Déposer Carole
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Description

Elles m’ont élevé comme ça, avec les fantômes et les esprits qui flottaient dans les effluves de cigarette, d’encens et de café instant. Il y avait même une boule de cristal – une vraie – qui a fini par ramasser la poussière dans l’armoire à côté du kit de spirographe. On la sortait de temps en temps ma mère et moi, quand il n’y avait personne autour. Après avoir fermé les rideaux et allumé des chandelles, on rôdait le dos vouté à se faire peur d’un bout à l’autre de la maison avec des cuillères en bois pour se lancer des mauvais sorts.
Carole, c’est sa mère. Ou plutôt une de ses mères. Il a été élevé par deux hippies et demie dans une maison où les plus drôles des moineaux venaient se faire réaligner les chakras dans l’axe d’un univers que personne n’arrivait à comprendre. Par une note enfouie dans un pot de mayonnaise Hellmann’s, Carole le poussera hors du nid, le précipitant dans un voyage qui sent le poulet, le yak, la cigarette contrefaite et le beurre de pinottes.
J’avais vidé mon verre en une très grande gorgée, sous l’effet de quoi mon corps avait frissonné, comme pour protester. Curieux et les idées rondes, j’étais rentré pour aller voir le prix des billets. Air China, China Airlines, Asia Air, Jade Asiana Airways. Ça m’avait calmé de lire les noms des compagnies aériennes orientales. Séduit, j’avais cédé devant l’exotisme asiatique et je m’étais laissé prendre les pieds dans les cybermailles de l’internet, pour voir, juste pour voir de quoi il retourne quand on se permet de rêver à un voyage au pays du Tiger Balm.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 11 octobre 2017
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764434543
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,065€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Projet dirigé par Marie-Noëlle Gagnon, éditrice
Conception originale de la grille graphique : acapelladesign.com
Conception graphique : Anouk Noël et Claudia Mc Arthur
Mise en pages : Andréa Joseph [pagexpress@videotron.ca]
Révision linguistique : Élyse-Andrée Héroux
Conversion en ePub : Nicolas Ménard
Québec Amérique 7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010
Nous reconnaissons l'aide financière du gouvernement du Canada par l'entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d'édition.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L'an dernier, le Conseil a investi 157 millions de dollars pour mettre de l'art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d'impôt pour l'édition de livres – Gestion SODEC.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Drouin, Pierre Déposer Carole (Littérature d’Amérique)
ISBN 978-2-7644-3452-9 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-3453-6 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3454-3 (ePub)
I. Titre. II. Collection : Collection Littérature d’Amérique (Éditions Québec Amérique).
PS8607.R674D46 2017 C843’.6 C2017-941343-0 PS9607.R674D46 2017
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2017
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2017
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés
© Éditions Québec Amérique inc., 2017.
quebec-amerique.com



L’habitude de n’être que soi-même finit par nous priver totalement du reste du monde, de tous les autres ; « je », c’est la fin des possibilités… Je me mets à exister enfin hors de moi, dans un monde si entièrement dépourvu de ce caractère familier qui vous rend à vous-même, vous renvoie à vos petits foyers d’infection…
Romain Gary, Les trésors de la mer Rouge


Dans la gare débordante, le mobilier était saturé. Du monde partout. Une masse vivante, ondulante, dont le fourmillement engourdi dérangeait le doux coma de la nuit. À intervalle régulier, des trains s’ébranlaient et laissaient derrière eux le quai tout en retenant poliment leurs sifflets. À chaque départ, la foule élaguée se renouvelait, s’alimentant à une source intarissable qui emplissait aussitôt chacun des espaces fraîchement libérés.
Puisque les rares bancs étaient déjà ensevelis sous des empilements de voyageurs endormis, mes yeux épuisés s’étaient résignés à chercher par terre un bout de sol inoccupé où me poser, un simple mètre carré un peu à l’écart qui me permettrait de faire la sieste sans courir le risque de me faire piétiner. Par nécessité, je ne voyais plus ni la poussière ni les déchets, et j’arrivais presque à oublier les constellations de crachats teintés de bétel qui paraissaient intégrés depuis toujours à la texture du vieux décor. Dehors, la lumière diffuse des lampadaires était douce, filtrant à travers une lourde brume qui semblait installée en permanence. L’ambiance molle et surchargée jouait sur ma fatigue, décalant le réel pourtant si dense et si concret, lui attribuant un petit quelque chose d’onirique qui feutrait mes pas. Mais qu’est-ce que je foutais là ?
D’une autorité militaire, un haut-parleur crachota quelques informations, et dans une lente chorégraphie, de petits groupes de voyageurs dispersés se levèrent et glissèrent silencieusement hors de la scène. Parmi les lots laissés vacants, je trouvai alors mon nid ; un coin un peu à l’étroit, coincé entre une famille élargie et un amas de ballots jetés au hasard. Une fois les nouveaux arrivants installés, les bruits s’estompèrent et une nouvelle attente commença. Partout autour, des gens chuchotaient, d’autres ronflaient, rêvassaient, pendant que les mieux établis languissaient, indolents, à regarder filer la douce lenteur de la nuit. Derrière les murs de la gare, une locomotive ronronnait ; un train glissait sur les rails, discret, se dérobant tel un serpent qui vient de voler un œuf.
Je cherchais des repères, jetant un coup d’œil à la ronde, tentant de retrouver cette sensation de confort que nous inspire le familier. Impossible. Partout mes yeux s’enfargeaient. Dans chaque détail, dans chaque manière d’être ou façon de faire je percevais le gouffre qui séparait le monde d’où j’arrivais de celui où je venais de débarquer. Toutes les règles, tous les codes que j’avais mis une existence à m’expliquer ne m’étaient plus d’aucune utilité et auraient même pu, si ça se trouve, en venir à me nuire. Je devais désormais manœuvrer dans une surcharge de nouveautés que je n’avais ni le désir ni le temps d’apprivoiser.
Tout près de moi, trop près à vrai dire, un spectacle m’hypnotisait. D’ordinaire il m’aurait paru brutal, mais dans ce lieu au caractère singulier, il prenait un air anodin : savamment ligotées, pendouillant par bouquets sur le flanc d’un tas de bagages, des poules fluettes enduraient la pause dans une immobilité neurasthénique que de légers mouvements de tête brisaient par moments, interrompant chaque fois mes rêveries balbutiantes. L’esprit vagabond et le regard engourdi, je plongeai dans la fresque, envoûté : cadrant serré sur la gerbe de plumes affalée, j’étais téléporté dans une nature morte d’un siècle passé. Ça me faisait penser à ces vieilles peintures sombres et opulentes qui présentent comme des trophées des festins d’une froideur un peu morbide, sertis de homards, de faisans et de lièvres évidés reposant mollement dans des flux de vivres se déversant par la gueule béante de cornes d’abondance. Dans la gare, l’immobilité des poulets embouquetés donnait l’impression qu’ils posaient eux aussi, nerveux et tendus, attendant les ordres d’un peintre capricieux qui les aurait oubliés là.
Il y avait autrefois chez ma mère un vieux calendrier rempli de reproductions du genre qui avait pour titre : Famous Dutch Painters . C’était un nom qui sonnait vraiment bien, surtout que mes jeunes oreilles francophones n’y entendaient qu’une référence à de célèbres panthères venues de loin. L’absence de félins dans les images m’intriguait, me décevait un peu chaque fois, mais j’étais persuadé qu’à force de persévérance je réussirais un jour à percer le mystère et à deviner le reflet d’un regard prédateur caché dans les feuillages. De toute façon, j’aimais mieux les tigres, même si les panthères c’était bien aussi.
Ma mère gardait toujours son calendrier à portée de main, parce que les images étaient très belles mais aussi parce qu’elle aimait bien, lorsqu’elle était un peu pompette, jouer à la galeriste devant ses amis et présenter les œuvres en nommant les artistes avec un accent inventé : Willem Kaaalf, Jaaan Davidszooon, Pieter Claaaesz. Plutôt pince-sans-rire, elle était très blagueuse, et plus charmante encore, avec ce qu’il faut d’espièglerie et de génie pour vous donner l’impression que vous étiez toujours avec elle dans le coup, même dans les situations ambiguës truffées de doubles sens. Elle était de cette catégorie de gens qui sont capables de vous embarquer dans leurs folies et qu’on a envie de suivre sans réfléchir. Elle avait cette légèreté qui mettait à l’aise autant les plus timides que les plus récalcitrants ; elle savait comprendre, doser, comme une dompteuse de cirque, capable de gérer le potentiel de la souris aussi bien que la superbe du lion.
Subtilement, c’est cet agencement d’affabilité et de perspicacité chez ma mère qui donnait le ton dans cette maison de fous où j’ai eu la chance de voir le jour. C’était un lieu singulier. On y avait la joyeuse manie de recevoir, en permanence, et tout aussi généreusement qu’ouvertement. C’était un rituel quasi quotidien, et parfois, quand les cases du calendrier s’alignaient avec les astres, ces rendez-vous se succédaient en s’enfilant des tours d’horloge l’un derrière l’autre, et les lieux prenaient alors les airs d’un moulin carnavalesque.
Même si j’ai longtemps été trop jeune pour vraiment le comprendre, je pouvais quand même ressentir qu’il y avait chez nous un petit quelque chose de spécial, une atmosphère particulière vers laquelle les gens étaient profondément attirés ; ça se voyait dans les regards qui s’illuminaient aussitôt que le seuil de la porte était franchi. On éprouvait chez nous, semble-t-il, un certain dédouanement, un relâchement qui imprégnait les visiteurs d’un abandon et d’une ouverture qui ne se manifestaient visiblement pas dans leurs quotidiens périphériques. Assez tôt, j’ai aussi remarqué que nous n’étions nous-mêmes que très rarement invités. C’était bien arrivé quelques fois – par souci d’équité, j’imagine, parce qu’à un moment donné ça fait –, mais les soirées finissaient quand même par se terminer chez nous ; elles en arrivaient toujours à se transvaser en douce au cours de la veillée, pour toutes sortes de raisons souvent un peu bidon : il manquait de chaises, on avait envie d’écouter tel disque, de boire tel drink, de faire un feu, ou pour n’importe quelle autre excuse qui permettait d’enclencher le déplacement sans manque de savoir-vivre. Et lorsque le mouvement s’était fait, qu’on était enfin revenus, tout semblait rentrer dans l’ordre ; les souffles se relâchaient et on se sentait mieux, comme quand on rentre à la maison après avoir rendu visite à un vieil oncle un peu coincé.
J’aimais bien écouter ma mère et ses amis réinventer le monde après avoir pris la peine de bien le disloquer. J’avais cette impression qu’ils en réglaient réellement la marche, que d’une certaine façon, ils en avaient le contrôle et que leur parole faisait autorité. Ils étaient des adultes après tout, avec tout l’empire que ça suppose, alors je ne voyais dans leurs fabulations que du sérieux, et je prenais des notes.
Ils récidivaient sans arrêt, de semaine en semaine, à tout refaire encore et encore, au cours de longues et bruyantes soirées, à se répéter des histoires que je commençais à connaître par cœur. Ils s’amusaient à repenser le passé et à le redécouper, toujours tout de travers évidemment, flanquant pêle-mêle les époques, les gens et leurs idées sur des lignes du temps raboutées à la va-vite, recommençant jour après jour parce que les questions sans réponse ont toujours été celles qui font le plus jaser. Et c’est comme ça, sous prétexte d’essayer de tirer un certain sens des grands mystères universels, pour préparer peut-être un futur que personne ne prenait vraiment au sérieux de toute façon, qu’on venait boire et fumer chez nous, rituellement, avec la certitude qu’on s’y perdrait sûrement un peu, mais qu’on y trouverait aussi une généreuse dose d’humanité.


Accrochés aux colonnes du vaste hall de la gare, de puissants haut-parleurs crépitaient furieusement toutes les quinze minutes, écorchant le mou de la nuit, empêchant les rêves de prendre racine et laissant planer sur le calme ambiant le sentiment confus d’une urgence grésillante. Chaque fois, la même voix drue et nasillarde faisait sursauter les poulets et se braquer ma quiétude, beuglant des messages racontant je ne sais quoi à l’intention des voyageurs somnolents qui, à l’unanimité, semblaient s’en balancer.
À la suite de l’une de ces décharges acoustiques, ayant laissé aux poulets suffisamment de temps pour regagner un calme précaire, mon esprit s’était remis à glisser : les boules de plumes s’extirpaient des natures mortes hollandaises, un peu zombies, pour aller de par le vaste monde répandre dans une machination diabolique la grippe aviaire, le SRAS, l’Ebola ou le H1N1. Soudain, voyant des microbes partout, je ne pensai qu’à interrompre mes fonctions respiratoires, plaquant les manches de ma veste sur mon nez pour au moins filtrer un peu l’air qui y entrait, tentant de me convaincre que c’était mieux que rien, mais sachant tout de même que c’était parfaitement ridicule.
Aussitôt je m’arrêtai pour me ressaisir, parce que sinon on ne s’en sort pas, on se met à avoir des palpitations, des chaleurs, et c’est la crise de panique, avec les gens tout autour qui nous regardent suspicieusement. C’est une pente sur laquelle il faut à tout prix éviter de glisser, à cet endroit en particulier, assis par terre dans une gare chinoise qui pouvait prendre, selon le point de vue, des airs de basse-cour ou bien de camp de réfugiés.
Je connais plein de petits trucs pour me calmer, je regorge de ressources lorsqu’il s’agit de reprendre le contrôle de mes nerfs aux tendances vacillantes, et c’est exactement ce que je me remémorai à cet instant précis : que je regorge de ressources pour me calmer. C’est une question de confiance.
Doucement, en respirant profondément, je réussis à apaiser le petit élan hypocondriaque sur lequel s’était lancé mon rythme cardiaque. Pour m’agripper au réel, je fixai l’énorme horloge de la gare dont la trotteuse, régulière et rassurante, glissait avec fluidité en survolant les encoches des secondes. Je suivais le compte en tapotant de l’index soixante fois par minute, continuant les yeux fermés pour encore quelques mesures, et le calme revenait chaque fois. Le temps, la seule chose qui m’était familière dans cet univers parallèle où j’avais encore quelques heures à attendre. En somme, j’étais prisonnier de la seule chose à laquelle je pouvais m’accrocher ; j’aurais peut-être dû me trouver une correspondance pour Stockholm…
La raison pour laquelle j’attendais tenait du malentendu. J’avais cru comprendre la veille que pour acheter un billet pour le train du soir, il fallait se présenter au guichet le matin même, à la première heure et un peu plus tôt si possible ; que les billets se vendaient au jour le jour, point final. Comme si l’administration de la gare, lieu archétypal de la synchronisation et du minutage des choses qui vont et qui viennent, n’était pas capable de se projeter au-delà des quelques heures contenues dans une journée. Et comme pour les bons spectacles dont les billets s’évaporent à une vitesse qui inspire le doute en faisant la fortune des revendeurs, il valait mieux être présent à l’ouverture des guichets, l’âme guerrière et prêt à se battre.
Le premier jour, étant arrivé tard en après-midi, j’étais parti me promener avec l’idée que j’avais du temps à tuer. J’en avais profité pour visiter la ville en attendant le jour suivant, sans même penser à remettre en question l’étrangeté de la situation. C’était comme ça et il fallait faire avec.
À l’heure où les gens mangent, je m’étais arrêté dans un boui-boui un peu crasseux, attiré par la lumière aveuglante des néons blancs comme un papillon de nuit abruti par ses instincts. La soupe aux nouilles très épicée qui m’attendait, bien grasse et savoureuse, m’avait laissé, en plus d’un ventre rond, des lèvres humides et légèrement piquantes.
Sur une étagère, au milieu de la pièce presque nue, était disposé un assortiment dépareillé de bouteilles et de pots, remplis de liquides tous plus ou moins jaunâtres dans lesquels macéraient ici des serpents de toutes tailles, là le bout d’une patte griffue qui avait vraisemblablement un jour été rattachée à un tigre malchanceux, et aussi des nuées d’hippocampes tout entortillés et de minuscules bébés souris, tout blancs, qui semblaient dormir confortablement encastrés les uns dans les autres au fond d’une cruche en verre épais. Le sympathique tenancier, avec qui j’avais gesticulé pendant tout le repas, à caricaturer nos différences culturelles à l’aide de mimiques cryptiques et d’énoncés ambigus, avait fini par sortir sa meilleure bouteille de derrière le comptoir. Il avait en tête l’idée de me convaincre de trinquer avec lui, histoire de fraterniser et de sceller notre nouvelle amitié à petits coups de jus de serpent.
Devant ma réticence polie, il avait gonflé le torse et simulé de gros biceps en pinçant les manches de sa chemise pour me faire comprendre que l’élixir m’apporterait force et vigueur, et devant l’irréfutabilité de son argument il avait, en riant bruyamment, empli deux verres qui me semblaient beaucoup trop grands. Gan bei ! L’extrait était puissant, décapant et, faute de me revigorer, ça avait eu le mérite de nous rapprocher.
À la fin d’une soirée passée à me faire gaver de spécialités locales et de potions exotiques, mon nouvel ami m’avait raccompagné jusqu’à la gare après avoir fermé son restaurant. Pendant qu’on marchait, de biais un peu, il avait insisté pour tirer lui-même ma valise, dégageant ma main de la poignée sans s’arrêter de parler. Il jasait pour nous deux, sans me regarder, de Dieu sait quoi, avec entrain et passion. À l’occasion, il s’arrêtait devant un arbre décoré ou près d’une statue de Mao pour, j’imagine, m’expliquer les secrets historiques de sa ville ou disserter sur le pourquoi de la gloire du Grand Timonier, tout ça dans un mandarin vibrant et fièrement mitraillé. Je riais lorsqu’il riait, répétant vaguement les mots qui me semblaient importants, pour participer, pour mettre l’accent sur des bribes, comme si notre conversation était réelle. Je ne comprenais pas trop pourquoi il était là, comme à me suivre sans raison ; ça me paraissait louche. Mais tranquillement, à marcher nonchalamment les mains dans les poches, un soir d’automne dans une ville inconnue à jaser de rien avec un ami indéchiffrable, j’avais fini par apprécier, par laisser tout ça couler sans trop chercher à l’interpréter.
Arrivés à la gare, ajustant le ton sur une fréquence un peu plus solennelle, il m’avait débité je ne sais encore quoi et on s’était quittés : il m’avait lancé un grand bye ! bien tonnant, avec son accent à couper au couteau qui résonnait même dans ce monosyllabe internationalisé. En retour, je lui avais servi un petit ciao ! à l’italienne, réflexe de mon cerveau qui cafouillait, pigeant au hasard dans son registre de langues étrangères. Puis, mon nouvel ami s’en était allé, traînant ses gougounes usées sur la même cadence qui avait réglé notre pas jusque là.
Je l’avais regardé rembobiner son chemin jusqu’à ce qu’il disparaisse parmi les passants, s’en retournant à ses marinades de vipères qui m’avaient laissé la tête avec les idées en porte-à-faux. Dans la nuit sombre, encore un peu gris, devant le gigantesque édifice de béton qui saturait de tous côtés mon champ de vision, j’avais été pris de vertige. Debout sur la première marche des escaliers qui menaient à la gare, la tête en l’air à chercher des points de fuite et à filer des lignes d’horizon, m’émerveillant des choses trop grandes qui incarnent la démesure, j’avais perdu l’équilibre une demi-seconde et j’avais dû m’y ressayer à deux fois pour reprendre mon élan. À mon échelle, devant cette gare dont l’immensité couvait des trains, l’excès de grandeur m’étourdissait. L’outrancier, comme souvent, me forçait à regarder par terre pour pouvoir avancer sans que me tourne la tête.
Cette façon d’étouffer l’entendement m’était familière. Souvent, lors des soirées de grandes fêtes qui se donnaient chez ma mère, lorsque dans les brumes tardives de ces dérapages répétitifs les opinions s’embuaient et que le cours des délibérations se disloquait, les discussions finissaient par aboutir à cette même conclusion : il y avait de toute façon ce quelque chose de plus grand que tout, ce quelque chose de mystérieux qui saurait tout expliquer, et pour le commun des mortels, pour nous les vulgaires tout-petits qui manquions de perspective, tout ça, le monde, l’univers, ça ne pouvait naturellement que nous paraître trop ! C’était l’expression par laquelle on consentait à tout laisser passer : c’est trop ! D’une manière ou d’une autre, tout ça, c’était trop pour nous, trop fou pour qu’on puisse le comprendre ! Ça venait automatiquement, comme un mécanisme d’asservissement qui, en excusant toutes les incohérences, en autorisant toutes les exagérations, noyait le courage et finissait par tout tuer.
Rapidement après avoir été lancée dans cette direction, après que l’on eut adhéré au concept d’une Toute-Puissance qui permettait que tout baigne dans une folle et mystérieuse démesure, la discussion, pourtant ouverte sur l’infini, se tarissait jusqu’à s’éteindre, et dans les esprits déjà en perte de vitesse, les idées allaient s’écraser d’elles-mêmes, mollasses, comme des oiseaux échoués dans l’épais goudron d’une marée noire.
Parce que devant ce fol inconnu, devant la vie, il y avait une tendance naturelle à chercher du réconfort sur les sentiers battus du grand Barbu, puisqu’il était dit que ses dogmes charitables pouvaient nous aider, nous, pauvres pécheurs, à tirer l’affaire au clair. C’est là que tout s’immobilisait, parce qu’une fois cette porte ouverte, tout est dit, et il ne reste plus rien à expliquer. On se résigne et on s’endort.
Il me fascinait, ce divin qui pouvait comme ça tirer les rideaux, fermer d’un claquement de doigts les chemins de l’imagination, si puissant que depuis que le monde existe on acceptait de vivre dans son ombre, ignorants, serviles et un peu cons, l’identité forgée par les intentions mystérieusement irréprochables qui lui ont depuis toujours été attribuées.
C’est dans ces moments que, subtilement, je ressortais le calendrier. Ennuyé par les conversations aux sujets maintenant édentés, je le prenais là où il avait été laissé pour le feuilleter distraitement. Le mouvement de mes mains finissait par attirer les regards et par briser l’hypnose collective, dégelant les esprits et faisant aussitôt renaître l’envie de commenter : « Ah ! oui, celle-là est belle ! R’viens un peu à l’autre d’avant, voir, as-tu vu ça les couleurs, chose ! » Et ça s’émerveillait chaque fois parce que « Heille ! c’était toute faite au pinceau ça là ! Ça s’peut presque pas, on dirait quasiment des photos ! »
Calmement je tournais les pages, avec un air innocent bien maîtrisé, jusqu’à ce qu’on morde à l’hameçon et que les délibérations soient relancées. Il y avait toujours quelqu’un avec en réserve une de ces bonnes vieilles histoires de complot dont le vin arrondissait commodément les coins ; un récit campé dans une époque mal définie, dans un pays dont on ne se souvenait jamais très bien du nom, et dont les généreux protagonistes – pourquoi pas ces fameux Hollandais – avaient sûrement dissimulé des codes secrets un peu partout dans les œuvres d’art de leur siècle lointain. Alors quand ça repartait, ça se mettait la plupart du temps à s’exciter sur les trucages des photos d’Apollo, à délirer sur l’assassinat de Kennedy, sur le fricotage des communistes, sur les Illuminatis et toutes ces histoires de franc-maçonnerie, aussi opaques que fascinantes, et que chacun interprétait à sa façon. Et puisque personne n’en savait ni n’en comprenait rien pour sûr anyway, ça prenait des libertés et la conversation s’emballait. Ma mère, regard en coin, souriait, pour moi.
L’air de rien, je suivais attentivement le nouveau réchauffement des échanges, et sans vraiment en comprendre le fond, j’en saisissais l’essence et apprenais en même temps à reconnaître les traits de caractère des lurons qui composaient cette étrange bande d’ébouriffés. C’était prenant. Assistant au spectacle, j’en attrapais les volées et les éclats, manipulant à titre de technicien en documentation le calendrier où se trouvaient les œuvres reproduites dans lesquelles on tentait d’identifier à la fois les mystères et leurs clés ; mais trouver les panthères, ça, jamais, à ma grande déception.
Toutes embrouillées, ces grandes finales théâtralement ésotériques représentaient pour moi la meilleure partie de ces soirées. Vacillant quelque peu, la vie reprenait, et moi j’en profitais pour m’effacer en douce, allant observer la chute depuis l’obscurité de ma chambre, juste à côté, d’où je jouissais d’une vue d’ensemble pendant qu’on me croyait endormi. Quand la jasette repartait comme ça, règle générale l’élan pouvait tenir le coup pour une bonne heure supplémentaire, même si les mots se mâchaient et que les phrases se chevauchaient. La fin de la soirée ainsi annoncée, l’idée partagée était que ça finisse au moins sur une bonne note, alors si ça s’obstinait, c’était un peu moins, ça parlait un peu plus, sans pour autant écouter davantage.
Venait alors le moment où les silences s’allongeaient dangereusement ; assez longtemps pour que le fil en vienne à se perdre pour vrai. L’étape où les mots commençaient à s’accrocher, et qu’à chaque phrase tout se mêlait et que ça se demandait de quoi on s’épatait au juste, de qu’est-ce que c’est que j’disais, pis d’arrête donc, et de pourquoi que tu t’ostines encore, et ça essayait comme ça d’aller jusqu’au bout d’idées perdues d’avance, sans trop savoir si c’était la folie qui les emportait ou la lucidité qui les rattrapait. Alors, sans dire un mot de plus ça se levait, pour sortir ou pour aller se coucher, sur un divan ou sous la table, et moi j’écoutais jusqu’au dernier mouvement, totalement absorbé dans le bruit des gestes, à essayer de deviner qui s’allumait, tschick ! , une dernière cigarette, ou se débouchait, pschitt ! , une dernière bière que l’on retrouverait pleine au matin, oubliée sur la table du salon. Je reconnaissais qui riait comme ça à l’étouffée, ou qui pissait si bruyamment, par petits coups, pour ensuite sortir de la salle de bain en oubliant d’éteindre le ventilateur qui finissait toujours par m’endormir de son ronronnement sourd et régulier.
Au final, en transit vers le pays des rêves, ce que je ressentais qu’il y avait à retenir de cette éducation, c’était que le monde est fou, tout simplement, sans égard à l’angle d’approche et peu importe où l’on posait le regard ; il y avait cette impossibilité à se mettre d’accord avec soi-même sur le comment et le pourquoi de cette grande foire intersidérale. Mais c’était bien comme ça ; un monde étrangement beau et superbement fou, voilà l’essence de ce qui, d’instinct, roulait dans ma jeune tête endormie, participant à façonner les bases plus ou moins solides sur lesquelles allait s’échafauder la structure de mon identité encore toute chambranlante. Et à travers ces idées, ma mère aura réussi à me transmettre un peu de sa sagesse décousue, m’inculquant que c’est justement parce que le monde est abracadabrant qu’on a le devoir de l’explorer et de le fouiller, de le réinventer, de se faire une place dedans, sans trop attendre, parce qu’on ne pourrait pas être là pour autre chose. C’était sa façon de comprendre la vie, avec une sorte de fatalité positive provoquée par cette lucidité sélective qu’elle tenait en excès et qui lui permettait de voir venir sans lui dicter la marche à suivre. C’est comme ça que sans trop d’attentes elle arrivait à y trouver son compte, à fouiner, à vagabonder sans jamais vraiment rien prendre au sérieux. Sauf l’amour. Ça, c’était selon elle la seule chose qui comptait vraiment, avec la mort qui suivait tout près en seconde place, si c’était pas ex aequo, parce que, comme elle disait, « veux veux pas, sans la mort, l’amour, ça perd un peu de sa grandeur ».
Régulièrement, quand elle s’apercevait que j’étais attentif pendant leurs conversations de grands, elle faisait de petites pauses pour m’expliquer, pour s’assurer que je comprenne bien les nuances et les ambiguïtés lorsque c’était important, laissant les autres continuer en me disant un peu de biais et juste pour moi, comme des petits secrets, de retenir ci ou ça, ou à l’inverse, la voix encore plus basse, de ne pas écouter ces affaires-là parce que ça valait pas d’la chnoute. Je me suis plus tard souvent demandé s’il y avait des critères sur lesquels elle s’appuyait pour choisir les thèmes de ses capsules informatives, si elle avait un plan, une ligne directrice, ou bien si elle y allait au feeling.
C’était un mélange probablement, un feeling orienté, mettons. J’ai maintes fois senti que ses commentaires ne concordaient pas tout à fait avec ses inclinations et qu’elle tentait de planter en moi des germes d’idées un peu plus standardisées, de donner du poids à une vision du monde qui ne cadrait pas nécessairement avec les délires souvent véhiculés dans le repaire de moineaux où nous vivions. Elle semblait du moins vouloir que je sache qu’il existait aussi un autre monde, quelque chose d’un peu plus au goût du jour, comme pour tenter de m’aiguiller sur une route un peu mieux fréquentée. Ça donnait parfois l’impression qu’elle trouvait peut-être démodées ses propres idées, qu’elle voyait le monde avancer à grandes enjambées pendant qu’elle et ses amis faisaient du sur-place. Elle sentait peut-être qu’elle était passée de justesse dans les craques, qu’elle avait été chanceuse de bien tomber, dans la bonne vie, au bon moment et sur du bon monde, et que je serais peut-être moins fortuné qu’elle si je choisissais la même route. Je sais pas, c’est difficile à dire.


Tout en haut de l’escalier de la gare, je m’étais arrêté sous le porche pour reprendre mon souffle et contempler le mouvement de la ville. Un peu déboussolé et la tête encore débordante de jus de serpent, j’étais parti à la recherche d’une place dans cette mer de monde qui n’avait cessé de stagner, en quête de mon fameux mètre carré bien à moi. Puis j’avais attendu toute la nuit, me réveillant aux quinze minutes, jetant un œil sur le regard sautillant des poulets, surveillant l’horloge qui m’escortait tranquillement jusqu’au petit matin, vers l’heure où j’allais enfin pouvoir me procurer un billet pour le train de la nuit à venir.
Doucement, les heures avaient passé et, ponctuel, le jour s’était pointé, encourageant le murmure grandissant de la ville. L’heure fatidique approchait, annoncée par le mouvement des employés qu’on voyait s’affairer derrière un rideau métallique. Devant la billetterie dont l’ouverture était imminente, il fallait par contre continuer à attendre, encore et encore, rester immobile dans un monde qui trépignait, fébrile comme sur une ligne de départ, à patienter quand tout tend à vouloir s’accélérer.
J’étais préparé, premier arrivé pour me mettre en rang, les pieds posés juste derrière la petite ligne blanche et usée peinte sur le sol, dans ce pays où le concept même de file d’attente ne semble être qu’une curiosité d’importation.
Subitement, avant même que les lampadaires ne se soient éteints, l’élan fut donné et la gare se mit à grouiller sous un coup d’envoi que j’avais vraisemblablement manqué. Tout se passa très vite. La cloison se leva et, voyant que les autres voyageurs s’avançaient en me contournant, je me lançai à mon tour, essayant d’attraper le regard expéditif du commis pour qui je ne semblais exister qu’à peu près. Sur le comptoir, un horaire plastifié, sale et barbouillé, où je montrai du bout de mon stylo la ligne cent dix-huit, auréolée de petits points noirs, mutilée par une succession de voyageurs cherchant à se procurer eux aussi des billets pour cette destination apparemment populaire.
— No, no, no, no, no. No ticket.
— What ?
— No ticket.
— What ? Why ?
— No ticket ! You go ! Z u ! Z u !
— But… mais, quoi ? No, no, no ! Yes ticket ! Heille là !
C’était sans appel, et sans explication. Déjà on servait le prochain client, et pendant qu’une force invisible m’éloignait du comptoir, mon allure éperdue attira la sympathie d’une vieille dame qui me pointa, de l’autre côté de l’avenue, la gare d’autobus. Résigné, je m’y dirigeai en traînant ma valise d’un pas mécanique.
C’était un bordel équivalent, où je passai une vingtaine de minutes à tenter de déchiffrer le tableau des correspondances avant de m’avancer au comptoir, toujours incertain. La guichetière permanentée fut aussi sympathique que son collègue des voies ferrées. Son regard exaspéré m’émiettait la conscience en me faisant comprendre que je dérangeais la marche des choses et qu’il y avait des millions d’autres personnes qui voulaient acheter des billets. Si j’en voulais un aussi, je n’avais qu’à apprendre à lire et à parler comme tout le monde. En regardant mon voisin insistant, elle me sommait de bouger en me repoussant d’un geste de la main, et on reconnaissait qu’il y avait dans ses mouvements la même irritation qu’elle aurait eue en tentant de se débarrasser d’une mouche agaçante. Et elle me chassa à son tour : Z u ! Z u ! À la lueur sombre de son regard, je suis certain qu’en pensée elle m’aspergeait d’essence avant de me pousser dans les flammes éternelles d’un quelconque enfer exotique. J’avais brisé la cadence. Sa cadence.
Je tentai de tenir mon bout, de protester, mais j’étais de nouveau devenu invisible. Par la petite lunette percée au bas de sa vitre, la caissière vendait maintenant ses billets au troupeau qui m’évitait avec souplesse, me passant comme l’eau du ruisseau contourne les rochers. J’essayais de résister, d’empêcher les transactions avec mes mains pour reprendre mes droits, mais il n’y avait rien à faire devant cette force intangible qui encore une fois me repoussait, je n’existais plus.
Soudain, la main droite de la caissière s’immobilisa, suspendue au-dessus de son clavier pendant que la gauche tenait une guirlande de billets qui sortait par saccades d’une imprimante crépitante. Entre deux salves stridentes de petits à-coups électromécaniques, le dur visage de la vieille bique permanentée s’illumina. Un homme à l’allure fière venait d’arriver à mes côtés. Par-dessus les nombreuses têtes qui nous séparaient maintenant du guichet, elle échangea avec lui quelques mots en rafale, après quoi il me regarda brièvement, souriant, avant de me dire en me tirant par la manche : « I have tickets, come ! » De guerre lasse, j’obtempérai.
Un peu à l’écart, depuis le bureau officieux par lequel il pourvoyait aux demandes d’une clientèle légèrement plus fortunée, mon ami l’agent se targuait de pouvoir m’obtenir des billets pour n’importe où. Train, bateau, avion, autobus, je n’avais qu’à nommer une destination et il trouverait, thé et sourire en prime. À la blague, il me dit en gloussant que si je préférais les parcours atypiques, il ferait exception et viendrait lui-même me conduire à vélo.
Après quelques secondes d’un rire convenu, il me lança à brûle-pourpoint : « Why you want to go to Lán zhōu ? The tourists all continue to Xià-hé ! You don’t want to visit the monastery ? » Mais je ne savais pas moi, c’était lui l’agent de voyage. Oui, je voulais aller jusqu’au monastère, oui, vendez-moi des billets, tous les billets que vous avez, vendez-les-moi, j’achète tout ! Et avec cet accent cassant auquel je ne m’habituais pas, il poursuivit : « So ? We make it to Xià-hé, yes ? », soutenant impérativement sa suggestion par un étrange jeu de sourcils tout en asymétrie : soit il avait une poussière dans l’œil, soit il tentait de mimer la dégaine de Peter Falk dans Columbo pour me faire de l’effet. Par la désinvolture exagérée avec laquelle il m’offrit ensuite une Marlboro Light de contrefaçon, je compris que c’était bien à la mémoire de l’illustre détective que ses sourcils ondoyaient. J’avais affaire à un joueur.
Si les murs de son petit local avaient été ornés d’affiches de voyage, avec des modèles réduits de 747 sur les étagères, entourés de présentoirs garnis de catalogues pour croisières ou autres destinations balnéaires, j’aurais probablement été tenté de bavarder avec lui au sujet des spécialités gastronomiques de la cité de Lán zhōu. Malheureusement pour notre relation balbutiante, les néons qui lui égratignaient le visage et le dénuement austère de son bureau-entrepôt m’empêchaient de voir en lui l’ami qu’il prétendait incarner. Fatigué, j’étais devenu méfiant et soupçonneux, mais puisque la liste de mes options s’étiolait, je restai poli, au cas où.
Je savais que j’allais me faire avoir. La question était de savoir jusqu’où j’accepterais de le laisser aller, par combien j’allais le laisser multiplier le prix du billet. Par deux ? Par cinq ? Ou par dix ? Ce problème était aggravé par le fait que la seule référence à ma disposition était sa liste de prix à lui : une flopée de vieilles feuilles jaunies de taches de thé dont les colonnes de dates, d’heures et de prix étaient truffées d’encerclures, de hachures et d’un chamaillage de notes griffonnées à haute vitesse qui donnaient l’impression que son cahier mal relié servait depuis longtemps d’arène à d’âpres négociations sur les tarifs des titres de transport.
J’étais assis là, à attendre ma sentence devant ce guerrier du commerce clandestin, ce bourreau du tourisme qui m’offrait des cigarettes au goût douteux qu’il m’allumait avec nonchalance les unes après les autres, comme pour étirer une dernière volonté qui m’aurait été concédée face à un peloton d’exécution. Il consultait son ordinateur, mitraillant son clavier en me jetant des regards trop neutres pour être déchiffrés : attente. mitraille. soupir. regard. attente. Et soudain, victorieux, son corps se figea sous les lents mouvements du nuage de fumée bleue qui flottait au-dessus de nos têtes. Avec la prestance d’un général sur le champ de bataille, il s’offrit un sourire de satisfaction, et pour moi osa un clin d’œil, suivi d’une main tendue qui me demandait si j’avais ma credit card d’un ton plus impérieux qu’interrogatif, me rappelant efficacement son rôle de négociant.
Il avait fini par me trouver un bus, des bus en fait, une série de correspondances à un prix honnête pour un périple de plusieurs jours qui me mènerait de Guǎng zhōu à Xià-hé, avec un crochet par Lán zhōu. Du sud au nord : couchette de luxe, air conditionné, dévédés et collations all included, j’étais impressionné. Il ne me restait plus qu’à espérer que le premier bus de la chaîne existe vraiment.
Quelque part dans un détour du stationnement labyrinthique de la station, l’autobus était là à m’attendre. Quand je descendis de la voiture de mon bienfaiteur, qui avait poussé la courtoisie jusqu’à venir me reconduire à l’embarcadère, un homme sortit de nulle part pour saisir aussitôt mon billet et le poinçonna, séance tenante, après y avoir distraitement jeté un coup d’œil, pour la forme. C’était le chauffeur. Avec un calme persuasif, il me désigna du regard la soute qui attendait de pouvoir avaler ma valise à roulettes avant de se refermer. En me penchant, j’entrevis du mouvement tout au fond en poussant mes bagages : coincée derrière un bric-à-brac qui avait été éparpillé par les cahots du voyage, j’aperçus une grosse masse plumeuse qui grouillait, tout un troupeau de poulets saucissonnés qui me regardaient, l’œil inquiet, avec l’air de me demander de les aider à s’évader : « Psst ! Fais semblant de rien, y’a un éclat de verre là-bas, prends-le et coupe la corde, on sortira incognito, personne saura que c’est toi. Que Bouddha garde ton âme ! »
Sur la portière, le chauffeur donna une tape qui me sortit de ma torpeur. Je jetai hâtivement un dernier coup d’œil aux poulets en haussant les épaules pour leur faire comprendre que j’étais désolé. Émettant un son presque rieur, la trappe se referma lentement, hoquetant une série de soubresauts pneumatiques : ptschh-schh-sch-ch-hhh . Après avoir tripoté la serrure récalcitrante dans un cliquetis métallique interminable qui devait avoir fait frémir les poules à l’intérieur, le chauffeur se releva et me dévisagea, perplexe ; j’étais resté là, hébété, et pour la deuxième fois en quelques minutes, il avait à désamorcer mon hypnose. Quand je réalisai qu’il me fixait, je devinai dans son regard l’image suspecte que je lui présentais : chemise froissée, bouche entrouverte, regard catatonique. Rien de bien sympathique. J’étais encore, en pensée, dans la soute avec les poules.


De ma place à l’avant, au deuxième étage juste au-dessus du chauffeur, la vue qui s’annonçait imprenable m’était interdite, embrouillée. Mes yeux larmoyaient, agressés par l’excès de boucane que produisaient la multitude de cigarettes qui se fumaient d’un bout à l’autre de l’autobus. On venait à peine de quitter la station que le chauffeur avait ouvert sa fenêtre pour se débarrasser d’un mégot, se rallumant aussitôt en se faufilant au travers des petites rues achalandées pour rejoindre la grande route.
Entre le monde et moi, teintée et bombée, une formidable baie vitrée levée en guise de bouclier me protégerait de la pluie et des insectes, au besoin. À cet instant, le ciel était bleu, et en fixant l’horizon, les yeux piquants, on pouvait presque oublier tout le reste et se croire en rase-mottes aux commandes d’une soucoupe volante sortie tout droit des années soixante-dix, bruit de réacteur à protons inclus, gracieuseté d’un court-circuit dans le système de son qui faisait grizouiller les haut-parleurs au rythme des révolutions du moteur. Zouiiizooou !
On apprivoise vite le confort. Aussitôt sorti de la ville, j’avais pris mes aises et entamé la première d’une longue série de boîtes-repas ; riz blanc, verdure bouillie, sauce sésame et porc ébouriffé, une sorte de façon de viande séchée passée dans la machine à barbe à papa et salée sans retenue. Peu ragoûtant mais addictif. C’était le commencement d’une suite de surprises culinaires, des secousses olfactives qui me réveillaient sans avertir, titillant mes narines quand le bus s’arrêtait pour laisser entrer les cantinières de bord de route. Manger, s’émerveiller, penser et dormir. Il y avait quelque chose de sublime à avaler comme ça, de nuit comme de jour, des centaines et des centaines de kilomètres, perché dans une bulle de plexiglas, à voir défiler les villes et les villages de ce pays mythique et millénaire, emportant à la sauvette une suite décousue de réflexions et d’impressions qui s’accumulaient en moi au fil des gares.
Prenaient le bord mes fantasmes exotiques enracinés dans les clichés des magazines, où je m’imaginais, voguant paresseusement sur une jonque majestueuse aux voiles tissées dans la souplesse d’une lumineuse soie impériale. Cette idée se réconciliait mal avec l’humanité qui émanait de ces campagnes aux charmes rustiques, entrecoupées par la morne grisaille des villes catastrophes qui sévissaient tout au long du parcours. Mais j’y trouvais mon compte, à traverser les hautes plaines de l’Empire du Milieu, franchissant à répétition les cols vertigineux de ses montagnes aussi farouches que fabuleuses.
Quelque chose de l’enfance bouillonnait en moi, un émerveillement qui m’arrondissait les yeux et m’entrouvrait la bouche. J’étais ébahi par la réalité, par ce monde qui était là depuis toujours, palpable, gigantesque et immuable, participant d’un tout trop grand pour qu’on s’y retrouve vraiment. Et qu’on puisse décider, à l’improviste, de s’y lancer sans retenue, de se catapulter à l’autre bout de la planète sans que celle-ci s’écroule ou se dégonfle me donnait le vertige. À ce moment, la cohérence de l’univers devenait soudain tangible et se manifestait dans les mouvements de mon corps, de mes membres, de mes muscles.

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