Fugitive
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Description

Alors qu’elle est la seule à pouvoir sauver la vie de sa petite sœur, Virginia est activement recherchée pour un meurtre dont elle clame l'innocence.


Seulement personne n’est fugitif très longtemps en 2072, dans une Europe où la peine de mort est rétablie et où les technologies sont capables de tracer tout mouvement humain.


Une course contre la montre commence pour la jeune biologiste. Parviendra-t-elle à sauver sa sœur à temps ?

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EAN13 9782490630646
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0060€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Gaïdig
FUGITIVE



INCEPTIO
32
Avant de pénétrer dans le hall d’accueil de l’hôpital, Virginia avait vérifié que son maquillage était toujours impeccable. Elle pouvait donc, malgré l’endroit bondé – les urgences étant traitées ici aussi –, passer inaperçue.
D’un coup d’œil, Virginia repéra où rejoindre les escaliers. Ce centre hospitalier était immense, le plus étendu de la ville, elle allait probablement devoir chercher un certain temps la chambre souhaitée, tout en prenant soin de ne pas se faire repérer dans sa façon d’observer les lieux. Elle avait reçu un dernier SMS de Bob indiquant qu’elle n’avait plus de possibilité de communication avec lui car celles-ci, au sein de l’hôpital, étaient triplement surveillées. Elle allait devoir se débrouiller seule. Son Smartho désormais inutilisable, elle l’avait jeté dans une poubelle publique pour empêcher toute accroche de mouchards magnétiques – particules microscopiques de traçage qui pouvaient s’accrocher à du matériel électronique. Ils en balançaient sans aucun doute à chaque porte d’entrée de l’hôpital.
Elle avait presque atteint la cage de l’escalier lorsqu’elle entendit un certain nombre de personnes émettre un cri de stupeur. Ils avaient tous les yeux rivés sur l’écran à hologramme central. La jeune femme entendit la voix de sa mère déclarer « Je suis fière de toi », en même temps qu’elle lut le titre « Hélène Wasser est décédée à Glasgow cette nuit ».
Incrédule, elle dut le relire à plusieurs reprises. Peut-être qu’il s’agissait d’une autre Hélène, espérait-elle naïvement au fond d’elle. Son cerveau imaginait des moyens d’échapper à une douleur insurmontable en tentant le déni. Mais c’était bel et bien sa mère qui se tenait sous les feux des projecteurs, lui disant d’accepter de ne plus jamais se revoir. Pour Hélène.
Elle eut l’impression d’être éventrée et écorchée vive à la fois. Aucun mot ne semblait assez fort pour décrire le sentiment d’horreur qui la foudroyait, d’un coup. Le combat de toute une vie qui s’arrêtait là, alors qu’elle y était presque, à quelques mètres seulement.
Impossible de savoir si elle avait hurlé ou non, si elle était toujours debout ou si elle s’était effondrée à même le sol. Tout ce qu’elle voulait, là, en cet instant précis, c’était revenir en arrière, remonter le temps et éviter cette stupide nuit à cause de laquelle tout cela avait commencé.
Après quelques secondes de latence, elle réalisa que la stupeur l’avait gardée figée, debout, muette. Une image surgit dans son esprit : la morgue. Il fallait qu’elle puisse lui dire au revoir. Elle marcha avec peine, ses jambes faiblissaient en s’approchant des panneaux d’orientation. Aucune indication sur la pièce mortuaire. Elle en déduit que le sous-sol devait être le bon endroit et s’engouffra dans les escaliers.
Elle se demandait bien par quel miracle elle arrivait encore à placer un pied devant l’autre. Elle était incapable de répondre à la requête de sa mère sur le fait de poursuivre sa vie de fugitive pour le restant de ses jours. Elle devait voir sa petite sœur. Elle se ferait arrêter, allait mourir, certes, mais ce serait moins douloureux que cette blessure ardente.
Un bruit inattendu la sortit de sa torpeur, qui la faisait marcher tel un zombie. Des pas de plus en plus rapprochés se faisaient entendre. Elle était suivie. Se retournant, elle tomba nez à nez avec l’inconnu tout en bleu du parc. Cette fois, il avait anticipé sa fuite et pointait un révolver dans sa direction. Un sourire narquois se dessinait sur son visage, l’homme semblait plus que satisfait de la retrouver.
8
C’était son second réveil anglais. Elle avait moins bien dormi que la nuit précédente. À peine avait-elle récupéré son énergie que Virginia pensait déjà à la suite de son parcours.
C’est safe ici, lui avait dit Max, tu peux rester autant de temps que tu en as besoin.
Elle était très reconnaissante, mais il lui fallait rejoindre Glasgow le plus rapidement possible. D’après les médias, les enquêteurs la croyaient toujours sur le sol français, mais ce n’était qu’une question de temps avant que l’on découvre qu’elle avait pu traverser la Manche. Elle devait en profiter pour prendre le plus d’avance possible.
Comment t’as fait pour me reconnaître au premier coup d’œil ? demanda-t-elle à Max, qui était en plein travail sur sa toile.
Je focalise tellement sur les visages que je les retiens tous. Il me faudrait beaucoup plus qu’un changement de couleur capillaire et oculaire pour me leurrer.
Pourtant, tu ne dessines que des personnages fictifs !
Exact, mais leurs émotions, je les déniche où à ton avis ?
Tandis qu’il parlait, il dessinait les lèvres d’un petit garçon. Il portait son béret bien droit et son regard baignait dans le vide. On ressentait clairement ses interrogations, voire ses désillusions de la vie alors qu’il n’en était qu’au début...
Virginia était une fois de plus hypnotisée par l’œuvre. C’était le genre de tableau qu’elle aurait pu contempler des heures, mais sa situation ne le permettait pas.
Il faut que j’arrive à Glasgow au plus vite, lâcha-t-elle finalement.
Pourquoi Glasgow ?
Elle prit un moment avant de répondre, ne sachant trop qu’elles étaient les limites de sa confiance vis-à-vis de Max. Elle décida néanmoins de jouer la carte de la transparence, elle lui devait bien cela.
Tu sais qu’Hélène, ma petite sœur, est gravement malade… ils le répètent assez aux infos.
Tout en parlant, elle sortit un tube de sa poche.
Ceci est un remède injectable, créé au cours de ma thèse. C’est le dernier tube qu’il me reste, car on m’a volé le reste. Il n’a pas encore été testé directement sur l’homme, mais les résultats sur des tissus humains vivants ont eu un excellent taux de réussite. Hélène n’a plus de rein. Je lui en ai donné un il y a deux ans mais elle a fait un rejet. Je me souviens avoir broyé du noir pendant des semaines parce que j’avais été incapable de la guérir alors que nous étions compatibles. Presque plus personne ne subit ce phénomène en cette fin de siècle, il a fallu qu’elle tombe dans les cinq pour cent de malchanceux ! Et elle, dans son courage insolent, elle s’excusait en plaisantant sur le fait d’avoir gâché mon rein ! Aujourd’hui, les dialyses ne suffisent plus. Sa prochaine greffe aura pour résultat : la vie ou la mort. Avec un risque d’échec d’au moins soixante-dix pour cent sans ce remède. Mais si je lui injecte ce médicament, un nouveau rejet de greffe ne lui sera pas fatal, et une greffe concluante se stabilisera rapidement. Cette molécule très particulière vient des océans, et elle agit en symbiose avec le système immunitaire humain. Elle réutilise l’énergie des réactions auto-immunes, c’est-à-dire des réactions inflammatoires qui peuvent être mortelles, en énergie bénéfique pour les cellules affaiblies. Sur les animaux, certains organes gravement malades se sont soignés par leur propre régénération cellulaire en quelques semaines. Une simple injection peut lui faire gagner des mois voire des années de vie, et ce même si elle ne trouve pas un donneur immédiatement. Au moment où je te parle, son pronostic vital est engagé. Si ses marqueurs sanguins ne s’améliorent pas au cours des prochaines semaines, elle sera radiée de la liste d’attente et il ne lui restera plus beaucoup de temps à vivre. C’est sa dernière chance ! J’étais censée prendre l’avion pour lui apporter le remède, seulement, cette histoire de meurtre a tout foutu en l’air…
Max s’était assis et l’avait écoutée attentivement.
J’ai regardé les infos en ligne hier, et ils parlent de ta sœur. Ce qui me perturbe dans l’histoire, c’est qu’ils la disent à Édimbourg. Ils savent que tu as prévu de la rejoindre. C’est mission impossible.
Le flic qui m’a prévenu de mon arrestation imminente, et grâce à qui j’ai pu m’enfuir à temps, m’a dit qu’elle avait été transférée à Glasgow. C’est une source sûre. Ma mère, que je n’ai pas encore pu contacter, est assignée à résidence alors que sa fille est gravement malade. Elle sera autorisée à la rejoindre uniquement après mon arrestation. Tout est fait pour me tendre un piège et me faire passer pour une horrible personne.
Pourquoi tu ne leur as pas donné le tube ?
J’en avais deux avant mon interrogatoire. J’en ai donné un à l’un des enquêteurs avec toutes les préconisations. Il m’a dit qu’il se chargeait de l’envoyer. Sur place, les médecins ont refusé de l’administrer à Hélène, malgré le fait qu’elle soit consentante. Le risque était soi-disant trop élevé. Les médias m’ont ensuite qualifiée d’empoisonneuse. C’est comme ça que j’ai appris que ce plan avait échoué. Le fait est qu’en réalité, ils ont gardé la substance pour eux afin d’identifier la molécule source via des analyses, pour pouvoir la recréer. C’est du vol au détriment de la vie de ma sœur !
Elle peinait à contenir sa colère en repensant à tout cela. Max l’observait d’un air neutre. Virginia se demandait s’il avait déjà ressenti des émotions car il conservait toujours ce perpétuel air impassible.
Après quelques longues secondes, il déclara :
OK, je t’emmène à Glasgow. Nous partirons demain à l’aube. Par contre, il faut que je trouve une nouvelle voiture parce que celle-ci sera sans doute bientôt signalée. Aujourd’hui nous allons préparer le meilleur itinéraire, celui qui nous évitera l’arrestation. Je vais aussi t’apporter du maquillage, parce que là… ton visage est clairement reconnaissable. Tu vas également ajouter de la mousse sous ton Tholme, on va légèrement grossir ta corpulence et te faire passer pour une femme enceinte. Cela en fera hésiter plus d’un à te fouiller avec insistance.
Virginia n’en revenait pas. Non seulement il allait l’aider, mais en plus il avait déjà des systèmes ingénieux pour le faire !
Tu sais, tu as déjà pris suffisamment de risques pour moi, et mes complices risquent gros ! Tu peux me déposer à une gare et je poursuivrai seule.
Hors de question. C’est trop risqué et tu n’arriveras jamais à destination. Ce n’est qu’une question d’heures ou de minutes avant que les caméras de Londres ne remarquent que tu y étais récemment. Ton arrestation me semble inéluctable, donc à défaut de pouvoir l’éviter, on va la retarder. Et si tu dois être condamnée à mort, il faut au moins que ta sœur survive. Je préfère passer le restant de mes jours en prison plutôt que de vivre libre mais hanté par l’image d’une mère ayant perdu ses deux enfants alors que j’aurais pu participer à éviter cela.
C’est la première fois qu’il évoquait un ressenti personnel.
Merci pour ce que tu fais, répondit Virginia, sincèrement reconnaissante.
10
Ne plus mettre ma perruque et sortir tranquillement avec ma couleur de cheveux naturelle ? T’es sérieux, là ?
Virginia et Max étaient en plein débat.
Mais évidemment ! Ta couleur de cheveux est l’effet de mode par excellence ! Avec ton gros ventre, personne ne te remarquera. Les gens se diront que tu n’es qu’une parmi des milliers à avoir suivi le mouvement.
C’est une idée complètement stupide ! On va me reconnaître tout de suite !
Impossible, n’oublie pas que c’est moi qui te maquille et je suis le magicien des visages. Écoute Virginia, ou plutôt devrais-je dire Virgie, c’est le plan parfait : un couple en voiture qui se promène avant l’arrivée d’un heureux évènement. Tu te fais passer pour muette, de cette façon ton accent français ne sera pas entendu. En te créant un personnage ayant de l’embonpoint personne ne fera attention à toi. C’est le paradoxe de l’humanité : plus t’es gros, plus t’es transparent. Pour tes cheveux, on va juste faire un centimètre de racine brune, afin que ton blond vénitien ne paraisse pas naturel. Je dirai aux curieux un peu zélés que tu es allemande, au cas où un petit malin tenterait de communiquer en langue des signes avec toi.
Virginia sourit intérieurement. Elle parlait vraiment la langue des signes allemande depuis l’école primaire. Elle était particulièrement reconnaissante aujourd’hui de s’être liée d’amitié avec Emeric, sourd-muet de naissance. Elle se souvient avoir appris son langage en cinq jours seulement, parce qu’elle tenait à tout prix à pouvoir lui expliquer pourquoi SON personnage de dessin animé était le meilleur, comparé à l’imposteur que lui admirait. Déjà à l’époque, son entêtement n’avait aucune limite.
Tu sais, je parle réellement allemand, en langue des signes !
Max écarquilla les yeux.
J’ai dit ça au hasard. Venant de l’est, que tu parles allemand pouvait être une possibilité, mais là, c’est encore mieux ! Ça rendra ton personnage d’autant plus crédible.
Et tu ne veux pas que j’enlève mes lentilles tant qu’à faire ? dit-elle d’un ton sarcastique.
Oui justement, parlons-en ! Avec le buzz européen de la Virgimania, ça pourrait avoir du sens. Les lentilles « Virginia », aussi appelées « yeux révolver » – oui, ils ont osé –, s’arrachent en magasin. J’ai galéré à t’en avoir une paire. Qui aurait cru qu’une simple photo ferait autant fureur ?
Oui, ma mère a toujours eu un don pour prendre des photos qui interpellent. Le groupe de musique de ma sœur fait salle comble depuis qu’elle s’est occupée de celle de l’affiche. Bref, tu es en train de me dire que je vais devoir porter des lentilles de la couleur de mes yeux ?
C’est exactement ça !
Max jubilait. À l’évidence, il était très fier du stratagème qu’il avait créé. Sur la table étaient posés le colorant, la boîte de lentilles, la mousse à passer sous le Tholme pour l’effet grossissant. Cependant, un inconvénient technique allait inévitablement survenir face à ce dernier élément. La mousse élargissant l’espace entre le tissu et la peau, l’effet de thermoneutralité serait perdu en la portant. Le peintre avait donc prévu des couvertures pour le trajet en voiture, l’option chauffage étant devenue minoritaire au fil des ans.
Pour se guider, il avait même dégoté une carte en papier. Le Smartho était certes plus fiable, avec son autonomie en énergie, aucun risque de manquer de batterie en mode GPS. Seulement, s’il prenait son téléphone intelligent, le risque qu’ils soient localisés était trop important, même si celui-ci était éteint ou hors connexion. Tous les appareils électroniques étaient plus ou moins traçables. Il avait également retiré le système de connexion et de navigation de sa voiture. Ils joueraient donc au couple de hipsters .
On en a pour environ sept heures de route, en respectant les limitations de vitesse et en supposant que ça circule bien. Pas de pause de plus de cinq minutes. De toute façon, je doute que nous ayons vraiment faim tant que nous ne serons pas arrivés à destination. Il me reste juste à confirmer un point pour changer de voiture, le message que j’attends ne devrait pas tarder.
Virginia l’avait attentivement écouté, se sentant chanceuse d’avoir croisé le chemin d’un homme aussi paranoïaque qu’elle. Son cœur se serra. Il fallait que le plan fonctionne, il le fallait à tout prix. Même si, en prévoyant tout, les chances de réussites étaient vraiment minimes.
Soudain, un bruit de moteur. Subtile, mais clairement audible. Max afficha sur son écran ce que captait la caméra extérieure.
Les flics ! On part par là !
Sans réfléchir ni rien prendre d’autre que sa bulle et son sac, Virginia le suivit, s’enfonçant tous deux dans la forêt qui se trouvait derrière l’atelier. Max connaissait bien les alentours, c’était le seul avantage qu’ils avaient, face à toute la technologie dont les autorités disposaient pour les retrouver.
C’est la seconde fois que les policiers étaient aussi près de la trouver. Et toujours la même terreur qui la traversait à cet instant, face à leur détermination.
34
Très bien, arrête-moi ! Mais aurais-tu au moins la décence de me laisser aller à la morgue, avant ça ? J’ai besoin de revoir ma petite sœur, de lui parler même si ses oreilles ne peuvent plus m’entendre. Après, tu peux me tuer sur place si ça te chante… ce sera toujours moins douloureux que ce que je ressens en cet instant !
L’inconnu n’émit pas un son, ne lui accorda aucun geste d’approbation ou autre. Alors la jeune femme reprit sa marche. Il la suivait en continuant de pointer son arme sur elle, dans le bas du dos. Mais c’était bien le dernier de ses soucis.
Elle trouva finalement la porte de l’espace funéraire, son intuition était bonne. Elle entra dans la pièce, suivie de près par son étrange ravisseur qui ne la lâchait plus d’une semelle. Seul un employé était présent dans la grande salle aux lumières artificielles. Virginia chercha sans plus attendre le nom de sa sœur sur le macabre mur quadrillé de tiroirs.
Qui êtes-vous ? s’exclama l’homme, d’un ton inquisiteur.
Moi c’est Virginia, répondit la jeune fille d’un air désabusé, le visage tiré comme si elle avait pris dix ans en quelques minutes. On entend parfois parler de moi aux infos. Lui, je ne sais pas qui c’est, et si son intention est de me tuer ou bien de me kidnapper. »
Elle parlait avec la même intonation neutre, encore une fois, elle aurait tout à fait pu commander une pizza sur le même registre vocal. L’employé les regarda sans trop savoir quoi penser, puis il constata qu’effectivement, un révolver était directement pointé sur la fugitive. Il eut un mouvement de recul mais Virginia enchaîna directement sur un ton d’urgence :
Écoutez, j’ai très peu de temps devant moi. Tout ce que je demande, c’est de pouvoir embrasser ma petite sœur, Hélène Wasser. S’il vous plaît, c’est tout ce qu’il me reste.
Un air de compassion se lisait dans le regard de l’employé au fur et à mesure qu’elle parlait. Toutefois, il semblait bien embêté.
Si ça ne tenait qu’à moi, je vous aurais présentée à votre défunte sœur. Je suis désolé pour toutes ces horribles choses survenues dans votre famille. Mais là, il y a un sérieux problème qui m’empêche de vous aider : on ne nous a toujours pas descendu la dépouille. Je ne vous cache pas que c’est plutôt étrange. Au vu de la saturation des chambres, un lit qui se libère est nettoyé et préparé en deux heures maximum. Ici, l’heure du décès a été prononcée depuis plus de six heures et aucun brancard n’est sorti de la chambre. Les infirmières qui y rentrent ont interdiction de parler de ce qu’elles y font.
Le cerveau de Virginia se mit à réfléchir à toute allure. Et si Hélène était toujours en vie ? Cela n’aurait pas été la première fois que les médias annoncent un décès avant de se rétracter : la guerre à celui qui annoncerait en premier un scoop faisait toujours rage. S’il restait ne serait-ce qu’un infime espoir, alors il fallait qu’elle se batte jusqu’au bout.
Où est sa chambre ? demanda-t-elle.
Au second, mais il y a un flic posté à la porte, ne rêvez pas trop quand même !
Je trouverai un moyen de passer, j’y vais !
Elle se dirigea promptement vers la sortie, mais un pied en barra l’entrée.
Je ne crois pas que vous irez plus loin.
C’était le ravisseur, qui parlait pour la première fois. Dans son regain d’excitation optimiste, elle l’avait complètement oublié.
Tu vas enfin m’expliquer ce que tu veux, toi ? lança-t-elle, le visage teinté à la fois de colère et d’impatience.
C’est simple, vous tuer et récupérer votre flacon.
C’est toi qui as tué Théophile ? Je t’ai vu à Genève. Je me souviens, tu étais posté devant la porte et tu scrutais tout le monde.
Peut-être, mais c’est sans importance, pour le temps qu’il vous reste à vivre…, lui annonça-t-il de sa voix grave et nasillarde.
L’homme se tenant très près d’elle, impossible de s’échapper.
Qu’elle soit morte, ou pas, laissez-moi au moins lui dire au revoir.
Je suis quasi certain qu’elle ne l’est pas, pour l’instant. Mais j’ai été assez indulgent jusqu’ici. D’une minute à l’autre, l’endroit comptera plus de flics que de patients, alors je vais finir mon travail maintenant. Au revoir Mademoiselle Wasser.
Elle n’eut pas le temps d’avoir peur. Ni celui de comprendre et encore moins celui de répondre quoi que ce soit. Tout ce qu’elle entendit fut une voix, suivie d’une détonation.
À ces perles…
30
Cet imprévu avait éloigné Virginia du centre hospitalier. Elle était perdue, et effrayée à l’idée d’être potentiellement interceptée si près du but. La tête lui tournait légèrement mais elle devait rester vigilante, et surtout paraître normale et détendue, pour ne pas éveiller de soupçon. Bob avait pisté sa course et lui avait immédiatement programmé, sur son Smartho, un itinéraire piéton jusqu’à l’hôpital. Il recherchait désormais son assaillant, mais celui-ci demeurait introuvable. Son appareil devait être crypté d’une façon militaire : impossible à tracer, il avait vite disparu des radars.
Virginia était reconnaissante envers Bob, sans son aide, il aurait été difficile pour elle de s’orienter. Poursuivant son chemin, l’image lui revint comme un flash. Elle se souvint exactement pourquoi l’homme l’ayant poursuivi avait cet air de déjà-vu. Elle l’avait croisé, le premier jour du séminaire. Il était à l’entrée, seul, ne discutant avec personne. Pas très discret comme couverture.
Son intuition lui avait soufflé une piste depuis quelques jours, mais elle refusait de l’écouter. Cela aurait été donner trop d’importance à sa personne. Mais elle ne voyait aucune autre explication, et cela était déjà arrivé à plusieurs scientifiques reconnus. Sans réfléchir, elle envoya le SMS suivant à Bob : « C’est Bio.Inc. »
Il existait une rumeur, un peu comme une légende urbaine, à propos de scientifiques talentueux qui ne s’intéressaient pas assez à leur réussite. Ces derniers pouvaient être légalement kidnappés au nom du bien public, et forcés à travailler pour un laboratoire donné.
Elle n’y avait jamais vraiment cru. Elle connaissait les passe-droits des grosses compagnies, mais croyait aussi au respect des libertés, à partir du moment où l’on ne faisait rien de mal. D’ailleurs, elle avait reçu des propositions très lucratives pour se faire racheter son brevet après sa découverte de la molécule protectrice des tissus animaux. Cela ne l’intéressait pas à court terme parce qu’elle souhaitait poursuivre certaines recherches avant de choisir comment distribuer le médicament. Et surtout, elle voulait soigner sa petite sœur et le plus grand nombre de personnes possible. En cédant trop tôt la licence, elle prenait le risque de ne plus pouvoir choisir comment distribuer le remède de façon juste.
Son refus n’avait pas été mal pris. Bio.Inc., multinationale leader dans l’industrie pharmaceutique, avait tout intérêt à garder de bonnes relations avec la jeune fille dont les talents étaient prometteurs. Ils avaient été au contraire très chaleureux et lui avaient proposé d’en rediscuter dans un an, avec les nouveautés qu’elle aurait découvertes. Son souvenir était un échange très agréable avec la compagnie. Alors pourquoi subitement choisir une voie bien plus violente ?
4
Patrick toussa bruyamment pour la troisième fois. Il venait de fermer la fenêtre et déjà l’odeur âpre de l’humidité saisissait toute la pièce. Il n’avait jamais aimé ce bureau. Trop de bruit en laissant la fenêtre ouverte, trop humide dans le cas contraire, rendant désagréable l’odeur de cette pièce carrée, peinte en jaune vieillissant, avec des meubles métalliques impersonnels et usés.
De toute façon, je vais bientôt partir pour son arrestation, où qu’elle se trouve, songea-t-il en se repassant pour la treizième fois les éléments du dossier d’enquête.
En colère, c’était vraiment son humeur depuis qu’ils avaient fait cette descente chez la suspecte. Le logement avait été retrouvé désert. Elle avait forcément été prévenue. Qui était la taupe ? Cette fuite d’information ne pouvait venir que de chez eux.
La porte du bureau s’ouvrit brusquement au moment où il allait entamer sa quatorzième consultation dudit dossier.
Patrick, on a une piste, fiable cette fois-ci. Une trace d’ADN positive dans une ferme perdue de la Meuse, en France. La propriétaire a remarqué que son matériel a été déplacé dans un de ses hangars, elle a appelé directement la police. La suspecte n’a pas pu aller bien loin sans être repérée par des témoins.
Dans la Meuse ? À plus de trois cents kilomètres de Genève ? Parcourir autant de bornes en étant la femme la plus recherchée d’Europe relevait déjà de l’exploit. Les forêts et tous les autres coins propices à la planque en France, Suisse, Allemagne et Italie étaient méticuleusement fouillés par les autorités locales. Il était évident qu’elle usait de ses charmes pour se faire aider. Les gens étaient vraiment fous de prendre un tel risque...
On n’a pas de temps à perdre, reprit Roger, son chef, on y va !
L’homme se tenait debout, le teint terne, l’air nerveux et impatient. C’était un homme un peu plus grand que la moyenne, d’une cinquantaine d’années, au visage impassible. Une calvitie trahissait son âge malgré le peu de cheveux gris qu’il comptait. Patrick, quant à lui, était plus petit et trapu. Plus jeune d’une dizaine d’années aussi, mais pas forcément plus endurant. Tous deux travaillaient ensemble depuis des années, et c’était un duo qui fonctionnait très bien, avec des résultats reconnus par l’ensemble de leurs collègues. Avec leurs qualités complémentaires, la résolution de leurs enquêtes était plus rapide que la moyenne de leurs confrères.
Mais là, l’équipe d’enquêteurs était à cran. Il fallait bien reconnaître qu’ils enchaînaient les situations humiliantes sur ce dossier.
Depuis le durcissement des lois policières et le rétablissement de la peine de mort vingt ans auparavant, ils n’avaient plus l’habitude d’avoir affaire à une telle cacophonie. De plus, ils avaient la pression des ministères de trois pays pour résoudre au plus vite le cas. La Suisse, qui hébergeait la scène du crime, la France, d’où venaient la tueuse et sa victime, et enfin le Royaume-Uni, où la suspecte souhaitait se rendre.
La seule photo récente de Virginia avait été transmise aux autorités par la mère de celle-ci. Les enquêteurs lui avaient juré d’épargner un interrogatoire « physiquement éprouvant » à sa fille si elle coopérait pleinement. Par « physiquement éprouvant », il fallait comprendre « une forme de torture légale », votée initialement dans le cadre de la lutte contre les attentats terroristes dans les années 2030, puis étendue à tous les dossiers d’enquêtes criminelles un an plus tard.
Ce fut donc cette photo qui défila à travers les médias dans toute l’Europe pour lancer l’avis de recherche. On y voyait Virginia de trois quarts, tenant dans sa main droite le brevet qu’elle avait déposé au bout d’un an de thèse seulement. Sa première invention révolutionnaire était née : un médicament qui, par rapport à ceux existant sur le marché, soulage jusqu’à cinq fois plus efficacement les douleurs pulmonaires liées à la mucoviscidose, tout en réduisant de soixante-quinze pour cent les effets secondaires. Parfois la photo était recadrée pour ne montrer que le visage. Il semblait que cela faisait encore plus sensation auprès des téléspectateurs. Ils avaient bien essayé de la ternir sur l’image, de rendre ses traits moins harmonieux, plus stricts, mais il fallait tout de même que le visage reste reconnaissable.
Ses yeux vert clair regardaient dans le vide et donnaient en même temps l’impression de vous défigurer. Au niveau de la nuque, sa peau blanche tranchait avec sa combinaison grise aux traits pourpres. Sa cape raccourcie et assortie d’un tulle doré transparent, tenue classique de fête dans le monde depuis la révolution vestimentaire, laissait entrevoir des formes parfaitement équilibrées.
Avec cet air absent, ses lèvres rouges et fines dessinaient un doux rictus, mystérieux et limite envoûtant. Cette photographie respirait tellement l’élégance impertinente et désinvolte, qu’elle généra immédiatement un mouvement public de sympathie envers Virginia. Sur les réseaux sociaux, le mouvement pro-Virginia s’était levé à toute vitesse, appelant à ne pas la laisser mourir sans preuve.
En effet, elle ressemblait plus à une splendide chercheuse dans la lune qu’à une meurtrière. Sur le cliché, elle était coiffée d’une simple tresse portée sur le côté, faisant ressortir le blond vénitien très particulier de sa chevelure. En deux jours, le buzz fut tel que des milliers de jeunes filles adoptèrent ce tressage.
Les enquêteurs furent dès lors submergés. Cet effet de mode engendra en à peine vingt-quatre heures des centaines de témoignages erronés. Des personnes de bonne foi pour la plupart, mais qui confondaient la fugitive avec l’un de ses nombreux sosies et ne démordaient pas de leur version. D’autant plus qu’une somme importante pour celui ou celle permettant de la retrouver et de l’arrêter était en jeu. L’enquête avançait avec un énorme boulet au pied. Les hommes et les femmes ayant une corpulence similaire à celle de la fugitive étaient systématiquement inspectés au niveau de l’iris pour réaliser une analyse biométrique. Ils supposaient que la suspecte était déguisée pour circuler plus discrètement. Certaines jeunes filles étaient contrôlées jusqu’à trois fois par jour !

Toute communication visant à aider la suspecte dans sa fuite via les médias ou les réseaux sociaux était sanctionnée d’une garde à vue musclée ainsi que d’une très lourde amende. Et pourtant, plus rien ne semblait pouvoir arrêter la frénésie pro-Virginia. Depuis plusieurs années, les médias dits alternatifs étaient devenus les canaux d’informations classiques d’une majorité des Européens. En réponse aux médias officiels qui prenaient ostensiblement les gens pour des imbéciles en ne soutenant qu’un seul point de vue (celui des juges à la main lourde), des réseaux sociaux appelés médias pirates avaient émergé. Les multinationales ne parvenaient pas à faire fermer ces communications, car celles-ci étaient cryptées et relayées par des millions de personnes. C’était comme couper la tête de l’Hydre de Lerne : la fermeture d’un site engendrait la création de plusieurs autres à l’identique.
Alors régulièrement, d’immenses campagnes de décrédibilisation des lanceurs d’alertes étaient mises en place pour réduire leur impact. Des émissions mensongères dépeignant des portraits grossiers et faux. Cela fonctionnait chez les personnes maîtrisant peu le fonctionnement des médias alternatifs. Mais il devenait très compliqué de reconnaître le vrai du faux, la rumeur du fait avéré. Malgré cela, certaines personnes avaient réussi à passer entre les mailles de ce filet et à se transformer en source fiable . Pour atteindre ce résultat, il leur avait fallu se cacher et mettre en place des systèmes de vérification de toutes les informations reçues, pour ne restituer que des faits exacts, et surtout, au minimum deux points de vue différents. Le fait que ces personnes ne prenaient jamais position, contrairement aux journalistes officiels, augmentait la confiance de l’auditoire. Ainsi, ils offraient ce que le service public ne permettait plus : de quoi affuter son esprit critique en restituant les faits à l’état brut. Chiffres et vidéos certifiés à l’appui. Et c’était le spectateur qui redevenait maître de son opinion à partir de là.
Il n’y avait qu’une dizaine de ces individus en Europe. Cela exigeait un sacrifice complet : plus aucune vie sociale n’était possible, sous peine de mettre en danger ses proches. Dire la vérité simplement était très mal vu puisque cela impliquait de mettre en exergue les incohérences des systèmes de gouvernance. Tous ces individus dits pirates étaient en état d’arrestation, et activement recherchés. Le plus célèbre en Europe était Vivien. Après la mort de son petit frère par injection létale alors que son innocence avait été prouvée, il avait créé un réseau immense de relai d’informations parallèles. Ses journalistes officiels étaient dévoués et protégés, mais encore trop souvent arrêtés. Il était accusé de vouloir faire un coup d’État, alors que son seul combat était le rétablissement d’une justice qui respecte le droit à la vie, une justice plus sensée.

D’un pas décidé, Patrick rassembla ses affaires et suivit son supérieur. Enfin une bonne nouvelle. Il était certain que l’étau se resserrait autour de la belle. Lui n’entrait pas dans ses jeux de séduction. Il avait la conviction qu’elle était la meurtrière. Une vraie psychopathe, c’est ce à quoi il avait fait face lors de son premier interrogatoire. Comment pouvait-elle être aussi indifférente, froide, après la mort de quelqu’un avec qui elle venait de passer la nuit ? D’ailleurs les journalistes l’avaient surnommé la Veuve Noire, en référence à la fameuse espèce d’araignée tuant ses partenaires après la nuit de noces.
Elle n’aurait rien entendu ? Impossible ! Aucune trace de drogue n’avait été détectée dans sa prise de sang, seulement des résidus d’alcool, mais pour lui, c’est forcément elle qui avait commis le crime. Aucune autre hypothèse ne tenait la route. D’autant plus qu’elle avait un très bon mobile.
Et dire qu’ils avaient dû la laisser libre le temps de l’autopsie, faute de preuve ! Si quelqu’un avait le pire alibi du monde, c’était pourtant bien elle. « J’étais dans son lit, certes, mais je dormais quand cela s’est produit », ben voyons ! Une faute magistrale avait été commise, maintenant, il fallait la rattraper au plus vite.
Le voyage en voiture était très silencieux. Ils étaient tous les deux fatigués, et un peu inquiets aussi à l’idée d’une nouvelle fausse piste. On n’entendait que le bruit du moteur qui poussait le véhicule à toute vitesse sur la route entre Genève et la Meuse.
14
Mathilda fixait Thomas d’un air dubitatif. Les questions s’entrechoquaient dans son esprit. Comment pouvait-il avoir des nouvelles de Virginia alors qu’il n’était pas passé voir les filles depuis l’année du décès de Frank ? D’où venait l’information comme quoi elle était sur écoute ? Pourquoi et comment Virginia lui aurait transmis des informations ?
L’ami de Frank était un homme vu comme un peu spécial . Mais malgré son atypisme flagrant, il restait apprécié de tous. Bien qu’étant né la même année que Frank, il avait toujours semblé beaucoup plus âgé. De taille moyenne et un peu trapu, le crâne grisonnant, il adorait collectionner les livres anciens. Une des pièces de sa maison était chauffée, non pas pour son confort personnel quand il ne portait pas sa combinaison, mais pour assurer aux livres une conservation à température idéale.
Thomas ne put s’empêcher de sourire, il se doutait bien que tous les éléments qu’il présentait à la femme de son meilleur ami formaient une étrange histoire. Sans bruit, il sortit un bloc-notes et un crayon de sa poche. Il nota « à brûler » en haut de la première feuille. Mathilda acquiesça silencieusement. Il feignit une conversation banale pour ne pas qu’un silence éveille de soupçons.
Ça fait si longtemps que je ne suis pas venu ici. Je constate que c’est toujours décoré avec goût, et les filles sur les photos sont splendides. Je suis désolée de ne pas être revenu plus souvent depuis l’accident. Clairement, je n’ai pas votre courage pour affronter tous les bons souvenirs et les délicieux moments passés ici. J’ai fui la douleur du deuil durant toutes ces années.
Sa voix se contractait. Frank et Thomas étaient amis depuis le lycée, et il est vrai que Mathilda fut longtemps surprise qu’il ne soit pas venu leur rendre visite après l’enterrement.
Les filles ont toujours apprécié les cadeaux que tu nous envoies tous les ans. Elles savent que tu penses à nous, malgré tout. Et je suppose que si je t’avais appelé, tu serais venu…, répondit-elle d’une voix posée et compréhensive.
Bien évidemment, approuva-t-il. Je tiens quand même à m’excuser, j’aurais pu faire plus pour vous, je devais bien ça à Frank, et j’ai échoué. Quand j’ai vu Virgie aux infos, mon sang n’a fait qu’un tour. Le coup de massue a été d’apprendre que tu ne peux pas retrouver Hélène. C’est là que je me suis dit que je devais vous apporter mon soutien. C’est moi qui ai lancé la pétition pour lever ton assignation, elle compte déjà plus de quinze mille signatures, dont plusieurs femmes et hommes politiques haut placés. J’ai tout mon réseau sur le coup. L’opinion publique, qui approuvait jusqu’ici toutes les lois antiterroristes qui durcissent les répressions, est en train de virer de bord. Le juge en charge du dossier a un vrai cas de conscience sur les épaules.
Mathilda était stupéfaite. Elle avait bien appris qu’une pétition avec un succès notoire circulait, mais l’initiateur de celle-ci demeurait anonyme.
Merci, répondit-elle d’un ton prouvant une sincère reconnaissance. Si cela ne te dérange pas, j’aimerais que l’on parle d’autre chose car toute cette histoire est terriblement éprouvante pour moi.
Bien sûr, je comprends.
Comment va Henri ? Il doit avoir bien grandi depuis la dernière fois.
Henri, le fils unique de Thomas, était un peu plus jeune que les filles Wasser. Lorsqu’ils étaient petits, ils s’entendaient bien tous les trois. L’invité nota sur le carnet « H = V ». Mathilda hocha la tête pour signifier qu’elle avait bien compris le code.
Eh oui ! Il vient de fêter ses vingt ans. C’est fou comme il a changé à toute vitesse.
Ne m’en parle pas, un jour tu as deux princesses innocentes à la maison, et le lendemain ce sont des femmes fatales à qui on ne refuse rien. Où est-il en ce moment ?
Bien sûr, elle ne posait pas cette question au hasard. Son cœur battait de plus en plus vite. L’invité commença à noter sur son carnet « S = »
C’est un peu compliqué. Il était perdu dans ses choix d’orientation quelque temps et donc il a beaucoup voyagé, à la mode des loups. Il est comme son père, il aime bouger et découvrir de nouvelles contrées. Bref toujours est-il que pour l’instant il est revenu à Strasbourg.
Il compléta sa note en même temps qu’il parlait. C’est ainsi que la mère esseulée put lire « S = Londres ». Son cœur battait désormais à toute vitesse. Elle se sentait submergée par différentes pensées, ressentis bouleversants, et même si elle s’efforçait de garder la face, à l’intérieur, un ouragan balayait tout son être.
Thomas poursuivit :
Attends, il faut que je te montre une photo, tu vas voir il est méconnaissable.
Il sortit un écran « en dur » – d’une ancienne génération de téléphone – de sa poche. Tout le monde utilisait les écrans à hologramme depuis des années, sauf lui apparemment. Malgré sa tempête interne, Mathilda ne put s’empêcher de penser qu’il aurait pu écrire dessus pour ne pas avoir de papier à brûler... Mais peu importait, il avait vraiment fait de son mieux pour ne pas se faire repérer, et il ne prenait pas un risque anodin en lui apportant cette information. Si son stratagème était découvert, il allait tout droit en prison pour plusieurs années. Dans un cas comme celui-ci, il ne comparaîtrait même pas devant un juge. C’est une intelligence artificielle qui déclarerait sans état d’âme sa sentence. Son cœur allait battre les records de pulsations à la minute. Quelle image était-elle sur le point de découvrir ?
Regarde l’homme que c’est, maintenant ! s’extasia Thomas.
Elle observa immédiatement l’écran pour s’apercevoir que c’était une photographie... d’Henri. Elle regarda Thomas d’un air perplexe qui répondit instantanément par un clin d’œil complice.
Bon, c’est vrai que sur celle-ci on ne voit pas grand-chose. Peut-être que celle-là est d’un meilleur angle.
Sur l’écran, une photo d’une caméra de surveillance dans une rue. Devant le mutisme de Mathilda, Franck lui donna un léger coup de coude pour la faire réagir.
Ah oui, là je reconnais tout de suite Henri ! C’est vrai qu’il a changé mais en même temps, c’est le même ! Toujours aussi beau garçon. Les cheveux longs et bouclés lui vont à ravir. Et je vois qu’il a trouvé chaussure à son pied, dis-moi ! Cette demoiselle est très jolie, tu lui transmettras mes plus chaleureuses félicitations.
Thomas tendit l’appareil à Mathilda tout en paraphrasant sur la vie de son fils. De cette façon, elle avait le temps de regarder la photo en détail sans avoir à parler.
Même le visage baissé ne pouvait trahir la posture reconnaissable entre mille de Virginia. C’était sa fille, sa Virgie chérie, en brune, qui montait dans une voiture. Elle était vivante, et à Londres ! Avec toute la police européenne sur le dos. Et elle accomplissait cela avec une insolence qui lui était familière.
Thomas écrivit une nouvelle phrase tout en parlant.
Je vois que tu es fatiguée et je t’embête à parler de ma vie sans m’arrêter. Il faut que tu te reposes.
Quand bien même elle venait déjà de se prendre une claque avec toutes ses informations, l’inscription finale sur le petit carnet eut l’effet d’une bombe.
« ILS SAVENT OÙ ELLE EST. PRÉVIENS-LA, VITE. »
Mathilda fournit un effort surhumain pour maintenir une politesse qui ne permettait pas de deviner un comportement suspect dans la conversation.
Je suis très contente d’avoir eu de vos nouvelles à tous les deux, mais effectivement, je suis épuisée. Merci pour ta visite et pour les chocolats.
Avec plaisir, si tu as besoin de quoi que ce soit, appelle-moi.
Il lui tendit une carte de visite en expliquant que ses coordonnées téléphoniques avaient changé depuis son dernier passage. Ils se saluèrent sur le palier de la porte et l’invité repartit comme il était venu, d’une démarche tranquille. Le policier l’inspecta rapidement mais il était évident qu’il n’y avait absolument rien dans son comportement qui insinuait qu’il avait quelque chose à se reprocher. Et dans un sens c’était la vérité, car il avait désormais la conscience en paix d’avoir correctement transmis son message. Donner l’information qu’il était à l’origine de la pétition, alors même qu’il se savait sur écoute, allait automatiquement engendrer le fait que désormais il serait surveillé. Mais c’était volontaire. En donnant cette information sans plus de prudence, il prouvait qu’il ne savait probablement pas qu’il était sur écoute, chez son amie.
La carte de visite de Thomas expliquait comment il avait pu se procurer une information aussi sensible : il était coordinateur technique dans une grande société de gestion de vidéosurveillance. Il avait donc reconnu la fugitive, mais d’après son message, il n’était pas le seul à l’avoir identifiée.
Mathilda brûla le papier avant de s’asseoir à la table de la cuisine, encore choquée. Elle venait d’entamer une course contre la montre pour tenter de sauver ses filles. Elle savait très bien pourquoi Virginia risquait sa vie. Elle réfléchissait donc à la manière la plus efficace de réussir la mission qui venait de s’imposer à elle : prévenir sa fille qu’elle était repérée outre-Manche. Une idée lui traversa subitement l’esprit...
Dépôt légal : Juin 2021
12
Elle a traversé la Manche ! Très forte. En prenant un long ferry, elle risquait de se faire repérer à tout moment, mais non ! Madame rejoint Londres, légère comme une fleur ! Tu y crois à ça ?
Patrick fulminait. Ils la recherchaient, comme des imbéciles, sur tout le territoire français alors que la fugitive était depuis déjà trois jours en Angleterre ! L’aller-retour dans la Meuse n’avait servi à rien, il était rentré encore plus en colère, humilié de n’avoir pu l’arrêter avant qu’elle ne prenne le large. Heureusement, le bon samaritain anglais qui l’avait aidée a été repéré, et leurs confrères britanniques étaient partis les cueillir à son repère. Ils voyaient enfin le bout de cette traque interminable.
Son chef Roger était sorti du bureau depuis quelques minutes déjà. Il ne supportait plus cette Virgimania qui ralentissait tous leurs efforts. Les sosies de la suspecte avaient fleuri en quelques jours seulement.
Par chance, l’œil averti d’un agent de police londonien qui scrutait les historiques de caméras publiques leur avait enfin permis de retrouver sa trace. Il avait repéré une silhouette qui errait de façon louche. Elle baissait la tête la plupart du temps mais une image avait quand même pu permettre d’identifier clairement son visage. La fugitive était désormais brune. Intéressant. Mais elle ne pouvait plus leur échapper. Ils savaient où se trouvait l’atelier de son complice, Max Trevor, grâce à l’identification de sa plaque de voiture, sur les caméras. Les autorités locales étaient déjà en route pour l’arrestation.
Aucun média n’avait été prévenu, afin que les suspects ne se doutent de rien. Le système de navigation de la voiture de Max ainsi que son Smartho les signalaient dans le secteur de Winchester depuis quarante-huit heures. Son appareil était éteint et n’émettait plus rien depuis plusieurs heures, il devait dormir.
Certes, Patrick était vexé et énervé de n’avoir pu l’empêcher de traverser la Manche, c’était un échec pour la police franco-suisse devenue la risée des médias, à se faire balader ainsi. Mais il était tout de même soulagé de venir enfin à bout de cette course-poursuite. Il lui restait, en revanche, ce pincement au cœur chaque fois qu’il pensait à la mère de la fugitive. Comment peut-on être aussi ingrate et égoïste ? Le deal de lui épargner la peine de mort au procès si elle se rendait sous vingt-quatre heures était honnête au vu des circonstances aggravantes qui l’accablaient. Mais non ! Elle impose une double peine à sa mère ! Elle lui interdit d’aller voir sa fille mourante ! C’est tellement indécent.
Il n’avait vu qu’une seule fois Virginia. Mais il s’en souvenait comme si c’était la minute précédente. Son air indifférent était choquant, surtout lors de la découverte du corps.
« Je me suis réveillée, il était froid, les yeux exorbités. J’ai dormi à côté de lui comme un bébé, sans rien entendre de ce qui se passait, c’est un peu glauque. Je devrais réduire l’alcool quand même. Enfin, ceci dit, je ne sais toujours pas comment j’ai pu en avoir dans le sang, je n’avais demandé que des boissons non alcoolisées… Et puis, je ne sais pas pourquoi j’ai été épargnée. »
Elle avait dit cela comme si elle racontait sa dernière séance de cinéma, avec une tranquillité perturbante, et en même temps, elle semblait agitée, regardait partout. Pourtant, sa voix ne tremblait pas.
« Un peu glauque ». Vraiment ? Cette fille était dangereuse, imprévisible. Pour le bien public, il était urgent de l’intercepter. La Veuve Noire ne devait pas faire plus de dégâts. Ce Max Trevor courait d’ailleurs un grave danger. À l’évidence, elle le tuerait quand elle n’aurait plus besoin de lui.
Patrick tournait en rond dans son bureau. Son impatience le rongeait, leur avion en partance pour Londres n’était prévu que dans deux heures. Une fois sur place, ils feraient les premiers interrogatoires, avant de la rapatrier sur Genève. Il se sentait anxieux à l’idée de recroiser ce regard de glace, et même s’il refusait de se l’admettre, cette peur était bien ancrée. Il devait admettre que la gent féminine, d’une façon générale, le mettait mal à l’aise. Il avait depuis longtemps abandonné l’idée d’être en couple un jour. Non pas qu’il se sentait amer vis-à-vis des femmes, simplement, il ne savait pas si cela l’intéressait. Il ne cherchait donc pas à communiquer avec elles et encore moins à comprendre les relations entre les deux sexes.

Le féminisme avait évolué d’une façon étonnante en 2072. Plusieurs camps s’étaient dessinés au fil du temps, au sein de la mouvance féministe. Cela allait des « amazones » aux « conservatrices ». Les premières ont profité de la liberté créée par le Tholme pour voyager seules et se passer totalement des hommes. Quant aux secondes, elles ont tout fait pour conserver des foyers harmonieux en améliorant le confort de la famille. Pour les femmes battues, l’émancipation est devenue plus facile, grâce à la flexibilité de vie offerte par le Tholme : elles pouvaient fuir n’importe où.
Malheureusement, un phénomène dramatique eut lieu dans les années 2050 à l’échelle mondiale : de nombreuses femmes qui dormaient à la belle étoile étaient victimes d’agressions sexuelles en masse. Certains individus, voyant des femmes dehors la nuit, avaient interprété cela comme du « servez-vous ». Ils furent punis très sévèrement avec des peines de prison allant de vingt à trente ans. C’était nécessaire, et en même temps, ça a été le début des procès expéditifs et de l’envoi en prison en nombre. On se servait des crimes sexuels pour promouvoir l’emprisonnement systématique de tous les délits. Une solution apportée pour plus de sécurité fut la mise en place de refuges réservés uniquement aux femmes. Pour les distinguer, un panneau rose était posé sur les portes d’entrée de ses établissements. Les refuges mixtes étaient identifiables, quant à eux, par un panneau vert.
D’une manière générale, les femmes reconnectaient avec leur puissance intérieure pour l’illustrer à l’extérieur. Mais comme tout mouvement soudain de liberté retrouvée, des excès eurent lieu. Certaines devinrent des tyrans. Cependant, l’équilibre se réinstaura assez vite, et à travers les cinq continents, l’égalité homme-femme était passée du stade de l’utopie à la réalité concrète et banalisée. Trois générations avaient suffi à gommer l’absurdité qui durait depuis des millénaires.

C’était enfin l’heure d’y aller. Patrick prit la sortie du commissariat, l’air victorieux. Cette réussite allait lui valoir une montée en grade remarquable. Depuis le temps qu’il attendait cela !
Épilogue
Nous sommes le premier janvier 2073, la température extérieure est de moins quatre degrés Celsius, et une sonneuse fait retentir un hymne écossais à midi pile. Sa cornemuse peut être entendue à deux kilomètres de là, jusqu’au village voisin. En haut d’une colline des Highlands , Virginia s’époumone comme chaque jour avec le noble instrument. Elle a appris à en jouer en moins de deux mois et elle continue tous les jours à se perfectionner. Elle n’a que cela à faire pour occuper ses journées.
Elle s’ennuie ici. Elle avait appris avec tristesse la mort de John dès le lendemain de son arrivée dans le secteur. La distance en fût d’autant plus insoutenable.
Elle veut rentrer chez elle, hélas, rien dans les nouvelles ne lui indique que le vent a tourné. Alors elle attend. Certes, avec sa cornemuse, ce n’est pas la méthode la plus discrète, mais avec sa tenue traditionnelle, on dirait une vraie locale. D’autant plus avec ses cheveux dont le roux ressort beaucoup ces temps-ci. Personne ne vient voir qui joue, c’est une tradition d’entendre l’instrument résonner un peu n’importe où dans le secteur. Et si quelqu’un approche, elle a le temps de le voir venir et alors elle s’en va.
Depuis huit mois, elle dort dehors afin de ne pas causer de tort à ses adorables hôtes, qui sont devenus ses amis. Une tente à rayonnement infrarouge la protège des caméras thermiques des hélicoptères, et des drones qui survolent les environs de temps à autre. Le savon de son Tholme s’épuise plus rapidement mais c’est un moindre mal. Elle est nourrie et peut utiliser toutes les commodités. La maison ne compte pour seule technologie qu’un écran, obligatoire, pour les formalités administratives par exemple. C’est de là qu’elle prend quotidiennement des nouvelles sur internet, en veillant à ne pas toujours faire des recherches autour de son cas. Il ne faudrait pas éveiller bêtement de suspicions des cyberpoliciers.
Son principal plaisir de la journée est de suivre les actualités sur le site de l’association, créé pour la faire innocenter. Elle suit à la lettre l’ordre de ne pas se manifester. Les filles vont bien, Max aussi. Le fait de le savoir la soulage beaucoup. Hélène a retrouvé son autonomie et la pleine santé. Voir leurs photos joyeuses et vivantes réchauffe le cœur de la fugitive. Elle a également remarqué que Vivien relaye régulièrement des articles publiés par Max sur son média, suivi par des millions de personnes, comme un clin d’œil. Rien ne permet de soupçonner qu’ils ont été en contact à un moment donné.
Aujourd’hui, personne ne s’attend vraiment à la trouver ici. La rumeur dit qu’elle se cache à Londres. D’ailleurs, Vivien y est sûrement pour quelque chose dans les photos qui fuitent pour confirmer cette théorie – des jeunes femmes lui ressemblant, prises un peu partout dans la capitale.
Son humeur est assez changeante. Elle râle souvent intérieurement. Cependant, un espoir la tient éveillée au quotidien : c’est la conviction ferme qu’en une seconde, tout peut basculer pour le pire... comme pour le meilleur. Alors chaque jour, elle attend cette seconde, avec toute la foi qu’elle peut y mettre. Viendra-t-elle aujourd’hui, ou bien demain ?
25
Dans la salle d’interrogatoire grisâtre et terne, Patrick observait Max d’un air neutre et dubitatif à la fois. Il se demandait bien comment un homme à la mine aussi sympathique avait pu se laisser berner par une criminelle. Il connaissait les risques de peine encourus pour complicité de meurtre, quand bien même il l’avait rencontrée après les faits.
Max était assis, l’air tranquille et serein. Sa veste grise, au style urbain, s’associait élégamment avec sa combinaison bleu canard. Le policier rompit le silence qui commençait à se faire long :
Monsieur Trevor, débuta-t-il, savez-vous pourquoi vous êtes en état d’arrestation ?
Pas exactement, non, répondit le suspect avec un sourire en coin. Je buvais tranquillement ma bière au pub quand ces Messieurs m’ont arrêté en parlant de complicité de meurtre, c’est absurde !
Nous avons des images des caméras de Londres vous identifiant avec la suspecte la plus recherchée d’Europe, ça ne vous rappelle vraiment rien ?
Ah oui ?
Ne jouez pas au malin avec moi, s’impatienta le policier. Où l’avez-vous conduite ?
Je ne sais même pas de qui vous parlez !
Patrick jeta sur la table les photos des caméras de la ville. Il tentait l’approche intimidante. On y voyait Max avec Virginia, qui entrait à l’intérieur du véhicule.
Cette demoiselle est la Veuve Noire ? Oh mon Dieu ! Et dire qu’elle a dormi sous le même toit que moi, un soir ! Je l’ai échappé belle !
On sentait à son ton qu’il se moquait légèrement de lui-même.
On la reconnaît sur une photo floue, alors n’essayez pas de me faire croire que vous n’avez rien remarqué.
J’ai bien vu qu’elle était très fatiguée alors je lui ai proposé de venir avec moi à mon atelier. Elle a dormi sur mon matelas d’ami. Je n’avais pas spécialement prévu de la séduire ou autre, elle me faisait pitié avec ses énormes cernes sous les yeux. Elle m’a dit qu’elle s’appelait Leila. On a discuté de tout et de rien, qu’elle était en études à Leeds, qu’elle avait un chat... Bref elle m’a bien baratiné en fait.
Où est-elle partie ?
Je n’en ai aucune idée. À mon réveil, elle n’était plus là. Pas un mot de remerciement, rien.
Vous pensez vraiment que je vais croire des conneries pareilles ? Vous l’avez aidée à se rendre en Écosse ! On a retrouvé votre véhicule avec son ADN à l’intérieur, bluffa l’agent.
Bien sûr qu’il y a son ADN, si vous me dites que c’est elle que j’ai ramenée chez moi ! C’est quoi le rapport avec mon voyage ?
On vous a vu avec une femme dans un restaurant et celle-ci perdait les eaux. Si ce n’est pas la suspecte, alors donnez-nous son identité.
Je n’en ai aucune idée, c’est une autostoppeuse que j’ai prise sur la route. Elle semblait épuisée et désespérée.
Oh ! Le bon samaritain qui aide toutes les femmes en détresse. Vous ne faites pas beaucoup d’effort pour éviter la perpétuité, dites donc.
Bon, ça suffit ! Apparemment, rendre service est un crime, alors je vais me taire parce que vous retournez tous mes faits et gestes contre moi, comme ça vous arrange. Je vais attendre d’avoir un avocat à mes côtés, je n’ai plus rien à vous dire.
Ne pas reconnaître une personne déguisée n’était pas un motif suffisant pour le garder en détention. Accepter une autostoppeuse non plus. Et vu qu’il s’était tu, ils ne purent savoir pourquoi il voyageait dans une voiture autre que la sienne. D’ailleurs, le propriétaire de cette voiture était introuvable, et aucun vol n’avait été signalé. L’ordinateur de bord était vierge, comme si le véhicule n’avait jamais été utilisé. Aucun historique de navigation. Étrange, mais rien d’illégal là-dedans.
Rester silencieux représentait une stratégie intelligente pour le peintre. En revanche, Patrick lui fit comprendre ce qui était plus problématique, en passant sur un registre plus familier :
Tu as fait ton petit malin, c’est bien. Mais si tu crois qu’on n’a pas encore retrouvé ta voiture avec le cadavre que vous y avez laissé, toi et ton amie, tu te trompes. L’autopsie est en cours, il ne reste plus qu’à retrouver l’arme. Inutile que je te présente la victime, tu la connais déjà : c’est l’homme qui aurait dû vous conduire à l’hôpital.
Max fit tout ce qui était en son pouvoir pour tenter de garder une mine impassible, mais la crispation de son visage trahissait sa peine et sa surprise. L’homme était une balance, mais même s’il lui avait souhaité du mal par la pensée, il ne voulait pas vraiment que ça se réalise. Il était bien vivant quand ils l’ont laissé, et s’il a fait une mauvaise rencontre sur son chemin, c’était un peu de leur faute. Les pirates l’auraient-ils assassiné ? Il ne se souvenait pas que cela faisait partie de leurs méthodes. Surtout pour un mouvement qui prône la justice et la reconnaissance réelle de la présomption d’innocence.
Je ne savais pas…, admit-il.
Il va falloir être un peu plus convaincant et coopératif si tu ne veux pas finir sur le billard létal comme ta copine ! Pourquoi tu allais en Écosse ?
C’est là que je puise mes plus belles inspirations pour la peinture, alors j’y vais régulièrement, dès que j’ai besoin de me ressourcer.
Qui est cette femme enceinte ?
Elle est muette, la conversation n’a pas été très longue. Elle m’a montré un bijou avec son prénom, Carla, et de ce que j’ai compris, elle est allemande. J’ai posé quelques questions où elle pouvait répondre par oui ou non, mais ce n’était pas simple. Apparemment, son mari est en voyage.
Que s’est-il passé dans la voiture ? Le traçage de celle-ci a été désactivé par le conducteur lui-même.
C’est étrange… Je voulais aller à Édimbourg mais finalement, on devait filer vers l’hôpital de Dumfries, au sud. À un moment, Carla a fait signe qu’il fallait s’arrêter, alors Vincent s’est mis sur le bord de la route. Elle n’avait plus de contractions mais elle n’avait pas l’air d’aller très bien, comme prise d’un intense mal des transports. Quand on était prêt à repartir, j’ai demandé à Vincent s’il était d’accord pour se rendre seul à l’hôpital avec elle, ils n’étaient plus très loin. J’ai la phobie des hôpitaux et je n’avais pas le courage de poursuivre. Il m’a dit que cela ne posait aucun problème puisqu’il connaît bien l’équipe médicale qui y exerce. J’ai donc poursuivi ma route à pied, et eux sont repartis en voiture. Après une longue marche, un automobiliste m’a conduit jusqu’à ma destination, Édimbourg. J’avais prévu de rechercher Vincent sur les réseaux sociaux pour demander comment cela s’était passé. C’est horrible qu’il ne soit plus là. Et Carla ? Est-elle en vie ?
On n’a aucune trace d’elle.
Vous pensez qu’elle pourrait l’avoir tué ?
Tout est possible. Il faudrait la retrouver pour le savoir. À moins qu’elle n’ait elle aussi été tuée.
J’ai l’impression d’avoir échappé à un massacre géant. J’en ai des frissons partout. C’est super glauque comme histoire. Tenez, j’ai gardé les coordonnées de celui qui m’a conduit jusqu’ici, vous pouvez lui demander, je lui ai parlé de ce qu’il s’est passé.
Ils retrouvèrent rapidement la personne désignée par Max. C’était un étudiant qui n’écoutait pas les infos et ne savait pas qu’il avait pris à bord un homme recherché par les autorités. Dans le véhicule, il y avait une caméra prouvant que Max était bien dedans à l’heure du meurtre. Il était donc impossible de le suspecter. Et dans ces conditions, ils n’avaient plus aucun motif pour le garder en détention, quand bien même l’histoire racontée semblait rocambolesque, et qu’il n’expliquait pas son changement de voiture. Son alibi était trop solide.
Patrick devint insistant, le questionnant sur le fait qu’il portait un Smartho autre que le sien, dont le contenu avait été vidé juste avant son arrestation, depuis l’extérieur. Mais il devint si désagréable que Max décida d’arrêter de parler. Tel était son droit. Il savait que les policiers n’avaient plus rien contre lui puisque son alibi était filmé et fiable. Et l’image non trafiquée représentait le Graal de la preuve en béton, dans une Europe qui ne jurait que par la vidéo. À partir du moment où il était filmé ailleurs que sur la scène du crime à l’heure de celui-ci, il avait le droit de changer de voiture et de téléphone, ce n’était pas un délit. Il était intouchable .
2
Le vrombissement ondulatoire des appareils électroniques était le seul bruit repérable dans la pièce. Il y en avait tellement que cette dernière était inondée de lumières d’hologrammes. Nous sommes à une époque où tous les écrans sur la planète s’affichent de façon aérienne. Il n’existe quasiment plus d’écrans tactiles reposant sur des matières solides. Tout passe par les hologrammes en 2D, créant un écran plat où s’affiche l’information, ou en 3D.
La quantité d’appareils surchauffait considérablement l’endroit, pourtant la fenêtre restait fermée.
Dans la pièce voisine, l’homme enfilait sa combinaison aux tons bleutés. Nous sommes en 2072 et tout être humain porte cette même tenue, chacun aux couleurs qu’il souhaite. Composée de deux parties, tout est joint par une fermeture entourant la taille, extrêmement solide et imperméable.
L’homme venait de recharger son savon dorsal. Au niveau de la colonne vertébrale, le liquide avait une double fonction : protéger le dos d’éventuels coups et chutes, et maintenir la peau propre sur toute sa surface. Ceci était possible grâce à une multitude de microvillosités au sein d’un tissu très spécial.
Puis il ajouta son costume bleu, lui aussi, par-dessus sa combinaison. Comme si l’insistance monochrome n’était pas suffisante, une paire de lunettes du même ton encadrait son visage strict. L’homme était grand, des traits secs, des os saillants. Sa peau très pâle faisait encore plus ressortir le bleu qu’il portait sur l’ensemble de son corps.
Ses gestes étaient lents et précis. C’était là sa façon de fonctionner, le hasard était banni de sa vie. Son besoin de suivre un grand nombre d’informations en même temps, en se servant simultanément de plusieurs écrans, était calculé, afin d’apporter des éléments clés chaque fois qu’il y en avait besoin.
À côté d’un des écrans se trouvait un bureau de petite taille. Seul un objet était posé dessus. Il s’agissait d’un badge argenté de la taille d’un pouce, rectangulaire, sur lequel était inscrit « N°11 ». Une autre gravure minuscule, située dans le coin inférieur gauche indiquait « Bio.Inc. ».
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3 mois plus tard...

Le phénomène Virgimania était déjà passé de mode. Après la diffusion de la vidéo au grand public, tout le monde l’adorait encore plus, certains avaient même pleuré dans la rue en la voyant. Mais comme tout buzz , plus grand monde n’y pensait quelques semaines après. C’était ainsi que fonctionnait une société où la quantité d’informations diffusée était immense et noyait chaque individu.
D’autres informations avaient pris le pas : des élections, des compétitions sportives, un attentat terroriste... La vie reprenait son cours.
Hélène était désormais complètement rétablie. En deux mois, ses signes vitaux s’étaient tellement améliorés qu’elle avait pu être remise sur la liste d’attente pour une greffe de rein. Et une fois venue, l’opération s’était déroulée à merveille. Elle jouissait d’une santé et d’une énergie qui la ravissait autant que sa famille. Toute cette énergie récupérée était consacrée à aider Virginia. Car en trois mois, contrairement à son état de santé, l’enquête n’avait pas du tout évolué.
Max était venu s’installer dans la maison des Wasser pour militer activement au sein de l’association créée par la famille. Son objectif était de lutter contre les peines de mort prononcées sans la totale certitude de la culpabilité de l’accusé. Même si idéalement il préférait voir la peine capitale abolie, il ne se faisait pas trop d’illusion sur la faisabilité d’un tel projet.
La mère et la fille parvenaient avec difficulté à obtenir des informations sur l’enquête. Tout ce qu’elles savaient, c’était que le médicament conçu par Virginia était plus prisé qu’elles ne le pensaient. La mort de la jeune fille aurait présenté un intérêt économique plus que certain pour deux gros groupes pharmaceutiques : pas de brevet à payer, puisque en cas de décès, l’invention tombe directement dans le domaine public. Cela n’aurait malheureusement pas été la première fois qu’une mort suspecte se serait produite dans de telles circonstances.
Mais alors, pourquoi tuer Théophile ? Là, le mystère demeurait entier. Ce type n’était pas très futé, mais il ne semblait rien avoir dans son passé qui le liait à des activités louches. La seule hypothèse plausible était que Bio.Inc. aurait proposé à Virginia d’éviter la peine de mort si elle acceptait de leur céder toutes ses inventions passées et à venir. Cela s’était déjà vu. Hélas, les preuves tangibles étaient inexistantes, et l’enquête auprès de Bio.Inc. tout simplement inaccessible. Ils enquêtaient sans relâche, s’étaient même liés d’amitié avec la famille de Théophile, qui elle aussi avait besoin de réponses. Ensemble, ils commençaient à avoir une influence certaine au niveau du comté suisse.
Personne n’avait de nouvelle de Virginia, elle prendrait beaucoup trop de risques à se manifester. Hélène priait intérieurement en permanence, elle espérait qu’elle allait bien. Elle devait toujours être sur le sol anglais, en tout cas c’était l’hypothèse la plus probable. Elle avait vraiment envie de partir à sa recherche, mais c’était trop risqué, elle se ferait inévitablement suivre par les autorités...
Tout ce qu’elle pouvait faire, c’était l’innocenter. Elle savait que les messages envoyés aux médias et sur le site de l’association lui parvenaient. La famille Wasser était désormais célèbre : les concerts du groupe de musique d’Hélène affichaient toujours complet même en multipliant les dates. Quant aux peintures de Max, elles s’arrachaient à prix d’or. Ils vivaient presque heureux, tous les trois, ne manquant qu’une quatrième personne à la maison pour les combler de bonheur.
Roger passait régulièrement leur rendre visite. C’était le seul qui leur apportait des informations intéressantes, et qui leur avait parlé de ce qu’il savait du rôle de N°11. Mais lui aussi avait du mal à poursuivre l’enquête. Depuis que Patrick était passé chef de division, il se voyait rembarré pour accéder à certains dossiers et preuves à conviction pouvant le faire avancer. Il était, en gros, mis au placard.
L’aventure de Virginia avait tout de même remis en cause le durcissement des lois pénitentiaires, jusqu’ici très approuvé par la population. Son discours était un pavé jeté dans la mare. Avec la multiplication des attentats, tout le monde connaissait au moins une personne dans son entourage ayant péri injustement, et le rétablissement de la peine de mort avait été étonnamment bien accueilli vingt ans auparavant. Les gens se rendaient maintenant compte qu’un déséquilibre s’était créé et que des barrières devraient être posées avant qu’il ne soit trop tard. La police était à la limite de provoquer un coup d’État, et des consciences avaient sérieusement été réveillées par l’ampleur de la poursuite d’une meute entière, contre une seule louve solitaire voulant simplement aider sa sœur.
Le médicament créé par la jeune doctoresse était désormais commercialisé. Noélie possédait une copie du procédé de fabrication que Virginia lui avait confié. Bio.Inc. ne pourrait donc pas exploiter ce médicament. Son nom commercial était… Héléna. Hélène se souvient avoir ri lorsque Virginia lui avait dit comment elle souhaitait nommer la molécule. « On dirait un nom de pilule contraceptive ! » avait-elle dit. Mais la chercheuse n’avait pas démordu de son idée. Des dizaines de vies avaient été rapportées comme sauvées d’une mort certaine, par des médecins du monde entier. Il était bien dommage que l’inventrice ne fût sur place pour suivre tout cela.
Hélène rentrait de l’hôpital suite à sa visite de contrôle. Tous les résultats étaient parfaits, comme d’habitude. Elle monta dans sa chambre et prit sa guitare. Les cordes vibraient avec délicatesse sous ses doigts frêles. Nostalgique, elle chanta pour la centième fois la chanson qu’elle avait spécialement composée pour le retour de sa sœur. Celle-ci n’était pas encore interprétée sur scène, elle voulait que Virgie soit la première à l’entendre.
Tu me manques..., soupira-t-elle à la fin de sa prestation solitaire, découragée.
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Virginia stoppa net devant un écran à hologramme public. La journaliste au centre de celui-ci annonçait l’arrestation récente de Max à... Édimbourg. Mais que lui était-il donc passé par la tête ? S’il y a une seule ville où il ne fallait pas qu’il se rende, c’était bien celle-ci ! Les forces policières y étaient forcément accrues !
Elle ne saurait dire si elle ressentait de la colère ou bien de la reconnaissance, une fois de plus. Cette arrestation motivait très probablement les policiers à la rechercher à Édimbourg au lieu de Glasgow. Mais cela impliquait qu’il était en train de sacrifier sa vie entière pour qu’elle puisse être libre quelques heures supplémentaires. La jeune fille savait que son ami n’avait pas été arrêté par accident puisqu’il s’était rendu de son plein gré là-bas, qui plus est dans un pub à proximité de Scotland Yard. Il n’y avait plus qu’à le pêcher !
D’après les propos de la journaliste, Max niait avoir reconnu la fugitive, et ne comprenait pas pourquoi il était toujours gardé à vue. Il assurait que s’il avait entendu, plus tôt, l’avis de recherche diffusé à son encontre, il se serait rendu de lui-même pour dissiper les malentendus. Là, il l’a appris en buvant sa bière, à l’instant exact où les policiers venaient l’arrêter. Ses domiciles étaient en cours d’inspection. Virginia sourit. Elle imaginait parfaitement l’air impertinent de l’artiste déclarant « Vraiment, je suis confus, je ne savais pas ! ». Elle se demandait bien comment il avait pu justifier son trajet jusqu’ici, mais elle se sentait sereine sur le fait qu’il ne la dénoncerait pas, et ce même s’il devait être torturé.
En revanche, une vague de tristesse et de culpabilité l’envahit quelques instants, en apprenant la mort de Vincent. Qui pourrait bien avoir commis un acte aussi froid et cruel ? C’était forcément lié au meurtre de Théophile, elle ne voyait pas d’autre explication. Ou alors, Vivien aurait-il commandité ça ? Comme si on avait lu dans ses pensées, un SMS arriva sur son smartho : « Le meurtre de Vincent est très problématique. On est sur une piste qui ne nous plaît pas du tout. Sois très prudente, quelqu’un de mal intentionné te cherche ici. Bob ». Ce message glaça le sang de Virginia. Évidemment que ce n’étaient pas les pirates. Depuis le début, l’équipe de Vivien avait prouvé qu’ils faisaient tout pour assurer leurs déplacements en toute discrétion. Rien de pire qu’un cadavre pour gâcher leurs plans.
Comme si son stress ne suffisait pas, elle devait maintenant se cacher d’un individu, en plus des policiers. Pourtant la stratégie du peintre semblait fonctionner à merveille : tout le monde avait les yeux rivés sur Édimbourg, où les renforcements policiers étaient effectivement accrus. Toutes les jeunes filles dans la tranche d’âge de Virginia se faisaient inspecter et des prélèvements de salive étaient effectués pour analyse ADN. Par conséquent, elle évoluait temporairement incognito dans Glasgow.
Elle avait vendu la voiture au marché noir, à l’adresse finale indiquée sur le GPS. Elle s’était fait passer pour une voleuse de véhicule et un type dans un squat avait repris la voiture sans poser de questions, même si elle n’avait pas du tout le profil habituel de la délinquante. Cette voiture était récente et d’un modèle haut de gamme pour un utilitaire, il trouverait rapidement un acheteur. Il avait rechargé sa clé monétaire anonyme immédiatement pour finaliser la transaction. La voiture serait repeinte et les plaques changées, le système électronique reprogrammé, ce qui retarderait bien assez le moment de son identification. Encore faudrait-il que la police apprenne qu’elle avait circulé avec ce véhicule.
Elle reprit sa marche dans le parc. L’air frais sur son visage et l’odeur de la végétation lui apportèrent un semblant de calme. Elle approchait de l’hôpital. Une bouffée d’amour la transportait chaque fois qu’elle s’imaginait près de sa petite sœur.
En approchant de la sortie, une main saisit brutalement la sienne. Ses réflexes agirent avant qu’elle n’ait eu le temps de réfléchir. Elle échappa à la prise, pourtant ferme, grâce à une rotation du poignet apprise en jiu-jitsu, et elle se mit à courir.
L’assaillant fut surpris par sa réactivité et resta stupéfait durant quelques secondes avant de se lancer à sa poursuite. C’était un homme grand aux cheveux châtain clair. Il portait une surcombinaison classique comme on en voyait souvent chez les businessmen, un peu en mode tailleur. Tout ce qu’il portait était bleu, de la veste aux lunettes. Il avait un air grave et on sentait qu’il était déterminé à s’en prendre personnellement à la jeune femme. Cette attaque n’était pas dirigée au hasard. Et s’il s’agissait du véritable meurtrier ?
Virginia sprinta dans les rues, comme une flèche, en jetant de brefs coups d’œil en arrière. Il était plus rapide qu’elle et la distance entre eux deux diminuait rapidement. Elle tourna au hasard dans une ruelle mais il la repéra quelques secondes après. Elle s’engouffra alors dans un marché bondé. L’homme n’hésitait pas à pousser violemment quiconque se mettait en travers de son chemin et là encore, elle se faisait dangereusement rattraper. Elle parvint in extremis à entrer dans un café, et repéra immédiatement la sortie d’arrière-boutique. Elle s’y précipita et bloqua la porte, de l’extérieur, avec la barre métallique vissée à celle-ci, permettant la fermeture de l’établissement. L’assaillant allait mettre plusieurs dizaines de secondes avant de pouvoir en forcer son ouverture.
Elle avait donc quelques instants de répit mais elle était dans une impasse d’où elle ne pouvait s’extraire, la seule porte y menant étant celle qu’elle venait de passer. Une idée lui traversa l’esprit lorsqu’elle vit qu’une échelle était adossée à un mur. Elle la lança volontairement au sol en s’assurant que cela fasse beaucoup de bruit. Puis elle s’engouffra dans une fenêtre entrouverte située au rez-de-chaussée, à l’intérieur de la cour. Elle la referma silencieusement au moment même où l’homme força la porte qui céda.
Elle était dans une pièce sombre, d’où elle pouvait observer sans être vue, grâce au rideau intérieur. Elle tenait dans sa main un lourd chandelier qu’elle venait de trouver, prêt à être utilisé comme arme, au besoin. Elle peinait à maintenir une respiration silencieuse. Heureusement, son plan se déroula comme prévu : l’inconnu remit l’échelle contre le mur et grimpa, passant de l’autre côté.
Paniquée, elle attendit quelques minutes avant de sortir de sa cachette. L’appartement dans lequel elle se trouvait était désert mais son occupant pouvait revenir à tout moment. Il devait s’agir du propriétaire du café puisque la cour était commune et la décoration similaire.
Lorsque le niveau de stress fut légèrement redescendu, la fugitive ne put s’empêcher de penser qu’elle avait déjà vu ce visage quelque part. Qui était ce type ? Allait-il avertir les autorités de sa présence en ville ? Plus que jamais, il fallait qu’elle agisse vite. Elle fouilla dans une armoire afin de changer de tenue. L’ancienne allait devoir être jetée. Puis elle sortit par la porte d’entrée, en vérifiant que personne ne l’attendait dehors. L’inconnu était à sa recherche, tôt ou tard, il reviendrait sur ses pas pour la traquer.
9
Le mur de la chambre était d’un bleu ciel glauque, typique des hôpitaux. La peinture du plafond s’écaillait par endroits. Hélène le fixait, l’œil terne. Sa mère et sa sœur lui manquaient. Chaque heure qui passait l’affaiblissait un peu plus.
Ne supportant plus la télévision, elle l’avait éteinte depuis longtemps. À chaque fois, c’était les mêmes horreurs. Sur toutes les antennes, des photos de sa sœur, affublée du titre de Meurtrière ou de Veuve Noire . La jeune femme avait l’impression que son cœur se brisait en mille morceaux dès que sa sœur apparaissait à l’écran. Et cette douleur était encore plus intolérable que la douleur physique qui la perçait en continu au niveau du nombril.
Elle tourna péniblement la tête vers la fenêtre. Allongée dans son lit, elle n’avait même plus la force suffisante pour s’asseoir. Du deuxième étage de l’impressionnant bâtiment, elle voyait la cime d’un chêne royal. Mais elle fixait le ciel, de son regard vert clair, la plupart du temps.
« Un contraste de caractères, des tignasses opposées, mais aucun doute, vos pupilles trahissent votre lien de sang ! », aimait répéter leur mère.
Hélène était en effet très différente de Virginia sur bien des points. Déjà, la benjamine avait toujours été un peu gauche. Virginia, elle, réussissait tout du premier coup : les études, le sport, les langues étrangères... Elle était excellente partout, sauf dans ses amours.
Hélène était grande et sa peau était naturellement plus tannée que celle de sa sœur. Virginia était plutôt de taille moyenne. Quant à leurs chevelures, Virginia arborait un carré lisse blond vénitien, dont les nuances variaient selon les saisons, avec des tons plus clairs en été. Hélène, elle, était brune, ses cheveux épais ondulant avec élégance. Elle les gardait très longs afin de pouvoir s’amuser avec, testant différentes coiffures selon son humeur.
Toutes deux dégageaient une beauté stupéfiante. Mais en somme, sans leurs yeux identiques, personne n’aurait misé sur un quelconque lien de parenté entre elles. Seules deux années les séparaient en âge. Dès la naissance de sa petite sœur, Virginia, qui était déjà une petite boule de feu hyperactive, se jura de la protéger toute sa vie. La grossesse de leur mère n’avait pas été un voyage tranquille et le bébé avait déjà les reins fragiles à la naissance.
Quoiqu’il en fût, dans leurs caractères totalement opposés, les deux sœurs ne s’étaient quasiment jamais disputées. Chacune admirait l’autre sans la jalouser et elles se soutenaient inconditionnellement, faisant le bonheur de leurs parents. Virginia était la scientifique et la rationnelle de la maison. Hélène l’émotionnelle, l’intuitive, l’artiste. L’aînée avait toujours eu un caractère désinvolte, solitaire, compétiteur. Elle ne craignait personne et se savait intelligente, ce qui lui conférait parfois un ton arrogant dans sa communication avec les autres. Ce n’était pas forcément par méchanceté, mais plutôt par souci d’efficacité, et tant pis si cela heurtait un peu au passage.
Hélène était au contraire plutôt tempérée, avec une façon de s’exprimer douce et poétique. Elle faisait très attention à ses mots pour ne pas blesser inutilement autrui. Elle connaissait le pouvoir créateur et destructeur des mots, et elle le maîtrisait.
Elle avait pris la douloureuse décision de quitter son amoureux de longue date à partir de ses premières dialyses. Une mélancolie l’envahissait depuis, mais elle restait ferme malgré les supplications de l’éconduit. Elle voulait qu’il refasse sa vie dans des conditions plus simples et heureuses pour lui, craignant de ne plus pouvoir lui donner assez d’amour.
Avant son hospitalisation, Hélène poursuivait des études en histoire de l’art à l’université d’Édimbourg. Elle et Virginia avaient des talents de comédiennes imbattables. Leur mère leur disait régulièrement qu’elles se complétaient parfaitement pour « la faire tourner en bourrique ! ». Elles savaient ce qu’elles voulaient et elles utilisaient des stratagèmes inimaginables pour y parvenir.
Un exemple frappant illustrait bien ce fait. Lorsqu’elles étaient préados, elles recueillirent un chat abandonné. Leur mère, très maniaque, refusait catégoriquement d’avoir des animaux. « Pas ici ! Vous en adopterez un, quand vous aurez votre propre logement ! ». Elles rédigèrent alors un discours sur le bien-être animal, qu’elles déclamèrent durant une dizaine de minutes avec une solennité présidentielle lors d’un repas de famille, pour annoncer l’arrivée de Gaston le chat. Un matou gris et roux, retrouvé dans la rue. Tous les oncles et tantes en eurent les larmes aux yeux tellement leur discours était poignant d’amour et convaincant. Il aurait fallu être un monstre pour leur interdire de s’occuper de Gaston après cela. Toute la famille avait félicité cette heureuse nouvelle. Encore une victoire pour le duo des petites Wasser.
Elles n’avaient que huit et dix ans, lorsque la famille connut un tragique tournant. Leur père adoré mourut brutalement dans un accident de la route. Le bus dans lequel il se trouvait avait chuté dans un précipice après avoir percuté un camion. Quarante-deux personnes avaient péri ce jour-là, il n’y eut aucun survivant. Cet évènement renforça le rôle protecteur que Virginia s’imposait. Elle se sentait responsable de la famille. Leur mère n’avait jamais pu refaire sa vie même après toutes ces années. Elle était toujours très amoureuse du père de ses enfants et n’avait pas eu l’envie de s’ouvrir à un nouveau chapitre sentimental.
À partir de ce drame, la famille, exclusivement féminine se serra les coudes plus que jamais. Solidaires dans leur douleur, elles firent preuve, ensemble, d’un courage exemplaire. Les filles excellèrent dans l’exploitation de leurs talents, et leur mère, qui se consacrait désormais à sa carrière, fit considérablement grossir le chiffre d’affaires de la petite société dans laquelle elle était employée.
Les deux sœurs connurent dans l’ensemble une enfance heureuse et débordante d’amour. Jamais Hélène ne se sentit moins à la hauteur que Virginia, et ce, malgré la société qui les comparait sur l’échelle de la réussite scolaire, afin d’évaluer leur intelligence. Sur celle-ci, Hélène passait pour une élève médiocre, et Virginia pour une surdouée. Alors qu’en réalité, elles étaient toutes les deux brillantes. Les centres d’intérêt d’Hélène n’étaient simplement pas sur cette échelle puisque c’est l’art qui la passionnait. Leur mère savait qu’elles étaient toutes les deux très ingénieuses et créatives, à aucun moment elle ne se sentit inquiète quant à leur future réussite dans la vie.

Hélène soupira de nostalgie. Se plonger dans ces souvenirs lui faisait du bien tout en remuant le couteau dans la plaie. Elle leva son poignet droit, où était placé son téléphone, et regarda pour la mille et unième fois le SMS reçu quatre jours auparavant. « J’ARRIVE MA LÉNA ». Il n’y a qu’une seule personne qui l’appelait ainsi : sa Virgie.
Ne tarde pas trop , priait-elle intérieurement. À nouveau, les larmes lui montèrent. C’était la première fois qu’elle rencontrait la solitude de cette façon, sans que ce soit volontaire. Et la maladie semblait être un détail à côté du coup de poignard intérieur que causait l’absence de celles qu’elle aimait le plus au monde.
Au bout de quelques minutes, ou bien quelques heures (la notion du temps devenait abstraite pour elle), ses paupières se fermèrent. Elle plongea dans un sommeil profond qui avait le mérite de lui faire oublier temporairement sa souffrance. C’est au moment où l’horloge afficha seize heures que la porte de sa chambre s’ouvrit très lentement.
Direction éditoriale : Guillaume Lemoust de Lafosse Ophélie Pourias
© Inceptio Éditions, 2021
ISBN : 978-2-490630-63-9
Inceptio Éditions
13 rue de l’Espérance
La Pouëze
49370 ERDRE EN ANJOU
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Roger avait enfin retrouvé ce qui le perturbait : la trace de chaussure ne pouvant être celle de Virginia et ne correspondant pas non plus à celle de Théophile. Découverte à hauteur du bureau dans la chambre d’hôtel, l’équipe chargée de l’enquête avait hâtivement conclu que c’était celle d’un des techniciens travaillant sur la scène de crime.
Ils n’avaient pas vraiment cherché plus loin car directement après cela, toutes leurs ressources avaient été allouées à la traque de la fugitive. Sa culpabilité était évidente puisqu’elle s’était échappée. Au final, ce n’était peut-être plus si évident que cela.
L’inspecteur avait récupéré les enregistrements des caméras de l’hôtel datant des jours et nuits précédant le meurtre. Dans l’après-midi, un homme avait pénétré la chambre de la victime, mais n’était jamais ressorti par la porte. Pour entrer, il n’avait nullement forcé la poignée magnétique de la chambre d’hôtel. Il semblait donc être en possession d’un dispositif très spécial lui permettant de démagnétiser le verrou, sans que l’alarme – spécialement prévue pour détecter ce genre de délit – s’enclenche. De plus, l’historique informatique des entrées de cette chambre n’avait aucune trace de cette ouverture. Pour avoir en sa possession un tel appareil, il fallait être soit policier, soit faire partie du grand banditisme. Ces outils coûtaient extrêmement cher et n’étaient bien évidemment pas disponibles à la vente au grand public.
Les mesures, prises de l’homme sur l’image, et la taille de la trace de chaussure dans la chambre, coïncidaient. Qu’était-il donc venu faire ? Si c’était un cambrioleur, il aurait visité d’autres chambres. Or on voyait parfaitement sur les images qu’il avait marché de façon déterminée de l’accueil vers cette chambre, pas une autre.
Il savait visiblement ce qu’il faisait. Son chapeau était toujours dans l’angle idéal, dissimulant son visage aux caméras. Quel était son rôle dans l’histoire ? Qui était-il ? Pourquoi passer par la porte puis ressortir par la fenêtre ? S’il était le meurtrier, pourquoi n’avoir tué que Théophile ? Il allait devoir creuser plus profondément le passé de la victime pour espérer obtenir des réponses.
Et en zoomant sur le badge de la veste, il comprit… C’était donc ça ! Il avait enfin les réponses à ses questions, et fut, une fois de plus, terriblement déçu et frustré. Il se dirigea vers son buffet pour se servir un verre de whisky. Encore un intouchable . Il savait désormais que la fille était victime d’un complot contre elle, et il ne pourrait pas l’aider. Sauf s’il était prêt lui aussi à tout perdre : son travail, et potentiellement sa vie.
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Elle regardait la route d’un œil vide, vivant un cauchemar dont elle ne pouvait se réveiller. L’horreur absolue. Privée de soutenir sa fille de son vivant, elle ne pouvait plus que la saluer sur son lit de mort. Mathilda avait envie de prendre le pistolet d’un des flics et de se tirer une balle en pleine tempe, juste pour vérifier que rien n’était réel. Après le choc, la douleur brûlante s’insinuait dans ses veines, ses muscles, son cœur. Tout en elle hurlait d’un chagrin insoutenable, pourtant elle restait silencieuse.
Comment une chose aussi atroce avait-elle pu arriver ? D’abord Virgie qui se réveille à côté d’un cadavre, et qui mourra pour ça. Puis Hélène qui quitte ce monde, seule. Tout cela au sein d’une famille orpheline d’un père. Elle n’était pas du genre à se lamenter, mais là, elle hurlait intérieurement contre un Dieu qui avait une notion bien singulière de la justice. Tous les quatre avaient toujours été serviables envers autrui. Même Virgie, derrière son visage de marbre, était toujours dévouée pour aider quelqu’un qui le demandait.
Ils arrivèrent directement sur le tarmac de l’aéroport le plus proche du domicile des Wasser, soit à Fribourg en Allemagne. Les journalistes étaient déjà sur le qui-vive, à attendre la voiture d’escorte. Elle allait être assaillie de questions, qu’elle souhaite y répondre ou non. Elle avait refusé toute interview depuis son dernier discours à l’attention de sa fille aînée. Elle n’était pas autorisée à divulguer le fait qu’Hélène était à Glasgow, mais il semblait que la nouvelle s’était déjà répandue, aussi bien pour la ville, que pour la mort de la petite Wasser, d’ailleurs.
Elle sortit de la voiture et les flashs des appareils crépitèrent immédiatement. Un journaliste initia la déferlante de questions :
Madame Wasser, quel est votre ressenti après toute cette série d’évènements dramatiques ?
À votre avis ? N’avez-vous donc aucune décence envers les personnes en deuil ?
Madame Wasser, poursuivit une consœur du journaliste, comme si de rien n’était, avez-vous un mot à adresser à Virginia ?
Mathilda réfléchit quelques secondes, avant de regarder la caméra directement dans l’objectif.
Ma chérie, je suis très fière de toi. Ne crois pas que cela soit de ta faute. Tout est de celle du meurtrier, et c’est lui qui est à blâmer dans l’histoire. Reste libre le plus longtemps possible. Tu le dois pour ta sœur. Même si cela implique que l’on ne se reverra peut-être plus jamais, trouve un endroit où tu seras en sécurité. Refais ta vie et sois heureuse. À TOUTE LA POPULATION QUI M’ÉCOUTE EN CET INSTANT : j’appelle à la solidarité. Si une once d’instinct maternel circule en vous, protégez ma fille, préservez sa vie, je sais qu’elle est innocente, il faudra simplement un peu de temps pour le prouver. Cachez-la si elle vous demande de l’aide. Je le répète, elle n’a rien fait ! Je ne veux pas apprendre la mort de ma dernière fille, tout aussi innocente que l’était Hélène, partie seule, loin de tous ceux qu’elle aime. Si vous avez du courage, montrez par vos actions votre désaccord. Prenez soin de mon bébé, je vous en conjure !
Les journalistes étaient hypnotisés. Ils appuyaient, d’un air hébété, sur les boutons de leurs appareils photo, sans vraiment vérifier leur cadrage. Elle allait poursuivre ce discours qui l’enflammait mais les policiers l’embarquèrent de force dans l’hélicoptère.
Vous allez finir en prison à force d’inciter à la complicité d’une meurtrière, sermonna l’agent rigide d’esprit.
Que vous voulez que cela me fasse ? lança brutalement Mathilda.
L’appareil décolla quelques minutes après. Il s’agissait d’un hélicoptère électrique gris foncé, utilisé spécialement par les forces de l’ordre lorsqu’ils passent d’un pays à l’autre. Avec les nouvelles innovations pour stocker l’énergie, les batteries se faisaient de plus en plus légères, ce qui rendait l’appareil bien plus léger et maniable que ses ancêtres fonctionnant au carburant.
Mathilda ne réalisait toujours pas ce qu’il se passait. Jusqu’ici, elle avait toujours eu foi en l’humanité. Elle ne comprenait pas comment des êtres humains avaient pu se mettre d’accord pour décider de priver une mère de soutenir sa fille, alors qu’elles n’avaient absolument rien fait de mal.
Avait-elle eu tort d’aider Virginia ? Allait-elle le regretter jusqu’à la fin de ses jours ? Peut-être qu’en la laissant se faire arrêter, elle aurait pu obtenir le flacon, faire injecter le sérum à Hélène, tout en montant un dossier pour éviter la peine de mort à Virgie. Elle n’aurait plus été libre de toute sa vie, mais elle aurait peut-être mieux supporté cela, plutôt que la mort de sa petite sœur.
Plus de mari, plus d’enfant. Ses trésors adorés s’éteignaient autour d’elle dans des conditions toutes plus injustes les unes que les autres. Dans l’accident où Frank avait perdu la vie, le chauffeur du poids lourd ayant percuté le bus avait survécu. Il était toujours en prison, mais vivant. À croire que causer la mort maintenait en vie, et que ne pas tuer était mortel.

L’hélicoptère atterrissait déjà. Elle n’avait pas vu le temps passer, perdue loin dans ses pensées. Son cœur se serrait en imaginant l’insoutenable scène qui l’attendait.
7
L’homme « bleu monochrome » était concentré sur son écran, regardant des photos visiblement prises par des caméras de surveillances. Il y avait des clichés pris dans la rue, dans des centres commerciaux, dans des transports en commun et sur des routes.
Son avant-bras vibra légèrement. Il appuya sur le bouton qui fit apparaître un écran à hologramme au niveau de son visage. L’image était noire. Une voix résonna :
N°11, on l’a retrouvée. Vous partez immédiatement pour l’Angleterre. Votre chauffeur vous attend en bas. Rappelez-vous, il nous la faut vivante, et c’est vous qui devez impérativement la retrouver en premier. On vous envoie les photos avec sa nouvelle apparence.
Bien reçu N°5.
Un demi-sourire venait de trahir l’impassibilité de son visage. Il se leva, et conformément à la nouvelle norme, il partit sans aucun autre bagage que sa veste bleue aux poches intérieures bien remplies.
L’Auteure
Gaïdig est auteure et ingénieure. Elle vit avec un lapin magique et aime le chocolat. Elle croit aux vertus du rire et du minimalisme.
Le manque d’amour global sur cette planète est quelque chose qui la touche particulièrement.
Ne sachant comment résoudre cela, elle écrit sur des sujets qui l’appellent. Pas d’écrits moralisateurs, seulement des histoires qui font penser à autre chose.
26
Il y a comme une incohérence...
Roger fouillait frénétiquement tous les dossiers affichés sur son écran. Il savait exactement quelle information rechercher, mais ne savait plus précisément où il l’avait vue.
Patrick l’interrogea :
Toi aussi, tu cherches des éléments pour le faire plier ? Trouver une corrélation avec la petite maligne, qui ait eu lieu après son passage à l’atelier ?
Pas tout à fait, répondit-il visiblement ailleurs. Tu ne trouves pas ça bizarre qu’elle ne l’ait pas tué dès le premier soir ?
Elle n’a peut-être pas eu le temps ! Et peut-être qu’elle ne le souhaitait pas. Max lui a juste servi à arriver à ses fins. Mais c’est vrai qu’elle aurait pu le faire taire pour de bon.
Je ne parle pas de Max mais de la première victime. Pourquoi attendre le second soir pour passer à l’acte ? La colère, c’est souvent impulsif. Je la vois très bien se venger du plagiat, c’est un bon mobile, mais au point de le tuer alors qu’elle avait déjà retrouvé tout son crédit ? Ça me semble un peu tiré par les cheveux. C’est trop bancal.
Peut-être qu’il l’a agressée sexuellement et qu’elle s’est défendue ?
Dans ce cas, elle nous l’aurait dit ne serait-ce que pour éviter la peine de mort.
Elle aurait été arrêtée sur le champ et elle le savait. Pourquoi fais-tu maintenant une fixette sur sa motivation ?
J’ai la très désagréable impression qu’en étant absorbés par ce jeu du chat et de la souris, on passe à côté de l’essentiel. Nous avons totalement mis de côté l’hypothèse que sa déclaration soit vraie. Notre travail est d’étudier chaque piste.
Tu vas sérieusement te mettre à la croire ? lança Patrick avec une pointe d’irritation dans la voix.
Je n’en sais rien, admit Roger. Je pense que nous n’avons pas fait l’intégralité de notre travail en nous intéressant à elle exclusivement dans le rôle de la tueuse. Imagine, si elle est condamnée à mort et que quelque temps après on se rend compte que ce n’était pas elle. En plus du scandale médiatique, cela voudrait dire qu’une mère a perdu ses deux filles alors qu’un tel drame aurait pu être en partie évité. Au vu de l’engouement public de plus en plus fort pour sa cause, ça pourrait virer à la guerre civile dans pas mal de quartiers.
Mais tu délires, là ! C’est évident que ça ne peut être qu’elle !
Il faut beaucoup de force pour étrangler quelqu’un à mains nues. Et en plus, les légistes nous ont bien dit que l’assassin était positionné au-dessus de sa tête. Cela demande une force décuplée, dans cette configuration, pour mettre à mort la personne. Ils ont bien noté qu’il fallait une énergie puissante et rapide, cela me semble compliqué à réaliser venant d’une fille frêle et en état d’ébriété. Et si on avait voulu nous faire croire que c’était elle, Patrick ?
Il continuait donc à parcourir les éléments en leur possession.

Les écrans à hologramme, qu’ils soient grands, ou moyens comme sur les téléphones intelligents Smartho, étaient devenus la norme. Très pratiques et légers, ils avaient une puissante capacité grâce à l’utilisation de machines quantiques désormais bien maîtrisées dans leur conception industrielle. L’hologramme était plat et il pouvait, au choix, être vu des deux faces, ou bien seulement d’une dans un souci de discrétion. Il suffisait de l’indiquer dans le menu. La version 3D existait aussi, mais elle était moins utilisée car cette option ne permettait pas de regarder ses contenus en toute intimité.
Plus personne sur la planète ne pouvait dire qu’il n’avait pas accès à la technologie. Il existait plus d’appareils à hologramme à travers le monde que d’êtres humains. Cette poussée technologique s’était opérée en quelques années seulement. La population qui était désormais extrêmement mobile avec le Tholme avait besoin d’appareils légers. Un Smartho classiquement positionné sur l’avant-bras pesait environ vingt grammes, caméra comprise. Tous ces appareils se rechargeaient en quelques heures avec des rayons lumineux (solaires ou non) ou bien en étant branchés sur secteur (de moins en moins utilisé). Et chaque individu possédait un cloud , disponible partout, à partir de n’importe quel appareil, pour consulter ses fichiers, photos, messages… Celui de Virginia était bien sûr très surveillé, ainsi que son compte en banque. Aucune connexion ou transaction n’avait été remarquée depuis le jour de sa fuite. Elle devait utiliser de l’argent intraçable, l’équivalent de l’argent liquide d’antan. Cette somme était généralement contenue sur une petite clé électronique qui faisait office de porte-monnaie. Idéal pour rendre certains achats invisibles. En général ce mode de paiement n’était admis que pour de faibles montants, pour les mêmes raisons que les transactions en liquide étaient autrefois suspicieuses au-delà d’une certaine somme.
Patrick avait la gorge nouée et la colère montait. Son supérieur allait-il se disperser dans leur enquête à cause d’un doute non fondé ? Il était hors de question pour lui d’abandonner si près du but. Roger n’en démordait plus, poursuivant son raisonnement :
Ce qui me semble absurde par-dessus tout, c’est qu’une fille surdouée qui invente un brevet médical poussé et révolutionnaire ne soit pas capable de tuer intelligemment et de se trouver un alibi plus pertinent que celui-ci.
C’est justement ce qu’elle voulait que l’on pense ! s’exclama Patrick. Nous ne sommes pas rentrés dans son jeu de manipulation et c’est ce qui l’a poussée à s’échapper... Tu crois sérieusement qu’un autre type aurait pu forcer la porte sécurisée d’une chambre d’hôtel, sans les réveiller ? Et quand bien même il aurait réussi, les râles d’un mourant étranglés ne peuvent que te réveiller tellement c’est insupportable ! Sérieusement, reviens sur terre et aide-moi à la trouver, elle est dangereuse, et s’il y a une autre victime, on passera encore plus pour des incapables...
Roger ne l’écoutait plus que d’une oreille, plongé dans une profonde réflexion. Mais d’un coup, son visage s’éclaira.
Je sais ! Je dois rentrer de toute urgence à Genève. Comment a-t-on pu manquer cela ? C’est tellement gros et sous notre nez !
De quoi tu parles ?
Je pars sur le champ. Toi, tu restes ici pour retrouver la fugitive, il faut qu’elle soit sanctionnée pour son délit de fuite et mise en danger d’autrui. Dès que j’ai confirmé mon info, je t’explique tout. Inutile de te pencher dessus pour le moment, car si c’est une impasse, cela n’aura pénalisé que l’un d’entre nous.
On va donc disperser nos forces au moment où on a le plus besoin de se serrer les coudes ?
C’est un ordre. Fin de la discussion.
Patrick et Roger collaboraient depuis des années. Devenus amis, la hiérarchie n’était plus réellement visible. Recevoir un ordre aussi sec était inattendu et Patrick se sentit légèrement humilié. Mais il ne pouvait rien dire. Avec une rancœur notable au fond de lui, il l’accompagna sans un mot à l’aéroport tandis que Roger lui transmettait les dernières instructions sur la suite des recherches à effectuer.
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11
La pluie perlait furtivement sur les carreaux de la fenêtre. À l’entrée du jardin, le policier en faction ne bougeait presque pas. Mathilda s’efforçait de ne pas poser son regard sur lui, mais plutôt sur les boutons de rose prêts à éclore à l’approche du printemps. Les filles les adorent tellement. Toutes les trois avaient déniché ces pieds de rosier dans un marché aux fleurs. Encore une de ces journées mère-filles couronnées de succès.
Mathilda était fière d’avoir des filles aussi courageuses. Dans le deuil, puis dans la maladie d’Hélène, aucune n’avait jamais émis une seule plainte. Pas un jour sans que Virgie invente un objet ou un concept. Pas un jour sans qu’une oreille reçoive le doux son d’un poème ou d’une chanson composée par Hélène. L’inventrice folle et l’artiste décalée. Elles étaient inséparables. Quasi aucune dispute n’éclatait entre elles, ce qui suscitait une vague de jalousie envers Mathilda, de la part des mères ayant plusieurs enfants qui peinaient à s’entendre. Avec leurs visages d’ange, les garçons tournèrent très vite autour d’elles, au lycée.
« Si votre père était là, il y en a plus d’un qui aurait du souci à se faire ! », plaisantait souvent Mathilda.
Un brusque coup de vent cogna une branche sur le carreau, ce qui la fit sortir de ses songes. Elle était autorisée à recevoir du monde, mais elle refusait de voir quiconque. Même sa mère n’était pas la bienvenue. D’ordinaire si positive et si solide, il fallait bien reconnaître que le poids de la douleur la faisait plier, ces temps-ci, ses filles lui manquant affreusement. Partout sur les murs, des photographies où leurs sourires rayonnaient. Elle voudrait tellement pouvoir être auprès d’Hélène. Elle venait d’apprendre que sa fille avait cessé de s’alimenter. Seule la perfusion lui procurait des nutriments, maintenant. Jamais l’expression avoir sa vie qui ne tient qu’à un fil n’avait été aussi vraie.
Et Virgie, comment avait-elle pu s’embarquer dans une telle situation ? Pourquoi avoir pris pour amant celui qui avait effrontément tenté de lui voler son brevet d’invention ? Ses choix amoureux avaient toujours été assez spéciaux et versatiles, mais il fallait bien reconnaître que là, elle avait fait fort. Et elle en paierait peut-être le prix de sa vie.
Pour la dixième fois de la matinée, les larmes lui montèrent aux yeux. Pour ne rien arranger, le juge avait rebouté sa troisième demande à se rendre en Écosse. Elle avait dans la foulée formulé une quatrième demande, en cours d’étude, car elle y avait encore droit. Pour l’instant, c’était assignation à résidence jusqu’à l’arrestation de la suspecte.
Pour la première fois, elle haïssait le fait de rester chez elle. Mathilda et Frank avaient fait construire cette villa au cours de sa première grossesse. Avec l’allègement des matériaux de construction depuis la démocratisation du Tholme, bâtir une grande maison n’excédait pas six mois de délai, décoration intérieure comprise : les fondations étant plus légères qu’auparavant, les murs plus fins et les vitrages agrandis. Après plus de dix ans à parcourir le monde, ils firent le choix de se poser au cœur de l’Alsace natale de Mathilda. Ils voulaient créer le plus doux des cocons pour accueillir ce premier enfant dans un lieu aux allures de château. La maison avait été dessinée par Frank lui-même, architecte de renom. Pour sa famille, il avait imaginé une bâtisse spacieuse, lumineuse, au design unique. Tout le monde cherchait à faire original en surchargeant sa maison de façades bariolées. La leur était, au contraire, construite avec distinction, sobriété et élégance. Les filles avaient effectivement l’impression d’être des princesses vivant dans un château, tout était classe et parsemé d’une pointe de féérie.
Mathilda était en train de se servir une tasse de thé au moment où la sonnette retentit trois fois d’affilée. Qui pouvait bien insister de cette façon ? Encore des enquêteurs pour fouiller la demeure ? Elle regarda qui était l’impatient, à travers la vitre fumée de l’entrée, et fut surprise de reconnaître Thomas, un ancien ami de Frank. Cela faisait des années qu’elle ne l’avait pas revu. Elle ouvrit et lança d’un ton assez brusque :
Bonjour Thomas, c’est gentil de venir me rendre visite mais je ne veux voir personne… Je suis certaine que tu pourras comprendre, au vu des circonstances.
Bonjour Mathilda, bien sûr, je comprends. Me permets-tu au moins de te déposer ces chocolats ? Ce sera rapide.
À ces mots, il désigna la boîte qu’il tenait entre les mains, retourna la carte postale qui était posée dessus, et Mathilda put ainsi y lire l’inscription suivante :
JE SAIS QU’ILS N’ONT PAS LE DROIT, MAIS TU ES SUR ÉCOUTE. J’AI DES NOUVELLES DE V. IL FAUT QU’ON PARLE.
Le policier observait la scène de loin et Mathilda s’efforça de garder un air le plus neutre possible malgré le choc de cette information inattendue.
Bon, admit-elle, tu as fait de la route pour venir jusqu’ici, entre quelques minutes.
À peine la porte refermée, il demanda à Mathilda si elle avait du feu pour sa cigarette, mais c’était en réalité pour brûler la carte.
Gaston, qui passait par là joua un peu avec les cendres. Thomas et Mathilda, eux, entamèrent une discussion codée, pour communiquer sur cette information cruciale.
27
Le moniteur des signes vitaux n’affichait aucune amélioration. Désormais, Hélène passait plus de temps endormie qu’éveillée. Constamment épuisée, elle répondait avec peine aux questions des soignants.
La seule chose qui illuminait brièvement ses journées, quand Anna n’était pas là, était la visioconférence avec sa mère. Mais même cela, depuis quelques jours, lui coûtait en énergie.
« Je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir tenir, Maman », répétait-elle régulièrement. « J’ai si peur. Vous me manquez tellement. Quel genre de monstre sépare ainsi une famille qui a plus que jamais besoin de se retrouver ? C’est donc toléré parce qu’une institution l’a décidé ? Où est la décence, ici ? Quand bien même Virgie serait coupable, et je sais très bien qu’elle ne l’est pas, qu’est-ce que nous, nous avons fait de mal ? »
Elle voyait bien dans les yeux de sa mère que c’étaient là des propos difficiles à entendre. Mais c’était plus fort qu’elle. La colère s’accumulait dans sa cellule hospitalière. Être dans les bras de sa mère et de sa sœur, c’est tout ce qu’elle demandait dans un moment aussi difficile. Lorsqu’elle avait encore l’énergie d’écrire, elle adressait des petits mots aux policiers qui alternaient la garde devant sa porte. Ces derniers avaient désormais l’ordre strict de ne plus les ouvrir, depuis que l’un d’entre eux s’était effondré de tristesse en lisant la lettre qui lui était adressée.
La jeune malade maniait les mots avec brio, et là, elle s’en servait en tant qu’arme. Il y avait tellement de rancœur en elle à évacuer. Par conséquent, lorsqu’elle écrivait pour remettre en question le sens du service – qui ici constituait à tuer plus rapidement une jeune malade –, même le plus froid des hommes se retrouvait hanté par une culpabilité dévorante. Sa douleur de la séparation était transmise avec une justesse déroutante sur le papier.
Ce qu’Hélène ne savait pas encore, c’est que quelque chose de plus grave se préparait à son encontre. Le conseil des médecins de l’hôpital venait de prendre une sombre décision. Ils allaient lancer dès le lendemain une Phase I sur la patiente.
La Phase I était un nom de code pour désigner une méthode de médication en soins palliatifs. La patiente serait progressivement soumise à des doses croissantes de substances anesthésiantes et vénéneuses, pour finalement entrer dans une phase finale de décès programmé, survenant au maximum sept jours après le début du processus.
Cette méthode de traitement de fin de vie n’était pas officiellement appelée euthanasie, bien qu’il s’agisse exactement du même principe. Elle était assez couramment employée. Avec l’explosion de la population mondiale, l’ONU préconisait cette méthode afin de désengorger les centres de soins qui souffraient d’une saturation permanente.
Il n’y avait pas de discrimination sur l’âge pour lancer une Phase I . La loi européenne imposait un simple vote à la majorité d’un conseil éthique regroupant au minimum cinq médecins. Si la famille du patient désapprouvait cette décision, elle avait quarante-huit heures pour effectuer une demande de recours. Souvent, ces dernières étaient rejetées. Les seules options restantes étaient de lancer, comme initialement prévu, la Phase I , ou de quitter l’hôpital sans aucune prescription de médicaments. Ramener un malade chez soi était très mal vu par la société. Même si la personne n’était pas mourante ou dans un état végétatif, les membres de la famille étaient accusés d’égoïsme, laissant souffrir impunément le malade.
Étant donné qu’aucun membre de la famille n’était sur place, le conseil put prendre la décision sans recevoir d’opposition quelconque. La Phase I débuterait donc dès le lendemain sur la fille Wasser. La chambre individuelle qu’elle occupait avait besoin d’être réquisitionnée pour un patient ayant plus de chances de survie qu’elle.
Étonnant, ce paradoxe du manque de place hospitalier, alors que les constructions n’avaient jamais été aussi simples à réaliser ! Le problème était humain. Le numerus clausus dans les facultés de médecine européennes était toujours appliqué en 2072, et l’augmentation des quotas ne suivait pas l’augmentation de la population. C’est ce fait qui avait en partie entraîné la banalisation de l’euthanasie. Un peu comme si la société de consommation intensifiée des deux derniers siècles se reportait de façon égale sur l’être humain, qui ne devenait alors qu’un autre type de bien matériel.
45
Mathilda entendait de l’agitation autour d’elle, mais n’avait pas envie de faire l’effort d’ouvrir les yeux. À quoi bon ? Elle sentait qu’on la secouait avec insistance, ce qui avait pour effet de lui donner encore moins envie d’ouvrir ses paupières. Qu’on la laisse tranquille ! Elle n’était pas pressée de voir les tristes scènes qui l’attendaient. Ce brancard, sur lequel on l’avait installé, était très confortable d’ailleurs.
Elle devait être dans une chambre puisque le son de la télé venait d’augmenter très fortement tout à coup. Qui était l’imbécile qui montait le son aussi fort ? Un sourd ? Finalement, l’instinct maternel eut raison de son entêtement : au moment où le nom « Virginia Wasser » fut prononcé, elle ouvrit les yeux et leva immédiatement la tête.
La journaliste terminait sa phrase :
« Sans plus attendre, voici l’intégralité du discours de la jeune fille, qui nous a été apporté il y a moins d’une heure, par un anonyme. Nous avons passé la vidéo sous analyse et expertise, pour nous assurer qu’il ne s’agissait pas d’un sosie mais bien de la seule et unique Virginia Wasser. »
Mathilda était assise, hypnotisée, et ne faisait aucunement attention à ce qui l’entourait. Si ça se trouve, elle était nue dans un parc, entourée d’inconnus, et elle s’en fichait complètement. Elle allait voir sa fille. Effectivement, c’est bien sa Virgie qui apparut. Les yeux creusés de fatigue, mais toujours aussi belle. Elle but chacun des mots qui étaient prononcés par la fugitive. Chaque parole était un cadeau du ciel. Elle poussa un cri de joie en entendant qu’Hélène était vivante, et elle resta attentive jusqu’au bout, son visage passant du désespoir morbide au retour à la vraie vie.
Lorsque l’enregistrement se termina, elle fondit en larmes suite à toutes ces émotions reçues en quelques minutes. Elle ne faisait toujours pas attention à l’environnement dans lequel elle se trouvait. Elle entendit un raclement de gorge à sa droite qui lui semblait étrangement familier. Elle tourna la tête et vit... Hélène, les yeux grands ouverts, un léger sourire en coin.
Mathilda se leva et se précipita sur sa fille, envahie de bonheur. Ses deux bébés étaient en vie et elle en tenait enfin un dans ses bras. Hélène avait le visage tout aussi fatigué que celui de sa sœur, mais ô combien soulagé et satisfait de retrouver un membre de la famille.
On s’en va ma chérie, je t’emmène avec moi dès aujourd’hui ! s’exclama-t-elle entre deux crises de larmes.
Max et Anna entrèrent à cet instant dans la chambre. Ils avaient attendu que les retrouvailles familiales se fassent dans l’intimité. La réaction d’Hélène, malgré sa voix encore faible, ne se fit pas attendre :
Hey, mais vous êtes celui qui était recherché avec Virgie !
Il paraît, répondit-il en souriant et en faisant un clin d’œil. Mais comment je pouvais savoir que c’était elle ?
Ils étaient probablement sur écoute. Sa libération rapide avait surpris tout le monde, lui le premier. Il faut dire qu’il avait très bien joué la carte de l’innocent, et son avocat avait fait son travail en ce sens, aussi. Les policiers avaient cherché en vain de quoi le coincer, mais on ne pouvait pas le garder juste parce qu’il avait aidé une inconnue, sans savoir que c’était la suspecte d’un meurtre. Alors, très énervé, Patrick avait été forcé de lever sa garde à vue.
Et là encore, Max avait été très audacieux et c’est ce qui expliquait sa présence à l’hôpital en cet instant précis. L’équipe était à Édimbourg et se préparait à partir pour Glasgow, le jeune homme avait alors tranquillement demandé à venir avec eux.
« Si j’ai aidé sa fille, cette mère en deuil aura peut-être envie de connaître l’histoire que je vous ai racontée de vive voix, non ? C’est une très maigre consolation j’en suis conscient, mais si ça peut l’aider un tout petit peu... »
Patrick s’était dit qu’il était bien gonflé celui-là, mais il ne voulait pas passer pour le français râleur auprès de ses confrères d’outre-Manche. Alors il avait accepté, à contrecœur, de faire taxi.
Max, Mathilda, Hélène et Anna discutèrent comme s’ils se connaissaient depuis des années. Bien sûr, Anna ne dit pas un mot sur son implication dans la fausse Phase I , mais tout le monde se doutait plus ou moins qu’il s’agissait d’elle. Qui d’autre aurait pris de tels risques ? Ce qui l’aiderait à rester au-dessus de tout soupçon, c’était son passé immaculé. Elle espérait bien pouvoir compter dessus après toutes ces années de service.
Mathilda venait en un instant de récupérer une énergie illimitée. Sa cadette était sauvée, elles partaient dès ce soir pour l’hôpital de Genève, l’avion-ambulance était en cours de préparation. Elle devait maintenant tout mettre en œuvre pour sauver Virgie. Elle ne savait pas encore comment, mais il fallait l’innocenter.
Une infirmière entra dans la chambre, paniquée, et demanda à Anna de venir en urgence. À son intonation, les choses avaient l’air graves. Elle sortit donc pour rejoindre sa collègue.
Quand elle revint dans la chambre, son visage était sombre. Elle expliqua les dernières nouvelles reçues :
J’ai deux morts à annoncer. Tout d’abord, la victime ayant perdu beaucoup de sang, un homme encore non identifié, mais qui aurait été vu sur les caméras de l’hôtel, la nuit du meurtre. Et ensuite...
Son visage s’assombrit encore plus.
Celle de John, un patient qui aurait aidé votre fille à quitter l’hôpital, et qui n’a pas pu faire le chemin inverse. Il a fait un arrêt cardiaque, son corps vient à l’instant d’être rapatrié ici. C’était un homme généreux et je ne suis pas surprise qu’il ait agi ainsi, mais son départ me touche particulièrement.
Mathilda regarda l’infirmière avec compassion. Sa tristesse créait en chacun un pincement au cœur. Elle s’était dévouée à sauver sa fille et elle supposait qu’elle avait également quelque chose à voir avec l’étonnante chance de Virgie lors de son passage ici.
1
Les rues de Londres semblaient étrangement sombres dans ce contexte absurde. Un halo de lumière plus intense se dessinait enfin derrière un bâtiment de briques rouges. Elle errait depuis des heures, prenant garde de rester autant que possible à l’abri des regards. Seulement maintenant, elle n’avait plus aucune idée d’où aller. Ses muscles endoloris peinaient à la porter, et chaque pas supplémentaire devenait plus lourd. Cette lumière l’attira, puis l’éblouit lorsqu’elle s’en approcha. Elle puisait dans ses dernières ressources en avançant vers l’impasse.
La lumière venait d’une voiture grise, assez ancienne et impeccablement entretenue, qui éclairait un mur de briques rouges. Face à ce mur se tenait un homme en train de peindre un personnage de plain-pied. Il associait comme si c’était une évidence les couleurs bleues et noires, en y ajoutant une pointe de vermeil. Un spectacle étonnant et hypnotisant. Ses gestes étaient naturels, et chaque coup de pinceau ajoutait à l’élégance de l’œuvre en cours de création.
Après avoir passé des heures dans l’obscurité, cette scène réchauffa le cœur de Virginia. Enfin des couleurs, un peu de beauté. Le jeune homme avait entendu ses pas approcher, la nuit était si silencieuse dans ce quartier que n’importe quelle âme passante pouvait être entendue de loin. Bien que ses agissements fussent illégaux, il poursuivait tranquillement son œuvre.
Enfin, tu sors de l’ombre ! lança-t-il sans même se retourner.
Perplexe, Virginia ne sut quoi répondre. Elle hésitait encore entre s’approcher et fuir, ne sachant que trop bien le danger potentiel. Vu de dos, il avait une carrure moyenne, des cheveux bruns et coiffés sur le côté, avec l’air négligé de la mode du moment. L’allure typique du jeune adulte européen à qui la vie promet tout. Sa combinaison vert canard était assortie d’une longue veste noire allant jusqu’aux genoux, reconvertie en blouse, avec de grandes poches pour y accueillir son matériel.
Ta balade nocturne résonne dans ce silence de plomb depuis plus d’une heure. Visiblement tu es perdue et sans GPS, et ça ce n’est vraiment pas commun. Tes pas sont lourds, se traînent, et malgré tout, tu n’es pas allée te reposer dans un abri. Je ne te connais pas, mais quelque chose me dit que ta situation n’est pas des plus simples.
Finalement, monsieur déduction se retourna. Son visage était encore plus typique, un monsieur tout le monde . Cependant, son regard trahissait quelque chose de pétillant, d’original et de rassurant. Il n’était pas particulièrement souriant, mais son air calme dégageait une tranquillité sincère, qui aurait presque pu être contagieuse si le contexte n’avait pas été aussi grave.
Le personnage de l’artiste était à présent totalement dessiné. C’était un Gavroche portant fièrement un drapeau anglais. Les traits du visage étaient tracés si délicatement que même Victor Hugo aurait pardonné l’impair commis ici vis-à-vis de son histoire. On avait l’impression que l’enfant plongeait son regard dans le vôtre et scrutait ce qu’il y avait de meilleur ou de pire au fond de vous, tout en entretenant un sourire espiègle. Virginia demeura silencieuse. Son épuisement était maximal.
Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? Tu me sembles bien fatiguée.
Je cherche un endroit où me cacher, pour enfin me reposer un peu. Ce n’est pas très malin de ma part de te l’avouer directement, mais je crois que j’ai perdu espoir.
Cette remarque ne manqua pas de retenir toute l’attention du peintre. Il s’approcha pour l’observer, se demandant comment une jeune femme avait pu se retrouver dans une situation si extrême. Finalement, à la lumière il reconnut directement le visage.
Hey, mais tu es la suspecte du meurtre de Genève ! Je t’ai vue sur les écrans d’informations de la ville, tu es recherchée dans toute l’Europe. Wouaw, tu as réussi à venir jusqu’ici en si peu de temps et sans te faire arrêter, c’est impressionnant !
Il ne semblait nullement choqué ou effrayé. Elle était là, devant lui, et il acceptait cela comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.
Bon, monte dans ma voiture. On ne va pas pouvoir rentrer chez moi mais on va se rendre dans un lieu sûr. Si tu dois être en cavale pour un long moment, il te faudra bien reprendre des forces.
Elle ne connaissait pas cet homme, mais une partie d’elle se sentait en confiance. D’ailleurs, elle avait ressenti une certaine sérénité dès le début de cet échange. Bien sûr, elle savait qu’il lui faudrait rester prudente, ne pas relâcher son attention seulement sur une bonne première impression. Elle avait conscience qu’elle prenait un gros risque en faisant cela, car une somme d’argent conséquente était remise à celui qui la retrouverait. Visiblement, ceci n’intéressait nullement cet inconnu, à moins que... Elle s’installa sans un mot dans le véhicule. Au fond, avait-elle d’autres options ? Arriver seule à pied à destination était impossible, il devenait vital qu’elle s’entoure de personnes de confiance. Et elle choisit de tenter ce pari.
3
L’intérieur de la voiture était encore plus propre que l’extérieur. Les sièges avaient été retouchés par des coutures élégantes et le tableau de bord repeint avec des motifs uniques, fins et arrondis. Au moment où son dos se posa sur le dossier, Virginia plongea dans un profond sommeil. Le moteur n’avait même pas démarré. La quantité d’émotions vécues au cours de ces trente-six dernières heures avait finalement eu le dessus sur son état de vigilance accrue par les évènements tragiques.
À son réveil, il faisait jour. Elle était seule dans la voiture. Le paysage était radicalement différent comparé aux rues londoniennes. Un pré vert avec un jeune pommier au centre de celui-ci était bordé par une forêt dense. Le tout formait un ensemble très verdoyant, bucolique. Elle avait relâché son attention en s’endormant, mais a priori l’inconnu ne l’avait pas dénoncée aux forces de l’ordre. Sinon, elle serait déjà derrière les barreaux depuis longtemps. Elle prit quelques secondes pour respirer, calmer son cœur qui battait à toute vitesse, comme par réflexe, après chaque court sommeil. L’urgence de vérifier qu’elle était toujours en sécurité malgré un manque de vigilance temporaire était omniprésente.
Elle réajusta le col de sa combinaison et vérifia son niveau de savon dorsal. Elle allait avoir besoin de recharge prochainement mais n’avait presque plus d’argent sur sa clé anonyme. Et elle ne pouvait absolument pas se permettre d’aller dans un lieu de charité pour obtenir gratuitement des produits de première nécessité. Elle serait probablement reconnue et arrêtée, c’était le lieu typique où l’attention vis-à-vis des personnes suspectes était accrue.
Le carré de terre sur lequel était garée la voiture semblait humide. Classique automne anglais. Elle avait dormi sans sa bulle, par conséquent son visage était plutôt froid. Elle ôta son gant droit pour se rendre compte de cette fraîcheur sur sa peau, puis elle le renfila tout aussi rapidement, avant que ses doigts ne bleuissent.
Ayant pu profiter d’un peu de sommeil, il fallait maintenant qu’elle se recentre sur son impossible situation. Elle tâcha d’ignorer l’énorme sentiment de découragement qui la submergeait dans de tels moments depuis ces derniers jours.
« T’es foutue, rends-toi ! T’as encore une chance d’échapper à la peine de mort. », pensait-elle parfois.
Mais il était hors de question qu’elle se rende alors qu’elle était si proche du but. De toute façon, son sort était scellé, l’arrestation déboucherait inévitablement sur la peine capitale d’ici quelques semaines, elle le savait. Depuis plus de vingt ans, l’Europe s’était harmonisée sur les questions de sécurité. Chaque mois à travers le continent, une dizaine de prisonniers se voyaient administrer une injection létale, quelques semaines seulement après leur procès. Officiellement, la peine de mort avait été rétablie exclusivement pour les terroristes dont les attentats avaient fait plus de cinq victimes. Dans les faits, il n’était pas rare qu’un homicide involontaire ou un individu dont la culpabilité n’était pas prouvée avec certitude atterrissait sur le billard létal. Les dérives étaient nées du fait que la décision ne tenait qu’à une seule personne : le juge. Elles avaient choisi leur vocation suite à la perte d’un proche dans un attentat, ou par sensation de pouvoir sur la vie des gens. Le système judiciaire miné par les psychopathes était reconnu, mais peu de personnes avaient le courage de s’y opposer activement. Ceux qui avaient élevé la voix avaient disparu dans des conditions suspectes. L’omerta demeurait année après année, et même si les scandales commençaient à faire de plus en plus de bruit, cela ne suffirait pas à sauver Virginia.
Dans l’esprit de la fugitive, d’ici trois semaines elle se retrouverait dans l’au-delà. Mais au fond, la mort n’avait que peu d’importance pour elle, si elle parvenait à mener à bien son projet avant. Et puis, il y avait du monde qu’elle ne serait pas mécontente de revoir au ciel. Dommage qu’on ne sache toujours pas ce qu’il en est de l’autre côté de la vie en 2072. C’était bien la peine de légaliser tout ce que la bioéthique déconseillait vivement, sous prétexte d’obtenir la réponse.
Pourquoi tu dois toujours tout gâcher ? se sermonna-t-elle intérieurement.
Si seulement elle s’était contentée de décliner l’invitation, rien de tout cela ne serait arrivé. Elle aurait tranquillement pris l’avion et elle serait à l’hôpital depuis longtemps, avec le remède en poche. Désormais, elle était hantée par l’idée qu’il était peut-être trop tard.
Tiens bon, doux petit cœur, j’arrive, pria-t-elle intérieurement.
Elle ne pouvait compter que sur elle-même pour mener à bien cette mission. Elle avait été trahie une fois, et cela avait considérablement aggravé le problème. Son ventre était noué de ne pas savoir comment faire. Mais la détermination demeurait tant qu’il y avait un espoir, même s’il tenait par un fil se réduisant à chaque seconde qui s’écoulait.
Le petit-déjeuner est servi ! résonna soudain une voix enthousiaste.
Virginia sursauta et s’extirpa immédiatement de ses lourdes pensées. C’était le peintre. Tout souriant, il tenait un plateau avec deux tasses de thé fumantes accompagnées de quelques biscuits. Elle n’avait pas vraiment faim, mais il lui fallait bien reprendre des forces. Elle sortit de la voiture et respira l’air frais. Elle avait les pieds dans l’herbe et ne voyait aucune route aux alentours. Ils étaient dans la campagne profonde.
Seule une cabane en tôle, à une cinquantaine de mètres, apportait un semblant de vie.
C’est mon atelier. Ces champs tout autour appartiennent à mon grand-père et je me rends ici dès que j’ai besoin de m’exiler de la vie urbaine.
Où sommes-nous précisément ?
Dans la campagne de Hursley, petite bourgade campagnarde entre Winchester et Southampton. Tu connais ?
Cette phrase en apparence anodine engendra comme un coup de massue sur le crâne de Virginia. Ils s’étaient tant éloignés ! Panique dans son thorax. Tant de risques supplémentaires pris pour venir jusqu’ici, et autant à ajouter avant de rejoindre le Nord… Son visage trahissait tellement le mécontentement et la peur que le jeune homme tenta une pointe d’humour :
Bon, je sais que ce n’est pas ce qu’il y a de plus hype , mais quand même, ce n’est pas si terrible que cela ! Au printemps, c’est même très joli !
Je suis désolée, c’est nerveux. Merci mille fois d’avoir trouvé une solution pour moi cette nuit. Rien ne t’y obligeait, et pourtant tu as pris ce gros risque.
Le visage bienveillant du peintre s’assombrit légèrement à ces mots.
Pour être tout à fait transparent, en voiture je me demandais si je n’aurais pas mieux fait de te laisser à Londres. J’ai des obligations et si je me retrouve en prison pour plusieurs années, cela aurait des conséquences désastreuses : un peu pour moi, beaucoup pour certains proches.
Tu as raison et je suis désolée pour ça. Je peux partir maintenant et je te promets qu’après mon inévitable arrestation, je ne te balancerai pas.
C’est gentil, mais c’est trop tard. D’ici quelques heures, si ce n’est pas déjà fait, les caméras vont nous identifier et les flics sauront que je t’ai prise en voiture. Et puisque la dénonciation est à l’opposé de mes principes, j’ai réfléchi à la seule option qui s’offre à moi. Dans un premier temps, je vais t’aider à trouver un moyen de transport et ensuite, je verrai comment je gère avec la police. Je pourrais dire que je ne t’ai pas reconnue, puisque d’après les médias tu es toujours en France.
Merci, tu n’imagines pas à quel point c’est précieux.
À ces mots, elle saisit une tasse de thé et lui demanda son prénom, elle ne le connaissait pas. Il lui répondit qu’il s’appelait Max et lui proposa de lui faire visiter son atelier, afin de penser à des sujets plus légers.
Avec son minimalisme flagrant, l’endroit se distinguait des ateliers classiques d’artistes plutôt surchargés. Cet intérieur était tout aussi impeccable que celui de la voiture. Maniaque, le peintre ? Deux fauteuils en velours rouge dans un coin, une tablette entre les deux, du matériel de peinture, et c’était presque tout pour l’ameublement. La cabane était composée de deux pièces et elle supposa que derrière l’autre porte se trouvait une chambre. L’endroit dégageait dans l’ensemble un air agréable, voire confortable.
Tu effectues de longs séjours ici ?
Rarement plus d’une semaine. Je vis la majorité du temps à Londres où je partage un local avec deux amis. Une sorte de colocation où on met nos matériaux en commun. S’il n’y avait pas la peinture et ce besoin de stockage, je pense que je n’aurais pas d’appartement. Dans tous les cas, c’est ici que je puise mes plus belles sources d’inspiration.
Tandis qu’il parlait de ses besoins champêtres pour s’inspirer, Virginia remarqua une très large caisse en bois remplie de toiles. Piquée par la curiosité, elle s’en approcha. Tout comme dans certaines galeries d’art, il fallait les faire défiler à la main pour que chaque tableau se révèle individuellement.
Elle tomba immédiatement sous le charme de la majorité des œuvres. Max peignait principalement des personnages, tous âges confondus. Il n’y en avait la plupart du temps qu’un seul par toile, et plus rarement des duos : couples, mère-fils, frère-sœur, etc.
Systématiquement, l’œuvre avait cette particularité qu’elle avait déjà remarquée sur le mur au moment de leur rencontre : chaque tableau contenait trois couleurs. Jamais plus, jamais moins. En fait, deux prenaient possession de quasiment tout le dessin. Et une dernière s’ajoutait très subtilement. On avait l’impression d’un calcul au centième. Certains traits étaient fins, et d’autres grossis par endroits. Toujours d’une élégance remarquable, les expressions du visage étaient incroyablement réelles sur chaque toile.
Le choc fut de taille lorsque Virginia croisa le regard d’une adolescente peinte en jaune et vert. Des traits noirs apparaissaient uniquement sur le collier et sur une mèche de cheveux. Ses yeux s’humidifièrent sous le coup de l’émotion. Max l’observait silencieusement.
La ressemblance avec ma petite sœur est tellement flagrante...
Tous mes personnages sont issus de mon imagination. C’est peut-être un mix de visages que j’ai croisés mais jamais une personne réelle en particulier, car ça je ne sais pas faire. Je doute d’avoir rencontré ta sœur un jour, de toute façon.
C’était effectivement peu probable. Elle reposa la toile et alla prendre l’air pour se remettre de ses émotions. Il fallait qu’elle réfléchisse à la suite de son parcours. Ce qu’elle ne savait pas encore, c’est que d’ici quelques minutes elle allait devoir réagir très vite.
29
Mathilda redoutait ce jour depuis le début de cette sombre mésaventure. Elle utilisait des stratagèmes rocambolesques dans son esprit pour y penser le moins possible, malheureusement, aujourd’hui la réalité la rattrapait.
Les trois policiers, qui s’étaient présentés chez elle à sept heures pile, n’avaient même pas encore dit un mot qu’elle connaissait déjà l’objet de leur visite. C’est les yeux remplis de rage qu’elle ouvrit la porte d’entrée et lança :
Virgie est bien trop intelligente pour être tombée entre vos griffes. Alors vous ne pouvez venir à plusieurs que pour une seule raison : m’annoncer que vos méthodes d’investigation inhumaines ont privé une mère d’être auprès de son enfant au moment de rendre son dernier souffle.
Sa voix lançait du plomb dans l’air, tellement elle avait pris une tessiture grave. Les trois agents présents avaient des carrures imposantes. Les critères pour intégrer et rester dans la police étaient très stricts, rendant tous les membres des forces de l’ordre aussi bodybuildés que possible, qu’importe leur sexe. Pourtant, cette phrase cinglante ne manqua pas de faire pâlir deux des trois hommes.
L’agent qui ne semblait nullement perturbé rompit le silence de plomb qui venait de se créer. C’était comme s’il avait définitivement rayé l’empathie de son cerveau.
Madame Wasser, je suis sincèrement désolé de vous annoncer que votre fille Hélène est décédée ce matin à quatre heures quarante. Elle était accompagnée d’une infirmière qui est restée auprès d’elle toute la nuit. Elle se tient prête pour vous accueillir et témoigner de ses dernières volontés. Hélène n’a pas souffert au moment de son départ. Si vous voulez bien préparer vos affaires, nous allons vous accompagner à l’aéroport.
Personne ne pouvait imaginer ce qu’il se passait derrière le visage impassible de Mathilda. C’est comme si elle venait d’y apposer un masque de fer. Intérieurement, la déchirure était immense. Mais sous le choc, le cerveau avait en quelque sorte créé un court-circuit qui inhibait la douleur, processus neurobiologique fréquemment identifié chez les personnes victimes de traumatismes brutaux.
Elle s’exprima d’une voix incroyablement claire et lourde :
Aurait-elle subi une Phase I sans que j’en sois avertie au préalable ?
Pour être tout à fait transparent, je vous réponds par l’affirmative, admit l’agent insensible. Toutefois, elle s’est éteinte dès le premier jour du processus, avec une dose très faible de molécules anesthésiantes. La cause de son décès ne peut donc nullement être imputée à la Phase I .
Vous n’avez aucune idée de la tempête que vous venez de déclencher. Non seulement je vais initier tous les scandales possibles sur la façon dont notre famille a été traitée, mais en plus, Virgie va tout simplement entrer dans une fureur sans nom. Vous pensez que je peux vous faire vivre un enfer ? Ce n’est rien à côté de ce qu’elle réalisera. Soyez certain qu’elle vous poursuivra où que vous soyez, et que les schémas légaux n’auront plus aucune espèce d’importance pour elle. Même sur le billard qui lui sera fatal, elle marquera les esprits d’une façon qui vous hantera jusqu’à la fin de vos jours.
Son visage était désormais rubicond. Les deux agents s’étaient, sans même s’en rendre compte, mis en retrait, stupéfaits, effrayés et fascinés à la fois. L’autre avait renforcé sa posture hautaine, comme s’il voulait signifier que deux femmes lambda ne pouvaient rien contre un système pénal rodé depuis des années.
Nous partons dans quinze minutes, dit-il d’un ton neutre, non sans une pointe de cynisme. Si vous voulez revoir votre fille avant son incinération, ne tardez pas à nous rejoindre dans la voiture.
13
Ils couraient depuis plus de dix minutes, maintenant. La sueur perlait sur le visage de Virginia, mais sa combinaison la maintenait toujours à température idéale. Ses poumons brûlaient sous l’effort intense. Heureusement, l’adrénaline rendait cette douleur supportable, voire secondaire. Il lui fallait d’abord survivre. Elle aurait tout le temps de se détendre dans l’au-delà.
Ils arrivèrent finalement à l’entrée d’un bourg reculé, quasi désert, après avoir passé un champ, puis marchèrent normalement pour ne pas éveiller de soupçon. Alors qu’ils se trouvaient dans une ruelle, Max stoppa net et se cacha derrière les marches d’entrée d’un pavillon. Virginia l’imita. Un agent de police scrutait la rue principale, il était visiblement à la recherche de quelqu’un ou quelque chose. Il pénétra dans la ruelle, tout doucement. Impossible de bouger sans être vus. Ils se tapirent contre le mur, comme s’ils souhaitaient s’y enfoncer et devenir invisibles.
À partir du moment où ils seraient localisés avec précision par les autorités, les semer deviendrait inenvisageable. Leur seul avantage était de n’avoir été repérés nulle part, pour l’instant. S’ils l’étaient ici même, des barrages de police fleuriraient partout sur les routes alentour et c’en serait fini pour eux. À l’atelier, Max avait tout nettoyé, rangé la vaisselle et ses affaires, de façon à ne plus pouvoir estimer s’ils étaient partis depuis une heure ou bien avant l’arrivée des gendarmes.
L’agent n’était plus qu’à quelque pas d’eux. Il ne pourrait pas ne pas les voir en arrivant à leur niveau. Ils allaient devoir l’assommer, s’il ne dégainait pas son arme avant. Finalement, au moment où il s’approchait dangereusement de leur cachette, l’agent fit demi-tour. Un peu plus loin dans la ruelle, une voiture démarra beaucoup trop vite. Peut-être comptait-elle à son bord les personnes qu’il recherchait. L’homme retourna aussitôt à sa moto, l’enfourcha, et parti à sa poursuite. Virginia soupira de soulagement et regarda si personne par les fenêtres alentour ne les regardait. Max lui fit signe de continuer à le suivre.
Finalement ils entrèrent dans un petit jardin clôturé qui devançait une maison de taille moyenne. Ses jambes étaient encore tremblantes d’avoir failli se faire prendre. Et de sentir que cela pouvait arriver à tout instant, un stress permanent pinçait l’intérieur de son ventre. Ils entrèrent dans la maison par la porte du garage qui était ouverte. Une dame d’une cinquantaine d’années, à l’allure sportive, était installée dans son salon, peignant une toile. Quand Virginia croisa son regard, elle comprit instantanément qu’il s’agissait de la mère de Max. La ressemblance était frappante. Virginia sut qu’elle était reconnue, et pourtant la femme ne semblait pas surprise par sa présence.
Bonjour maman ! lança Max d’une voix enjouée avant d’aller l’embrasser.
Bonjour mon fils, bonjour Virgie, répondit-elle, ôtant ainsi tout doute quant à son identification.
Inutile que je te fasse les présentations, ce serait insulter l’œil perspicace dont tu m’as fait cadeau.
Leur complicité espiègle donna le sourire à Virginia.
Je doute d’avoir le temps de vous proposer un café, je suppose que tu vas me demander de vous cacher sans attendre. Et puisque ça ne m’arrange pas de te voir en prison, je vais vous aider. Allons-y.
Virginia n’en revenait pas de la vitesse à laquelle tout cela se passait. Jenny (tel était le prénom de la mère de Max) faisait ses déductions à la vitesse de l’éclair, et elle n’essaya même pas de dissuader son fils de l’aider. Elle avait décidé de les soutenir.
La voisine d’en face est partie en vacances et j’ai les clés de sa maison pour aller arroser les fleurs, vous pouvez vous installer quelques heures dans son sous-sol et vous servir de ses écrans pour faire des recherches. Je suis quasi certaine qu’ils vont avoir un mandat de perquisition pour fouiller ma maison, c’est une question de minutes. Mais ils ne pourront pas l’avoir pour tout le village. Il va juste falloir que je fasse diversion pour ne pas qu’on vous voie entrer.
Maman, t’es un génie.
Tu ne me donnes pas vraiment le choix, Maxou, il est hors de question que tu finisses en prison, ou tu vas entendre parler de moi.
Elle n’avait pas dit cela sur un ton de reproche, mais comme une façon de le mettre face à ses responsabilités. Lui rappeler ce qui était en jeu : sa liberté. Virginia se sentait presque mal à l’aise. La mère serra son fils dans ses bras quelques secondes puis leur ordonna de ne pas sortir de la maison de la voisine tant qu’elle n’y allait pas. Elle irait arroser les fleurs pour indiquer que la voie est libre. Il faudrait alors passer par-derrière au cas où elle serait suivie après la perquisition, en faisant le moins de bruit possible. Et ne surtout pas aller à sa rencontre, car elle supposait qu’ils allaient lui poser un micro mouchard sur sa combinaison sans qu’elle s’en aperçoive. La mère et le fils avaient exactement cette même capacité d’anticipation et la fugitive se dit qu’elle était très chanceuse, dans son malheur, d’avoir croisé la route du peintre.
La mère de Max leur expliqua qu’ils reconnaîtraient le signal pour quitter la maison familiale au bon moment et aller dans l’autre sans être repérés. Puis elle sortit et prit sa voiture.

Trois minutes plus tard, un bruit d’impact se fit entendre. Ils regardèrent par la fenêtre et virent que la voiture était plantée dans un lampadaire. Les voisins se précipitaient pour découvrir ce qu’il se passait. Le capot était légèrement endommagé, la conductrice indemne, mais le bruit avait ameuté tout le quartier. Max et Virginia traversèrent donc la chaussée et entrèrent dans la maison ; personne ne les remarqua puisque tous les regards étaient tournés vers Jenny dans sa voiture endommagée. Le sous-sol possédait un soupirail qui leur permettait d’observer la rue. Ils s’installèrent, après avoir pris plusieurs boîtes projectrices d’écran dans la maison. La pièce était glaciale, ils le sentaient sur leur visage, mais ils ne mirent pas tout de suite leur bulle. Ils allaient passer la nuit ici, avec des guets à tour de rôle.
Du soupirail, ils virent les policiers entrer dans le domicile de la mère de Max une heure après l’incident. Ils n’en sortirent que deux heures plus tard, et il était clair qu’ils guettaient tout le quartier au vu des rondes régulières. Pourvu qu’ils ne forcent pas toutes les maisons sans mandat.
Bon il faut qu’on trouve une voiture, annonça Max, parce que celle que j’avais prévue a été annulée. Et honnêtement là je n’ai plus d’idée. En attendant qu’un de nous deux ait un éclair de génie, on va faire ton maquillage. Tu vas être méconnaissable et aucune caméra à reconnaissance faciale ne pourra t’identifier. Tu mettras ta mousse juste avant de partir, pour ne pas avoir froid le temps que l’on reste cachés ici. La température de ce sous-sol est trop basse.
Max la fit s’asseoir sur une chaise. Avant de fuir dans la forêt, il avait mis tout le matériel de camouflage dans son sac. Il sortit le matériel nécessaire à la transformation de la jeune femme et commença par poser de la silicone sur ses joues afin de les garnir. Il passa ensuite deux heures à la maquiller. Puis il termina par sa chevelure, dont les racines étaient maintenant brunies.
Tout content, Max apporta le miroir à Virginia. Son visage, d’habitude impassible, fut traversé d’une incroyable stupéfaction. Elle ouvrit très grand les yeux pour être certaine de voir correctement ce reflet qui lui était totalement étranger.
Il lui avait fait un chignon à effet décoiffé, de façon à faire ressortir juste comme il faut les racines brunes. Son visage était méconnaissable. La silicone imitait la graisse au niveau des joues et du bas des mâchoires. Cela lui conférait un faciès carré. Le dessin au crayon avait diminué la taille de ses yeux qui semblaient tristement ternes malgré les lentilles claires. Les sourcils, éclaircis et volontairement mal dessinés, lui donnaient un air négligé et pas très sympathique.
C’était une autre femme. Sa nouvelle crainte était presque de savoir si Hélène allait la reconnaître !
Au moment où elle allait faire une blague sur sa nouvelle tête, un bruit de porte se fit entendre. Puis un autre. Il était trois heures du matin, et ils n’avaient pas vu la mère de Max sortir de chez elle sur la caméra. C’était forcément quelqu’un d’autre. Des bruits de pas. Quelqu’un tentait de marcher silencieusement au-dessus de leurs têtes, mais le grincement du parquet trahissait sa présence. Ils se regardèrent avec effroi. Ils allèrent se cacher sous la tente qu’ils avaient trouvée et aménagée, et éteignirent les lumières. Si l’intrus voulait les voir, il lui faudrait une caméra infrarouge. Marcher de long en large dans toutes les pièces prouvait que l’inconnu ne connaissait pas les lieux. Il ou elle cherchait quelque chose. Virginia tremblait et sentait des palpitations cardiaques l’agiter. Sa respiration devenait difficile. Si c’était un cambrioleur, il allait forcément descendre ici. Sa crainte se confirma, la porte du sous-sol s’ouvrit. Très lentement. Puis pendant trente interminables secondes, il y eut un silence total. Virginia, paniquée, tentait de trouver des angles d’attaques pour la confrontation qui semblait inéluctable. Max, lui, était blême mais sa respiration était contrôlée.
Ce qui se produisit fut inattendu. Un objet rebondit dans les marches et roula par terre. Une grenade de gaz lacrymogène ou de somnifère ? Ils se couvrirent vainement le visage par réflexe mais aucun bruit de gaz qui s’échappe ne se fit entendre. La porte du sous-sol claqua. De quel côté était l’intrus ? Probablement à l’extérieur si l’hypothèse de la grenade se confirmait. Une voix d’homme se fit subitement entendre :
Je suis avec vous, tout est expliqué dans le paquet. À bientôt.
L’inconnu prit alors la fuite et un nouveau silence de plomb s’abattit. Se pourrait-il que le colis soit piégé pour que l’homme se sauve ainsi ?
Max ralluma sa lampe d’épaule et s’approcha du paquet au pied de l’escalier, celui-ci tenait dans une main. Aucune inscription. Il le souleva délicatement pour le soupeser. Très léger. Il risqua de le secouer, un objet ricochait à l’intérieur.
Cela ne me semble pas très dangereux, mais au cas où, reste à distance de moi le temps que je l’ouvre.
Virginia obtempéra. Max ouvrit doucement l’encoche et sortit le contenu du carton : un badge de voiture et une lettre. Rien de plus. Les dernières tensions dans le corps de Virginia se relâchaient, ils semblaient hors de danger pour quelques minutes supplémentaires. Max parcourut la lettre à haute voix :

Chers fugitifs, désolé pour cette première communication qui peut être, je le conçois, inquiétante. Je ne voulais pas vous effrayer, mais les moyens de communiquer avec vous sont restreints, et je ne veux pas que mes agents vous voient et soient inculpés en tant que complices. C’est pourquoi j’ai ordonné à celui qui vous remet ce colis de ne pas vous parler. Jenny m’a expliqué que vous étiez cachés ici, nous n’avons eu que peu de temps pour créer cette stratégie d’extraction. Elle nous a contactés immédiatement après votre visite. Vous devez quitter les lieux au plus vite. Nous avons créé une fausse piste dans la forêt : actuellement deux personnes habituées des entraînements militaires se font passer pour vous, elles ont été dénoncées par des habitants et se font poursuivre de l’autre côté du village. Vous remarquerez que les policiers ne sont plus dans le coin, toutes les forces locales étant mobilisées autour de la forêt. Ils ont assez de matériel de camouflage pour ne pas être retrouvés tout de suite. Le temps de la traque vous laisse quelques heures pour passer par la route qui est programmée sur le GPS de la voiture dont vous avez le badge ici. Celle-ci est connectée à notre réseau web crypté, où nous serons en mesure de vous tenir informés des barrages de police sur la route de Glasgow. Je me cache depuis des années grâce à une équipe de développeurs en qui j’ai toute confiance, ce sont eux qui ont préparé le système informatique et électronique de cette voiture. À ce stade, vous devez vous demander si vous pouvez avoir confiance en la lettre d’un inconnu. Enfin, moi c’est ce que je me demanderais. Tout ce que je peux répondre, c’est que vous n’avez pas vraiment le choix. Il vous faut un moyen de transport jusqu’à Glasgow, et je vous l’apporte littéralement sur un plateau. Je ne le fais pas uniquement par charité, j’ai un réel intérêt à te voir gagner, Virginia. En fait, si tu perds, je serai la prochaine cible la plus recherchée d’Europe. Et une partie de ceux qui me soutiennent seront trop découragés pour continuer un combat qui semble vain si nous mourons tous les deux. Et alors toute chance de voir un système judiciaire équitable émerger serait réduite à néant. Tu es devenue un symbole pour tous les pirates. Le symbole contre l’injustice qui transperce de part en part toute une famille. Une injustice telle, qu’une mère est privée de voir l’une de ses filles à l’hôpital parce que l’autre est suspectée de meurtre. Je me fous que tu l’aies commis ou pas. Si toi et ta sœur mourez, c’est un peu mon petit frère qui meurt une deuxième fois. Voilà pourquoi je veux t’aider et pourquoi j’espère que vous choisirez de me faire confiance. La tâche d’assurer votre sécurité et votre invisibilité est vraiment ardue pour mon équipe. Vous seriez surpris des moyens mis en œuvre pour vous retrouver par le gouvernement, c’est d’ailleurs plutôt étrange pour une simple affaire d’homicide sur un citoyen lambda. J’espère que l’on aura l’occasion d’en reparler de vive voix dans la voiture. Tout dépend de ce que vous allez choisir maintenant.
Amitiés, Vivien.

Le chef du mouvement pirate qui leur écrivait en personne ? Virginia avait un peu de mal à y croire. Et si c’était un piège ? Max était aussi en pleine réflexion. Il retournait le badge dans ses mains, à la recherche d’un indice pour l’aider à prendre sa décision. Clairement, ils n’avaient aucun autre moyen de s’éloigner de cette zone qui allait tôt ou tard attirer les policiers. Virginia alla donc enfiler la mousse qui changerait sa corpulence. C’était une stratégie qui faisait sens. Même si elle allait avoir froid, parce que le tissu de la combinaison ne serait pas en contact direct avec la peau, les forces de l’ordre ne se douteraient probablement pas qu’elle risquerait de perdre de l’énergie en régulation thermique pour se grossir. C’était effectivement risqué de drainer ainsi son organisme, mais elle n’avait pas vraiment le choix.
Les fugitifs rassemblèrent leurs affaires et sortirent prudemment par l’arrière de la maison. Jusque-là, la lettre disait vrai puisqu’il n’y avait aucun agent de police à vue d’œil. Ils trouvèrent effectivement une voiture garée. Max appuya sur le bouton d’ouverture du badge confirmant que c’était bien celle-ci qui les attendait. Une berline classique bleu nuit, de gamme moyenne, à l’intérieur un peu vieillissant. Lorsque le véhicule démarra, une voix masculine sortit de l’ordinateur de bord :
« Bienvenue à bord du modeste vaisseau Trinity . Ce n’est pas le luxe ultime, mais c’est un moyen de transport fiable et confortable. Je m’appelle Vivien, comme vous le savez déjà. Je suis heureux que vous acceptiez mon aide. J’aurais aimé vous rencontrer physiquement, mais vous comprenez que c’est un trop gros risque de rassembler au même endroit les deux personnes les plus recherchées du continent. L’ordinateur a été modifié pour vous permettre de vous déplacer hors de vue des radars. Dans la boîte à gants, mon équipe vous a préparé deux Smartho prépayés et intraçables, avec de l’argent sur une clé anonyme. Dans votre répertoire, il y a un numéro d’urgence pour demander de l’aide à toute heure. C’est mon agent le plus compétent qui vous répondra. Vous avez compris que je fais de votre réussite une affaire personnelle. Depuis le décès de mon frère, je me bats pour que cette justice ne condamne plus jamais quelqu’un sans preuve, et les échecs sont encore trop nombreux. Vous voir réussir serait un puissant symbole, ce pourrait être la naissance d’un mouvement qui respecte la vie humaine. Je vais faire le maximum pour vous aider matériellement, et en retour je n’exige qu’une chose : Virginia Wasser, sauve ta petite sœur et planque-toi jusqu’à ce que tu sois innocentée. J’aurais mille choses à vous dire et j’aimerais beaucoup discuter plus longuement, mais vous avez de la route et les longues conversations ont tendance à être mises sur écoute, surtout lorsqu’elles viennent d’un réseau crypté. L’adresse est programmée sur le GPS, suivez-le à la lettre car il va s’actualiser en temps réel en fonction des barrages de police. Je limite au maximum les conversations téléphoniques, si vous avez des questions, passez par le numéro d’urgence qui me transmettra le message. Bonne chance à tous les deux. »
Encore abasourdis de ce coup de pouce inespéré, ils partirent. Max prit le volant. Le trajet se déroulait avec fluidité et sans encombre. Max et Virginia étaient donc en partie rassurés. Ils avaient passé les points sensibles d’Oxford ainsi que l’horizontale Manchester-Liverpool. Désormais à hauteur de Preston, ils arriveraient à Glasgow dans trois heures, d’après le GPS.
Ils avaient imaginé plusieurs plans pour entrer dans l’hôpital et accéder à la chambre d’Hélène, qui était surveillée jour et nuit par un policier. La diversion fut l’option choisie. Max allait éloigner le policier durant quelques secondes pour permettre à Virginia d’entrer dans la chambre, mais il faudrait qu’elle agisse vite. Elle n’aurait pas plus de deux minutes pour parler à sa sœur et réaliser l’injection vitale. Virginia évitait pour le moment de penser aux adieux déchirants qui l’attendaient.
Un plan de sortie était prévu pour la forme, mais ils ne comptaient pas trop dessus. Il était convenu qu’à partir du moment où Virginia entrerait dans la chambre pour retrouver Hélène, Max s’en irait pour tenter de sauver sa peau. Il deviendrait ainsi fugitif à vie, ce qui était certes peu confortable, mais toujours mieux que de rester condamné à la prison à perpétuité pour complicité de meurtre avec préméditation. Il pensait à s’expatrier avec sa mère dans un pays du Sud.
Si je me fais quand même arrêter et que je dois passer le restant de mes jours en prison, et si toi, tu dois subir l’injection létale, est-ce que tu pourrais au moins me raconter ce qu’il s’est passé ? Et comment tu as pu succomber aux charmes de ce type ? Rien qu’en photo, il semble arrogant et prétentieux au possible. Tu as plutôt l’air d’être le genre de fille qui tacle ces gars-là plutôt que de leur ouvrir tes bras. Désolé si j’ai l’air de juger la situation, mais il manque une connexion qui ne se fait pas dans mon esprit !
Comme tu parles délicatement de mes nuits interdites ! s’amusa Virginia.
Je pense que tu es assez intelligente pour me comprendre sans que j’aie besoin d’employer des termes directs. Nous les artistes, on se met à nu à travers nos œuvres, ce qui nous rend paradoxalement pudiques. Toujours est-il que j’aimerais bien savoir ce qu’il s’est passé.
D’accord, accepta-t-elle. Je vais te raconter la vérité, les enquêteurs n’ayant donné que des bribes d’infos incohérentes aux journalistes. C’est ce qui me fait d’ailleurs passer pour une psychopathe sans émotion, une Veuve Noire .
Elle prit une grande inspiration, ne sachant pas trop par où commencer ce perturbant récit.
J’ai une fâcheuse tendance à cumuler les histoires brèves. Les hommes me lassent très vite. Je n’ai pas de grief spécial contre eux, on n’est plus dans les années 2000… Juste, je m’ennuie. Je ne pense pas qu’il y ait une différence hommes-femmes sur ce sujet, d’une façon générale tous les humains me fatiguent à terme en fait. Sauf ma famille. Au bout de quelques jours, quand mes pulsions humaines sont soulagées, je n’ai plus envie de voir quelqu’un. En une semaine tout au plus, j’ai l’impression « d’avoir fait le tour ». J’ai bien essayé de me forcer à rester un peu, me disant que parfois, avec le temps, j’aurais envie de construire quelque chose de sérieux… Mais en vain. Je m’ennuie, inévitablement. C’est comme ça et j’ai appris à l’accepter.
Virginia marqua une pause. Elle prit une profonde inspiration avant de commencer le récit du tragique évènement :
J’étais à ce séminaire à Genève, organisé par un gros groupe pharmaceutique. Cela faisait une semaine que j’avais appris pour la tentative de vol du brevet de mon traitement rénal par immunothérapie. Théophile avait effectivement publié un article qui relevait du plagiat. Il reprenait mot pour mot le contenu du dossier que notre groupe de travail lui avait prêté, afin de l’aider dans sa bibliographie. Mais au final, ça s’est retourné contre lui. Mon directeur de thèse l’a dénoncé et sa brillante réputation en a pris un sacré coup. Il avait définitivement perdu sa place de favori du CNRS dans le domaine de l’immunologie.
Mais… ça ne t’a pas mise hors de toi ? demanda Max.
Disons que, depuis des semaines, je suis tellement obsédée par les soins d’Hélène que cela relevait du détail pour moi. Il pouvait bien voler tout ce qu’il voulait, j’avais mes fioles prêtes à administrer. J’attendais un dernier résultat d’analyse afin de confirmer qu’il n’y avait aucun risque pour l’homme à recevoir cette molécule.
Tu étais donc trop absorbée par autre chose pour penser à te mettre en colère, compléta-t-il.
Exactement, poursuivit Virginia. Mon directeur a même été jusqu’à me reprocher cette indifférence. Il m’a sermonnée sur le fait que je devrais mieux défendre mes intérêts, car sinon je me ferais dévorer par ces rapaces comme il aimait à dire. Mais très clairement, c’était le dernier de mes soucis.
La voiture continuait de rouler à vitesse constante, à travers la route forestière.
Je m’étais inscrite à ce séminaire programmé sur trois jours pour patienter. Je n’avais même pas prévu de participer au dernier. Mon avion pour Édimbourg était réservé de façon que je parte dès le lendemain des résultats. S’ils étaient négatifs, j’y allais quand même pour lui donner une version diluée du traitement, un peu moins efficace mais tout de même suffisant pour ralentir sa dégradation de santé, et surtout sans risque de réaction allergique. Le premier soir, lors du cocktail dinatoire, on buvait du champagne avec mon amie Noélie. Elle m’écoutait réciter mes différents plans de résultats de thèse et les perspectives à venir pour tous les malades concernés. C’est là que deux jeunes hommes sont venus nous aborder. Il s’agissait de Théophile et d’un ami à lui. Il est directement entré dans un jeu de séduction, à tourner autour de moi sans se dégonfler.
Et une telle impertinence t’a fait craquer, sortit le peintre d’un ton sarcastique.
Oui et non, admit-elle. C’était un séminaire ennuyeux et chacun était là pour satisfaire son égo, redorer son blason. Avec l’humiliation qu’il venait de subir ces jours-ci, Théophile était finalement le seul de l’assemblée à ne pas se prendre trop au sérieux. Noélie est partie danser avec l’autre homme. Nous n’étions plus que tous les deux. Nous avons discuté de tout et de rien. Avec l’alcool qui montait, je vivais finalement un moment plutôt agréable. Je me suis dit que sa présence serait utile pour m’aider à faire avancer les interminables quarante-huit heures qu’il restait avant d’obtenir les résultats de l’analyse. Je l’ai suivi dans sa chambre d’hôtel et nous avons passé cette première nuit ensemble.
C’est... une façon comme une autre de décharger son angoisse.
L’alcool ne faisant plus d’effet au fil du temps, la nuit a été plutôt médiocre. Il était rempli de bonnes intentions ce Théophile, mais une fois de plus, globalement, je m’ennuyais. On a dormi un peu, et la seconde journée de séminaire s’est déroulée de façon tout aussi monotone. Théophile m’avait agréablement surprise. Je supposais qu’il allait se vanter allègrement de m’avoir eue dans son lit, mais pas du tout. Il restait évasif face aux questions intrusives de ses collègues, se contentant de dire qu’il avait passé un très bon moment et que les détails ne regardaient que nous. Très gentleman de sa part, mais pas suffisant pour me donner envie de poursuivre une quelconque relation. Je l’ai globalement évité toute la journée.
Je suis sortie à seize heures trente pour me rendre au labo. J’ai littéralement sauté de joie à mon arrivée : au vu des analyses plus que positives sur ces organes humains, Hélène était sauvée ! Je jubilais et avais hâte de préparer mes affaires pour partir rejoindre ma sœur. Je n’avais même pas prévu de repasser au séminaire, mais Noélie m’a suppliée de passer une petite heure au cocktail, avec elle, afin que je lui présente un chercheur de mon réseau. Elle avait vraiment besoin de ce contact pour avancer sur un projet, et avec moi comme intermédiaire, elle serait mieux écoutée par ce scientifique très demandé pour son expertise. Je me suis dit qu’avec tout ce que je lui rabâchais ces temps-ci et mon humeur grognon, je lui devais bien ça.
T’es en train de me dire qu’on va se faire arrêter, moi emprisonner et toi tuer, pour un type que tu ne voulais même pas revoir ?
Ne remue pas le couteau dans la plaie et laisse-moi terminer, si tu veux bien. Au bout d’une trentaine de minutes, Noélie et mon ami chercheur étant en pleine discussion enjouée, je me suis éclipsée rapidement. Je pressais le pas en direction de la sortie lorsque Théophile m’a rattrapée et m’a demandé où j’allais. Je lui ai menti en lui disant vouloir me reposer, mon avion décollant tôt le lendemain matin. Il était visiblement déçu. « Accorde-moi juste un verre, s’il te plaît. » « Non je n’en ai pas envie. » « Juste un et tu n’entendras plus parler de moi, si tel est ton souhait. Écoute, je sais que je vais passer pour un gros ringard à te dire ça, mais je ne me suis jamais senti aussi bien qu’hier soir. J’ai seulement envie de profiter de tes beaux yeux encore quelques minutes. »
Et donc ça, ça a suffi à te faire plier ?
Le ton de Max se rapprochait dangereusement du dégoût, voire du mépris.
En temps normal, Virginia aurait viré au quart de tour dans une colère noire pour le renvoyer loin dans ses retranchements. Mais au vu des circonstances, elle estima qu’il était plus intelligent de tempérer. Et elle n’avait pas du tout envie de rentrer dans ce débat.
Je sais que ça peut paraître totalement stupide. Tout ce que je voulais, c’était avoir la paix, alors je l’ai suivi pour boire un cocktail – sans alcool, car je voulais avant tout garder les idées claires. Je me suis dit que dix minutes plus tard tout au plus, j’étais partie. Et c’est là qu’il s’est mis à me parler de mes travaux de recherche, qu’il était sincèrement désolé de ses agissements. Un monologue interminable. Il m’a aussi raconté des anecdotes à propos de son petit frère et des liens fraternels très forts qu’ils les unissaient. Cela m’a projeté directement dans mes souvenirs d’enfance avec ma propre sœur. J’étais de nouveau happée dans la discussion et c’était agréable. Finalement, sachant que de toute façon je ne réussirais pas à fermer l’œil de la nuit, je l’ai suivi une fois de plus dans sa chambre. Et j’ai passé une seconde nuit médiocre. Je suis la première à me détester de l’avoir suivi. Hélène serait déjà hors de danger si je n’avais pas merdé.
Ceci dit, tu ne pouvais pas deviner que tu te réveillerais sur la scène d’un crime, reconnut finalement Max.
Son ton s’était calmé. Il avait perçu dans la voix de son amie tout le désespoir et l’accablement qu’elle vivait dans cette tragique situation. Seul l’amour pour sa sœur lui permettait de ne pas exploser. C’était malvenu de la juger et d’en rajouter une couche.
On s’est endormis, reprit la jeune femme. Je ne sais par quel miracle j’ai pu plonger dans un sommeil aussi profond. Enfin... Il y avait des traces d’alcool dans mon sang, donc autant te dire que les trois cocktails que j’avais commandés en comportaient malgré tout. Bref, je me suis réveillée le matin, déçue de moi-même. J’ai été dans la salle de bains me passer de l’eau sur le visage, me préparant mentalement à lui dire « tchao ». J’ai ouvert en grand les rideaux et c’est là que... j’ai vu qu’il était mort. Ses yeux étaient ouverts et son visage crispé. C’était... inattendu. On voyait des marques d’étranglement. Dire que j’étais en train de dormir à côté... Très égoïstement ma première pensée a été « NON ! NON ! NON ! Tout sauf aujourd’hui ! » En appelant la police, je risquais de louper mon vol. Mais de toute façon, si je partais ainsi, je serais suspectée et appréhendée à l’aéroport avant même le décollage, ça ne faisait aucun doute... J’ai donc signalé le drame à la réception, qui a appelé la police. Je pleurais de colère tellement ce contretemps me semblait injuste. Je m’insultais. L’hôtesse d’accueil pensait que j’étais sous le choc, ce qui n’était pas faux, mais pas pour les raisons qu’elle croyait.
Pardon de jouer les Sherlock du dimanche, l’interrompit-il, mais tu ne trouves pas cela étrange que l’on t’ait servi à ton insu des cocktails alcoolisés ? Les autres personnes qui avaient demandé la même chose, ont-elles aussi reçu le même traitement ?
J’ai posé la question à l’un des enquêteurs lors de ma déposition. Il n’a pas voulu me répondre. C’est comme s’ils refusaient de me donner les éléments permettant de me défendre. Je ne suis pas stupide, je savais que j’étais suspectée, et avec le pire alibi du monde. Je suis surprise qu’ils ne m’aient pas directement placée en détention provisoire.
Comment as-tu fait pour échapper à l’arrestation ?
J’ai eu une aventure avec un jeune homme qui s’avère être le standardiste du commissariat, il y a quelques mois de cela. Je le sais un peu attaché, ça m’embêtait de jouer là-dessus, mais pour le coup ça m’a sauvée. Il est venu me voir pour m’avertir que mon témoignage s’était retourné contre moi. Qu’ils avaient finalement pris la décision de m’arrêter et me placer en prison en attendant le procès. Il ne leur fallait plus que la signature d’un juge pour se mettre en route vers chez moi. Il a pris des risques conséquents pour me prévenir. Je lui ai laissé un mot avec un message à envoyer à Hélène, à partir d’un téléphone anonyme. J’ai pris ma bulle et laissé tout appareil électronique sur place, trop de risque de mouchards. Et je suis partie sans attendre. C’est ainsi que je suis officiellement devenue une fugitive.
24
N°11 avait commandé un chauffeur privé à son employeur pour récupérer sa voiture. Après avoir volé celle des fugitifs pour kidnapper Vincent, et abandonné son cadavre dedans, il ne pouvait plus s’en servir. Et laisser la scène ainsi était stratégique. Les policiers rechercheraient les suspects dans le secteur de l’auberge et non pas immédiatement sur Glasgow ou Édimbourg.
Aucun doute sur le fait que ce serait eux qui seraient accusés les premiers. Il avait fait en sorte de n’être repéré à aucun moment dans sa filature. Pour le moment, il était techniquement impossible qu’un lien soit établi entre les meurtres et son employeur. Il savait que les clients du restaurant ne parleraient pas.
Il lui tardait de rentrer chez lui, en France, se reposer. Cette mission était plus longue que les autres et il craignait que la fatigue ne lui fasse commettre des erreurs d’inattention. Même avec un entraînement militaire de pointe, il restait humain. Vivement qu’il retrouve la fille et qu’il en finisse avec tout cela.
Il arriva à Glasgow sans encombre. Par où commencer ? L’hôpital directement ? Il allait surveiller ce secteur mais sans rester trop longtemps à proximité. Le lieu était bien évidemment sous très haute surveillance. Avec les caméras de la ville, il était facile de repérer quelqu’un qui rôdait et revenait souvent sur le même lieu, sans raison particulière.
Bien sûr, il ne serait pas interrogé trop longtemps en cas d’arrestation. Rapidement son employeur le ferait relâcher. Mais il ne pouvait se permettre de perdre du temps. Surtout après avoir signalé qu’il tenait la fille, pour au final se rendre compte qu’il s’était fait devancer comme un débutant.
Il allait vite rattraper cette bourde, puis rentrer chez lui pour retrouver le calme d’entre deux missions. Tuer des gens sans gros risque d’arrestation était certes lucratif, mais aussi un peu fatigant. Et à chaque nouvelle victime, c’est comme si une partie de lui s’envolait. Une sensation subtile mais clairement présente.
Au bout de la rue, il repéra une voiture avec à l’intérieur une silhouette qu’il reconnut immédiatement. La chance tournait en sa faveur…
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En 2072, les flux de l’immigration étaient très différents de ceux des années 2000. Avec la résolution des problèmes de logement, les politiciens avaient été contraints à ne plus laisser mourir de faim des populations entières à travers le monde. Ne pouvant plus investir dans des complexes immobiliers lourds et détourner de grosses sommes d’argent de cette façon, en une décennie, la faim dans le monde appartenait au passé.
Ainsi, même avec l’augmentation des températures, l’Afrique avait cessé de perdre une grande partie de sa jeunesse courant vers l’Europe. En fait, c’était même l’inverse : beaucoup d’Européens partaient s’installer en Afrique. Surtout les nouveaux anonymes. Pour éviter la prison, beaucoup de personnes étaient contraintes de le devenir. Dans un tel cas, ils n’avaient plus accès ni à leur maison, ni à leur identité numérique : réseaux sociaux, comptes en banque, Sécurité sociale… Ils devaient agir en sous-marins. Énormément de squats fleurissaient dans toute l’Europe, il y en avait au moins un par quartier. En effet, aller en prison pour une infraction bénigne devenait mesure classique. Les conditions étant déplorables en détention, beaucoup préféraient rejoindre ces lieux. Parfois, la police y faisait des descentes, mais devant le nombre de personnes à inspecter, elle renonçait souvent à réaliser des analyses ADN sur tout le monde.
L’employé de la morgue rejoignit le premier squat qu’il trouva. Il y rencontra par chance une personne pour le soigner, à un prix raisonnable. Il était ouvert et saignait beaucoup, mais il avait échappé à l’hémorragie. Au final, la balle l’avait blessé assez superficiellement sur le côté de la cuisse droite. Plusieurs points de suture résolurent l’affaire.
Se doutant du peu de temps qu’il avait puisqu’il était lié à une affaire de meurtre, il demanda à être envoyé le plus rapidement possible en Afrique. Il paya le prix fort, celui de l’urgence, mais le soir même il était caché dans une voiture, prenant le ferry sans encombre. De là, il fut conduit jusqu’en Espagne, avant de traverser la Méditerranée. Plus personne en Europe n’eut de ses nouvelles à partir de ce jour. Deux mois plus tard, sa femme s’envola pour le Maroc pour une durée indéterminée.
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Roger appuya sur son avant-bras pour rallumer son écran. Il demanda via la commande vocale à appeler le département des employés de Bio.Inc. Il fut mis en relation avec la personne chargée de répondre aux questions de la police, sachant d’avance qu’il n’obtiendrait que peu, voire pas d’information. Ces employés pouvaient agir comme bon leur semblait : tant qu’ils n’étaient pas pris en flagrant délit, ils ne risquaient pas de subir d’enquête poussée à leur encontre. C’est en cela qu’on les qualifiait d’ intouchables .
Une femme à l’autre bout du fil se présenta.
Bonjour, débuta sobrement l’inspecteur. Je vous appelle pour vous annoncer une regrettable nouvelle. Votre employé N°11 est décédé aujourd’hui des suites d’une blessure par balles dans l’hôpital de Glasgow.
C’est une triste nouvelle pour notre société, il était un homme reconnu et apprécié, répondit la femme d’un ton qui trahissait une très nette indifférence. Avez-vous retrouvé l’auteur des faits ? Est-ce la louve grise ?
La louve grise ?
Je voulais dire la veuve noire, se reprit-elle précipitamment.
La louve grise. C’était donc le nom de code de Virginia, en interne chez eux. Intéressant. Bio.Inc. en avait donc bien après elle.
Il semblerait plutôt que ce soit un employé de la morgue, qui a pris la fuite. Dès que nous le retrouverons, vous serez bien évidemment les premiers avertis.
Est-ce un complice de la fille ? poursuivit la jeune femme, visiblement un peu déçue de la réponse.
Nous n’avons pas plus d’éléments pour le moment. Nous venons seulement de retrouver N°11. Peut-être que l’autopsie nous éclairera un peu mieux. Recherchait-il Mademoiselle Wasser ?
Tout à fait, c’était l’employé que nous avions mis à votre disposition afin de vous aider dans cette enquête.
Roger n’y croyait absolument pas. Lorsqu’une multinationale les aidait réellement dans leurs investigations, ils n’omettaient pas de leur présenter, au préalable, l’employé dédié à celles-ci. La femme se moquait ouvertement de lui. Mais il ne pouvait rien contredire ni poser plus de questions.
Il avait fait analyser la balle sur N°11, les machines permettant de révéler la plupart des détails en quelques minutes avec un très haut niveau de précision. Le révolver quant à lui, avait été laissé dans la morgue, et contenait seulement les empreintes de la victime. Et il eut la confirmation qu’il s’agissait du même pistolet qui avait servi à tuer Vincent.
Il était donc évident que N°11 avait tué cet homme, et qu’il prévoyait de liquider la louve grise, selon leur expression. Et il savait que sa chaussure matcherait avec l’empreinte retrouvée dans la chambre d’hôtel où avait eu lieu le meurtre de Théophile. Mais Roger ne pouvait pas enquêter de ce côté. Les instructions étaient claires : si la piste va vers un intouchable, on ne la suit pas si on veut garder son poste. Il remercia la femme pour le temps accordé et raccrocha.
Il se sentait très mal à l’aise à l’idée de rechercher une fille qui n’avait commis aucun meurtre. Bien sûr, dans le passé, il avait déjà arrêté des personnes condamnées à tort à l’injection létale. C’était immoral, mais après la série d’attentats sanglants qu’avait connue l’Europe durant des années, après que chaque famille eût connu un deuil, il valait mieux voir large dans les méthodes de répression. Cela ne l’avait pas empêché de ressentir le même malaise après chaque erreur, mais cette fois-ci, il prenait une intensité nouvelle. Peut-être parce que la vie d’une famille entière était en jeu, qu’il le mettait face à ses responsabilités.
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Il convient, à ce point de l’histoire, de faire la lumière sur les circonstances dans lesquelles ces évènements se déroulent. Nous sommes en 2072. Yann Trevesquer, inventeur du Tholme, est considéré comme le génie ultime de son époque en termes d’innovation. Il a soixante-dix-neuf ans et vit à Londres dans un gratte-ciel qu’il a transformé en habitation privative. Tout cet espace rien que pour lui. Trente étages entiers.
Le Tholme fête cette année ses quarante ans. En créant le prototype, il savait parfaitement que le succès de son invention serait au rendez-vous. Il avait longuement travaillé en ce sens, et il était évident que cela fonctionnerait du point de vue du business. En revanche, ce qu’il n’avait pas tout à fait anticipé, c’était la transformation humaine et mondiale qui s’ensuivit au cours des décennies. Sans le vouloir, il devint l’homme le plus riche de la planète. Avec de gros dilemmes éthiques quant à son invention, notamment par rapport au tracking lié aux technologies intégrables dans la combinaison.
Devenir très riche était son souhait, se retrouver avec la responsabilité d’influenceur mondial n’était pas vraiment dans son planning. Mais il devait faire avec. C’était un peu raté pour le scénario dans lequel il se retrouvait les doigts de pied en éventail sur une plage, les trois quarts de l’année.
À quoi ressemble le monde avec le Tholme ? À une immense cour de récréation. La Tholme Company produit en masse un objet simple et très sophistiqué à la fois. Cette invention a rendu à l’homme son besoin le plus précieux : sa liberté. En théorie. Conçu à l’origine pour les jeunes avides de voyage, le Tholme était désormais détenu par quatre-vingt-dix-neuf pour cent de la population mondiale. Mais comment un seul objet était-il capable de rendre la liberté à des peuples entiers ?
La réponse apportée par Yann était à la fois simple et révolutionnaire : il s’agissait de permettre à chaque corps humain d’être en état constant de thermoneutralité. Peu importe où vous vous situez, que ce soit en intérieur ou en extérieur, en portant une combinaison Tholme, vous n’avez jamais ni trop chaud, ni trop froid.
La thermoneutralité est l’état physiologique où l’organisme ne produit aucun effort : il n’a aucune énergie à dépenser pour réguler sa chaleur interne. On estime qu’en moyenne une température extérieure de 28°C est nécessaire pour qu’un corps humain adulte nu soit en état de thermoneutralité. Chaque corps humain étant différent, la gamme proposée par la Tholme Company inclut des simulations de températures extérieures allant de vingt et un à trente-cinq degrés Celsius. Lorsque vous devenez propriétaire d’une tenue complète, on vous fait passer des tests afin de s’assurer que votre tenue est parfaitement adaptée pour le confort thermique de votre physiologie. Certains évènements entraînent parfois la nécessité de changer de combinaison car votre rapport de confort au chaud et au froid change, par exemple en cas de maladie, de grossesse ou après la puberté. Si vous prenez ou perdez du poids, l’élasticité du Tholme permet de le garder, sauf si votre température interne a changé avec votre physionomie.
Et c’est là où le génie du Tholme se révèle : peu importe où vous vous situez, vous restez constamment en parfaite thermoneutralité. Vous pouvez passer du Sahara au Groenland sans avoir à vous changer. Vous vous sentirez toujours bien dans votre environnement. Avec un simple ensemble comportant une combinaison, des chaussures et une bulle, vous pouvez vous rouler dans la neige sans frissonner !
Son secret est à la fois simple et complexe : lorsque vous êtes équipé d’une combinaison Tholme, votre peau est recouverte d’une couche de biomatériaux composée de fibres tissées selon un calcul mathématique très précis. La combinaison corporelle en deux pièces englobe tout votre corps à l’exception des pieds, des mains et de la tête. Elle peut être dézippée au niveau des membres et de la taille, par commodité. Vous pouvez choisir de porter le col ou non. Il se crée ainsi entre le « tissu » et votre peau une minuscule couche d’air qui assure votre confort thermique permanent. L’épaisseur de la couche de tissu du Tholme mesure entre 2,3 et 4,2 mm selon les modèles, mais celle-ci varie également sur une seule combinaison selon la partie du corps qui est à recouvrir.
Le Tholme doit son nom à la contraction de ce qui en a inspiré l’inventeur : un mélange des termes anglais de tortue et maison – turtle et home –, qui ont donné le mot Tholme. En effet, à la manière des tortues, les porteurs du Tholme sont à domicile partout où ils se trouvent, en bénéficiant d’un confort optimal, comme à la maison.
Lors de sa sortie, le Tholme connut un succès immédiat auprès des jeunes, âgés de vingt à trente ans. Avec l’avancée technologique exponentielle, il y avait de moins en moins de travail, et les jeunes diplômés étaient en grande majorité assez pauvres. Ils désiraient, malgré tout, voyager et contribuer à créer un monde meilleur – l’idéalisme juvénile perdurant en 2072 –, et ce malgré les désillusions successives. En adoptant cette nouvelle tenue, un miracle se produisait : ces jeunes gens n’étaient plus dépendants d’un toit ! Puisqu’ils n’avaient pas froid, un simple tapis de sport au sol leur suffisait amplement pour très bien dormir, et ce, n’importe où. La matière du Tholme était conçue pour ne pas ressentir les matériaux trop durs, procurant ainsi une sensation moelleuse au contact du sol. Puisqu’ils n’avaient pas trop chaud, ils pouvaient marcher pendant des heures au soleil en se réhydratant normalement de quelques verres d’eau, pareil en temps de canicule !
Progressivement, les gens lâchèrent leurs maisons et leurs appartements pour placer cet argent dans des billets d’avion. Les scientifiques furent la seconde population à rejoindre ce flux. Le tissu, dénommé tholmex , était assez épais pour éviter les piqûres et morsures de la plupart des animaux venimeux. Dans les pays à risque, le taux de mortalité lié à ces dangers chuta considérablement en quelques années seulement.
Avec la combinaison sont fournies des gants, une bulle, et des chaussettes aux mêmes propriétés. La bulle recouvre le visage comme un casque de cosmonaute, en bien plus souple. Elle n’est pas toujours portée, même rarement en journée. Elle sert surtout dans les lieux aux températures extrêmes, et à dormir dehors confortablement. En effet, il est possible de gonfler d’air la partie de la bulle située sous la nuque et à l’arrière du crâne de manière à créer un petit oreiller, le tout étant prévu pour être totalement ergonomique.
Le nomadisme de la tenue se trouve facilité par ses propriétés autonettoyantes. La peau est en permanence hydratée et nettoyée. Pour cela, il suffit de remplir le réservoir d’un savon spécifique, situé le long de la colonne vertébrale. Ce réservoir a une double fonction : contenir une quantité de savon suffisante pour une semaine (voire plus si vous ne pratiquez aucun sport), et protéger la colonne vertébrale en cas de chute grâce au coussinet créé par la contenance en gel. Théoriquement il n’y aurait besoin de se doucher plus qu’une fois par semaine voire moins, mais la majorité des personnes se douchaient tous les deux jours environ, par simple plaisir du contact direct de la peau avec l’eau.
Finalement, le reste de la population suivit. Le mouvement écologiste était ravi : que d’économies en chauffage et en climatisation réalisées ! Les nouveaux bâtiments et moyens de transport manufacturés s’allégeaient. Un Kit Tholme coûtait à son lancement un peu moins cher qu’une voiture bas de gamme neuve. Les prix chutèrent rapidement.
Inévitablement, les flux financiers furent transformés. Le cours de l’immobilier s’effondra pendant plus de vingt ans. Un nombre considérable d’entreprises dans le BTP firent faillite. La notion de sans domicile fixe avait totalement disparu depuis 2035. En effet, il était désormais normal de voir des gens dormir dans les parcs. Les pauvres qui recherchaient auparavant des points de chaleur comme des grilles d’aération pouvaient désormais dormir dans de jolis endroits naturels, sans avoir à se soucier de la température extérieure. Pour être libre, un vélo et une combinaison comblaient la très grande majorité des êtres sur Terre. Et la nourriture était quasi gratuite partout. Avec l’explosion du chômage lié aux bouleversements technologiques, manger dans les lieux de charité n’avait rien de honteux, c’était même plutôt naturel. Manquer d’argent n’était plus vraiment tabou ou quelque chose que l’on cachait.
En quelques années, toutes les catégories de population à travers le monde étaient équipées en combinaisons. L’expansion avait été ultrarapide et des solutions de financement avaient été trouvées absolument partout. Le plus compliqué avait été les premières années, où la production ne suivait pas le rythme de la demande. Rapidement, des usines avaient été construites sur les cinq continents.
Comme tout changement révolutionnaire et abrupt, celui-ci ne se fit pas sans rencontrer de vives oppositions. Lorsque les premiers gouvernements financèrent des combinaisons Tholme à la place des chaudières pour aider les particuliers en difficulté, certains y virent l’imposition d’un uniforme. Cette crainte était légitime, au point même qu’elle interrogea sérieusement le fondateur de la multinationale.
Les artistes et les créateurs de mode s’adaptèrent à cette tendance à la vitesse de la lumière. Les vêtements devenaient désormais de simples accessoires de style. Néanmoins, le marketing des grands groupes était tellement au point, que porter son Tholme sans rien d’autre – le minimum étant au moins une cape – était vu comme une forme d’impudeur, sauf à la plage.
15
Ils avaient à peine atterri à Londres qu’ils étaient déjà en route pour Winchester. Les nouvelles reçues par téléphone de la part les autorités locales étaient mauvaises : l’atelier de Max Trevor était vide. Personne dans les alentours n’avait aperçu le duo. Il se pouvait qu’ils n’aient passé que quelques heures sur place et qu’ils soient partis depuis deux jours déjà. Retrouver leur trace n’allait pas être simple, ils avaient probablement reçu de l’aide de la part de la population sympathisante, pour avancer aussi discrètement. Les policiers leur avaient également raconté qu’ils avaient poursuivi deux individus ayant leur exacte description durant presque trente heures, avant de pouvoir les arrêter. Hélas, ce n’était pas eux mais des reclus d’un squat qui étaient recherchés pour des délits mineurs. Seulement le mal était fait : ils avaient concentré leurs ressources sur des imposteurs. Cette fausse piste leur avait coûté cher.
Patrick et Roger savaient bien pourquoi la fugitive voulait traverser l’Angleterre. Cette folle furieuse croyait que ce traitement sauverait sa petite sœur, alors que les médecins étaient catégoriques : tant que le médicament n’était pas certifié, il était considéré comme du poison. Cette fille était vraiment lugubre.
Des gens complètement timbrés, il en avait vu au cours de sa carrière. Mais jamais il n’avait eu affaire à une psychopathe aussi insensible.
Avant même de recevoir la nouvelle, Patrick s’y était un peu attendu, pour l’atelier déserté. Il savait que cette criminelle déterminée ferait tout pour se rendre le plus vite possible en Écosse. Il était même possible qu’elle se trouvât déjà à Édimbourg. Heureusement qu’ils avaient transféré la petite à Glasgow en laissant croire à travers les médias qu’elle était toujours dans la capitale.

Le chef de service de l’hôpital était formel : au vu de la faiblesse de l’organisme de la jeune Hélène, lui injecter le remède était beaucoup trop risqué. Il aurait fallu lui administrer au début de sa rechute, soit des mois auparavant. Là il était trop tard, et tout ce que l’équipe médicale pouvait faire, c’était soulager la douleur de la patiente en attendant qu’elle puisse dire au revoir à sa mère – si cette dernière arrivait à temps. Ce que la police ne savait pas encore, c’est que ce médecin avait touché une somme d’argent conséquente pour s’en tenir à cette version des faits.
Le taxi s’arrêta à l’atelier. Il y avait deux voitures de police sur place qui les attendaient. Ils étaient vraiment en pleine campagne, avec pour seul logement visible, un bloc carré avec un toit en tôles, modeste mais très bien entretenu. Le panneau rouge signalait que l’espace était privé afin que les voyageurs nomades ne le confondent pas avec un refuge libre-service comme il y en avait un peu partout. Ils entrèrent à l’intérieur. Le style était minimaliste et l’ensemble particulièrement vide. Un policier les accueillit aussitôt.
Bienvenue messieurs. Notre équipe est en train de rechercher d’éventuelles traces ADN, on devrait en trouver d’ici peu. La mise en scène a été réalisée de façon à nous faire croire que seule une personne était présente ici, mais il est peu probable que ce soit le cas.
Patrick parcourut la pièce principale et fut bien évidemment attiré par le coffre ouvert, rempli de tableaux. Il ne put s’empêcher de penser que l’artiste avait du talent. L’exactitude des expressions des visages frappait l’esprit. On ressentait l’émotion de l’être posé sur la toile.
Roger s’approcha de son subordonné.
Deux options s’offrent à nous : soit on lance un avis de recherche avec la suspecte en brune, soit on poursuit l’enquête en sous-marin sans transmettre aucune information aux médias.
Elle nous devance systématiquement, répondit aussitôt Patrick. Mais pour une fois, on a l’avantage. Nous savons qu’elle est sur ce territoire, et ça, elle l’ignore. Je pense qu’il ne serait pas judicieux de révéler cette avancée. Un plan m’est venu à l’esprit : diffuser auprès des policiers un avis de recherche uniquement pour Max Trevor, en prétendant une histoire de drogue. De cette façon, on n’éveille pas de doute auprès du grand public lorsqu’ils seront interrogés. Et si on trouve l’homme, on aura la femme. Si rien ne les affole dans les médias, ils ne se douteront pas que nous les avons ciblés dans les parages. Ils vont conserver le même véhicule, ce qui permettra de les repérer beaucoup plus rapidement. Il faut juste identifier leur nouvelle voiture, puisque celle du suspect est restée ici.
Excellente idée. Nous n’avons pas une minute à perdre, allons-y.
Ils déclenchèrent immédiatement leur plan d’action. En l’espace de deux heures, l’avis de recherche était relayé dans tout le Royaume-Uni. Tous les commissariats du pays savaient désormais qu’il fallait arrêter Max Trevor urgemment.
Tu ne peux plus nous échapper très longtemps , se réjouit intérieurement le sévère enquêteur.
22
Impossible de calmer son état de panique mais Virginia faisait son maximum pour se concentrer sur la route et réfléchir au moyen d’éloigner le policier qui surveillait l’entrée de la chambre d’Hélène. Elle suivait les panneaux indiquant le centre-ville quand un flash info intervint à la radio. La voix de la journaliste au micro lança l’annonce suivante :
« Du nouveau dans l’affaire du meurtre de Genève. La suspecte en cavale a été aperçue à Londres, il y a trois jours. Elle est désormais brune et épaulée d’un complice : un dénommé Max Trevor, artiste de rue, également recherché. Rendez-vous sur notre site internet pour prendre connaissance des photos. Si vous rencontrez les suspects, ne tentez pas d’intervenir par vous-même et contactez le numéro d’urgence dédié. Vous serez immédiatement localisé et une équipe se rendra sur place. »
Virginia grogna à l’écoute de cette annonce. On aurait dit une recherche de terroristes assoiffés de sang. Toujours est-il que sa mère lui avait transmis une information juste. Si elle ne l’avait pas écoutée à temps, ils seraient, Max et elle, déjà derrière les barreaux. Même à des centaines de kilomètres, sa maman conservait cette aura protectrice, cet instinct de louve qui protège sa meute contre vents et marées. Et surtout, elle était de son côté dans sa mission, ce qui lui mettait du baume au cœur. Après tout, c’était elle la première victime, à être injustement éloignée de sa fille malade. Elle les aimait tant. Elle donnerait tout pour être, en cet instant, tranquillement auprès d’elles. Seulement, une stupide nuit avait absolument tout gâché.
Prenant la direction du centre hospitalier, de nombreuses questions le perturbaient. Comment Théophile s’était-il débrouillé pour se faire des ennemis allant jusqu’à le tuer ? Qu’avait-il bien pu faire de si terrible ? C’était un plagiaire peu subtil, certes, mais selon elle, qui ne valait pas la peine d’être assassiné, qui plus est en laissant un potentiel témoin, vivant, à côté. Qu’aurait-il bien pu se passer si elle s’était réveillée au moment du meurtre ? D’ailleurs, elle se demandait bien pourquoi elle avait été épargnée. Rien n’était logique dans les faits qui se superposaient.
Perdue dans ses pensées, elle fut surprise par un violent coup de klaxon. Une voiture fonçait droit sur elle et Virginia braqua subitement pour éviter de justesse le véhicule. Elle avait pris le mauvais côté de la route et roulait à contresens depuis une centaine de mètres. Dans un moment d’égarement, après avoir pris un croisement, elle n’avait plus fait attention au fait qu’il fallait rouler à gauche, ici. « On est en 2072 et toujours pas d’harmonisation de ce stupide Code de la route ! », pesta la jeune femme.
Elle poursuivit son chemin avec beaucoup plus d’attention mais hélas, c’était trop tard. Le bruit des sirènes se fit entendre et une voiture de police lui intima de se garer sur le bord de la route. Virginia tremblait de tous ses membres et pria intérieurement pour qu’on ne la reconnaisse pas. Un policier sortit de la voiture et s’approcha nonchalamment d’elle.
Bonjour Mademoiselle, vous rouliez à contresens. Papiers du véhicule et permis de conduire s’il vous plaît !
Sans un mot, elle fouilla dans la boîte à gants et fut soulagée d’y trouver les documents. Elle les tendit à l’agent en tâchant de maîtriser ses tremblements.
Et votre permis de conduire ?
Prise au piège, il allait falloir qu’elle ruse. D’un ton strict et en même temps stressé, elle se mit à parler en allemand. Elle bredouilla qu’elle ne les avait pas, et s’excusait de ses réflexes de conduite allemands. Le policier la regardait sans comprendre un seul mot de ce qu’elle racontait.
Vous m’avez l’air un peu perdue, Mademoiselle. Cette fois-ci, je ne vous donne pas d’amende mais qu’on ne vous reprenne plus avec une conduite aussi dangereuse. En revanche, avant que je vous laisse partir, je dois effectuer un contrôle de votre iris, suite à la recherche active d’une fugitive. D’ailleurs, ce n’est pas très malin d’adopter sa couleur de cheveux ainsi, même si on sait qu’elle cache sa teinte naturelle maintenant. C’est à cause de personnes comme vous que se créent les fausses pistes ! Ne vous plaignez pas si vous êtes contrôlée non-stop ces jours-ci, vu votre déguisement vous l’aurez bien cherché.
Virginia persista dans son rôle de touriste qui ne comprenait pas, mais elle avait la gorge de plus en plus nouée et se demandait bien, comment sa nervosité pouvait ne pas sauter aux yeux de l’officier.
Ouvrez bien la paupière, ça durera cinq secondes.
L’officier scanna l’œil. Elle était tétanisée, car elle portait toujours les lentilles mais cela ne pouvait pas suffire à modifier les traits uniques de ses pupilles. Les larmes lui montèrent, à l’idée d’échouer si près du but. L’idée folle d’attaquer le policier lui vint même à l’esprit un instant ! Un moment d’égarement, un seul ! Elle avait envie de hurler à l’injustice.
C’est bon, allez-y, et soyez prudente surtout. Auf Wiedersehen !
Elle mit quelques secondes à réaliser les faits. À l’évidence, l’appareil n’avait pas reconnu son œil. Mais comment était-ce possible ? Max aurait-il été jusqu’à prévoir des lentilles permettant de falsifier des marqueurs biométriques ? Cela coûtait une fortune, et on ne pouvait se les procurer qu’au marché noir !
Elle en connaissait un qui méritait de recevoir un copieux héritage, tellement elle était reconnaissante en cet instant précis. Elle partit sans se faire prier, avec cette fois-ci, une concentration de moine. Il ne lui restait plus que trois kilomètres à parcourir.
18
Tandis que la voiture roulait dans la direction opposée à Glasgow – l’hôpital le plus proche étant dans la bourgade de Dumfries en direction du Sud –, Max tenta l’approche suivante pour demander au conducteur une modification de l’itinéraire :
Je suis un peu gêné de vous demander ça, mais… Nous étions en route pour Glasgow car ma compagne a quelques soucis assez préoccupants avec cette grossesse difficile. L’équipe spécialisée qui connaît bien son cas est là-bas et il y aurait de sérieux risques pour elle, si elle allait accoucher ailleurs. Serait-ce trop vous demander de nous conduire à Glasgow ? Rassurez-vous, vous serez dédommagé à hauteur du temps que nous vous prenons.
Max était assis à la place du passager avant et Virginia, sur la banquette arrière, imitait la future mère en proie aux contractions, mais curieusement, elle semblait réellement ailleurs. Le bon samaritain au volant était un homme pas beaucoup plus âgé qu’eux. Son visage innocent, voire simplet, arborait un sourire permanent sur le visage. Son Tholme était assorti de tissus dépareillés en termes de matières et de couleurs, qui formaient un ensemble grossier. En fait, un adolescent aurait rétorqué que ce type n’avait pas vraiment de goût. Sa voiture était propre, élégante et plutôt récente, ce qui contrastait avec son style vestimentaire vieillissant. Il répondit joyeusement, avec un sourire infatigable, presque irritant dans ce contexte :
Oh ! Je suis désolé de l’entendre. Écoutez, ce n’est pas un problème pour votre suivi médical ! Je connais très bien l’équipe de soignants sur Dumfries car l’un des chefs de service se trouve être mon meilleur ami. Donnez-moi votre nom, je l’appelle immédiatement pour qu’il contacte les médecins qui suivent Madame. Ils affrèteront un hélicoptère si nécessaire et vous serez encore plus vite à Glasgow !
Cette réponse ne les satisfaisait pas du tout. Après quelques secondes de silence gênant, Virginia hurla :
ARRÊTEZ-VOUS ! TOUT DE SUITE !
Les garçons furent saisis de surprise. L’homme se gara immédiatement sur le bas-côté. Virginia sortit de la voiture en leur sommant de ne pas bouger puis s’éclipsa dans les bois.
Lorsqu’elle en ressortit, quelques minutes après, elle avait retrouvé sa silhouette d’origine et son visage était désormais tout à fait reconnaissable. Max s’énerva aussitôt :
Mais qu’est-ce que tu fais ? T’es complètement folle !
Enfin ! Qu’est-ce que c’est bon de ne plus avoir froid ! C’était insupportable, j’allais m’évanouir, je n’aurais pas pu tenir une minute de plus. Foutus pour foutus, on va procéder autrement. Je vais m’installer dans le coffre et on repart, direction Glasgow.
Le propriétaire du véhicule s’exclama d’un ton joyeux, voire surfait :
Oh mon Dieu ! Vous êtes Virginia Wasser ! Énorme ! Quand je vais raconter ça à ma belle-sœur qui vous admire et qui a adopté le Virgistyle, elle sera verte de jalousie ! Vous êtes encore plus belle en vrai.
Rien ne semblait pouvoir diminuer son enthousiasme. Virginia ignora le compliment et enchaîna :
J’ai le deal le plus rentable de l’histoire à vous proposer. Soit vous ne souhaitez pas nous aider et je vous tue sur place, car après tout, je suis une meurtrière. Soit vous nous conduisez à Glasgow et vous touchez les cent mille euros de la police car je vous laisserai me dénoncer quand j’aurai fait ce que j’ai à faire.
Euh..., hésita-t-il un moment, je sais, pour l’avoir beaucoup entendu, que j’ai l’air un peu naïf, mais pourquoi vous ne me tueriez pas dans tous les cas ?
Vous m’avez l’air sympathique, expliqua-t-elle aussitôt. Écoutez, inévitablement, je vais être arrêtée, ce n’est qu’une question de temps. Et le temps est la seule chose dont nous avons besoin. Vous pourrez dire que je vous ai menacé pour nous conduire à Glasgow !
Max était blême. Il était évident qu’il désapprouvait ce plan. Sa couverture parfaite était démasquée. Comment savoir s’ils pouvaient faire confiance à ce type ?
Quel est votre nom ?
Je m’appelle Vincent, et vous ne me croirez peut-être pas mais je suis heureux de faire votre connaissance à tous les deux. Sachez que l’argent d’une délation ne m’intéresse pas, cependant, je ne peux pas me permettre d’être complice de vos conneries. J’ai une vie de famille à laquelle je tiens, et je ne veux pas finir en prison. Alors je vous laisse ma voiture et je dirai qu’elle m’a été volée d’ici quelques jours. Laissez-moi ici, je connais bien le coin, je me débrouillerai.
Les fugitifs le regardèrent avec incrédulité désactiver le système de traçage de la voiture.
Allez ! Partez vite avant d’être repérés !
Ils s’exécutèrent sans un mot tant la surprise était grande. Ils étaient ainsi de nouveau en chemin, dans la bonne direction.
Dès qu’ils furent hors de vue, Vincent composa un numéro sur son Smartho. Lorsque le standard décrocha, il fit semblant d’être essoufflé et paniqué :
Bonjour, venez vite me chercher, ma voiture vient d’être volée par la tueuse de Genève !
37
La voiture de police filait à une allure constante sur la route écossaise. Mathilda fixait le paysage vallonné, l’œil morne. Elle sentait au fond d’elle qu’à chaque seconde qui passait, un morceau de son cœur disparaissait.
Elle s’était transformée en l’espace de quelques heures, ressemblant désormais à un zombie, froid, inerte, pâle. Avait-elle encore une âme ? Elle n’en savait rien. Sans son mari et sans ses filles, elle n’avait plus vraiment de raison de vivre. Complètement anesthésiée de ses cinq sens, elle ne prêtait même pas attention au policier écossais qui lui parlait.
Madame Wasser, vous m’entendez ?
Hein ? Quoi ?
Je suis au regret de vous annoncer que j’ai du nouveau. Rien de certain pour l’instant mais il faut que vous le sachiez avant que l’on arrive.
Mathilda écarquilla les yeux. Que pouvait-il bien se passer de pire que la situation actuelle ?
Virginia aurait été vue à l’hôpital. Les premières équipes sont sur place pour tenter de la localiser. Un coup de feu a été entendu et du sang a été retrouvé en grande quantité dans la morgue. Elle a probablement voulu voir sa petite sœur mais personne ne sait ce qui a pu se passer ensuite, il ne semble y avoir aucun témoin oculaire. Aucun corps n’a été découvert pour le moment. Un prélèvement du sang en question confirme qu’il s’agit du même groupe que celui de votre fille. Les analyses ADN sont en cours.
Elle est peut-être juste blessée ? demanda Mathilda, le visage pétrifié.
Si par miracle elle l’est, elle ne pourra pas survivre longtemps sans transfusion. On nous a fait comprendre qu’il y a vraiment beaucoup de sang. Je suis désolé d’avoir à vous dire ça, mais il faut vous préparer à l’éventualité que son corps soit retrouvé d’une minute à l’autre.
Que pouvait-il y avoir de pire que d’être en route pour voir la dépouille de sa fille avant d’avoir pu lui dire au revoir ? Subir ce traumatisme, en double ! Apparemment, son quota d’horreur pour une seule journée n’était pas encore épuisé. À son esprit survint l’image des visages inanimés de ses plus précieux trésors, l’une à côté de l’autre. Son corps et son cœur ne pouvaient plus endurer les chocs : elle s’évanouit sur son siège.
Étant donné qu’ils étaient presque arrivés, la voiture poursuivit son trajet et le policier émit un appel radio à ses collègues pour prévenir qu’un brancard allait être nécessaire à leur arrivée.
35
Le téléphone sonna, ce qui extirpa soudainement Roger de ses sombres pensées.
Allô ?
Roger, c’est Patrick, on a du nouveau. Un coup de feu a été entendu à l’hôpital de Glasgow. Une évacuation partielle est en cours dans le cas où il s’agirait d’un acte terroriste. On n’a pas plus d’éléments pour le moment, je te tiens au courant quand je serai sur place.
Patrick, tu tombes bien. Je voulais t’appeler parce que je n’approuve pas du tout cette méthode brutale ! Annoncer le décès de la petite alors qu’elle respire encore ? Qu’est-ce qui t’est passé par la tête, bordel !?
Oh ça va, elle meurt dans cinq jours max. J’ai avancé un peu la date auprès des journalistes pour pouvoir l’attraper plus tôt. T’en as pas marre toi, qu’on se fasse humilier ainsi depuis le début ?
C’est l’idée la plus stupide qui soit ! fulmina Roger. Justement, si les journalistes apprennent cela, on est foutus ! L’opinion publique est de moins en moins en notre faveur, tu l’as remarqué quand même ! Et la mère qui arrivera sur place pour constater, impuissante, qu’une Phase I a été lancée sans la prévenir... Elle ne va pas nous épargner et elle aura bien raison ! À sa place, je saisirais direct le conseil des droits de l’homme.
Ouais ouais, ironisa Patrick d’un ton presque méprisant. Le conseil confirmera qu’elle était en fin de vie et ça n’ira pas plus loin, tu sais très bien comment ça se passe dans ces cas-là. La petite aura une plaque post-mortem à son nom, une petite marche blanche au nom de l’injustice et tout le monde sera content ! N’empêche que la meurtrière semble être en ce moment même présente à l’hôpital, et c’est bien grâce à ça ! Elle n’aura pas mis longtemps à venir. D’ailleurs, c’est étrange... mais qu’importe, on aura bientôt des réponses. Nous n’avons plus qu’à la cueillir et boucler au plus vite cette enquête.
Tu me sembles bien impatient de la voir passer sur le billard létal, remarqua le chef de Patrick. Figure-toi qu’avec mes dernières découvertes, les choses ne sont peut-être plus si évidentes.
Bon, continue à perdre ton temps sur une fausse piste si ça t’amuse, moi je suis en route pour l’hôpital et j’ai du boulot, du genre une dangereuse meurtrière à arrêter.
Très bien, conclut Roger sur un ton de défi. Je te laisse également prendre tes responsabilités et expliquer à la mère de ces filles ce que tu as mis en place pour parvenir à tes fins. Regarde-la droit dans les yeux quand tu le feras, pour mesurer l’étendue des dégâts chez cette personne innocente. Tu es odieux !
Il raccrocha sans attendre, plus en colère que jamais. Pour la première fois, il sentait à quel point un conflit intérieur le déchirait. Il devait faire son travail, certes, mais ne pouvait ignorer l’impact que celui-ci avait sur les victimes, les innocents…
39
Il ne savait pas vraiment pourquoi il avait aidé la fugitive, mais quand ce type s’était apprêté à la tuer, il n’avait pas vraiment réfléchi. Il s’était approché en silence, avait attrapé le bras du tueur et retourné l’arme contre lui. L’homme, avant de s’écrouler, avait tout de même réussi à lui tirer une balle dans la cuisse.
Il savait un peu se battre, pour avoir pratiqué des arts martiaux, mais là, c’était un coup de chance que cela se soit passé ainsi. Le tueur était sans aucun doute beaucoup plus fort que lui, et seul un moment d’inattention de sa part avait permis qu’il intervienne. Enfin… coup de chance… Maintenant, il avait un cadavre sur les bras, en plus d’être lui-même blessé. Si ce n’était pas pour protéger Virginia, il aurait pu prôner la légitime défense. Ici, l’affaire était beaucoup trop louche pour lui éviter la prison à vie ou l’injection létale. Il jeta un œil au badge de l’homme en bleu : Bio.Inc.
Évidemment… Il n’avait pas achevé n’importe qui. Un intouchable. Les employés de certaines grosses corporations comme la Tholme Company ou Bio.Inc., bénéficiaient de passe-droits non dits, mais bien avérés.
Il allait donc devoir, lui aussi, devenir un fugitif. Un paria de la société. Plus de comptes à son nom, plus la possibilité d’acheter un billet de train ou une voiture, ou bien tout autre achat susceptible d’être rattaché à son nom. Il était dans l’obligation de disparaître rapidement, sans pouvoir prévenir ses proches. Il laissa un papier avec un croquis dessiné à la va-vite, que seule sa femme pourrait comprendre. Il se chargea ensuite de faire disparaître le corps.
Une morgue était un endroit assez pratique pour gagner du temps. Mais il n’avait que quelques minutes devant lui. Il déshabilla le cadavre, le nettoya hâtivement, recouvrit la plaie, et jeta ses vêtements. Puis il plaça N°11 dans un des grands tiroirs. Il serait retrouvé, mais pas tout de suite. Il prit une clé anonyme et crypta son Smartho en mode incognito. Certains services indépendants permettaient cela, afin de garder un minimum de vie privée. De cette façon, il pourrait éviter son traçage tout en bénéficiant des avantages de l’appareil électronique. L’inconvénient était que pour éliminer toute trace de son identité sur son appareil électronique, il fallait un peu de temps – environ une heure.
Il sortit discrètement de l’hôpital par une porte de secours, juste avant l’arrivée de la police. Ce n’était qu’un employé parmi tant d’autres, il ne serait donc pas recherché le premier. En attendant que le cryptage se termine, il prit une direction différente de celle qu’il avait prévue pour la suite – mais pas opposée, ce serait une erreur de débutant.
20
Ils seraient bientôt à l’entrée de la ville de Glasgow mais avaient failli ne pas y arriver. Quelques minutes après leur départ avec la seconde voiture, ils avaient reçu un appel du contact d’urgence – surnommé Bob par le duo –, leur disant d’arrêter immédiatement la voiture. Ils devaient l’abandonner en laissant le badge à l’intérieur, et traverser le champ à côté duquel ils se trouvaient, à pied. Bob avait piraté le Smartho de leur chauffeur, par précaution, quand ils étaient partis tous les trois. Il avait bien fait. Peu après leur départ, le bon samaritain avait composé un numéro d’urgence. Il avait cafté malgré ses prétendus grands principes de non-délation. Les fugitifs obéirent. Un paysan les attendait au bout du champ, avec une fourgonnette et un badge de démarrage. Ces pirates étaient décidément bien organisés.
Encore stupéfaits d’avoir pu se procurer une autre voiture aussi facilement, ils n’échangeaient pas un mot, chacun perdu dans ses pensées. Virginia s’en voulait d’avoir cassé si facilement sa couverture. Max fut le premier à rompre le silence :
Il va probablement y avoir des patrouilles de police sur le périphérique. On ne peut plus poursuivre la route tous les deux car ils me recherchent aussi, tu as désormais plus de chances de réussir seule. Dans chaque coin de rue, les flics n’ont qu’une mission : traquer un homme et une femme qui cherchent à se faire tout petits. On va juste tenter de se rapprocher au maximum de l’hôpital mais ça va être compliqué. On est au sud-est de la ville et l’hôpital universitaire se situe au Nord-Ouest.
Pour la toute première fois, la voiture se mit à répondre :
Affirmatif, c’est une bonne idée.
Hey mais tu nous écoutes depuis quand ? s’indigna la jeune fille après avoir sursauté.
Depuis le début, admit la voix reconnaissable du contact d’urgence. Pas d’inquiétude, j’aime bien le surnom Bob. Je ne peux pas trop parler sinon les radars peuvent intercepter des transmissions bilatérales.
Je me doutais un peu que vos voitures étaient sur écoute. Bon… au moins vous avez mes déclarations sur le crime. Si je suis arrêtée, je compte sur vous pour dénoncer ma version.
Certes. Pour l’instant, l’urgence est de rejoindre l’hôpital. Tu vas devoir faire une partie à pied, Virgie, si je peux me permettre d’employer ton surnom moi aussi. En tout cas, ton histoire suscite un engouement de taille, les pirates n’ont jamais été aussi appréciés. Beaucoup de mères nous ont proposé de l’aide pour te cacher ou pour diffuser l’injustice que subit ta mère. Pour l’instant, la police ne sait pas que vous êtes en contact avec nous, sinon nos lignes seraient beaucoup plus furieusement tracées et la communication plus difficile. Je dois vous laisser, on communique par message.
Virginia était elle aussi plutôt d’accord avec son ami sur le fait de poursuivre leur chemin séparément. Mais le stress était à son comble. Il ne fallait pas qu’elle se fasse arrêter si près du but.
Pourvu qu’Hélène soit réveillée au moment où elle passera, elle avait tant besoin de se plonger dans ses grands yeux qu’elle admirait depuis plus de vingt ans. Dès la naissance de la benjamine de la famille, Virginia avait fondu pour ce regard si apaisant. Elle n’avait alors que deux ans, mais elle venait de découvrir jusqu’au plus profond de ses cellules ce que signifiait « aimer inconditionnellement ». Et jamais cet élan du cœur n’avait diminué depuis.
On va s’arrêter ici. Laisse-moi te maquiller une dernière fois afin de brouiller tes traits, ça ne va pas être long. Parce que là, autant te promener avec un panneau « Arrêtez-moi ! » Je te laisserai la trousse à maquillage, il y a tout ce qu’il faut dedans pour te refaire une mocheté.

Une dizaine de minutes plus tard, le visage sévère de l’Allemande était reproduit, forcément un peu plus atténué par manque de temps. On aurait quand même dit une chancelière mal lunée. Dans le coffre de la fourgonnette se trouvait un sac avec quelques vêtements. Virginia sélectionna des tissus laids mais tout de même féminins, afin de ne pas paraître trop bizarrement dépareillée. Elle choisit un ensemble androgyne qui était tout à fait dans l’ère de la saison actuelle, sans être non plus trop chic.
Elle passerait incognito un certain temps si elle conservait l’attitude qui allait bien avec son personnage. Elle ressemblait à une étudiante au visage introverti et sévère. C’était en somme le genre de fille que l’on ne remarque pas spécialement. Elle était presque… invisible. L’accoutrement parfait pour traverser une ville étudiante.
Je ne sais pas comment te remercier, dit-elle alors que l’artiste lui passait le dernier coup de poudre. Je suppose que c’est un adieu et je me sens triste. D’habitude je ne dis pas trop ces trucs-là, mais l’approche de la fin change très clairement quelque chose en moi. Je te souhaite tout le meilleur. S’il y a quelque chose après la mort, et si j’y ai le moindre levier d’actions, tu peux compter sur moi pour veiller à ce que tu puisses vivre libre le plus longtemps possible. J’éloignerai tous tes assaillants. Je suis désolée de t’avoir embarqué dans cette histoire alors que tu n’y étais pour rien.
Ce ne fut pas très reposant, admit Max avec une pointe d’humour cachant sa tristesse, mais ce fut un plaisir de te rencontrer. Je souhaite à ta mère et à ta sœur d’être heureuses après ton injuste départ s’il venait réellement à arriver. Mais je suis persuadé qu’il reste une chance de te faire innocenter. Évidemment, sauver ta vie n’est pas ta priorité du moment, mais ça viendra très vite. Les procès durent généralement quelques semaines, peut-être qu’un bon avocat arriverait à plaider ta condamnation à la peine capitale en essayant de la repousser au maximum ? Le poids de l’opinion publique pourrait aider à faire changer d’avis le juge.
Avec un délit de fuite aussi long et l’humiliation que vivent les enquêteurs depuis le début de l’affaire, je ne me fais pas trop d’illusions. D’ici deux semaines maximum, je ne serai plus de ce monde, et une semaine après, beaucoup m’auront oubliée. Je te remercie pour tes encouragements et je vais faire en sorte de vivre assez longtemps pour savoir ma petite sœur hors de danger. C’est vraiment tout ce qui compte.
C’était la première fois qu’ils s’exprimaient avec émotion, sans filtres. Ils se tinrent une bonne minute dans les bras l’un de l’autre, tout en ayant l’impression que l’étreinte n’avait duré que quelques secondes. Virginia retenait ses larmes uniquement pour ne pas gâcher le maquillage. Qu’elle était larmoyante depuis le début de sa fuite ! Toujours envie de pleurer comme un bébé.
Voici le badge de la voiture. Bon vent, Virgie. Je ne t’oublierai jamais, ni tout ce qu’il s’est passé.
La jeune fille s’installa à la place du conducteur et régla rapidement le siège à sa taille. Pour éviter de fondre en larmes, elle fit un bref signe de la main à son compagnon de route qu’elle abandonnait sur le bord du chemin, et appuya rapidement sur la pédale d’accélérateur. Elle s’efforça de ne pas regarder dans le rétroviseur à mesure qu’elle s’éloignait de lui.
Au fond d’elle, un déchirement avait lieu. Dans un contexte moins tragique, ce garçon lui aurait sûrement plu. Aurait-il toutefois été différent des autres ? Ne s’en serait-elle pas lassée en quelques jours ou en quelques semaines, comme à son habitude ? Puis elle se demandait bien pourquoi ces pensées la traversaient à un moment si peu opportun.
Jusqu’ici, elle était à peu près apaisée grâce à la présence de Max, étant deux à faire preuve de vigilance accrue. Enfin, trois avec Bob . Elle avait soudainement la sensation qu’il lui manquait un membre complet depuis ce départ solitaire. Elle n’était pas sûre de pouvoir faire attention à tout. Comment allait-elle s’en sortir seule ? Elle qui était si autonome, elle se sentait pour la première fois un peu dépendante de quelqu’un.
Et puis quoi encore ? se dit-elle finalement. J’ai traversé la France seule, ce n’est pas une petite ville qui va m’effrayer, quand même !
La circulation, qui était fluide jusqu’ici, commença à se densifier, aux portes d’une ville qui lui était totalement inconnue : Glasgow.
6
La cavale de Virginia s’effectuait donc en 2072. Elle dut traverser la France pour rejoindre Londres depuis Genève.
Livrée à elle-même, elle avait été repérée et dénoncée dans la Meuse. Ce n’était que le début de son périple et elle se demandait déjà comment elle allait pouvoir continuer. Si elle n’avait pas rapidement été prise en auto-stop, sa cavale aurait été finie. Elle avait acheté avec sa clé anonyme (qui permet de ne pas relier un achat à une identité précise) une couverture de survie légère dont la matière déjouait les caméras thermiques, et des lentilles pour changer la couleur de ses yeux. Pour empêcher l’identification faciale des caméras dans l’espace public, elle portait toujours des lunettes de soleil et une écharpe sur son nez. Elle portait une perruque brune donnant l’apparence de cheveux très frisés, à l’inverse de ses cheveux naturellement lisses. Elle se cachait beaucoup dans la forêt et bloquait sa respiration quand un hélicoptère survolait la zone. Chaque heure qui passait était source de stress intense, elle sentait le sang acide couler dans ses veines lorsqu’un danger se faisait sentir. Et c’était épuisant. Heureusement, elle savait à quoi se raccrocher pour ne pas abandonner : un peu à sa volonté de vivre, beaucoup à la volonté de permettre à quelqu’un d’autre de vivre, aussi.
Elle réussit tant bien que mal à traverser les départements jusqu’à la ville de Saint-Malo. Elle utilisait des écrans publics en libre-service dans la rue pour rechercher des covoiturages et des bus, car elle n’avait plus de téléphone. Elle avançait par portion de cent ou deux cents kilomètres. Certains la dévisageaient et lui faisaient des clins d’œil, de ce fait elle ne dormait jamais, se sachant facilement repérable. Elle était en hypervigilance constante.
Elle échappa de peu à un contrôle d’iris dans un restaurant situé en banlieue parisienne, grâce à ses talents de comédienne. Tandis que la voiture de police se garait sur le parking, elle avait eu le réflexe de prendre un air dramatique :
Oh non, par pitié, pas encore une fouille ! C’est la troisième fois cette semaine et j’en peux plus ! Mais quand est-ce qu’ils vont la retrouver cette folle ? Depuis qu’ils ont levé l’interdiction aux hommes de palper une femme pour la fouiller, c’est devenu un enfer ! Vous auriez vu hier encore, le regard pervers et malsain du flic, pendant que ses mains traînaient salement sur moi. Rien que d’y penser, j’ai envie de vomir.
Prise de pitié, la gérante la fit passer par l’arrière-boutique. De là, elle put s’éclipser discrètement en passant par la fenêtre. Sa table fut rapidement nettoyée, de sorte que personne ne remarque qu’un hôte était manquant dans la salle. Personne ne la dénonça, et tous regardaient les policiers avec un franc regard de désapprobation lors du contrôle des lieux.
Elle avait vu dans les médias alternatifs que certains lui proposaient de l’aider à la cacher. C’était un risque inimaginable à prendre. Il y avait de grandes chances que certains proposent cela pour mieux la dénoncer après. Cependant, un pirate célèbre semblait plutôt sincère. Vivien Cinq. Son petit frère avait été exécuté pour un meurtre qu’il n’avait pas commis et le véritable assassin avait été retrouvé quatre ans plus tard. C’était à la rigueur le seul en qui elle sentait qu’elle pouvait avoir confiance, mais il était presque aussi recherché qu’elle. Elle ne pouvait donc pas vraiment compter sur son aide, cela devait déjà être assez difficile de se cacher soi-même. Son avis de recherche à l’international était lié aux fuites célèbres d’informations classées secret-défense. Toujours est-il qu’il écrivait tous les jours des tribunes sur la présomption d’innocence, et sur le fait qu’il ne fallait pas que Virginia soit livrée à la police. D’une part, il ne voulait pas revivre un fait similaire à l’histoire de son frère, et surtout, la conscience collective, ici, était en jeu. Il dénonçait l’expédition des procès et une forme de contrôle totalitaire par la peur. Ses articles étaient lus des millions de fois sur son site (souvent censuré puis remis en ligne), et bien sûr réfutés par les médias officiels. Il encourageait vivement la Virgimania et félicitait les sosies qui fleurissaient partout, ralentissant ainsi la traque.
Virginia sentait qu’il y avait des messages cachés pour elle dans ses articles. Des conseils pour mieux se cacher par exemple, mais elle ne parvenait pas encore à décrypter cela. C’était une sensation subtile mais certaine. Il voulait sûrement l’aider mais ne pouvait pas donner ses astuces de fugitif au monde entier.
42
Virginia regardait avec bonheur le bleu du ciel. Ils étaient sortis de l’hôpital, et dans la ville désormais bondée, personne ne semblait faire attention à eux. Mais elle était bien consciente qu’il leur restait très peu de temps. D’ici quelques minutes, une heure tout au plus, la police allait faire le rapprochement entre la scène de ménage à la sortie de l’hôpital et le fait que la fugitive ne soit toujours pas retrouvée au sein de l’hôpital.
Elle se demandait ce qui avait pu arriver à l’inconnu tout en bleu, qui il était, et pourquoi il la poursuivait. Elle savait qu’il y avait, derrière tout ça, un calcul précis des dates pour pouvoir obtenir le brevet sur ses molécules difficilement mises au point. Elle s’interrogeait également sur son sauveur à la morgue. Comment allait-il ? Elle avait le don pour être assaillie de pensées diverses, au moment où il était crucial qu’elle soit concentrée sur ce qu’elle faisait. Encore une fois, cela se confirma lorsqu’elle entendit :
Hé ! Faites attention bon sang !
En dirigeant le fauteuil roulant de John sans regarder en face, elle avait foncé sur un piéton sans même s’en rendre compte. Il semblait outré d’une telle étourderie.
Vous voulez achever votre grand-père, ou quoi ? Un peu plus et vous finissiez sur la route ! Qu’est-ce qui vous a pris ?
La jeune femme jugea plus sage de ne rien répondre. À son étonnement, John se tut également et garda le visage baissé.
Hé bah, ajouta le piéton, grosse ambiance chez vous ! Faites gaffe à vous, quand même !
Il reprit son chemin en riant de la folie des gens.
Tu veux nous faire repérer ? lança John d’une voix discrète.
Désolée, répondit la jeune rêveuse, je commence à perdre le fil des évènements, tout s’enchaîne si vite... Où allons-nous ?
Dans ce bâtiment en face, il est tenu par un ami, c’est là que j’ai tout prévu pour la suite. »
C’était un bâtiment ancien du vieux Glasgow. Virginia ne put s’empêcher de l’interroger :
Rassure-moi, y’a un ascenseur, hein ? Ou alors j’espère qu’il n’est pas au cinquième...
John se contenta de sourire sans rien dire. Derrière la porte en apparence très sobre, voire un peu vieillie, se tenait un hall d’entrée large et parfaitement entretenu menant sur une arrière-cour.
En fait, c’est un refuge payant qui lui appartient. Je l’ai appelé hier pour lui demander de me garder une chambre. Il est habitué à ce que je lui fasse cette demande, je fais souvent cela pour écrire. J’ai besoin de m’éloigner de l’hôpital pour être plus au calme, moins dans l’esprit abattu de tous ces gens malades. Du coup c’est la routine pour lui.
Il lui indiqua un couloir à prendre, donnant sur de multiples entrées, et ils s’arrêtèrent devant la quatrième porte à droite. Le couloir était sombre et elle pouvait à peine distinguer la couleur de celle-ci. John avait déjà la clé, ils entrèrent rapidement. Effectivement, tout était prévu : tapis de sol, eau, nourriture. Sur le bureau se tenaient des feuilles vierges et des stylos, et... une carte papier de l’Écosse.
J’ai préféré éviter au maximum l’électronique, expliqua John. Avec les nanomouchards accrochés sur tout et n’importe quoi, on ne sait jamais, il y en a partout maintenant. Il reste seulement la caméra du Smartho. J’ai démagnétisé et crypté le système de navigation il y a quelques jours.
Tu étais dans l’armée, avant ? demanda Virginia, très intriguée par cette organisation militaire depuis le début.
Pas loin, j’étais un espion. Ce n’est pas pour rien qu’Anna a pensé à moi pour t’aider à sauver ta sœur.
Cette infirmière se prénomme donc Anna... Je lui dois tellement !
Elle a fait tout ça pour la petite, elles s’entendent très bien toutes les deux. Quand ils sauront qu’elle a volontairement saboté une Phase I, elle perdra son emploi, et aura interdiction à vie d’exercer. Elle le sait. Mais celle-là, quand elle a une idée en tête, on ne l’arrête plus. Pire, on la suit dans ses opérations ultra-risquées !
Il souriait en repensant à l’organisation qu’il avait fallu anticiper pour ce plan, sans être certain que Virginia réussirait à atteindre l’hôpital. Une vague de chaleur envahit le cœur de la jeune femme. Les gens pouvaient donc être solidaires envers des inconnus, de façon aussi spontanée ? Elle qui pensait que tout le monde était plus ou moins égoïste comme elle l’était, sa vision des choses était de nouveau bouleversée.
Voilà ce que je te propose : tu vas à nouveau te changer et mettre cette cape qui ressemble beaucoup à celle de la photo ayant fait un tabac dans l’opinion publique. Je crois que tu as quelques messages à faire passer et il faut que le public te reconnaisse immédiatement. Je filme ton témoignage et on se sépare avant que je ne me fasse arrêter. Tu te changes à nouveau, de façon à n’avoir sur toi ni la cape de la vidéo ni celle que tu portais à l’hôpital. Tu vas ensuite prendre un bus jusqu’à un arrêt précis, de là tu seras conduite dans un endroit sûr. Tu seras accompagnée d’une connaissance à moi qui est aujourd’hui en ville spécialement pour toi. Celui qui te recueillera est anti-technologie, il porte son Tholme avec zéro électronique dessus et tu vas vivre de cette façon jusqu’à nouvel ordre. Je suis désolé si ça ne te convient pas, c’est comme ça ou bien tu te débrouilles seule. C’est l’unique plan d’action viable que j’ai pu déployer rapidement.
Virginia hocha la tête pour signifier qu’elle était d’accord. Elle-même n’aurait jamais pu mettre tout cela en place seule, et sans lui, il y aurait bien longtemps qu’elle se serait faite arrêter. Elle pensa aussi au fait qu’elle n’allait pas pouvoir contacter Vivien, non plus. John lui demanda si elle savait ce qu’elle voulait dire dans la vidéo. Cela serait peut-être confus, mais oui, car elle en avait beaucoup sur le cœur à exprimer...
Elle enfila la cape, effaça les dernières traces de son maquillage camouflant, et pour jouer le jeu jusqu’au bout, elle reproduisit la coiffure tressée de la photo. Elle était de nouveau aussi belle que lors de cette soirée de remise de prix et de diplôme. Elle se rappelait à quel point sa mère et sa sœur étaient fières d’elle, ce jour-là. Une bouffée d’amour l’envahit. Elle était prête. John lança l’enregistrement :
« Bonjour, je suis Virginia Wasser. Vous voyez régulièrement des avis de recherche circuler à mon encontre, avec une généreuse récompense à la clé. Cette vidéo a plusieurs buts. Tout d’abord, celui de clamer mon innocence : je n’ai pas tué Théophile et son assassin a d’ailleurs tenté de me tuer également, aujourd’hui même, à l’hôpital. Je ne veux pas mourir à cause d’un injuste procès comme ceux qui sont expédiés en quelques semaines. Trois condamnations à mort sont opérées chaque mois en Europe, et à chaque fin d’année on fait le bilan des « fausses alertes ». Je plaide coupable pour la fuite, mais je ne veux pas faire partie d’une macabre statistique qui démontre à quel point la justice se transforme progressivement en abattoir.
Assez parlé de moi. Les messages suivants s’adressent personnellement à Maman et à Hélène. Car oui, Hélène est toujours vivante et elle ira mieux de jour en jour. Mes chéries, je vous aime plus que tout. Dites-moi quand je peux réapparaître en sécurité. Il me tarde tellement de vous avoir près de moi. Maman, tu sais ce qu’ils ont fait à Hélène ? Ils ont prononcé une Phase I et l’ont lancée sans te consulter. Heureusement, quelqu’un de bienveillant a interverti les tubes avec un traitement bénin, empêchant qu’un tel acte soit réalisé sans consentement. J’en ai pour preuve ce flacon à son nom, à faire analyser par un labo indépendant. Donc inutile d’utiliser l’excuse qu’une Phase I commencée est de toute façon fatale, et qu’il faut l’appliquer jusqu’au bout pour limiter les souffrances. Hélène va bien, je lui ai injecté le remède et elle va guérir. Maman, rapatrie-la à Genève. Noélie connaît par cœur la suite du traitement à suivre, et notre équipe va rapidement lui trouver un rein pour prouver qu’il fonctionne. C’est merveilleux le nombre de personnes que l’on va pouvoir sauver avec ça. Hélène chérie, je suis si fière de toi. Je conclurai pour vous, avec ces mots : je vous aime. Merci à tous ceux qui m’ont aidée sur ma périlleuse route, merci à ceux qui m’aident aujourd’hui et merci d’avance à ceux qui m’aideront à l’avenir. Pour des raisons évidentes, je ne dévoilerai pas de noms, mais je sais que chaque personne se reconnaîtra. »
Elle avait les larmes aux yeux. Cela lui faisait tellement de bien d’avoir enfin une occasion de s’exprimer ! John était hypnotisé par l’amour profond et la sincérité de chaque mot qu’elle venait de prononcer. Celui qui la balancerait risquait désormais de passer pour un monstre vénal, et deviendrait automatiquement le nouveau paria de la société.
John conclut la vidéo en se plaçant à côté de Virginia pour préciser :
« S’il vous plaît, si vous croisez Virginia, ne la filmez surtout pas, ne diffusez pas sa photo sur les réseaux sociaux. Aidez-la à se cacher tant que sa cause ne sera pas correctement défendue. Quand le gouvernement ne protège plus ses propres citoyens, vous devez désobéir. Demain, ce pourrait être votre fils, votre ami qui se retrouve injustement accusé, et je suppose que vous voudriez qu’il soit protégé aussi. »
21
Vincent ouvrit la portière dans une tentative désespérée. Il était en train d’attendre la police lorsqu’un homme avait surgi pour lui proposer de le déposer. Il avait directement senti son antipathie, mais n’avait pas trouvé les arguments pour dire non. Et plus que tout, il voulait taire sa rencontre avec la fugitive. Il pressentait de toute façon qu’il n’avait pas le choix face à cet homme au visage froid, habillé tout en bleu.
La voiture lui rappelait quelque chose. Malheureusement, il fit le lien trop tard. C’était celle qui transportait Virginia et Max jusqu’à l’auberge ! Que faisait l’homme avec cette voiture ? L’avait-il recherché pour lui soutirer des informations ? Il avait probablement dû interroger des personnes à l’auberge. Il sentait une panique incontrôlable monter en lui. Et si l’homme était un pirate, du genre de ceux qui incitent à tuer les balances de Virgie sur les médias alternatifs ? Il devait absolument sortir de cette voiture… Il demanda une pause toilettes, mais l’homme ne prit même pas la peine de lui répondre et continua de rouler.
Il essaya donc d’activer la poignée. Contre toute attente la portière s’ouvrit et il se jeta sans plus attendre à l’extérieur. La violente chute à toute vitesse l’assomma immédiatement, son corps roulant dans le fossé. N°11 n’eut qu’à s’arrêter, le récupérer et le remettre tranquillement à l’arrière du véhicule. La route était déserte. Lorsqu’il se gara dans un coin à l’abri des regards, Vincent était toujours inconscient.
N°11, qui n’était pas du genre dramaturge, ne le réveilla pas pour lui proposer de prononcer ses derniers mots. Il se contenta de lui tirer une balle dans le crâne. Ainsi, aucune information compromettante ne filtrera jusqu’à la police – sur lui, ou les fugitifs qui risqueraient d’être arrêtés trop tôt –, puis il fouilla la voiture. La fille serait de toute façon la première accusée de ce nouveau meurtre.
16
Il ne restait plus qu’une petite heure de route avant d’atteindre l’hôpital. Virginia luttait avec elle-même pour faire taire son mal des transports, mais rien n’y faisait. Elle avait froid et son corps le supportait mal. Son organisme n’avait jamais été habitué à des frissons prolongés. Cela entraînait chez elle des nausées insoutenables.
Le froid n’était plus un problème pour personne en 2072. Paradoxalement, la mode de la cryothérapie faisait fureur depuis des années. Pour se rappeler le bonheur de ne plus souffrir des frissons d’hiver, un grand nombre d’individus avait adopté la mode de la douche froide. D’une part, celle-ci avait d’excellentes vertus pour la santé, d’autre part, le plaisir de renfiler sa combinaison après un passage dans l’eau glacée était intensifié.
D’ailleurs Virginia aimait bien prendre ce type de douches. C’était tonifiant pendant quelques minutes. Mais là, elle se sentait gelée depuis des heures. Elle savait que son Tholme perdrait son pouvoir régulateur en y ajoutant ces épaisseurs mais elle n’imaginait pas que cette exposition prolongée serait aussi éprouvante pour son corps plutôt frêle. Elle était épuisée et sur le point de vomir.
Ne tenant plus, elle lança :
Je ne me sens pas bien du tout, il faut qu’on s’arrête quelques minutes s’il te plaît.
Je m’en doutais un peu, répondit Max. Tu es très pâle. Tiens regarde, il y a un restaurant indiqué sur le GPS à deux kilomètres, on va rapidement s’arrêter là. Je vais en profiter pour regarder les nouvelles puisque la radio ne capte rien ici.
La voiture se stationna tranquillement. Max, jouant parfaitement son rôle d’homme galant, alla ouvrir la portière de Virginia, qui s’en amusa.
L’auberge était peu fréquentée malgré l’heure du déjeuner qui approchait. C’était un établissement classique, avec ses tables en bois plastifiées et ses couleurs pastel qui invitent à la détente, à flâner. Virginia fila en direction des toilettes et Max s’installa à une table en retrait près d’un mur, d’où il commanda deux thés.
La fausse femme enceinte aurait tellement voulu se passer de l’eau chaude sur le visage, cela lui aurait fait beaucoup de bien. Mais son impressionnant maquillage aurait été endommagé. Elle se contenta donc de passer ses mains humides au niveau de la nuque. Dès son retour, elle fit signe à son chauffeur qu’elle était prête à repartir.
Assieds-toi, lui conseilla Max d’un air on ne peut plus sérieux, voire solennel. Je crois qu’il faut que tu voies ça.
Elle obéit tout en fixant son regard sur l’écran aérien de leur table. Max sélectionna l’option de relance de la dernière information diffusée. Contre toute attente, elle y vit apparaître sa maman, derrière une estrade installée devant leur maison. Le bandeau de légende titrait : « Meurtre de Genève : la mère de la suspecte l’invite à se rendre ». Et en dessous une remarque supplémentaire défilait sur fond rouge :

Si vous croisez la suspecte, n’intervenez pas et appelez immédiatement la police. Tout acte complice pour l’aider dans sa fuite sera sanctionné.

Le cœur de Virginia se serra immédiatement. Sa mère, qu’elle adorait tant, était si belle et si forte dans cette épreuve tellement injuste. Elle était hypnotisée par l’écran. Toute son attention était dirigée sur les paroles à venir.
Les yeux rouges, Mathilda déclarait ce très court discours :
« Ma chère Virgie, j’ai tant besoin de te serrer dans mes bras, là, tout de suite. Ta sœur est dans un état critique. Je sais que tu fais cela pour la voir une dernière fois. Rends-toi et nous serons toutes les deux autorisées à passer du temps avec elle. Le juge a signé une promesse, je la tiens en ce moment même dans les mains. Tu seras en détention à côté de son hôpital. Il faut que tu te rendes si tu souhaites la retrouver, en souvenir des temps où un pot de miel importait bien plus que tout l’or du monde. Fais vite, avant qu’il ne soit trop tard. Sache que je ne t’en veux pas. Je t’aime. »
La jeune fille resta immobile quelques secondes, repassant le discours dans son esprit. Puis, en s’assurant de n’être vue ni entendue de personne, elle chuchota à Max :
Je ne sais pas comment elle l’a appris mais ceci est un message codé pour me signifier que les policiers nous ont retrouvés. Est-ce qu’elle a eu cette info avant ou après notre première fuite c’est impossible à savoir. Dans le doute, je pense qu’il vaudrait mieux que l’on change de voiture, et qu’on appelle le contact d’urgence de Vivien.
Max comprit qu’il fallait agir vite. Il accepta la proposition, même s’il ne comprenait pas grand-chose en cet instant. Ils sortirent sur le parking et lancèrent l’appel. Le fameux contact décrocha aussitôt :
Vous avez moins d’une minute pour m’expliquer votre besoin. Au-delà, je devrai raccrocher.
OK, répondit Virginia, pas totalement surprise, même si elle aurait voulu poser des tonnes de questions. L’annonce de ma mère faite aux infos est codée, elle signifie qu’elle sait qu’on est repérés. On pense que garder la même voiture n’est pas sûr. Est-ce qu’on est sur le point d’être vus ?
Si elle a pris le risque de faire cette intervention, c’est qu’un de nos doutes se confirme. On avait justement changé votre itinéraire à cause de ça. Vous l’auriez remarqué en reprenant le volant. Trouvez un autre véhicule pour aller à l’hôpital, c’est plus sûr. Je vais effacer l’historique du GPS de la voiture pour gagner du temps. Bonne chance.
Coup dur pour le duo : il leur fallait un autre moyen de transport. Virginia sentait de nouveau la panique monter en elle. Deux heures d’avance, c’était trop beau pour être vrai. Il fallait encore une fois improviser, prendre des décisions susceptibles de les faire échouer… Subitement, Max rentra de nouveau dans le restaurant et cria :
Aidez-moi ! Aidez-moi ! Elle accouche ! Je suis censé faire quoi ? S’il vous plaît, est-ce que quelqu’un peut nous conduire au plus vite à la clinique la plus proche ?
Le restaurant qui n’était déjà pas très bruyant se retrouva plongé dans un silence complet. Après quelques secondes, un homme se leva et lança avec enthousiasme :
Montez dans la berline verte juste là, je vous emmène !
Ne pouvant se permettre de réfléchir à la viabilité de ce plan, Max ressortit et aida son amie qui faisait semblant de souffrir de contractions. Ils jouaient leur rôle d’une façon si convaincante que tout le monde n’y voyait que du feu. Le trio nouvellement formé prit la direction de la sortie et la voiture s’élança à toute vitesse.
23
Patrick et Roger étaient désormais installés à Édimbourg, dans les locaux de ce qui était précédemment Scotland Yard, avant l’uniformisation des autorités de justice à l’échelle européenne. Cette réforme avait permis d’améliorer l’efficacité des enquêtes terroristes en réduisant le temps nécessaire pour arrêter et condamner, tout en optimisant les coûts des opérations.
Ils resteraient sur place le temps nécessaire, afin de mener l’enquête à son terme. Patrick ne s’imaginait pas revenir sans la suspecte menottée à ses côtés, car cela signerait la fin de sa carrière.
Roger, lui, regardait de nouveau les photos qu’ils avaient prises sur place, sans grande motivation. Contrairement à son collaborateur, l’attitude de Virginia, lors de son interrogatoire, ne lui avait pas semblé si désinvolte. Pas de registre dramatique, certes, mais un discours cohérent et constant malgré les faits improbables, une détermination vive. C’était le genre de caractère qu’il aimait côtoyer. Il se doutait bien que c’était une meurtrière, mais il ressentait néanmoins une certaine sympathie pour elle.
Aucune trace des deux suspects depuis qu’ils avaient retrouvé la voiture avec laquelle ils avaient parcouru le pays, localisée dans un bois à hauteur de Lockerbie, un cadavre à l’intérieur. Les vitres avaient été brisées. Aucun cheveu féminin n’avait été retrouvé à l’intérieur du véhicule, rien qui ne pouvait l’identifier. « Elle a été assez maligne pour porter sa bulle tout au long du trajet », avait conclu l’équipe de police scientifique.
Les témoignages, recueillis dans un restaurant situé non loin de l’épave automobile, affirment que Max y aurait été vu avec une femme enceinte, a priori muette. Tout portait à croire qu’il pourrait s’agir de Virginia, déguisée. Malheureusement, les témoins oculaires étaient unanimes : il était impossible que ce fût la veuve noire. Son visage était bien trop boursoufflé, elle n’aurait pas pu prendre autant de poids en si peu de jours ! Et le seul témoin ayant parlé au duo était désormais mort. Alors, que s’était-il passé ? Max aurait-il abandonné la suspecte en cours de route après avoir réalisé de qui il s’agissait ? Mais alors, qui était cette autre femme ?
Roger était d’avis qu’un maquillage digne d’un film hollywoodien pouvait leurrer n’importe qui, mais son subordonné émettait quelques réserves sur cette hypothèse. Une telle transformation aurait été très longue à réaliser, et aucun magasin spécialisé aux alentours de Winchester n’avait été visité par Max au cours des soixante-douze dernières heures.
Ses colocataires londoniens le disaient tellement secret et absent par périodes, qu’il aurait tout à fait pu faire un bébé sans leur en parler et sans qu’ils ne l’apprennent.
« Il s’absente sans prévenir à son atelier pendant des jours voire des semaines », avait rapporté l’un d’entre eux. « Je sais que parfois il y ramenait des filles, officiellement pour poser en tant que modèle, mais bon... Ce ne serait pas surprenant que l’une d’entre elles ait débarqué quelques mois plus tard avec un parasite dans le ventre ! » « J’ai souvenir qu’il fréquentait une Écossaise au physique un peu joueur de rugby ... Peut-être qu’il s’agit d’elle ? Il ne nous a jamais dit comment elle s’appelait... » « Entre nous, on aime bien plaisanter sur ses goûts en matière de femme, il sort des sentiers battus, ça c’est le moins qu’on puisse dire ! D’ailleurs, c’est sûrement pour ça qu’il ne nous présente plus ses conquêtes. Qu’il soit allé conduire la suspecte quelque part en banlieue de Londres est tout à fait possible. Mais jusqu’à aller la suivre dans son délire, ça j’en doute fort. Max n’a jamais eu le goût du risque. Et sa dulcinée scottish a dû débarquer après... »
De tout ce qu’ils recueillaient en témoignages et éléments à conviction, rien ne semblait former un schéma cohérent et continu. Que s’était-il passé ? La suspecte se serait-elle volatilisée ? Pourquoi la voiture volée avait-elle été visée ? Beaucoup de questions pour bien peu de réponses. Plus les preuves matérielles s’accumulaient, moins l’histoire avait de sens. Aucun témoin n’était capable de dire qui était venu récupérer la voiture du peintre, et les policiers avaient remarqué que les personnes interrogées étaient mal à l’aise. Le fait est que N°11 les avait déjà questionnés, peu de temps avant leur arrivée. Bien sûr, aucun témoin ne dévoila cette information, ne sachant quel pourrait être la conséquence de parler d’une telle rencontre avec quelqu’un portant un badge d’une grande compagnie. De plus, le système de vidéosurveillance du restaurant ayant été piraté, aucune image du jour en question n’était disponible. Autant de freins dans une enquête déjà compliquée, c’était insupportable !
Roger était convaincu que Max était devenu le bras droit de Virginia dans sa quête impossible. Il l’imaginait bien en preux chevalier. Elle l’avait attiré dans son jeu de séduction et poussé à faire tout ce qu’elle voulait de lui. Puis elle l’avait tué lorsqu’il n’était plus utile. C’était un peu abrupt mais pragmatique, bien dans son genre. Il était certain qu’un second cadavre allait tôt ou tard être retrouvé non loin de la voiture.
Une agitation à l’extérieur de la pièce se fit entendre, comme si l’on fêtait quelque chose. Les deux policiers sortirent et tombèrent nez à nez avec... Max Trevor. Il se tenait menotté entre deux policiers, l’air insolemment serein.
Nous l’avons trouvé dans un pub à cinq cents mètres de là, expliqua l’un des agents. Vous allez enfin obtenir des réponses !
44
La vidéo était tournée et Virginia s’était changée, portant désormais une perruque châtain clair et un sweat à capuche. Les bulles pouvaient se porter avec ce dernier, c’était d’ailleurs un des nouveaux effets de mode. L’heure de dire au revoir à son compagnon de route arriva. Ils ne se connaissaient que depuis deux heures à peine, mais tous les évènements s’étaient enchaînés à une telle allure qu’ils avaient finalement l’impression de se connaître depuis plus longtemps. Elle était émue de tout ce que John avait fait pour elle.
Il ne l’accompagna pas à l’arrêt de bus car ils ne pouvaient plus se permettre d’être vus ensemble. Pour ne pas passer pour une jeune fille isolée, John avait fait venir sur place l’hôte qui la cacherait, ils prendraient le bus ensemble. De cette façon, il pourrait surveiller qui les observerait avec un peu trop de zèle. Virginia était triste de lui dire au revoir si tôt. Il cacha ses émotions, et lui ordonna de se dépêcher de retrouver son complice, resté à l’extérieur de la chambre. Virginia le suivit, et en une vingtaine de minutes, elle était hors de la ville. À sa sortie du bus, le monde avait définitivement perdu sa trace. Reviendrait-elle un jour ?
John se remit immédiatement au travail. Il n’avait pas de temps à perdre et devait agir avant qu’il ne soit trop tard. Il se rendit en premier lieu dans un café. Tous pouvaient, en 2072, être considérés comme des cybercafés, avec leurs multiples PC à hologramme à disposition en libre-service. Il mit la vidéo en ligne, avec un lien privé, pour éviter que la police l’intercepte avant que cela ne fasse le buzz .
Puis il se rendit dans le bâtiment d’un célèbre journal indépendant. Il y avait une connaissance qui se tenait prête à le recevoir suite au rendez-vous qu’il avait sollicité. Il fut accueilli par cette amie ainsi qu’un rédacteur en chef. Ayant prévenu qu’il avait une information de taille à vendre, ils étaient impatients d’en savoir plus. Il montra sur son poignet à hologramme une partie de la vidéo, coupant judicieusement le discours avant les détails prouvant qu’Hélène était toujours en vie.
Il expliqua que l’enregistrement datait d’une heure environ, et prétendit qu’il ne savait pas où la jeune femme se trouvait maintenant, celle-ci ayant fui immédiatement après le tournage, ne faisant plus confiance à personne. Il n’avait aucune idée d’où elle avait pu se rendre mais, quand ils s’étaient quittés, elle portait toujours cette tenue très reconnaissable. C’était sûrement volontaire puisque après tout, elle s’était attiré la sympathie du grand public, cela l’aidera. Il ne faisait aucun doute qu’elle était toujours quelque part dans la ville, probablement cachée chez un jeune garçon à qui elle aura fait les yeux doux.
John semblait crédible dans son discours puisque les deux journalistes ne posèrent pas plus de questions. Ils ne lui avaient même pas demandé comment il s’était procuré une telle perle d’information. Ils voulaient absolument la vidéo dans son intégralité, être les premiers sur le coup, et ils étaient prêts à y mettre le prix. John joua celui qui n’était pas pressé de vendre. Les journalistes se languissaient d’en savoir plus sur ce que la fugitive disait dans l’autre partie de la vidéo, et étaient prêts à la diffuser sur-le-champ. Même s’ils allaient devoir payer l’amende pour entrave à une enquête de justice, cela restait malgré tout, très rentable de la diffuser. Il négocia un prix avantageux et quelques minutes plus tard, ils lui remirent une clé remplie de monnaie. John chargea immédiatement l’argent sur son compte en banque.
Il savait qu’il y avait un risque que la vidéo ne soit jamais dévoilée par les journalistes. Il supposait que ces derniers allaient d’abord tenter d’en obtenir un bon prix auprès des enquêteurs. Des sommes considérables d’argent s’échangeaient régulièrement dans ce contexte éthiquement douteux. Au moment de sortir, il leur expliqua donc que la vidéo était déjà en ligne sur plusieurs plateformes dans le monde et que d’ici trois heures elle serait diffusée quoi qu’il arrive, sur internet, plusieurs complices ayant reçu l’ordre de la diffuser massivement. S’ils voulaient l’argent et l’audimat, c’était maintenant ou jamais que cela se jouait. Puis il s’en alla, très satisfait de son coup.
En s’éloignant, il entendit son amie et son supérieur se disputer : « On aurait pu la vendre pour gagner plus d’argent et éviter de payer cette fichue amende ! » « Et si on s’était fait avoir comme des lapins de quatre semaines ? ». Il faut dire que l’affaire des filles Wasser prenait une telle ampleur à l’échelle européenne que tous les coups étaient permis. L’information était rare et la jeune femme n’avait jamais fait d’apparition devant une caméra jusqu’ici.
John partit en direction du parc. Théoriquement, il fallait qu’il retourne immédiatement à l’hôpital pour recevoir son traitement pour le cœur. Il n’était pas autorisé à sortir plus de deux heures sans injection d’hormones, celles-ci stimulant artificiellement son organe, épuisé par une carrière déroutante. Cet homme, derrière ce visage souriant, débordait de lourds secrets. Il s’assit sur le banc du parc et se connecta à son compte en banque pour vérifier que l’argent était toujours là, puis se déconnecta. Il lança alors son album personnel de photographies.
On y voyait ses deux petites filles, radieuses. Il les aimait à la folie même s’il ne les voyait pas souvent. Elles avaient désormais quinze et dix-huit ans. Il aurait bien aimé les revoir une dernière fois. Mais quand il avait fait ce choix de mettre en place ce plan pour sauver la fugitive, il savait qu’il n’arriverait jamais à temps à l’hôpital. Anna lui avait pourtant proposé de prendre avec lui de quoi faire l’injection dehors. Il avait accepté pour ne pas la perturber, mais il avait volontairement tout laissé sur place. Mourir dans un jardin maintenant lui était plus agréable que dans un hôpital ou une prison.
L’argent de la vidéo, ce sont ses petites-filles qui allaient en hériter. Un joli coup de pouce pour débuter dans la vie, surtout pour cette famille très modeste. Il avait vérifié une dernière fois que tout son administratif était en ordre, et qu’elles seules auraient l’argent ainsi que son modeste patrimoine. Il resta fixé sur sa photo préférée quelques instants. L’engourdissement arrivait. Il prit une inspiration comme il put, et il se laissa tomber. Ses dernières pensées allèrent à Virginia, à qui il souhaita intérieurement bonne chance. Il s’éteint, le cœur stoppé net, mais l’esprit en paix dans un cadre verdoyant et lumineux.
40
Même en étant à trois mètres à peine du lit, Virginia n’y croyait pas vraiment… Elle s’approcha, incrédule.
Sa petite sœur était bel et bien là, sous ses yeux. Dormant tel un ange, son électrocardiogramme diffusait la plus belle et la plus douce des musiques qui soit : celle d’un cœur qui bat. Instantanément, elle devenait la condamnée à mort la plus heureuse qui n’ait jamais existé sur Terre. Elle se précipita pour embrasser Hélène.
Je t’avais bien dit que j’arrivais, lui chuchota-t-elle d’une voix remplie de tendresse. Pardonne ma précipitation, mais nous n’avons pas une seconde à perdre.
Hélène esquissa un délicieux sourire. Elle avait ouvert brièvement les yeux, juste le temps d’un battement de paupière. Elle respirait, son cœur battait, l’injection la sauverait. Elle ne mit pas longtemps à trouver la seringue, elle avait été suffisamment perspicace pour comprendre l’allusion de l’infirmière dans la chambre du « somnambule ». L’aînée des filles Wasser sortit le précieux flacon de sa poche et sans attendre, elle inséra le clip sur le capuchon de la seringue.
Après l’avoir piquée, elle regardait avec bonheur le liquide passer du flacon aux veines de sa petite sœur. Elle avait finalement réussi ! Que les policiers l’arrêtent maintenant s’ils le souhaitaient, peu lui importait. À son immense joie, la jeune malade ouvrit les yeux et lui fit signe de s’approcher afin de mieux se faire entendre.
Tu peux t’échapper par la fenêtre et passer dans la chambre qui est juste en dessous. Le patient est au courant. Anna, une infirmière de confiance, a fait sauter le système de sécurité de ses deux ouvertures. Fais vite ! Il faut que tu saches aussi : je ne suis pas en Phase I . Elle m’a sauvé la vie en changeant le contenu des flacons. Trouve un moyen de prévenir maman, elle ne doit plus être bien loin, maintenant. Après ça, je devrais être sauvée pour de bon.
Virginia écoutait attentivement chaque mot que sa protégée prononçait avec peine. Maintenant que l’opération délicate de l’injection était passée, elle ne se contenait plus et elle laissait librement couler les larmes de joie et de soulagement sur son visage. Des bruits de pas précipités et de messages radio à l’extérieur interrompirent soudainement leur moment d’euphorie. Ils arrivaient. Virginia prit rapidement un flacon de Phase I pour preuve que la molécule toxique n’y était pas. La malade fut très brève dans son discours :
File. Merci. Je t’aime.
Puis elle referma les yeux. Virginia l’embrassa une dernière fois, lui caressa la joue en photographiant l’image dans son esprit, ne sachant quand auraient lieu leurs retrouvailles. Puis elle obéit à son ordre et passa par la fenêtre. Assise sur le rebord, elle vit deux policiers à l’extérieur qui pouvaient la voir à tout moment s’ils tournaient la tête.
Par chance, elle trouva un renfoncement à l’intermédiaire des deux étages et elle s’y engouffra. Elle avait bien fait de se dépêcher de disparaître de l’encadrement car les policiers venaient de réussir à forcer la porte avec la chaise qui coinçait. Elle posa délicatement le pied sur le rebord de l’ouverture indiquée par sa petite sœur, poussa cette dernière, et y entra très rapidement. Le plan, jusqu’à maintenant, fonctionnait. Elle referma la fenêtre et regarda dehors pour s’assurer que personne ne l’avait vue. Elle n’eut pas le temps de se retourner qu’une voix retentit :
Ah bah enfin, vous voilà ! Vous n’avez pas l’air bien pressée pour quelqu’un qui doit sauver sa peau !
Virginia sursauta et regarda son interlocuteur, curieuse. La voix était moqueuse et plutôt bienveillante malgré la remarque piquante envoyée et le manque de politesse apparent. Un vieil homme au visage souriant se tenait assis dans son fauteuil roulant. Ses rides amplifiaient cet aspect jovial, en multipliant les traits de ses fossettes.
Ma chambre a déjà été fouillée, continua-t-il. Ils les inspectent toutes, mais ils peuvent revenir d’une minute à l’autre. Un sac vous attend dans la salle de bains, changez-vous vite. Vous avez encore une chance de vous en sortir, mais une seule, alors saisissez-la !
Virginia n’avait toujours pas décroché un mot mais elle se plia aux instructions sans se faire prier. C’était déjà un miracle de se faire aider par tant de personnes qu’elle ne connaissait pas. Tous risquaient la prison pour cela, et faisaient une croix sur un joli pactole. Pourtant, ils étaient là. Avoir une possibilité de s’échapper alors qu’elle avait abandonné cette idée depuis longtemps était inouï.
Elle trouva dans le sac une tenue féminine classique, avec une cape à capuche qui était très en vogue, pour l’assortir à son Tholme. C’était un modèle léger qui donnait un air mystérieux. Toutes les adolescentes se l’arrachaient. Elle allait pouvoir couvrir sa chevelure sans paraître suspecte. Elle mit ses anciennes affaires dans le sac, qu’elle prit avec elle en revenant dans la chambre. Elle ne put s’empêcher d’interroger le vieil homme :
Je suis vraiment très reconnaissante de l’aide que vous m’apportez, mais je suis curieuse et j’espère que ma question ne vous heurtera pas. Pourquoi est-ce que vous aidez une inconnue, sachant que vous risquez d’aller en prison ?
Il sourit et on voyait très bien que la question ne le tracassait nullement. Il ne prit aucun temps de réflexion et s’exclama de façon spontanée :
En prison ? Mais j’y suis déjà en prison ! Je m’ennuie à mourir dans cet hôpital, je suis certain que là-bas je m’amuserais plus ! Bon j’exagère, quand on sait quelles sont les conditions actuelles en taule, mais enfin... Le fait est que vous me rappelez mes petites filles, vous et votre sœur, et ce qu’il vous arrive est terrible. C’est vraiment extraordinaire ce que vous avez fait pour elle, et si je peux apporter ma contribution pour vous aider, grand bien m’en fasse !
Je suis touchée, répondit avec sincérité la jeune fille. Merci, j’écoute vos instructions pour la suite.
Vous avez raison, assez bavardé. Nous allons sortir discrètement. Vous allez pousser mon fauteuil et garder la tête baissée, mais pas trop non plus. Nous allons passer par l’accueil car c’est le dernier endroit où l’on s’attend à vous voir. L’hôpital est trop vaste pour être rapidement encadré par la police, mais un hélicoptère et des drones survolent actuellement la zone et indiquent les piétons à aller fouiller. Il faut donc que l’on reste dans les mouvements de foule comme si de rien n’était. Nous sommes dans la demi-heure cruciale où tout se joue. Il faut que l’on profite de cette confusion tant qu’il en est encore temps.
Elle était impressionnée. Visiblement, il s’y connaissait en plans d’urgence.
D’accord, approuva-t-elle. Je suis prête, allons-y.
Son cœur battait à toute allure. Les montagnes russes émotionnelles qu’elle vivait depuis son entrée dans l’établissement hospitalier étaient éprouvantes et elle ne savait pas trop combien de temps elle tiendrait à ce rythme. Elle avait des nausées. Le stress de l’arrestation et le soulagement d’avoir en partie sauvé sa sœur formaient un mix étrange. Seulement, une nouvelle peur était aussi née, sournoisement, dès qu’elle avait franchi la fenêtre de l’inconnu : la peur de mourir. De ne pas pouvoir profiter de sa petite sœur qui serait de nouveau en pleine forme. De ne pas pouvoir être là pour sa mère. De ne jamais revoir Max.
Elle saisit les poignées du fauteuil roulant et ils sortirent de la chambre, se dirigeant vers l’ascenseur sans encombre. Effectivement, les policiers ne semblaient pas vraiment faire attention à eux.
Dans le hall d’accueil, la sortie était toute proche, à quelques mètres à peine, mais Virginia savait que ce n’était pas une raison suffisante pour se réjouir. Une fois de plus, ses craintes se confirmèrent par un obstacle sur leur chemin. Deux policiers fouillaient tous ceux qui entraient et sortaient de l’hôpital, hommes, femmes, enfants. Ils étaient pris au piège. Ne sachant que faire, ils se placèrent dans la file d’attente qui s’était créée pour sortir.
Au fait, chuchota Virginia à son oreille, si nous sommes foutus, pourrais-je au moins connaître votre prénom ?
Je m’appelle John, et nous ne sommes pas foutus, voyez plutôt.
Contre toute attente, il fit un mouvement sur le côté qui entraîna un basculement de son fauteuil. Il se renversa et tomba à terre. Paniquée, la jeune femme se pencha pour l’aider à se relever. C’est alors qu’il se mit à hurler :
Tu ne pourrais pas faire plus attention ! C’est quoi ces manières ? Vouloir achever son grand-père ainsi ! Et tu veux me faire croire que c’est un accident ! Espèce d’insensée !
Il déblatéra des noms d’oiseaux sans s’arrêter. Tout le monde les regardait et des enfants, commençant à prendre peur, se mirent à pleurer. Deux infirmières prirent les choses en main : il fallait le sortir pour le bien-être de tous. La jeune femme prenait un air penaud et les policiers, stupéfaits par la colère du grand-père, les laissèrent passer sans même penser à les fouiller. De plus, Virginia arborait un aspect bien trop différent de ce qu’ils devaient rechercher, pour que cela les interpelle.
En dix secondes, ils étaient dehors, en n’ayant subi aucune fouille. Virginia était muette et encore tremblante de ce véritable coup de génie. Ils étaient désormais dehors et pour ne pas paraître suspect, John continua à jouer sa comédie pendant plusieurs minutes. Personne n’osa s’approcher d’eux.
19
L’infirmière entrait tout doucement dans la chambre pour ne pas réveiller Hélène, mais le bruit du gond suffit à ce que la jeune fille entrouvre malgré tout ses yeux.
Bonjour princesse, dit-elle d’une voix douce et rassurante.
Anna, je suis contente que ce soit toi de service aujourd’hui.
L’infirmière fixa avec attention la patiente. Une voix diminuée et une peau de plus en plus translucide : elle était très faible. Elle décida d’ajouter des nutriments directement dans le savon de la combinaison d’Hélène, en plus du contenu habituel de sa perfusion. Les compléments alimentaires utilisés de cette façon étaient très en vogue car ils passaient directement dans la peau et les muscles. Certains étaient même en vente en libre, sans ordonnance.
La soignante était face à un dilemme. Elle avait très envie de poser une question à la jeune fille, mais elle ne voulait pas la fatiguer, ni lui donner de faux espoirs. Une fois de plus, la lucidité d’Hélène la devança :
Tu as l’air ailleurs, tu veux me parler de quelque chose ? J’ai vu les informations si c’est ça qui te tracasse.
Tu ne serais pas télépathe par moments, princesse ? Je me demandais comment tu te sentais vis-à-vis de ça, et si ce n’est pas trop difficile de voir ta maman demander à ta sœur de se rendre.
En fait, ça m’a redonné espoir. Maman connaît bien Virgie, si elle fait ce discours, c’est pour lui envoyer un message codé.
Hélène murmurait et avec le bruit de papier froissé volontairement causé par Anna, seul un micro à proximité d’elles aurait pu capter ce qu’il se disait. Mais Anna fouillait régulièrement la chambre pour retirer les mouchards. Et puisqu’ils étaient illégalement installés par la police dès qu’Hélène était en salle de soins, personne ne cherchait à intercepter le coupable du sabotage. Ils les réinstallaient simplement à un autre endroit.
L’infirmière eut une expression de surprise, ce qui motiva Hélène à poursuivre son explication.
Le pot de miel, c’est notre symbole de rassemblement, notre nom de code. Cela veut dire qu’elle soutient inconditionnellement ma sœur, qu’elle est sûrement repérée et qu’elle doit donc redoubler de vigilance. C’est l’expression que l’on utilise toutes les trois entre nous pour communiquer, lorsqu’il y a d’autres personnes qui nous entourent. Cette anecdote date du jour où Virgie a rapporté un pot de miel, suite à la visite du site d’un apiculteur avec l’école. Le soir venu, elle croyait l’avoir égaré, alors qu’en fait je l’avais caché. Elle était tellement triste de ne plus l’avoir, qu’elle en était devenue trop attendrissante, avec ses yeux larmoyants. Je lui ai vite rendu. Nous avions alors eu un fou rire, de voir qu’un pot de miel avait pris autant d’importance à ses yeux. Et c’est devenu notre petit secret. Voilà pourquoi aujourd’hui, on s’en sert comme nom de code pour dire l’inverse de ce que l’on pense. Donc si maman dit « rends-toi », elle veut en fait dire : Fuis.
Anna était la seule infirmière en qui Hélène avait une confiance totale depuis son transfert à Glasgow. Dans cet établissement où tout lui semblait triste, et ne connaissant personne, ses passages représentaient une véritable bouffée d’oxygène. L’infirmière passait du temps avec la jeune malade en dehors de ses heures de service, simplement pour lui tenir compagnie. Elles s’étaient vite liées d’amitié grâce à leur passion commune pour l’art et son histoire. Ça avait été d’ailleurs leur première conversation, et la source de leur premier fou rire.
Cela faisait déjà plusieurs jours qu’elles échangeaient quotidiennement. Anna ne prenait pas de pincettes et lui expliquait sans détour ce qu’elle entendait sur son traitement, dans la salle de pause des soignants. Certains docteurs voyaient déjà sa chambre libérée. Elle ne le racontait pas pour la décourager, mais au contraire pour qu’elle garde des forces et leur donne tort. Leur faire un pied de nez en s’accrochant à la vie.
Les policiers qui surveillaient l’entrée de la chambre en continu appréciaient aussi l’infirmière. Elle avait toujours le mot pour plaisanter ou discuter d’un sujet qui intéressait particulièrement son interlocuteur. Certains étaient touchés par l’histoire de la malade, mais ils avaient interdiction de communiquer avec elle. Ils obtenaient des nouvelles de son état de santé et de son moral par Anna. Et indirectement, ils prenaient en affection cette jeune fille isolée entre quatre murs, privée de voir les deux personnes qui comptaient le plus au monde pour elle.
17
À quelques kilomètres seulement de l’auberge, N°11 roulait à vive allure. Il était arrivé trop tard au repaire de Max. Il en avait déduit qu’ils étaient probablement en route pour Glasgow. Connaissant le modèle de voiture à repérer, puisque son employeur le lui avait indiqué, il regardait partout. En termes d’informations, il avait un peu d’avance sur la police. Un contact lui avait confirmé que la cible était en lien avec les pirates – ce qui compliquait sa mission. En effet, ils étaient réputés pour leur flexibilité et leurs compétences lors d’extractions rapides de personnes activement recherchées.
Arrivé sur le parking de l’auberge, il eut de nouveau un rictus sur son visage. La voiture était là. Il allait attendre qu’ils sortent du restaurant puis kidnapper la fille. Son complice ne pourrait pas vraiment se permettre d’appeler la police… S’il les suivait de trop près, une balle bien placée ferait l’affaire.
Ce qu’il ne savait pas encore, c’est que le duo avait déjà filé avec une autre voiture quelques minutes auparavant.
Son Smartho vibra. Avant que son interlocuteur ne dise un mot, il annonça victorieux :
Bonne nouvelle N°5, j’ai retrouvé leur piste. Je vous confirme d’ici quelques minutes que j’ai bien la fille avec moi.
Changement de plan N°11, on ne veut plus d’elle vivante. Nous avons enfin isolé la bonne molécule, nous n’avons plus besoin d’elle pour nous la fabriquer. Éliminez-la de façon qu’elle ne réussisse pas sa mission. Si la gamine est sauvée par sa sœur, on ne pourra pas obtenir le brevet commercial. Et surtout, récupérez-moi ce flacon. C’est le dernier en circulation, on a fait le vide au labo de Genève.
C’est comme si c’était fait.
L’homme en bleu avait pour obligation de ne jamais remettre en question les ordres, mais intérieurement il se sentit frustré. Tuer Théophile faisait partie du plan, afin de créer un moyen de pression assez fort pour obtenir ses brevets. Maintenant, il fallait la tuer elle aussi. Tant qu’il n’était pas pris en flagrant délit, cela ne posait pas trop de problèmes. Mais s’il se faisait arrêter, ses passe-droits ne tiendraient plus. En effet, être recruté par Bio.Inc. garantissait de passer sous les radars de surveillance classiques, de limiter sur soi de potentielles enquêtes, jusque dans une certaine mesure.
De toute façon, il n’avait pas d’autre choix que d’obéir. Sa situation offrait bien des avantages, et la perdre le mettrait dans une posture beaucoup plus délicate. Il n’avait jamais été d’une nature très empathique. Interroger rudement et tuer des personnes ne lui posait pas de problème de conscience. C’était là un effet de la surpopulation mondiale : en résolvant les crises du logement et des besoins vitaux, c’est comme si la vie humaine perdait de la valeur. Beaucoup de ses contemporains avaient des opinions similaires : un de plus ou un de moins, c’est du pareil au même. Le fait de ne plus voir d’êtres humains dans le désespoir avait changé quelque chose dans le cœur d’une minorité. C’est comme s’ils avaient oublié que le malheur existe toujours.
Constatant que personne ne regagnait la voiture, chose plus qu’étrange pour des fugitifs pressés, il se décida à entrer dans l’auberge.
36
En dix ans de carrière, Anna avait toujours respecté à la lettre les ordres de ses supérieurs, et était toujours félicitée, autant par les médecins que par les patients, pour son professionnalisme irréprochable. Son perfectionnisme et son obsession pour le travail d’excellence faisaient d’elle un atout précieux pour les établissements qui l’employaient.
Seulement, depuis hier, elle commettait pour la première fois un impair dans son travail. Ne pouvant se résoudre à injecter à Hélène les molécules poison de la Phase I , au regard de son état de santé encore stable malgré ses faiblesses motrices, elle les substituait par des nutriments censés booster son système immunitaire.
Elle ne pourrait pas continuer ainsi très longtemps. D’ailleurs sa garde finissait bientôt, et cela deviendrait suspect si elle cumulait trop d’heures après la fin de son service, surtout avec la fugitive qui avait probablement pénétré dans l’établissement. À faire trop de zèle, elle serait immédiatement ajoutée à la liste des complices. Et là, elle pourrait dire adieu à sa carrière qui était toute sa vie.
Anna entra, le pas sûr, et s’approcha du lit. Hélène dormait encore. Elle la secoua doucement pour l’extirper de son sommeil. Une complicité particulière s’était formée entre les deux femmes, une amitié sincère. Était-ce parce qu’elles étaient toutes les deux en proie à une certaine solitude, malgré le fait de recevoir énormément d’amour et de reconnaissance. Nul ne le savait.
J’ai des nouvelles qui vont t’intéresser, chuchota l’infirmière pour ne pas être entendue de l’extérieur. Aujourd’hui, au pire, tu revois ta mère, au mieux tu revois ta mère et ta sœur !
Hélène ouvrit très brièvement les yeux, désormais trop faible pour tenir un long regard. Mais son visage venait de se détendre de façon évidente, esquissant même un doux sourire.
Écoute-moi attentivement et récupère des forces pour passer ce message à ta sœur : après sa visite, dis-lui de passer par la fenêtre et de rejoindre celle du dessous. Le patient qui s’y trouve a tout prévu pour l’aider à fuir. Et dès que tu auras plus d’énergie, tu pourras mener l’enquête pour la faire innocenter : désormais, c’est elle qui a besoin de toi.
Sur l’électrocardiogramme, on pouvait observer une légère accélération du rythme cardiaque. Hélène prit une grande inspiration et soupira un « Merci », dans un râle légèrement effrayant.
Ne gaspille pas ton énergie à me parler, poursuivit l’infirmière d’un ton ferme. Dès que ta sœur t’aura sauvée, ce sera à toi de le faire pour elle. Je suis convaincue que vous pouvez continuer à vivre, toutes les deux.
Contrairement à ses collègues qui regardaient la malade avec un peu de pitié, elle n’avait pour sa part jamais perçu Hélène comme quelqu’un de faible. Lui donner cet ordre ne lui posait donc aucun souci. Et quitte à braver les interdits, Anna embrassa la patiente sur le front, comme pour lui porter chance, se sentant en paix avec elle-même.
Elle vérifia dans l’armoire à pharmacie, près du lit, que les prochains tubes à injecter par ses collègues étaient toujours ceux qu’elle avait modifiés, sans substance toxique. Elle avait noté un minuscule marqueur dessus pour bien les distinguer. Elle plaça sur la table de chevet de la patiente un kit avec une seringue stérile, pour que Virginia n’ait pas à en chercher. Elle recouvrit celui-ci d’un vêtement appartenant à Hélène.
Anna avait plaidé pour l’injection du médicament conçu par Virginia lorsque Hélène venait de débuter son hospitalisation. Elle était convaincue que la jeune fille pouvait encore être sauvée. Pour elle, il était inconcevable de priver une patiente consentante à faire partie de la vague de tests, surtout quand l’autre option – à savoir ne rien faire – présentait beaucoup plus de risques de mortalité dans ce cas spécifique. Mais elle restait lucide quant aux raisons qui avaient motivé le refus de tenter l’expérience. Elle savait qu’il n’avait jamais été question de prioriser la santé d’une seule jeune fille. La tentation de pouvoir analyser et recopier la molécule était plus forte.
Il était temps pour elle de poursuivre sa tournée des chambres. Elle ressortit le cœur léger, en gardant un visage neutre de façon que le policier posté à l’entrée de la chambre ne se doute de rien.
38
Elle avait couru au signal, s’engouffrant au hasard dans les escaliers. Les couloirs étaient déserts. Elle atteignait enfin le second étage, à la fois stressée, et sujette à une excitation intense.
Si elle retenait bien une leçon depuis sa fuite de Genève, c’était que rien n’était prévisible, et qu’en une seconde tout pouvait basculer, pour le meilleur comme pour le pire. Elle évitait donc de se réjouir d’avance tant qu’elle n’avait pas vu de ses propres yeux sa petite sœur respirer. Quel changement énorme de perspective, pour une fille entêtée. Avant la nuit du meurtre, elle était persuadée que tout était écrit d’avance. Que les gens évoluaient tels des moutons dans leurs vies, et qu’elle-même en était un, juste un peu plus intelligent que la moyenne. Ou pas. Tout lui semblait prévisible et chaque situation rencontrée portait cet air de déjà-vu.
Désormais elle voyait les choses sous un autre angle. Qu’importe son niveau d’intelligence, elle était et serait toujours incapable de contrôler les évènements. Comme si une boule d’incertitude veillait à ce que chaque être humain ne prenne pas sa situation du moment pour acquise. Il y a justement quelques minutes, elle était sûre qu’elle allait mourir, au moment où l’inconnu avait retiré le cran de sécurité de son arme à feu. Et finalement elle était toujours en vie ! Tant qu’il y a de la vie, il n’y a pas de répit.
Que s’était-il passé d’inattendu dans la morgue ? Au moment où elle s’était finalement résignée à accepter son sort et qu’elle envoyait intérieurement des pensées d’amour à sa mère qui allait tant souffrir, une voix lui avait crié « Cours sur ta gauche ! ». Et tout s’était enchaîné très rapidement.
Elle avait obéi sans réfléchir, se précipitant à l’extérieur de la morgue. Elle avait seulement aperçu une ombre qui avait surgi de sous la table, fonçant sur l’assaillant. La détonation qui avait suivi lui laissait penser que cette personne avait dû se prendre une balle. Le Tholme était très résistant, mais hélas pas suffisamment pour ce genre d’épreuve. Elle n’avait pas pu voir ce qu’il s’était vraiment passé mais ne pouvait se permettre de regarder en arrière à un moment aussi critique.
L’employé étant le seul présent avec eux, ce ne pouvait être que lui qui lui avait sauvé la vie. Aurait-elle un jour l’occasion de le remercier ? Allait-il seulement survivre ? Virginia tâchait de se concentrer en premier lieu sur son itinéraire. Son cœur battait encore à toute allure, à peine remis de l’espoir de revoir Hélène vivante puis d’avoir failli mourir, et enfin d’avoir couru pour finalement vivre. L’évacuation suite au coup de feu facilitait les choses, les visiteurs s’étaient rassemblés à l’extérieur et dans le hall d’entrée, laissant les couloirs quasiment vides.
Un policier se tenait assis devant une porte, au fond du couloir qu’elle venait d’atteindre. Ce ne pouvait être que la chambre de sa petite sœur. Elle s’engouffra silencieusement par la première porte qu’elle vit. Il ne fallait pas qu’elle se fasse repérer. Elle jeta discrètement un œil pour évaluer la distance à parcourir.
Au moment où elle mettait en place une technique de diversion, deux perturbations très problématiques survinrent simultanément. Les sirènes des voitures de police retentirent de leurs sons criards à l’extérieur, probablement appelées à la suite du coup de feu. Elle allait devoir faire très vite, elle savait que d’ici quelques minutes elle serait arrêtée. Et au même instant, le patient de la chambre qu’elle venait de pénétrer s’indigna haut et fort :
Vous êtes qui, vous ?
La porte étant ouverte, et le couloir étant plongé dans un silence de plomb, n’importe qui s’y trouvant ne pouvait que l’avoir entendu. Ce n’est pas exactement le genre de diversion que Virginia voulait engendrer. Elle lui fit signe de baisser la voix, en tâchant de rester calme. L’homme visiblement insatisfait de recevoir des ordres d’une inconnue haussa de nouveau la voix :
Sortez immédiatement ! Vous n’avez pas le droit d’être ici !
Virginia blêmit. Il allait tout gâcher ! D’ailleurs, elle entendit le policier se lever de sa chaise, sans doute pour venir voir ce qu’il s’y passait. Elle était paralysée et ne savait absolument plus quoi faire.
Vous êtes sourde ou quoi ? insistait-il avec un accent écossais bien prononcé. Allez-vous-en ou j’appelle la sécurité !
À cet instant, quelqu’un entra dans la chambre. Cette fois-ci, c’était fini. Mais à la grande surprise de Virginia, ce n’était pas le flic mais une infirmière qui se dirigea promptement vers elle. La femme la prit par le bras et l’entraîna dans la salle de bains de la chambre du patient, refermant la porte derrière elle. Incrédule, elle ne comprenait pas si elle était enfermée ou cachée.
La scène qu’elle entendit à travers la porte décupla encore plus sa stupéfaction. Déjà, elle n’entendait plus du tout l’écossais râleur. Comment avait-elle fait pour qu’il se taise ? En revanche elle perçut une nouvelle voix d’homme, celle du policier qui venait d’atteindre la chambre.
Qu’est-ce qui se passe ici ?
Oh, la routine Monsieur l’agent ! répondit l’infirmière. Monsieur McDouglas a encore parlé dans son sommeil. Je ne connais pas la teneur de ses rêves mais ce qui est certain, c’est qu’il y a de l’action ! Je suis venue voir s’il ne faisait pas une énième crise de somnambulisme. Elles sont plutôt intenses ces temps-ci. Et effectivement, il était sur le point d’en faire une, je viens de le rallonger correctement. On dirait que ça s’est calmé, regardez : il dort comme un bébé ! Heureusement qu’avec ces patients-là on ne laisse pas les seringues à côté d’eux comme on peut le faire avec d’autres, pour en avoir sous la main en cas d’urgence...
Virginia remercia du fond du cœur cette inconnue. Elle avait spontanément trouvé un plan parfait pour la sortir de là ! Elle avait même endormi le patient ! Mais le policier allait-il la croire ? Il fallait avouer qu’elle parlait d’un ton si doux, confiant et ferme à la fois, qu’elle aurait convaincu la plus sceptique des personnes.
L’infirmière poursuivit :
Bon, j’ai bien mérité une pause, cette journée est infernale ! Puis-je vous offrir un café ? Cela fait longtemps que je ne vous ai pas vu à la garde postée, on m’a dit que vous étiez parti en vacances, il faut que vous me racontiez cela !
L’agent n’avait rien eu à redire, tout semblait parfaitement normal. Il aimait bien cette infirmière. Avec ses yeux noisette, sa grande taille élancée et son chignon toujours parfait même après avoir couru toute une journée, elle semblait venir d’une autre planète. Anna était bien connue dans l’établissement, elle travaillait beaucoup plus que les autres, son métier c’était sa vie. Elle n’avait que ça. Elle souriait à tout le monde, s’entendait à merveille avec chacun et avait toujours un mot agréable à l’encontre de toute personne qu’elle venait à croiser. Il sourit en répondant :
Bon d’accord, mais je vous accompagne dix secondes seulement, le temps d’aller le chercher, car mes confrères arrivent, comme vous pouvez l’entendre dehors, et il ne faudrait tout de même pas qu’ils voient la chambre non surveillée.
Virginia entendit des pas s’éloigner, puis une autre porte grincer. Ils étaient sortis. Elle avait une fenêtre de tir de quelques secondes seulement. C’était maintenant ou jamais que tout se jouait. Sur la pointe des pieds, elle traversa le couloir rapidement et à grandes enjambées. Personne ne la voyait, mais elle était paniquée puisqu’à chaque microseconde, tout pouvait basculer. Elle en était bien consciente.
Elle arriva finalement devant la porte ets sans regarder autour d’elle, l’ouvrit, entra et la referma délicatement. Immédiatement, elle saisit une chaise et bloqua la poignée, peut-être cela lui permettrait-il de gagner quelques précieuses secondes supplémentaires.

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