ne s’agit pas de nous ! Il y a des règles auxquelles on ne peut déroger !
— Allons, raconte-moi au moins où tu te trouves en ce moment... Est-ce qu’il y a un paradis ? Un enfer ? Est-ce que tu vas te réincarner ?
— Je suis dans les mondes-frontières, parmi les esprits errants… Mais je t’en raconte déjà trop ! Je t’en prie, dis-moi juste que tu me libères de notre marché. Tu sauras un jour, comme tout le monde.
Il lui résistait ! Mourir lui avait donc donné de mauvaises habitudes ! Marc aimait à le clamer haut et fort : dans tous les domaines de sa vie – professionnelle, conjugale ou autre – il n’était pas du genre à céder ! « C’est comme ça que j’ai réussi ! En ne cédant pas d’un pouce ! » (et lorsqu’il disait ça, il voyait une lueur d’admiration dans l’œil du faible Denis, que les amis, les supérieurs, et les femmes menaient par le bout du nez).
— Marc, si là où tu es tu te considères encore comme mon ami, réponds à ma question !
Un vent glacé balayait la maison.
La porte de l’entrée s’ouvrit et le pas de Nathalie retentit dans le couloir. Le visage dans la glace se déstructurait.
— Relève-moi de notre accord, dit encore Denis, sinon nous en subirons les conséquences.
Sa voix se déformait et la noirceur s’estompait dans le miroir.
— Pas question ! rétorqua Marc, fidèle à ses principes.
— Tu me parlais ? demanda Nathalie en entrant dans le salon.
— Non, pas du tout. Tu ne trouves pas qu’il fait froid ici ?
— Pas spécialement. Il faut dire que j’arrive de l’extérieur, je ne me rends pas compte…
Le miroir reflétait de nouveau la pièce.
*
Plus aucun phénomène de ce type ne se produisit de la soirée. Marc en vint à se demander s’il n’avait pas été victime d’hallucinations. Jusqu'au lendemain, au travail. Alors qu’il était absorbé sur l’ordinateur, celui-ci s’éteignit. Il pestait contre ces « saloperies de bécanes qui plantent toujours au mauvais moment » quand il s’aperçut que les bruits familiers du bureau – voix, sonneries de téléphone, piétinements de semelles ou de talons – s’étaient interrompus. Il se trouvait tout à coup seul dans une bulle insonorisée.
Sur l’écran du PC apparut le visage de Denis.
— La parole que j’ai donnée m’oblige à revenir tant que tu ne m’en auras pas libéré, dit-il. Attention tu n’as plus beaucoup de temps pour le faire…
— Pourquoi te libérer ? Je ne te demande que quelques tuyaux… Dis-moi ce qui se passe pour toi, et je te laisserai tranquille.
— Tu es fou ! Là où je suis, c’est toujours la nuit, et je suis poursuivi par la chasse d’Unseelie… Celle des fées noires et des esprits sans repos. S’ils m’attrapent, je serai à eux. J’entends leurs chiens hurler… Des chiens noirs aux yeux de feu.
Sur l’écran, le visage avait fait place à un paysage de forêt profonde, baigné d’une lumière crépusculaire. Des aboiements retentissaient. Marc ne voyait plus son ami : il vivait sa fuite de son point de vue, à la manière d’un film caméra à l’épaule : des branches s’écartaient devant lui, l’image sautait sous l’effet de la course.
— Denis ? Tu es encore là ? demanda Marc
— Je reviendrai te voir… Ce soir ! dit la voix spectrale en faiblissant.
Le téléphone sonna. L’ordinateur marchait, les bruits du bureau étaient de nouveau audibles.
*
Marc se dit, ce soir-là, qu’il n’avait pas obtenu beaucoup d’éléments sur la vie dans l’au-delà. Certes, il aurait bien accordé ce qu’il demandait au pauvre Denis qui semblait en difficulté, mais des occasions semblables, il ne s’en présenterait guère d’autres… Quelle bonne idée il avait eue de faire ce marché, un jour de leur adolescence ! Et c’était encore le brave Denis qui lui rendait service ! Il lui avait dit qu’il reviendrait le voir dans la soirée… Cette fois, Marc insisterait pour avoir quelques détails et sans doute le laisserait-il filer. C’était vrai que Denis avait toujours été là pour lui. Est-ce qu’il lui avait rendu la pareille aussi souvent ?
La circulation était relativement fluide pour cette heure de retour. Il alluma ses feux : on avait beau s’approcher du printemps, la nuit tombait encore très tôt. La voiture roulait depuis quelques kilomètres sur la départementale lorsqu’il vit, au bord de la route, un homme vêtu d’un long manteau noir, la tête couverte d’un capuchon, qui lui faisait signe de s’arrêter. Il pouvait bien compter là-dessus, tiens ! Pas question d’aborder ce drôle de type. L’homme ôta son capuchon et Marc pila, se demandant s’il devenait fou.
—Denis ?… Qu’est-ce que tu fais ici ?
Il lui ouvrit la portière, et son ami monta sur le siège passager.
— Tu as l’air en chair et en os, autant que moi ! reprit-il.
Denis le regardait avec la même expression indéchiffrable que la veille dans le miroir du salon, et son visage était bien plus pâle qu’à l’accoutumée. C’étaient les seuls changements notables. Sous son manteau, il portait le costume gris dans lequel il avait été enterré.
— Je ne suis plus matériel, Marc. Mais en refusant de me libérer, tu as ouvert une brèche entre les deux mondes où nous évoluons… Voilà pourquoi nous pouvons nous rencontrer. Je présume que ce n’est pas la peine d’insister encore ?
— Écoute mon vieux, je réclame quelques renseignements, c’est tout. Je ne veux pas t’attirer d’ennuis : imagine que ce soit moi qui sois mort et toi vivant – désolé que ce soit tombé sur toi – mais tu voudrais pas savoir ? Putain, le chauffage marche plus dans cette caisse ou quoi ?
— Ma présence te fait peur ? On n'est plus amis ?
— Bien sûr, Denis, c’est juste que c'est la première fois qu’un macch… qu’une personne décédée monte dans ma voiture ! Alors ça me fait bizarre. C’est humain, non ?
— Ne t’inquiète pas, ta curiosité va être satisfaite. Tu as froid ? Tiens, prends mon manteau, moi je n’en ai plus besoin.
Il posa le vêtement noir sur les épaules de Marc. Ce dernier eut un sursaut qui lui fit faire une embardée. Son ami avait disparu. Le manteau aussi d’ailleurs… Il n’avait plus froid : le chauffage fonctionnait et rien ne trahissait le passage d’un fantôme.
*
Il fut quand même rassuré de retrouver la maison, avec ses fenêtres éclairées. Nathalie n’avait pas travaillé ce jour-là. Elle était allée faire du shopping et avait dû rentrer tôt. Il était convenu qu’elle préparerait un petit dîner romantique, en tête-à-tête. Et cela tombait bien parce qu’après l’épisode dans sa voiture, il avait envie d’oublier Denis et cette histoire un peu mortifère, en tout cas pour la soirée.
Nathalie l’attendait dans l’entrée, dans une nouvelle robe, noire satinée, avec des dentelles aux poignets et autour du décolleté.
— Comment tu me trouves ? demanda-t-elle en tournant sur elle-même. La robe vola autour de ses jambes.
— Superbe !
Il l’embrassa.
— J’ai acheté autre chose aussi, qui devrait te plaire. Va voir dans le salon…
Nouveau choc.
Pour ce qui était d’oublier les éléments de la journée, il était servi : les murs du salon étaient décorés d’une série de masques grimaçants. De différentes couleurs, ils avaient en commun des visages à mi-chemin entre l’humain et le diabolique : traits caricaturaux, bouches ornées de crocs, et des yeux si réalistes qu’ils semblaient vivants. Un de ces faciès figés, verdâtre, exprimait la douleur par tous ses muscles contractés. Un autre, jaune, lançait un regard fixe plein de folie et de stupeur. Un noir montrait les dents avec une telle rage que Marc n'osa le toucher, de peur de se faire mordre. Celui d’à côté ouvrait la bouche en un hurlement silencieux. Ils étaient accrochés à intervalles réguliers, tout autour de la pièce.
— Ils sont fascinants, n’est-ce pas ? demanda Nathalie. J’ai eu le lot pour un bon prix chez un antiquaire. Il n’en connaissait pas l’origine mais, d’après lui, ils servaient à des opérations de magie noire. J’ai pensé que tu aimerais, toi qui t’intéresses tant à l’occultisme…
— Ah ben oui, ça…, bafouilla Marc, mal à l’aise.
— Le repas est presque prêt, annonça sa femme. Tu veux boire quelque chose ?
La lumière s’éteignit.
— Le disjoncteur ? supposa Marc.
Nathalie regarda par la fenêtre.
— Non, panne de secteur. Tout est noir dans le quartier. Ça tombe bien, j’avais prévu un dîner aux chandelles… Le four électrique restera chaud un moment, je vais voir si ça suffit.
Elle sortit. Il se hâta d’allumer le chandelier posé sur la table. Il le saisit et, évitant la vue des masques, plus inquiétants encore à la lueur des bougies, il s’approcha du miroir. « Ta curiosité va être satisfaite » , lui avait dit Denis. Maintenant il était presque sûr de ce qui allait y apparaître…
Il n'y vit que son reflet.
Il jeta un coup d’œil par la fenêtre. Dans la rue, il crut apercevoir des lumières dansantes, des silhouettes imprécises… Entendre des rires. Des enfants ? Ou… de nouvelles manifestations surnaturelles ? Il se retourna vers la glace, en murmurant :
— Denis, tu es où ?
Stupéfait, il vit son reflet poser le chandelier, alors que lui le tenait toujours bien en main, et remuer les lèvres à son tour, tandis que lui restait muet.
— Il te manque tant que ça ? Tu le regrettes, ton ami-toutou qui t’idolâtrait ? interrogea le Marc dans la glace.
— Mais ? Pourquoi est-ce toi, enfin… moi, qui me parle, et plus lui ?
— Peut-être parce que tu lui as dit que tu le laisserais quand tu saurais ce qu’il y a après… Je vais te l’apprendre. Il n’a plus besoin d’être là. Approche-toi du masque jaune…
À son corps défendant, Marc obéit. Il vit alors le masque s’animer. C’était un vrai visage, aux yeux exorbités, qui éclata d’un rire fou.
— La chasse d’Unseelie ! lança-t-il ! Méfie-toi des fées noires ! Si les chiens de la nuit te rattrapent, tu es perdu !
Les yeux hallucinés le fixèrent : Marc y plongea, et des images s’imposèrent à lui, comme un rêve lucide. L’homme dont le masque reproduisait le visage avait évoqué des forces ténébreuses. Et Marc le voyait courir sur une route nocturne. Des rires se rapprochaient, ainsi que des aboiements. Des chiens noirs aux yeux de flammes surgissaient de toutes parts et l’entouraient. Des ombres ailées descendaient sur lui. Et la victime se roulait par terre, prise à son tour d’un rire sardonique. Son expression se figeait pour devenir un masque jaune, un trophée au tableau de chasse des fées.
Le hurlement, cette fois bien audible, que poussa le masque à la bouche ouverte fit cesser la vision.
— Tu comprends ce que c’est ? interrogea le reflet.
— Et c’est ça qui risque d’arriver à Denis ?
— C’est ça, à cause de ton obstination… Mon pauvre !
— Pourquoi tu dis mon pauvre ? C’est lui qui… Et toi ? Enfin, moi… Pourquoi mon reflet est-il devenu autonome ?
— Je ne suis pas ton reflet… Regarde ton costume.
Marc baissa les yeux. Il ne portait pas le costume crème qu’il avait mis le matin, mais un gris. Celui de Denis ! Et cette chevalière à son doigt… Il la connaissait bien ! Il toucha sa tête : au lieu des boucles épaisses qui faisaient sa fierté, il ne trouva que les cheveux raides de Denis, dont il aimait tant se moquer !
— Qu’est-ce que…, gémit-il.
— On dirait que tu es passé du mauvais côté du miroir… Simple échange de places ! Désolé. Tu ne m’as pas laissé le choix.
Nathalie entra et embrassa « Marc », là-bas, de l’autre côté de la glace. Bras-dessus, bras-dessous, ils se dirigèrent vers la porte de la chambre. « Marc » se tourna encore vers son ami avant de quitter son champ de vision :
— Bonne chance, Denis !
« Denis » se retourna : Nathalie était bien là, aussi. Peut être n’était-ce qu’une illusion ? Peut-être était-il toujours Marc, puisqu’il était chez lui et que sa femme semblait le reconnaître.
— Qu’est ce que tu as mon chéri ? On dirait que tu as vu un fantôme ! remarqua-t-elle.
— Je suis où, là ? interrogea-t-il, suppliant.
— Quelle question ! À la maison, bien sûr !
Pris d’une impulsion, il ouvrit la porte de la chambre.
Au lieu du familier papier peint saumon, du grand lit et du tapis de laine colorée, il se retrouva devant une salle tendue de noir. Des chandelles rouges éclairaient les centaines de masques grimaçants qui couvraient les murs. En certains endroits, des crochets de fer semblaient en attendre d’autres. Quelque chose bougeait dans un coin sombre, avec un bruit ignoble. Horrifié, il se tourna vers Nathalie qui s’approchait de lui.
— Qui… Qui êtes-vous ?
À mesure qu’elle avançait, ses cheveux s’allongeaient, s’ébouriffaient… Son visage devenait blafard et ses traits se transformaient.
Sur le mur, tous les masques se mirent à hurler.
La fée noire tendit sa main griffue en riant.
Il sauta par la fenêtre.
Courir, courir…
Sorti de sa rue, il ne reconnut plus le paysage. Des maisons en ruine, des tours sombres d’allure médiévale… Qu'étaient cette route et la forêt ténébreuse qu'elle traversait ?
*
Des rires retentissaient. Les aboiements se rapprochaient…

† † † † † †
LA FUGUE D’AMÉLIE
« Comme presque toujours – sauf nécessité de la narration –, l'histoire se passe à la période de l'année où je l'ai écrite, dans les mêmes conditions météorologiques : ainsi, je précise au début que c'était « fin juillet » et qu'il pleuvait (eh oui, je vivais en région parisienne, à l'époque !) »

Henri Bé

Un texte des débuts, puisqu'il s'agit du premier publié, dans le webzine Phénix-Mag . Nous ne résistons pas à l'envie de vous faire redécouvrir cette pépite.
Une tranche de vie en apparence banale : un conflit mère-fille, une fugue. Qui, évidemment, va mal tourner... Crise d'adolescence, quand tu nous tiens !


* * *

Évidemment, il fallait bien qu’il se mette à pleuvoir juste ce soir…
Les longs cheveux auburn d’Amélie ruisselaient et venaient se coller sur son visage. Son blouson en jean, pas imperméable pour deux sous, ne la protégeait guère, et elle se sentait ridicule sous la pluie avec ses escarpins. Idéal pour un bain de pieds. Ce qui avait commencé comme une ondée avait augmenté en puissance. Oh, bien sûr, ce n’était pas non plus une forte averse, mais ça ne cessait pas de tomber. Les faisceaux des phares de voitures étaient striés par un rideau oblique, et Amélie veillait à s’éloigner du bord du trottoir pour ne pas être éclaboussée en plus !
C’était la fin juillet, et la nuit n’était tombée que depuis deux heures. Les passants marchaient vite, la tête rentrée dans les épaules comme si cela allait les abriter. Les privilégiés qui avaient un parapluie passaient calmement entre eux en les ignorant. Quant à Amélie, elle adoptait un air indifférent face à l’eau froide qu’elle recevait en plein visage et avançait d’un air résolu, portée par sa hargne. Les piétons se poussaient devant elle, comprenant bien qu’elle se ferait un chemin à coup d’épaule si on restait sur sa trajectoire, et puis les jeunes aujourd’hui n’ont plus de savoir vivre, ah là là, m’en parlez pas, etc.
« Si encore j’avais pris le temps de m’habiller de façon plus appropriée… » Mais elle était partie brusquement, avec pertes et fracas, saisissant le blouson et les sandales qu’elle mettait ces derniers jours, où il faisait beau.
Elle venait de quitter l’avenue du 18 juin et s’engageait dans une rue perpendiculaire. Le monde se faisait plus rare, l’endroit plus sombre aussi, deux des lampadaires étaient hors d’usage. Le paysage changeait vite ! Elle n’avait fait que remonter trois cents mètres et voilà qu’un autre monde commençait. Côté droit, un mur d’usine étendait sa surface grise constellée de tags. Côté gauche, des entrées d’immeubles s’ouvraient dans des murs décrépis. Elle passa devant deux commerces fantômes, leurs rideaux de fer baissés définitivement depuis bien longtemps et troués par la rouille, et une vitrine blanchie à la peinture couverte d’affiches diverses. « AUTO EC » indiquait encore l’enseigne brisée. Au bout, elle déboucha dans Maison-Rouge. Un frisson d’excitation la parcourut. C’était la première fois qu’elle se trouvait de nuit – et seule en plus ! – dans le quartier des squats et des marginaux. Elle imagina avec délice la tête de sa mère si elle l’apprenait !
— Quand je pense à Maison-Rouge à l’époque de mon enfance, disait sa mère, c’était un quartier populaire, c’est vrai, mais chaleureux. Et puis ils ont fermé l’usine à gaz quand le gaz naturel est arrivé, la gare a déménagé vers le centre-ville, les entreprises se sont installées en banlieue. Et voilà, aujourd’hui, c’est un repaire de drogués et de clochards !
Mais pour sa mère, les termes « drogués » et « clochards » englobaient pêle-mêle tous ceux qui n’adhéraient pas à sa conception étriquée de l’existence. Depuis trop longtemps qu’elles vivaient toutes les deux en vase clos, la reine-mère avait dressé les murs de leur appartement entre elles et le monde, forcément hostile. Elle la protégeait, mais de quoi ? Que craignait- elle, au fond ? Ce soir là, Amélie était sortie du cloître maternel pour voir autre chose, et c’est à Maison-Rouge qu’elle avait le plus de chance de rencontrer des gens qui partageaient sa vision rebelle de la vie. Cette nuit, elle ne rentrerait pas chez elle. Elle ne savait pas où elle allait, mais aucune angoisse en elle. Juste la vision d’un futur ouvert, de l’infinité des possibles. Libre.
La pluie s’était faite fine, maintenant. Elle arrivait en vue de la façade baroque de l’ancienne gare, avec ses médaillons sculptés, son horloge arrêtée à 15h05, encadrée par deux statues de femmes. Devant l’entrée murée s’abritaient deux garçons : un obèse au crâne rasé et un blond moustachu, qui se partageaient une grande bouteille de bière.
— Waaaa !!! Je dois être bourré, s’écria le moustachu, je vois passer un ange !
— Une belle fleur qui pousse sur la merde de ce quartier pourri ! dit l’obèse.
Ils s’étaient rapprochés d’elle, marchaient à ses côtés pendant qu’elle faisait mine de les ignorer. C’était clair qu’à Maison-Rouge il y avait aussi des lourds…
Elle hâta le pas en regardant droit devant elle. Ils l’encadraient en faisant de grands gestes pour attirer son attention. Leur haleine sentait la bière et leurs vêtements un mélange de sueur et de chien mouillé.
— Elle parle pas, elle a pas l’air d’entendre ! Tu crois que c’est une sourde-muette ? demanda le gros à son compagnon.
— Et si on touchait, juste un peu ? répondit l’autre en passant sa main dans la crinière blond-roux.
Amélie la chassa d’un geste rageur.
— Mais c’est qu’elle est pas commode…, commença le gros.
— Ça suffit vous deux !
Une silhouette venait de surgir d’un porche, celle d’un homme de grande taille, qui dépassait largement le mètre soixante-cinq d’Amélie. Mince mais pas maigre, il devait avoir dans les vingt-cinq ans. Sa pâleur était surprenante, la grande finesse de son visage semblait coulée dans une cire à peine colorée, avec une inclusion de deux yeux bleu clair. Les côtés de son crâne étaient entièrement rasés, tandis qu’au sommet jaillissait une touffe de longs cheveux bruns. Amélie se dit qu’il devait avoir chaud, en cette saison, avec son manteau de cuir noir, mais elle s’aperçut qu’il ne portait dessous qu’un jean, noir aussi.
— Vous avez fini de l’emmerder ? demanda-t-il aux deux garçons.
— Ça va, ça va, dit le gros. C’était juste pour rigoler !
Sans plus d’explication, il s’éloigna rapidement avec son compagnon, non sans crier à Amélie :
— Faites gaffe à lui et ses potes, eux ils sont vraiment chelous !
— Ne t’en fais pas pour eux, c’est des minables, dit le nouvel arrivant. Je m’appelle Jess. Tu n’es pas d’ici, il me semble. Tu t’es perdue ?
Sa voix était aussi mélodieuse que ses traits étaient harmonieux. Elle entourait Amélie comme un souffle chaud qui la mettait d’emblée en confiance. La pluie venait de cesser. Jess sortit un paquet de Pall-Mall, en prit une et le tendit à la jeune fille. Bien que non-fumeuse, elle ne put refuser.
— Je m’appelle Amélie, je ne suis pas perdue. Ce soir, je me suis engueulée une fois de plus avec ma mère, et je suis partie. Je n’ai pas l’intention de rentrer…
— Ah ! dit l’homme. La flamme de son briquet fit flamboyer deux fois le bleu de ses yeux. Mais ce quartier, c’est pas trop un lieu de promenade, à onze heures du soir, pour une fille de ton âge… Quinze ? Seize ans ?
— On dira seize, répondit Amélie en souriant.
Elle n’avait déjà plus envie de le quitter.
— Bon, je ne vais pas te laisser à la rue. J’habite un squat pas loin, avec deux autres. T’as qu’à venir chez nous.
*
Ils marchaient côte à côte, le ciel s’était découvert, dévoilant la pleine lune. Deux autres garçons, sous un lampadaire, échangèrent quelques mots à leur passage en regardant ailleurs.
— C’est ici…
Ils franchirent un porche. Au fond, une porte s’ouvrait sur un pavillon. Sur le seuil, un homme de l’âge de Jess fumait une cigarette. Plus petit, plus trapu, il avait la même et étrange pâleur, le crâne rasé et plusieurs piercings à l’arcade sourcilière.
L’intérieur du pavillon était un désordre de poufs, de coussins, et de tapis – pas de meuble. Il était éclairé d’au moins une dizaine de bougies et, à leur lueur dansante, une jeune femme, en blouse maculée de taches, peignait une fresque sur un mur. Elle aussi était belle, sa pâleur accentuée par le noir de sa chevelure et de son maquillage, ainsi que par le rouge de ses lèvres.
— Salut, dit Jess, Voilà Amélie. Elle s’est tirée de chez elle, et on va l’héberger. Amélie, voilà Chris (il désigna l’homme aux piercings) et Camilla, notre artiste.
Amélie s’approcha de la fresque. Elle représentait un homme en peau de bête, barbu, l’air terrible, qui brandissait une massue. Il venait d’en frapper un autre qui gisait à terre au milieu d’une flaque de sang. Dans le ciel s’élevait un grand nuage noir, orné d’un œil gigantesque, d’où jaillissait un éclair.
— C’est un hommage à Caïn, expliqua Camilla d'une voix suave. Le premier à avoir osé transgresser l’interdit sur le sang…
— Si tu commences comme ça, dit Jess, tu vas lui faire peur !
— Pas du tout, dit Amélie, c’est fascinant…
D’autres fresques ornaient la pièce, aux motifs de loups, de chauves-souris, de vieux châteaux. On y voyait Gilles de Rais, Lilith, Erzebeth Báthory.
— Mais… Ce n’est pas difficile de peindre, comme ça, la nuit, juste à la lumière des bougies ?
Les trois compagnons sourirent.
— Nous vivons la nuit, dit Chris. Le jour, on dort en bas, à la cave. Nous n’aimons pas le soleil…
Il s’était installé sur un pouf et avait entrepris de remplir une pipe d’herbe. Il l’alluma, tira quelques bouffées, et la passa à Amélie. La fumée brûla un peu les poumons de l’adolescente, qui toussa. Camilla quitta sa blouse, sous laquelle elle portait une courte robe noire. Elle vint s’asseoir à leurs côtés. Jess mit un CD sur une radio-platine à piles. Une mélodie rock, chantée par des voix gutturales, s’éleva.
— Rammstein ! dit Amélie. Ça me change de ma mère qui n’écoute qu’Elvis Presley et James Brown…
— Alors comme ça, tu as fugué ? demanda Chris. C’est pas encore la transgression suprême, mais c’est déjà un pas vers la damnation !
— Et c’est quoi, la transgression suprême ?
Personne ne répondit. La pipe venait de lui revenir, et elle se sentait déjà « stone ». Elle n’insista pas. Jess avait sorti une bouteille de bourbon Four roses , et après en avoir avalé une goulée, la passa à la jeune fille. Elle ne buvait pas d’alcool, mais pas question de se dégonfler. Une boule de feu tomba dans son estomac. Était-ce l’herbe qui la rendait parano, ou ses trois hôtes la regardaient-ils bizarrement ?
Alors que Camilla se penchait pour attraper la bouteille, Amélie aperçut une marque sur son cou : comme deux trous noirs qui perçaient sa peau. Ils parlaient de musique, de mystères ténébreux. Sous l’effet conjugué de l’alcool et du cannabis, elle n’écoutait plus trop ce qui se disait, elle se sentait comme dans de l’ouate. Légère…
Elle réalisa quand même qu’ils s’étaient rapprochés d’elle quand un bras de Chris passa autour de ses épaules. Camilla se tenait serrée de l’autre côté, Jess juste en face d’elle, à quelques centimètres.
— Ça va ? Tu te sens bien ?
— Moui… Juste un peu cassée…
Chris déposa un baiser sur son épaule. Cela la ramena à la réalité.
— Eh ! Du calme !
— Allons, susurra-t-il. Tu as bien compris qui nous étions… Des enfants de la nuit… Tu le savais en venant ici…
Ses baisers devenaient mordillements.
Camilla avait saisi doucement un bras d’Amélie et y promenait sa bouche sur la face intérieure.
— Doucement, Chris, elle est si mignonne… Sa peau sent si bon… Tu perçois l’odeur de son sang ? Riche, délicat...
L’adolescente protesta mollement :
— Mais c’est quoi ce cirque ?
Jess lui sourit, et elle aperçut ses canines, particulièrement développées. Il approcha sa tête.
— Laisse-toi faire, petite. Tu vas connaître une expérience unique… L’extase noire, la béatitude du sang offert… Viens avec nous, rejoins le royaume des ténèbres…
La bouche de Chris à la base de son cou, et celle de Camilla à la saignée de son poignet devenaient brûlantes comme si deux pointes s’enfonçaient à chaque endroit. Jess posa ses dents sur l’autre épaule. Ils l’enlaçaient tous les trois à la fois. Deux mains (à qui appartenaient-elles ?) s’étaient posées sur ses seins et commençaient à les empoigner franchement. C’en était trop.
— Cette fois, ça ne m’amuse plus du tout ! s’écria-t-elle.
D’un brusque mouvement du buste, elle se dégagea, et avant que personne n’ait pu réagir, ses dents se refermèrent sur la gorge de Chris, la déchirant d’un coup. Le flot de sang l’inonda des lèvres à l’abdomen. Camilla, frappée au visage par le jet sanglant, hurla et voulut s’enfuir, mais dans la panique, elle se retrouva à quatre pattes. Amélie lui sauta sur le dos et lui tira violemment la tête en arrière. Il y eut un craquement sinistre, et la jeune femme retomba, inerte. Amélie bondit sur ses pieds , poussant un feulement de chat en colère. Face à elle, Jess était paralysé par la terreur. Dans la bousculade, il avait perdu ses canines factices. Sa pâleur, due au manque de soleil, mais sans doute aussi à du fond de teint, était totale.
— Je… Non ! bafouilla-t-il.
— Alors ? dit Amélie. Tu ne veux pas connaître l’extase noire, la béatitude du sang offert ?
Elle saisit les pans de son manteau et lui enfonça ses crocs dans la jugulaire. Elle le vida presque entièrement, sans chercher à lui donner du plaisir. Il lui avait plu d’emblée, et puis il l’avait déçue… Tant pis pour lui ! Elle laissa tomber le corps exsangue et alla examiner la marque dans le cou de Camilla. Un tatouage très réaliste ! Elle se sentait nauséeuse, gavée de sang et d’alcool.
— Et dire que ces tarés buvaient du sang par plaisir ! Moi qui regrette le temps où je me nourrissais de hamburgers et de pizzas…
En sortant, elle laissa tomber plusieurs bougies sur les coussins. Dommage pour les peintures de Camilla, mais de toute façon, un jour, le propriétaire aurait fait repeindre les murs ! Finalement, se dit-elle, pendant que le pavillon s’embrasait derrière elle, Maison-Rouge n’est pas si intéressant que ça !
*
— Ah, te voilà ! s’exclama sa mère. Et dans quel état ! Je vois que tu as mangé dehors !
Elle souleva une couverture. Sur le canapé, un homme dans la quarantaine gémissait faiblement.
— Je l’avais gardé en vie pour toi ! Tous les soirs, j’écume les bars de célibataires pour te ramener des proies saines et toi, tu vas boire je ne sais quel sang, au risque d’attraper des maladies !
— Maman, on est des vampires. On peut plus attraper de maladies !
— Oh, ça ! C’est pas prouvé !
Elle se radoucit.
— Tu crois pas que c’est idiot de se disputer comme on l’a encore fait ?
— Oui, dit Amélie. Mais ce que tu oublies, c’est que quand nous sommes devenues des vampires, j’avais seize ans. Mais ça fait plus de trente ans ! Je ne suis plus une enfant !
— C’est vrai, mais comme nous avons gardé le même aspect, j’ai tendance à l’oublier… Le jour va bientôt se lever, tu devrais prendre une douche avant d’aller te coucher.
Avant de se diriger vers la salle de bains, Amélie se tourna vers sa mère :
— Si tu en as marre des bars de célibataires, tu pourrais essayer les boîtes lesbiennes…
— Bonne idée, ça nous changera de nourriture !
Elles se mirent à rire toutes les deux.
† † † † † †
TU MOURRAS AVEC DÉLICES
Cette nouvelle a été écrite sur commande pour figurer au sommaire du tome 2 de L'Almanach des vampires , aux éditions Rivière Blanche. Dans la tradition de la série des "Compagnons de l'Ombre" , il s'agissait de reprendre un personnage vampirique de la littérature ou du cinéma, et d'en tirer une histoire originale.
Parmi la multitude de vampires à disposition dans la littérature, c'est sur Carmilla que le choix de l'auteur s'est arrêté. Ce roman de l'Irlandais Sheridan Le Fanu a sans doute été à l'origine de l'image moderne du vampire, en lui insufflant une dimension éminemment érotique et transgressive (en pleine époque victorienne, Le Fanu n'hésite pas à mettre en scène un rapport de séduction définitivement homosexuel entre ses personnages).
Henri Bé offre ici une suite en hommage au texte qui a inspiré le Dracula de Bram Stoker.

* * *

« Et j’ai bien souvent tressailli, au cours d’une de mes rêveries, en croyant entendre le pas léger de Carmilla devant la porte du salon. »
Joseph Sheridan Le Fanu, Carmilla.


PROLOGUE


Il y a déjà plusieurs années, j’ai porté à votre connaissance le témoignage bien étrange d’une jeune femme, transmis par le docteur Hesselius. Ce récit, présenté par ce savant homme comme illustration de ses travaux sur divers états mal connus d’existences, fit grand bruit dans le public, tant scientifique que profane, et fut à l’origine de beaucoup d'ouvrages sur le même thème, des plus érudits aux plus fantaisistes. Ayant voulu contacter la personne qui le rédigea, j’appris qu’elle était morte. L’histoire semblait donc définitivement terminée, malgré quelques points restés obscurs.
Or, récemment, m’est parvenu, par des voies qu’il est sans intérêt de détailler ici, un autre écrit de la même jeune femme, postérieur à sa correspondance avec le docteur. Elle semble l’avoir composé peu avant sa disparition. La lecture de ces nouvelles pages donne à celles déjà bien connues, une continuation et un éclairage particulier, dont certains aspects peuvent être sinistres.
Les investigations auxquelles je me suis livré jusque là ne me portent pas à envisager l'hypothèse d'une supercherie, ou bien celle-ci serait alors très élaborée. Sans pouvoir en affirmer l’authenticité de manière définitive, mais en y croyant fortement, je vous livre ces lignes.
*
Lorsque je terminai le récit des faits éprouvants qui marquèrent ma vingtième année, je pensais qu’ils appartenaient au passé, même si je me doutais que le fait de les rapporter allait faire resurgir bien des terreurs. Les choses s’orientèrent d’une façon imprévue, et si je reprends la plume aujourd’hui, c’est poussée par le besoin, non pas de me justifier, mais d’épancher mon âme. Je ne veux pas quitter cette vie en gardant secrets les derniers événements : au vu des circonstances, je n’ai plus rien à cacher. Que ceux qui liront ces lignes le fassent en suspendant leur jugement et en accueillant avec compassion ce que j’ai à confier.
*
L’exécution de Carmilla, pour mon père et la domesticité, fut « la fin d’un cauchemar ». Carmilla, ma seule amie dans la solitude de notre château de Styrie, celle qui partagea ma vie pendant plusieurs mois, était en fait un être monstrueux, un vampire, et elle fut éliminée comme tel : transpercée d’un pieu, décapitée, son corps fut brûlé et ses cendres dispersées. Son affection passionnée me menait à la tombe. Par ses embrassades, elle se nourrissait de mon sang, et son amour visait à me faire partager bientôt sa condition de non-morte. Le vampire détruit, la vie se présentait à nouveau, et ne faisait que commencer, si l'on veut bien considérer mon jeune âge. En fait, je sais aujourd’hui qu’elle était déjà terminée pour moi. Une ombre s’étendait désormais sur mes joies et sur mes rêves. Moi qu’on disait belle et charmante, je ne me suis pas mariée, et je ne l’ai pas souhaité. Je fus invitée à des bals, sans jamais m’y rendre : je me souvenais que Carmilla, à demi-mots, m’avait révélé que c’était lors de son premier bal qu’elle avait reçu le baiser sanglant qui l'avait transformée en vampire. Aucun prétendant ne me fit donc danser dans ses bras. Et, surtout, je redoutais les mystères qui entourent l’état conjugal. Les troubles et les émois, le contact des corps, je les avais découverts avec Carmilla : je me trouvais alors plongée, à la fois coupable et ravie, dans un feu aussi doux que dévorant. « Tu mourras avec délices pour te fondre en ma vie » : tels étaient ses mots, et je ne saurais en trouver de meilleurs pour définir l’union amoureuse, même en comprenant exactement aujourd’hui ce qu’ils signifiaient pour elle. Comment pouvais-je envisager de vivre cette symbiose quasi mystique avec quelqu’un d’autre ? D’autant que dans le mariage, la passion passe bien après les questions de mise en commun de noms et d’intérêts. Les exemples autour de moi m’ont même appris qu’elle en est le plus souvent absente. L’alliance légale ne pouvait me satisfaire, et je doutais qu’un humain ordinaire pût me faire revivre les mêmes plaisirs que cette créature si horrible, et si adorable, Carmilla (ou Millarca), comtesse de Karnstein !
*
Mon éducation terminée, Mlle Delafontaine, ma préceptrice, quitta le château, et je sais que ce fut sans regret, après qu’elle eut été si proche de moi au cours de l’épisode déjà raconté. Mon père, hélas, mourut quelques années plus tard. Mme Perrodon, ma nourrice, ma mère de substitution, resta avec moi, mais elle prenait de l’âge. Affectée elle aussi, elle ne me manifestait plus sa tendresse comme auparavant. Les quelques amies que j'avais autrefois vivaient dans des domaines éloignés, avec des familles à charge, une vie mondaine, oublieuses d’une célibataire à l’âme enténébrée. Je demeurais seule, ne recevant que les visites de politesse de quelques hommes d’Église. La journée, quand je parcourais les corridors vides, et plus encore la nuit, dans mon lit, l’air s’imprégnait d’un parfum d’épouvante qui me faisait craindre le coin du couloir resté dans l’ombre, ou ce que pouvaient dissimuler les rideaux de ma chambre. Mon quotidien ne ressemblait plus à la vie, et je ne jouissais pas pour autant de la paix de la mort.
Mme Perrodon, toujours soucieuse de mon humeur malgré son éloignement apparent, me parla un jour d’une jeune fille, qui devait avoir dix-huit ans, établie depuis peu dans la région avec son père, militaire comme l’était le mien, et comme moi trop tôt privée de sa mère.
— Elle ferait une excellente demoiselle de compagnie. Elle est gentille et bien éduquée, et vous n’êtes pas encore si vieille pour n’avoir rien à partager avec elle. Voilà qui vous changera de vos vieux livres. Des livres… si vous ne les teniez pas de votre père !… Des traités sur les morts qui mâchent leurs linceuls, sur les goules et les loups-garous ! Ceci vous fait ruminer de bien noirs souvenirs ! Quittez vos songes funèbres, mademoiselle ! Il vous faut vivre !
*
Et, en effet, la vie revint au château en la personne d’Helmina. Dès le premier jour, en la voyant avancer vers le perron où je me tenais, je me reconnus telle que j’étais, une dizaine d’années auparavant : comme moi, elle avait des yeux bleus et des cheveux dorés qui encadraient un bien joli visage. J’admirais surtout la démarche légère de celle que la vie n’a pas blessée, son sourire aussi franc qu’innocent. Quand elle se présenta d’une voix douce, je saisis ses mains pour arrêter sa révérence :
— Allons, lui dis-je en riant, redressez-vous, et ne me donnez pas du « Mademoiselle », je suis Laura. Vous n’êtes pas une servante, voyons, nous allons être amies !
Dans mon existence engagée depuis bien longtemps dans un lugubre tunnel, Helmina fit entrer le soleil. De famille noble, mais de petite fortune, elle alliait l’éducation à la modestie et possédait une joie de vivre qu’elle savait communiquer. Avec Mme Perrodon, nous recommencions toutes les trois des promenades, comme à l’époque de mon père, dans les sous-bois environnants. Helmina nous faisait alors profiter de ses grandes connaissances sur les plantes et les insectes.
Un jour, nous revenions d’un pique-nique enchanteur au bord d’un lac, dans la voiture conduite par notre cocher, Johann. C'était le début du mois de septembre, et le temps était radieux.
— Si la nature est charmante au printemps, avec ses fleurs, me disait-elle, c’est l’été qu’elle porte ses fruits. Il en est de même des femmes. Vous êtes si jolie, Laura, que malgré ces années de claustration, votre éclat n’a pas terni. Il vous faut sortir pour trouver un galant !
— Je n’ai pas besoin d’un galant, répondis-je, ta compagnie me suffit et, de plus, l’automne arrive.
Je cessai alors de parler car j'avais reconnu la route que nous suivions. Elle passait près des ruines du château de Karnstein. Là où, dix ans plus tôt, les autorités judiciaires et ecclésiastiques avaient procédé, dans la chapelle, à l’exécution de Carmilla. On n’entendit bientôt plus que le grincement des roues et le trot des chevaux, jusqu’à ce qu’Helmina rompe le silence :
— Vous avez vu cette femme, qui se tient là-bas et regarde dans notre direction ? Une statue ne serait pas plus immobile qu’elle !
Je ne voyais personne. Les souvenirs liés à ce lieu me mettaient mal à l’aise, et je m’irritai envers Helmina, chose qui arrivait rarement :
— Quelle dame ? Tu as la berlue, ma pauvre fille ! Ce devait être une vraie statue, oui ! La statue d’une vierge ou d’une sainte…
— Non, je vous assure… Le vent agitait ses cheveux. Je ne l’ai vue qu’à contre-jour, mais elle était là ! Elle m’a fait une drôle d’impression…
Je me renfrognai. Toutefois, il était impossible de rester longtemps fâchée avec Helmina, si belle et d’agréable compagnie. Dès que nous nous fûmes éloignées des ruines, je ne pensai plus à cette chapelle, ni au tombeau caché, profané par un magistrat impérial. Nous riions de nouveau toutes les deux, et le soleil rasant du soir embrasait sa chevelure dorée.
La nuit suivante, je rêvai de Carmilla.
Elle hantait souvent mes songes, mais toujours avec l’expression démoniaque qu’elle affichait la dernière fois que je l’avais vue, quand elle avait désarmé sans difficulté un vieux soldat armé d’une hache. Pourtant, cette fois-ci, ce fut bien différent : je revivais nos moments de tendresse, lorsqu’elle couvrait mon visage de baisers, qu’elle m’appelait son petit cœur et sa chérie. Au fond de mon sommeil, je sentais ses lèvres douces sur mes joues, ses lourdes boucles brunes dans mon cou, je humais leur parfum délicat. Rien d’autre n’était arrivé, que notre amitié ardente et éternelle.
Je m’éveillai, troublée par ces visions et meurtrie d’être confrontée à nouveau au souvenir bien cruel de ce qui avait suivi notre attachement. Il ne m’en restait pas moins le plaisir coupable d’avoir, le temps d’un rêve, retrouvé ces sensations délicieuses. Ce matin-là, en dégustant mon thé, je me sentais inexplicablement légère, comme réconciliée avec toute une part de ma vie. Carmilla m’avait sincèrement aimée. Elle n’était pas responsable de l’aspect mortel de son amour, conséquence de sa nature de vampire. Par passion, elle souhaitait nous unir dans cette même nature, au-delà de la tombe. Un instant, je tentai d’imaginer la vie de ces créatures.

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