Descente aux enfers (Chroniques célestes - Livre III)
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Description

Forcée d’intégrer l’armée céleste dès son retour au Palais et privée du soutien d’Abrahel, Eleanor commence à se demander si elle sera vraiment capable de vaincre les Abysses.
Il lui faudra descendre au cœur des Enfers pour arracher à la terre la seule faiblesse de Lucifer. Une faiblesse qu’il a pris grand soin d’enfouir au plus profond de sa crypte pour la soustraire aux yeux du monde.
Mais s’il existait un démon plus puissant et plus terrible encore que Lucifer ? Et si ce démon était capable de tout détruire en un claquement de doigts ?
Alors, ils seraient tous perdus.
Après « Les clés du paradis » et « La chute de l’ange », découvrez le troisième tome de la saga « Chroniques célestes ».

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 février 2021
Nombre de lectures 39
EAN13 9782370115454
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0000€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Descente aux enfers
Chroniques célestes – Livre III

Marie-Sophie Kesteman



© Éditions Hélène Jacob, 2017. Collection Fantastique . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-545-4
Je ne comprends pas pourquoi on ferait un travail de deuil : on ne se console pas de la mort de quelqu’un qu’on aime.
Michel Houellebecq
Prologue


Il faut que je sorte.
Chers amis, chères amies, commença Gabriel d’un ton solennel, nous sommes tous réunis ce soir pour rendre un dernier hommage à Abrahel. Il a offert sa vie pour protéger celle qui nous sauvera tous. Par sa mort, c’est notre peuple tout entier qu’il a protégé.
Gloire, répondit en chœur l’assistance.
Les anges de la cour s’étaient rassemblés dans la salle du trône qui avait été agrémentée pour l’occasion de colossales gerbes de fleurs. Les lys et les orchidées exhalaient un parfum lourd. Cette fragrance sirupeuse, Eleanor ne la supportait plus. Elle se retrouvait projetée des cycles solaires plus tôt, dans une église à la nef étriquée, au pied d’un cercueil en chêne blanc qu’elle désirait oublier.
On l’abandonnait à nouveau. Mais aujourd’hui, elle était adulte et elle ressentait cette ignominieuse douleur à l’apogée de sa puissance.
D’élégants candélabres éclaboussaient le sol d’une lumière tremblotante et projetaient des ombres tristes sur le visage fermé d’Oonel. Eleanor serrait si fort les poings sur ses genoux que ses jointures étaient livides.
La plupart des anges présents avaient répondu à l’invitation lancée par leur roi et leur prince par obligation. Rares étaient ceux venus honorer la mémoire de celui qu’ils n’avaient jamais apprécié.
Abrahel avait un certain mépris pour l’étiquette, se souvint l’archange. Il était l’un des seuls à ne pas m’encenser de ces pompeuses formules destinées à la royauté et à m’exprimer ses désaccords. Et ils étaient nombreux. Il était… surprenant.
Il passa un doigt sur le bord du pupitre en chêne et jeta un regard au fronton de l’assistance où attendaient Oonel et Eleanor.
Je l’ai admiré pour sa force de caractère et son sang-froid, mais je ne l’ai jamais intimement connu. C’est pourquoi je laisserai dès à présent la parole à ses plus proches amis.
Saint Pierre quitta son siège à l’extrémité de la première rangée. À la droite du vieil ange, Hisolda et Oonel avaient les yeux baissés. La chamane avait appris la funeste nouvelle de Gabriel en personne, quelques jours auparavant, et elle était arrivée au Palais le matin même de la cérémonie. Eleanor n’avait pas encore eu l’occasion de la saluer et, à dire vrai, elle n’en avait aucune envie. Elle se sentait coupable de la mort de l’angelot et redoutait d’affronter Hisolda. Le regard nébuleux, la chamane ne prêtait pas la moindre attention à ce qui se passait autour d’elle ; elle se trouvait à des lieues de la salle du trône.
Saint Pierre s’avança sur l’estrade avec raideur. Sa bonne humeur usuelle l’avait quitté à l’instant même où ses yeux s’étaient posés sur Eleanor et Oonel. Il avait cherché Abrahel du regard avant de demander où était son imbécile d’assistant. Lorsque le Seigneur lui avait appris l’inévitable, le vieil ange ne l’avait pas cru. Il avait ri. Puis son visage s’était fermé.
Derrière le pupitre, saint Pierre prit la parole d’une voix chargée de chagrin. Il sembla soudain à Eleanor qu’il était très âgé et très las. Les rides, dessinées sur sa peau par les éternités, paraissaient plus creusées que jamais. La lueur chancelante des bougies conférait à son discours un voile solennel presque intolérable. Les premiers mots de l’ange surprirent tant Eleanor et Oonel qu’ils redressèrent brusquement la tête.
Abrahel était un apprenti exécrable. Le pire qu’on puisse avoir ! Il n’obéissait jamais aux directives, il n’écoutait pas les conseils, il disparaissait sans un mot et il semblait toujours dans un autre monde. Quand je me fâchais contre lui, il levait les yeux au ciel. Il était taciturne, revanchard, provocateur, manipulateur et nonchalant. Une vraie tête de mule !
Le murmure qui se répandit dans la salle s’agrémenta d’odieux lazzi.
Cependant, reprit le vieux saint d’un ton sec, c’était un garçon entier qui, contrairement aux jeunes anges d’aujourd’hui, accomplissait son devoir avec honneur. Il méprisait ceux qui brisaient leurs promesses et ne rechignait jamais sur les efforts à fournir pour respecter les siennes. Sa disparition creuse une plaie exceptionnellement douloureuse au fond de mon cœur. Abrahel laisse, à mes côtés, un vide qui demeurera éternel (il pointa un doigt accusateur sur l’assistance), car aucun de vous ici présent n’aura jamais l’étoffe pour le remplacer.
Et sans ajouter un mot de plus, saint Pierre regagna sa place. Hisolda avait refusé de prononcer un discours. Personne ne s’en était formalisé. Après tout, elle avait considéré Abrahel comme son fils.
Sur l’estrade, Oonel déplia son parchemin sur le pupitre. Eleanor retint son souffle alors qu’il fixait son texte d’un air absent. Ses yeux vert feuille, d’ordinaire si lumineux, semblaient presque gris et son sempiternel sourire avait disparu. Lorsque sa voix s’éleva enfin dans la salle, toute l’assemblée frémit.
Quand j’étais petit, j’étais rejeté par les garçons de mon âge parce que j’étais trop différent. Je passais mon temps, caché derrière les arbres, à les regarder jouer ou alors, je restais avec les angelines.
Eleanor percevait la détresse du maître d’harmonie comme si c’était la sienne. Aujourd’hui, Oonel était plus vulnérable que jamais. Dans la salle, quelqu’un toussa.
Quand j’avais quelques dizaines d’années, les sentinelles sylvestres ont ramené un gamin, continua-t-il. Je les ai observés traîner ce gosse le long des ponts jusque devant la Sensei. Il s’est débattu comme un sauvage durant tout le trajet. C’était d’ailleurs à ça qu’il ressemblait : à un sauvage. Son visage était noir de crasse, il avait les cheveux poisseux et son short déchiré était couvert de boue. Il était maigre à faire peur.
Oonel eut un sourire sans joie.
Ce qui m’avait surtout fasciné, à l’époque, était la fermeté du regard qu’il lançait aux sentinelles tandis qu’elles le traînaient à travers la ville. Il se débattait sans faiblir un instant. J’avais l’impression que ce gamin ne ressentait pas la moindre once de crainte. Pour moi qui avais toujours été effrayé par tout, c’était sidérant. (Il marqua une pause) Oui… Je pensais qu’il n’avait peur de rien. Mais je m’étais trompé sur toute la ligne ! Parce que, dès que les sentinelles détournaient les yeux, son regard se métamorphosait et ses yeux brillaient des larmes qu’il se forçait à ravaler. Il était terrorisé. Ce jour-là, j’ai découvert en lui ce qu’était véritablement le courage.
Oonel se tut un moment. Il posa ses mains de part et d’autre du pupitre et s’y appuya de tout son poids. Ses épaules étaient agitées par des sanglots silencieux. Un murmure désapprobateur se répandit dans la foule. Eleanor se leva et le rejoignit sur l’estrade. Elle prit sa main dans la sienne et la serra. Le sylve inspira avec mesure, puis poursuivit.
D’une certaine manière, je trouvais que cet enfant-là me ressemblait. Je pressentais qu’il pouvait devenir mon ami. Alors, quand la Sensei a demandé qui accepterait de s’occuper de lui, je me suis proposé. On nous a enfermés à double tour dans une hutte pour que je l’aide à se laver et à passer des vêtements propres. Il y avait des gardes postés à l’entrée. Le gamin s’était tassé dans un coin de la cabane d’où il me lançait des regards farouches. Dès que j’essayais de l’approcher, il brandissait ses poings comme des coutelas. J’ai parlé tout seul pendant une éternité en lui promettant qu’il n’avait rien à craindre de moi, que j’allais l’aider. Je lui ai même parlé de ma vie de solitude, mais il restait muet. Si bien que j’avais fini par croire qu’il l’était. Ce n’est que lorsque le soleil a rasé l’horizon ce soir-là qu’il a enfin prononcé ses premiers mots : « Abrahel. Mon nom, c’est Abrahel ».
Des ricanements s’élevèrent du fond de la salle et l’ange sylvestre y lança un regard réfrigérant.
À Sylvius, il n’a pas eu la vie facile. Les sylves s’écartaient sur son chemin en lui jetant des coups d’œil scandalisés. Malgré les cycles solaires, il restait, pour eux, l’angelot orphelin qui avait survécu seul dans la forêt d’Angohrn, le « contre nature », et il n’avait rien à faire dans leur capitale. Il gardait pourtant un air fier et défiait du regard quiconque osait l’observer de travers. Il était comme moi : différent. Et nous sommes vite devenus inséparables. On dormait, jouait et se moquait des autres, ensemble. Nous étions les deux angelots les plus brillants de notre classe et les deux meilleurs épéistes, ce qui attisait encore un peu plus la jalousie des adolescents de notre âge. Mais nous n’en avions plus rien à faire. Nous n’étions plus seuls. Finalement, Abrahel m’a rapidement surpassé en tout. Nous étions d’un niveau très différent. Et un jour, on l’a chassé…
L’ange sylvestre passa une main tremblante dans ses cheveux blonds.
Parce qu’il était devenu trop puissant et que les citoyens en avaient peur, la Sensei l’a envoyé ici, au Grand Palais. Vous ne pouvez même pas imaginer la solitude dans laquelle son départ m’a plongé. Pendant des dizaines de cycles solaires, je n’ai plus eu aucune nouvelle de lui… Puis un jour, Eleanor est arrivée à Sylvius pour quérir mon enseignement.
Le sylve sortit son mouchoir de sa poche et se dégagea le nez bruyamment.
Je sais que la plupart d’entre vous ne l’aimaient pas. Parce qu’il vous faisait peur, parce que vous le jalousiez, ou tout simplement parce qu’il avait mauvais caractère. Et c’est vrai, il avait un caractère abominable. Il ne semblait se préoccuper que de lui, mais sachez qu’il s’est toujours soucié des autres. À sa manière. Il n’a jamais hésité à risquer l’impossible et à se mettre lui-même en danger pour aider quiconque en aurait eu besoin, serait-ce un parfait inconnu. Abrahel a été le meilleur ami que je puisse avoir.
Gloire, murmura la foule, alors que l’ange sylvestre repliait son parchemin.
Un certain malaise s’était abattu sur l’assemblée. Oonel se tourna vers Eleanor qui se tenait toujours à ses côtés. Il posa la main sur ses cheveux châtains.
Pour terminer, je voudrais te remercier.
Le sourire du sylve se fana et il serra les mains de sa compagne entre les siennes. La lourde fragrance des fleurs pesait sur l’atmosphère et rendait Eleanor nauséeuse.
Il ne te l’a sans doute jamais dit parce que l’effusion de sentiments, tu le sais presque mieux que moi, il détestait ça. Mais… tu étais très importante pour lui.
Eleanor serra les mâchoires et essaya de penser à autre chose, mais, déjà, les larmes roulaient sur ses pommettes. Le visage d’Abrahel se matérialisa devant ses yeux de façon si précise qu’elle tressaillit. La douleur qui lui incendiait le ventre et le cœur était effroyable. Elle avait si mal qu’elle avait envie de hurler.
Sa respiration était haletante. Elle sentait encore les mains puissantes d’Oonel qui la maintenaient sur cette estrade, mais son âme tout entière tentait de prendre la fuite. À côté de l’estrade, Gabriel avait le regard brillant. Il inspira par petits à-coups. La douleur de sa protégée lui transperçait également le cœur.
Le sylve serra les doigts de son amie encore plus fort. Lui aussi pleurait. Lui aussi ravalait les hurlements qui couvaient dans sa gorge. Lui aussi avait aimé Abrahel plus que tout.
Je te remercie de l’avoir tant de fois surpris, reprit-il, au point de lui avoir ôté la parole. Ce qui chez lui était plutôt rare. Je te remercie de l’avoir fait rire. Je te remercie d’avoir su voir au-delà de son masque d’austérité et de lui avoir donné ta confiance et ton amitié sans compter. Je te remercie de ne pas t’être offusquée de ses réactions parfois étranges. Et surtout, je te remercie du plus profond de mon cœur (des larmes tombèrent sur sa chemise) de m’avoir permis de renouer avec lui avant la fin.
Oonel serra une nouvelle fois les mains d’Eleanor avant de l’abandonner sur l’estrade en s’essuyant le visage sur sa manche. La princesse fouilla dans ses poches à la recherche de son propre discours et après quelques instants d’un silence pesant, elle déplia, sur le pupitre, le parchemin dont les bords ne cessaient de se replier.
Elle posa un regard sur l’assistance. Tous les yeux étaient braqués sur elle. Dans la foule d’anges, quelqu’un chuchota « C’est elle, la fiancée du monstre ? » Elle serra les poings. Elle s’apprêtait à lâcher une remarque cinglante quand elle sentit une main sur son épaule. Gabriel posa deux doigts sur le parchemin qu’elle tentait de dérouler.
Ne le fais pas parce que le protocole l’exige, dit-il à son oreille. Fais-le parce que tu en as envie.
Eleanor fixa un instant le texte qu’elle avait rédigé d’une écriture tremblotante. Les mots qu’il contenait auraient fait grimacer Abrahel. La respiration de la jeune fille était pénible et son cœur palpitait dangereusement dans sa poitrine. Abrahel. Abrahel. Abrahel. Après une hésitation, elle regagna sa place.
Le seigneur Hüring épilogua un moment sur la première impression excessivement négative qu’il avait eue d’Abrahel à cause de son manque d’enthousiasme. Il raconta à l’assistance comment il avait refusé son travail à cinq reprises et comment l’angelot l’avait invité à se battre contre lui pour qu’il comprenne ce dont il avait besoin.
Ah ! s’exclama avec satisfaction le vieux nain. Je n’avais jamais vu pareille maîtrise ! On aurait cru qu’il dansait tant ses mouvements étaient fluides, naturels, superbes ! Croyez-moi si je vous dis que j’eus honte du travail que je lui avais présenté jusqu’alors. Je lui ai donc immédiatement forgé les meilleurs et les plus belles lames que je n’aie jamais forgées ! Sacrebleu ! J’y ai passé un quart de lunaison, presque sans dormir ! Si vous aviez vu l’expression de surprise qu’a affichée le gamin. Mon cœur a bien failli s’arrêter !
Le seigneur nain soliloqua un moment encore sur la manière exemplaire dont Abrahel prenait soin de ses lames, avant de se rasseoir.
L’archange Michaël, qu’Eleanor avait appris à apprécier, raconta à l’assemblée les nombreuses tentatives de l’angelot pour s’échapper du palais quand il était encore adolescent. Les anges rirent de bon cœur lorsqu’il leur expliqua comment il avait un jour volé les habits de saint Pierre pour se faufiler entre les grilles d’argent des jardins avant.
Lorsque Métatron eut plaisanté sur le fait qu’Abrahel exerçait une véritable attraction sur ses séraphins, les rendant parfois incontrôlables, Gabriel clôtura la cérémonie. Il y eut un lâcher de colombes blanches et Eleanor observa longuement les oiseaux qui s’envolaient à tire-d’aile vers le firmament.
Le repas qui suivit la commémoration fut particulièrement éprouvant pour elle et Oonel, qui demeurèrent aux côtés du Seigneur, de Gabriel et de Métatron. Autour d’eux, les anges échangeaient des remarques acerbes concernant l’exécrable individu qu’était Abrahel. Certains s’insurgeaient contre la tenue d’une telle cérémonie en l’honneur d’un si sombre personnage. Hisolda avait quitté la salle avant le lâcher de colombes. Pour elle, qui pouvait entendre les ignobles pensées des anges présents, la séance devait avoir été un calvaire. La jeune humaine serrait les poings, se refusant à jeter le moindre regard aux sinistres personnages qui parlaient dans son dos. Ils ne méritaient même pas sa considération. Ils n’étaient rien.
Gabriel posa une main sur le sommet de son crâne.
Ce n’est pas en restant ici à écouter les complaintes de tous ces imbéciles que vous honorerez la mémoire d’Abrahel.
Métatron leur adressa un clin d’œil.
Et soyons cohérents : il aurait détesté toutes ces singeries.
Eleanor savait qu’il avait raison. Abrahel . Les syllabes de son nom lui causaient une douleur sourde, comme si chacune des lettres se gravait au fer rouge sur son cœur. Des larmes de rage se perdant dans ses cheveux, elle emmena Oonel hors de la salle du trône.
Un silence revigorant régnait dans les couloirs et ils coururent jusqu’à la grille d’argent où ils s’effondrèrent sur l’herbe, leur cœur battant à se rompre les côtes.
Je les déteste ! s’écria soudain Eleanor, alors qu’elle récupérait son souffle.
L’ange sylvestre s’allongea sous les frondaisons, le regard perdu dans les ramures des bouleaux. Au-dessus d’eux, des oiseaux gazouillaient avec insouciance. Ils n’avaient aucune idée du drame qui hantait les vies des deux jeunes gens qui les écoutaient chanter.
Eleanor savait qu’ignorer les anges était la meilleure chose à faire. Mais c’est si difficile ! Elle tourna la tête vers le sylve.
Je ne savais même pas que tu avais été chargé de lui quand il vivait à Sylvius, dit-elle pour dissiper ses sombres pensées.
Je l’ai aidé à prendre son premier bain et il était tellement sale que j’ai dû le frotter avec une brosse à poils de sanglier ! Il s’est débattu comme un zoas ! Tu aurais dû voir son expression à ce moment-là : on aurait cru que j’allais le tuer !
Eleanor sourit. L’ange sylvestre fourragea parmi les plis de sa tunique de cérémonie et sortit un morceau de papier sur lequel avait été peint le portait d’un petit garçon. La princesse céleste reconnut, dans les traits poupins de l’enfant, le visage d’Abrahel.
C’est vraiment lui ? Il était… différent.
Oonel acquiesça.
À cette époque-là, il était encore capable de s’amuser.
Ses cheveux noirs, légèrement ondulés, mais beaucoup trop longs, cachaient en partie ses grands yeux azur. Il dévisageait l’artiste avec malice. Un sourire taquin fendait son visage, comme s’il avait préparé un mauvais coup. Ce qui était sûrement le cas.
Il avait déjà une tête de canaille, murmura Eleanor en caressant les pommettes d’Abrahel.
S’il y avait une bêtise à faire, c’était toujours lui !
Oonel tapota le portrait d’un air triste.
Si Abrahel avait vécu, ton fils aurait sans doute ressemblé à ça. Et tu aurais eu beaucoup de mal à l’élever sereinement, ajouta-t-il avec une esquisse de sourire, crois-moi !
Les épaules de la jeune fille furent secouées d’un sanglot incontrôlable. Elle inspira profondément, serrant la peinture dans sa main.
Je…
Je sais, termina le sylve. Je sais.
Jusqu’au coucher du soleil, ils parlèrent de l’angelot, comme il est coutume de le faire lors des funérailles et leurs souvenirs avaient un goût amer.
Le crépuscule s’installa peu à peu et les ténèbres gagnèrent en puissance. Les merles et les grives se turent alors que les chouettes et les hiboux entamaient leurs sérénades.
Et son carnet de cuir rouge…, souffla Oonel. Je me demande encore ce qu’il y écrivait.
Tu sais, des choses…
Et d’autres.
Il y eut un moment de silence.
Il est temps de rentrer, s’attrista Eleanor en observant l’obscurité qui s’épaississait. Gabriel va finir par s’alarmer.
L’inquiétude de l’archange pouvait être telle que, par instants, sa protégée la sentait percer au travers du lien entre leurs âmes. Oonel hocha la tête et ils reprirent la direction de la verrière et celle de ces anges qui, même Abrahel mort, continuaient à lui manquer de respect.
Alors qu’ils arrivaient en haut des marches de marbre, une silhouette remua dans l’ombre de l’arche. Eleanor porta la main à la garde de son cimeterre. Mais ses doigts ne brassèrent que de l’air. Il était irrévérencieux de se présenter armé à une cérémonie de funérailles. C’était ridicule. Abrahel aurait été furieux.
Mais soudain, glissant silencieusement hors de l’obscurité de la colonne blanche, les contours de l’individu se précisèrent et les épaules d’Eleanor s’affaissèrent de soulagement.
Vous m’avez fait peur.
Hisolda eut un sourire fugace et son élève baissa instinctivement les yeux.
Tu n’es pour rien dans la mort d’Abrahel ! la réprimanda soudain la chamane. Enlève-toi ça tout de suite du crâne !
Eleanor serra les mâchoires. Écouter la vieille magicienne parler avec autant de détachement de son ami était désagréable. Hisolda posa une main sur l’épaule d’Oonel.
Pourrais-je discuter seule à seule avec ma jeune élève ?
La sylve sourcilla. Elle le questionnait, mais on devinait dans son ton qu’elle ne souffrirait aucun refus.
Je t’attendrai auprès de Gabriel, murmura l’ange, le regard suspicieux.
Alors qu’il tournait les talons, Hisolda attira Eleanor loin du perron. L’herbe grasse des jardins avant émettait des chuintements duveteux à chacun de leurs pas.
Y aurait-il un endroit où nous pourrions discuter sans risquer d’être dérangées ? demanda la chamane.
Avant même que la jeune humaine ait le temps de regretter l’idée qui venait, bien malgré elle, de germer dans son esprit, son professeur hocha la tête d’un air approbateur et s’enfonça dans les bois, la tirant à sa suite. Pour Hisolda, c’était comme si elle y était déjà allée des dizaines de fois.
Je vous en prie, non ! s’écria Eleanor. Je ne veux pas y retourner !
Moi non plus, petite, je n’en ai aucune envie. Tout comme je n’avais aucune envie d’écouter ce que Gabriel avait à me dire quand il s’est matérialisé dans mes appartements. Et comme je n’avais pas non plus envie de venir aujourd’hui, d’ailleurs, maugréa-t-elle en progressant plus profondément sous les frondaisons. Mais comme tu peux le voir, je suis quand même là.
Eleanor frissonna lorsqu’elles émergèrent dans un espace dégagé où la mousse qui couvrait le sol lui était bien trop familière. Tout était comme elle se le rappelait. Ici aussi, le temps semblait être suspendu, comme s’il attendait le retour de celui qui ne reviendrait jamais.
Elle baissa une nouvelle fois la tête, s’empêchant de lever le regard vers les ramures des bouleaux. Derrière ses paupières closes, elle perçut le soupir d’Hisolda et ouvrit les yeux.
Son cœur s’accéléra alors que son regard s’accrochait à l’épaisse branche qui s’étendait au-dessus de leurs têtes. Ce petit coin de sérénité avait été celui de l’angelot pendant de nombreuses décades. Et il se trouvait à présent privé de maître.
C’est abominablement douloureux, marmonna Hisolda pour elle-même, mais ce que j’ai à te dire, crois-moi, est encore bien pire.
Eleanor eut un petit rire narquois et croisa les bras sur sa poitrine.
J’ai déjà tout perdu, rétorqua-t-elle. Je suis préparée à tout.
Hisolda fit la grimace.
Pas à ça, je le crains.
Je n’ai plus rien ! s’énerva Eleanor en faisant de grands gestes. Pourquoi est-ce que ce serait pire que tout le reste ?
La chamane posa ses yeux vifs sur son élève.
Parce que ça récuse la raison même de ta venue en ce monde.
1 – À l’aube


Éloi, Eleanor, Oonel ! Six cibles à l’est ! hurla Habrok.
Il faisait nuit noire lorsque les sentinelles avaient lancé l’alerte.
Le chef de légion recadra ses guerriers qui couraient dans la mauvaise direction. Eleanor encocha un second trait. Autour d’elle, c’était le chaos. La forêt grouillait de silhouettes floues et résonnait des chocs des épées et des ordres hurlés par les premiers de légion.
La corde de l’arc irritait le coin de ses lèvres. Dans l’obscurité quasi totale qui régnait dans la forêt, il était difficile de viser juste. Éloi avait même tué l’un des leurs lors de la dernière attaque. Personne ne le lui avait reproché, car, dans les ténèbres, les corps des démons et des anges se confondaient aisément.
Celui de droite ! cria Eleanor au-dessus du vacarme ambiant.
Elle tira. La flèche fit mouche. Le démon s’effondra au sol. À ses côtés, Oonel et Éloi abattirent les deux cibles restantes. Elle dégaina l’un de ses cimeterres, prête à se jeter dans la mêlée, mais Habrok lui intima de tenir sa position.
Autour d’eux, on se battait encore. Il n’y avait rien de plus angoissant que d’écouter tous ces bruits de lutte sans rien voir. Un sifflement déchira soudain l’air, à moins d’une coudée d’Eleanor.
Arbalètes ! hurla Côme.
La princesse se jeta au sol, sa lame toujours au clair. Elle s’obligea à respirer avec calme. Plusieurs carreaux passèrent au-dessus de sa tête. Apparemment, les démons ne voyaient pas mieux qu’elle dans les ténèbres.
Eleanor chercha la main d’Oonel à tâtons. Lorsque ses doigts trouvèrent enfin ceux de son ami, un cri retentit à quelques foulées de leur position.
Gaston rampa jusqu’à eux. Avec sa peau noire comme l’ébène, on ne distinguait que ses dents dans la pénombre.
Trois tireurs à une quinzaine de pas, droit devant. On les laisse épuiser leurs carreaux et on les abat.
Oonel et Eleanor acquiescèrent et le second de légion s’éloigna. Les ronces griffaient le ventre de la jeune fille à travers sa tunique. Sous elle, le sol exhalait une odeur de mousse et d’humus. Les iris d’Oonel brillaient dans l’obscurité, à quelques pouces de son visage, et elle sentait son souffle lui caresser la main à chacune de ses expirations.
Eleanor posa le front sur son bras. Sur sept jours, le Palais avait déjà essuyé quatre attaques. Celle-ci était la cinquième. Elle aurait voulu que tout s’arrête. Juste pour un instant, pour qu’elle puisse dormir une nuit sans se réveiller en sursaut au son des cloches d’alerte. Les guerriers s’épuisaient et l’humeur des troupes était l’écho de la sienne.
Personne ne comprenait comment les escouades des Enfers parvenaient à échapper à la vigilance des soldats qui patrouillaient à la porte de la Plaine sacrée. L’idée de l’existence d’une taupe avait germé dans l’esprit des légionnaires, mais personne n’osait en parler haut et fort. Gabriel et Eleanor, eux, en débattaient tous les soirs et la discussion était généralement houleuse. Le prince était entré dans une colère noire lorsque sa protégée lui avait confié ses soupçons concernant les archanges. Il refusait de mettre en doute la fidélité de ses frères, sous prétexte qu’un démon sauterelle accusait l’un d’entre eux d’avoir trahi l’Édénie. Selon lui, Gallo avait seulement cherché à semer le trouble au cœur du Palais. Et quelle meilleure arme aurait-il pu trouver que la princesse céleste elle-même ?
Eleanor n’était pas de cet avis. Contrairement à Gabriel, qui restait persuadé que les Enfers n’étaient peuplés que de créatures aussi mal intentionnées que monstrueuses, elle savait qu’il y avait, parmi les démons, des personnes bien plus respectables que certains anges. Elle les avait rencontrés. Le prince, lui, n’avait jamais mis un pied aux Enfers.
Au-dessus de la tête d’Eleanor, les tirs d’arbalètes cessèrent subitement. Oonel réagit plus vite qu’elle et se redressa. Il décocha une flèche qui tua le tireur le plus éloigné. La jeune humaine ne parvenait pas à localiser les deux autres démons. Quelque chose bougea à six ou sept pas de sa position et elle tira. Son trait manqua la silhouette d’une demi-coudée, mais Éloi l’abattit. Ils ne trouvèrent jamais le troisième arbalétrier qui devait s’être enfui.
Il y eut un moment de tension insoutenable, puis peu à peu, la forêt retrouva son calme.
La dix-septième, on se replie !
J’en peux plus, se plaignit Oonel en regagnant le Palais.
Gaël, un ange céleste avec qui Eleanor et le sylve s’étaient rapidement liés d’amitié, acquiesça d’un air distrait. Personne ne parlait. Ils étaient tous exténués.
Bon, les enfants, lâcha Habrok en fendant le groupe des légionnaires. Une fois n’est pas coutume… Allez vous coucher ! C’est la quatrième légion qui assure les tours de garde.
Les membres de la dix-septième échangèrent des regards étonnés.
Dépêchez-vous, avant que je ne change d’avis ! L’aube est déjà proche.
* * *
Non ! hurla Eleanor alors que les mâchoires de Ramuthra se refermaient sur la nuque d’Abrahel.
Un sinistre craquement résonna dans le silence oppressant du sous-bois tandis que la tête de l’angelot tombait sur son épaule selon un angle improbable. Le démon reprit sa forme originelle : un bel immortel au corps d’adonis. Son visage était dissimulé par les ténèbres et on ne voyait que l’éclat cruel qui brillait dans ses iris. Il lui adressa un sourire sardonique et s’enfuit dans l’obscurité.
Abrahel ! sanglota Eleanor en rampant sur l’humus jusqu’au corps sans vie de son ami.
Une expression de souffrance tirait les traits du garçon figés dans la mort et ses iris ternes fixaient les feuillages sans les voir.
Non ! cria-t-elle en pressant son visage contre le torse d’Abrahel. Noooooooon !
Elle se redressa brusquement dans son lit, en nage. Les rideaux de velours entouraient sa couche comme une épaisse barricade qui paraissait la protéger de tout. Elle se laissa retomber sur ses coussins et fixa le plafond. Encore ce cauchemar. Le même que toutes les nuits. Son inconscient n’était plus le refuge qu’il avait été.
Eleanor se leva, repoussant les draps de soie jusqu’à ses pieds. Les appartements royaux offraient un abri sûr, mais depuis la disparition d’Abrahel, elle ne parvenait pas à y retrouver la sérénité qu’elle y avait connue. Où qu’elle se trouve, peu importe, peu importe avec qui, serait-ce avec Gabriel lui-même, ces effroyables cauchemars la poursuivaient. Et pour empirer encore les choses, l’archange était accaparé par ses responsabilités de général. Il n’avait que peu de temps à lui accorder.
Les meubles en chêne, la soie, le velours, les tapisseries, et même les douceurs sucrées du salon ne parvenaient pas à apaiser les angoisses d’Eleanor.
Près de deux cycles lunaires s’étaient écoulés depuis que Hisolda lui avait confié les terribles révélations que lui avait faites Abrahel avant de quitter Illendil. Ce ne pouvait être qu’un mensonge ! Si toute cette histoire était vraie, l’angelot lui en aurait parlé. N’est-ce pas ? Si toute cette histoire était vraie, que faisait-elle encore ici ?
Eleanor secoua le menton, chassant les confidences de la chamane de sa conscience. Il n’y avait rien pour elle sur la terre des Hommes, elle appartenait à l’Édénie.
Elle passa une tunique et une chausse pourpre. Gabriel lui avait assuré que la douleur qui la hantait s’estomperait avec le temps. C’était un mensonge. Elle avait empiré. Terrorisée par ces cauchemars qui la harassaient, elle dormait peu. Aussi, pour oublier un peu la peine et la souffrance qui l’accablaient, Eleanor s’adonnait à un entraînement exténuant.
À sa demande, Gabriel l’avait intégrée à la dix-septième légion céleste, l’une des rares escouades à compter plusieurs archers, en plus de ses épéistes. La plupart des compagnies ne maniaient qu’un seul type d’arme : celles à courtes portées ou celles à longue portée.
L’ange qui était à la tête de la légion se nommait Habrok. Il avait un caractère difficile, mais Eleanor refusait de servir sous les ordres de quelqu’un d’autre. Sans inclure le chef, Oonel et elle-même, leur groupe comptait dix membres. Des hommes, exclusivement. Dans l’armée, les femmes étaient rares et la plupart des guerrières avaient intégré des légions d’archers.
Au-dehors, la nuit s’éclaircissait, mais l’aube était encore loin. Eleanor arrima les fourreaux de ses cimeterres à son dos, prit son carquois et attrapa son arc. Elle enjamba la rambarde du balcon et se jeta dans le vide. Le sol mousseux de la forêt amortit sa chute aussi efficacement que la magie. Ce chemin lui permettait d’éviter la chambre de Gabriel qui s’était dernièrement inquiété de son manque de sommeil. Il jouait à ses jeux vidéo jusque tard dans la nuit, souvent jusqu’au petit matin. Ça lui évitait de penser, mais ça gênait aussi les sorties secrètes de sa protégée.
Les écureuils, qui animaient autrefois les ramures des bouleaux argentés, semblaient se terrer dans leurs abris, sentant que même ici, au cœur de la Plaine sacrée, une terreur sourde s’installait peu à peu, grignotant le courage des anges.
Encore de sortie ? demanda une voix grave depuis les hauteurs de la façade.
Encore vos insomnies ? répondit Eleanor du tac au tac en levant les yeux vers la terrasse qui la surplombait.
Un profond soupir résonna dans le silence sirupeux de la forêt.
On dirait bien.
La jeune fille leva la main en signe d’adieu et se mit à avancer précautionneusement le long de la façade de pierre. Ces derniers temps, le Seigneur paraissait las et valétudinaire. Le sommeil le quittait un peu plus chaque nuit et il était devenu coutumier de le rencontrer ainsi, la pipe à la main, longtemps avant l’aube. Le roi prenait place dans une chaise à bascule sur son balcon, tirant sur un long calumet ouvragé. Les malheurs de son alma mater l’affectaient plus que quiconque. Il avait même arrêté de cuisiner ses immondes pâtisseries.
Mais s’il se permettait de paraître anxieux devant Eleanor et Gabriel, il opposait une mine sereine à son peuple. Un jeune angelot écervelé avait un jour prétendu que le Seigneur n’était qu’un couard, qu’il devrait se battre aux côtés de ses guerriers, qu’il serait capable, à lui seul, de ravager les Enfers d’un claquement de doigts, de les annihiler. Habrok, qui passait alors à proximité, lui avait assené un violent coup de bouclier sur le crâne et lui avait dit d’une voix menaçante : « Lucifer est le fils de notre roi ! Si mon fils tentait de m’assassiner, me crachait au visage et quittait le foyer pour devenir voleur ou assassin, je ne serais pas fier. J’en souffrirais énormément, mais, quoi qu’il en soit, il demeurerait mon fils : ma chair et mon sang ! Je le châtierais, mais jamais je ne le détruirais. » Eleanor vouait depuis ce jour un profond respect à son chef de légion.
Avant l’aube, les champs d’entraînement étaient déserts. Les légionnaires étaient encore assoupis sous leurs tentes nacrées qui occupaient une bonne partie des jardins arrière. Après s’être assurée qu’elle était seule, elle entama ses échauffements. Elle courut à allure soutenue autour de l’arène principale où se déroulaient d’ordinaire les combats de démonstrations. Une légère brise enveloppait la jeune fille de sa fraîcheur, agitant ses cheveux. La quiétude du champ était quelque peu lugubre lorsqu’on en connaissait l’animation quotidienne.
Dès que ses muscles furent prêts et qu’une fine pellicule de transpiration recouvrit sa peau, Eleanor rejoignit une tour de métal dont les pylônes crantés permettaient d’y accrocher une barre de fer. Plaçant le bâton d’acier à hauteur de ses yeux, elle croisa les chevilles et, à la seule force de ses bras, se hissa par bonds successifs jusqu’au sommet. L’exercice était difficile, mais il lui vidait l’esprit.
Au faîte de l’édifice, elle s’assit sur la barre glacée et jeta un regard aux alentours. L’horizon s’éclaircissait de plus en plus ; l’aube approchait. À cette altitude, le vent devenait plus frais, plus vivace, et lui mordait délicieusement les joues. Depuis la disparition d’Abrahel, Eleanor avait appris à aimer encore un peu plus la hauteur. Tard le soir, lorsqu’elle ne trouvait pas le sommeil, il lui arrivait de grimper au sommet du vieux chêne qui jouxtait son balcon. Et à sa cime, elle se faisait spectatrice de la naissance des étoiles.
Alors qu’elle regardait le sol à ses pieds, deux petites silhouettes se matérialisèrent devant elle dans un claquement de fouet. Eleanor faillit tomber de son assise.
Les grumeaux ! s’exclama-t-elle. Vous voulez me tuer ?
On a un cadeau pour toi ! Pour toi ! Pour toi ! l’interrompit Tam sans prêter la moindre attention aux protestations de son amie.
La séraphine tourbillonnait sur elle-même, l’air surexcité.
Un cadeau ! Un cadeau ! continuait-elle à chantonner.
À ses côtés, Tim serrait contre lui une boîte. Les joues rouges, il la tendit à Eleanor et Tam se calma aussi sec.
C’est Métatron qui nous a aidés à l’emballer, marmonna Tim.
Avec de jolis rubans et du beau papier ! fanfaronna sa sœur.
Il lui donna un coup d’épaule râleur. La princesse tira sur la ficelle dorée et le papier carmin s’ouvrit comme une fleur de lys.
C’est magnifique, les grumeaux ! C’est vous qui l’avez faite ?
Elle tenait dans sa main une petite flûte en bois finement taillée qui représentait un rapace. Elle n’était pas plus longue que le pouce d’Eleanor et un long cordon rouge en faisait un pendentif étonnant. Les deux séraphins rayonnaient de fierté.
C’est notre première flûte ! déclara-t-il avec suffisance. Métatron nous a aidés à la tailler. La première, on a le droit de l’offrir à qui on veut. La seconde, on doit la donner au prince.
Pourquoi à Gabriel ? demanda la jeune fille en faisant tourner la sculpture en bois dans ses mains.
Le séraphin gonfla le torse.
Parce que les flûtes des séraphins permettent de les appeler de partout. Comme ça, si le prince a besoin de nous, il peut nous convoquer n’importe quand. Il peut aussi prêter nos flûtes à n’importe quel ange qui partirait en voyage. Nous le servirons avec autant d’entrain que le prince lui-même.
Félicitations, les grumeaux ! C’est super, ça !
Comme ça, tu pourras nous appeler, dit Tam en se collant dans le cou d’Eleanor. Si tu souffles dedans, on arrive tout de suite ! Parce qu’on aime bien la musique que la flûte chante.
La jeune humaine souffla dans l’instrument, mais aucun son ne sortit du bout de bois.
Tiens, ça ne fonctionne pas ?
Mais les deux enfants, eux, souriaient d’un air béat.
On dirait le rire d’un feu follet, s’extasia Tam.
On doit partir pour donner notre seconde flûte au prince, s’excusa Tim en tirant sa sœur par le bras.
Ils agitèrent un instant la main, puis se dématérialisèrent. Bientôt, les anges émergeraient de leur sommeil ; il était temps pour Eleanor de s’éclipser aussi. Après avoir passé la cordelette rouge autour de son cou, elle sauta du haut de la tour de métal et atterrit sans bruit sur le sol humide de rosée.
Un bruit de pas attira son attention et elle se hissa rapidement dans les branches touffues qui la surplombaient. Invisible, elle suivit la marche du garde de nuit qui terminait sa ronde. Lorsque le chuintement de ses semelles se perdit dans le silence du champ d’entraînement, elle se laissa tomber de la branche. Les gardes de nuit avaient une fâcheuse inclination à rapporter à Gabriel la fréquence de ses sorties nocturnes.
Des applaudissements retentirent à quelques coudées d’elle et un jeune homme sauta de la ramure d’un chêne.
Impressionnant ! commenta-t-il en désignant l’arbre d’où elle venait d’apparaître.
Eleanor eut un bref sourire en signe de remerciement, mais son regard resta méfiant. Le garçon était un peu plus grand qu’elle, mince, et avait un visage fin encadré de cheveux ébouriffés d’une couleur identique aux siens. Ses yeux émeraude la détaillèrent un instant. Un sylve ?
Eleanor, tu peux utiliser la magie, n’est-ce pas ?
Malgré les ténèbres qui régnaient encore sur le sous-bois, elle discernait la lueur avide qui animait les iris du garçon. Elle n’essayait pas vraiment de cacher le fait qu’elle maîtrisait la magie, mais, si elle le pouvait, elle évitait d’en parler. Gabriel n’avait pas été ravi de l’apprendre et le sujet le mettait encore mal à l’aise.
Je ne pense pas que nous ayons été présentés, rétorqua-t-elle sur la défensive. Qui es-tu ?
C’est vrai ! s’exclama le garçon. On parle tellement de toi que j’ai l’impression de déjà te connaître, mais tu n’as aucune idée de qui je suis ! Mon nom est Erwin.
Il s’inclina respectueusement, une main retournée sur le cœur.
Que fais-tu en ce lieu, si tôt dans la matinée, Erwin ?
Il croisa les mains derrière sa nuque.
Je dormais. Je suis arrivé au Palais lors du dernier quart de nuit et il n’y avait plus personne pour me donner une chambre.
Voilà qui est regrettable. Et d’où viens-tu, Erwin ? demanda Eleanor en croisant les bras sur sa poitrine.
J’adore la façon dont tu prononces mon nom, s’amusa-t-il. On dirait que tu penses qu’il est faux.
Il l’est ?
Il fit une moue faussement contrariée.
Me croirais-tu si je te disais qu’il est tout ce qu’il y a de plus vrai ?
Sans doute pas. D’où viens-tu ?
De l’Idavoll.
Ah, oui ? marmonna-t-elle en haussant un sourcil circonspect.
Oui, d’un petit village sans importance perdu dans les campagnes de la seigneurie.
Sais-tu te battre à l’épée ?
Le jeune homme haussa les épaules, mais son air était un peu suffisant.
Je me débrouille.
Eleanor dégaina son cimeterre et d’un geste prompt, lui marqua la joue d’une strie rouge. Le garçon grinça des dents, mais ne protesta pas.
Ne sois pas aussi modeste tout en parlant avec ce ton hautain.
Elle se redressa et abandonna sa position de défense. L’odeur qui émanait du sang d’Erwin était étrange. Elle se rapprocha de lui.
Qu’est-ce que tu flaires comme ça ? s’étonna-t-il.
Ton sang, répondit-elle sans détour. Il n’a absolument aucune fragrance…
Elle l’observa d’un œil curieux, détaillant sa fine silhouette.
Tu es humain ?
Erwin sortit de son fourreau un magnifique fauchon ouvragé et hocha la tête. La jeune fille s’étonna en découvrant la lame en argent de Lithi. Il était exceptionnel que les forgerons humains travaillent ce métal. Le garçon devait appartenir à la haute noblesse.
Alors qu’Eleanor continuait de s’interroger, Erwin attaqua. Elle sauta hors d’atteinte avec agilité. Elle répliqua par un estoc dirigé contre le flanc bardé de cuir du garçon. Il para de justesse. Elle dut admettre qu’elle était impressionnée. Durant un long moment, ils joutèrent ainsi, feintant et esquivant à foison. Ça faisait une éternité que la princesse n’avait plus fait face à un adversaire de ce niveau. Même parmi les anges. Et cette fois, elle ne retint pas ses coups ; l’Andoïe était capable de les encaisser.
Lorsque le soleil se leva, des guerriers émergèrent de leurs tentes et un cercle se forma peu à peu autour d’eux. Alors que le combat s’éternisait, Eleanor aperçut du coin de l’œil une raison légitime d’écourter le duel. Elle s’abaissa brusquement et para la lame que le garçon abattit sur son crâne. Elle prit appui sur sa jambe gauche et de son mollet droit faucha les chevilles de son adversaire. Erwin s’effondra à terre et elle le désarma. Lorsqu’il se releva d’un bond, un sourire satisfait barra son visage.
Quel combat ! s’exclama-t-il.
Les badauds se dispersèrent rapidement. Du coin de l’œil, Eleanor suivait les mouvements de Gabriel, qui arpentait le champ d’entraînement pour saluer ses hommes. Le port de tête altier, le regard droit, il ressemblait à un roi. La tunique pourpre brodée d’or qu’il arborait rehaussait davantage la clarté de ses iris. Dès que l’archange aperçut sa protégée, sa mine sereine se décomposa. Il s’approcha d’un pas menaçant.
Tu es encore venue en douce avant l’aube ! enragea-t-il.
Alors qu’elle s’apprêtait à démentir, Erwin l’interrompit.
Non, Prince. J’ai dormi ici une grande partie de la nuit et je peux vous affirmer qu’elle vient seulement d’arriver.
Il s’inclina avec déférence.
Erwin ! s’exclama Gabriel. Il est bon de te voir ! Ne t’attendions-nous pas hier dans l’après-midi ?
Il m’est ardu de vous annoncer, Prince, que l’étau se resserre dans la vallée de Caldare. J’ai été forcé d’abandonner mon cheval aux frontières des Plaines sauvages, expliqua-t-il, peiné. J’ai dû effectuer le reste du voyage à pied. Bill devrait me retrouver d’ici quelques jours.
Les sourcils de l’archange se froncèrent.
Tu as déjà donné le signal de départ ?
Hier soir, Prince.
Eleanor remarqua aux mouvements spasmodiques qui agitaient la main droite de l’archange qu’il était inquiet.
Tu penses qu’ils sauront…
Bien sûr, Prince.
L’entrée en terre andoïe promet d’être périlleuse. Il nous faudra nettoyer la vallée et assurer sa protection avant de nous aventurer plus au cœur des Plaines, ou nous risquerions fort de nous retrouver pris en tenaille entre le Ginnungagap et les Metendors, sans possibilité de repli.
Gabriel héla un page qui fut chargé de donner une chambre à Erwin. Celui-ci adressa un dernier signe de la main à Eleanor et suivit le valet qui avançait à vive allure vers le palais.
C’est qui, ce Erwin ? demanda-t-elle en le regardant disparaître.
Oh ! répondit distraitement l’archange, c’est un gentil garçon.
Eleanor dévisagea Gabriel avec consternation. Elle était persuadée qu’il n’avait même pas saisi le sens de sa question. Il paraissait soucieux et tapotait son carnet de rapports de ses longs doigts fins.
Quelque chose te tracasse ?
Ce que vient de nous apprendre Erwin est ennuyeux. Lifel place de plus en plus de troupes dans cette vallée alors qu’il sait très bien que quoiqu’il advienne, nous forcerons le passage.
Lifel… Tu ne crois pas qu’il serait temps de l’appeler Lucifer ? Ce n’est plus ton frère depuis plusieurs éternités.
Gabriel ne broncha pas.
Cet afflux de troupes m’inquiète, éluda-t-il.
C’est vrai que c’est étrange, admit Eleanor, le regard perdu dans le vide au-delà de l’épaule de l’archange.
Il lui adressa une grimace.
C’est abominable comme tu lui ressembles.
À qui ?
À Abrahel.
Et une nouvelle fois, une douleur cuisante éclata dans la poitrine d’Eleanor, lui coupant le souffle.
2 – Le plaisir de souffrir


La voilà ! s’exclama Po. Il ne manque plus qu’Oonel… Bien entendu.
Eleanor avait rejoint ses compagnons de la dix-septième en courant. Tout retard était lourdement sanctionné par leur premier de légion. Po prit son amie par les épaules et lui ébouriffa les cheveux. Elle le repoussa, feignant la mauvaise humeur.
Enfin ! cria Gaël.
Une silhouette flamboyante se précipitait dans leur direction, les pans de sa tunique battant au vent. Oonel, son épée et son arc à bout de bras, se hâtait de les rejoindre. On aurait cru, à voir son expression affolée, qu’il était poursuivi par Lucifer en personne. Il jeta des regards fiévreux de tous les côtés et se glissa au centre du groupe sous les railleries de ses camarades.
Voilà une fâcheuse habitude que tu as là, Oonel. Habrok finira par te tomber sur le dos à nouveau ! le houspilla Po.
Tu pourras me montrer à quel point tu es devenu un expert en tours de garde supplémentaires ! répliqua le sylve d’un air goguenard.
Po était un jeune ange sylvestre blond avec des yeux couleur charbon. Il se faisait appeler « Po » parce que le nom que ses parents lui avaient donné était impossible à retenir. Tout aussi impossible à prononcer, d’ailleurs.
Tout le monde est là ? demanda une voix grave et rocailleuse au centre du groupe.
L’attention des légionnaires fut attirée vers le sol et ils s’écartèrent pour laisser place à leur chef. Habrok était un ange de petite taille, mais sa silhouette musculeuse et son regard dur imposaient le respect. Il passa une main sur ses cheveux noirs montés en un chignon serré au sommet de son crâne.
Salut, les gamins !
Ses yeux s’arrêtèrent sur Oonel qui ajustait le laçage de son col. Eleanor lui toucha le mollet du bout du pied et il releva la tête.
Que je sois jeté au fond du Ginnungagap ! Sa Majesté Oonel est levée à temps !
Le sylve eut un sourire fugace.
Parfait, parfait, continua le chef. Ce matin, nous allons travailler votre condition physique.
Des soupirs consternés s’élevèrent du groupe, mais personne n’osa protester. Habrok, derrière son air bonhomme, était un premier de légion exigeant. Si bien que, lorsque Eleanor avait fait part à Gabriel de son désir d’intégrer la dix-septième légion, l’archange avait manqué de s’étouffer. « La dix-septième, tu es sûre ? » avait-il demandé. « Le premier de légion a des méthodes qui frôlent l’inacceptable. » . Mais elle avait observé chacune des compagnies et, bien qu’il y ait une bonne entente entre tous les guerriers, elle pressentait qu’il n’y en avait pas une seule dans laquelle elle parviendrait à s’intégrer. Le peuple d’Édénie ne l’appréciait pas, c’était aussi simple que ça. Elle était humaine, une étrangère, et pourtant, elle était la « princesse céleste ». Les anges murmuraient des choses immondes sur son passage. Si leurs propos avaient uniquement concerné sa position qu’ils jugeaient imméritée, elle l’aurait supporté sans fléchir, mais elle se savait incapable de tolérer leurs discussions à propos d’Abrahel. Les plus jeunes des légionnaires allaient jusqu’à la surnommer « La fiancée du monstre » ou « L’autre ». Elle s’était efforcée de ne leur prêter qu’une oreille distraite, mais leurs mots acides avaient fini par fendre sa carapace d’indifférence, faisant rejaillir la douleur. Une douleur d’endeuillée.
La dix-septième légion était celle qui lui convenait. Tous ses membres se moquaient éperdument de la sombre réputation d’Abrahel, de son statut de sang et de sa position dans leur monarchie. Les guerriers qui composaient la dix-septième étaient ce que l’on appelait familièrement des « rebuts de la société ». Ils avaient tous appartenu à d’autres légions, mais avaient fini par en être exclus. Parce qu’ils ne correspondaient pas à ce que les anges célestes concevaient comme « des gens bien ». Ils avaient trouvé, dans la dix-septième légion, des anges capables de tolérer et d’apprécier leur différence et Habrok avait su déceler en chacun d’eux les qualités qui les rendaient irremplaçables.
Bien. Les enfants, nous sommes toujours à la première place du classement, déclara-t-il.
Les légionnaires échangèrent des bourrades viriles. Les sourires de leur chef étaient rares et il fallait les savourer. Habrok fixait le tableau de classement des légions sur le mur de l’arsenal. La liste était actualisée tous les sept jours. Les réjouissances cessèrent brutalement lorsque le premier de légion se tourna à nouveau vers ses guerriers.
Malgré tout, nous n’avons fait aucun progrès depuis plus de deux semaines ! Nous sommes premiers, oui, mais uniquement parce que les autres légions tardent à s’élever. Nous nous reposons sur nos lauriers, les enfants, et ça, c’est intolérable !
Un grand malaise s’était abattu sur la dix-septième. Eleanor inspira avec mesure. N’importe quel chef de légion aurait été satisfait de sa première place. Mais Habrok n’était justement pas « N’importe quel chef de légion ».
Pour qui nous prenons-nous pour arrêter de faire de notre mieux ? Sommes-nous des rois ? Sommes-nous des princes ? Non, les enfants ! Nous ne sommes rien ! Et nous allons nous efforcer de devenir « quelque chose ». Quelque chose qui fera la différence lors de l’Armageddon et dont vous pourrez être fiers !
Fière, Eleanor l’était déjà, car elle servait sous les ordres de Habrok.
Il fit aligner ses hommes le long de la façade de l’arsenal et les passa en revue. L’air sévère, il vérifia le tranchant des lames des légionnaires et leurs tenues. Avi, le cadet, fut renvoyé à l’affûtage tandis que Po se vit contraint de retourner à sa tente pour raccommoder un accroc à sa tunique. Gaël lui envoya une bourrade moqueuse dans l’épaule alors qu’il passait devant lui.
Gaël ! le héla Habrok. Tu prendras l’entièreté des tours de garde des braves guerriers assignés à la ronde de cette nuit.
Mais je n’ai…
Les protestations de l’ange moururent sur ses lèvres. Il baissa la tête.
Oui, Chef !
Habituellement, les tours de garde ne dépassaient jamais le quart de nuit. Mais lors des punitions infligées par Habrok, il était coutume de rester éveillé jusqu’au petit matin. Et il ne fallait pas espérer être exempté d’entraînement le jour suivant. Les autres légionnaires parlaient de méthodes barbares et moyenâgeuses. La dix-septième était devenue la cible de nombreuses moqueries et il n’y avait plus aucun ange assez courageux pour vouloir intégrer la légion. Il était aussi très rare de ne pas croiser de membre de la dix-septième lors d’une garde.
Habrok frappa dans ses mains pour attirer l’attention de ses légionnaires.
La première partie de l’entraînement de ce matin consistera en une course à pied.
Encore ? susurra Po qui était revenu avec son matériel de couture et s’escrimait à réparer le trou qui ornait sa tunique.
Po…, dit doucereusement Habrok. Tu tiendras compagnie à Gaël lors de sa garde de cette nuit.
Oui, Chef, maugréa-t-il sans se détourner de son ouvrage.
Le chef de légion lui assena une violente tape sur la tête.
Tu reprendras également le tour d’Oonel de la nuit suivante, mon garçon !
Po perdit toute envie de provocation.
Commençons ! s’exclama Habrok.
Oonel se coula jusqu’à son ami qui terminait sa réparation et glissa ses lèvres à son oreille :
Un expert du tour de garde, te dis-je. Un expert !
Eleanor et les autres membres de la dix-septième s’adossèrent au mur vitré de la bibliothèque.
Eh, Princesse ! lança Gaël en passant à côté de la jeune humaine. Oublie pas que si je bats Oonel, tu devras me cuisiner quelque chose de bon !
Essaie de le dépasser avant de commencer à saliver, rétorqua-t-elle.
J’espère que tu connais une bonne recette de tarte aux poires…
Elle leva les yeux au ciel. Les légionnaires échangeaient des regards carnassiers. Pour eux, les entraînements étaient devenus de simples jeux et les paris étaient une institution. Les anges jetèrent leurs armes aux pieds de Habrok. Gaël enleva sa tunique et son ceinturon, hésitant à se débarrasser également de son pantalon.
Donc, c’est pour aujourd’hui ? lui lança Oonel, l’air réjoui.
Oh, que oui ! Prépare-toi pour ta première défaite !
Le sylve sourit de plus belle.
Comme si tu pouvais me doubler…
Quand tu auras perdu, tu pleureras ? demanda l’ange céleste en soufflant une mèche de cheveux noirs qui tombait sur son nez.
Dommage que tes jambes ne fonctionnent pas aussi bien que ta langue, Gaël.
Eleanor lui adressa une grimace. Il était peu probable qu’il parvienne à ses fins. Depuis le début de leur entraînement, la première place était toujours revenue à Oonel.
Elle vérifia les fixations de ses fourreaux dorsaux et caressa les gardes en or des cimeterres qui dépassaient de son dos. Habrok avait vite compris qu’il ne servait à rien de la pousser à s’en séparer. Elles étaient bien trop précieuses.
Le chef de légion se plaça face à ses guerriers qui trépignaient d’impatience. Leur troupe ressemblait à s’y méprendre à une meute de jeunes chiens attendant que leur maître les autorise à se lever.
Le parcours est toujours le même, expliqua Habrok. Je vous accorde trois sabliers.
Les anges échangèrent des regards consternés. C’était un demi-sablier de moins que la dernière fois. Il n’y avait qu’Eleanor pour se réjouir de la difficulté de l’exercice. Depuis la disparition d’Abrahel, il semblait que seule la douleur cuisante résultant des entraînements physiques de Habrok parvenait à la détourner du gouffre qui s’était creusé dans son cœur. Elle était dopée à l’adrénaline et la fougue qu’elle mettait à repousser ses propres limites. Dans ces moments-là, le souvenir de l’angelot s’évanouissait enfin.
Habrok leva le bras. Les légionnaires fléchirent les jambes et Eleanor inspira à fond. Elle se promit de décrocher l’une des quatre premières places. Lorsque le chef de légion claqua des doigts, tous les membres de la dix-septième s’élancèrent sur la plaine d’entraînement d’un même mouvement. On aurait dit un raz-de-marée.
Malgré le sang des Metendors qui coulait dans ses veines, Eleanor ne pouvait pas rivaliser de vitesse avec les anges. Ils avaient beaucoup plus d’explosivité qu’elle. Mais elle avait, par contre, une excellente endurance et ne désespérait jamais de les rattraper.
Elle ferma un instant les yeux et concentra son attention sur la douleur qui augmentait. Si Gabriel avait su la plénitude que lui procurait cette souffrance, il l’aurait sans aucun doute éloignée de l’armée. Oonel aussi. Même Abrahel l’aurait traitée d’idiote.
Mais c’était la seule façon pour elle d’avancer.
3 – La dix-septième légion


Un quart du temps imparti s’était écoulé. L’arbre de vie, la plus ancienne forme de vie de toutes les Plaines sacrées après le Seigneur lui-même, était enfin en vue. Eleanor mima un salut militaire lorsqu’elle croisa Oonel qui rebroussait déjà chemin, l’air satisfait. Il se tenait en première position, bien entendu.
Tu devrais un jour opter pour la seconde place, lui cria son amie, question de nous surprendre !
Le sylve lui adressa un signe de main grossier et passa en trombe à côté d’elle.
La plupart des guerriers jugeaient Oonel comme un incapable. Il n’était pas un grand épéiste, il n’était pas un puissant magicien, et pour un ange sylvestre, ses performances d’archer étaient moyennes. Il n’excellait dans aucune des disciplines que les guerriers considéraient comme nobles. Les autres légionnaires se moquaient de lui. Mais le jour où ils devaient l’affronter en duel… Il n’y en avait plus un seul qui riait.
Parce qu’Oonel n’était pas un incapable. Il était intelligent, vif et il était quasiment impossible de le toucher. Se battre contre lui revenait à combattre un fantôme. Eleanor adorait contempler l’expression ahurie de tous ces anges qui avaient commis la terrible erreur de sous-estimer le sylve. Il n’était pas le pitre sous les traits duquel il aimait se montrer. Il n’avait jamais fait que jouer au bouffon du roi.
Eleanor frappa dans la main de Gaël qui se tenait en seconde place. Ses cheveux noirs, trop longs pour un mâle, claquaient au vent alors qu’il essayait vainement de rattraper Oonel. Avi adressa à sa compagne un sourire confiant tandis qu’il se maintenait à la troisième place. Son sourire se transforma en une grimace affligée lorsque Po le dépassa.
Les autres membres de la légion passèrent à côté d’elle sans ralentir. Ivres de compétition, ils donnaient tout ce qu’ils avaient pour se hisser en tête du peloton, sans se soucier de la distance qu’il leur restait encore à parcourir. Bientôt, ils trébucheraient, épuisés, les muscles en feu. Pourtant, ce n’était pas faute d’avoir répété l’exercice des dizaines, voire, des centaines de fois… Mais ils ne semblaient pas capables d’en tirer les leçons que Habrok essayait tant bien que mal de leur inculquer.
Alors qu’Eleanor accélérait l’allure pour éviter que ses pensées n’échappent à son contrôle et se focalisent une nouvelle fois sur Abrahel, un sifflement enthousiaste retentit devant elle. Elle scruta la lisière du bois qui bordait les champs d’entraînement. Assis nonchalamment sur la branche la plus basse d’un chêne, Erwin la suivait du regard. Elle l’ignora superbement et, se concentrant sur l’arbre de vie qui se dressait au bout du champ d’entraînement, elle passa devant l’Andoïe.
Ai-je fait quelque chose pour te déplaire ? demanda alors une voix derrière elle.
Surprise, Eleanor se retourna pour décocher un regard glacial à Erwin qui l’avait prise en chasse.
Pourquoi est-ce que tu me poursuis ? Là est la véritable question !
Courant à une telle vitesse, parler devenait difficile.
Tu m’intéresses, c’est tout.
Sans se départir de sa moue exaspérée, la princesse maintint l’allure. Elle frappa l’écorce de l’arbre de vie et fit demi-tour aussi sec, Erwin courant toujours à sa suite.
Erwin, lâche-moi ! finit-elle par s’énerver.
Je voudrais juste te parler un peu.
Laisse-moi, je te dis !
Mais…
Eleanor grogna de mécontentement. Son irritation était évidente, non ? Ne pouvait-il pas aller s’occuper ailleurs ?
Au déjeuner. On discutera autant que tu veux lors du déjeuner, mais là… Tu me lâches. D’accord ?
On se retrouve au bas de l’escalier de la cantine.
Il s’arrêta alors brusquement et disparut au cœur de la pénombre qui régnait sous les arbres. Eleanor ralentit distraitement. Par tous les saints, mais c’est qui, ce gars ?
4 – Qui es-tu ?


Habrok se tenait à l’entrée de la bibliothèque, son sablier à hauteur des yeux. Il attendait patiemment qu’Eleanor arrive. Exténuée, elle lui tapa dans la main avant de s’engouffrer parmi les rayonnages, courant en direction de l’escalier situé de l’autre côté de la pièce.
Toujours pas rattrapé Oonel ? lança-t-elle à Avi qui traînait la jambe entre le rez-de-chaussée et le premier étage.
Il n’avait plus le souffle nécessaire pour lui répondre. Alors qu’elle franchissait le palier du second étage, la douleur physique se fit plus pressante. Au fur et à mesure qu’elle se rapprochait du sommet, elle rattrapait ses compagnons. Au troisième étage, elle croisa les pas de Côme, le plus paresseux de la bande, qui gravissait tranquillement les marches. Il était le seul à ne pas se soucier de la place qu’il occuperait à l’arrivée. Un peu plus loin, Éloi, un ange de petite taille qui était toujours de bonne humeur, dépensait ses dernières forces pour se hisser le long de la rampe de marbre. Alors qu’elle parvenait au quatrième, elle faillit percuter Oonel qui redescendait, rompu, vers Habrok, en dévalant les marches de ses jambes tremblantes sans se retourner. Au même instant, la princesse sauta par-dessus les mollets de Brom qui tentait de reprendre son souffle à quatre pattes.
Courage, Brom ! lui lança-t-elle en l’enjambant.
L’ange agita la main et se releva péniblement. Son caractère impétueux et bagarreur lui avait valu d’être exclu de la troisième légion dès la première semaine de sa formation. Mais au fond, il avait un cœur en or.
Courant encore devant Eleanor, il ne restait plus que ses deux meilleurs amis : Gaël et Po. Dès qu’elle entama la dernière volée de marches, ses pas croisèrent les leurs et ils se tapèrent avec enthousiasme dans les mains.
Raté ! souffla Gaël. Oonel va encore gagner.
Il sourit et continua son chemin, Po sur les talons.
Eleanor franchit les quelques marches qui la séparaient du sommet. Devant la salle du trône, elle manqua d’entrer en collision avec Gaston, le fidèle second de Habrok. Il avait le regard dur et la peau foncée des gens des Mille Brumes.
La jeune humaine le salua d’un signe du menton. D’épaisses perles de sueurs luisaient sur son front, mais l’ange dévala les marches quatre à quatre, comme s’il sortait de sa douche, frais et reposé.
Alors qu’elle s’apprêtait à faire volte-face pour se précipiter à la suite de Gaston, la porte de la salle du trône devint translucide, laissant passer Gabriel. L’archange tendit la main vers le plafond sans même lever le nez de ses documents et Eleanor frappa sa paume contre celle de son tuteur.
Je t’avais prévenue que tu allais souffrir avec Habrok, marmonna-t-il alors qu’il mâchonnait sa plume à sang.

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