Equatoria T3 : la face cachée
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Description

Sur cette planète, que le Chaos a séparée en deux, les peuples du Nord n’ont aucune connaissance sur l’évolution de l’humanité dans l’hémisphère austral.Et si les barbares, qui ont assassiné un des leurs, avaient trouvé un passage pour franchir la cordillère montagneuse qui longe la ligne équatoriale ?Comment ignorer plus longtemps ce danger qui menace l’existence même des colonies ? Le commando qui quitte le Jardin d’Éden, s’engage dans un voyage qui pourrait être sans retour . Un affrontement manichéen commence entre les survivants d’Équatoria, autant dans le jardin d’Éden qu’à l’autre bout du monde. Un combat sans pitié qui décidera du sort de l’humanité, déjà à l’agonie...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2020
Nombre de lectures 37
EAN13 9791035914974
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0150€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Avant-propos  
 
 
Voici donc venu de clore cette fabuleuse aventure commencée il y a plus de quatre ans…  
Mes héros, nés de mon imagination, étaient devenus mes enfants et il est difficile de s’en détacher, de les laisser partir à la rencontre de mes lecteurs, sans savoir quel sort leur sera réservé.  
Comme tout néophyte, j’ai commis quelques erreurs, mais comme tout autodidacte j’ai essayé de m’améliorer pour livrer un travail digne de mes lecteurs. Si j’ai perdu quelques curieux en cours de route, j’en ai gagné d’autres qui ont trouvé du plaisir à me lire, sur des sujets qui nous préoccupent tous, si j’en juge les derniers résultats des élections municipales et la victoire des écologistes dans de grandes villes.  
Je ne suis pas un écologiste, pur et dur, juste un homme qui vieillit et qui se pose la question de l’héritage que nous laisserons aux générations futures. Par le biais de la science-fiction (ou de l’anticipation, comme je préfère à qualifier mon roman), j’ai essayé d’aborder des thèmes d’actualités en essayant d’apporter de la cohérence, même si je ne suis un scientifique, je désirais avoir un socle réaliste pour plonger mon lecteur dans une situation qui pourrait survenir à plus ou moins long terme.  
Quand un auteur écrit une histoire sur la fin du monde, il s’inspire du réel pour créer une fiction qui emmène le lecteur dans son univers. Dans mon livre, j’imagine un monde futur, survivant à un cataclysme sans précédent. Alors quand le réel dépasse la fiction, il se sent quelques peu désœuvrés.  
Avec le confinement forcé, nous avons vécu une situation inédite, qui aura sans nul doute des répercussions sur le monde de demain. Sans jouer le prédicateur de seconde zone, je retrouve dans l’actualité certaines similitudes avec mon livre, sur notre capacité à s’unir, à changer, à s’adapter, pour surmonter cette épreuve.  
Comme dans mon roman, j’y vois aussi les même tares, celles de nos hommes politiques travestissant la vérité, refusant l’évidence, se justifiant sur leur incapacité à prévoir cette catastrophe sanitaire, afin d’éviter que la panique ne ruine une économie inégalitaire.  
La mondialisation sera-t-elle toujours une priorité dans notre société future, quand les remous agités par cette épidémie se seront apaisés ? Ou au contraire, devrons-nous en attendre une nouvelle pour prendre conscience de l’absurdité du monde, dans lequel nous vivons?  
Sans être non plus un moraliste démagogue, si j’ai pu provoquer un début de réflexion chez certains de mes lecteurs, alors j’estime avoir réussi mon projet…  
 
 
 
 
Dédicace:  
Même si le Covid 19 m’a offert du temps pour écrire le dernier tome de ma saga, je ne vais pas avoir l’indécence de le remercier, mais j’adresse une dédicace particulière à ma soeur et tous ceux qui comme elle, ont travaillé dans le milieu hospitalier et qui ont œuvré à combattre cette épidémie, à tous ceux qui ont souffert du confinement, à tous ceux qui ont perdu un proche lors de cette épidémie.  
 
Un petit lexique pour vous replonger dans l’univers d’Équatoria :  
 
Antigua : ancienne île aujourd’hui rattachée à Équatoria, fief de la colonie des Antilles. Faustine en est la mairesse.  
Autovent : véhicule de transport mû par le vent, utilisé par les nomades pour se déplacer le long des côtes.  
Cabrera : ancienne île aujourd’hui rattachée à Équatoria, fief de la colonie des Baléares. Lucinda en est la mairesse.  
Chétif : un membre masculin des peuples du Nord, ayant échoué ou renoncé à devenir nomade. Il ne peut pas avoir de progéniture.  
Conseil des peuples du Nord : assemblée réunissant les chefs tribaux qui décident de la politique commune des cinq colonies. Elle a lieu tous les sept ans dans une colonie différente.  
Conseil Tribal : conseil qui a lieu à l’aube et au crépuscule en présence des chefs nomades. Elle règle les affaires courantes de la colonie, tout en ayant une mission d’information sur les événements extérieurs.  
Coureurs de l’aube : première horde nomade qui sillonne les côtes dans la fraîcheur du matin. Commandée par Tao.  
Découvreur : un statut permettant au chétif de quitter la colonie et découvrir le monde extérieur. Une situation périlleuse sans l’appui des nomades, peu en reviennent !  
Fertile : jeune fille qui peuvent prendre un époux le jour-an de leur seizième anniversaire.  
Fuyards du crépuscule : deuxième horde nomade qui sillonne les côtes dans la fraîcheur du soir.  
Gatalgue : galette façonnée à base d’algues déshydratées, très nourrissante et riche en vitamine, elle accompagne fréquemment les repas des nomades.  
Grand Ordonnateur : ancien nom officiel donné au gouverneur du Jardin d’Éden.  
Guérisseuse : appellation pour désigner les infirmières dans les colonies.  
Hommitière : habitation souterraine s’inspirant des termitières et qui héberge efficacement les colons contre les rigueurs du climat.  
Inféconde : jeune femme qui n’ont pas eu de progéniture avant le vingt-cinquième anniversaire. Par souci d’accélérer l’évolution naturelle, l’accès à la maternité leur est refusé, passé cette date.  
Invité : nom donné aux habitants du Jardin d’Éden qui peuple les niveaux supérieurs du bunker.  
Jardin d’Éden : bunker souterrain, construit en urgence durant le Chaos par Donald Trump, dernier président des États-Unis, pour préserver l’élite de la société américaine de la barbarie qui s’annonce.  
Jour AM : dénomination qu’emploient les peuples du Nord pour l’équivalence d’un jour sidéral, soit 24 heures.  
Jour-an : l’équivalence d’une année de 365 jours dans l’Ancien-Monde.  
Lanzarote : ancienne île aujourd’hui rattachée à Équatoria, fief de la colonie des Canaries. Margareth en est la mairesse.  
Maître du Savoir : sa tâche la plus importante reste de transmettre le savoir et l’histoire des peuples du Nord.  
Maitre du temps : le bras droit du chef nomade, il est en charge de veiller sur le respect des horaires.  
Marathon : il désigne l’épreuve qui donne accès, à tout jeune mâle de 16 jours-an, d’incorporer une tribu nomade en cas de réussite.  
Méridian : une ancienne base militaire réhabilitée en relais pour les nomades qui emprunte la route du sud pour rallier la colonie des Antilles.  
Molokaï : ancienne île aujourd’hui rattachée à Équatoria, fief de la colonie d’Hawaï. Angelina en est la mairesse.  
Salt Lake City : Une mine de cuivre abandonné, réhabilité en musée avant le Chaos. Les nomades se servent de ces galeries comme relais durant la tournante.  
Santa-Catalina : ancienne île aujourd’hui rattachée à Équatoria.  
Un des sites originels choisis par les pères fondateurs pour abriter une colonie. Celle-ci fut anéantie par les barbares de Los Angeles, dès les premiers jours-an qui suivirent le Chaos. Réaménagé pour devenir la sixième colonie des peuples du Nord.  
Tinian : ancienne île aujourd’hui rattachée à Équatoria, fief de la colonie des Mariannes. Tahi en est la mairesse.  
Tournante : Appellation pour désigner le circuit jour-annuel des nomades autour d’Équatoria.  
Vip : Nom donné aux habitants du Jardin d’Éden qui peuple les niveaux inférieurs du bunker. Ce sont les plus privilégies.  
 
 
 
CHAPITRE  
 
• À bout de souffle • La traque • Dans la maison de dieu • Contre pouvoir • Rendez-vous à Greenwood • Bégaiement de l’Histoire • La loi du plus fort • Le prisonnier • Vents contraires • Alliance de circonstance • Fort Jackson • Un aveu inavouable • Échange culturel • Convergence • Angles d’attaque • Compte à rebours • À tombeau ouvert  • À bout de force • Dans la souricière • Des loups en hiver • Une autre Alternative ! • Conciliabule • De l’ombre à la lumière • La fin des idoles • Aloha Hawai’i • Le bout du tunnel • Voyage au centre de la Terre • Une mère amère ! • Buenos Aires • Premier signe • Retour aux origines • Putsch Royal • Je suis une légende • À fond de cale • Le sacrifice • Le paquebot • Un renfort inattendu • Nous irons tous au paradis • Duels sur les quais • Embrasement • New deal • Home, sweet home • La fin n’est que le commencement  
 
Chapitres Annexes  
• Revue de presse  
• L’histoire du cannibalisme  
• Historique de la monarchie Sud-africaine  
 
Dans les tomes précédents…  
 
Et si la Terre s’arrêtait de tourner ?  
Cette catastrophe est devenue une réalité le 1er mai 2017, provoquant un véritable Chaos !  
197 ans plus tard, sur cette nouvelle planète, à la cartographie totalement bouleversée, un continent unique a émergé, tout le long de la ligne équatoriale. Un monde hostile et impitoyable, où une journée dure toute une année, anéantissant la quasi-totalité de la faune et de la flore terrestre.  
Des survivants, sauvés par une poignée de scientifiques qui se nomment les pères fondateurs, ont réussi à préserver une dernière étincelle de l’humanité, en anticipant les conséquences désastreuses du Chaos. Ces rescapés de ce cataclysme, les peuples du Nord, tentent de raviver le feu de la vie, par le biais des cinq colonies qui abritent le reste de l’humanité. Deux hordes nomades les aident à survivre, en récupérant tout ce qu’ils trouvent sur les ruines du Monde d’avant. Les deux tribus tournent sans répit autour du globe, dans leurs véhicules tractés par le vent : les autovents !  
La tournante, ainsi nommée par les itinérants, un cycle perpétuel pour échapper à la longue journée aux chaleurs infernales et au froid polaire de la nuit.  
 
Ces nouvelles conditions climatiques obligent l’humanité à une adaptation immédiate que ce soit par la transformation de leurs habitats, avec les hommitières ; par leurs façons de produire de la nourriture en préservant le bétail, et en retrouvant des pratiques agricoles oubliées ; par leurs lois régissant cette nouvelle société qu’ils souhaitent plus juste et solidaire.  
Conscients que leur survie passe par des mesures d’exception, ils tentent d’accélérer l’évolution humaine par des lois génétiques, comme l’épreuve du marathon, permettant de choisir les garçons les plus résistants et les plus endurants.  
 
Zori, âgé de seize jours-an appartenant au clan des Antilles, participe pour la première fois à cette épreuve si redoutée, accompagné de Boris, son fidèle compagnon. Avec l’arrière-pensée de vaincre son adversaire intime, Jason, le fils de Faustine, elle-même chef de la tribu. Malgré la tricherie de son adversaire qui lui ôtera la victoire, il finit l’épreuve dans le temps imparti, ce qui lui donne le droit d’intégrer les nomades et de profiter de leurs libertés. Une situation bien plus enviable que de devenir un chétif, contraint de résider toute son existence dans sa colonie d’origine sans possibilité d’assurer sa descendance. Mais Zori décide de ne pas laisser la tricherie de son adversaire impunie et en appelle au jugement du conseil tribal.  
 
Pendant ce temps, les coureurs du crépuscule font des découvertes inexpliquées; des traces de pas près de la nouvelle colonie de Santa-Catalina, qui remet en cause la certitude d’être les seuls survivants.  
Mais cette question taraudait déjà Luther, l’un des deux chefs nomades depuis la découverte du petit Zori, seulement âgé de quelques semaines, sur le bord de la route les menant à la colonie des Antilles. Un secret, bien gardé par le conseil des sages, pour ne pas perturber la vie paisible des colons.  
Un important retard sur l’astre solaire, qu’ils poursuivent sans arrêt dans le but de rester dans des températures clémentes, oblige les coureurs du crépuscule à emprunter une route inconnue durant leur tournante. Une nouvelle voie, à travers la vallée de la mort afin de traverser les Rocheuses. Sur cette route, ils vont faire la plus incroyable des découvertes : une forêt de séquoias de Californie !  
Des conifères qui se sont merveilleusement adaptés aux conditions climatiques de ce Nouveau Monde. Luther comprend que ce miracle de la nature pourrait changer le futur de l’humanité, en retrouvant la capacité de produire une source de combustible à profusion !  
Luther poursuit sa route jusqu’au relais de Méridian. La base militaire désaffectée dans laquelle ils avaient découvert le petit Zori, 16 jours-an auparavant. La routine reprend le dessus, et en explorant les ruines de la ville de Jackson, les nomades font une nouvelle trouvaille. Un trésor oublié dans la cave d’un commerce, abritant du matériel, des vivres et des armes. Une véritable aubaine !  
 
De son côté, Tao le chef de l’autre tribu itinérante, les fuyards de l’Aube, poursuit son périple sans embûche, si ce n’est la révélation de sa paternité. Dans une société soucieuse de la bonne fécondité de ses membres, tout en étant très attentif aux brassages ethniques afin d’éviter les maladies congénitales, cela reste toujours une bonne nouvelle ! Avec lui, nous découvrons le savoir des agriculteurs des Baléares, toujours à la pointe pour trouver des astuces afin de profiter des deux périodes propices à l’agriculture, l’aube et le crépuscule.  
 
Luther et ses coureurs arrivent à Antigua, le village de Zori. En attendant le prochain grand conseil, le jour-an suivant, qui réunira les chefs des cinq tribus, Luther participe au conseil tribal annuel. À contrecœur, il doit statuer sur le sort de son fils, accusé de tricherie, mais aussi avoir la lourde tâche de révéler à Zori, le secret sur son passé. Quand ce dernier apprend qu’il n’est pas originaire de la colonie, il décide de partir à l’aventure, comme un découvreur afin de trouver une explication. Boris se joint à lui, tout comme Jason qui désire se racheter. Charles, le vieux maître du savoir de la colonie, mentor de Zori, se décide à les accompagner comme une ultime aventure sans retour. Luther les autorise, à condition qu’ils soient escortés par deux de ses meilleurs hommes, Hans et Vaka. Autant pour les aider dans leur périple, que pour les garder à l’œil.  
Secrètement amoureuse de Zori, Julia la sœur jumelle de Jason, tente de se joindre aussi à leur destinée, malgré l’interdiction formelle de sa mère. Mais la jeune fille obstinée, grimpera en cachette dans le camion qui doit emmener Zori et ses compagnons.  
 
Accompagné de ses amis, Zori quitte le confort des hommitières de sa colonie pour partir à la recherche d’explications sur ses origines, pensant que résoudre cette énigme sera la solution pour éloigner les sombres menaces planant autour des tribus. Après avoir découvert Julia, ils poursuivent leur route pour débouler en pleine nuit à Méridian. Là où tout a commencé, pour lui !  
Sur la base, ils surprennent les traces fraîches d’un petit groupe de pillards. Aussitôt, toute l’équipe se lance sur leur piste qui les mènera à un bunker, au milieu des Appalaches, tout près de Toccoa.  
Dans cette base secrète, construite par le dernier président des États-Unis d’Amérique afin de préserver l’humanité de la barbarie, ils découvrent une toute nouvelle société, divisée en castes et régie par des lois bien différentes des leurs. « Un grand ordonnateur », descendant direct de Trump premier, dirige le « Jardin d’Éden » ainsi nommé par ses fondateurs ; des « Vips », des privilégiés, vivent oisivement dans un certain confort; alors que les « Invités » doivent s’acquitter de la protection offerte par le Jardin d’Éden en accomplissant de certaines tâches, comme celle de produire de la nourriture.  
Zori va y découvrir sa mère, rongée par la maladie provoquée par les radiations de la centrale nucléaire, logée au plus profond du bunker. Le secret de ses origines lui est enfin révélé et il fait la connaissance de son demi-frère, Bill.  
Charles, révolté par l’injustice qui régit cette base, va comploter pour destituer le grand ordonnateur, un simple gamin capricieux et immature. Avec l’aide du Shérif Brett et du professeur Sully, tous les deux des Édenistes, il élabore un plan pour parvenir à ses fins.  
En profitant d’une faille juridique dans les dix commandements, un code législatif mis au point par le premier grand ordonnateur (Donald Trump) qui lui donne les pleins pouvoirs indéfiniment, tout en lui permettant de transmettre la fonction à sa descendance, Charles parviendra à organiser des élections, afin d’octroyer démocratiquement le pouvoir à Bill .  
De son côté, Luther le leader des coureurs va de colonie en colonie pour rassembler les chefs de clan qui doivent assister au prochain grand conseil, qui se tiendra au crépuscule, sur l’ancienne île d’Antigua. Il emmène Margareth, Chef de la colonie des Canaries, une rousse envoutante qui ne cesse de le troubler autant par jeu que pour assouvir ses appétits sexuels; Lucinda, la mairesse des Baléares rejoint la horde, à laquelle se greffera Hina, chef des Mariannes, et pour finir Angelina, cheffe du clan hawaïen.  
Luther en profite pour repasser par la forêt dans son désir de l’explorer plus profondément. Ils vont découvrir dans ce lieu enchanteur que la nature s’adapte aussi vite qu’eux.  
Outre les insectes, ils tombent sur un lac, riche en truites et en saumons, dans la forêt, ils surprennent un petit écureuil. Tant de mystères se cachent dans ce territoire redevenu vierge de présence humaine depuis le Chaos.  
Tao, toujours ignorant des mauvaises, comme des bonnes nouvelles, poursuit sa route. Ce n’est qu’en arrivant à Salt Lake, un des nombreux relais dont disposent les itinérants durant leurs tournantes, qu’il commence à prendre conscience du péril qui rode autour d’eux.  
Trois coureurs, égarés lors de la traversée de la vallée de la mort, ont réussi à rejoindre le relais pour s’y abriter durant la longue nuit.  
Ce n’est qu’au lever du jour, que les trois hommes ont failli être surpris par quatre rodeurs, aux allures étranges, débarquant par l’océan à bord d’un bateau.  
Un danger venant d’un autre temps, tant Tao croit être en présence de « barbares ». Une peuplade mythique qui aurait sévi durant les années précédant le Chaos. Ce n’est qu’en arrivant à Méridian, qu’il réalisera de son erreur. En étant accueilli par Zori et Vaka, Tao est enfin mis au courant de toutes les récentes découvertes. Le Chinois décidera de stationner à proximité du Jardin d’Éden pour sécuriser le complexe, en attendant le verdict sur l’élection de Bill.  
 
Quand Trump treizième perd sa couronne, tous se mettent au travail pour réformer le Bunker. Si les invités sont ravis de ces changements, la grogne monte chez les Vips, et surtout de la part du révérend Devos, le prêtre officiel de la base qui affiche son hostilité face à ces étrangers qui chamboulent l’ordre établi. Gaby, l’ami de Bill, tente de remettre en état de vieux ordinateurs, dissimulés dans une pièce secrète et qui pourraient se révéler utiles, pour les transformations à venir.  
 
Bill, avec l’aide de Charles, espère convaincre ces indécis avec un discours d’intronisation devant l’entrée extérieure du Jardin d’Éden; un clin d’œil au premier ordonnateur, qui avant de s’enfermer dans la base, avait aussi prononcé une allocution enflammée.  
Luther qui vient d’arriver à Toccoa avec les chefs de clan, participe à l’événement après avoir tenu le grand conseil des peuples du Nord, dans le bureau ovale du Bunker.  
 
Mais ce qui devait être une fête tourne au drame !  
Les quatre barbares de Salt Lake, en train d’espionner cette réunion, depuis le campement extérieur de Tao, perché sur une colline avoisinante, sont surpris par Vaka. Après une lutte et des échanges de coup de feu, le Papou est laissé pour mort.  
Alertés par les tirs, les nomades se précipitent sur la colline. Dans les bras de Hans, le premier arrivé, Vaka lâche le mot « Kaffir », dans un dernier soupir.  
 
Luther comprend que le danger ne vient pas de ce bunker, mais de ces étrangers qui semblent venir du Sud, comme en témoignent les mots de Vaka et surtout les clichés aériens découverts dans les archives informatiques.  
Sans hésitation, le créole décide de se lancer à la poursuite des meurtriers de Vaka, autant pour avoir des réponses que pour éliminer la menace…  
 
 
Voici la suite de ces aventures !  
À bout de souffle  
 
Le soleil apparaissait comme un croissant enflammé, s’accrochant désespérément aux derniers reliefs orientaux. L’obscurité glaciale ne tarderait pas à tout envahir !  
Les ombres s’étiraient sans fin, donnant au paysage alentour, une allure inquiétante. Les nuages venant du nord s’embrasaient sous l’effet de la lumière crépusculaire. Ils s’amoncelaient au-dessus d’eux, attendant avec patience de pouvoir se déverser, dès que l’astre solaire aurait renoncé, dans cette lutte aussi vaine que futile, à briller un peu plus longtemps.  
 
Les quatre hommes n’avaient pas le loisir de profiter de ce spectacle d’ombres et de lumières, ne s’accordant que deux ou trois haltes depuis les dernières vingt-quatre heures, depuis leur fuite du camp des nordistes.  
Caspar s’en voulait de s’être laissé surprendre par ce Kaffir, surgissant de nulle part. Le premier objectif de sa mission se retrouvait compromis. La discrétion devait rester la priorité, observer sans être vus !  
Le roi Johan avait été explicite sur cette condition …  
 
Cet imbécile de Jakobus avait tout gâché en prenant l’initiative de capturer l’intrus. Certainement pour rajouter un trophée à sa longue liste de butins de guerre. Mais il s’était fait désarmer comme un bleu.  
Les Kaffirs du Nord semblaient moins dociles et beaucoup plus féroces que leurs propres esclaves. En plus de savoir combattre, ils maîtrisaient le maniement d’une arme. Niels, gémissant sur le traîneau de fortune qu’ils avaient construit à la hâte pour le transporter, pouvait en témoigner, malgré lui.  
 
– Nous allons camper dans cette ville, ordonna-t-il en désignant un amas de ruines, situé à quelques kilomètres plus à l’est.  
 
Willem et Jakobus lâchèrent sans ménagement les deux bras de la brouette rouillée qu’ils avaient trouvée et rafistolée à la sauvette dans une ferme abandonnée. Niels bien qu’inconscient, poussa un râle de douleur.  
 
– Putain, faites gaffe, s’emporta Caspar en voyant son compagnon qui grimaçait.  
 
Il s’agenouilla auprès du blessé. Le bandage autour de son ventre, entourant la plaie provoquée par la balle qu’il avait reçue, était rouge écarlate. Caspar souleva l’étoffe imbibée avec précaution, la blessure ne saignait presque plus.  
 
– À quoi bon le trimbaler? Il va crever de toute façon! répliqua Willem essoufflé qui le toisait, tout en massant ses avant-bras endoloris.  
 
Caspar le fusilla du regard. Il percevait dans l’attitude du jeune homme de la défiance, mais aussi du mépris. Une arrogance due à son rang de lignée royale. Il était le neveu du roi, il le savait et ne manquait aucune occasion de le lui rappeler.  
 
– On devrait le jeter dans un coin, renchérit Jakobus qui s’était assis par terre, autant pour reprendre son souffle que pour retirer ses rangers qui lui faisaient un mal de chien.  
– Espèce d’imbécile, cracha Caspar en se relevant brutalement. Si tu avais obéi aux ordres en restant caché, rien de tout cela ne serait arrivé.  
– Un Kaffir venant du Nord m’aurait rapporté une petite fortune sur le marché des esclaves, se justifia-t-il en lissant sa longue barbe brune.  
– C’est toi qu’on devrait laisser sur le bord de la route, gronda le chef en s’approchant de son homme, la main sur son poignard.  
 
Aussitôt en alerte, Jakobus se releva en saisissant le canon de son arme, adossé à la glissière de sécurité de la voie qu’ils suivaient depuis plusieurs kilomètres.  
 
– Essaye donc, ricana-t-il en bombant son torse dénudé, sûr de sa force.  
 
Des quatre, il était le plus grand et le plus costaud de la bande. Un vrai colosse ! Ces qualités physiques, plutôt qu’une réelle complicité entre les deux hommes, lui avaient valu d’être choisi par Caspar, pour cette périlleuse mission en terre inconnue.  
 
– Tu me sembles bien arrogant pour quelqu’un qui a mordu la poussière face à un Kaffir qui devait faire la moitié de ton poids, se moqua Caspar.  
– Je... euh... j’ai glissé, bredouilla-t-il honteux. Et cette vermine en a profité.  
– Et c’est Niels qui a trinqué, constata Caspar. Tu devrais lui dire merci d’avoir servi de cible à ta place. S’il ne s’était pas approché pour te venir en aide, précisa-t-il, c’est toi qui serais allongé dans cette brouette !  
 
Le commandant lâcha son poignard. Par ce geste, il voulait désamorcer la tension qui était montée d’un coup. L’urgence n’était pas de régler ses comptes, un moment qui viendrait bien assez tôt, mais de trouver un abri et de soigner les blessures de son compagnon agonisant.  
 
– Allons nous réfugier là-bas ! reprit-il en tournant le dos aux deux hommes. J’ai vu un panneau, tout à l’heure, indiquant la ville de Greenwood.  
 
Jakobus se détendit à son tour et attrapa son barda, un sac à dos en tissu, rempli de provisions qu’il avait subtilisées dans le camp des Nordistes, quelques heures auparavant. De quoi tenir jusqu’à Charleston, l’endroit  où ils avaient caché l’embarcation, utilisée pour naviguer près des côtes lors de cette expédition de reconnaissance.  
Ce maudit Kaffir qui l’avait si facilement terrassé, avait quelque peu sapé sa confiance. La résistance de sa proie l’avait surpris, mais elle n’expliquait pas tout. Depuis quelques mois, il sentait ses mains gagnées par des tremblements intempestifs qu’il avait de plus en plus de mal à maîtriser. Il connaissait l’origine de cette maladie, fréquente chez les Afrikaners. Aussi le robuste sudiste masquait son soulagement d’avoir évité l’affrontement avec Caspar, qui malgré son âge, possédait une sérieuse réputation d’habileté au combats corps à corps. On ne devenait pas commandant par hasard, dans les bataillons du roi !    
 
Willem se délectait du spectacle. Jusqu’à présent, Caspar dirigeait cette mission, en comptant sur la fidélité sans faille de Niels, son ami et son bras droit. Mais ce dernier agonisait au fond de cette caisse en métal, dévoré par la rouille. S’il parvenait à rallier Jakobus à sa cause, peut-être pouvait-il prendre le contrôle de l’expédition et s’en approprier tout le prestige de leur fabuleuse découverte.  
Un Nouveau Monde plein de richesse et d’espoir, de quoi étendre la supériorité raciale des Afrikaners dont il était le digne descendant. De quoi prouver à son oncle qu’il était son digne successeur, qu’il méritait plus d’accéder au trône que son jeune frère, Heinrich.  
Certes, ce dernier affichait sa blondeur comme un atout évident, mais que valaient ses particularités génétiques face à ses talents de guerrier dont il faisait preuve à chaque instant. Le jour où Johan se réveillerait et s’apercevrait de sa valeur ne tarderait plus.  
 
« Peut-être devrais-je en finir maintenant, se dit-il. Une balle dans le dos de Caspar et l’affaire est réglée. Jakobus ne broncherait certainement pas, se persuada-t-il. Mais avant d’agir, je dois m’assurer que cet abruti ne me mettra pas des bâtons dans les roues. »  
 
Willem hésitait, mais il empoigna son sac à son tour pour suivre ses compagnons, résolu à saisir sa chance quand elle se présenterait.  
 
La traque  
 
Luther attendait patiemment que les deux Papous, agenouillés près des traces qu’ils avaient découvertes, pas encore effacées par la fine pluie, finissent de délibérer entre eux. Apia et Aka s’exprimaient dans le langage de leurs ancêtres, excluant ainsi, le chef de leur conversation.  
En partant du camp, ils avaient suivi la piste des meurtriers. Les quatre fugitifs possédaient une avance d’un jour AM*, tout au plus. Vaka, dans un dernier souffle de vie, leur avait fourni de précieuses indications sur le nombre d’assaillants et sur le fait qu’il pensait avoir blessé l’un d’entre eux. Les taches de sang, qui leur avaient permis de les prendre en filature et de deviner la direction de leur fuite, confirmaient ses ultimes paroles.  
 
– Ils filent vers l’est, vers l’océan, assura Apia.  
– Logique, déclara le créole. Sans autovents, ni engins motorisés, c’est le seul moyen de revenir chez eux.  
– Sûrement la même équipe qui a accosté à Salt Lake et faillit nous surprendre au début de la longue journée, suggéra Aka.  
– Et ils cherchent à rejoindre leur bateau, confirma Luther dubitatif.  
– Ils ont trouvé un moyen de locomotion, ironisa Aka en lui désignant la fine rayure laissée par la brouette dans la poussière de la route humide.  
– Certainement un brancard pour transporter le blessé, supposa Luther.  
– Je le crois, approuva Aka. Surtout que les traces de pas, entourant le sillon, sont moins espacées.  
– Ils se sont arrêtés de courir, marmonna Luther.  
– Cela facilitera notre traque, se réjouit Hans en les rejoignant.  
– En effet, valida Apia. Dans l’obscurité, ce sillon sera bien plus visible que les taches de sang.  
– Dommage que nous n’ayons pas pris des autovents, regretta Hans en serrant les dents. Nous les aurions rattrapés en quelques heures.  
– Tu sais bien que cela aurait été difficile de les pister à bord d’un véhicule, lui fit remarquer Luther. De plus, ils ne se doutent pas que nous sommes sur leurs talons, sinon ces hommes ne laisseraient pas des indices aussi évidents de leur passage.  
 
Zori, accompagné de Boris et de Jason, surprit la fin de la conversation. Les trois jeunes garçons avaient abandonné les autres membres de l’expédition qui s’étaient réfugiés à l’abri d’un auvent en béton, protégeant l’entrée de ce qui devait être une épicerie avant le Chaos.  
Depuis le départ du Jardin d’Éden, ils devaient avoir parcouru une vingtaine de kilomètres, à un rythme soutenu. Les fuyards se contentaient de suivre l’ancienne nationale 17, bifurquant une seule fois pour traverser cette petite ville nommée Avalon, avec pour dessein de fabriquer un brancard.  
Zori releva l’ironie du sort, que de tenter de trouver une planche de salut dans cette bourgade, dont l’appellation se rapportait au pays des morts dans des mythologies celtes dans l’Ancien-Monde.  
 
Pour les trois jeunes garçons, cette chevauchée à travers l’ancienne Caroline du Sud était une partie de plaisir, comparée à l’épreuve récente du marathon, celle qui aurait dû faire d’eux des nomades !  
Malgré son choix de devenir un découvreur, toutes ces péripéties ramenaient Zori à son destin initial. Certes, il n’avait pas incorporé officiellement la tribu des Coureurs ou des Fuyards, mais une nouvelle tribu itinérante, motivée par un seul but, celui de retrouver les meurtriers de Vaka !  
 
Comme eux, les deux Papous n’affichaient aucune trace de fatigue, au contraire des autres qui montraient déjà les premiers signes de lassitude. Malgré leur expérience de la tournante, Luther et Hans approchaient des quarante jours-an; quant à Brad et Björn, ils en avaient presque dix de plus. Sans l’aide des autovents, la chasse allait devenir de plus en plus éprouvante, une fois la nuit tombée.  
 
Zori espérait vivement que cette poursuite ne s’éterniserait pas et qu’ils rejoindraient les fugitifs avant qu’ils n’atteignent leur coquille de noix. D’autant plus que Charles leur avait conseillé de prendre Thomas, un des gardiens du Jardin d’Éden, malgré les réticences de Luther à emmener avec lui un inconnu.  
Zori avait pu apprécier une nouvelle fois la force de persuasion du vieil homme qui avait su le convaincre de l’utilité de l’Édeniste.  
 
« La sixième tribu doit s’intégrer dans les peuples du Nord, avait-il expliqué. L’union est encore fragile, nous devons donner des preuves qu’elle est concrète. »  
 
Un choix plus motivé par la diplomatie, un art dans lequel Charles excellait, que pour l’aide réelle que Thomas pouvait apporter à cette dangereuse mission. Même si l’Édeniste savait manier les armes, les craintes du créole sur la condition physique présumée du gardien se confirmaient. À quelques mètres d’eux, l’homme assis à même le sol, en compagnie de Brad et de Björn, arborait une triste mine et haletait comme un poisson sorti de l’eau. Comme Boris lui avait fait remarquer, malgré les fraîches températures, son visage rougeoyant aurait pu servir de phare à des navires perdus.  
 
– Ces traces sont peut-être un piège pour nous tendre une embuscade,  suggéra-t-il.  
– Je ne crois pas, réfuta Luther. Ce sont des chasseurs qui n’envisagent pas un instant de devenir des proies.  
– Tu as fait ces déductions en examinant de simples traces, ironisa Hans, laissant Jason stupéfait devant ce manque de respect.  
 
– Il plaisante, lâcha Boris en saisissant le bras de son voisin.  
 
Même si Jason avait beaucoup évolué depuis leur départ de la colonie, un jour-an auparavant, Zori se doutait qu’il était peu familier des joutes verbales entre nomades. Au contraire de Boris ou de lui-même, le fils du chef avait partagé peu de moments avec les itinérants lors des festivités du crépuscule. La plupart du temps, il batifolait avec ses admiratrices et sa cour, répugnant à écouter les récits de la vie ordinaire de la tournante. Zori regarda son ancien rival observer son père qui ne paraissait pas du tout offusqué. Au contraire, Luther esquissa un sourire devant la pique de son compère. Jason se rendait compte de la complicité et du lien fraternel qui unissait les deux hommes, comme le ciment renforce les briques d’un mur, pour en faire un rempart indestructible.  
 
« Combien avait-il de tournantes communes à leur actif? Vingt? Vingt-cinq ? se demanda Zori. »  
 
Zori se félicitait de voir Jason réaliser que son père n’avait pas toujours été le chef des coureurs, mais d’abord un camarade, un simple alter ego. En délaissant à Bernie le commandement des coureurs, il était redevenu cet homme. Il découvrait son père sous un nouveau jour, plus humain, maintenant débarrassé du masque de l’autorité. Si l’initiative de cette course-poursuite lui incombait, Luther manifestait son désir de partager les décisions.  
 
– Je suis plutôt d’accord avec ce constat, oppina Zori.  
– Sur quoi te bases-tu ? répondit Luther visiblement intéressé par son opinion.  
– Vous êtes-vous posé la question de savoir comment ils ont découvert si rapidement le Jardin ?  
 
Personne ne broncha. Jusqu’à présent, ils avaient suivis les traces laissées par les sudistes, sans trop réfléchir. Les événements s’étaient bousculés avec une frénésie qui ne leur avait pas trop laissé le temps de s’interroger.  
 
– Pendant deux siècles, nous sommes passés à côté de cette base, poursuivit-il encouragé par ce silence, sans en soupçonner l’existence. Et eux, ils dénichent ce repaire en quelques mois ? s’étonna-t-il en tournant son regard dans la direction de Hans.  
– Qu’insinues-tu, que je suis un traître ? S’offusqua-t-il en le toisant à son tour.  
– Personne ne dit cela, le réconforta Luther.  
– Ne t’énerve pas, poursuivit Zori calmement, conscient que sa réflexion pouvait porter à confusion. Mais je suis certain que les sudistes vous ont suivis lorsque vous êtes partis pêcher au large de Charleston, affirma Zori.  
– Tu veux dire qu’ils nous auraient pris en filature depuis là-bas ? Se radoucit l’éclaireur, rassuré que l’on ne remette pas en question sa loyauté.  
– Par quels autres moyens auraient-ils pu tomber sur la base ?  
– Merde, alors Vaka est mort par ma faute ? se lamenta-t-il soudainement en se prenant la tête entre les mains. Nous aurions dû être plus prudents, dit-il en baissant la tête pour masquer les larmes qui embuaient ses yeux.  
– Pourquoi l’auriez-vous été ? Le rassura Luther. Comment aurions-nous pu flairer leur présence ? Nous pensions avoir trouvé certaines réponses en découvrant le Jardin, nous avons baissé notre garde.  
– Vaka est fautif, comme toi, comme nous tous, affirma Apia avec une rage contenue.  
 
Hans releva la tête d’un regard reconnaissant. Heureux que le jeune frère de son ami défunt ne le tienne pas pour responsable de son malheur.  
 
– Quoiqu’il en soit, si ces hommes savent se faire discrets pour traquer un gibier, ils ne maîtrisent pas l’art d’effacer leurs traces, ironisa Boris.  
– Peut-être s’en moquent-ils, rectifia Zori. Les chasseurs n’imaginent jamais devenir une proie. Ils pensent nous avoir trop effrayés pour concevoir l’idée même que nous soyons à leurs trousses.  
– S’ils nous prennent pour des rats qui détalent au moindre danger, ils vont avoir une bonne surprise, jubila froidement Aka.  
– Je propose que nous nous reposions quelques minutes encore, suggéra Luther, ensuitenous poursuivrons la chasse. Maintenant que nous savons précisément où ils se rendent, nous allons rattraper notre retard, conclut-il déterminé.  
 
* Jour AM : l’équivalent d’une journée de l’Ancien-Monde de 24 heures.  
Dans la maison de dieu  
 
Caspar avait pris le premier tour de garde. Les jumelles à la main, il surveillait l’ouest, à la recherche d’éventuels poursuivants. La pénombre qui s’installait, rendait son inspection difficile.  
Mais si jamais ils étaient pourchassés, la longue nuit deviendrait une précieuse alliée, tout comme la saison des averses qui avait déjà commencé. Les lourds nuages arrivant du nord, promesse d’une pluie encore plus abondante, effaceraient les traces de leur passage. Au cas où les Nordistes soient assez fous pour se lancer à leur poursuite, même si ce peuple semblait plein de surprises.  
 
Quand le roi Johan lui avait confié cette mission d’exploration, il s’attendait à trouver des villages reculés et désorganisés. Comme cela avait été le cas dans la partie australe, lorsque le chaos avait scindé la planète en deux, en isolant les populations du sud et celles du nord. Les Afrikaners avaient rapidement pris le contrôle de ce nouveau territoire, pillant et exterminant tous les groupes de survivants qu’ils découvraient pendant leurs explorations.  
Bien avant la catastrophe, ces nationalistes avaient amassé, caché des stocks d’armes conséquents, dans l’espoir de pouvoir un jour livrer bataille contre ces envahisseurs de Kaffirs qui avaient pris le contrôle de leur pays.  
Mais cet impressionnant arsenal n’était pas le seul atout en leur possession, le Waga ne pouvait imposer sa force que par une armada de véhicules militaires encore en fonction, alimentés par les abondants stocks d’essences, qui remplissaient les soutes des tankers dont ils avaient pris le contrôle. Quelques mois après le début du Chaos, la plupart des grands ports mondiaux, capables de les accueillir, se sont retrouvés soit submergés par les océans, soit complètement asséchés. Les derniers navires de frets et les gros pétroliers qui s’étaient risqués à la navigation, se sont alors réfugiés dans les ports du Cap et de Durban, un temps épargnés par la fluctuation du niveau des eaux. Une aubaine pour les Afrikaners !  
Alors que le monde entier tentait de sauver un mode de vie voué à disparaître, leurs ancêtres avaient compris que le vrai pouvoir serait détenu par celui qui gérerait la nourriture et l’essence !  
 
Pendant des dizaines d’années, les nouveaux Afrikaners ont sillonné les côtes australes de ce continent redevenu une terre inconnue, livrant une guerre sans merci aux survivants australiens, sud-américains et africains. Seuls les plus forts pouvaient subsister sur cette planète en déroute, les faibles n’avaient aucune chance, aucun avenir.  
 
Si le monde avait considéré le chaos comme une malédiction, Caspar le jugeait comme une bénédiction qui avait sauvé leur race, tombée dans les méandres de la politique des bien-pensants. Ces derniers estimaient que tous les hommes pouvaient être égaux, alors que les Afrikaners étaient des combattants, des guerriers. Le cataclysme avait remis les choses à leur place, leur permettant de prouver leur supériorité, du moins le croyaient-ils …  
 
Le commando avait trouvé refuge dans ce qui devait être une ancienne église baptiste, qui bordait l’avenue centrale, à en juger le panneau en béton devant l’entrée.  
Le complexe religieux était composé de plusieurs édifices, plus ou moins délabrés. Le toit de la bâtisse principale, où se déroulaient les offices cléricaux, s’était écroulé, emportant les murs par la même occasion.  
L’église n’était plus qu’un tas de gravats. Par contre, le beffroi hexagonal en briquette rouge, situé à sa gauche, avait bien résisté aux affres du temps et s’érigeait de toute sa hauteur pour offrir un point d’observation idéal, à travers ses hautes ouvertures en pierre.  
Le sommet de la tour abritait encore les cloches, devenues aussi silencieuses que le paysage alentour. Seul le vent arrachait à ces monstres de métal, une complainte mortifère, qui donnait le frisson, même à un Afrikaner aguerri.  
 
Caspar décida de quitter son poste de guet, pour se rendre au chevet de Niels. Il descendit l’escalier en colimaçon pour rejoindre ses hommes qui occupaient le large vestibule, en bas de la tour.  
Dès leur arrivée, ils l’avaient allongé plus confortablement, sur un vieux matelas déniché dans l’un des édifices cernant leur refuge éphémère. Peut-être l’ancienne chambre du pasteur ou d’un quelconque disciple ?  
Willem avait occulté les grandes fenêtres, disposées tout autour du beffroi, à l’aide de bâches trouvées dans un autre des bâtiments avoisinants, encore debout. Une protection sommaire contre ce vent qui se rafraîchissait avec la nuit tombante, et qui s’engouffrait malicieusement par la moindre ouverture dépourvue de vitres. Ainsi calfeutré, Caspar avait décidé d’allumer un feu sans risque de dévoiler leur position. Même si la probabilité d’être pourchassés demeurait mince, mieux valait rester prudent en terrain hostile.  
Soulagé, il retrouva le blessé assoupi près de la chaleur du foyer, maintenant qu’il ne subissait plus les soubresauts de la route sur son brancard de fortune. Caspar vérifia de nouveau le pansement. Sa plaie semblait se suturer naturellement, mais il avait perdu beaucoup de sang, beaucoup trop.  
Tout en masquant son inquiétude, face à ses deux autres compagnons qui désiraient l’abandonner, il ne pouvait se voiler la face. Son plus fidèle soldat agonisait. Jamais il ne supporterait le voyage jusqu’à l’océan qui devait être à deux ou trois jours de marche.  
 
– Je vais aller voir si je dégote quelque chose à bouffer, déclara Jakobus en empoignant son arme.  
– À mon avis, le secteur a dû être ratissé depuis longtemps, ironisa Willem.  
– Cela ne coûte rien de jeter un œil, acquiesça Caspar. Il me semble avoir aperçu une pharmacie, rajouta-t-il. Essaye de dénicher de quoi suturer et désinfecter la plaie de Niels.  
– OK, se contenta de répondre le géant en se mordant la langue pour ne pas lui signifier que c’était inutile.  
 
Willem ricana.  
 
– Tu as quelque chose à dire, le menaça Caspar.  
– Non, non, c’est toi le commandant, capitula-t-il sur un ton faussement mielleux. Si tu estimes que soigner un mourant est la priorité, libre à toi. Pour ma part, je crois que l’on devrait penser à notre survie, insista-t-il en lançant un regard en coin à Jakobus pour quêter un signe d’assentiment.  
– C’est pour cela que tu ne seras jamais un bon chef, affirma Caspar. En attendant, prends ton tour de garde, ordonna-t-il.  
 
Sans mot dire, Willem jeta sans ménagement deux morceaux de bois dans le feu, soulevant au passage une multitude d’étincelles qui s’envolèrent au-dessus de Niels. Lentement, il se dirigea vers l’escalier, tout  en fixant son commandant d’un œil mauvais. Ce dernier ne le lâcha pas du regard, prêt à dégainer son arme, attachée à sa ceinture, au moindre geste menaçant, même s’il savait que Willem était bien trop malin pour l’attaquer de front.  
En perdant Niels, Caspar se savait en fâcheuse posture et il allait devoir surveiller ses arrières.  
Contre pouvoir  
 
Tao enfourcha son vélo, auquel il avait attaché une remorque pour transporter le matériel de survie, nécessaire à leur expédition. Pour rejoindre Méridian et récupérer le camion dont ils avaient besoin pour retourner à la colonie d’Hawaï, les autovents ne pouvaient convenir. Le vent contraire, soufflant du nord-ouest, était un obstacle insurmontable à leur progression.  
Il adressa un dernier signe de la main au petit comité d’adieu, venu assister à leur départ. Quelques notables du jardin d’Éden, les membres du conseil restant et une partie des coureurs qui ne tarderaient pas à reprendre le cours de la tournante, avec la responsabilité de raccompagner les chefs dans leurs villages d’origines.    
En temps normal, Tao aurait attendu tranquillement le retour de sa tribu nomade. Mais tous ces récents événements chamboulaient la routine des peuples du Nord. Le chinois devait escorter au plus vite Angelina et Hina auprès de leurs clans respectifs. Les plans satellites, retrouvés dans les archives numériques, ne laissaient place à aucun doute. Le passage souterrain, emprunté par les Sudistes, débouchait forcément dans le voisinage de ces deux colonies et cette proximité les rendait vulnérables en cas d’invasion !  
   
– Ne flânez pas en route, indiqua Charles, l’hiver arrive !  
– Merci pour tes précieux conseils, se moqua Armand devant l’évidence des faits.  
– Un peu de respect pour les anciens! Essaye plutôt de ne pas te casser la figure ! répliqua le vieil homme avec malice en le voyant mal à l’aise sur son engin à deux roues.  
– Cela fait plus quinze jours-an que je ne suis pas monté sur une bicyclette, se défendit-il pour expliquer son manque d’assurance.  
– Fini de plaisanter ! décida le chinois. Il est temps de partir ! dit-il en désignant du regard le soleil qui disparaissait derrière les contreforts orientaux.  
 
Il se leva de son siège pour mettre tout son poids sur le pédalier et prendre de la vitesse. Si Arava et Jonah l’imitèrent sans difficulté, Armand roula quelques mètres en zigzaguant, frôlant dangereusement Faustine, Margareth et Lucinda, postées sur le bas côté de la route pour leur adresser un dernier salut.  
 
– Tu veux que l’on installe des petites roues ! chambra Lucinda hilare.  
– Si vous croyez que c’est facile avec la remorque ? se justifia Armand.  
– Heureusement qu’elle est là pour te garder en équilibre, sinon tu serais déjà par terre, rajouta Margareth, bras dessus-dessous avec son amie des Baléares.  
 
L’accrochage survenu entre les deux femmes, durant le conseil, n’avait pas entamé leur belle amitié, bien au contraire. Leur volonté commune à s’attribuer la responsabilité de leur brouille, démontrait toute leur complicité.  
 
Impassible, Faustine regardait le convoi s’éloigner avec un pincement au cœur. Le récent souvenir du départ de son mari et de son fils était trop présent pour plaisanter avec ses consœurs, tant cette impression d’abandon ne la quittait pas. Encore une fois, elle assumait seule la responsabilité de protéger son clan, pour quelque temps encore. Un poids qu’elle avait de plus en plus de mal à supporter. La fin de son mandat se terminerait à l’aube, lors du prochain conseil tribal, où son successeur prendrait la suite. L’espoir de retrouver une vie normale, auprès de son mari, s’était évanoui avec la mort de Vaka.  
Ce sentiment d’injustice se disputait à celui de son égoïsme coupable. Luther n’avait pas d’autre choix que de se lancer à la poursuite de ces meurtriers, une mission vitale pour la sécurité des colonies. Mais elle ne pouvait s’empêcher de lui en vouloir de son altruisme.  
 
Tandis que le cortège des deux-roues disparaissait sur le chemin sableux menant à la nationale 23, en direction d’Atlanta, Bernie s’approcha de l’Antillaise.  
 
– Tes affaires sont prêtes ?  
– Oui, répondit-elle en sursautant.  
– Nous allons prendre la route dans quelques heures, le temps de réunir les coureurs et de récupérer quelques Édenistes qui vont nous accompagner pour être examinés par nos guérisseuses.  
– La mère de Zori est parmi eux ? se renseigna-t-elle.  
– Oui, son état de santé s’est amélioré, elle supportera ce court voyage.  
– Nous prendrons soin d’elle à la colonie, elle sera mieux que dans ce trou à rats.  
– Tu n’aimes guère cet endroit, dit Bernie avec un sourire en coin.  
– Les gens nous regardent comme des bêtes curieuses, se justifia-t-elle. Ceux que l’on appelle les Vip semblent même épouvantés par notre présence.  
– Certaines idées malsaines ont autant pourri leurs esprits, que le réacteur a empoisonné leur sang, la réconforta l’ancien bras droit de son époux. L’inconnu peut être aussi déconcertant qu’effrayant.  
– Probablement, répondit-elle méfiante, ne sachant pas trop si cette leçon de psychologie lui était adressée. Je vais dire au revoir à ma fille et je te retrouve devant l’entrée du bunker, déclara Faustine pour couper court à d’éventuelles remontrances.  
 
Bernie hocha la tête en guise d’assentiment, avant de rejoindre ses troupes pour régler les derniers détails logistiques. Sa soudaine promotion, au commandement de la tribu itinérante, l’avait autant réjoui que surpris. Il pensait qu’un nomade plus jeune aurait pris la succession, comme Jonah ou Peter. Mais le conseil, dans cette période troublée, avait préféré s’appuyer sur un homme d’expérience.  
Il vissa sa nouvelle casquette sur son crâne dégarni. Bill leur avait offert un équipement complet et flambant neuf, provenant du stock découvert à Birmingham, l’une des réserves indiquées par Donald. Ces rangers en cuir, ces treillis et ces parkas ornés de motifs de camouflage couleur sable, unifiaient les coureurs et leur donnaient des allures d’une vraie compagnie militaire. Fini le temps des guenilles dépareillées et du laisser-aller.  
Avec la guerre qui se profilait, les nomades devaient retrouver de l’ordre et une discipline martiale. Sous les conseils de Luther et d’Andréas, le jovial pilote devait marquer ce changement de mentalité, d’une façon significative, en se métamorphosant en instructeur impitoyable !  
 
Bernie avait alors imposé à ses anciens équipiers de faire don de leurs chevelures aux tisseuses du jardin d’Éden. À sa grande surprise, aucun n’avait remis en doute son commandement. La plupart affichaient même du soulagement d’avoir un homme d’expérience, plutôt qu’un novice, pour les guider durant cette tournante qui s’annonçait aussi imprévisible qu’incertaine.  
 
Les nomades avaient changé de statut. De pourvoyeurs de vivres, ils se transformaient en une milice, chargée d’assurer la protection des peuples du Nord.  
Rendez-vous à Greenwood  
 
En ne s’accordant que de courts répits, juste le temps de se restaurer et de trouver de quoi remplir les gourdes, les chasseurs se rapprochaient de leurs proies. En pleine saison des pluies, de brefs ruisseaux apparaissaient un peu partout sur ce territoire aride, asséché par la longue journée. Il suffisait de repérer des taches verdâtres, signe de la renaissance d’une végétation aussi éphémère que fragile pour découvrir un point d’eau. Quelques fois, il s’agissait d’une petite mare stagnante et boueuse, parfois d’un ruisseau s’engouffrant sous les rocailles. La terre devenue vorace engloutissait l’humidité comme une éponge. Avec la disparition de la flore qui recouvrait notre planète, plus rien ne retenait les eaux de pluie, qui se languissaient de retrouver les océans, gorgés de vie. Comme douées d’une intelligence propre, les eaux désiraient fuir ces contrées, où elles n’avaient désormais presque aucune utilité.  
Malgré ces averses de plus en plus fréquentes, les pistards n’avaient aucun mal à suivre les indices laissés par les Sudistes. Ces derniers se trouvaient en territoire inconnu et se contentaient de passer par le même chemin qu’à l’aller, pour éviter de se perdre. Droit vers l’est, droit vers l’océan.  
Hans reconnaissait bien la route qu’il avait empruntée avec le groupe de pêcheurs quelques jours auparavant et qui menait à Charleston, confirmant l’hypothèse de Zori.  
La piste bifurquait en direction de cette ville de Greenwood. Les deux Papous examinaient les traces toutes fraîches qu’ils venaient de découvrir. Les assassins avaient stagné à ce carrefour, avant de se diriger vers la ville. Aka était formel, ces marques dataient d’une heure, voire deux, grand maximum.  
 
– Alors, tu vois quelque chose? demanda Hans.  
– Non, répondit simplement Luther.  
– Peut-être devrions-nous rentrer dans la ville? proposa Jason qui se trouvait à ses côtés et regardait lui aussi vers le nord, essayant de dénicher un signe de présence des Sudistes.  
– C’est le meilleur endroit pour tomber dans une embuscade, murmura Luther en tendant les jumelles à Zori. Regarde ! Tu auras peut-être plus de chance.  
 
Le garçon se saisit de la longue-vue en esquissant un sourire.  
 
« La légendaire prudence de Luther reprend le dessus, se dit-il. »  
 
Malgré son envie d’attraper ces quatre hommes, Luther ne comptait pas pour autant risquer la vie de ses compagnons de route. Même s’il n’était plus le chef des coureurs, il se sentait responsable de la réussite de cette mission, d’autant plus que son fils y participait. Trop de nomades avaient péri sous son commandement récemment, cette spirale morbide devait cesser.  
 
– Peut-être se sont-ils simplement arrêtés pour se reposer, suggéra Jason. Si c’est le cas, nous pourrions profiter de l’effet de surprise.  
– Si Aka a raison, et que ces empreintes ne datent que de quelques heures, précisa Hans. Ces fumiers peuvent encore se trouver dans ces ruines.  
– Sûrement à la recherche de vivre ou de quoi soigner leur blessé, renchérit Zori derrière ses jumelles.  
– Dans cette hypothèse, ils devront revenir sur leurs pas. Nous pourrions nous poster ici et leur tomber dessus, proposa Luther qui rechignait à entrer dans cette ville à découvert. Le risque était trop grand, estimait-il.  
– S’ils choisissent un autre chemin pour repartir, nous allons perdre leurs traces, objecta Hans.  
– Peu importe, nous savons où ils se dirigent, non ? demanda Jason.  
– Nous supposons leur destination finale, corrigea son père. Le but de cette mission est de les intercepter, réaffirma Luther. Si possible vivants, pour les interroger. Nous devons absolument en connaître plus sur les intentions de nos ennemis, lâcha-t-il pensif.  
– Ces hommes sont des assassins, c’est tout ce qu’il y a savoir, cracha Hans. La mort de Vaka réclame vengeance.  
– Luther a raison, intervint Zori à son tour en baissant ses jumelles. Que savons-nous de ces Sudistes ? Rien ! Nous ignorons leur nombre, leur motivation, leur force d’armement. Et surtout, nous devons connaître l’exacte position de la sortie de ce tunnel !  
– Vaka était mon ami, s’insurgea Hans. Justice doit être rendue.  
– Il était le mien également, rétorqua calmement Zori. Mais les tuer n’apportera aucune réponse, affirma-t-il. Nous devons à tout prix les capturer afin d’avoir plus de renseignements et nous parer à recevoir le reste des troupes.  
– Tu penses aussi que ce sont des éclaireurs, glissa Luther.  
– Oui, je le crains, acquiesça-t-il. Si ces hommes arrivent à rentrer chez eux, nous devrons nous préparer à la guerre au plus vite et Vaka ne sera plus l’unique victime. Es-tu prêt à sacrifier des centaines de tes compagnons pour venger un seul de tes amis ? demanda froidement le garçon en fixant Hans.  
– Bien sûr que non, grommela-t-il, conscient que sa haine l’aveuglait.  
 
Luther repensa à son vieil acolyte, Andréas. À l’issue du conseil, qui avait autorisé Zori et quelques autres, à partir à l’aventure, le grec lui avait glissé à l’oreille que ce jeune homme ferait un excellent chef pour une tribu nomade.  
 
« Encore une fois, tu avais raison vieille mule, songea-t-il. »  
 
Zori affirmait une autorité naturelle, par le seul fruit de sa réflexion. Sa logique implacable était plus redoutable que n’importe quelles armes. Et même si parfois, il prenait des chemins de traverse pour exposer ses idées, il savait aussi aller droit au but quand la situation l’exigeait.  
Luther connaissait Hans depuis longtemps. L’éclaireur détestait les messes basses, les combines et les ragots, mieux valait être franc et direct avec lui.  
 
« Hans, tu es foutu, Zori semble t’avoir percé à jour, se moqua-t-il en silence. »  
 
Tous gardèrent le silence, chacun réfléchissant à une stratégie. Soudain, Luther se retourna, alerté par une odeur familière. Il se précipita vers le reste de la troupe, demeuré en retrait. Thomas avait profité de cette pause pour récolter du bois mort et allumer un feu, afin de se réchauffer.  
 
– Espèce d’imbécile, grogna Luther en piétinant le foyer, provoquant une nuée d’étincelles s’envolant vers le ciel qui s’obscurcissait de plus en plus.  
– Pour l’effet de surprise, c’est raté, grommela Hans qui venait à sa rescousse.  
– Je pensais que nous faisions une pause, bredouilla le gardien dépité.  
 
Luther fulminait. Ces fugitifs se croyaient à l’abri, loin de la base. S’ils apercevaient cette colonne de fumée, cette chasse à l’homme se compliquerait sérieusement. En comprenant qu’une meute vengeresse était à leurs trousses, ils redoubleraient de prudence.  
 
 
 
– Nous n’avons plus le choix, nous devons entrer dans la ville, déclara Zori en se tournant vers le créole.  
– Faisons des équipes de deux, espacées d’une centaine de mètres, ordonna-t-il à l’intention du reste de la troupe qui s’était regroupé autour de lui et attendait ses instructions. Ce sera plus facile de ratisser le coin, rajouta-t-il pour expliquer sa décision.  
 
Zori hocha la tête en guise d’assentiment.  
 
– Cette séparation préservera le groupe en cas d’attaque.  
– Mieux ne vaut pas mettre ses œufs dans le même panier ! lâcha Zori en repensant à un vieux dicton que Charles aimait à citer.  
 
Mais son trait d’humour ne rencontra pas le succès attendu, seul Boris esquissa un sourire timide.  
 
Luther, quant à lui, ne l’avait même pas entendu.  
 
« Vont-ils détaler ou au contraire se préparer à l’affrontement ? se répétait-il, comme une obsession. »  
 
 
Bégaiement de l’Histoire  
 
Charles, confortablement installé dans l’un des canapés qui meublaient autrefois la réplique du bureau ovale, buvait une tasse d’eau chaude agrémentée d’une dosette de café lyophilisé, une bien pâle imitation d’un vrai arabica !  
Désormais, le niveau 6 du complexe souterrain étant complètement déserté de son unique habitant, le luxueux mobilier avait été redistribué dans les différentes suites du niveau cinq, et l’appartement de Bill faisait office de salle de réunion.    
Avant sa prise de pouvoir en toute légalité, la plupart de ces vastes appartements étaient soit inoccupés, soit sous-utilisés. Le Bunker disposait d’une quarantaine de ces suites luxueuses qui abritaient seulement une centaine de privilégiés, ce qui était intolérable pour le maître du savoir. L’agencement de cet espace, vaste comme 10 terrains de football, devait être revu de toute urgence. Une des priorités, qui s’ajoutait sur la liste de ce jeune gouvernement.  
En compagnie du comité exécutif du Jardin d’Éden, composé de Bill, le nouvel Ordonnateur, du shérif et du professeur Sully, ils planchaient sur cet épineux problème, la redistribution de l’espace vital.  
 
– Le révérend s’agite ! Ses prêches se font de plus en plus virulents à votre encontre, s’alarma Brett. Il ne digère toujours pas de devoir perdre son appartement, tout comme ses prérogatives sur l’éducation.  
– Il va se calmer, rassura Sully en posant sa tasse sur la table basse devant lui. À part les Vip, personne ne l’écoute.  
– Le révérend Devos s’était approprié ce logement de 400 m 2 pour son usage personnel, avec pour unique justification de cette attribution illicite: « son besoin d’un espace convenable pour recevoir ses fidèles », intervint Charles pour appuyer cette expulsion. Il ne faut rien céder et l’obliger à quitter les lieux, par la force s’il le faut.  
– Les vieilles habitudes sont tenaces, insista le shérif. Plusieurs gardes m’ont rapporté que les Vip sont très mécontents des nouvelles mesures les contraignant à côtoyer les invités. Ils se plaignent déjà de vols et d’actes de brutalités.  
– Des mensonges pour garder leurs privilèges, rétorqua Charles.  
– Je n’en suis pas si sûr, récusa Brett. Certains invités ont été surpris en possession des Louis d’or que vous avez distribués après le vote.  
– Vos gardes ne sont pas incorruptibles, dénonça Sully. Certains d’entre eux ont pu se faire soudoyer en échange de quelques faveurs de certaines invitées, ce ne serait pas la première fois que cela arrive.  
– Il va falloir être plus vigilant, intervint Charles pour désamorcer le début de dispute entre les deux hommes. Nous ne devons pas déshabiller Paul pour habiller Jacques.  
– Qui sont Paul et Jacques ? dit Bill avec les yeux en forme de billes.  
– Personne, juste une ancienne expression, précisa le maître qui oubliait parfois que son auditoire n’avait pas un niveau culturel aussi élargi que le sien. Nous ne devons pas persécuter les Vip ou autoriser les invités à faire ce que bon leur semble, poursuivit-il. Shérif, vous devez intervenir avec une grande sévérité pour punir ceux qui tenteraient de profiter de la situation, y compris dans vos rangs.  
– La prison va vite se remplir, dit-il en ôtant son stetson pour s’éponger le front avec son mouchoir en tissu, vestige d’une ancienne chemise.  
 
Le réacteur étant toujours en activité, le chauffage fonctionnait encore. Et dans certains appartements, il fonctionnait trop bien !  
Habitué à des températures plus fraîches, Brett commençait à transpirer dans cette pièce surchauffée. Avec désarroi, il aperçut que la bouche de ventilation se trouvait juste au-dessus de lui. Les bribes d’une toile d’araignée, partiellement accrochées à la grille et flottant dans sa direction, lui indiquaient avec certitude du bon fonctionnement de l’aération.  
 
– Tant pis si la prison est surpeuplée, insista Charles avec détermination. Le message doit être clair et fort : plus aucun privilège, ni aucun passe-droit, ne seront tolérés sous peine de bannissement pour les fautes les plus graves !  
– Nous pourrions constituer un tribunal ? proposa Sully. C’était la procédure habituelle avant le chaos, pour régler les conflits.  
– Et les riches s’en sortaient toujours au détriment des moins bien lotis, protesta le maître. Ce n’était pas vraiment de la justice, mais plutôt un moyen de contrôler les foules !  
– Alors qui déterminera la gravité des délits ? rétorqua le professeur Sully. Bill ?  
– Je ne veux pas juger les gens ! s’opposa le nouvel Ordonnateur du jardin, avec fermeté. J’ai accepté beaucoup de corvées, pas celle-ci. Je ne souhaite pas devenir un bourreau injuste et condamner un innocent.  
 
Pas besoin d’être un génie, pour comprendre la référence à son histoire personnelle et le destin tragique de son père. Charles n’insista pas. Dans un sens, il rechignait à accorder tous les pouvoirs à ce garçon. La frontière reste aussi mince que floue, entre un protecteur autoritaire et un tyran.  
 
– Je m’excuse de revenir là-dessus, s’entêta Sully. Mais notre but n’est-il pas de faire régner l’ordre et le calme ? Des erreurs et des injustices vont être commises, c’est certain, affirma-t-il en dévisageant Charles, assis en face de lui. Mais l’essentiel doit être préservé; si nous laissons l’anarchie s’installer, la vie dans le jardin d’Éden sera pire qu’avant ! conclut-il en martelant la table basse.  
– Dans les colonies, lors du conseil tribal, nous nommons des ambassadeurs représentatifs d’une catégorie de notre population, afin de rendre la justice, concéda Charles. Chaque partie concernée expose ses griefs ou ses doléances, avant de livrer un verdict équitable.  
– En quoi est-ce différent d’un tribunal ? s’étonna Sully.  
– Déjà, les débats sont confidentiels, détailla le maître, je ne veux pas que les procès tournent au règlement de compte, sous la vindicte populaire. Ensuite, les sentences les plus graves, comme le bannissement, ne sont obtenues qu’à la majorité.  
– Vous ne devez pas condamner grand monde, intervint le shérif en ricanant. Nous sommes seulement quatre autour de cette table et personne n’est d’accord !  
– En effet, s’amusa Charles. Nous faisons preuve d’une grande clémence, parfois le seul fait d’être jugé et de frôler l’expulsion, suffisent à ramener le calme, et de dissiper un malentendu.  
– C’est une voie à explorer, encouragea Bill, dans l’espoir d’échapper à cette prérogative déplaisante.  
– Si l’harmonie semble régner dans vos colonies, ici c’est plutôt le Far West, ironisa Sully. Je ne suis pas convaincu qu’une simple remontrance dissuade les réfractaires à ce changement.  
– Je suis d’accord avec le professeur, accorda le shérif. Les nombreuses réformes ont déjà bouleversé l’équilibre et le rapport de force. Certains commerçants du niveau 1 ont perdu leur monopole, donc leur pouvoir, et affichent clairement leur mécontentement.  
– Ce souk était un repère d’exploiteurs de misère, s’offusqua Charles.  
– Sûrement! Les invités se réjouissent de la répartition des ressources à parts égales, tout comme la distribution des vêtements et des logements attribués en fonction des besoins, approuva Brett. Mais un petit nombre de mécontents peut semer la zizanie.  
– Je crois qu’au contraire, il faut rendre le jugement public, affirma Sully, montrer aux Édenistes que les règles ont évolué. La peur doit changer de camps. Nous ne pouvons pas nous permettre de faire preuve de mansuétude en attendant des jours meilleurs !  
– Je suis désolé Charles, mais je pense que le professeur a raison, approuva Bill. Je connais le révérend Devos, il est aussi mauvais que sournois, il va tout faire pour nous mettre des bâtons dans les roues.  
– S’il doit agir, il le fera avant l’arrêt du réacteur, dit le shérif.  
– Mais votre idée d’élire des portes-voix est intéressante, reprit Bill de peur de le froisser.  
– Ainsi soit-il ! se résigna le vieil homme. Va, pour un tribunal, mais vous ne devez pas en faire partie, dit-il en fixant Bill.  
 
Il n’avait pas la force de les convaincre de leur erreur. Après une insurrection populaire, une période trouble succédait toujours à cette prise de contrôle des opprimés.  
L’histoire balbutiait encore une fois, comme un hoquet indomptable et répétitif de l’humanité. La Révolution Française, celle d’octobre rouge, le printemps arabe, sont autant de soulèvements célèbres avant le Chaos, qui prouvaient l’absolu désir de vengeance, en lavant dans le sang les injustices du passé, l’emportant toujours sur le pardon et la raison.  
 
Pourtant Charles conservait cette naïveté de croire qu’une révolution pouvait rester pacifique. Mais face à la brutalité et la bêtise, les mots ne faisaient pas le poids.  
Les pères fondateurs avaient réussi à bâtir une société solidaire et pragmatique, débarrassée du fléau de l’argent et de la possession personnelle. Les enfants, éduqués avec ces valeurs, perpétuaient l’harmonie et la prospérité des peuples du Nord.  
La population du jardin d’Éden avait survécu grâce à une autre idéologie, plus mercantile, plus individualiste. Un résidu du monde d’avant, qui les poussait à renouveler les erreurs du passé. Comme un cerveau reptilien qui entraîne des comportements stéréotypés, préprogrammés, pour réagir à une même situation, qui induisait une réponse immédiate, semblable à un réflexe, pour se protéger du danger et de l’inconnu.  
 
« Peut-être avaient-ils besoin de cette expérience pour évoluer, se demanda Charles. Les Édenistes devaient-ils s’affrontent dans une lutte fratricide, pour repartir sur une base saine ? Ce bunker, les ressources du monde d’avant, la religion, les ont préservés des conséquences du Chaos. Peut-être était-il temps pour eux de se mesurer à la réalité du monde extérieur ? s’interrogea-t-il perplexe en se lissant la barbe. »  
 
 
 
 
Cours d’Histoire Moderne D’Équatoria  
Source : Encyclopédie du 23e siècle par le Professeur Sully  
 
Die son  
Article de presse issu du tabloïd sud-africain de langue afrikaans, édité au Cap et spécialisé dans le reportage sensationnel.  
 
Le 8 mai 2017 : émeute des Dockers à Cape Town  
Des coups de feu ont été tirés et plusieurs personnes blessées après que des dockers pronationalistes eurent menés des combats avec les forces de sécurité fidèles au président Jacob Zuma dans le port du Cap.  
Des escouades anti-émeutes ont été déplacées pour nettoyer les rues après que les manifestants aient érigé des barrières et mis le feu aux pneus des voitures sur l’avenue Nelson Mandela. La police anti-émeute a recruté des renforts et des canons à eau pour disperser la foule, mais a été repoussée face à des militants armés. Les manifestants dénoncent la main mise des ministres nègres occupant le Western Cape provincial building (Le Parlement provincial de l’état du Cap-Occidental)), qui favorisent les coloureds* dans l’attribution des postes à pouvoir, alors que la récession menace à cause des perturbations climatiques. Le président Jacob Zuma s’est engagé dans une collision avec les députés en dissolvant le Parlement provincial et a appelé à de nouvelles élections le 21 septembre prochain.  
 
Revendications rivales  
Les dockers ont appelé les gens à descendre de nouveau dans la rue et son représentant Marcus Coetze a encouragé les policiers à changer d’allégeance. Plusieurs personnes ont été blessées dans les combats entre la police anti-émeute et environ 600 manifestants armés de barres d’acier, de bombes à essence et de pierres. La police a tiré des coups de semonce en l’air, mais a été repoussée par une foule d’émeutiers puissante et déterminée. Des sources gouvernementales ont signalé que 24 policiers et cinq manifestants avaient été blessés lors de l’affrontement, mais selon des sources parlementaires, les chiffres étaient plus élevés. Certains témoins disent que les manifestants se dispersent, mais leur porte-parole nationaliste Marcus Coetze a exhorté les manifestants à « rentrer chez eux et à conserver leurs forces ». D’autres affrontements sont attendus demain. Pendant ce temps, l’Église chrétienne de Sion a appelé au calme et a averti que le pays risquait de s’effondrer si le peuple sud-africain ne restait pas uni. Hier, l’évêque Bheki Ngobo a menacé d’excommunier le camp qui avait versé le sang innocent en premier. Les pourparlers négociés par l’Église de Sion devraient se poursuivre, mais le président Jacob Zuma a insisté pour que les dockers cessent les manifestations, avant qu’une trêve ne puisse être conclue.  
 
* A l’origine, les « Coloureds » sont issus du métissage forcé, souvent par le viol, entre colons et indigènes khoïsan, survenu au XVIIe siècle, à l’arrivée des premiers Blancs .  
 
La loi du plus fort  
 
Caspar assis à côté du feu, surveillait la respiration de Niels qui n’avait toujours pas repris connaissance.  
 
« Dormait-il ? Agonisait-il ? »  
 
Il n’aurait su le dire. Ses notions en médecine se résumaient à désinfecter et suturer une plaie, à savoir le strict essentiel appris pendant ses classes de jeune soldat dans les bataillons du roi.  
L’espoir de sauver son ami reposait sur les trouvailles de Jakobus, dénichées dans les ruines alentour pour le soigner. Autant dire qu’il était mince. Caspar ne se faisait aucun doute sur les priorités de ce morfale, plus soucieux de trouver de la nourriture que de chercher des médicaments. Certes, il aurait pu l’accompagner, mais il rechignait à confier Niels aux seuls bons soins de Willem.  
 
Le jeune Afrikaner était toujours en poste, tout en haut de la tour rectangulaire, qui surplombait la salle dans laquelle ils s’étaient réfugiés.  
 
« Sans nul doute, doit-il ruminer et échafauder un mauvais coup, songea Caspar en remettant un bout de bois dans les braises. »  
 
Depuis le début du voyage, un an auparavant, ce jeune blanc-bec ne cessait de le défier. Caspar se serait volontiers débarrassé de lui, mais il avait les pieds et les poings liés, par sa noble lignée. Même si un doute subsistait sur sa réelle immunité.  
Johan ne cachait pas sa préférence pour Heinrich, le frère cadet de Willem, plus blond, plus afrikaner, plus conforme à l’image du pouvoir tel que l’imaginait son souverain.  
Caspar, comme tous les officiers, connaissait par cœur l’histoire de leur nouvelle nation. Le roi Johan descendait de la lignée ininterrompue avec le fondateur du Waga*, avec Terblanche premier. Ce docker, membre de l’AWB, une organisation politique prônant la suprématie de la race blanche qui avait pris le pouvoir pendant le Chaos. Le monarque actuel, comme ses prédécesseurs, attachait une grande importance à ces valeurs ancestrales. Les Afrikaners de sang-purs recevaient une éducation qui ne visait qu’à asseoir leur domination sur les Kaffirs, pour rester en haut de la chaîne alimentaire, au sens propre comme au figuré.  
 
Le bruit de pas venant de l’escalier le sortit de sa méditation. Par réflexe, sa main descendit vers sa ceinture, là où se trouvait son poignard.  Willem apparut à la lueur des flammes. Il avait revêtu sa tunique de cuir, pour protéger son buste du froid mordant, tant la tour de guet était ouverte aux quatre vents et n’offrait que peu d’abris aux bourrasques pluvieuses.  
 
– Il pèle là-haut, maugréa-t-il pour justifier son retour. Franchement, je doute que les nordistes soient assez courageux pour se lancer à notre poursuite avec la nuit tombante. Même si j’ai aperçu quelques blancs, la plupart ne sont que des Kaffirs et des sang-mêlé. Pas de quoi effrayer de fiers guerriers, ricana-t-il en bombant le torse. Quand nous reviendrons avec les bataillons en renfort, nous n’en ferons qu’une bouchée.  
– Viens t’asseoir pour te réchauffer près du feu, concéda Caspar qui se détendit un petit peu et lâcha le manche de son arme.  
 
En guise de siège, Willem prit place sur un parpaing. Dans ce monde en ruine, il n’était pas difficile d’en trouver. Les deux hommes restèrent sans mot dire quelques minutes, avant que le commandant ne brise le silence pesant.  
 
– Tu as suivi des cours d’histoire ?  
– Comme tous les Afrikaners, je suppose, répondit-il étonné, ne s’attendant pas à pareille question.  
 
Manifestement, il redoutait un ordre de sa part, afin de remonter à son poste.  
 
– Que sais-tu de notre monde avant le chaos ? insista Caspar.  
– Que nos ancêtres afrikaners ont gouverné l’Afrique du Sud pendant des siècles, relata Willem après un temps de réflexion pour se remémorer ce qu’il avait appris durant ses longs cours fastidieux.  
– En effet, approuva son aîné, ils avaient même instauré l’apartheid pour les protéger de l’hégémonie noire du continent.  
– Apartheid ! Ce mot ne m’est pas étranger, évoqua le jeune homme en attrapant sa gourde dans son sac, posé à ses pieds.  
 
Il but une longue rasade.  
 
– Bien sûr, mon oncle l’emploie souvent, s’écria-t-il joyeusement. C’est à propos des Kaffirs, non ?  
– Avant le chaos, cela désignait une séparation entre les blancs et les noirs, précisa Caspar. Nos ancêtres justifiaient cette différence de droit, pour la protection de leur nation, quand partout autour d’eux, les Kaffirs de pays étrangers faisaient tomber, un par un, les régimes coloniaux.  
– Je l’ignorais, concéda le jeune homme sur un ton poli. Malgré mon rang qui m’oblige à avoir une certaine instruction, je n’ai que peu d’intérêt pour les évènements passés, seul l’avenir m’importe.  
– Tu as tort, l’histoire nous apprend beaucoup de choses.  
– En quoi, l’histoire des Kaffirs pourrait m’être utile ? ricana-t-il.  
– L’apartheid a fonctionné quelques dizaines d’années avant que notre pays ne sombre à son tour dans la démocratie, exposa Caspar. La discrimination positive a condamné nos ancêtres afrikaners à de basses besognes, autrefois dévolues aux noirs.  
– Je ne comprends pas, avoua Willem pour qui ce concept lui paraissait impensable.  
– Nous faisions le boulot des Kaffirs, expliqua-t-il. Une infamie qui paradoxalement nous a sauvés. Beaucoup de nos aïeuls avaient trouvé de l’emploi dans les ports, comme dockers ou marin, poursuivit Caspar devant la mine incrédule de son jeune compagnon, c’est ce qui facilita la prise de contrôle du port du Cap. Et Marcus, l’instigateur de ce coup d’éclat, en a profité pour se proclamer Roi, dit-il en récitant cette leçon, apprise dans sa jeunesse. Tous les ans, nous commémorons cette date avec la célébration du sacrifice.  
– Je n’avais jamais fait le rapprochement, reconnut Willem. Je croyais que nous fêtions le retour du jour en butant quelques Kaffirs pour faire un bon gueuleton.  
– L’occasion de faire d’une pierre, deux coups. Que te rappelles-tu de Marcus ? demanda-t-il.  
 
Le jeune homme marqua une pause. Sa mâchoire crispée dénotait toute sa concentration pour puiser dans ses souvenirs. Contrairement à Jakobus et lui-même qui étaient affublés d’une barbe épaisse, ses joues recouvertes de touffes éparses trahissaient son immaturité.  
 
– Je sais qu’il s’est proclamé Roi, sous le nom de Terblanche premier, à la fin de la première longue nuit, répéta-t-il en fronçant les sourcils, pour fouiller dans les méandres de son esprit.  
– Savais-tu que c’est en hommage au fondateur historique du parti afrikaner, précisa Caspar, auquel son grand-père Johan avait activement participé.  
– Son grand-père se nommait Johan ? Comme mon oncle, s’étonna-t-il.  
– Je suppose qu’il n’a pas adopté ce nom de souverain par hasard, souligna le commandant. D’ailleurs, as-tu choisi le tien ?  
– Si mon oncle me désigne comme successeur, soupira-t-il. J’opterais pour le prénom de mon paternel, Paul.  
– C’est une bonne idée, concéda Caspar agréablement surpris.  
 
Il n’imaginait pas que le jeune homme porte autant d’intérêt à son père.   Depuis le début de leur périple, il ne l’avait jamais évoqué. À son crédit, Caspar n’avait jamais pris le temps de discuter avec Willem. Autant, il avait choisi Niels et Jakobus, autant Johan lui avait imposé son neveu.  
 
– Tu as combattu à ses côtés ? demanda subitement le jeune Afrikaner.  
– Oui, je n’étais qu’un simple soldat à cette époque, se rappela-t-il. Ton père commandait les bataillons qui ont maté la dernière révolte des Kaffirs qui avaient profité de la fête nationale comme diversion.  
– Comment a-t-il pu périr face à quelques Kaffirs ? cracha-t-il.  
– Ton grand-père, Terblanche IV, avait eu la bonne idée de diviser par deux la distribution de nourriture, allouée aux esclaves. Quelques années après, nous en avons subi les conséquences par une insurrection générale, terminée dans un bain de sang, précisa-t-il. Nous avons eu de la chance ce jour-là, les Kaffirs furent à deux doigts de renverser ton oncle, tout jeune souverain. Ton père est mort en le défendant contre les Kaffirs qui s’étaient infiltrés sur le paquebot royal. Un sujet tabou et qui n’est pas mentionné dans les manuels d’histoires.  
– Tu veux me faire croire que des guerriers afrikaners ont reculé devant quelques Kaffirs, seulement armés de pierre et de bâtons, s’énerva-t-il. Je comprends mieux que la vérité sur cette honteuse bataille, reste soigneusement cachée.  
– Les Kaffirs étaient bien plus nombreux et plus déterminés qu’aujourd’hui, souligna Caspar. Nous affrontions un adversaire, certes démuni, mais à vingt contre un.  
– Même en sous-effectif, vous auriez dû remporter une victoire facile, insista Willem. Les Kaffirs ne savent pas combattre, ce ne sont pas des soldats comme nous.  
– Détrompe-toi mon ami, l’exemple récent de Jakobus devrait t’alerter, ironisa Caspar.  
– Les Kaffirs d’ici sont des sang-mêlé, se justifia-t-il. Les Nordistes blancs leur ont légué une partie de leur courage.  
– Devenir un guerrier n’est pas inné, contesta Caspar. L’art du combat s’enseigne, aussi bien qu’une leçon d’histoire. Si tu connaissais un peu mieux la biographie de Marcus, tu apprendrais comment il a su intelligemment étoffer ses troupes, en accueillant à bras ouverts tous les Afrikaners désireux de rejoindre le mouvement du Waga.  
– Je connais le Waga, proféra-t-il, tout en exhibant son tatouage dans le cou, un aigle sur un cercle noir.  
 
Le jeune homme semblait s’énerver, tant cette discussion tournait à une leçon de morale. Caspar fit mine de le regarder, même s’il n’ignorait pas que seuls les membres de la famille royale pouvaient afficher ce symbole.  
Pour sa part, il se contentait des quatre barrettes noires sur le côté gauche de son cou. Un tatouage réglementaire pour exhiber son statut de commandant à la vue de tous, et qui se répétait sur son épaule droite. Si un Afrikaner échouait dans sa tâche, désobéissait à son supérieur, impossible de le dégrader en cas d’erreur grave, seule l’exécution sur ordre du roi pouvait le libérer de son serment.  
 
– Je ne comprends pas trop où tu veux en venir? reprit Willem.  
– Nulle part n’hésita Caspar. Mais un bon chef s’entoure, il fédère les hommes pour atteindre le but sa mission. Marcus a su transformer en quelques mois, une poignée de dockers, en une armée de plusieurs milliers de soldats déterminés. C’est ainsi que le Waga a vaincu les forces de l’ordre dans un premier temps, puis les militaires, venus afin de libérer les tankers, les paquebots et les cargos bloqués dans le port qui contenaient les vivres et le carburant nécessaire pour survivre depuis presque deux siècles, expliqua-t-il. Esseulé, il aurait certainement échoué !  
 
Willem ne répondit pas tout de suite, se contentant de fixer Caspar. Il retira sa tunique en cuir, le feu l’avait suffisamment réchauffé. Comme tous les Afrikaners, il aimait exhiber son torse nu, désireux d’afficher sa musculature comme une marque de supériorité. Les Kaffirs, mal nourris, étaient si chétifs comparés à eux, de si nobles guerriers.  
 
– Tu as en partie raison, approuva-t-il en hochant la tête, mais tu sembles oublier que ce n’est qu’une fois roi, qu’il se décida à étendre son emprise sur toute la ville, puis la région. En instaurant un nouvel ordre martial, une purge brutale et bestiale, pour anéantir tous les blancs qui refusaient de les rejoindre et tous les noirs qui opposaient une résistance farouche à devenir nos esclaves. Par la force, tu prouves ta supériorité ! Par la cruauté, tu installes ton autorité, déclama-t-il. Pour les puissants, la mort des faibles est aussi insignifiante que leur vie.  
– C’est vrai que Marcus n’était pas un tendre, confirma Caspar, mais il savait faire preuve d’intelligence. Quand à l’aube du premier jour, des cohortes de survivants assiégeaient les barricades entourant le port, des noirs comme des blancs, l’implorant pour rejoindre le Waga, énonça-t-il, il les a acceptées.  
– Des faibles qui n’avaient pas le courage de mourir en hommes libres, contesta-t-il. Les blancs ont droit à une seconde chance, pas les Kaffirs.  
– Le pardon, la pitié, l’altruisme ne sont pas des signes de vulnérabilité, bien au contraire, réfuta Caspar. Cela permet d’acquérir la fidélité de tes soutiens, renforce les bases de ton pouvoir.  
 
Willem ne répondit pas et se leva pour partir pisser dans un recoin de la pièce, devenant par la même occasion le lieu officiel pour les latrines. Caspar ne semblait guère surpris de le voir si peu convaincu par son discours. Dans les certitudes du jeune afrikaner, Caspar percevait l’influence du roi Johan qui régnait avec cette brutalité, pour préserver leur domination, celle de la race blanche avant tout !  
Par le passé, il avait également été séduit par ce discours. Avant le début de cette périlleuse mission, il estimait encore que les Afrikaners représentaient l’espèce supérieure, au détriment des Kaffirs, même s’il regrettait les méthodes employées pour imposer cette suprématie. La maturité aidant, il envisageait une autre façon de faire, sans trop avoir de solutions pour changer ce qui était devenu normal. Il comprenait la position de Willem, ce garçon avait été façonné dans un moule à deux faces ; avec d’un côté la cruauté de ses convictions, l’ambition due à sa lignée et la fourberie dont devait se doter un membre de la cour ; de l’autre le courage d’un soldat, la force d’un Afrikaner et l’obstination de sa jeunesse. Caspar ne doutait pas qu’il serait un leader, fidèle à la politique de ses prédécesseurs. Sûrement un meilleur choix que le jeune Heinrich qui n’avait les faveurs de son oncle que par la grâce de ses cheveux blonds. Peu importe s’il était moins brave et plus incompétent que son frère aîné, il faisait plus Afrikaner.  
 
« Quelle stupidité de choisir son futur roi, en se basant uniquement sur des critères physiques. Les hommes avant le Chaos étaient-ils aussi idiots ? se demanda Caspar amusé, tout en jetant un nouveau morceau de bois dans le feu pour le raviver. »  
 
Il observa Niels toujours endormi. Son ami ne bougeait plus. Seule sa poitrine se soulevant signifiait qu’il demeurait en vie.  
 
Les vrais Afrikaners, grands, blonds et costauds, devenaient rares. Lui-même était châtain, et il préférait se raser la tête plutôt que de s’appliquer cette mixture à base de vinaigre et de bicarbonate de soude pour se décolorer la tignasse.  
Correspondre à l’image iconique du guerrier supérieur ne faisait pas partie de ses priorités, contrairement à son roi qui avait longtemps masqué ses cheveux noirs grâce à ce stratagème, avant de devenir complètement chauve à son tour. Sûrement une conséquence de ce produit à l’odeur nauséabonde.  
 
– Je n’imaginais pas que tu sois si informé sur notre histoire, s’étonna Willem en revenant s’asseoir.  
– J’ai eu un bon instructeur pendant mes classes, avoua-t-il. Le capitaine Angus ne se contentait pas de nous apprendre l’art du combat et le maniement des armes, mais aussi à réfléchir. Une notion qui se perd, ironisa-t-il. Le passé recèle toujours d’exemples pouvant susciter l’inspiration, pour ne pas commettre les mêmes erreurs.  
– Je pense que l’histoire est une perte de temps. Nous sommes les propres maîtres de notre destin. Ce qui était vrai, avant et pendant le Chaos, ne l’est plus désormais.  
– En es-tu aussi sûr ? Quand le Waga a pris le pouvoir, plusieurs milliers de blancs grossissaient ses rangs, affirma-t-il. Aujourd’hui, nous ne sommes plus qu’une poignée, quelques centaines d’hommes. Un millier si l’on compte les femmes et les enfants. Notre race s’éteint lentement, mais inexorablement, regretta Caspar. Cette politique obligeant les Afrikaners à se reproduire entre eux, pour préserver la pureté de la lignée à tout prix, tout en éliminant systématiquement les sang-mêlé et les mal-formés, a réduit les effectifs des Afrikaners, déplora Caspar.  
– Tu voulais quoi, un peuple de dégénéré, fustigea-t-il.  
– Les Nordistes semblent avoir choisi cette voie, constata Caspar. Et d’après ce que nous avons observé, ils prospèrent.  
– Justement, nous avons une chance de retrouver notre lustre, s’enthousiasma Willem. Comme moi, tu as vu que la base abritait de nombreux blancs, malgré le métissage. Certes, ils sont moins robustes que nous, mais je suis sûr que certains pourraient devenir de vrais guerriers afrikaners.  
– Peut-être est-ce le moment d’envisager une autre voie, lâcha-t-il.  
 
Muet, Willem se contenta de le fixer. La petite discussion qu’il venait d’avoir avec son aîné mettait en évidence les divergences qui les séparaient.  
 
« Je me rappelle tes goûts pour les négresses, songea Willem. Voilà qui explique ta prudence, ta volonté de ne pas aller au contact, de ne pas créer d’incident. Quand j’aspirais à de nobles conquêtes, tu réfléchissais à une collaboration, voire une fusion charnelle avec l’ennemi. Je doute que mon oncle soit enclin à une alliance, tant l’idée même de coucher avec une Kaffir le répugne, médita-t-il.»  
 
Caspar de son côté, ne le lâchait pas du regard. Son jeune compagnon semblait en pleine réflexion, ce qui le ramena à s’interroger sur les réelles motivations du roi Johan à lui adjoindre son neveu pour cette mission.  
 
« Est-ce pour l’aguerrir ou bien désire-t-il le voir périr dans un accident mortel lors de cette expédition? ne cessait-il de se demander depuis le début de cette mission. »  
 
Certainement que sa disparition simplifierait le choix de son monarque pour sa succession, lui qui n’avait pas d’héritiers naturels. Johan, malgré ses nombreuses épouses, regrettait ouvertement de n’avoir pu assouvir son vœu le plus cher et de se résigner à nommer un dauphin.  
Le roi, comme à son habitude, n’avait pas été assez explicite sur son désir de débarrasser de son neveu. S’il se trompait, il serait dégradé et exécuté. Johan était assez rusé pour faire d’une pierre deux coups.  
De nombreuses tentatives de putsch avaient émaillé les deux derniers siècles, certains complots provenaient même de la famille royale. Le plus souvent, ils émanaient de généraux et de commandants trop ambitieux.  
La découverte de ce Nouveau Monde et des richesses qu’il recelait, ferait de lui un rival pour la couronne à son retour. Et peu importe, s’il n’aspirait pas à s’emparer du pouvoir, Johan verrait en lui une menace potentielle. Il savait qu’il devrait être extrêmement prudent et convaincre le roi, dès son arrivée, de sa totale dévotion.  
 
Caspar sentait le poids du regard de son jeune compagnon et pour s’en soustraire, il se leva pour arranger la couverture sur son ami agonisant.  
 
– Si Jakobus ne revient pas, avec de quoi le soigner, il ne fera pas long feu, maugréa-t-il entre ses dents. Sa blessure ne saigne plus, mais elle s’infecte, dit-il en posant la main sur le front de Niels. Il est brûlant, la fièvre le gagne.  
 – Tu veux faire une alliance avec les Nordistes? demanda subitement Willem.  
 
Caspar devait reconnaître une qualité à Willem, il allait droit au but.  
 
– Je pense que leur déclarer la guerre serait une grosse erreur, admit-il en se rasseyant.  
– Et pourquoi donc ?  
– Nous avons découvert sur cette terre une civilisation qui a prospéré avec une philosophie différente, se justifia-t-il. Ils sillonnent les côtes pour trouver des ressources, partagées avec les tribus qui les accueillent.  
– Ils font du commerce, ce n’est pas novateur, réfuta Willem. Nous en faisions aussi avec les Américains et les Australiens, tout au début.  
– Avant de les anéantir définitivement, déplora Caspar.  
– Nous étions plus forts, mieux armés. Cela aurait été stupide de ne pas en profiter.  
– Regarde où nous en sommes: une société en plein déclin, obligée de creuser un tunnel sous la terre pour trouver de quoi survivre.  
– Et nous avons réussi, triompha Willem. Nous avons découvert tellement de richesses dans cette partie du monde que cela va nous permettre de prendre un nouvel essor.  
– Pour combien de temps ? Tu as vu leurs véhicules ? Ils se déplacent à l’aide du vent, ils se sont adaptés, alors que nous rafistolons avec grandes peines nos tacots à essence.  
– Bientôt, ces engins seront à nous, fanfaronna-t-il.  
– Tu ne comprends pas, se lamenta Caspar. Ils inventent des choses ingénieuses pour survivre, pour prospérer. Le village inhabité que nous avons visité près de la mer n’était pas abandonné, mais préparé pour accueillir de nouveaux arrivants. En nous repliant sur nous-mêmes, nous perdons notre suprématie, quand eux élargissent leur civilisation.  
– Justement, nous devons les arrêter maintenant avant qu’ils ne découvrent notre existence et ne viennent nous attaquer.  
– Je ne pense pas qu’ils soient belliqueux, se défendit Caspar.  
– Mais tu n’en es pas sûr, insista Willem.  
– Pour cette raison, nous devons en savoir plus sur ces tribus. J’ai reconnu le Kaffir au tatouage, celui qui a failli nous surprendre, à la fin du jour dernier, dans ce même village abandonné, souligna-t-il. Il était avec ce peuple qui se cache sous la terre et que nous observions avant que nous soyons découverts. Ces clans semblent bien plus unis que les apparences initiales ne le laissaient présager, se méfia-t-il.  
– Si tu as raison, mon oncle ne va pas aimer.  
– Pourquoi dis-tu cela ?  
– Cela démontrerait que les hommes de races différentes peuvent cohabiter en harmonie.  
– Effectivement, cela remettrait en cause tous les fondements de notre nation, se réjouit Caspar. Prouvant qu’il est temps pour nous d’évoluer ?  
 
Sans se lever, il se retourna pour attraper un bout de bois afin d’alimenter le feu. Ils en avaient ramené tout un fagot d’une habitation voisine, dont la charpente s’était effondrée. Malgré la pluie récente, il était tellement sec qu’il brulait en un rien de temps.  
 
Willem guettait ce moment avec impatience. Pendant cette discussion, il avait discrètement armé son fusil, posé derrière lui. Maintenant qu’il connaissait les véritables pensées de son supérieur, il n’avait plus aucun scrupule à s’en saisir. Cet homme était trop dangereux, autant pour ses ambitions, que pour la stabilité de sa nation.  
 
Sans coup de semonce, il lui tira une balle dans le dos.  
 
« C’est un peu lâche, mais personne ne le saura, pensa-t-il en appuyant sur la gâchette. »  
 
Caspar s’effondra sur le sol. Willem eut le temps de se délecter de la surprise qu’il lisait dans les yeux de son aîné. Tranquillement, il se leva pour s’approcher de lui afin de le contempler de toute sa hauteur.  
 
– Regarde comme je suis grand, ricana-t-il en braquant son arme sur lui.  
 
Il espérait déceler de la peur, peut-être une ultime supplication afin de l’épargner. Quel bonheur de voir cet arrogant commandant, implorant comme un Kaffir avant le sacrifice de l’aube!  
il fut légèrement déçu, de n’apercevoir que de la résignation, rehaussée par une tentative d’esquisser un sourire, ressemblant plus à une grimace de douleur. Tremblant de frustration, Willem tourna brutalement son fusil vers Niels.  
La détonation fit vibrer les murs et un bruit de vitre se fracassant sur le sol, retentit dans l’une des pièces voisines, sûrement celle de l’ancienne chambre du pasteur.  
 
– Salopard, hurla Caspar de rage.  
 
La colère lui donna un ultime regain d’énergie. Il parvint à lui agripper les chevilles pour le faire tomber. Surpris Willem tituba, et lâcha son fusil pour se rattraper au mur.  
Aussitôt, Caspar s’efforça de saisir l’arme. Mais un coup de pied en pleine tête mit fin à sa tentative désespérée de reprendre le dessus. Complètement étourdi, il entendit la voix de Jakobus.  
 
– Je me demandais quand tu aurais le courage de passer à l’acte, avoua le géant.  
– Il allait nous faire chopper en refusant d’abandonner Niels, se justifia-t-il.  
– Trop tard, j’ai vu des lumières provenant du sud. Les Nordistes sont déjà à nos trousses, nous devons lever le camp, tout de suite, insista-t-il.  
– Attends, il respire encore, constata Willem en brandissant son arme pour achever son commandant.  
– Économise tes balles, conseilla Jakobus. Les Nordistes finiront le travail.  
– Tu as raison, j’ai même une idée pour nous faire gagner du temps, se félicita-t-il.  
 
Les deux hommes prirent leurs affaires. Jakobus remit du bois dans le feu, tandis que Willem retirait les panneaux qui occultaient les fenêtres, pour s’assurer que les nordistes repèrent la cachette.  
Totalement dans le brouillard, Caspar les vit s’enfuir avant qu’un voile noir ne lui obscurcisse définitivement l’esprit.  
 
Cours d’Histoire Moderne D’Équatoria  
Source : Encyclopédie du 23e siècle par le Professeur Sully  
 
Le Cannibalisme, une cruauté ou une nécessité?  
 
Avant le Chaos, dans de nombreuses cultures, le cannibalisme était considéré comme un acte atroce et sacrilège, provoquant dégoût et indignation, considéré comme criminel par de nombreuses sociétés, qui le punissaient par une incarcération ou une institutionnalisation dans un établissement psychiatrique. Alors que dans d’autres cultures, c’était une coutume sacrée pour apaiser les dieux ou pour absorber l’esprit et la force de leurs ennemis. Pour la biologie animale, le cannibalisme n’était pas un comportement très répandu. Chez les insectes il n’était le fait que des abeilles, en cas de disette, et de la mante religieuse. Chez les poissons seuls la truite et le brochet consommaient volontiers leurs alevins. Le lion, seul parmi les mammifères, en serait coutumier, mais exclusivement vis-à-vis de ses propres enfants. Si on considère l’homme comme un animal, alors est-il condamnable ? Certains le pensaient et d’autres allaient même plus loin en considérant que manger des animaux était tout aussi criminel.  
Bien que cruelles, les époques de l’inquisition qui brulait des innocents par milliers sur le bûcher ou les Romains qui sacrifiaient les chrétiens dans l’arène n’étaient pas jugées avec une telle révulsion et un tel dégoût. Pourtant le cannibalisme semble avoir toujours existé et avoir persisté jusqu’à notre époque, comme en témoignent les récentes découvertes à propos des mœurs des Afrikaners qui ont motivé mon intérêt pour ce sujet. Son origine exacte reste un mystère. Des anthropologues pensaient qu’il était apparu au début de l‘histoire des hommes et, par la suite, avait proliféré avec le besoin grandissant des hommes d’apaiser leurs dieux, de survivre aux famines, d’obtenir une vengeance ou un contrôle sur leurs ennemis.  
Des études archéologiques montraient que le cannibalisme était pratiqué durant la période néolithique et l’âge de bronze, à travers l’Europe et l’Amérique, mais également en Afrique, en Australie, en Nouvelle-Zélande, au Moyen-Orient et en Asie. Mais les premiers signes apparaissaient dès le paléolithique moyen sous forme d’os humains brisés ou portant des traces de décarnisation et souvent calcinés, retrouvés dans des sols d’habitats parmi des ossements animaux traités de manière semblable. Les motivations variaient selon les cultures et les situations, mais il semblait que certaines formes de cannibalisme prévalaient dans certaines régions du monde et certaines périodes.  
A cette époque, le meurtre d’une personne et la consommation de son corps par un autre être humain, en dehors des famines, étaient jugés comme du cannibalisme criminel ou de l’anthropophagie. Toutefois, les définitions et les lois concernant ce genre de crime variaient considérablement d’une culture à une autre.  
Dans de nombreux endroits du monde, le cannibalisme n’était pas jugé comme un crime en lui-même et n’était reconnu comme tel qu’en liaison avec un autre crime. Ainsi, en Allemagne, en Grande-Bretagne et aux États-Unis (cf le chapitre sur la géographie politique du monde avant le Chaos), le cannibalisme n’apparassait pas comme un crime, bien qu’estimé socialement comme inacceptable. Les personnes qui commettaient cet acte étaient généralement inculpées d’un autre crime directement relié au cannibalisme, tel que le meurtre ou la nécrophilie.  
En France, le terme de cannibalisme n’apparaissait pas en tant que tel dans les textes de loi, mais une personne ayant tué et dévoré un autre être humain peut, pouvait être accusé d‘actes de barbarie, en plus de de celui de meurtres.  
Dans d’autres cultures, ce que l’on estimait être du cannibalisme criminel pouvait être acceptable, selon les circonstances. Des soldats japonais prisonniers furent dévorés par la tribu Takou Kan de Formose en 1907, ce qui était normal pour les Takou, mais choqua les Occidentaux et les Japonais. Toutefois, en 1944, les Américains débarquèrent sur l’île de Leyte, aux Philippines, et prirent par surprise des milliers de soldats japonais. Ces derniers, isolés dans la jungle, incapables de se replier, pris en tenaille entre la guérilla philippine et les troupes américaines, moururent en grand nombre. Certains survécurent pourtant, grâce au cannibalisme.  
Beaucoup refusaient encore de croire que le cannibalisme était toujours pratiqué à cette époque civilisée. Pourtant, il existe des cas documentés depuis au moins le siècle dernier que nous pouvions classer en deux catégories distinctes, le cannibalisme de survie et le cannibalisme criminel !  
 
Le prisonnier  
 
Luther, suivi comme son ombre par Hans, avançait avec prudence sur la large avenue en direction du centre-ville. Les deux hommes profitaient de chaque maison encore debout, de chaque ruine, de chaque clôture, de chaque fossé, pour se dissimuler et se couvrir à tour de rôle.  
La progression était lente, mais le créole ne souhaitait prendre aucun risque. À part les deux Papous, qui maîtrisaient l’art du combat en corps à corps, il doutait que l’un d’entre eux fasse le poids face à ces Sudistes en cas de confrontations directes, et le maniement des armes n’était pas une pratique dans laquelle ils excellaient.  
Les nomades se considéraient avant tout comme des aventuriers, bravant les dangers de mère Nature, contournant et franchissant les obstacles, découvrant et explorant de nouveaux territoires, sûrement pas comme des guerriers ou des soldats.  
 
«Que feraient-ils face à eux ? s’interrogeait sans cesse le créole. La différence de nombre suffirait-elle à faire pencher l’affrontement en leur faveur?»  
 
Pour cela, ils devaient se trouver en position de force. Surprendre les fugitifs avant que ce ne soit le contraire.  
 
Les deux nomades expérimentés ouvraient la voie; suivait, à une cinquantaine de mètres, un tandem composé de Zori et d’Aka.  
Apia faisait équipe avec Jason, tandis que Björn, escorté par son fils Boris, progressait sur une avenue parallèle, afin de couvrir plus d’espace et d’être moins vulnérables. Une stratégie efficace en cas d’embuscade. En se séparant en petits groupes, ils pouvaient difficilement être pris à revers.  
Thomas et Brad avaient été consignés loin en arrière. Le gardien ne paraissait pas être très à l’aise sur le terrain et le créole ne tenait pas à ce qu’il fasse une autre gaffe et mette en péril l’expédition.  
Écoutant les conseils de Zori, plus diplomate que lui, Luther lui avait confié une mission de la plus haute importance, celle de rentrer au Jardin, si jamais leur attaque tournait au vinaigre.  
Brad ne se réjouissait pas trop de jouer les nounous: comme Hans, il souhaitait ardemment en découdre, mais il ne discuta pas les ordres. Et puis Luther lui avait promis une flasque de  whisky à son retour, un argument des plus convaincants pour cet amateur de bonne bouteille.  
 
Zori était ravi que Boris puisse passer du temps avec son paternel et réaliser son vœu le plus cher. Quand le Viking avait décidé de l’accompagner dans sa quête, il avait mesuré pleinement son sacrifice. Boris se confiait souvent sur son désir de devenir un nomade et de retrouver son père, qui demeurait sa seule famille. Les deux hommes se ressemblaient tellement, autant physiquement que par le caractère. Björn était quelqu’un d’enjoué et de facile à vivre, ce qui en faisait un excellent compagnon. Tao l’avait chaudement recommandé pour cette mission et Luther n’avait émis aucune protestation à l’enrôler. Comment pouvait-il refuser à un père d’accompagner son fils dans une aventure aussi incertaine que dangereuse?  
À l’image du peuple du Nord, leur petit escadron n’était que le reflet de la mixité qui était une valeur fondamentale de leur civilisation. Quatre coureurs du crépuscule, trois découvreurs, deux fuyards de l’aube et un Édeniste pour sauver le monde.  
 
«Quelle belle histoire à raconter ! lui aurait suggéré Charles, digne d’un roman de l’Ancien-Monde.»  
 
Malgré la tension nerveuse de l’instant, il ne put s’empêcher de sourire en repensant au vieil homme. Le maître lui manquait, il se demanda s’il aurait la chance de le revoir.  
 
– Zori, dépêche-toi! lui ordonna Aka, qui lui faisait de grands signes, accroupi derrière un pan de mur, dernier vestige de ce qui devait être un bar.  
– Putain, reste concentré! grommela-t-il pour lui-même en s’élançant, à moitié courbé, pour traverser la route qui les séparait.  
– Qu’est-ce que tu foutais ? chuchota le Papou.  
– Désolé, avec la pénombre, je ne te voyais plus, mentit-il.    
– Ouais, eh bien ouvre les yeux, rétorqua-t-il, visiblement pas dupe.  
 
Une détonation déchira le silence obscur!  
 
Pas de doute, cela provenait d’une arme à feu. Les deux hommes braquèrent leur regard, vers le commando qui les devançait.  
 
Luther s’était jeté au sol!  
 
Un instant, Zori craignit qu’il eût été touché, avant de l’apercevoir se mettre en joue, derrière son fusil. Tel un sniper, il scrutait la direction d’où semblait venir la détonation. Le garçon chercha Hans qu’il ne voyait plus.  
Son cœur battait à cent à l’heure. Il sentait l’adrénaline monter en lui. Avec soulagement, il retrouva l’éclaireur qui avait trouvé un abri sous un porche, surplombé d’une croix blanche en pierre. Ce dernier levait le bras pour donner le signal d’alerte.  
Un réflexe inutile, tant ils étaient tous sur la défensive.  
 
– Encore une église, s’étonna Zori en apercevant la croix. C’était bien la quatrième qu’il voyait sur le bord de la route.  
 
Faustine aurait été catastrophée de constater qu’en ce moment si dramatique, si dangereux, dans une tension si extrême, son esprit vagabondait vers des considérations aussi futiles.  
 
Si Charles avait été présent, il aurait pris un malin plaisir à lui expliquer que cet état, sudiste et conservateur, possédait une population très croyante, largement au-dessus de la moyenne générale des États-Unis. Cette petite ville de vingt-mille habitants ne défrayait pas cette statistique et ne comptait pas moins d’une trentaine de lieux de culte, en ne recensant que les plus importants.  
Des églises baptistes, des églises méthodistes, des églises presbytériennes, des églises catholiques, mais aussi des temples de Jéhovah, des pentecôtistes, presque autant d’églises que d’habitants, aurait ironisé Charles, en se lissant la barbe.  
Les plus modernes ressemblaient presque à des centres commerciaux, comme si la religion était une marchandise, un article de consommation ordinaire. Un habillage de produit pour rendre la foi séduisante, comme une vulgaire bouteille de shampoing dont on se servirait pour laver son âme. Peut-être manquait-il dans cette charmante bourgade, une mosquée et une synagogue pour satisfaire ce large éventail de croyances.  
Avec la quasi-disparition de l’humanité, la parole de dieu s’était éteinte. Muette face à la force destructrice du Chaos, seuls ses édifices, symboles de sa toute-puissance passée, résistaient encore. Mais pour combien de temps ?  
 
Luther avait remplacé son arme, par ses jumelles, plus précieuses à cet instant. Immobile, il scrutait fixement dans une direction que Zori ne pouvait apercevoir.  
Ce moment s’éternisait, rendant l’attente insupportable avant que le créole ne se relève, et rallie la position de Hans, toujours à l’affût sous le porche.  
De là, il leur fit signe de les rejoindre, ce que Zori et Aka s’empressèrent de faire, aussi discrètement que possible. Luther les accueillit avec un doigt sur la bouche pour leur intimer le silence, tout en leur indiquant une direction, avec son autre main.  
Son index pointait vers une sorte de tour, qui se dressait à quelques centaines de mètres. Si le soleil avait disparu, la nuit n’était pas encore d’encre. Les nuages laissaient entrevoir un ciel bleu pétrole sur lequel le beffroi se détachait comme une ombre chinoise.  
Zori l’avait remarqué dès qu’ils avaient débouché sur cette avenue, un point de vue idéal pour surveiller les alentours. L’idée fugace, qu’un sudiste faisant le guet les avait démasqués, lui traversa l’esprit avant que son attention ne se reporte sur la base de cette tour. Le garçon percevait des fins rayons lumineux s’échappant des fenêtres.  
 
– Ils ont allumé un feu, chuchota Luther.  
– Cela me semble faible pour un feu, murmura Hans.  
– Les ouvertures doivent être occultées, pour garder la chaleur, expliqua Luther.  
 
Un nouveau bruit de tir retentit.  
 
Les quatre hommes se tassèrent un peu plus, se demandant s’ils étaient la cible ou pas. Soudainement, Luther pointa son fusil vers sa gauche, alerté par un bruit de pas venant dans leur direction. Immédiatement, Hans l’imita. Les deux nomades balayaient le vide à la recherche d’un ennemi, prêts à faire feu.  
 
– Ne tirez pas, c’est nous, retentit une voix familière.  
 – Vous êtes inconscients ou quoi ? grogna Luther en distinguant le Viking, suivi de Jason et d’Apia, courant à demi-courbés, pour se réfugier dans leur cachette.  
– Nous sommes venus à votre secours, susurra Jason.  
– J’ai failli vous canarder, bordel de merde! s’énerva Hans. Vous deviez rester en retrait.  
– Au premier bruit de tir, nous avons cru que...  
– Où est Björn ? se renseigna-t-il en dévisageant Boris.  
– De l’autre côté de la route, il nous couvre, le rassura-t-il.  
– Bien, au moins, ce n’était pas vous que les coups de feu visaient, se félicita Luther. Dis à ton père de nous rejoindre.  
 
Boris s’exécuta et fit des grands signes à l’intention de Björn. Le créole était soulagé et rassuré. Un instant, il avait craint que son fils ne soit tombé dans une embuscade.  
 
– Visiblement, les tirs proviennent de l’intérieur de la tour, intervint Aka.  
– Tu en es sûr, insista Luther.  
– Le son était comme étouffé, précisa le Papou. Le bruit d’une détonation à l’extérieur aurait été plus sec.  
 
Luther hocha la tête. Si c’était eux la cible, ils avaient à faire à un très mauvais tireur. Même à cette distance, ils auraient dû entendre l’impact des balles ricocher auprès d’eux.  
 
– Regardez, chuchota Zori qui surveillait l’édifice avec les jumelles.  
 
Comme un dragon s’éveillant de sa torpeur, en ouvrant ses lourdes paupières apparaissaient deux grands orifices emplis d’une lumière orangée, sur le bas de la tour.  
 
Zori, d’habitude si perspicace se perdait aussi en conjectures. Tout cela défiait la logique. Il n’arrivait pas à déterminer si c’était un piège ou bien s’ils étaient spectateurs d’un événement qu’ils ne maîtrisaient pas. Björn venait de les rejoindre à son tour et prit position à côté de son fils qui le mit rapidement au courant.  
 
– Que faisons-nous ? demanda Hans qui s’impatientait.  
 
Luther hésitait, ne sachant s’il devait agir.  
 
– Attendez, ça bouge, intervint Zori les yeux toujours rivés à la paire de jumelles. Ils font une sortie, deux hommes s’enfuient.  
– Vite! Ils se cassent! s’enflamma l’éclaireur en s’extirpant de leur cachette pour se lancer à leur poursuite.  
 
Luther l’attrapa au vol, s’agrippant au bas de son blouson.  
 
– Vaka nous a certifié qu’ils étaient quatre, donc il en reste deux, s’écria-t-il pour le raisonner. C’est peut-être un piège pour nous faire sortir à découvert.  
– Mais ils vont s’échapper, insista Hans en se débattant pour se dégager de la poigne du créole qui ne lâchait pas prise.  
 
L’éclaireur paraissait avoir perdu tout contrôle, aveuglé par son désir de vengeance.  
 
– Nous les rattraperons, le rassura Luther. Nous connaissons leur destination, essayons d’abord de savoir ce que sont devenus les deux autres.  
 
Luther lâcha l’éclaireur qui semblait s’être calmé, même s’il gardait un œil mauvais.  
 
– Séparons-nous de nouveau, ordonna-t-il. Hans et moi, nous avançons droit vers la tour. Aka et Zori, vous nous couvrez. Vous deux, fit-il en désignant Björn et Boris, vous contournez le bâtiment par la gauche afin de les bloquer, s’ils tentent de fuir par l’arrière. Apia et Jason, vous les couvrez !  
– Que faisons-nous s’ils nous tombent dessus, demanda Boris.  
– Tu tires, ordonna Luther sans hésitation.  
– Il nous faut un signal pour se reconnaître, proposa Jason.  
– Tu as raison, mon fils, approuva-t-il. Deux coups de sifflet en cas de danger, trois pour dire que tout va bien.  
 
Il attendit quelques instants, dévisageant chacun d’entre eux pour voir si tout le monde avait compris le plan. Si le créole masquait son inquiétude, ses compagnons en faisaient tout autant, ne laissant transparaître aucune peur, seulement de la détermination.  
 
– OK, on y va! s’écria-t-il.  
 
Luther et Hans s’élancèrent en direction de la cible, tandis que les quatre autres traversèrent la route pour contourner les Sudistes. Aka et Zori attendirent que leurs aînés prirent un peu d’avance, avant de leur emboîter le pas.  
Si jusque là, ils avaient progressé avec prudence et discrétion, maintenant qu’ils connaissaient la position de leurs ennemis, ils fonçaient sur l’objectif, marquant seulement de courtes haltes pour observer un mouvement suspect.  
 
Rien ne bougeait.  
 
Luther n’était plus qu’à une dizaine de mètres de la tour, et s’était réfugié derrière un pan de mur de l’ancienne église, tandis que Hans avait traversé la route pour se poster juste en face, afin d’avoir un meilleur angle de tir.  
Zori et Vaka, patientaient à une vingtaine de mètres, planqués au dos d’un vieux camion rouillé, plus pour se cacher que par réelle protection, tellement l’engin menaçait de tomber en poussière.  
 
Luther leur envoya un signe pour les inciter à le rejoindre.  
 
– Zori, tu nous sécurises d’ici, ordonna-t-il une fois à sa hauteur. Toi et moi, fit-il en s’adressant à Aka, on y va en rampant et on se couvre mutuellement. Zori, au moindre mouvement suspect, tu tires dans le tas et nous deux, on se replie !  
– OK, répondirent-ils en chœur.  
 
Zori prit appui sur le mur et mit en joue l’entrée de la tour.  Il s’était posté derrière un panneau en béton, sur lequel il avait pu déchiffrer l’inscription suivante : «église baptiste».  
 
«Cette tour hexagonale n’est donc que le clocher d’un édifice clérical, se dit-il. Pour une fois, la religion dit vrai et nous offre une réelle protection, ironisa-t-il en son for intérieur.»  
 
Luther et Aka, se traînaient au sol, non pas pour se prosterner, mais pour prendre d’assaut ce donjon de la foi, dans lequel s’étaient abrités les assassins de leur ami.  
 
«Avant le Chaos, les églises étaient un lieu sacré, où la violence était bannie. Un asile où se réfugiaient les faibles, mais aussi les bandits. Les sudistes espéraient-ils de la clémence de leur part ? songea Zori. Imaginaient-ils que les nomades respectent ces anciens codes ?»  
 
Luther se releva prestement pour courir et se poster debout, à la gauche d’une des hautes ouvertures, tandis qu’Aka le rejoignit et se planta à droite.  
Si chaque face de cette tour hexagonale offrait une issue, elles avaient été partiellement murées. Une initiative du pasteur, à l’époque du Chaos, pour protéger le clocher des intrus et s’en servir de refuge afin de se préserver des pillards.  
 
Le créole passa rapidement la tête par une des ouvertures qu’ils avaient prises de loin, pour une fenêtre.  
 
Rien ne se produisit.  
 
De son côté, Zori ne se contentait pas de surveiller les deux nomades, en jetant des coups d’œil à droite et à gauche, à la recherche d’un danger imminent surgissant de nulle part, il inspectait furtivement le haut de la tour. Pour tendre un piège, un homme posté, tout là-haut aurait été idéal pour mitrailler des assaillants sans prendre de risque. Cela défiait la logique !  
 
Le souffle court, il haletait. Même à l’arrivée du marathon, son cœur n’avait pas battu aussi vite.  
 
De nouveau, Luther passa la tête, plus longuement cette fois-ci. Il fit un signe à Aka et entra dans le beffroi. Le papou le suivit, mais il s’arrêta et se campa devant l’ouverture, le fusil en joue qu’il braquait de droite à gauche, puis pénétra à son tour dans l’antre des fugitifs.  
 
À la place de la fureur de la mitraille, seul le bruit du vent résonnait à ses oreilles. Les secondes s’égrenèrent interminablement, jusqu’à ce que trois coups de sifflet retentissent, aussi brefs que puissants. Le signal que tout allait bien !  
 
Prudemment, Zori s’avança, rejoint à grande enjambée par Hans qui le dépassa sans l’attendre. Le garçon aperçut ses quatre autres compagnons qui surgissaient des bâtiments, situés derrière le clocher.  
Comme un commando de soldats, ils progressaient en file indienne, se couvrant mutuellement. En voyant Zori, ils se détendirent et accoururent en oubliant toutes les consignes de sécurité.  
 
– Vous les avez capturés, s’écria Boris tout excité.  
– Je ne suis pas rentré, avoua-t-il.  
– Qu’est-ce qu’on attend ? se morfondit le Viking excité.  
 
Si lui avait encore les genoux qui tremblaient, son ami paraissait presque s’amuser de cette situation dangereuse. Zori emboîta le pas du Viking, suivi par Jason, Apia et Björn. La salle n’était en fait qu’un long corridor, encerclant une pièce plus petite, de laquelle partait un escalier central, qui montait certainement tout en haut du clocher.  
Zori vit Luther, accroupi près d’un homme allongé à proximité du feu, celui-là même qui leur avait permis de localiser le refuge. Luther secoua la tête, tandis qu’il prenait le pouls de l’inconnu.  
Le garçon entrevit Hans, quelques mètres plus loin, qui s’occupait d’un autre sudiste, gisant lui aussi à même le sol.  
 
– Il respire encore, s’écria-t-il brusquement en se relevant et en pointant l’arme sur le blessé.  
– Non, ordonna Luther qui devinait son intention. Il nous le faut vivant.  
– À quoi bon? autant l’achever et pourchasser ceux qui se sont enfuis! répliqua-t-il le regard fixé sur l’homme sans connaissance.  
 
Calmement, Luther se mit debout et s’approcha doucement de son compagnon.  
 
– Nous devons obtenir des renseignements, tenta-t-il de le persuader même s’il comprenait sa peine et son désir de justice.  
– C’est une perte de temps, se résigna-t-il en baissant son arme.  
 
Zori en profita pour les rejoindre et s’agenouiller auprès du blessé qui avait perdu beaucoup de sang. Il sortit de son sac à dos, une de ses chemises de rechange qu’il déchira, afin de confectionner des compresses. Il appliqua le lambeau de tissu sur la plaie, située en dessous du sein gauche.  
Pendant son séjour au Jardin d’Éden, il avait assisté Julia dans les soins qu’elle prodiguait aux malades. Avec malice, son amoureuse en avait profité pour lui enseigner l’art de faire un bandage correct.  
 
– Qui a la trousse de premiers secours ? demanda-t-il.  
– C’est moi, bafouilla Jason qui se délesta de son sac à dos pour en extraire une petite mallette en métal, orné d’une croix rouge et qui provenait de la cache secrète, découverte près du relais de Méridian.  
 
Zori fouilla dans le kit de pharmacie pour en sortir une fiole de désinfectant. Il humecta un morceau de sa chemise sacrifiée qu’il apposa sur la plaie sanguinolente. Le blessé, bien qu’inconscient, tressaillit.  
 
– Il réagit, c’est bon signe, marmonna-t-il. Aide-moi à le retourner, demanda-t-il à Luther.  
 
Ce dernier s’exécuta, rassuré de constater que ce garçon semblait savoir ce qu’il faisait. Délicatement, ils mirent le sudiste en position latérale. Zori tâta la lésion dans le dos. De nouveau, il imbiba une nouvelle compresse pour nettoyer la blessure.  
 
– Il va s’en sortir? s’informa Luther.  
– Je ne sais pas, se contenta de répondre Zori. Heureusement, le projectile a frôlé le cœur, avant de ressortir, déclara-t-il, mais nous devons cautériser la plaie afin d’arrêter le saignement.  
– Je m’en occupe, se précipita Boris en exhibant son couteau avant de le plonger dans les braises rougeoyantes.  
– Tu crois qu’ il a des chances de s’en sortir ? insista Luther.  
– Je n’en ai aucune idée, avoua Zori. Julia m’a enseigné quelques rudiments de premiers secours, mais je ne suis pas sûr de pouvoir soigner une blessure par balle. Dans tous les cas, ce qui lui a fait perdre connaissance, c’est le coup porté à la tête, affirma-t-il en lui montrant la bosse derrière le crâne chauve du sudiste.  
– L’autre aussi s’est fait tirer dessus plusieurs fois, répondit-il. Même si l’une de ces blessures semble plus ancienne.  
– Sûrement celui qu’a touché Vaka, se félicita Hans.  
– Il semblerait qu’ils aient décidé de l’achever et peut-être que celui-ci s’est interposé, supposa Zori en désignant l’homme, gisant à ses pieds.  
– Luther, laissons-le crever et partons sur la piste des deux qui se sont enfuis, implora Hans.  
– Je ne suis pas le chef de cette expédition, déclara-t-il, après un moment de réflexion. Mais je vais vous expliquer le fond de ma pensée. Deux options s’offrent à nous, soit nous tentons d’intercepter les deux fugitifs restants afin de les empêcher de rejoindre leur supposée embarcation, soit de soutirer des renseignements à cet homme.  
– À condition qu’il s’en sorte, observa Hans.  
– C’est un risque à prendre, approuva le créole. Pour ma part, il me semble moins dangereux d’attendre sa guérison que de pourchasser des guerriers en pleine nuit, qui sont désormais avertis de notre présence.    
– Leurs traces vont devenir plus difficiles à suivre, s’ils sont sur leurs gardes, se méfia Aka. Nous pourrions tomber dans un traquenard.  
– Il suffit de se rendre à Charleston et de les recevoir là bas, proposa Hans qui ne lâchait pas prise.  
– À condition qu’ils se dirigent vers Charleston, contesta Luther, mais maintenant qu’ils se savent découverts, leurs plans peuvent changer.  
– Nous n’avons aucune certitude à les devancer, rajouta Zori. Nous avons pu les rattraper, car ils avaient un poids mort dont ils se sont débarrassés sans vergogne.  
– Regarde la musculature de celui-ci, souligna Luther. Ce ne sont pas des chétifs, mais des soldats bien entraînés.  
 
Hans grimaçait et se mordait les lèvres.  
 
– Très bien, votons, proposa-t-il. Qui est pour poursuivre les deux autres connards ? dit-il en levant la main.  
 
Pendant quelques secondes, il resta seul le bras en l’air, avant de se rendre à l’évidence.  
 
– Vaka aurait fait passer le sort de la communauté avant le sien, le réconforta Apia. Il serait d’accord avec nous, l’essentiel n’est pas de se venger, mais de préserver la sécurité de notre tribu.  
– Putain de merde, lâcha-t-il en balançant un coup de pied dans le vide. On va les laisser filer, pesta l’éclaireur hors de lui, avant de sortir de la pièce pour défouler sa rage sur le premier objet inerte qui se trouverait sur son chemin.  
– Bon, Hans semble être sur la même longueur d’onde que nous, ironisa Luther en souriant.  
– Nous devrions récupérer Brad et Thomas, proposa Zori afin de dissiper la gêne pudique qui flottait dans l’air.  
– Merde, je les avais oubliés ces deux-là,s’affola le créole. Si jamais les deux sudistes leur tombent dessus, ils n’en feront qu’une bouchée.  
– J’y vais, décida Björn.  
– Je t’accompagne, rajouta Aka.  
– Soyez prudents, conseilla Luther en regardant ses deux hommes se précipiter à l’extérieur.  
– Surtout qu’Hans rode dehors et qu’il est de mauvais poil, ricana Boris en tendant le couteau au bout incandescent à son ami.  
– Luther, il faut le maintenir, ordonna-t-il en désignant le blessé.  
 
Le créole attrapa ses jambes, tandis que Boris plaqua ses bras au sol.  
Zori appliqua la lame sur la plaie, sans pouvoir refréner une moue de dégoût qu’occasionnèrent les grésillements du métal brûlant sur la chair.  
Le blessé fut parcouru d’un tressaillement instinctif, mais resta sans connaissance.  
 
– C’est mieux pour toi que tu sois dans les vapes, marmonna Zori.  
–Putain, ça pue le cochon grillé, se lamenta le Viking.  
– Ce n’est pas fini, il faut faire l’autre côté, précisa son ami. Remets le couteau à chauffer, lui ordonna-t-il en lui tendant l’arme blanche par le manche.  
 
Cours d’Histoire Moderne D’Équatoria  
Source : Encyclopédie du 23e siècle par le Professeur Sully  
 
Volksblad  
(Journal du peuple en afrikaans) est un quotidien national d’Afrique du Sud en langue afrikaans  
 
12 juin 2017: Le ralentissement de la rotation planétaire engendre le chaos des transports sur Captown.  
 
Le ralentissement de la rotation terrestre - le pire cataclysme depuis la disparition des dinosaures - a pratiquement stoppé le transport routier, ferroviaire et aérien dans de nombreuses régions du monde. L’Afrique du Sud a été très durement touchée; toutes les régions, du Cap occidental au Limpopo, subissent de plein fouet les conséquences du phénomène.  
 
Depuis le 1er avril, notre pays souffre de ce qui est connu sous le nom du Chaos. Plus de 2 000 personnes sont décédées au cours de la semaine, principalement en raison des émeutes apparaissant dans toutes les villes du pays.  
Si le gouvernement prévoit que le Chaos persistera au cours des prochains mois, il précise qu’il travaille sur une sortie de crise imminente.  
 
Un porte-parole de l’AWB a déclaré que 42 jours d’immobilisme du gouvernement dans la ville du Cap avaient laissé un champ de ruines.  
Marcus Coetze a déclaré: «C’est un cauchemar pour les travailleurs que de se retrouver sans emploi, sans utilité alors que le pays tombe en déliquescence. En tant que porte-parole du mouvement de résistance afrikaner, nous exigeons la restauration des républiques boers au sein de l’Afrique du Sud. Et que le président Jacob Zuma laisse les blancs sauver la patrie»  
 
Des patrouilles de la circulation ont signalé des embouteillages à cause des blocages tout autour du port du Cap. Au moins six personnes ont été blessées lors de trois collisions sur le contournement du boulevard F W de Klerk. Trente-cinq véhicules ont été impliqués dans une collision sur la M5, au niveau de l’échangeur Koeberg.  
Un porte-parole des pompiers a déclaré que de nombreux camions de secours n’avaient pas pu quitter leurs garages, car les équipes ne pouvaient pas se rendre au travail à temps.  
 
L’aéroport international du Cap a été fermé à cause de l’annulation de tous les vols nationaux et internationaux. De nombreux trains longue distance, les reliant à Prétoria et à Durban, ont été annulés. Les services suburbains ont également été gravement perturbés.  
 
Certaines entreprises bénéficient du Chaos. Les agences de voyages Maritimes ont signalé une augmentation de 600% des réservations par rapport à l’année dernière et le nombre de demandes de renseignements a augmenté depuis le début du ralentissement.  
   
Les armuriers signalent également un boom de la vente de fusils et de pistolets. Une boutique du centre du faubourg de Parow déclare avoir vendu une centaine d’armes ce matin.  
Les perturbations du trafic aérien et terrestre engendrent une pénurie alimentaire sans précédent. Plus d’un million de personnes sont confrontées à la famine, ce qui a incité les Nations Unies à déclarer une famine officielle dans tout le pays.  
Il estime que jusqu’à 1,2 million de personnes pourraient mourir en Afrique du Sud - beaucoup plus qu’on ne le pensait auparavant.  
Cette augmentation spectaculaire a incité le président Jacob Zuma à appeler à une opération de secours sans précédent pour cibler les personnes les plus à risque dans plusieurs domaines qu’il qualifie de «zones de famine».  
Les travailleurs humanitaires disent depuis des semaines que la situation est hors de contrôle et que beaucoup plus de personnes que prévu ont besoin de nourriture. Les centres d’alimentation pour enfants, gérés par le groupe médical Médecins Sans Frontières, regorgent d’enfants squelettiques et les adultes ne sont guère mieux lotis. Harry Chetler, qui travaille pour le Programme alimentaire mondial, dit qu’à partir du mois prochain, il espère augmenter les livraisons de nourriture par bateau. M. Chetler a également déclaré que l’opération du PAM* en Afrique du Sud souffre actuellement d’un déficit de financement de 117 millions de dollars. Nous avons tenté de joindre le cabinet présidentiel à ce propos, nous n’avons obtenu aucune réponse.  
 
*PAM: programme alimentaire mondial  
 
 
 
Sens contraire  
 
 
Armand n’était pas mécontent d’être arrivé à la base de Méridian. Les 600 kilomètres, avalés en moins de trois jours AM, l’avaient totalement rincé.  
Jusqu’à Atlanta, la douceur des températures et la lumière crépusculaire les avaient accompagnés, transformant cette expédition en une ballade bucolique sur les routes désertes d’Équatoria. Ils s’étaient même octroyé une longue pause dans la capitale du dieu Coca-Cola*, tels des touristes visitant la ville en ruine.  
Mais le chinois avait oublié qu’en roulant vers l’ouest, le thermomètre baissait deux fois plus rapidement que durant la tournante. Surpris par les averses glaciales, vite remplacées par des tempêtes de neige, la petite excursion s’était métamorphosée en une véritable odyssée.  
 
– Il commence vraiment à geler, se lamenta Armand en le rejoignant dans le hangar.  
– Où sont les autres ? répondit-il en finissant d’ôter la bâche de protection du camion.    
– Ils se réchauffent dans le bunker. Hina et Angélina sont frigorifiées, indiqua-t-il.  
– Arava et Jonah sont avec elles ?  
– Oui, je leur ai demandé de sortir les caisses d’armes et de munitions que nous devons ramener à Hawaï, comme prévu.  
– Tu as bien fait. Il ne va pas falloir traîner, les températures chutent rapidement, précisa-t-il.  
– À ce propos, tu es certain que ce tacot va tenir le choc, dit-il en désignant le véhicule militaire.  
– Cet engin est solide, il vient d’effectuer un aller-retour à la colonie des Antilles sans souci, donc ne soyons pas pessimistes ! affirma-t-il avec un sourire contraint.  
– Si on tombe en panne, on est mal barré ! Nous pourrions passer la nuit ici et partir un peu avant l’aube.  
– Armand, nous devons rejoindre Hawaï au plus vite pour les alerter du danger, nous n’avons pas le choix, insista Tao.  
– Au moins, j’aurai essayé, maugréa son ami. J’ai calculé que plus de neuf mille kilomètres nous séparent de la colonie.  
– Nous emprunterons le passage par la vallée de la mort, précisa Tao, donc tu peux enlever un bon millier.  
– Tu délires ou quoi ?  
– Ben non pourquoi ? Luther vient de le faire deux fois avec les autovents, donc j’imagine qu’avec cet engin ce sera facile.  
– Je te signale que nous traverserons un vaste désert, une zone aride, très pauvre en oxygène.  
– Merci je suis au courant ! précisa Tao. Justement, c’est une bonne chose, les voies seront presque dépourvues de neige jusqu’à Los Angeles, ce qui nous permettra de conserver une vitesse respectable malgré l’obscurité. Luther m’a confirmé que les routes étaient dégagées pour qu’un camion puisse passer. Avec l’itinéraire qu’il m’a fourni, tu n’as aucune inquiétude à avoir, assura-t-il confiant.  
– Cet engin fonctionne avec de l’essence, mais aussi de l’oxygène, dit-il en le dévisageant avec insistance, comme l’aurait fait un maître avec un cancre.  
– Tu as peur que la combustion ne se fasse pas ?  
– C’est un peu l’inconvénient avec les moteurs à explosion, ce n’est pas aussi fiable qu’un autovent !  
– Nous sommes à la limite du territoire aride, nous verrons vite comment se comporte cet engin, si le moteur a des difficultés, nous bifurquerons vers Salt Lake, d’accord ?  
– Ce n’est pas le seul problème, poursuivit-il. Tu te rends compte qu’en roulant dans le sens contraire du soleil, le temps de route rajouté à la distance, va nous faire arriver aux alentours du solstice d’hiver.  
– Tu es sûr? demanda son ami en fronçant les sourcils pour faire mine d’effectuer un rapide calcul mental.  
– Si tu te remémores les leçons de Kale, soupira-t-il. La terre accomplit sa rotation autour du soleil, à raison de cent kilomètres par jour AM. Le trajet, d’ici à la colonie, équivaut à soixante-dix jours, plus le temps du voyage, environ une dizaine de jours, sans problème mécanique, soit 80 jours. Le calcul se vérifie!  
– C’est exact, approuva-t-il.  
– Donc, les températures vont frôler les moins cinquante degrés. Tu es toujours certain que ce tas de ferraille ne va pas nous claquer dans les doigts?  
– Quand on veut être sûr de son coup, on part à la pêche au thon. On ne se lance pas dans une expédition de secours. Mais si tu as une meilleure idée à me proposer, je suis preneur !  
 
Armand croisa les bras, il cherchait une échappatoire, mais rien ne lui venait à l’esprit.  
 
– Je vais faire une prière, dit-il résigné.  
– Super le plan B! se moqua Tao.  
–Dieu à notre rescousse, je suis certain que cela aurait ravi ce crétin de révérend, s’amusa Armand. Je vais quand même préparer des rations de combat pour tenir tout l’hiver, si jamais nous restons coincés au milieu de nulle part.  
– Sage décision, approuva le chinois. Je vais aussi vérifier les équipements de survie que nous allons emporter et je vous rejoins.  
– Ce serait bien de se reposer un petit peu avant de reprendre la route, proposa Armand.  
– Ce n’est pas faux, pour une fois nous ne fuirons pas l’Aube, s’exclama-t-il enthousiaste, mais nous plongeons dans le cœur de la nuit ! Nous allons découvrir un nouveau territoire, nous arrêter dans la forêt des séquoias, tu n’es pas excité ?  
– Je t’avoue que je suis plutôt terrifié de mourir congelé.  
– Quel rabat-joie !  
– Non, juste lucide, dit-il en s’éloignant pour retourner au bunker.  
 
Dans ses souvenirs d’enfance, Hina était une excellente cuisinière.  
Peut-être pourrait-elle nous préparer un bon petit plat avant le départ ? Le dernier repas du condamné, pensa-t-il avec ironie.  
 
 
* La ville d’Atlanta abrite le siège social de ce médicament, devenu la boisson, symbole de l’Amérique toute puissante !  
 
Alliance de circonstance  
 
Willem ne cessait de se retourner, à la recherche d’éventuels poursuivants. Maintenant débarrassés de ce boulet de Niels, ils pouvaient continuer leur voyage de retour sur un rythme plus soutenu, en alternant la marche et la course, s’interrompant seulement quelques minutes, juste le temps de reprendre leur souffle.  
En sortant de la ville de Greenwood, ils avaient failli se perdre, avant de retrouver la départementale 178, celle qui menait directement à Charleston.  
D’un commun accord, les deux sudistes avaient décidé de rejoindre l’endroit où ils avaient accosté. La nuit tombait, les températures chutaient. Par prudence, ils se contentaient de suivre les nombreuses traces laissées par les pécheurs, lors de leurs allées et venues en direction de l’océan. Ils devaient à tout prix atteindre leur destination avant que les premières neiges ne recouvrent la piste.  
 
«Que feraient-ils alors sur ce territoire inconnu, sans abri et sans ressource ? Hors de questions qu’ils crèvent ici, songea Willem.»  
 
Avec un peu de chance, en récupérant leur embarcation dissimulée à Charleston, il caressait l’espoir de rallier le tunnel pour y passer la nuit. L’océan ne gèlerait pas avant quelques semaines. Certes, le voyage serait long et périlleux, mais avaient-ils vraiment le choix ?  
 
Willem devait reconnaître que Caspar n’avait pas entièrement eu tort sur ce peuple surprenant. Bien qu’ils en aient appris beaucoup sur les Nordistes depuis presque deux ans qu’ils sillonnaient leurs territoires, tant de mystères restaient à éclaircir.  
 
«Peut-être avait-il sous-estimé ces Nordistes ? jugea-t-il.»  
 
Ce peuple de sang-mêlé ne manquait ni de courage ni de ressource. Jamais il n’aurait imaginé qu’ils puissent être pourchassés comme de vulgaires esclaves. Dans son royaume, après deux siècles d’asservissement, les Kaffirs étaient aussi pleutres qu’obéissants. Et quand la révolte grondait, il suffisait de quelques sacrifices pour restaurer l’ordre et le calme.  
Les Afrikaners détenaient le pouvoir absolu sur les terres australes. Ce nouveau territoire leur permettrait d’élargir les frontières de leur nation, comme les Romains en leur temps. Cette hégémonie sur le monde connu deviendrait l’apogée du Waga.  
 
«Les fiers combattants que nous sommes, vont pouvoir exercer ce pour quoi Dieu nous a créés, faire la guerre !se réjouit-il.»  
 
– Faisons une halte, proposa Jakobus qui le précédait.  
 
Willem se retourna de nouveau.  
 
Rien à l’horizon. Aucun bruit insolite ne troublait cette quiétude. Seul le bruit rauque de leur respiration dissonait dans cette muette mélodie.  
 
– Tu as raison, faisons une pause, répondit-il en ressentant lui aussi de la fatigue.  
– Nous courrons depuis quatre ou cinq heures, je doute qu’ils aient pu nous suivre.  
– Je dois faire le point sur la carte, de toute façon, le rassura Willem.  
 
Les deux hommes quittèrent la route pour se réfugier dans les ruines d’une maison, dont un bout de toit ne s’était pas encore effondré.  
 
Jakobus s’installa sur le rebord de la fenêtre puis fouilla dans son sac, à la recherche de nourriture. Il n’avait rien déniché à Greenwood: tout avait été ratissé depuis longtemps!  
Le géant piocha donc dans les réserves dérobées au camp des Nordistes. Le moment était idéal pour inventorier le contenu de cette sacoche. Avec gourmandise, il repéra du poisson séché, de la poudre dont l’odeur lui rappelait les soupes déshydratées qui garnissaient les rations militaires, trois conserves rouillées et sans étiquette, des allumettes préservées dans une poche plastique, de la ficelle et des sortes de galettes, soigneusement enveloppées dans du papier.  
 
La pluie recommençait à tomber, plus dense à chaque fois, plus froide aussi. Ils avaient bien fait de se mettre à l’abri, se félicita Jakobus. Comme il était hors de question d’allumer un feu, il opta pour ces étranges galettes. Le poisson le rebutait: depuis des jours, il ne bouffait que ça. Si seulement Caspar l’avait laissé faire, il y aurait eu de la viande au menu, plus souvent.  
 
«Ce n’est pas ce qui manque sur ce territoire, pensa-t-il en esquissant un sourire carnassier.»  
 
Avant de goûter ce gâteau inconnu, il le sentit. L’odorat restait une valeur sûre pour déterminer si un aliment était comestible ou pas. Un fort effluve d’iode s’en dégageait. Du bout des lèvres, il croqua dedans et fut à deux doigts de le recracher, tant le gout se révélait déplaisant. Pourtant, en bon soldat, il s’astreint à le finir. Leur situation n’était guère brillante et il devait se nourrir, pas le loisir de faire la fine bouche. Il mâcha, sans pouvoir réprimer un rictus de dégoût, tellement il avait l’impression de manger du poisson, même si cela n’en avait pas la consistance.  
 
– Tu en veux? proposa-t-il à Willem en tendant de sa main tremblante, une galette à son compagnon qui avait déplié sa carte à même le sol.  
– Tu as froid, lui répondit-il.  
–Un peu, mentit-il en tentant de refréner sa tremblote.  
– Non merci, rien que la vue de la bouffe de Kaffir me file la nausée, dit-il en se relevant et en repoussant poliment l’offrande de son acolyte. J’ai conservé de la viande séchée dans mon sac.  
– Il te reste de la barbaque! s’exclama Jakobus envieux.  
– Bien sûr, je n’ai pas tout englouti comme toi.  
– Je pensais que l’on en trouverait en chemin, protesta-t-il. Mais tu connais Caspar, il n’a jamais voulu que l’on capture un ou deux Kaffirs. Depuis, je me contente de poissons, de rats et de quelques chats. Vivement que l’on rentre chez nous !  
– Un long périple nous attend, l’avertit Willem en dépliant la carte routière, dénichée dans une station-service lors de leur expédition à Salt Lake.  
 
Sur le bord de la voie, ils avaient croisé un panneau, portant une inscription : «Saluda, trois milles».  
Un bon repère pour se situer géographiquement, Willem estimait avoir parcouru une trentaine de kilomètres depuis Greenwood et d’après le plan, il en restait 200 pour atteindre Charleston. À ce rythme, dans deux jours, ils auraient rejoint leur bateau.  
Après avoir rangé la carte, il fouilla dans la doublure de son sac pour extirper sa réserve de viande. Six fines tranches qu’il avait réservées pour les cas d’urgence.  
 
– Tu sais que si j’avais été au commandement de cette expédition, tu aurais eu tous les prisonniers que tu souhaitais, expliqua-t-il en mastiquant avec difficulté.  
 
Malgré son jeune âge, Willem ne possédait pas tous ses chicots et souffrait déjà d’une forme légère de scorbut qui altérait l’intégralité de sa dentition. Un symptôme courant chez les Afrikaners, tant leur alimentation, très protéinée, restait pauvre en légumes. Ce n’était pas les rations de combats qui palliaient cette carence.  
Heureusement, les Kaffirs s’occupaient de cultiver du millet qui apportait la seule source de fibre dans leur régime. Le Chaos ayant transformé la planète en un vaste désert, il était logique d’avoir privilégié la culture ancestrale de cette céréale adaptée à un sol pauvre et ensoleillé, peu gourmande en eau.  
Jakobus ne répondit pas, tout en grignotant sa galette, il regardait avec convoitise le morceau de barbaque fumé disparaître dans la bouche de son compagnon de route.  
 
– Tiens, prends-en un bout, lui proposa-t-il.  
 
Jakobus ne se fit pas prier deux fois, il saisit avec avidité la tranche tendue par son ami qu’il engloutit en deux bouchées.  
 
– Tu avais faim, dis-moi, se moqua-t-il.  
– Il y a une éternité que je n’ai pas mangé de la viande de chez nous, se justifia-t-il.  
– Et la bouffe Nordiste, tu la trouves bonne? fit-il en désignant le gatalgue.  
– Ces galettes sont aussi nourrissantes que désagréables à ingurgiter, rigola-t-il.  
– Que feras-tu, une fois chez nous? demanda innocemment Willem.  
– Je retrouverai ma femme et mon fils. Si nous sommes rentrés pour l’aube, je festoierais comme un cochon pendant la célébration du sacrifice. J’irais sûrement me payer du bon temps avec de jeunes Kaffirs, énuméra-t-il.  
– Tu n’as pas envie de gagner des galons, de monter dans la hiérarchie ?  
– Notre mission n’est pas vraiment un succès, déplora-t-il. Nous devions voir, sans être vus. Et j’ai l’impression que cet échec me retombera dessus. Si je n’avais pas attaqué ce satané Kaffir, nous n’aurions pas été découverts.  
– Si Caspar était de ce monde, sûrement. Mais je ne l’aperçois pas ? sourit-il.  
– En effet, il n’est plus là, murmura-t-il méfiant.,  
– Ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire. Nous ne sommes pas obligés de raconter l’exacte vérité, suggéra-t-il en le fixant avec malice.  
 
Jakobus l’observa tout en réfléchissant à sa proposition. Une étincelle d’espoir venait de s’allumer dans ses yeux, celle de se couvrir de gloire, comme prévu initialement en acceptant cette mission, pas de ressentir la honte et des remords, d’avoir été mis à terre par ce Kaffir, pourtant si frêle.  
 
«Si jamais cela s’ébruite, je serais la risée de mon bataillon. Pire, je risque la dégradation, se lamenta-t-il.»  
 
– Que proposes-tu exactement ?  
– Nous pourrions raconter une version où nous aurions le beau rôle. Comment nous avons contrecarré les plans d’un commandant qui prévoyait une alliance avec les Nordistes, par exemple, avec pour ambition ultime de trahir le Waga.  
– Tu crois que Johan va gober cette histoire? se méfia-t-il.  
– J’ai eu une longue discussion avec Caspar et crois-moi, je ne suis pas très loin de cette vérité. Il envisageait vraiment d’entamer des pourparlers avec l’ennemi.  
– C’est pour cela que tu l’as abattu ?  
– En partie, avoua-t-il en le fixant.  
 
Pendant qu’il parlait, sa main glissait doucement vers son poignard, attaché à sa taille. Si cela tournait mal, il n’aurait pas le temps d’armer son fusil qu’il portait en bandoulière.  
 
– Ton plan est séduisant, admit-il prudemment, en feintant d’ignorer le geste de Willem, qui ne lui avait pourtant pas échappé. Mais qu’as-tu à y gagner ?  
– Mon oncle a une totale confiance en moi. Si tu me soutiens, il sera convaincu que je suis le sauveur de la mission.  
– Et tu deviendrais légitime au trône, répondit Jakobus, le sourire en coin.  
 
Willem le dévisagea. Celui qu’il prenait pour une brute épaisse n’était pas si idiot finalement.  
 
– Effectivement, pour l’instant mon frère est dans ses bonnes grâces, admit-il. Mais avec ce coup d’éclat, il ne pourra faire autrement que de me nommer comme dauphin officiel à sa succession. Mon oncle devient vieux et une fois couronné, je saurais me souvenir de mes amis, rajouta-t-il.  
– Je crois que nous pourrions bel et bien être amis, confirma Jakobus en lui tendant la main pour sceller leur accord.  
 
Willem lâcha le poignard pour la saisir.  
 
– Voilà mon premier conseil en tant qu’ami, lui glissa le géant en serrant vigoureusement la main de son cadet et en l’attirant sans ménagement vers lui. Ne t’avise plus jamais de me menacer, dit-il en baissant les yeux sur son couteau, pour lui signifier que son stratagème ne lui avait pas échappé.  
 
 
Cours d’Histoire Moderne D’Équatoria  
Source : Encyclopédie du 23e siècle par le Professeur Sully  
 
Die son  
Article de presse issu du tabloïd sud-africain de langue afrikaans, édité au Cap et spécialisé dans le reportage sensationnel.  
 
Le 29 juin 2017 : un commando prend d’assaut un paquebot de tourisme.  
 
Le détournement d’un paquebot de croisière, le MS Amsterdam de l’« Holland America Line » repartant vers les Pays-Bas s’est terminé par des violences et de nouvelles effusions de sang après que le navire ait été pris d’assaut par des commandos se réclamant du Waga.  
Au moins 250 passagers sur les mille deux cents, dont des enfants, et jusqu’à cinquante membres de l’équipage sont morts dans les tirs et l’explosion qui ont suivi la décision de la police maritime d’envoyer des troupes. Nous ne connaissons pas les pertes dans les forces de l’ordre et dans le camp des pirates.  
Pour rappel, la crise a commencé il y a deux jours. Après que les hommes armés du Waga aient commencé à prendre le contrôle de quelques bateaux mouillant dans les trois bassins du port, le capitaine de l’AM Amsterdam a décidé de larguer les amarres, jugeant la situation trop instable.  
Les pirates, menés par le très controversé Marcus Coetze, ont forcé le capitaine à revenir s’arrimer sur les docks, en face du terminal de débarquement. Pour éviter une nouvelle fuite, plusieurs navires contrôlés par les pirates, l’ont immédiatement encerclé pendant que les autorités sud-africaines tentaient de négocier la libération des otages à bord.  
 
La libération des otages vire au désastre  
 
Les pirates maritimes ont libéré quelques-uns des otages blessés dès leur arrivée, essentiellement des touristes d’origine hollandaise. Mais quelques heures après, ils ont amené sur le pas de la passerelle une dizaine de membres de l’équipage, tous des gens de couleurs, et sans avertissements, les ont froidement exécutés d’une balle dans la tête.  
Marcus Coetze aurait alors déclaré renouveler cette sentence, si les forces de police n’évacuaient pas totalement les bâtiments portuaires environnants. De nouveaux otages tous colorés, ont été abattus le lendemain matin, et une troisième fois, plus tard dans la journée. Tandis que le corps du capitaine et de son adjoint, tous deux tués à bord du paquebot, ont également été jetés sur les quais.  
 
 
 
« Agressif »  
 
L’une des survivantes, Julia Van Steyn, a décrit la scène à bord du navire.  
« Les pirates ont forcé tous les passagers et les membres de l’équipage à se regrouper sur les ponts supérieurs. Ils étaient constamment agressifs, brandissant des armes à feu et criant sur le visage de tous, mais surtout sur les passagers et les membres de l’équipage d’origine africaine. Pendant l’assaut des forces de l’ordre (dont nous savons aujourd’hui qu’il a été autorisé par le Président Jacob Zuma), tout le monde s’est caché le visage dans les mains et derrière les bains de soleil bordant les bars et la piscine extérieure. Les pirates se sont dissimulés, en installant un écran de fumée à l’aide de fumigène. Quand les forces de l’ordre ont ouvert le feu, les pirates ont lancé des grenades à main au milieu des otages et des forces de police, provoquant une panique générale, avant de mitrailler les frégates de la police qui avaient servi à l’abordage.  
 
Embarras  
 
Des témoins oculaires assistant à la scène depuis Bloubergstrand ont évoqué la fuite des forces de police dès les premières détonations, suivant l’assaut qui a embrasé la baie de la table.* Le détournement a été une source d’embarras pour les autorités sud-africaines, qui ont insisté sur le fait qu’il y avait de plus en plus d’affrontements et de guérillas dans le pays, depuis que les réfugiés affluent en masse.  
 
 
Fort Jackson  
 
La décision n’avait pas été facile à prendre.  
Zori était resté auprès du Sudiste durant de longues heures. Si l’homme avait perdu beaucoup de sang, sa blessure ne s’était pas infectée et dès que la fièvre fut tombée, Luther avait proposé de reprendre la route. Bien qu’ils ne se fassent plus aucune illusion pour rattraper les fuyards, ils ne pouvaient demeurer à Greenwood.  
La nuit tombait rapidement, le froid polaire ne tarderait pas à sévir. Survivre à l’extérieur, sans un abri fiable, s’apparentait à un suicide.  
Pendant un temps, Luther avait envisagé de retourner au Jardin, jusqu’au retour de l’aube. Une décision sage, maintenant que la chasse avait été abandonnée. Soigner le blessé était devenu une priorité absolue. Des renseignements qu’ils pourraient lui soutirer, dépendait le sort des peuples du Nord.  
Tous avaient accepté ce changement de plan, hormis Hans qui n’avait cessé de bougonner, insistant que c’était une connerie d’avoir laissé filer les deux fugitifs.  
Mais Thomas leur avait offert une option totalement inattendue. Le gardien leur avait révélé qu’une cache de vivres, issue de la liste secrète détenue par la famille Trump, se trouvait à Columbia, plus exactement sur la base militaire de Fort Jackson. La ville se situant légèrement au nord, du parcours se rendant à Charleston, un petit crochet pouvait valoir le détour.  
Si Luther n’avait adressé aucun reproche au jeune homme sur ses cachotteries, estimant qu’il avait respecté les consignes de son supérieur, le shérif Brett, il avait plaisanté sur ce vieux renard qui gardait quelques atouts dans sa manche, au cas où toute cette histoire d’alliance et de sixième tribu tourne court. Le créole en avait fait de même, en ne leur livrant pas non plus tous leurs secrets. La confiance ne s’accorde pas aveuglément au premier venu. Un nouveau conciliabule avait été organisé pour décider de la suite à donner à cette chasse.  
 
– Si cette cache recèle autant de trésors que celle mise à jour à Birmingham, nous possédons une maigre chance d’intercepter les deux sudistes dès qu’ils accosteront pour se ravitailler, un peu plus au nord, peut-être à Richmond ou à Norfolk, avait-il déclaré. Mais avec la nuit tombante, l’opération sera ardue et périlleuse, sans aucune certitude de réussite.  
– Au moins, l’espoir renaît, s’était enthousiasmé Hans, sans grande surprise. Nous devons absolument tenter le coup.  
 
À sa grande satisfaction, tous ses compagnons avaient rejoint son opinion, Luther y compris.  
En imitant les sudistes, ils avaient construit un nouveau brancard pour transporter le blessé qui n’avait toujours pas repris connaissance, une porte en bois, posée sur deux paires d’essieux, bien plus stable qu’une simple brouette et surtout moins fatigant.  
Quand Zori avait estimé que le prisonnier supporterait le voyage, ils avaient repris la route, en direction de Columbia.  
 
Thomas avait bien mémorisé les données fournies par le carnet intime de Donald, et s’ils n’eurent aucune difficulté à trouver la base, ils avaient eu un mal fou à accéder à la porte blindée de la cache secrète, malgré les indications précises pour la localiser.  
D’après les annotations inscrites sur le calepin de la famille Trump, la réserve aurait su se situer dans un des bâtiments de l’ancienne académie militaire de la base. Mais, en arrivant sur le site, il n’avait trouvé qu’un tas de décombres. La déception et le découragement avaient envahi les troupes, dans la crainte que des pillards avaient réussi à forcer la planque, en faisant exploser la porte.  
Pourtant Luther avait refusé d’abdiquer, leur rappelant que la cache de Jackson se trouvait bien camouflée dans une cave et qu’une chance subsistait que l’entrepôt se trouve sous le bâtiment, soigneusement enfoui pour préserver la cargaison, du froid, de la chaleur et des voleurs.  
 
– Le dessein de ces réserves n’est-il pas de les dissimuler pour plusieurs décennies et d’en utiliser son contenu pour l’usage exclusif des Édenistes ? les avait-il encouragés. Peut-être est-ce même les militaires qui ont eu l’ordre de tout faire exploser pour en protéger l’accès. Qui irait fouiller dans un tas de ruines ?  
 
Ce petit discours les avait regonflés et en quelques heures ils avaient déblayé une partie des décombres, sous la cafétéria, côté sud. En suivant précisément les indications sur la localisation, ils avaient trouvé une large trappe en fer, scellée à même le sol. Celle-ci étant rongée par la rouille, ils n’eurent aucune difficulté à la forcer, pour dévoiler un passage souterrain bétonné, s’enfonçant profondément dans le sol.  
Le tunnel, long de quelques dizaines de mètres, avait abouti devant une lourde porte blindée. Luther avait estimé que le bunker devait se trouver sous le terrain de sport avoisinant, à l’ouest de la cafétéria.  
Contrairement à la trappe, le blindage en acier n’avait pas rouillé et semblait aussi épais que solide. À l’origine, le mécanisme d’ouverture aurait dû s’activer à l’aide d’un boîtier électronique, un simple clavier composé de 10 chiffre, encastré directement dans le mur en béton.    
Malgré plusieurs tentatives à rentrer le code à huit chiffres qu’avait soigneusement mémorisé Thomas, rien ne s’était passé. Manifestement, le temps avait rendu l’électronique obsolète et aucun d’entre eux n’avait les connaissances technologiques pour le réparer.  
Zori avait regretté l’absence de Gaby qui possédait sûrement les compétences nécessaires, lui qui avait réussi à ouvrir la salle des ordinateurs du Jardin d’Éden.  
Boris leur avait remémoré que celui-ci avait longtemps cherché en vain un système d’ouverture secondaire.  
 
– Probablement que les architectes de ce complexe ont dû prévoir une solution de secours, sachant que ce bunker resterait clos pendant des dizaines d’années, avait-il suggéré.  
 
Sur son initiative, toute l’équipe avait cherché autour de la porte, sur les murs, sur le sol, même au plafond, afin de dénicher un interstice, un trou ; qui aurait pu dissimuler un mécanisme caché. Sans succès.  
Alors que le découragement avait gagné les troupes, Boris s’était mis à taper comme un sourd à l’aide d’une masse, sur l’un des murs en béton.  
Pendant un long moment, ils avaient cru que le Viking manifestait sa frustration et n’avaient osé intervenir.  
Quand celui-ci avait exulté, ses compagnons comprirent qu’ils s’étaient trompés sur ses motivations et qu’il avait trouvé quelque chose.  
S’approchant du trou, ils avaient aperçu une manivelle rotative destinée à ouvrir la porte.  
Le Viking avait alors expliqué l’air triomphant, qu’en tapotant le mur, il avait constaté une résonance différente.  
 
* * * * *  
Depuis quarante-huit heures, Luther et les siens attendaient avec impatience le réveil du Sudiste. Chaque heure qui s’écoulait, les éloignait un peu plus de leur objectif, celui d’attraper les deux fugitifs.  
Dans l’abri, conçu à l’origine pour se préserver d’une attaque nucléaire, ils avaient trouvé du matériel médical, utile afin de prodiguer les premiers soins, de faire des piqûres, de quoi perfuser les malades et beaucoup de médicaments. Zori avait même déniché des manuels de médecine, très bien illustrés. En suivant les indications, il lui avait administré des nutriments et des antibiotiques par perfusion, tout en espérant que ces poches liquides ne soient pas périmées et nocives pour lui. Il lui avait prodigué tous les soins possibles, désormais le blessé devait s’arracher par son unique volonté, des griffes du diable.  
 
Le jeune garçon s’amusait de constater qu’il était devenu le médecin de l’expédition, juste pour son aptitude à faire un pansement propre.  
Cela lui rappela une pièce de théâtre que Charles lui avait brièvement résumée. L’histoire d’un charlatan qui avait réussi à duper son monde, plus ou moins contre son gré, en se faisant passer pour un médecin à l’aide d’un charabia composé de mots incompréhensibles et de posologies basées sur des médicaments improbables. Contre sa volonté, il réincarnait le mythe de Sganarelle.  
   
Si Zori restait le plus longtemps à son chevet, ils effectuaient un roulement pour le relayer. Seul Hans était épargné de cette corvée. De peur que le prisonnier ne survive pas à ses bons soins, comme l’avait précisé Boris avec humour. Même l’éclaireur, d’humeur toujours aussi bougonne, avait esquissé un semblant de sourire devant cette boutade.  
 
Durant cette attente anxiogène, avec l’aide de Thomas et de Hans, Luther inventoriait le contenu de l’entrepôt pour s’aérer l’esprit, comme il disait.  
Le hangar souterrain se révélait immense, garni d’un stock de vivres suffisant pour nourrir le Jardin d’Éden, durant une bonne dizaine d’années, voire plus s’ils se rationnaient.  
Une multitude de caisses et de bidons s’amoncelaient sur un demi-hectare. Luther reconnaissait la rigueur militaire dans ce rangement au cordeau, avec ses rayonnages montant sur plusieurs mètres. Des rations de survies, de l’équipement, des médicaments, du combustible, des armes attendaient depuis deux siècles de retrouver une utilité. Mais la plus grosse trouvaille se situait tout au fond !  
Hans avait eu la curiosité d’ouvrir une série de caisses, posées à même le sol. Plus grosses que les autres, elles étaient aussi bien plus lourdes, ce qui justifiait qu’elles ne soient pas entreposées dans les rayonnages. Il en comprit la raison en découvrant son contenu : une dizaine de jeeps ultras légères, idéales pour les zones désertiques. Des véhicules militaires en kit, dont les pièces soigneusement emballées dans des sacs hermétiques, conçus pour résister indéfiniment aux affres du temps. Une découverte énorme !  
 
Brad avait de bonnes connaissances mécaniques et fut aussitôt affecté à déchiffrer les notices de montage. Björn, désireux de se rendre utile, lui filait un coup de main.  
Cette cohabitation donnait un peu de vie dans l’abri et la résonance de leurs disputes et de leurs plaisanteries égayait cet entrepôt si longtemps endormi.  
Quant aux deux Papous, ils étaient partis explorer les alentours, en emmenant Boris avec eux pour l’initier à l’art de la fouille. Les bases militaires étaient toujours propices à des découvertes intéressantes pour celui qui savait chercher.  
 
– Il se réveille, il se réveille, hurla Jason dont c’était le tour de jouer aux infirmiers.  
 
Aussitôt, Zori qui s’était allongé à même le sol, quelques mètres plus loin, accourut telle une mère poule pour défendre sa progéniture. Après l’avoir soigné pendant des jours, il se sentait responsable du malade, comme lié à lui.  
 
Installé sur un lit de camp, Caspar tentait d’ouvrir les yeux avec difficulté. L’esprit totalement embué, avec comme premier souvenir, la fuite de Willem et de Jakobus, le laissant pour mort.  
Dérouté, son regard balayait la pièce, tentant de se repérer dans ce lieu inconnu, sombre et sans fenêtre, qui lui faisait curieusement penser aux dortoirs militaires de ses jeunes années, ceux qui se trouvaient à fond de cale du navire-caserne.  
La vision de Willem tirant à bout portant sur son ami Niels lui traversa l’esprit. Il grimaça en tentant de se relever pour chercher son compagnon, mais de solides attaches le liaient aux montants de son lit. Au lieu de Niels, il aperçut le jeune Kaffir à son chevet. Celui-ci se levait pour rameuter le reste de la troupe.  
Ainsi Willem l’avait abandonné aux mains de ses ennemis. Ce crétin arrogant avait imaginé que les Nordistes finiraient sa triste besogne, pourtant il s’étonnait d’être encore de ce monde.  
Habituellement, une blessure par balle en plein thorax, se révélait fatale. Quand cela se produisait, le médecin royal ne s’occupait même pas du blessé, préférant le laisser crever dans un coin, plutôt que de gaspiller du temps. Cet imbécile était un incompétent notoire, mais en tant que cousin du roi, il avait obtenu ce poste si gratifiant.  
Apparemment, le docteur des Nordistes semblait plus doué, à en juger par ce tuyau transparent qui partait de son bras pour le relier à une poche d’un liquide inconnu.

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