Engrenage
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Description

Dystopie - 417 pages -


Le troisième conflit mondial tant redouté a ravagé la Terre. Le monde est devenu hostile... inhabitable. Pourtant, les Grandes Plaines d’Amérique ont été épargnées. Ici, près d’un siècle plus tard, les survivants y ont bâti des engrenages, mégapoles animées qui protègent les habitants des monstres qui vivent au-dehors.


Mais dans l’une de ces cités, les inégalités ont créé un fossé entre les riches et les plus démunis. C’est là que vit Heaven, une jeune femme qui se bat pour instaurer une véritable justice. Sa rencontre avec Kragen, étranger en mission au sein de cette colonie, peut-elle lui donner un souffle d’espoir ? Car de terribles violences urbaines vont éclater !


... La communauté tout entière est désormais en danger.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 5
EAN13 9782379610288
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Engrenage – 1 – Une braise dans la nuit

1 – UNE BRAISE DANS LA NUIT

LUCIE GOUDIN
1 – UNE BRAISE DANS LA NUIT

LUCIE GOUDIN






Mentions légales
Éditions Élixyria
http://www.editionselixyria.com
https://www.facebook.com/Editions.Elixyria/
ISBN : 978-2-37961-028-8
Réalisation de couverture : Didier de Vaujany
Remerciements


Parce que ce livre n’aurait pas vu le jour sans L.S.Ange et Didier de Vaujany, je tiens à leur adresser mes remerciements. Ils m’ont accordé leur confiance et m’ont fait l’honneur de faire partie de la belle famille Élixyria. Je suis admirative de leur travail passionné et de leur dévouement !
Je remercie également Patricia le Sausse qui a embelli ce roman et a pointé les paragraphes à améliorer ! Merci pour tes conseils avisés et ta disponibilité !
Je n’oublie pas mes lecteurs qui vivent mes histoires depuis plus ou moins longtemps. Merci pour vos retours, vos visites lors des salons du livre ! Vous voir me rend toujours plus heureuse et cela me permet d’entretenir la flamme qui me donne l’envie d’écrire.
Merci aussi à ceux qui se lanceront pour la première fois dans mon univers grâce à ENGRENAGE. Merci à mes amis, à ma famille, qui m’ont soutenue. Ils se reconnaîtront.
Mention spéciale à ma merveilleuse maman, toujours enthousiaste quand je lui parle de mes projets, toujours là pour m’épauler et me suivre dans mes aventures. Je ne te remercierai jamais assez. Je t’aime.

Lucie
PROLOGUE


Ce jour-là, le ciel s’éclaira et le monde hurla.
Le douze mai deux mille vingt-cinq, la civilisation s’enveloppa de cendres et de fumée.
Les buildings s’écroulèrent tels des châteaux de cartes. Les gens connurent des fins tragiques. Un quart de la population périt sous les radiations. Dans cette tragédie, des armes bactériologiques s’échappèrent. Les pandémies s’enchaînèrent et fauchèrent plus de vies que l’avaient fait les bombes nucléaires. Des animaux mutèrent et, très vite, le monde devint hostile, inhabitable... mortel. Les survivants se réfugièrent sous terre, tentant difficilement de survivre.
Je fais partie de la quatrième génération vivant sur les vestiges de cette ancienne civilisation, au cœur même des Grandes Plaines des États-Unis, l’un des rares endroits à ne pas avoir été touché par la radioactivité. Comment puis-je raconter un passé que je n’ai pas connu ? Je vis dans un monde particulier, issu de ces catastrophes meurtrières.
Aujourd’hui, le soleil se lève sur le cinq mai deux mille cent trente-deux. Depuis cent ans, nous résidons dans les Engrenages, seuls moyens pour nous, les générations du futur, de vivre à la fois sous le soleil et loin du danger.
Voyez un Engrenage comme un arbre.
Aux Racines, travaillent les prisonniers qui donnent ainsi au reste de la population la chance de vivre, invisible aux yeux des créatures. Vient ensuite le tronc, un enchevêtrement de rouages et d’ascenseurs qui permet la connexion entre le haut et le bas. La partie que je connais le mieux reste celle en hauteur.
Mon Engrenage comporte huit Niveaux. Je ne parle pas d’étages comme dans les immeubles de jadis. Ici, ils sont placés les uns à la suite des autres, et chacun d’eux représente une classe sociale ou une catégorie socioprofessionnelle bien définie. Ces différentes castes englobent d’innombrables quartiers, et un quartier s’établit sur un seul et unique rouage, également appelé plate-forme.
Ces rouages représentent les feuilles de l’arbre, tel un pin parasol. Ils sont partout : placés côte à côte, et les uns au-dessus des autres. Métalliques, ils ont la particularité de ne jamais s’arrêter de tourner sur eux-mêmes, défiant les aiguilles du temps.
De cette métaphore, certains mécontents se plaisent à dire qu’un jour, l’automne arrivera et nous détruira. La plausibilité de cette supposition m’occasionne des frissons. Récemment, un Engrenage a cessé de fonctionner et ce berceau de la vie est devenu un tombeau à ciel ouvert.
Même si les Engrenages offrent aux humains une seconde chance d’établir de nouvelles bases, les temps n’ont jamais été aussi sombres. Des guerres, nous n’avons rien appris. Les morts n’ont donné aucune leçon aux hommes, ceux qui se disent dotés d’intelligence. Malgré l’horreur du passé, les crimes se succèdent et les inégalités persistent.
Je m’appelle Heaven, née en deux mille cent neuf. Joli prénom, me direz-vous, pour quelqu’un vivant dans un enfer permanent. Parce que j’habite au Niveau 6, Quartier 2, réduit simplement au sigle N6Q2.
CHAPITRE 1


Heaven, le 5 mai 2132


Au loin, le réveil criard me tira de mon sommeil et de ce doux rêve dans lequel je savourais un monde meilleur où liberté et égalité se tenaient la main. Je tendis péniblement le bras hors des couvertures et arrêtai tout bruit. Je me redressai, sachant que si je m’attardais au lit, je m’assoupirais et serais en retard. Ça, il n’en était pas question ! Pour subvenir aux besoins de ma famille, il me fallait cumuler trois emplois et comme les chômeurs se bousculaient, il était aisé de congédier un salarié et de le remplacer aussi vite. Même pour une heure de sommeil en plus, je ne pouvais pas me le permettre.
Mon regard se posa au-delà de la fenêtre. Chaque fois que je me levais, la vue sur le monde différait. L’Engrenage tournait sans cesse, mais les nombreux services aux Racines suivaient une cadence propre à leur capacité. Aujourd’hui, malgré l’obscurité, j’aperçus la forêt qui s’élevait sur le bord de la falaise et regorgeait de mystères que je ne connaîtrais sans doute jamais.
La flore se faisait rare sur l’Engrenage. Ce n’était qu’une structure de fer sur laquelle les architectes avaient créé des champs et des vergers. Les seuls arbres que je voyais servaient à alimenter le peuple. Quand vous étiez de mon niveau, vous n’aviez guère le temps d’apprécier ce qui vous entourait. Dès lors, embellir l’environnement devenait inutile.
Le Niveau 6 empilait jusqu’à cinq étages de plates-formes afin de proposer le maximum de logements, même si pour cela nous vivions les uns sur les autres. La luminosité du soleil ne parvenait pas à éclairer chaque recoin, mais des gens étaient plus mal lotis que nous.
Ma famille et moi vivions au plus près du ciel. Cela offrait une vue d’ensemble sur les quartiers aux alentours, et un regard sur le monde extérieur, insaisissable. Ma fenêtre donnait sur une rue bordée par des bâtiments. Tout au bout, le précipice de la plate-forme proposait une échappatoire à ceux qui, épuisés, voulaient en finir avec la vie. Les résidents en dessous de nous récupéraient les cadavres.
Je soupirai et mes yeux s’attardèrent une fois de plus sur cette forêt si proche et lointaine à la fois. La vie était-elle mieux cent ans plus tôt ? J’avais beau me poser cette question tous les jours, plus personne ne pouvait témoigner.
Sur la pointe des pieds, je ralliai la salle de bains où j’entrepris un combat avec la tuyauterie pour remplir la vasque d’eau. Je délaissai mon pyjama et me lavai rapidement avant de passer un T-shirt noir délavé dont je ne me lassais pas du confort. J’enfilai un jean qui, avec l’usure, m’avait contrainte à le trouer à divers endroits, afin de garder un semblant de style. Je brossai mes longs cheveux noirs et les attachai. Mon regard accrocha celui de mon reflet et je pris quelques secondes pour détailler mon visage. Blanche en hiver, ma peau avait bronzé à force de travailler sous le soleil de plomb de cet été aride. Mes yeux marron qui prenaient des teintes vertes en fonction de la luminosité perdaient leur éclat, comme si je m’éteignais, et cette impression se renforçait par mes cernes. Je soupirai. La nature m’avait gâtée, mais la vie reprenait peu à peu ce qui me rendait jolie.
Toujours à pas de loup, je longeai le couloir étroit et descendis les escaliers pour me rendre à la cuisine. Je dus attendre de longues secondes avant que la lumière s’allume enfin. Je me préparai rapidement un petit déjeuner composé d’un simple morceau de pain sur lequel j’étalai une fine couche de confiture maison. Le goût de la framboise demeurait depuis des années mon préféré parmi les rares que j’avais pu déguster.
Je me dépêchai de sortir dans la nuit et de laisser derrière moi ma famille plongée dans une maison silencieuse et endormie. Le calme qui planait sur l’Engrenage offrait un semblant de repos que l’agitation du jour supprimait sans vergogne.
Mon premier travail de la journée consistait à distribuer les journaux auxquels tout le monde avait droit, ce qui impactait bien évidemment nos impôts, démarche vivement critiquée par ceux qui gagnaient peu d’argent.
Pour ma part, je me plaisais à lire les différentes rubriques. J’apprenais les événements de chaque niveau, qu’importaient les émotions véhiculées. Je me révoltais contre les conditions de vie des plus pauvres, heureuse alors d’avoir la vie que je menais, bien qu’elle ne se montrât pas toujours rose. À d’autres moments, je rêvais de goûter au luxe des classes supérieures.
Sous la faible lumière des lampadaires, mes pas me conduisirent vers le cœur de la plate-forme, là où je pouvais emprunter les escaliers en colimaçon afin de rejoindre les étages inférieurs. Un ascenseur me ferait gagner tellement de temps. De plus, cela rendrait ma descente beaucoup plus sûre, car bon nombre étaient ceux qui, ivres, tombaient dans le vide. Hélas, seuls les premiers Niveaux connaissaient ce privilège.
J’empruntai de nombreuses rues et changeai de direction à divers carrefours avant d’atteindre enfin le Quartier 5.
Au milieu d’une place, j’entrevis une horloge et pressai le pas lorsque je constatai que l’aiguille des heures arrivait bientôt sur le quatre. Mon chemin croisa celui de Bart, le facteur en charge des Quartiers 40 à 42. Bien que nous fassions le même trajet chaque jour ensemble, je ne le connaissais pas vraiment. Muet, il ne pouvait plus qu’écouter les histoires d’autrui, dont les miennes, car malheureusement, plus personne n’enseignait ni ne pratiquait le langage des signes.
Nous arrivâmes à l’entrepôt où d’autres collègues s’affairaient à poser les journaux sur leur chariot. J’aperçus Sasha, un jeune homme de mon âge, dix mètres plus loin, les mains posées sur les genoux pour reprendre son souffle.
— Salut Sasha ! m’écriai-je. Panne de réveil ? Encore !
Il se redressa avec une grimace qui aurait fait rire n’importe quel enfant.
— Je vais devoir économiser pour acheter une autre de ces fichues pendules !
Un vieux coucou que notre patron affectionnait démesurément annonça la quatrième heure. Les bavardages devraient être remis à plus tard. Je fis un signe de la main à Bart et Sasha, puis m’en allai, tirant mon chariot derrière moi.
Je mettais les quotidiens dans les boîtes aux lettres. Lorsque celles-ci se faisaient inexistantes, je les déposais tout simplement sur le seuil des portes. Ainsi, je passais de maison en maison sans m’attarder, vérifiant l’heure chaque fois que je le pouvais. Plus vite je terminais ce travail, plus vite je commençais le deuxième dont les heures supplémentaires étaient payées sans avarice.
Je m’arrêtai et chargeai des journaux dans de vieux sacs à dos. Je gravis un escalier en colimaçon pour me rendre au Quartier 18. Là, toujours sans croiser âme qui vive, je terminai mon service. Au pas de course, je retournai à l’entrepôt afin d’y laisser mon chariot. Je récupérai mon salaire et m’enquis de l’heure : 7 h 15.
— Merde ! pestai-je.
Plus lente que la journée précédente, je venais de rater l’occasion de travailler de 7 h à 8 h chez mon autre employeur. Je sortis du dépôt et constatai que l’Engrenage s’éveillait peu à peu. J’avais quarante-cinq minutes devant moi. Que faire ? De là où je me situais, rallier le Niveau 5 ne me prendrait que dix minutes, raison pour laquelle j’avais cumulé ces deux emplois.
J’errai, mes pensées à des lieues de mon corps. Aujourd’hui, nous étions le cinq mai. Ce jour marquait l’anniversaire de mon petit frère, Finn. Que lui offrir ? L’année dernière, je m’étais présenté les mains vides, et celle d’avant, mon cadeau n’avait été qu’une simple broche que j’avais troquée contre des fruits volés.
Finn m’assurait que seule notre réunification autour de la table comptait et que je faisais déjà bien assez pour eux, mais dans les journaux, je voyais les célébrations dans les Niveaux huppés. On y fêtait les anniversaires en grande pompe. Je n’arriverais pas à les égaler, pourtant je voulais offrir à Finn quelque chose qu’il n’oublierait jamais. Faire plaisir à ceux que j’aimais me rendait heureuse.
Alors que je réfléchissais à un moyen de partager l’argent pour acheter de quoi manger et investir dans un cadeau unique, mon regard se posa sur une pâtisserie à la façade blanche et rose, couverte de dessins représentant des gâteaux que je devinais excellents.
Je n’allais jamais dans ce genre d’endroit, mais les plus riches s’aventuraient parfois jusqu’ici pour dépenser leurs pièces. Je m’approchai avec l’idée en tête qu’un gâteau d’anniversaire marquerait forcément le coup, nous qui avions l’habitude de ne manger qu’un ragoût lors des anniversaires. Les prix notés sur l’écriteau me firent l’effet d’un coup de poignard.
J’aurais pu me contenter de rebrousser chemin en me rappelant qu’être pauvre engendrait peu de bonheur, mais je détestais abandonner quand j’avais une idée précise en tête. J’avais beau ne pas avoir d’économies, je ne manquais guère d’imagination. Je me faufilai dans une ruelle adjacente à la pâtisserie et me glissai derrière le bâtiment où s’alignaient des bennes remplies de déchets. Il était rare de trouver de la nourriture, beaucoup se dépêchaient de s’en emparer dès qu’elle était jetée. Je tentai quand même ma chance.
Je regardai autour de moi. Si des gardes se trouvaient à proximité, je devrais renoncer à mon plan. Prendre dans les poubelles relevait du vol. Ce crime était puni de la pire des façons... Heureusement, j’étais seule dans la petite ruelle. J’ouvris la benne, non sans bruit.
Après un dernier coup d’œil aux alentours, je me penchai au-dessus, portant mon attention sur le contenu. Avec mon frère aîné, nous avions déjà fait les poubelles, mais celle-ci était la première à dégager de bonnes odeurs de sucré. Je mis sens dessus dessous les déchets jusqu’à trouver plusieurs parts de gâteau qui, aplaties, ressemblaient davantage à des crêpes. Tant pis, cela ferait l’affaire ! Enfin, je l’espérais.
Je les déposai au cœur d’une boîte à l’aspect plutôt présentable et rebroussai chemin jusqu’à l’avenue principale où j’attendis le bon moment pour passer à l’action. Postée à l’angle de la pâtisserie, je dévisageai les passants qui ne faisaient guère attention à ma présence. Alors que les minutes s’égrainaient, me faisant rapidement trépigner sur place par peur de voir le temps me manquer, j’aperçus enfin ce que j’attendais.
Un homme richement habillé d’un costume gris, fait sur mesure, et d’un chapeau rond marchait à l’aide d’une canne qui, honnêtement, ne servait qu’à montrer la valeur de l’objet. Il n’adressait aucun regard à ceux qu’il croisait, adoptait une attitude hautaine.
J’attendis que cet homme s’approche un peu plus et détourne la tête vers l’autre côté de la rue. À cet instant précis, je m’élançai et me positionnai méthodiquement sur sa trajectoire. Il me percuta et mon gâteau s’échoua sur le sol. Une grimace s’empara de mon visage. Puis, je feignis une colère monumentale.
— Vous ne pouvez pas regarder où vous marchez ! m’exclamai-je, très persuasive dans mon rôle d’actrice en herbe. Vous savez combien ce gâteau m’a coûté ?
Les regards se posèrent sur nous et, bientôt, les gens ralentirent leur allure pour s’enquérir de la situation. De cela, l’homme n’éprouva que de l’embarras. Les gens venant des premiers Niveaux détestaient se mélanger à ceux des classes inférieures. Si son entourage apprenait qu’il avait eu une conversation avec une personne comme moi, il perdrait en crédibilité. Si cette conversation s’avérait être une altercation, on le comparerait à nous. Sa fierté en prendrait un sacré coup.
— Ah ! J’avais oublié. Vous, vous pouvez vous offrir une gourmandise chaque semaine.
— Calmez-vous, s’il vous plaît.
— Que je me calme ! Remboursez-moi ce gâteau et je n’en parle plus.
Il hocha prestement la tête et bredouilla quelques mots que je ne compris pas. De sa veste, il sortit un porte-monnaie en cuir et me demanda simplement :
— Combien ?
— Cinquante pièces, répondis-je du tac au tac, en me rappelant les prix notés sur l’écriteau.
Il n’hésita pas à me donner ce qui me permettrait de faire plaisir à Finn et détala, emportant avec lui le souvenir de la première animation journalière. Les spectateurs s’éloignèrent et oublièrent instantanément ce dont ils venaient d’être témoins, trop préoccupés par leurs propres problèmes.
Je poussai la porte de la pâtisserie. Les odeurs qui m’accueillirent me firent tourner la tête. Une vitrine proposait différentes gourmandises plus alléchantes les unes que les autres. Les glaçages offraient de multiples couleurs. Cet arc en ciel lumineux m’aveugla un instant. J’étais plus habituée au noir le plus sombre de l’Engrenage.
Je pris commande et payai avec l’argent qui n’était pas le mien. Si j’éprouvais des remords ? Pas le moins du monde. Aucune personne des premiers Niveaux ne regrettait de voir les pauvres périr de faim et de fatigue.
La seule chose que je détestais dans cette situation c’était de m’être donnée en spectacle.
CHAPITRE 2


Heaven, le 5 mai 2132


Je fis le même trajet que les jours précédents. Mon chemin croisa celui de multiples personnes que le temps m’avait permis de connaître. Nous partagions les mêmes peines et douleurs. Nous faisions les mêmes sacrifices. Nos âges faisaient de nous des jeunes ou des anciens, nous ne nous ressemblions en rien physiquement, mais nos expériences faisaient de nous les bêtes d’un troupeau guidé vers l’abattoir. Nous n’avions aucune liberté.
À ma droite, sur le seuil de son épicerie à triste allure, j’aperçus Maggie, son fidèle balai en main. La vieillesse striait sa peau. Ses cheveux blancs tombaient dans son dos courbé par le temps et les épreuves de la vie. Ses lunettes rondes agrandissaient ses yeux gris qui fixaient les mouvements de son balai.
— Bonjour, Maggie ! Comment ça va aujourd’hui ?
Elle releva la tête, sans surprise. Un sourire chaleureux fendit ses lèvres lorsqu’elle me vit à son tour.
— Tout doux, ma belle. Passe prendre le thé quand tu veux !
— Dès que je le pourrai, promis !
Maggie vivait dans le N6Q14, juste au-dessus de son fonds de commerce dont les lettres de l’enseigne viraient au gris. Je venais souvent faire mes courses chez elle. Un jour, à cause de sa santé fragile, elle s’était effondrée, le teint blafard. Toujours accueillie par sa gentillesse, je m’étais proposée pour tenir son magasin quand elle ne s’en sentait point capable. À ce jour, je l’avais aidée une vingtaine de fois, bénévolement. En retour, elle me donnait de temps en temps des pots de confiture qu’elle ne parvenait pas à vendre.
Je m’éloignai et passai devant « L’informatique au tac au tac » , un magasin tenu par Bob Hicks, un informaticien qui réparait et vendait des appareils électroniques en tout genre. J’avais conseillé à Sasha de venir ici, mais au vu de ce qu’il faisait déjà chaque jour, il n’avait pas encore trouvé le temps.
Bob avait grandi avec mon père et était devenu un vieil ami de la famille. Il avait perdu sa femme un an plus tôt, emportée par un cancer, et il n’avait plus aucune autre famille. Je lui rendais visite au moins une fois par semaine.
À mon arrivée à la frontière entre les Niveaux 5 et 6, je vis Felicity Turner, jeune maman de jumeaux dont le père n’était autre qu’un capitaine du Niveau 3 pour lequel elle travaillait depuis des années ; bien évidemment, il niait la paternité. Elle avait songé à démissionner, mais pour nourrir trois bouches, elle avait besoin de ce travail. Je la savais malheureuse, elle aimait cet homme qui n’éprouvait rien pour elle, si ce n’était des pulsions sexuelles. Felicity était belle, mais ne possédait aucune fortune. Les mariages entre Niveaux différents ne survenaient jamais. Jamais.
Après mon amie, je saluai, entre autres : Alexander Baker, un jeune homme de mon âge avec lequel j’avais été à l’école et qui aidait son père à la cordonnerie, Max Foster et son berger allemand baptisé Max Junior, Carrie Howard, une tisserande de talent et Raymundo Berho, l’un des gardiens assurant les passages entre les Niveaux 5 et 6. Oui, je connaissais pas mal de monde !
— Tes papiers, jeune fille, me demanda ce dernier, un sourire non feint sur les lèvres.
Je regardai autour de moi et aperçus un capitaine. Lui et ses subordonnés étaient les hommes les plus redoutés au sein de l’Engrenage. S’il n’avait pas été là, Raymundo m’aurait laissée passer sans justificatif, mais comme il tenait à son travail, il appliquait le protocole à la lettre.
Je lui présentai ma carte, il la scanna. Elle résumait mes informations les plus importantes : mon identité, mon âge, mes emplois ; ceux-là mêmes qui m’envoyaient dans d’autres Niveaux. Vous pouviez aisément dévaler ces derniers, comme l’avait fait l’homme victime de ma fourberie, mais l’inverse requérait de bonnes raisons.
Une lumière verte clignota sur son appareil, il se poussa pour me laisser passer.
— Bonne journée, Heaven McBride.
— Merci. Courage à toi.
Suivant les quartiers, le métier de gardien n’était pas de tout repos. Il arrivait que des gens mécontents de se voir refuser l’accès aux Niveaux supérieurs déversent leur colère à coups de poing. Même si les médias étouffaient certaines affaires, cela se produisait régulièrement.
J’arrivai pile à l’heure au Quartier 7 du Niveau 5. Les champs s’étendaient sur cette immense plate-forme ainsi que sur ses voisines, défiant le métal froid des autres. Chaque fois que je venais ici, je m’imaginais en train d’errer à l’extérieur, loin de l’Engrenage, au milieu d’une nature sauvage guidée par ses propres lois. Ce monde-là était-il vraiment pire que celui dans lequel je vivais actuellement ?
Après un coup d’œil au planning, je rejoignis Molly pour m’acquitter de la récolte des petits pois.
— Heaven ! s’écria mon amie en me voyant approcher. Tu m’as manquée. Ça fait quoi ? Deux semaines que nous n’avons pas été affectées au même endroit.
— Dix jours, précisément.
— Oh ! Quelle mémoire !
— Ton absence a tellement peiné mon cœur, ricanai-je, son rire faisant dès lors écho au mien.
Soudain, Molly afficha une expression morose.
— Tu as su ce qui est arrivé à Violette ?
— Non, quoi ?
— Hier, le boss l’a virée à coups de pied. Elle ne reviendra plus ici.
— Que s’est-il passé ?
— Il la trouvait trop lente.
— Quel motif minable pour masquer la vérité ! me révoltai-je. Elle n’a pas cédé à ses avances et il l’envoie face à la famine. Quelle justice y a-t-il dans cette histoire ? Ça me dégoûte !
— Elle sentait le truc venir depuis quelque temps. Elle m’a confié chercher un autre travail, mais de ce que je sais, jusqu’à hier, elle n’avait encore rien trouvé.
— J’espère qu’elle obtiendra un nouveau job rapidement.
L’inquiétude me noua l’estomac. Ces derniers mois, Violette peinait à payer son loyer. Je la soupçonnais d’accumuler les dettes auprès de commerçants. Si elle restait au chômage trop longtemps, elle risquait d’avoir de gros ennuis. Cela se soldait toujours par l’envoi aux Racines de l’Engrenage d’où personne ne revenait jamais.
— Mettons-nous au travail, me lança Molly en fixant un point derrière moi.
Inutile de m’en dire davantage, le boss arrivait. Je m’empressai de récolter des petits pois que je laissai tomber dans un seau près de moi. Une fois, celui-ci rempli à ras bord, je ralliai le hangar afin d’y laisser le contenu et repartis aussi vite pour répéter les mêmes gestes jusqu’au coucher du soleil.
Malgré la sueur qui collait mes vêtements contre ma peau, et ma respiration saccadée, je tentais de conserver un bon rythme. Si on dépassait le quota fixé par le boss, il nous accordait quelques pièces supplémentaires. Il avait beau être aveuglé par l’argent, il ne lésinait pas à nous motiver avec l’appât du gain.
— À demain, Molly ! m’écriai-je alors que je quittais les champs.
— Bon courage pour ce soir !
Je lui fis un dernier signe de la main avant de disparaître dans les rues.
Je courus pour aller récupérer le gâteau commandé. Après cela, je ralentis l’allure afin de rentrer à la maison ; trébucher et ramasser le gâteau à la petite cuillère ne devait en aucun cas se produire. À cette heure-ci, tous devaient être autour de la table pour l’anniversaire de Finn.
— C’est moi ! déclarai-je d’un ton jovial en poussant la porte d’entrée. Bon anniversaire, p’tit frère ! J’espère que tu gagneras un peu plus en maturité cette année.
— Ah ! Ah ! Très drôle. Va te laver avant de faire de notre maison une étable.
En riant, je lui balançai une serviette trouvée sur le plan de travail et m’éclipsai en laissant derrière moi ma famille et les quelques invités.
Après une douche rafraîchissante, j’enfilai des vêtements propres et rejoignis le joli monde au rez-de-chaussée. Je pris place entre Finn et Angel, ma cadette. Comme les autres, ils étaient au beau milieu du repas. Maman me servit une assiette, bien plus généreuse que d’habitude.
Mes yeux s’attardèrent alors sur chacune des personnes présentes autour de la table ronde. En face de moi étaient installés Scott et Adam, les deux meilleurs amis de Finn qui avaient pu se joindre à nous en apportant des mets, pauvreté oblige. Le premier était un ami d’enfance, et le second un ancien collègue de travail avec lequel Finn s’était très vite entendu. Bien qu’ils aient tous les trois dix-sept ans, ils travaillaient depuis plusieurs années. Ce n’étaient jamais de longues missions et ils changeaient d’employeurs régulièrement. Comme tous dans les Niveaux inférieurs, les périodes de chômage les minaient.
Maman se rassit à côté de Scott. Ses cheveux autrefois blonds comme les blés viraient au gris, me rappelant sans conteste Maggie qui cumulait les problèmes de santé. Me dire que ce serait bientôt au tour de ma mère me retourna l’estomac. Autant les riches pouvaient s’offrir de quoi endiguer les maladies, autant nous, nous pouvions mourir d’une simple grippe.
À côté d’elle se trouvait Kathrin Barton, alias Kate, qui dévorait plus mon frère du regard que son assiette. Ensembles depuis plus d’un an, ils filaient le parfait amour. Finn, qui désespérait de me voir avec quelqu’un, me taquinait souvent. Trop souvent.
Mon regard se posa sur Angel, ma petite sœur de onze ans, portrait craché de notre mère avec son visage angélique qui reflétait la gentillesse. Elle se pencha vers moi et ses boucles d’or cascadèrent entre nous.
— Ça va ? me demanda-t-elle en chuchotant.
Je hochai la tête avant de poser un regard insistant sur sa fourchette qui triait les aliments dans son assiette ébréchée :
— Mange tes légumes, c’est moi qui les ai récoltés. Ils sont meilleurs.
Cet argument obtenait plus de résultats qu’une leçon sur la vie ; celle qui résumait la faim que nous subissions et qui nous condamnait à ne pas faire les difficiles.
Alors qu’elle avalait des carottes sans protester, mon regard erra sur deux chaises vides. Maman tenait à ce qu’elles soient toujours là pour rappeler les absents à ceux qui siégeaient à cette table.
Papa avait disparu huit ans auparavant, le treize novembre deux mille cent vingt-quatre. À cette époque, les raids existaient encore. On y envoyait des volontaires rémunérés pour leur engagement risqué. En contrepartie, ils partaient sur terre, en territoire inconnu et mortel, dans le but de chercher des vivres. Il n’en était jamais revenu.
Plusieurs possibilités s’offraient à nous. Soit, il était mort comme le reste de son équipe et les raisons de leur mort demeureraient floues. Soit, ils avaient découvert une utopie perdue, plus tentante que leur propre famille. Cette dernière supposition aurait pu me mettre en colère, mais je ne pouvais m’empêcher de penser que, si c’était le cas, il connaissait enfin le bonheur et la liberté. Après ce tragique épisode, plus aucun raid ne vit le jour.
Plus récemment, ce fut au tour de mon frère aîné de laisser un vide. Ash et moi avions développé une technique plutôt bien pensée pour voler ce dont nous avions besoin. J’attirais l’attention des gardes, généralement en criant que je venais d’apercevoir une personne activement recherchée, un criminel ou une jeune célébrité fugueuse, et Ash en profitait pour faire ses coups en douce dans le dos des soldats ayant momentanément quitté leur poste. Hélas, j’avais appris deux mois plus tôt que chaque plan avait ses failles. Ash s’était fait prendre la main dans le sac et avait été envoyé aux Racines pour devenir un esclave de l’Engrenage. Bien que je le sache fort, j’ignorais, comme pour papa, s’il était encore en vie.
Je n’avais qu’un seul rêve. Celui où nous étions tous réunis, libres. Il n’y avait pas meilleur bonheur que de se trouver en compagnie de ceux que vous aimiez.
— De quoi parliez-vous avant que je n’arrive ? demandai-je.
— Du néant qui remplace ta vie amoureuse, me nargua Finn.
— Attention à tes mots, frangin ! Tu risques de ne pas profiter de mon cadeau.
Ses yeux pétillèrent, tandis qu’il me fixait intensément, la bouche ouverte, pour en savoir davantage. Je lançai un clin d’œil à maman qui avait mis le gâteau en lieu sûr sans que personne le remarque.
— Sans mauvaise blague, ils parlent de se marier, lâcha Scott, un sourire moqueur sur les lèvres.
— Sérieusement ?
Ma surprise fit disparaître la gaieté de mon frère.
— Pourquoi personne ne se réjouit-il ?
Je cherchai des explications dans le regard de maman.
— Vous pouvez très bien être ensemble sans vous marier, du moins pour l’instant, repris-je en pesant mes mots. Je ne dis pas que votre relation n’est pas solide, mais beaucoup de personnes que je connais ne sont plus avec leur premier amour. Attendez un peu. Imaginez que vous vouliez divorcer. Aurez-vous l’argent pour le faire ? Là où nous vivons, nous ne pouvons pas faire d’erreur dans nos choix. C’est difficile à accepter, mais c’est ainsi. Je ne veux que votre bien, à tous les deux.
— C’est pour ça que tu es encore seule ? répliqua hargneusement mon frère. À trimer au travail comme une forcenée ?
— C’est mon choix.
— C’est toujours pareil. Plus on s’attache aux gens et plus on fait notre possible pour qu’ils vivent paisiblement. Serons-nous un jour heureux, sans avoir cette peur aux trousses de voir l’avenir nous détruire ?
— Kate, tu as la tête sur les épaules, raisonne-le !
— Pas de problème, claironna-t-elle. Le connaissant, c’est la bague, et ensuite, le ventre rond.
Maman s’étrangla avec son verre d’eau avant de rire :
— Je ne suis pas encore prête pour devenir grand-mère. Laissez-moi donc encore un semblant de jeunesse !
— Trop tard ! s’esclaffa Finn. Heaven, ne me regarde pas comme un chien battu ! Je prendrai les meilleures décisions et si elles s’avèrent finalement mauvaises, elles me serviront de leçon. Je saurai toujours faire face. Promis.
— Je te fais confiance.
Mon clin d’œil apaisa l’atmosphère.
— Changeons de sujet ! s’exclama Kate. Dis-moi, Angel, qu’as-tu appris à l’école aujourd’hui ?
Ma sœur se leva et alla chercher un cahier dans son sac à dos usé. Elle revint s’asseoir et l’ouvrit à la page du jour. Des images représentant des monstres y avaient été collées.
— Ce qu’il y a à l’extérieur, annonça-t-elle gravement.
— Fais voir, dis-je en m’emparant du cahier.
De quatre à douze ans, nous allions tous gratuitement à l’école pour assurer le bon fonctionnement économique et social de l’Engrenage. Passé cet âge, il fallait payer. Seuls les premiers Niveaux pouvaient se le permettre. Ce cercle vicieux nous empêchait d’évoluer.
— Les croque-vivants, les lions à deux têtes, les Pythons Lunaires, énumérai-je avant de tourner la page.
— Celui qui me fait frissonner à chaque fois c’est le Soldat à pinces, commenta Kate. Il est autant immonde que terrifiant.
Effectivement, son aspect rebutait tout être vivant. Des coquillages étaient collés à sa peau, et ses pinces aussi larges qu’une porte d’entrée pouvaient sectionner un cheval en deux en un seul et unique coup.
— Le Supplificateur, lus-je. Tiens ? Je ne l’ai jamais étudié, celui-là.
— Hum, jamais entendu parler non plus. Montre !
Je tournai le cahier pour que Finn puisse apercevoir le monstre. Aussi grand qu’un bâtiment de trois étages, il faisait sans nul doute partie des plus imposantes créatures vivant en dehors de l’Engrenage. Sa peau fortifiée d’écailles égalait la noirceur du néant. Ses griffes promettaient une lacération douloureuse, sa gueule en enfermait une autre plus petite, mais emplie de dents pointues bien plus acérées qu’une épée.
— Il est nouveau, nous informa Angel.
— Comment ça « nouveau » ? m’étonnai-je.
— Notre maîtresse nous a dit qu’on venait de le découvrir.
— Comment peuvent-ils savoir ce qu’il se passe à l’extérieur de l’Engrenage maintenant qu’il n’y a plus aucun raid ?
La question de Finn engendra un silence.
— Peut-être observent-ils ? supposa Kate au bout d’un moment.
— Ou alors, l’Engrenage communique avec des personnes qui vivent sur terre, poursuivit Adam.
— Personne ne peut survivre dehors, contra Scott.
— Comment le sais-tu ? ripostai-je.
— Les enfants, calmez-vous, marmonna maman.
— Les raids ont été interdits dans notre Engrenage, mais qu’en est-il des autres ? continuai-je en faisant semblant de ne pas l’avoir entendue. Peut-être que des gens comme papa ont été envoyés et ont découvert ce nouveau monstre. Les Engrenages communiquent bien entre eux, non ? La question que vous devriez plutôt vous poser est pourquoi s’obstinent-ils à découvrir ce qu’il y a en bas ?
— On le sait ! remarqua Scott. Pour nous montrer ce dont le monde regorge afin de nous convaincre que la vie dans l’Engrenage est ce qu’il y a de mieux et qu’il faut s’en contenter.
— Mais si cette raison n’était qu’une façade pour dissimuler la vérité ?
— C’est reparti ! Heaven va refaire le monde.
La remarque de mon cadet entraîna les autres dans un fou rire. J’abandonnai toute réplique. Pourquoi persisterais-je à discuter alors que je demeurais la seule à croire à un scénario que les autres jugeaient surréaliste ?
En réalité, je pensais depuis longtemps que notre gouvernement nous cachait des choses, comme une vie possible à l’extérieur. Pour moi, étudier des monstres que nous ne côtoyions pas n’avait pour seul intérêt que celui de sortir enfin de l’Engrenage et de reprendre le contrôle des terres que nous avions délaissées par le passé. Mon hypothèse laissait au moins une chance supplémentaire à papa d’être encore en vie, quelque part.
Remarquant mon assiette vide, maman demanda, un large sourire sur les lèvres :
— Qui veut une part de dessert ?
Tous levèrent la tête et braquèrent sur elle des yeux pleins d’espoir.
— Il y a un gâteau ? demanda Finn. Vraiment ?
— Cadeau ! m’exclamai-je, en aidant ma mère à débarrasser.
— Sérieusement ? Pas un gâteau en carton ou en papier mâché, hein ?
— Attends de le goûter pour le savoir, ricanai-je.
Maman déposa le gâteau au milieu de la table. Les pupilles pétillantes me comblèrent de bonheur.
— Comment t’as fait ? demanda Kate, émerveillée.
Pour toute réponse, je haussai les épaules avec une expression sournoise sur le visage afin de faire perdurer le mystère.
— Il est tellement beau que je n’ai pas envie de le manger, commenta Finn en mémorisant chaque détail, allant de la fantaisie du glaçage aux lettres qui lui souhaitaient un joyeux anniversaire.
— Coupe-le, maman ! s’écria Angel en applaudissant d’excitation. Vite ! Vite !
— Oui, vite, je pars dans dix minutes, la pressai-je gentiment à mon tour.
Ce court laps de temps me couvrit de bonheur. Voir le sourire de mes proches valait bien plus que tous les artifices pouvant être achetés par l’or du monde.
CHAPITRE 3
 
 
Heaven, le 5 mai 2132
 
 
Peu avant vingt et une heures, je pénétrai dans le bar « Les pupilles s’affolent » où je travaillais trois heures chaque nuit, cinq jours par semaine. Situé au cœur du N6Q7, mon troisième lieu de travail se trouvait non loin de chez moi. Voilà pourquoi j’y avais postulé sept mois plus tôt.
À mon entrée, les clients se bousculaient déjà à l’intérieur du bâtiment. Ici, les malheureux dépensaient leurs pièces dans ce qu’ils pensaient être leur dernier verre. D’autres souhaitaient juste oublier l’espace de quelques heures leurs problèmes. Hélas, cela les conduisait dans les méandres de la pauvreté et de tout ce que cela impliquait. Certains, plus raisonnables, venaient simplement pour s’accorder un bon moment entre amis.
Peu de gens venant des premiers Niveaux s’aventuraient ici par peur...

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