Et planent les ombres 2 - La nuit des âmes
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Description

L’Œil du temps fut retourné. Uluriak y plongea les yeux. Rien. Il était vide. L’impensable s’avérait. L’absurde hypothèse se confirmait. Non ! Cela ne pouvait être !
L’une après l’autre, les morrighas s’échappent de leur geôle de pierre. La peur primale, la pire crainte d’entre toutes, celle de voir revenir pour une ultime vengeance les six sorcières spectrales, risque de bientôt secouer tous les peuples des Sept Royaumes.
Après avoir été happé par une force inconnue au cœur du domaine de l’Échomancien, Tomass aboutit dans un lieu qu’il ne peut identifier malgré les effluves forestiers dont il reconnaît certaines subtilités. Désorienté, gravement blessé et sans armes, il n’a d’autre choix que de se laisser guider par un korrigan croisé sur sa route.
Alors qu’il se dirige vers la Nécropole, on lui révèle des choses étonnantes au sujet du mage sans terre et de ses compagnons. Plus grandes encore seront les révélations qu’on lui fera une fois arrivé à la cité des morts.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 22 avril 2013
Nombre de lectures 8
EAN13 9782894358900
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0012€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Illustration de la page couverture : Boris Stoilov
Illustration de la carte : Nicolas Faucher
Infographie : Marie-Ève Boisvert, Éd. Michel Quintin
Conversion en format ePub : Studio C1C4

La publication de cet ouvrage a été réalisée grâce au soutien financier du Conseil des Arts du Canada et de la SODEC.
De plus, les Éditions Michel Quintin reconnaissent l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour leurs activités d’édition.
Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC
Tous droits de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays. Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre, par procédé mécanique ou électronique, y compris la microreproduction, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.

ISBN 978-2-89435-890-0 (version ePub)
ISBN 978-2-89435-645-6 (version imprimée)

© Copyright 2013

Éditions Michel Quintin
4770, rue Foster, Waterloo (Québec)
Canada J0E 2N0
Tél. : 450 539-3774
Téléc. : 450 539-4905
editionsmichelquintin.ca
NICOLAS FAUCHER

R ÉSUMÉ DU TOME 1
Quelle fin aussi abrupte qu’étrange pour le périple du carouge : se volatiliser sous les yeux ébahis d’Ulvane!
Tomass, banni par les siens, quitte Melkill, humilié. Qu’à cela ne tienne, il se fait un point d’honneur de surmonter l’épreuve du fléau à laquelle l’ont condamné les Nornes. Flanqué presque malgré lui du frivole Jékuthiel, inattendu compagnon d’infortune, Tomass entreprend de découvrir la signification des visions qui lui ont valu l’exil. Avec le ménestrel, il traverse le Mythill, puis le Morcen, jusqu’en Éthrandil, le pays des Alfs. Grâce aux contacts de Jékuthiel, il y rencontre une mystique. Celle-ci ne l’éclaire pas sur le sens de ses expériences extralucides, mais lui en divulgue la cause. Terrible révélation : trois des six morrighas ont été libérées de leur geôle de pierre! Trois demeurent toujours prisonnières, mais Tomass se demande pour combien de temps encore. Fort du sentiment d’avoir vaincu l’épreuve de son fléau, ce que semble croire aussi Jékuthiel, Tomass décide de profiter du précieux temps qui lui est encore imparti pour réorienter sa quête. Il est impératif de transmettre la terrible révélation, de trouver de l’aide pour résister à la rage des sorcières. Tomass convainc alors Jékuthiel de le conduire auprès de l’Échomancien. Le carouge fonde quelque espoir sur cette rencontre. Mais, en chemin, les deux compères croisent celui d’Ulvane, une vieille connaissance du ménestrel. La vagabonde devient la troisième détentrice du terrible secret dont sont porteurs les deux autres. Censée les aider dans leur quête, Ulvane les trahit plutôt, livrant Jékuthiel aux griffes de la terrible goule du Ferelgard et prenant la fuite avec un Tomass amoché. C’est alors que ce dernier échappe à son tour aux douces griffes de la vagabonde. Happé par une force inconnue au cœur du domaine de l’Échomancien, il disparaît littéralement devant Ulvane, impuissante.
1 S TUPEUR
Uluriak se sentait nostalgique. Il se sentait vieux, las et nostalgique. Était-ce vraiment surprenant? Il aurait 628 ans cette année. À quelle date précise? Il n’aurait su le dire. Les magiarks n’avaient pas d’anniversaire. Ils n’étaient pas enfants d’un père et d’une mère. Ils étaient les enfants de l’Archimage. Ils étaient apparus en ce qui allait devenir les Sept Royaumes avant même que ne soit fondée la première de leurs capitales. Leur mission était d’aider les peuples à contenir la furie des morrighas. Les magiarks étaient censés s’éteindre avec le dernier souvenir de la magie, le grand pouvoir que les dieux avaient condamné à l’oubli. Étrange destin, qui leur avait valu le surnom d’anges tristes.
La magie disparut presque complètement du Monde originel, mais ne fut jamais vraiment oubliée. Son essence s’était infiltrée trop profondément en toute chose. Elle renaquit quelque part au II e ou au III e siècle de la nouvelle ère. À l’instar de la magie, les magiarks réapparurent dans les Sept Royaumes. Du moins, les quatre d’entre les douze qui avaient survécu à la chasse aux morrighas. En cet an 653, ils étaient maintenant trois ou quatre siècles plus âgés qu’ils n’auraient jamais imaginé le devenir. Ils duraient encore.
Durer. Là était peut-être la raison de la nostalgie d’Uluriak. Il n’existait plus, depuis très longtemps, dans les Sept Royaumes, un seul mortel qui ait été témoin des exploits de jadis des magiarks. Uluriak le magiark était admiré et respecté plus par tradition que pour toute autre raison désormais.
Il durait, mais vivait-il vraiment encore? La magie vivait, elle, un nouvel âge d’or. Elle n’avait pas de quoi faire rougir la magie runique, la magie vraie des Valcrims de jadis, certes, mais elle était loin de disparaître, au contraire. Or, le destin des magiarks était intimement lié à celui de la magie. Mais cela les rendait-il éternels? Uluriak commençait sérieusement à en douter. Il sentait ses gestes plus lents, ses sens moins alertes. Jamais, depuis leur renaissance, les pouvoirs des magiarks n’avaient atteint le niveau de leur puissance ancienne. Mais les pouvoirs recouvrés à leur retour avaient quand même de quoi impressionner. Aujourd’hui cependant, même ces derniers semblaient s’étioler. De façon à peine perceptible, mais ils s’étiolaient néanmoins. Combien de temps avant qu’ils ne soient plus qu’un frêle souvenir? Quelques années? Quelques décennies? Un siècle? Ses frères et sa sœur éprouvaient-ils la même nostalgie? Il y avait longtemps qu’il ne les avait vus. Les magiarks se croisaient encore à l’occasion, lors de banquets ou d’événements officiels, qui laissaient peu de place aux manifestations de fraternité.
En ce septième jour de la deuxième semaine de la lune de Mondha de l’an 653, la nef du magiark venait d’accoster au port de Grande-Écume, le seul de tout le Morcen qui puisse accommoder pareil vaisseau. Le soleil timide et l’air trop frais pour se réclamer d’un véritable été n’avaient en rien réchauffé le cœur du magiark. Pas plus que la foule qui était venue l’accueillir, moins nombreuse qu’à l’habitude. Uluriak ne s’en était pas formalisé, sachant qu’il était arrivé au Morcen une bonne journée plus tôt que prévu. Il disposerait encore de cinq ou six jours pour chasser sa nostalgie. Sur la longue route qui le séparait de Tiranos, la capitale du Morcen, il devrait se préparer à la cérémonie de la Pierre. La musique et les chants, la danse et les cris de joie sauraient alors lui remonter le moral pour un temps. Du moins l’espérait-il.
De l’immense nef avaient débarqué plusieurs véhicules. Les uns constituaient les appartements ambulants du magiark, de ses conseillers et de leur suite. Dans les autres, on transportait les vivres et l’équipement. Un grand chariot transportait l’Œil du temps. Le convoi était escorté de nombreux miliciens. La suite du magiark comptait vingt-quatre gardes d’élite, mais il était d’usage que l’autorité locale dépêche aussi une escorte digne de ce nom. Le roi Metzegher, souverain du Morcen, avait envoyé douze de ses cavaliers, portant étendards aux armoiries royales.

Le convoi parcourut en six jours les lieues qui séparaient le port de la capitale, Tiranos la grande. Voyage étonnamment calme auquel Uluriak ne prêta guère attention. Il mit sur le compte d’un été blafard l’air morose des Morcenos. Il ne remarqua pas les nombreuses sépultures récentes ni les volutes de fumée qui s’élevaient un peu trop souvent. Il ne prêta pas davantage attention aux rumeurs du retour de Brigga la sorcière, d’apparitions de fomors ou d’éveil du cœur-brasier de l’île des Sorciers. Uluriak essayait de se concentrer sur l’effort qu’il aurait à fournir lors de la cérémonie. Il revoyait son discours.
— Maître Uluriak, nous sommes arrivés.
Le jeune conseiller venait de tirer le magiark de sa rêverie. Le convoi était au pied de la citadelle de Tiranos. Uluriak l’avait deviné. Du tréfonds de son immense char, il avait entendu la clameur d’une foule nombreuse. La tradition voulait maintenant qu’il dîne avec le souverain local. La morosité ne serait pas de mise. Toute attitude déconfite de sa part pourrait être interprétée comme un présage de malheur, un incident que celui qui vient annoncer la bonne nouvelle se devait d’éviter autant que faire se peut.
Il se trouva qu’Uluriak n’eut pas besoin de grands talents de comédien pour se donner un air plus alerte. Un page avait fait irruption dans sa loge pour lui remettre un pli urgent en provenance de l’île de Noural. Devoir oblige, Uluriak remit à plus tard la lecture du pli. Mais sa main hésitait alors qu’il rangeait la lettre dans une des nombreuses poches intérieures de sa toge.



À bien des lieues de là, Ezekiel, le jeune chasseur orialf, avait d’autres préoccupations en tête. Il avait pris congé de sa compagnie et s’était rué vers le nord jusqu’à la cité portuaire de Walria.
Ezekiel n’était pas promis à un avenir prestigieux. Il était issu d’un clan sans histoire ni lettres de noblesse. Les chances qu’il compte jamais parmi les grandes voix du royaume ou qu’il soit promu à quelque fonction de haut rang étaient infimes. Il aurait bien aimé écumer les Sept Royaumes, mais le pied marin était privilège ondalf plus qu’orialf. Au mieux, se disait-il, ses talents équestres lui vaudraient-ils un jour une place parmi les rangs des estafettes. À défaut de parcourir les Sept Royaumes, il pourrait au moins explorer les secrets de l’Éthrandil, le plus beau entre tous.
Comme bien des jeunes Alfs, Ezekiel rêvait de gloire et d’aventure. Il rêvait de voir la magie des magiarks. La vraie magie! Pas ces ennuyeuses démonstrations destinées à égayer les badauds lors des cérémonies de la Pierre. Il voulait voir les guerriers-chasseurs du Mythill ou encore les golems du Morcen. Au sein de sa compagnie, les chasses hors de l’Éthrandil étaient rares et de courte durée. Quant à l’aventure, elle se limiterait sans doute à deux ou trois urkians récalcitrants.
Souvent, Ezekiel se disait qu’avant d’avoir vu trois cents printemps, il aurait bien quelques péripéties savoureuses à partager avec ses congénères. Il avait toute sa vie devant lui. Seulement, Ezekiel ne souhaitait pas la passer à attendre un cadeau du destin. Il enviait les héros légendaires qui, au détour d’un chemin, grâce à une rencontre ou à une découverte fortuite, avaient vu leur destin basculer et les propulser vers de glorieux sommets ou avaient été investis d’une noble quête. Mais Ezekiel n’était pas un héros.
Il y avait néanmoins de l’espoir, un tout petit espoir qui germait dans son esprit. Il n’osait vraiment y croire, de peur d’être amèrement déçu. Quoi qu’il en soit, c’était un espoir tout de même, car Ezekiel avait, lui aussi, fait une découverte fortuite : cette petite sphère énigmatique qu’il trimbalait discrètement depuis une semaine. Elle était là, bien en sécurité dans sa besace, rangée dans un chiffon. Il l’avait trouvée par hasard, au cours d’une de ses rares escapades hors de l’Éthrandil. L’objet était intrigant. Il paraissait presque vivant. Et comme pour les héros de légendes, cet événement d’apparence insignifiante l’avait poussé à se détourner de son chemin. Il avait sacrifié ses quelques jours de repos pour une route éreintante vers Walria. Le retour le serait encore davantage, en admettant qu’il parvienne à rejoindre sa compagnie à temps pour les grandes chasses estivales.
« Qu’à cela ne tienne, s’était-il dit. Si l’aventure ne vient pas à moi, c’est moi qui irai vers elle! » Et il avait chevauché, tête baissée, tout droit vers Walria, où il escomptait rencontrer un vieil Ondalf du nom de Luthark, à qui il attribuait une certaine sagesse. Sages, les Alfs tricentenaires ne l’étaient-ils pas tous? « Celui-là plus que les autres », se disait Ezekiel. Le jeune chasseur orialf avait croisé la route de Luthark de Belmérone à maintes reprises déjà. Le vieil Alf avait plusieurs fois prodigué de précieux conseils à Ezekiel. Ce dernier s’enorgueillissait de considérer comme un ami un noble d’aussi prestigieuse lignée.
La nature du mystérieux objet lui serait bientôt révélée. Il avait parcouru tout le chemin pour se retrouver dans la grande cour de la maison de Belmérone, une maison noble de Walria, celle de Luthark. Il arrivait avec la pleine lune de Mondha : coïncidence ou signe du destin? Il était là, laissé à lui-même devant le grand orme qui en constituait le cœur. L’on était allé présenter sa requête au vieux Luthark. Ezekiel faisait tout en son pouvoir pour ne pas laisser les doutes l’assaillir. Mais aux côtés de l’espoir d’un avenir meilleur germaient aussi la crainte d’avoir perdu son temps, de se ridiculiser, et la peur d’avoir apporté en Éthrandil, dans la noble demeure d’un sage et ami, un objet maudit et dangereux.



Uluriak avait troqué la lassitude et la nostalgie contre l’inquiétude. Lui qui languissait d’avoir des nouvelles des siens, voilà qu’il en recevait d’une bien curieuse manière. C’est que les magiarks disposaient d’autres moyens de communication plus efficaces que le simple courrier. Pourquoi sa sœur avait-elle choisi cette dernière option? La lettre venait bien d’elle, le sceau en faisait foi.
Les célébrations de la Pierre avaient lieu, au Morcen, plus de deux lunes avant celles du Mythill. Or, il ne fallait guère plus de deux semaines pour parcourir la distance qui séparait Tiranos de Brunask. Chaque année, Uluriak profitait du répit qui lui était offert pour se rendre au nœud de l’Alouette et communiquer avec sa sœur et ses frères. Le nœud de l’Alouette était l’un des quelques portails secrets que les magiarks avaient disposés ici et là dans les Sept Royaumes et grâce auxquels ils pouvaient communiquer et voyager à une vitesse prodigieuse. Uluriak n’avait pas l’intention de rompre avec la tradition cette année. Il ne lui semblait pas non plus avoir pu le suggérer à sa sœur. Pourquoi n’avait-elle pas simplement attendu le rendez-vous annuel?
L’énigme était d’autant plus singulière que sa sœur eût pu recourir à d’autres moyens plus sûrs, eût-elle voulu le joindre d’urgence. Qu’y avait-il donc dans ce pli dissimulé sous sa toge?
Quelles que fussent les inquiétudes que manifesta le roi Metzegher lors de sa rencontre avec Uluriak, aussi enthousiastes que fussent les saltimbanques et les bardes qui égayèrent le copieux banquet du soir dans les grands halls de la citadelle de Tiranos, rien ne sut détourner Uluriak de ses propres préoccupations. Au terme d’une soirée qui aurait pu, en d’autres circonstances, être, somme toute, fort agréable, Uluriak prit congé dès qu’il en eut l’occasion. Il se précipita vers ses appartements en négligeant les règles de sécurité usuelles; une imprudence presque cavalière. Qu’à cela ne tienne, Uluriak, lui, n’y tenait plus.
Enfin seul dans ses quartiers, le magiark prit une profonde inspiration et tira de sa poche le mystérieux pli. Avant d’en rompre le sceau qu’il prit soin d’examiner une dernière fois, il sourit. « Uluriak, mon vieux, est-ce bien de ton âge de te laisser retourner de la sorte par ce qui pourrait bien n’être qu’une banalité? » pensa-t-il.
D’un geste ferme, il rompit enfin le sceau et ouvrit la lettre. Il la parcourut prestement. Le texte était court. Il le lut et relut plusieurs fois. À quoi cela rimait-il?

Très cher frère et distingué collègue,
Un de nos nœuds a été franchi, maladroitement, certes, mais franchi néanmoins, par un individu capable de dissimuler son identité. L’affaire est d’autant plus préoccupante qu’une des dames blanches de Melkill m’a récemment fait part de visions particulièrement troublantes, et je crains, cher frère, que vous n’ayez bientôt à ajouter à nos préoccupations. La situation l’exige, du moins le crois-je : il est temps de convoquer un conseil.
Venez vite, mon frère. Nous tiendrons le conseil dès que possible. Évitez, pour l’heure, les nœuds, ils ne sont plus sûrs.
Votre sœur et amie,
Ouranaa

Autant de réponses que de nouvelles questions. Voilà qui expliquait pourquoi Ouranaa n’avait pas attendu le rendez-vous annuel. En outre, voiler de nouveau les nœuds exigerait un effort considérable; ne modifie pas les anciennes portes runiques qui veut. Cela justifiait-il que l’on soit à ce point économe de ses forces que l’on néglige de recourir aux plumes de leogapos ou à quelque autre artifice en lieu et place du courrier? Uluriak n’en était pas convaincu. Et comment sa sœur pouvait-elle prévoir qu’Uluriak s’ajouterait à leurs préoccupations? Avait-elle ressenti leur affaiblissement à tous? Si tel était le cas, en quoi le fardeau de ce tourment lui incombait-il plus qu’à elle ou à l’un ou l’autre de ses deux frères? À n’en pas douter, Uluriak aurait du mal à se concentrer sur les cérémonies de la Pierre, prévues pour le surlendemain.



Ezekiel avait enfin été prié d’entrer. Il était passé sous la dentelle, le porche de racines de l’orme majestueux. En des gestes révérencieux, l’on écartait sur son passage les tentures de soie qui pendaient des fines boiseries de Belmérone. Ezekiel suivait doucement son hôte, qui gravissait maintenant les larges marches de pierre maçonnées autour du puissant tronc.
En tant qu’hôte impromptu, il eût été surprenant qu’on le conduisît bien haut dans la noble demeure. L’intendant s’arrêta bientôt et, se retournant pour faire face à Ezekiel, il lui fit signe de la main de continuer sur sa droite. Ezekiel emprunta donc une passerelle de pierre à la balustrade finement ornementée. L’ouvrage conduisait vers une tourelle plus austère à l’intérieur de laquelle il s’introduisit. La lumière des lanternes de papier était chaude et apaisante. Le vent doux dans l’enceinte de feuilles et le grincement des planches de bois sous les pas d’Ezekiel ajoutaient à l’atmosphère confortable de l’endroit. Les narines du jeune Alf furent bientôt chatouillées par les effluves d’herbe à pipe, dont les volutes de fumée, suivies à rebours, conduisirent Ezekiel auprès de son hôte.
Le vieux Luthark était assis dans un fauteuil recouvert de velours sinople lustré. Il tirait sur une longue pipe de bois luisant avec une large bouche satisfaite, encadrée par deux épais favoris. Ses longs cheveux cendrés descendaient jusque sur ses épaules. Il posa sur Ezekiel ses yeux alertes, mais demeura silencieux.
Ezekiel s’arrêta, à peine entré dans la pièce qu’occupait son hôte. Il fit une révérence maladroite, mais sincère.
— Noble Luthark, sage entre les sages, vénérable membre de la maison de Belmérone, j’ai une dette envers vous pour m’avoir ainsi admis sous votre toit.
— Relève-toi, mon jeune ami, Ezekiel de la maison de Silrian.
— C’est trop d’honneur que d’entendre ainsi nommé ma maison par celui qui porte une loven si prestigieuse.
— Cela suffit, dit posément Luthark, qui s’était levé.
Le vieil Ondalf posa une main paternelle sur l’épaule d’Ezekiel.
— C’est un ami, jeune et écervelé, il est vrai, mais un ami quand même que je reçois ce soir. Et j’espère que c’est en cette qualité que tu te présentes devant moi.
— Oui, certes, sage Luthark.
— À la bonne heure.
Luthark invita son jeune ami à s’asseoir dans l’un des fauteuils du petit bureau. Il rangea négligemment quelques grimoires sur des étagères. Comme le voulait la coutume, Luthark servit la sévillonne , une infusion tiède à base de sève et de baies séchées. Ezekiel avait toujours trouvé cette boisson réconfortante. C’est avec grand plaisir qu’il vida son verre.
L’usage voulait aussi que l’invité, s’il arrivait sans affaires urgentes, à l’improviste de surcroît, écoutât d’abord les nouvelles de son hôte. Or, Luthark et Ezekiel ne s’étaient pas vus depuis des lustres, et le vieil Alf avait maintes choses à raconter. Sa longue expérience et sa maîtrise du verbe rendirent le récit de ses anecdotes mondaines presque aussi palpitant que celui de ses exploits de jadis. Le cœur empli de la hâte de partager avec Luthark la raison de sa présence dans sa maison, Ezekiel tomba néanmoins sous le charme. C’est avec un plaisir réel qu’il se laissa bercer par les propos, ponctués de sages conseils, de son hôte. D’un pas nonchalant, la pipe à la main, Luthark monologua avec délectation plus d’une heure durant. Il achevait à peine lorsqu’un jeune page de la maison leur apporta à tous deux de frugales victuailles.
Alors qu’il ouvrait une noix de ses doigts graciles, Luthark posa enfin la question tant attendue :
— Et qu’en est-il de toi, jeune Ezekiel? Qu’est-ce qui motive ta présence ici, présence qui ne fut pas annoncée?
Ezekiel se racla la gorge, entre deux bouchées. Sa réponse fut précédée de l’objet qui en constituait la motivation. Il avait fourré sa main dans son aumônière et en avait retiré la sphère énigmatique.
— Je viens faire appel à votre grande science, maître Luthark. Je viens m’enquérir de la nature de ceci.
Il lui tendit l’objet.
Luthark fit rouler la sphère entre ses doigts, hypnotisé par le charme glauque de l’objet. Il caressait son menton glabre, plongé qu’il était dans une agréable réflexion.
Comme si les replis de sa mémoire venaient de lui rappeler quelque mauvaise nouvelle, le petit sourire qui s’était dessiné sur son visage s’estompa.
— Où as-tu trouvé cela?
— Je… ma foi…, je suis tombé dessus par hasard, avoua Ezekiel. Littéralement, je veux dire. J’ai marché dessus par mégarde, alors que je revenais, avec mes compagnons, d’une chasse par-delà l’Olg-Ingol.
— Et pourquoi es-tu venu me voir, moi, pour cette affaire?
— Je croyais votre science suffisante pour m’éclairer à son sujet.
— Dis-moi, jeune écervelé, quelle impression t’a fait cette bille alors que tu la contemplais la première fois?
— Je l’ai trouvée étrange… J’avoue avoir éprouvé une certaine crainte, aussi.
— Et tu l’auras emportée quand même? Jusqu’ici, de surcroît?
Ezekiel baissa les yeux.
— Je ne pensais pas à mal.
— Non, bien sûr, tu ne pensais pas à mal. Mais c’était imprudent!
— Maître Luthark, pardonnez ma faute, si faute il y a. Mais savez-vous de quoi il s’agit?
— Je n’en suis pas certain. Et de ce fait, ne puis pas mesurer le risque que représente cet objet. Néanmoins, je crois qu’il s’agit d’un fléau.
— Un fléau! s’étrangla Ezekiel. Quel fléau, maître Luthark?
— Pas ce genre de fléau. Il ne s’agit pas, pour peu que mes soupçons soient fondés, de la source d’une calamité au sens où tu l’entends.
Luthark cacha la sphère dans un petit étui de velours noir. Il posa le tout sur son pupitre. Il s’assit, un regard préoccupé sur le visage.
— Connais-tu les Nornes, Ezekiel? Celles que l’on nomme les dames blanches.
— Non. Ma foi, je n’ai pas souvenance d’avoir déjà entendu ce nom.
— Dans le Troisième Royaume que l’on nomme Mythill sévissent des voyantes terribles capables d’emprisonner dans une sphère de cristal à la fois les crimes et les châtiments d’un homme. C’est cela que les Mythilliens appellent un fléau. Je crains que ce triste objet en soit un exemplaire.
— Et c’est dangereux?
— Je n’en sais rien. Ça l’est certainement pour celui à qui cela appartient. Ce qui m’inquiète, c’est cette rumeur d’un étranger qui aurait été vu à Heirador, un Mythillien en exil. Aucun crime ne lui est officiellement reproché dans notre royaume, mais je crains malgré tout qu’il l’ait quitté avec du sang sur les mains.



La nuit était chaude et humide. Le ciel ne laissait rien présager de bon pour les cérémonies de la Pierre. En dépit de ces mauvais augures, nombreux étaient celles et ceux qui s’étaient massés dans les estrades de l’arène de la Pierre. L’enceinte de l’édifice était immense et pouvait accueillir près de quinze mille personnes. Les occasions où l’arène était remplie étaient rares. Les cérémonies de la Pierre comptaient parmi les plus populaires. Au fil des années, la fête s’était transformée. Les artifices du magiark n’étaient plus désormais que folklore en ouverture aux festivités éclatées que tolérait le roi. Personne dans l’assistance ne savait vraiment ce qui sommeillait au cœur de la Pierre ni les périls que les héros ancestraux avaient dû surmonter pour parvenir à l’y enfermer.
En cette nuit, l’orage imminent en avait dissuadé plus d’un de se présenter aux cérémonies officielles. Plusieurs avaient plutôt opté pour un début de célébration hâtif dans les auberges et tavernes des bas quartiers de Tiranos la Grande. Il y avait, malgré tout, une foule importante qui espérait pouvoir jouir de l’annonce de la bonne nouvelle avant que tombe la pluie.
Dans l’arène, on avait allumé les feux sacrés. Les cors de Tiranos avaient entamé l’hymne des héros anciens. Les chœurs chantaient gloire et louanges en langue ancienne. Et, dans les corridors de l’édifice, s’avançaient le magiark et sa procession.
Uluriak avait beau revoir sans cesse les détails de son discours, son esprit était ailleurs. Depuis la lecture de la lettre, il était obnubilé par une explication sordide des allusions de sa sœur. Il n’en avait rien laissé filtrer, bien sûr. S’il n’arrivait pas à dissimuler totalement son inquiétude, il n’avait pas pour autant informé ses proches conseillers de ses préoccupations.
Une atmosphère pesante s’abattit sur Uluriak dès que la procession émergea dans l’enceinte de l’arène. La clameur de la foule réchauffa son cœur perturbé. Il oublia un instant ses craintes, exécutant quelques gestes cérémoniels et salutations d’usage.
Une autre procession marcha à leur rencontre : celle du roi Metzegher et de sa suite. Une chorale de jeunes voix entonna alors un chant clair pendant lequel le roi retira sa couronne et la posa sur un coussin noir. Un page porta le précieux objet jusqu’au magiark, qui descendit de son leogapos et l’accepta. Ainsi couronné seigneur de Tiranos, le temps de la cérémonie, Uluriak pouvait commencer.
Alors que l’on plaçait l’Œil du temps devant la Pierre de Tiranos, Uluriak s’adressa à la foule. Grâce à un grand effort de concentration, il déclama son texte avec brio et tira à la foule ses applaudissements habituels. Il brandit ensuite ses sceptres sacrés et psalmodia les incantations du puissant enchantement. Au loin, le tonnerre grondait, annonçant l’orage escompté, comme s’il eût voulu prendre part aux cérémonies.
Uluriak était prêt. Le sortilège maîtrisé de longue date prenait effet. L’on pouvait retourner le miroir vers lui. Il saurait voir dans l’Œil du temps.
L’instant de vérité. Uluriak en aurait le cœur net.
L’Œil du temps fut retourné. Uluriak y plongea les yeux.
Rien.
Rien. Il était vide. Uluriak cligna des yeux, refusant de le croire. L’impensable s’avérait. L’absurde hypothèse se confirmait. Non! Cela ne pouvait être!
Uluriak tremblait. Les sceptres vibraient de façon inquiétante, tenus par des bras qui faiblissaient au-dessus d’un visage médusé.
Le magiark résista encore un peu. Il était impératif qu’il soit sûr de lui. Il ne souffrirait pas une autre épreuve magique de cette ampleur dans les deux ou trois prochains jours.
Force lui fut d’admettre l’évidence : de morrigha, il n’y avait plus en la geôle.
Le miroir se ternit alors qu’Uluriak baissait les bras et s’écroulait. Il régna alors au sein de la foule un silence de mort. Seul le tonnerre semblait se rire de la scène. Les conseillers se ruèrent au secours du magiark.
— Ça ira. Laissez-moi, mes amis, balbutia Uluriak, qui se releva tant bien que mal.
Le roi était debout, attendant le verdict. Quel serait-il? Uluriak avait fait l’hypothèse d’une morrigha en fuite pour expliquer les allusions de sa sœur. Il avait refusé d’y croire, cependant. En conséquence, il ne s’était pas préparé réellement à cette éventualité. Que faire maintenant? Qu’allait-il dire à la foule terrorisée? Allait-il laisser Metzegher en proie à une panique apocalyptique?
— Mes amis… dit enfin Uluriak. Je vous prie de bien vouloir excuser cette maladresse de ma part. Le tonnerre m’a fait sursauter à un bien mauvais moment. Il semble que l’âge ait fini par me rattraper, tout compte fait. Oui, je vous prie de bien vouloir excuser ce qui, je le crains, est la source de l’inquiétude que je devine dans vos cœurs. Soyez rassurés, mes amis. Le monstre dort toujours au cœur de sa geôle.
Uluriak se savait peu convaincant. Il poursuivit néanmoins :
— Mes amis morcenos, roi Metzegher, je vous annonce la bonne nouvelle!
La foule demeura silencieuse un instant. Le roi Metzegher fut le premier à sourire et à applaudir. Jouait-il le jeu du subterfuge? Était-il convaincu? Peu importait alors à Uluriak; la foule se mit à applaudir, puis à hurler de joie.
Puis vint la pluie, une douche chaude et abondante qui précipita la fin des célébrations. Uluriak dut remettre à la hâte la couronne à son propriétaire légitime. Il en fut fort aise : il aurait un peu de répit pour se ressaisir à l’abri des regards.
Sa sœur avait vu juste : au conseil, Uluriak ajouterait, certes, au désarroi de ses frères et sœur magiarks.



Ezekiel avait quitté la noble maison de Belmérone, le cœur déchiré par un curieux dilemme. Le sage Luthark lui avait enjoint de remettre la sphère à l’endroit où il l’avait trouvée.
— Il n’est pas prudent de conserver cet objet avec toi, avait-il dit. Du reste, je ne vois pas à qui le confier. Or, le jeter ou le cacher en Éthrandil serait tout aussi imprudent.
Le retourner dans la fange dont il l’avait extirpé, Ezekiel y avait consenti, en apparence du moins. Il avait abusé de l’hospitalité du vieil Alf et n’allait pas commettre l’affront de s’opposer ouvertement au sage conseil de son hôte. Si quelque malheur survenait que l’on puisse attribuer à ce prétendu fléau, l’on remonterait peut-être la piste jusqu’à lui, ou pire, jusqu’à Luthark. La maison à laquelle appartenait Ezekiel avait besoin de dorer son blason, pas de le ternir. Et il était hors de question de salir la réputation de la maison de Belmérone à cause d’une étourderie de sa part.
À peine Ezekiel avait-il enfourché son cheval et parcouru quelques pas sur le chemin du retour, qu’il se mit à hésiter. Un rapide calcul suffisait à démontrer qu’il ne pourrait retourner au-delà du lac Olg-Ingol pour se débarrasser de l’objet et rejoindre sa compagnie à temps pour les grandes chasses estivales. Inutile d’espérer convaincre les chasseurs de retourner près du Ferelgard à court terme non plus. Que faire? Ezekiel craignait de ne pouvoir honorer sa promesse de se débarrasser du fléau avant longtemps.
Il y avait peut-être une autre solution, cependant. Une possibilité toute simple, à laquelle le vieux Luthark n’avait pourtant pas fait allusion. Étourderie de sa part? Ezekiel se garderait bien de tirer à la hâte pareille conclusion. Mais l’idée méritait réflexion. L’objet appartenait à un criminel, après tout. Un criminel qui s’était éclipsé avec du sang alfim sur les mains, d’après la rumeur. Un criminel qui avait commis l’erreur de se séparer de son fléau. Oui, l’idée méritait bien quelque réflexion.



— Vieux fou! Oui, voilà ce que tu es : tu n’es qu’un vieux fou sénile! s’affligeait Uluriak. Comment as-tu pu être aussi stupide?
Uluriak maudissait sa maladresse. Non pas celle d’avoir faibli devant la terrifiante signification de ce que lui avait révélé l’Œil du temps, la veille. Non. Plutôt celle de ne pas avoir été prêt. Le magiark avait disposé de plus d’un jour entier pour se préparer à cette éventualité. Les préparatifs de la cérémonie lui avaient bien grugé quelques heures, mais il avait néanmoins disposé de nombreuses autres pour réfléchir à la signification de la lettre de sa sœur. Après s’être maintes fois perdu en conjectures, il en était arrivé à formuler l’hypothèse qui voulait qu’il y ait un problème avec la geôle de la morrigha de Tiranos. Improbable éventualité, certes, mais qui avait le mérite d’expliquer les étranges allusions de sa sœur. En effet, si c’était là le tourment supplémentaire qui affligerait bientôt les magiarks et auquel Ouranaa avait fait allusion, il eût été très imprudent de la part de sa sœur d’en faire mention dans sa lettre. Les risques que le pli tombe entre de mauvaises mains étaient minimes, mais si tel avait été le cas la nouvelle se serait répandue comme une traînée de poudre, et il aurait été difficile de composer avec la panique laissée dans son sillage. Qui plus est, si l’hypothèse s’avérait fondée, Uluriak serait aussi le seul à pouvoir le confirmer auprès des siens. Le malheur était qu’il s’était attaqué à ce problème comme on envisage un jeu de l’esprit, un puzzle théorique. En somme, Uluriak n’avait jamais estimé cette hypothèse plausible.
Les choses avaient été tout autres. Lorsque le pire scénario envisageable devint l’indéniable réalité, Uluriak se trouva pris au dépourvu. Toutes ces années passées à répéter les mêmes choses et à observer inlassablement les mêmes images dans l’Œil du temps avaient alors pesé sur lui telle la pierre de la geôle de la morrigha. Il s’était senti vieux et faible, complètement dépourvu. Il avait failli. Il s’en était fallu de peu qu’il soit responsable de la terrible panique qui eût inévitablement suivi la scène, s’il ne s’était relevé. Seulement, ses talents de comédien avaient-ils été crédibles?
Quoi qu’il en soit, les remontrances qu’Uluriak s’infligeait maintenant ne changeraient rien à la situation. Il fallait agir, et vite! Mais que faire? Il était coutumier pour le magiark de demeurer avec sa suite à Tiranos pour toute la durée des festivités. Partir précipitamment pourrait être excusé en prétextant un état de santé fragile. Cela concorderait avec la navrante démonstration de la veille, mais alimenterait aussi les rumeurs qui, sûrement, hantaient déjà Tiranos. En outre, Uluriak, aussi honteux fût-il, avait des responsabilités. Il était hors de question qu’il abandonne le Morcen à son sort. Le roi Meztegher devait être mis au courant le plus rapidement possible. Or, cela n’allait pas être chose facile. Le grand seigneur avait l’habitude de participer aux festivités. Il assistait religieusement au grand théâtre annuel. Il donnait banquet sur banquet, où des saltimbanques de tout le pays rivalisaient de prouesses et de virtuosité, en quête de quelque faveur royale. Metzegher prenait part aussi au tournoi annuel de chevalerie. Et il était hors de question de le tourmenter avec les affaires de l’État durant ces quelques jours. Seules celles requérant une attention immédiate – gare à ceux qui se méprendraient sur le caractère urgent de leur requête – pourraient le tenir à l’écart des réjouissances.
Uluriak était déconcerté. Quitter la cité n’était pas envisageable. Attendre, impassible, la fin des festivités non plus. Toute requête officielle alimenterait de dangereuses rumeurs. Que faire alors? Uluriak allait devoir user d’ingéniosité. Il allait devoir redevenir le magiark qu’il avait été, un mage digne de sa réputation.



Le soleil brillait. Il faisait chaud et humide. L’ambiance était joyeuse. Toute la capitale vibrait au rythme des festivités de Tiranos. La cour intérieure de la citadelle était ouverte aux gens de la cité pour l’occasion. Tous étaient invités à la grande joute du deuxième jour.
Comme chaque année, le roi Metzegher avait tenu à être de la compétition, malgré l’avis de ses conseillers qui l’avaient mis en garde contre cette étourderie. Cela tournerait mal. Une âme mal intentionnée profiterait de l’occasion pour s’en prendre au souverain. Le cheval se briserait la jambe, et Sa Majesté ferait une chute. Pire, un adversaire trop impétueux forcerait la note, et l’héritier monterait sur le trône avant l’âge de raison.
Metzegher se moquait bien de tels avertissements. Il était un roi avisé. En d’autres circonstances, il évitait de prendre des risques inutiles. Mais il voyait dans ce tournoi la seule occasion qui lui permette de renouer avec l’entraînement dont il n’avait jamais fait usage. Le Morcen ne se connaissait aucun ennemi. Les Sept Royaumes ne comptaient que des États alliés. L’armée du Morcen n’était plus que souvenir depuis des lustres; des illustres compagnies de pourfendeurs d’Ombre de jadis, seules subsistaient les quelques douzaines de guerriers qui formaient sa garde personnelle. Du reste, sa personne n’avait rien à craindre de son peuple. Son règne avait été jusqu’ici caractérisé par l’abondance et la prospérité. Jusqu’ici, en effet, car l’année en cours n’avait pas été bonne. La dernière saison, du moins. Les rumeurs d’événements étranges s’accumulaient, comme si le malin s’était ébroué durant un long sommeil. Mais on ne saurait l’en tenir responsable. Son inaction, peut-être, pourrait lui être reprochée. Il n’avait pas l’intention que cela fût, cependant. Déjà, il avait dépêché des hommes ici et là dans le royaume pour y rassurer ses gens, y entendre les nouvelles et lui faire rapport.
Décidément, il n’était pas question qu’il renonce à un peu de bon temps. La joute lui ferait du bien. Du reste, il avait un titre à défendre. Depuis sept ans, personne n’avait réussi à le désarçonner. Metzegher était trop lucide pour ne pas savoir que ses propres conseillers soudoyaient ses adversaires pour éviter tout incident regrettable. Il avait néanmoins l’intention de jouer le jeu cette année encore.
C’est donc sous un soleil radieux que le roi Metzegher fit une apparition remarquée sur la piste. Paré des armoiries du Deuxième Royaume, il mena son fier destrier devant l’estrade principale, où il planta son étendard. Il s’en retourna, solennel, vers l’écuyer qui lui remit sa lance de tournoi. À l’opposé, un certain Woltran, habile cavalier, était celui qui avait gagné le privilège de l’affronter. Trois séries de joutes avaient lieu. Le vainqueur de la première était le premier adversaire du roi. Meztegher n’avait qu’à vaincre les trois gagnants pour conserver son titre. Simple formalité. Metzegher était un formidable cavalier et très habile jouteur. Et son adversaire retiendrait ses coups, comme d’habitude.
Après les recommandations officielles et un bref rappel des règles d’usage, l’arbitre, le doyen des conseillers du roi, donna le signal. Les bombardes résonnèrent.
Metzegher rabattit la visière de son armet. Il plaqua son écu contre sa cuirasse et fonça vers Woltran, la lance bien devant lui. Sans surprise, les deux protagonistes passèrent l’un près de l’autre sans se toucher. Un usage courant lors des joutes, une marque de respect mutuel.
Un second assaut fut lancé. Les destriers forcèrent l’allure. L’un et l’autre cavaliers s’étudiaient.
Un troisième assaut. Metzegher porterait le coup gagnant. Du moins, en avait-il l’intention. Son cheval, par contre, en avait décidé autrement. L’animal trébucha, pour une raison inconnue, bien avant que la lance de Woltran ne fût en mesure de toucher son adversaire. Abandonnant son écu et sa lance, le roi tomba à plat ventre en tentant de se protéger comme il le put.
La foule se leva, alors que les conseillers se ruaient vers leur seigneur. Le cheval, lui, s’était relevé comme si de rien n’était, sans blessure apparente. Metzegher n’avait pas eu cette chance, il ne bougeait pas, étendu sur le sol. De son côté, Woltran avait relevé sa visière et criait à qui voulait l’entendre qu’il n’était pas responsable, qu’il n’avait pas porté de coup. Il refusait la victoire; la faute incombait au cheval du roi. Il fallait reprendre la joute dès que le roi s’en sentirait capable. Mais personne ne l’écoutait. Tous attendaient le verdict des médecins dépêchés sur les lieux.
L’on releva le corps inerte du roi. La foule retenait son souffle…
— Braves gens, rassurez-vous, dit enfin l’un des médecins. Notre bon roi est vivant! Il n’est pas blessé et ne perd point de sang!
Le silence fit alors place à un brouhaha à travers lequel un des conseillers tenta tant bien que mal d’ajouter :
— Veuillez demeurer calmes, je vous prie. Le roi va se retirer momentanément. Les médecins doivent s’assurer de sa bonne santé. Nous allons procéder aux autres joutes en attendant des nouvelles de Sa Majesté.
Accompagné par un cortège de médecins, de gardes et de conseillers, Metzegher fut transporté dans ses appartements. Il recouvra ses esprits à mi-chemin. Malgré ses protestations, on lui interdit de retourner en selle tant que les médecins ne se seraient pas prononcés sur son cas, et que les palefreniers n’auraient pas statué sur celui de son destrier.
Metzegher rongea son frein de longues minutes durant. Il expulsa enfin les médecins. Il ordonna qu’on reprenne les joutes sur-le-champ et qu’on annonce son retour imminent; des ordres que ses conseillers exécutèrent à contrecœur. Il exigea alors qu’on le laisse seul un moment. Ce qui fut fait.
Le roi ajustait ses solerets lorsque la lourde porte de bois recouverte de coussins de cuir matelassé fut ouverte de nouveau. Quelqu’un s’introduisit dans ses appartements et referma la porte derrière lui.
— J’ai demandé qu’on me laisse seul, protesta le roi, qui ne daigna pas lever les yeux.
— Je prie Sa Majesté de me pardonner, s’excusa Uluriak.
— Il vous suffisait d’attendre de l’autre côté. Vous n’auriez pas eu à présenter d’excuses.
— Il ne s’agit pas de cela.
— Si vous faites allusion aux incidents d’hier, pendant la cérémonie, vous n’avez rien à vous faire pardonner, maître magiark. Ce n’est, de toute façon, vraiment pas le moment…
— C’est au sujet de votre chute de tout à l’heure, Majesté, l’interrompit le magiark.
Cette fois, Metzegher leva les yeux vers son interlocuteur.
— Je crains que l’incident n’ait pas été un accident. Cela était prémédité, reprit Uluriak.
— Qu’est-ce que vous dites? Comment est-ce possible? Qui aurait osé…
— Moi, Majesté.
— QUOI? enragea Metzegher.
Épris d’une rage soudaine, le roi saisit son épée et la braqua sur le magiark.
— Grand roi Metzegher, baissez cette arme, je vous en conjure! C’est en qualité d’ami et d’allié que je me présente devant vous. Du reste, cette lame ne saurait abîmer mes chairs, vous le savez.
— Un ami, dites-vous? Un ami qui a usé de sombres artifices pour attenter à mes jours?
— Point s’en faut, Majesté. J’ai pris un risque, certes, mais loin de moi l’idée d’attenter à votre vie. Par contre, l’urgence de la situation m’imposait de recourir à pareil stratagème pour obtenir cet entretien secret. Ce que je m’apprête à partager avec vous est de la plus haute importance. À ce jour, personne, à part moi, n’est au courant, pas même mes plus fidèles conseillers, ni mes frères et sœur magiarks.
Il y eut un long silence.
— Parlez, maître Uluriak. De grâce, ne me faites point languir de la sorte, car je crains le pire!
— L’heure n’est plus à la crainte, grand roi Metzegher. Le pire est arrivé.



Les grandes chasses estivales commenceraient le lendemain, avec le premier jour de la lune de Perkalond. Ezekiel avait décidé de mettre son plan à exécution. Il avait rejoint sa compagnie dans un des postes de chasse. Sept compagnies s’y étaient rassemblées. Les anciens et les maîtres chasseurs discutaient des territoires à couvrir, des limites à imposer aux prises, des privilèges des maisons. D’autres qu’Ezekiel avaient la responsabilité des affaires politiques et logistiques. Les recrues n’étaient pas non plus affectées aux armes ni à l’équipement. Les jeunes chasseurs voyaient aux montures. Ezekiel avait donc mené ses bêtes au ruisseau. C’est là qu’il passerait à l’action.
Les chevaux orialfs étaient de superbes bêtes. Les meilleures étaient réservées aux estafettes. Cela dit, tous les destriers dont il avait la responsabilité avaient fière allure. Il se hâta d’en brosser les crinières et les queues. Il donna aussi quelques coups précipités de brosse à leur pelage lustré. À l’abri des regards indiscrets, il sortit de son aumônière la petite sphère de cristal que Luthark avait appelée un fléau.
Près d’un étang où se jetait le ruisseau, Ezekiel fit d’une pierre plate une enclume. Il y plaça le fléau, puis se saisit d’une autre pierre. Comme pour assurer sa précision, il mima au ralenti le mouvement par lequel il voulait apparemment fracasser la sphère. Lorsqu’il se sentit prêt, il leva le gros caillou au-dessus de sa tête. Il ne frappa pas…
« Il serait si simple de jeter l’objet au fond de l’étang. Qui pourrait l’y dénicher? »
Il résista néanmoins à la tentation. Détruire l’objet était une chose. L’abandonner au cœur du royaume en était une autre. Une imprudence. Tenter de fracasser le fléau n’était-il pas également imprudent? Peut-être était-ce la raison pour laquelle Luthark n’avait pas évoqué cette idée.
« Luthark n’oserait pas porter atteinte à l’intégrité d’un autre individu. Voilà pourquoi il n’a pas suggéré de détruire le fléau », se dit Ezekiel. Mais l’individu en question était un étranger. Un étranger en exil, et dangereux de surcroît. Ezekiel n’était pas affligé des mêmes scrupules. Fort de cette conclusion, il leva la pierre et l’abattit de toutes ses forces directement sur la sphère sombre.
2 L E PETIT PEUPLE
Tomass s’éveilla en sursaut. Sa tête semblait vouloir se fendre tellement elle le faisait souffrir. Mais cette douleur qui l’avait si brusquement ranimé s’estompa aussi vite qu’elle l’avait assailli. Elle fut relayée par une autre, celle-là irradiant depuis son flanc. La blessure infligée par le malmort s’était rouverte. Du sang noir suintait de la plaie.
Tomass reprit son souffle en grimaçant. Après s’être massé le visage d’une main, il inspecta ses égratignures et ecchymoses. Ses autres blessures semblaient vouloir se cicatriser. Aucune ne donnait l’impression d’être infectée. Même ses moignons de doigts répondaient bien aux soins qui lui avaient été prodigués. Seule la vilaine entaille sous ses côtes refusait de se refermer complètement. Les soins d’Ulvane n’avaient pas été suffisants.
Ulvane… La mémoire lui revint de ses derniers instants avec elle, avant de sombrer dans ce long sommeil dont il émergeait à peine. Avec ces images revint aussi le souvenir de sa peau et de son odeur.
Mais où était-elle, justement? Où était-il, lui? Se levant prudemment, il inspecta sommairement les environs. Étrange… Aucune trace d’Ulvane. Pas même quelques herbes couchées, là où aurait dû se trouver le canot, qui s’était volatilisé, lui aussi. Où était passée la coureuse des bois? Pourquoi l’aurait-elle abandonné là, après avoir tant risqué pour lui? Pourquoi avoir emporté ses armes – ni ses kerpans ni son sac ne se trouvaient près de lui –, mais lui avoir laissé sa besace et ses quelques écus?
Tomass porta aussitôt sa main à sa poitrine. Soulagement : le pendentif y était toujours.
À défaut de trouver réponse à ses questions, Tomass en profita pour inspecter de façon plus circonspecte les alentours. Où avait-il abouti? Dans une forêt, de toute évidence. La grand-chasse les avait sortis de l’Ombre, mais où avaient-ils atterri? Les arbres alentour étaient vieux et massifs, couverts d’une mousse humide. L’endroit lui rappelait un peu les bois de l’Engoulevent. Il y avait, ici aussi, quelque chose de très ancien, de très vivant. Cependant, la toile peinte par toute cette végétation était autre. Convaincu de n’avoir jamais mis les pieds en ces lieux, Tomass ne pouvait pourtant s’empêcher d’éprouver une impression familière. Il ne connaissait aucun des arbres qui l’entouraient, et, pourtant, ils lui rappelaient indéniablement quelque chose. De même, les odeurs étaient particulières. Effluves forestiers, certes, dont il reconnaissait certaines subtilités sans pouvoir les identifier précisément. Et les sons : oiseaux, insectes et autres créatures chantaient comme on le fait dans les bois. Leur musique était singulière. Elle amalgamait le nouveau au familier.
« Curieux endroit », se dit Tomass, qui se prit à espérer avoir pénétré le domaine de l’Échomancien. N’était-ce pas ce qu’avait suggéré Ulvane? Ce vague souvenir, Tomass le trouva réconfortant. Ulvane l’avait mené jusqu’ici. Il lui faudrait continuer seul, apparemment.
Par où commencer? S’il s’agissait bien du domaine de l’Échomancien, encore fallait-il l’y dénicher. À défaut d’une stratégie, Tomass se résigna à satisfaire des besoins plus pressants : il avait très faim, et plus soif encore.
Trouver de l’eau devint sa priorité. Compte tenu de toute la mousse qui recouvrait l’humus, les pierres et les arbres, l’endroit ne manquait pas d’humidité. Il trouva rapidement de quoi s’humecter les lèvres : ici et là, quelques feuilles concaves avaient, telles des écuelles, accumulé un peu de rosée. Mais pour vraiment étancher sa soif, il devrait s’éloigner un peu. L’entreprise promettait d’être pénible. Tout mouvement trop désinvolte semblait vouloir rouvrir sa plaie.
Un peu plus loin, Tomass osa goûter à deux ou trois baies d’un orangé invitant. Il les trouva amères, mais juteuses. Il poursuivit son exploration. Mais bientôt il abandonna l’idée de pouvoir retrouver son chemin et s’aventura davantage dans les profondeurs sylvestres.
Il fut soudain inquiété par des bruits inhabituels. Rien qui suggérait la présence d’une source quelconque; plutôt des grognements, des cris. Des bêtes s’agitaient dans les parages. De grosses bêtes, apparemment.
Dans son état, il aurait dû fuir. Au contraire, il fut attiré, mû par une curiosité soudaine. Oubliant presque la douleur, il s’approcha avec circonspection de l’origine des bruits. Il crut reconnaître la nature de certains des grognements : un urkian se trouvait dans les environs. Tapi dans les fourrés, il put observer une scène qui se déroulait quelques dizaines de coudées en contrebas. Une étrange créature mi-homme mi-cheval agitait un coutelas devant elle. Une de ses pattes antérieures saignait abondamment. La créature peinait à se tenir debout. Par terre, près d’elle, se trouvait un arc, brisé.
Comme l’avait soupçonné Tomass, une énorme bête aux allures de panthère – un urkian – tournait autour de l’hybride blessé. Connaissant la férocité des urkians, il ne faisait aucun doute dans l’esprit de Tomass que le seul coutelas ne suffirait pas à protéger son propriétaire. La détresse se lisait sur le visage de l’homme-cheval.
Tout allait se jouer bientôt. L’urkian était grimpé sur un monticule de pierres recouvertes de mousse, ce qui lui donnait l’avantage du terrain. En désespoir de cause, l’autre braquait le coutelas devant lui, pointant la gorge de l’urkian. Mais la puissance musculaire du prédateur était telle que la lame, tendue par des mains tremblantes, n’avait guère de chance de pénétrer profondément la chair de la bête. L’homme-cheval serait saigné à mort, sans opposer de véritable résistance.
Sans réfléchir, Tomass plongea la main dans sa besace, où il avait rangé, plusieurs jours auparavant, deux ou trois brins de gibrelle . Le tintement des quelques écus qui se trouvaient dans son sac attira l’attention des deux protagonistes. Sans hésiter, Tomass porta l’herbe à sa bouche pour en tirer un sifflement. Les feuilles de gibrelles étaient fibreuses. Il fut soulagé de constater que siffler était encore plus facile une fois l’herbe partiellement déshydratée.
Juste au moment où l’urkian se propulsait sur sa proie, le sifflement strident retentit. La bête, perturbée, s’affala à plusieurs coudées de son objectif, en tentant de répliquer par ses propres rugissements à l’insoutenable supplice. Aussi surpris que son adversaire, l’hybride demeura interdit. Tomass en profita pour dévaler le monticule de pierres où se trouvaient les fourrés qui l’avaient, jusque-là, dissimulé.
Multipliant les sifflements paralysants, Tomass ramassa une grosse pierre qu’il abattit sur la truffe de l’urkian. La douleur fut telle que l’animal défaillit. Tomass frappa encore, et encore. Il ne s’arrêta que lorsqu’il fut certain que l’urkian ne se relèverait plus.
Quand Tomass recouvra un semblant de calme, et que sa respiration se fit plus modérée, il se retourna vers l’autre créature. Mais la douleur s’empara à nouveau de lui, et il tomba à genoux en serrant les dents. Il entendit alors un son sourd devant lui : l’homme-cheval s’était affalé.
Tomass ignora un instant sa douleur et tenta de comprendre ce qui venait de se passer. L’autre s’était ouvert la gorge de son coutelas. Il se vidait de son sang. Il restait étendu, terrorisé, à attendre la mort.
— Mais qu’est-ce que tu as fait? balbutia Tomass. Pourquoi?
Sans trop savoir quoi faire, l’air catastrophé, il s’approcha néanmoins de la créature.
— Tu n’avais plus rien à craindre. Tu étais sauf. J’ai risqué ma vie pour te porter secours!
— Ne le touche pas! lui ordonna une voix grinçante, sortie de nulle part.
— Pourquoi? s’étonna Tomass, qui cherchait à savoir qui était son interlocuteur.
— Pourquoi quoi? répondit l’autre. Me demandes-tu pourquoi il s’est ouvert la gorge, ou veux-tu savoir pourquoi tu ne dois pas le toucher?
— Mais il va mourir! objecta Tomass, qui n’avait cure des interrogations de la voix mystérieuse.
— Rien ne peut l’empêcher, désormais. Même dame… Ne le touche pas, te dis-je! Et puis zut! Fais donc ce qui te plaît, à la fin. Pourquoi me préoccuperais-je de ton sort, après tout?
— Pourquoi a-t-il fait ça? C’est insensé!
— C’est la règle ferenne.
— La quoi? Et puis qui êtes-vous? Montrez-vous! s’impatienta Tomass.
— La règle ferenne. Cet urkian constituait l’épreuve initiatique du jeune feren. C’est la seule explication.
— La seule explication à quoi? demanda encore Tomass, qui scrutait le feuillage d’où émanait la voix.
— Ton intervention l’aura empêché de tuer l’urkian. Il a donc failli. Il n’a pas relevé le défi. Il s’est donné la mort.
— Mais je lui ai porté secours. Au péril de ma vie! Je suis moi-même blessé, figurez-vous. Plus encore qu’il ne paraissait l’être, lui. Et sans mon aide, l’urkian l’aurait taillé en pièces.
— Je partage ton analyse de la situation. Au demeurant, un feren vainc seul, mais ne souffre ni aide ni secours, sinon de ses congénères, et jamais au cours d’un rite initiatique.
— Alors, les ferens sont des idiots! pesta Tomass. Envoyer un des siens se faire massacrer et lui imposer la mort, en dépit d’une aide providentielle… C’est complètement idiot.
— Prie qu’aucun feren ne t’entende, jeune imprudent.
— Qu’ils aillent au diable, tous autant qu’ils sont!
Tomass posa de nouveau une main tremblante sur son flanc blessé.
— Que fais-tu ici, jeune humain?
— Pourquoi vous le dirais-je? Vous n’osez vous montrer. Je ne sais même pas à qui j’ai affaire.
— Et, pourtant, je suis là, pour qui sait regarder.
À ces mots, Tomass chercha ailleurs l’origine de la voix. Non plus dans les fourrés, mais dans le feuillage d’un arbre. Perché sur une branche se tenait un étrange personnage. Tomass s’était pris à espérer, l’espace d’un instant, être en présence de l’Échomancien. Il en avait presque regretté de s’être montré impatient. Mais la créature qu’il distinguait maintenant n’avait rien de l’image qu’il s’était faite du mage en question. Le petit homme ne devait pas faire plus de deux coudées de haut. Il était assis à cheval sur une branche, laissant pendre ses deux courtes jambes poilues dans deux bottes de cuir usé. Il semblait chauve sous son chapeau de paille. Il rivait sur Tomass de petits yeux malicieux, à peine visibles derrière un énorme nez, aussi grotesque que laid. Ses oreilles étaient démesurément grandes et poilues, avec de grands lobes tombants.
Tomass le dévisagea sans retenue. Un lutin? Le Garou commençait à croire qu’il se trouvait en présence d’un membre du petit peuple. Et cet être lui faisait la même impression que les lieux : une étrange dualité, comme si, de toute chose, ici, ses sens lui envoyaient sans cesse de quoi se constituer deux visions, deux interprétations, où se mêlaient étrangeté et familiarité. Il y avait davantage en ce petit homme que ce que les yeux de Tomass cherchaient à lui faire croire. Il en était conscient, mais ne parvenait pas à donner de signification claire à cette impression.
La créature parut surprise que Tomass la remarque et la dévisage ainsi. Comme pour s’assurer qu’il ne se trompait pas sur l’humain qu’il surplombait, le petit homme changea de branche, avec une agilité remarquable, et sans le moindre bruit. Tomass le suivit du regard sans comprendre le sens de ce manège.
Presque contraint, le petit homme parla enfin :
— Je suis un korrigan.
— Le petit peuple, ne put s’empêcher de murmurer Tomass, pour lui-même.
— J’entends bien là tout le mépris humain. Le petit peuple, répéta l’autre sur un ton hautain. Le peuple ancien! Le Premier Peuple, oui!

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