Gloire et déchéance des grandes puissances
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Gloire et déchéance des grandes puissances , livre ebook

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Description

Tooly Zylberberg, propriétaire d’une petite librairie dans la campagne galloise, passe le plus clair de ses journées à lire. Mais un récit essentiel continue à lui échapper, tapi dans l’obscurité : celui de sa propre vie. Enfant, elle a été arrachée à son foyer, puis trimballée en Asie, en Europe et aux États-Unis. Mais pourquoi l’enlever – et l’élever – si c’était pour ensuite l’abandonner ?
Aussi, quand un message au sujet de « son père » lui parvient soudain, c’est sans hésiter que Tooly se lance dans une course-poursuite à la recherche de la vérité. En route, elle percera les secrets de Paul, l’infor­maticien errant qui préfère les oiseaux aux humains ; d’Humphrey, ce vieux grincheux qui lui a transmis l’amour des livres dont nul n’est le héros ; et de Sarah, flamboyante bohème aux humeurs changeantes… mais surtout de Venn. Venn, meneur charismatique qui a modelé Tooly à son image et lui a fait vivre les plus folles aventures. Jusqu’à ce que, sans crier gare, il disparaisse.
Bien que gratifiantes, ces errances nostalgiques – qu’elle n’entreprenait jamais qu’après quelques verres – suscitaient en elle un malaise. Comme si on avait introduit dans son être une longue cuillère et qu’on la remuait. Contrairement aux livres, Internet n’avait pas de dernière page. Qu’une chaîne sans fin qui la laissait fatiguée, tendue, la faisait veiller trop tard.
À moitié debout déjà, elle réveilla l’ordinateur, guidée par la promesse de satisfaction qui se dissimulait toujours derrière le clic à venir. Dans le coin supérieur gauche de l’écran était apparu un drapeau, une demande d’ajout à sa liste d’amis Facebook. En raison du pseudonyme qu’elle utilisait, ces demandes venaient toujours de rôdeurs des plus louches. Elle cliqua sur l’icône, déjà prête à refuser la proposition.
Sauf que le nom lui était familier : Duncan McGrory.
Quelques instants plus tard, elle reçut de lui un message : « Je tente désespérément de te joindre. On peut parler de ton père ? ? ? »
Elle tordit ses mains moites, les essuya sur son chemisier. Son père? De qui parlait-il, au juste?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2015
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764428740
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0040€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Du même auteur
The Rise and Fall of Great Powers , Penguin Random House, 2014.
Les Imperfectionnistes , Le Livre de poche, 2012. [ The Imperfectionnists , Penguin Random House, 2011.]
Les Imperfectionnistes , Grasset, 2011.

Projet dirigé par Myriam Caron Belzile, éditrice

Conception graphique : Nathalie Caron
Mise en pages : Interscript
Révision linguistique : Diane-Monique Daviau et Chantale Landry
Conversion en ePub : Marylène Plante-Germain

Québec Amérique
329, rue de la Commune Ouest, 3 e étage
Montréal (Québec) H2Y 2E1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L’an dernier, le Conseil a investi 157 millions de dollars pour mettre de l’art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Rachman, Tom
[Rise & fall of great powers. Français]
Gloire et déchéance des grandes puissances
(Latitudes)
Traduction de : The rise & fall of great powers.
ISBN 978-2-7644-2849-8 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-2873-3 (PDF)
ISBN 978-2-7644-2874-0 (ePub)
I. Saint-Martin, Lori. II. Gagné, Paul. III. Titre. IV. Titre : Rise & fall of great powers. Français. V. Collection : Latitudes.
PS8635.A333R5814 2015 C813’.6 C2015-940073-2 PS9635.A333R5814 2015

Dépôt légal : 2 e trimestre 2015.
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

Original title : Rise and Fall of Great Powers
Copyright : © 2014 by Tom Rachman. All rights reserved.

© Éditions Québec Amérique inc., 2015.
quebec-amerique.com



Pour ma sœur Emily

2011
Son crayon hésitait au-dessus du grand livre des ventes, descendait en piqué vers la page chaque fois que ses propos prenaient de la vigueur, et la mine, frôlant le papier avant de reprendre de l’altitude à la façon d’un avion de haute voltige et de replonger aux moments les plus percutants, fit naître une constellation de points de plus en plus pâles autour de la seule et unique entrée de cette matinée-là, la vente d’un exemplaire d’occasion d’ Escargots terrestres de Grande-Bretagne d’A. G. Brunt-Coppell (prix : 3,50 £).
Prends la Révolution, par exemple, lança-t-il de son poste à l’avant de la librairie. Les Français ne voient vraiment pas les choses du même œil que nous. À l’école, on ne leur parle pas du chaos, du règne de la Terreur. À leurs yeux, le jeu en a valu la chandelle. Difficile, d’ailleurs, de leur donner entièrement tort. La démolition de la Bastille ? La Déclaration des droits de l’homme ?
L’idée maîtresse de son argumentation, c’était que les Français, étant donné leur nature rebelle… En fait, l’intention de Fogg n’était pas du tout claire. C’était un homme qui échafaudait ses opinions au fur et à mesure, voire après coup, et préciser ses croyances l’obligeait à disserter longuement. La parole était pour lui une forme d’exploration, point de vue que ne partageaient pas nécessairement ses interlocuteurs.
Sa voix résonna entre les rayons et se déposa, trois marches plus bas, au fond de la libraire, où sa patronne, Tooly Zylberberg, en veston de tweed, jean taché de boue et bottes de caoutchouc, essayait de lire.
Hmm, répondit-elle, une biographie d’Anne Boleyn, en piteux état, ouverte sur les genoux.
Elle aurait pu demander à Fogg de se taire et il aurait obtempéré. Mais il prenait plaisir à se prononcer sur les grands enjeux, tel l’homme d’envergure qu’il n’était absolument pas. Tooly le trouvait attachant, en particulier parce que ses discours solennels dissimulaient des doutes considérables sur sa propre personne. Chaque fois qu’elle contestait une de ses affirmations, il s’avouait aussitôt vaincu. Pauvre Fogg. La compassion qu’il inspirait à Tooly lui permettait de papoter sans fin, mais rendait la lecture impossible.
Parce que, après tout, l’inventeur de la guillotine était un médecin, poursuivit-il en rangeant des livres sur les tablettes.
Avant de caser chacun dans l’espace vide entre deux autres, cependant, il les feuilletait rapidement pour laisser s’échapper l’odeur du vieux papier, qu’il humait à pleins poumons.
Il descendit les trois marches grinçantes et passa sous l’écriteau HISTOIRE – NATURE – POÉSIE – ARMÉE – BALLET pour gagner une sorte d’antre encaissé appelé l’« arrière-salle ». Dans une vie antérieure, la librairie avait été un pub, et l’arrière-salle était l’endroit où les buveurs trempés comme des soupes accrochaient leurs chaussettes au bord de l’âtre, désormais obturé par des briques, mais toujours flanqué de pinces et de soufflets, et orné de petits drapeaux gallois verts et rouges et de verres à bière à l’effigie de personnages joufflus, suspendus à des crochets. Sur une table en chêne, on voyait des albums photographiques consacrés à la région, et les murs étaient tapissés de tablettes où s’alignaient des recueils de poésie et une série en décomposition de pièces de Shakespeare à couverture rigide, dont les dos rouges étaient si décolorés qu’il fallait se livrer à un examen approfondi pour distinguer Le Roi Lear de Macbeth . Ces vénérables personnages, en dormance sur les tablettes surchargées, risquaient à tout moment de tomber sur la berceuse où Tooly était assise sur un plaid, lequel se révélait utile en hiver, au moment où les radiateurs, tremblant devant la tâche qui les attendait, s’éteignaient.
Elle repoussa ses cheveux noirs courts, dont les pointes contournèrent ses lobes non percés, la mine d’un crayon de plomb se dressant derrière son oreille. Le livre de poche qu’elle tenait devant elle avait pour but de prévenir les interruptions, mais derrière sa jaquette tressaillaient les joues de Tooly, amusée de voir Fogg tourner en rond en déployant des efforts surhumains pour rester tranquille. Il contourna la table, les mains dans les poches de son pantalon, où elles remuaient la monnaie. (Des pièces tombaient sans cesse de ses poches trouées, glissaient le long de sa jambe et atterrissaient dans sa chaussure. À la fin de la journée, il la retirait – la chaussette était à demi ôtée – et faisait tomber une petite fortune dans sa paume.)
Il leur échoit d’intervenir avec résolution en Afghanistan, dit-il. Absolument.
Elle baissa son livre et le regarda ; il détourna les yeux. À vingt-huit ans, il était son cadet de quelques années seulement, mais le fossé entre eux aurait tout aussi bien pu être de vingt-huit ans. Dans leurs rapports, il demeurait juvénile, respectueux et pourtant vite porté à tenir des propos fantasques. Tout en pontifiant, il jouait avec une loupe en laiton qu’il pressait contre son orbite à la façon d’un monocle et qui lui faisait un monstrueux œil bleu jusqu’à ce que, perdant contenance, il décide de l’abaisser. Son œil redevenait alors petit et cillait. De jour comme de nuit, il donnait l’impression d’avoir été tiré du sommeil par quelque exercice d’évacuation, les cheveux sur l’occiput aplatis par l’oreiller, certains boutons brillant par leur absence au milieu de sa chemise, d’autres décalés d’un œillet. Les clients devaient faire des efforts pour ne pas s’attarder à la plaque de peau nue ainsi révélée par inadvertance. Son pantalon cargo était déchiré à la hauteur des poches-revolver, où il enfonçait les pouces pendant ses oraisons ; les lacets blancs de ses chaussures de cuir avaient viré au gris ; sa chemise rayée, sortie de son pantalon, était élimée aux poignets ; il avait les clavicules tubulaires et les côtes saillantes d’un homme qui engouffrait un sandwich au bacon à midi et oubliait ensuite de manger jusqu’à trois heures du matin. Sa tenue insouciante, cependant, ne trahissait pas que cela, l’insouciance ; c’était aussi une façon, à Caergenog, le village où il était né, de se distinguer, de se camper dans la peau d’un citadin raffiné, rôle que contredisaient l’endroit où il vivait, à bien y penser, et sa vie tout entière.
Il leur échoit ? répéta-t-elle en souriant.
Ce qu’ils doivent comprendre, enchaîna-t-il, c’est que nous ne savons même pas ce qu’est l’opposition. L’ennemi de mon ami n’est pas…
Il se pencha pour jeter un coup d’œil au livre de poche.
Elle avait treize doigts.
Quoi ?
Anne Boleyn. La femme d’Henri VIII. Elle avait treize doigts.
Je ne suis pas encore rendue là. Elle n’en a encore que dix.
Tooly se leva, la berceuse se balançant, et se dirigea vers l’avant de la boutique.
C’était la fin du printemps, mais, au-dessus du pays de Galles, les nuages se souciaient peu des saisons. Il avait plu à boire debout toute la matinée et Tooly n’avait pas pu faire sa promenade quotidienne dans les collines. Malgré tout, elle avait roulé jusqu’au prieuré où, assise dans sa voiture, elle avait profité du crépitement sur le toit. Bruinait-il encore un peu ?
Nous avons rentré le baril en libre-service, non ?
Elle faisait référence au tonneau renfermant les titres excédentaires dans lequel les passants pouvaient se servir moyennant une contribution suggérée d’une livre par exemplaire. Le problème soulevé par ce mécanisme avait moins trait à l’honnêteté des gens, qui, détail encourageant, déposaient pour la plupart des pièces dans la petite boîte fermée à clé, qu’aux pluies torrentielles qui gâchaient les volumes. Ils étaient donc devenus de fins observateurs du ciel, appliqués, selon l’aspect des nuages, à rentrer ou à sortir le tonneau.
On a oublié de le sortir, aujourd’hui.
Ah bon ? La distraction a du bon.
Près du comptoir, elle regarda par la fenêtre. De l’auvent tombaient des gouttelettes brunes.
On dirait du café, dit-elle.
Tu en veux un ?
Au moindre prétexte, Fogg filait prendre un cappuccino au café Monna Lisa, où il faisait à une barista estonienne une cour assidue. Comme Tooly préférait se préparer du thé, Fogg était forcé de boire tasse sur tasse, en solitaire. En fait, Tooly avait découvert le béguin de son adjoint pour la barista à la fréquence de ses visites aux toilettes. Elle lui avait alors fait remarquer que sa stratégie caféinée avait une incidence sur le bon organe, mais de la mauvaise façon.
Je reviens dans une minute, lança-t-il.
Ce qui voulait dire trente. D’un coup d’épaule, il poussa la porte, dont la clochette tinta, et s’engagea d’un pas lourd dans Roberts Road.
Tooly sortit à son tour et, postée devant la librairie, contempla le stationnement de l’église, vide à l’exception de sa vieille Fiat 500. Elle s’étira bruyamment, ses bras semblables aux pattes d’un chat qui se réveille, et laissa entendre un petit couinement. Deux oiseaux s’envolèrent du toit de l’église, les serres brandies, se disputant un nid. De quelle espèce s’agissait-il ? Ils disparurent aussitôt.
Caergenog, tout juste de l’autre côté de la frontière avec l’Angleterre, comptait quelques centaines d’âmes. Pendant des siècles, le village avait possédé deux pubs, l’un au sommet de Roberts Road, l’autre au pied. En haut trônait le Crochet du boucher, qui tirait son nom du marché aux bestiaux qui se tenait chaque semaine de l’autre côté de la rue ; en bas, en face de l’église et du rond-point, se trouvait la Fin du monde, ainsi nommé en raison de son emplacement, aux limites du village. Ce pub avait toujours été le moins populaire des deux (qui avait envie de faire ribote avec, dans son champ de vision, les croix de fer du cimetière de l’église ?), et l’établissement ferma pour de bon à la fin des années 1970. L’immeuble était resté vacant pendant longtemps, condamné et vandalisé, jusqu’à ce qu’un couple marié – des professeurs à la retraite de l’Université de Bristol – l’acquière et le transforme en librairie d’occasion.
Le couple entendait survivre grâce aux retombées du festival littéraire annuel tenu dans le village voisin, Hay-on-Wye, et la manifestation d’une durée de onze jours poussait effectivement des clients vers la Fin du monde. Hélas, elle avait un effet négligeable durant les trois cent cinquante-quatre autres jours du calendrier. Au bout d’une dizaine d’années, les Minton cherchèrent à vendre leur fond de commerce, tout en conservant la propriété de l’immeuble en bois et en pierre du dix-septième siècle qu’ils avaient restauré, y compris les fenêtres givrées du pub, le comptoir en fer forgé et les chambres de l’auberge à l’étage. L’avis punaisé au tableau d’affichage du village, à moitié caché par l’annonce d’une prestation de la Fanfare des jeunes de Harlech, demeura sans réponse. Au même titre que la petite annonce publiée dans The Abergavenny Chronicle . Au même titre aussi que les efforts distraitement déployés par un agent immobilier du nom de Ron, surtout occupé à mâcher de la gomme. En dernier recours, ils placèrent une petite annonce dans une publication littéraire à tirage confidentiel, dont un exemplaire aboutit sur le quai d’une gare de Lisbonne en 2009, où Tooly le ramassa. « Librairie à vendre », proclamait l’annonce.
Le jour de la visite de Tooly, les Minton avouèrent que leur entreprise était déficitaire et que, depuis leur arrivée, leur chiffre d’affaires avait diminué d’année en année. Voici ce que M. Minton eut à offrir de plus encourageant :
Ce serait peut-être intéressant pour une personne qui souhaite lire beaucoup. Avec un brin d’énergie juvénile et tout le reste, vous réussirez peut-être mieux que nous, du point de vue financier. Mais vous ne ferez pas fortune.
Tooly paya le prix demandé, soit 25 000 £, ce qui comprenait l’inventaire de dix mille volumes. Les Minton, qui rentraient à Bristol, convinrent que le modique loyer mensuel comprendrait l’appartement à l’étage et l’usage de la Fiat mauve au moteur toussotant.
Prendre possession d’un seul coup de milliers de livres fut pour Tooly une expérience intimidante. De hauts rayonnages traversaient la boutique d’avant en arrière, les invendus sur les tablettes les plus inaccessibles, en haute altitude, poussiéreux, pleins de ressentiment. Des gravures encadrées ornaient les murs : une carte du monde datant du dix-neuvième siècle, un panorama urbain de Constantinople, une illustration signée Edward Gorey montrant un scélérat qui serrait un somptueux livre contre lui après avoir précipité son propriétaire du haut d’une falaise. Une citation de John Locke faisait office de légende :
Les livres sont à mes yeux des objets pestilentiels qui contaminent tous ceux qui en font commerce, les rendant pervers et brutaux… Les imprimeurs, les relieurs, les libraires et tous ceux qui les vendent et en profitent ont un esprit si singulier et si corrompu qu’ils ont adopté un comportement unique, non conforme au bien de la société et à l’équité générale qui cimente l’humanité.
Sur les rayons s’appuyait une échelle que Tooly posait toujours près du rayon « Escalade », mais que Fogg, ne comprenant pas la plaisanterie, remettait sans cesse à côté du rayon « Histoire française ». Derrière chaque rangée de livres s’en cachait une autre qui renfermait un nombre égal d’ouvrages, inventaire d’une librairie fantôme. Des boîtes remplies de volumes non triés jonchaient les allées, où il s’agissait moins de marcher que de se faufiler et d’enjamber. Et la moquette damassée était tapissée de poils de chat, vestiges d’un animal de compagnie depuis longtemps disparu appelé Cléopâtre.
Pour indiquer les rayons, les Minton avaient collé aux tablettes des écriteaux en carton : le sujet était inscrit en cursives minuscules si l’affiche était l’œuvre de monsieur et en scripts tout en boucles accompagnés de croquis indicatifs si on la devait à madame. La plupart des titres étaient conventionnels : « Arbres, plantes et champignons », « Recettes et alimentation ». D’autres, rédigés en cursives de la main de M. Minton, étaient bizarres, notamment : « Artistes désagréables avec leurs conjoints », « Histoire (les périodes ennuyeuses) » et « Livres qu’on fait seulement semblant d’avoir lus ».
Tooly n’avait pas lu la plupart de ces livres et ne prétendait pas l’avoir fait. Peu à peu, cependant, elle s’était installée au milieu d’eux, aidée en cela par l’aimable présence de Fogg, qui travaillait à la librairie depuis ses années d’études. Les Minton l’avaient encouragé à quitter le village pour étudier la littérature européenne à l’université, au lieu de quoi il revenait sans cesse avec des cappuccinos.
Cette fois-ci, ayant oublié la réponse de sa patronne, il en avait aussi apporté un pour elle. S’installant sur son tabouret derrière le comptoir, il cliqua sur la souris pour ramener l’ordinateur à la vie et écouter en continu une émission de BBC Radio 4, dont l’animateur s’efforçait de transmettre à ses auditeurs un sentiment de panique à propos du monde moderne, citant les lois de Moore et l’infonuagique et le test de Turing et le déclin du cerveau. « À l’aide de n’importe quel téléphone intelligent, déclara l’animateur, on a aujourd’hui accès à la somme des connaissances humaines. »
Il faudrait un gadget, suggéra Fogg en mettant l’émission en sourdine, qui enregistre tout ce qui nous arrive.
Qu’est-ce que tu veux dire ?
Eh bien… Qu’est-ce que je veux dire, au juste ? Oui, voici : si les ordinateurs sont si perfectionnés, il est concevable de penser que bientôt – pour dire les choses de façon brutale – quelqu’un inventera un gadget qui consignera tout ce qui nous arrive. On nous implantera un truc, une puce ou quelque chose du genre, dès la plus tendre enfance. Plus de mots de passe à retenir, plus de discussions sur ce qui s’est vraiment passé. En cas de différend judiciaire, on n’aura qu’à sortir la puce pour tout montrer au tribunal.
Et quand on sera vieux, ajouta Tooly, on pourra se faire rejouer les meilleurs moments.
Ça se fera de notre vivant. Ce n’est qu’une question de temps, pour dire les choses de façon brutale.
Chaque fois qu’il proférait une évidence, par exemple « ce n’est qu’une question de temps » (qu’est-ce qui ne l’était pas ?), Fogg lui donnait un peu de lustre en ajoutant « pour dire les choses de façon brutale ».
Et que fait-on de la puce après la mort du sujet ?
On la conserve, répondit-il. Les futures générations pourront voir leurs arrière-arrière-grands-parents en action, découvrir à quoi ils ressemblaient.
Sauf pour tous ceux qui, comme nous, étions déjà là avant que le dispositif soit inventé. Nous aurons l’air d’êtres préhistoriques. Tu ne crois pas ? Nous serons effacés, relégués dans l’oubli comme les générations de fourmis et de castors, avança Tooly, citant un auteur dont le nom lui échappait.
Fogg gratta les poils vaguement blonds de son menton et leva les yeux vers le plafond en métal gaufré, comme si les générations de fourmis et de castors l’observaient, attendant sa repartie.
D’une façon ou d’une autre, les ancêtres du futur, fit-il, sauront retrouver nos souvenirs. Les habitants du futur seront en mesure de revenir en arrière et de récupérer des fragments du passé.
Là, tu dis des bêtises. Il faudra que je te classe dans la catégorie « Science-fiction ». De toute manière, s’il fallait que chaque seconde de notre existence soit enregistrée, ça ferait trop. Personne n’aurait le temps de revoir le contenu d’une puce informatique renfermant tout : on perdrait sa vie à ressasser le passé. Mieux vaut renoncer et s’en remettre à son cerveau pour stocker les fragments qui méritent de l’être. Bref, on en reviendrait au même point qu’aujourd’hui.
Elle disparut dans une allée, où elle contourna les boîtes. Tooly avait une démarche très particulière : ses orteils touchaient le sol en premier, la plante du pied amortissant lentement le choc pour le talon. Lorsqu’elle s’arrêta, les pieds tournés en dehors, le dos droit, le menton baissé, elle balaya la librairie des yeux et son regard se réchauffa lorsqu’elle lui sourit, d’abord avec ses yeux, ses lèvres ne s’écartant pas tout à fait. Puis elle descendit les marches grinçantes de l’arrière-salle, s’assit dans sa berceuse et reprit sa lecture du livre de poche sur Anne Boleyn.
Ce que je me demande, fit Fogg qui l’avait suivie en agitant le crayon qui lui servait à entrer des données dans le registre, c’est si l’habitude de manger les chevaux est un acquis ou si elle a quelque chose de génétique.
Elle rit, goûtant à sa juste valeur ce coq-à-l’âne typiquement foggien.
J’admets toutefois, continua-t-il, que les Français n’ont commencé à manger les juments et les poulains et les autres sortes de chevaux que pendant les guerres napoléoniennes : la campagne de Russie était un échec lamentable, l’armée battait en retraite, il faisait horriblement froid et il ne restait rien de convenable à se mettre sous la dent. Tout ce que les soldats avaient à leur disposition, c’étaient des chevaux, et ils les ont convertis en repas. C’est de là que vient la manie des Français de grignoter du cheval.
C’est aussi à ce moment qu’ils ont commencé à manger des grenouilles, que certains soldats plus petits enfourchaient pour affronter l’ennemi, dit-elle. Si seulement ils étaient arrivés sur le front russe à dos de bœuf persillé, leur vie aurait été tellement plus agréable !
On ne peut pas monter sur des vaches, répondit Fogg avec sérieux. C’est impossible. À mon école, un garçon, Aled, a essayé, et c’est impossible. En situation de combat, une vache serait inutile. Ce qu’il faut comprendre à propos des Français, c’est que…
Fogg, en fond sonore, l’apaisait. Elle n’avait plus envie de lire sur la malheureuse Anne Boleyn. Elle connaissait déjà le dénouement.

1999
Tooly sortit le plan de la ville de son duffel-coat et le déplia comme un accordéon, le plia de nouveau pour lui donner un sens et fit de l’île de Manhattan un carré d’une taille raisonnable qu’elle fixa en plissant les yeux. Lorsqu’elle les releva, elle ne constata aucun point commun entre cette grille imprimée et la ville concrète qui l’entourait. Les plans étaient si plats, et les lieux si ronds… Comment concilier les deux ? Surtout ici, où les bouches d’égout se gonflaient, où les carrefours palpitaient, rouge-stop, où les trottoirs frissonnaient à cause des métros qui fonçaient sous terre dans un vacarme de ferraille.
Elle remonta Fifth Avenue au milieu des marées de piétons, jetant de brefs coups d’œil aux inconnus qu’elle croisait, leurs visages un instant tout près du sien avant de disparaître à jamais. Aux abords du Rockefeller Center, un peu à l’écart de la foule, elle mordit le capuchon de son crayon-feutre pour le retirer, dans un vent qui lui glaça les dents. Elle retira ses mitaines, les laissa pendre au bout de la ficelle qui traversait ses manches, et ajouta une autre ligne tremblante sur le plan.
Tooly avait l’intention de parcourir toute la ville à pied, toutes les voies carrossables des cinq arrondissements de New York. Elle était là depuis quelques semaines et des lignes tracées au stylo, semblables à des veines bleues, essaimaient à partir de son appartement, dans la république séparatiste de Brooklyn, jusqu’aux nations sécessionnistes de Manhattan, du Queens et du Bronx, tandis que leur voisine revêche, Staten Island, demeurait intouchée. Au départ, elle avait choisi les quartiers à explorer en fonction du charme exercé par leur nom : Vinegar Hill et Plum Beach, Breezy Point et Utopia, Throggs Neck et Spuyten Duyvil, Alphabet City et Turtle Bay. Plus le nom était séduisant, cependant, et plus le lieu se révélait banal. C’était, sinon une loi, une tendance très nette. Quelques promenades au milieu d’immeubles effondrés et de garçons aux yeux morts lui avaient flanqué la frousse. Dans Mott Haven, un pit-bull s’était jeté devant les roues d’un camion et, heurté de plein fouet, était mort sur le trottoir, sous les yeux de Tooly.
Elle tourna dans Fifty-first Street, où des drapeaux américains somnolents étaient fichés dans les immeubles, des néons faisant les gros yeux du haut de la marquise de Radio City Music Hall, et elle s’arrêta et serra les poings jusqu’à ce qu’ils se réchauffent. Sans crier gare, elle détala à fond de train, slaloma au milieu des commis de bureau et, en changeant brusquement de direction sans regarder où elle allait, faillit emboutir un couple de touristes. Au bout de deux pâtés de maisons, elle s’interrompit, haletante, et sourit en pensant à son secret : elle n’avait nulle part où courir, rien ne l’obligeait à se dépêcher, ni dans cette ville ni ailleurs dans le monde. Les gens qu’elle croisait avaient tous une destination. Les citoyens avaient des lieux ; ils avaient des motivations, des familles, des rendez-vous. Tooly, elle, n’avait rien de tout cela.
Elle reprit sa randonnée urbaine dans Broadway qui, passé Central Park, partait en diagonale, direction nord-ouest, et s’engagea dans l’Upper West Side, où elle se laissa attirer par les tables des bouquinistes, chargées de vieux livres qui sentaient le moisi, comme ceux qui plaisaient à Humphrey. Elle vérifia les prix, mais tout était au-dessus de ses moyens. Elle explora les rues transversales, les traça sur son plan et admira les résidences huppées. Du Zabar’s Deli émanaient des arômes de fromage et le tintement délicat de la musique classique. « Je vais prendre un quart de livre de… », lança quelqu’un. Tooly savait déjà ce qu’elle allait manger. Dans la poche de son manteau se trouvait un sandwich au beurre d’arachide écrasé et enveloppé dans une page de journal, dont l’encre avait déteint sur le pain blanc. Ainsi, elle pourrait lire son dîner.
Quelques étudiants passèrent en se traînant les pieds : le trop-plein de Columbia déferlait jusque-là, au sud. Ils avaient à peu près l’âge de Tooly, c’est-à-dire vingt ans, et parlaient fort, se taquinaient. Elle en dévisagea un, puis un second, dans l’espoir que l’un d’eux lui adresserait la parole. Ils se contentèrent de passer, leurs plaisanteries se perdant dans leur sillage. Elle remonta donc vers les quartiers chics, question d’explorer le coin d’où ils étaient venus. Passé 100th Street abondaient les pizzerias, offrant aux universitaires des pointes à des prix défiant toute concurrence. Assis à même le trottoir, des mendiants épiaient les étudiants de deuxième année, encore joufflus et le front marqué par l’acné, qui couraient vers leurs examens, jacassaient à propos des salaires aux premiers échelons.
Tooly franchit d’un pas détendu le portail en fer du campus de Columbia et emprunta le sentier en briques rouges appelé College Walk. Des jeunes gens se précipitaient dans tous les sens. Risquaient-ils de la prendre pour l’une des leurs ? Une doctorante en zoologie, peut-être, ou encore une candidate à la maîtrise en criminologie, une postdoctorante en chimie organique, elle qui n’avait aucune idée de ce que supposaient de telles occupations. Elle quitta le campus principal, emprunta un sinistre trottoir dominant Morningside Park, espace public en contrebas abandonné aux accros au crack et aux étourdis. Dans la cime des arbres, des oiseaux pépiaient. Derrière le feuillage, on distinguait une bande de toits de Harlem ; à l’occasion, un coup de klaxon retentissait au loin.
Venu du parc, un cochon gravit les marches de pierre en se dandinant, fonça vers elle et lui heurta la cheville : un coup volontaire et non une erreur de calcul. Elle rit, sidérée par l’effronterie de l’animal, et s’écarta. La créature était noire et bedonnante, son ventre rasait le sol et elle avait des poils noirs et un groin retroussé, un peu comme l’homme d’âge moyen qui la suivait et tenait une laisse accrochée au collier hérissé de piques qui entourait le cou de l’animal. Ils traversèrent Morningside Drive et empruntèrent 115th Street, Tooly à leurs trousses.
Chaque fois qu’elle croisait une bête, Tooly était prise d’une irrésistible envie de se pencher pour la flatter. Elle-même n’avait jamais possédé d’animal de compagnie, sa vie désordonnée l’en ayant toujours empêchée. Le maître du cochon s’arrêta devant un immeuble résidentiel de six étages, tira une dernière bouffée de sa cigarette, la jeta dans le caniveau et s’engagea dans l’entrée, bordée de lampes à gaz converties et de fioritures en fer forgé. Le cochon grognant entra en premier, l’homme derrière. Tooly se lança à leur suite et se glissa dans l’entrebâillement avant que la porte se referme.
La façade élégante dissimulait des murs de marbre crasseux, d’affreuses boîtes à lettres en métal et un miroir convexe posé près de l’ascenseur pour déjouer quiconque se tapirait dans un coin avec un pistolet. « PAS DE DÉMÉNAGEMENT LE DIMANCHE », lisait-on sur un écriteau. En imagination, Tooly vit les locataires se pétrifier – Pas de déménagement ! – chaque dimanche. Le cochon la zieuta d’un air méfiant. Devant la porte de son appartement, le propriétaire de l’animal se tourna vers elle d’un air agressif :
Vous habitez l’immeuble ?
Salut, répondit-elle. Autrefois, oui. Il y a des années. Je voulais juste jeter un coup d’œil. J’espère que ça ne vous dérange pas. Je n’importunerai personne. Promis.
Où viviez-vous ?
Au troisième étage. Je ne me souviens plus du numéro, mais c’était au fond du couloir. Quand j’étais enfant.
Tooly prit l’escalier : tous les paliers était carrelés en damier, tous les appartements étaient numérotés au moyen d’une plaque de laiton fixée au-dessus du judas. Au troisième étage, elle choisit une porte et se planta devant elle, imagina ce qui se cachait derrière. C’était son moment préféré, un peu comme quand on secoue un cadeau enveloppé pour en deviner le contenu. Elle cogna, sonna. Pas de réponse.
Tant pis. Cet appartement ne serait pas son chez-elle d’enfance, depuis longtemps perdu de vue. Elle en sélectionnerait un autre. Parcourant le couloir des yeux, elle remarqua un trousseau de clés dans une serrure Yale égratignée. La porte était entrouverte. Elle appela doucement, au cas où l’occupant serait sorti une minute. Pas de réponse.
Du bout en caoutchouc de sa Converse, Tooly poussa sur le bas de la porte, qui s’ouvrit en tremblant sur un long couloir au sol en parquet. Un jeune homme était allongé sur le dos au milieu de sacs à provisions. Il regardait vers le haut et, les cils battant, fixait le plafond du corridor, tout à fait inconscient de la présence de Tooly dans l’embrasure.

1988
Tu as mis ton pyjama à l’envers, lui fit remarquer Paul.
Veralan quoi ?
Il est tard pour être encore en train de rôder, Tooly.
Elle consulta l’horloge murale.
Il est seulement un moineau passé le goéland.
Tu dors avec tes chaussettes ?
Je ne dormais pas.
Il faut enlever ses chaussettes pour dormir, Tooly.
Pourquoi ?
Eh bien…, commença-t-il avant de réfléchir à la question pendant un long moment. Eh bien, je ne vois aucune bonne raison. Garde-les donc.
Je pensais, tout à l’heure.
Hmm ?
Je me sentais inquiète.
Inquiète de quoi ?
Pas vraiment inquiète .
C’est toi qui as utilisé le mot « inquiète ».
Je me suis mise à penser à…
Elle montra l’armoire vide, se dirigea vers elle, comme aimantée par son index, appuya fort, avec le bout du doigt, sur la surface en bois verni, un peu plus haut que ses yeux, retira son doigt tout blanc à cause de la pression exercée pour l’examiner aussitôt, avant que le sang l’irrigue de nouveau. Elle répéta la manœuvre en appuyant encore plus fort et…
Quoi ? fit-il en l’interrompant.
Quoi, quoi ?
Qu’est-ce qui t’inquiète ?
De mourir et d’avoir dix ans.
De mourir ? Pourquoi est-ce que tu mourrais ?
Je vais finir par mourir.
Pas avant longtemps.
Et par avoir dix ans.
C’est un ou l’autre, Tooly, dit-il. Bon, d’accord, pas nécessairement. Mais un long moment va s’écouler entre les deux.
Comme pour illustrer l’idée de ce long laps de temps, elle garda le silence, les joues gonflées, jusqu’à ce qu’une bouffée d’air lui échappe.
Quand je vais mourir, je vais rester morte pour l’éternité.
Quand on est mort, il n’y a pas d’éternité. Quand on est mort, il n’y a rien du tout.
Il ne se passe rien pour toujours ?
On peut dire ça.
Oui, mais je me posais une autre question, fit-elle, nullement perturbée par cette discussion sur le néant éternel et enhardie par sa capacité à engager Paul dans une conversation et donc à retarder l’heure du coucher, ce voyage quotidien dans l’éternité. M. Mihelcic dit que…
Qui est M. Mihelcic ?
Mon prof de science. J’ai déjà dit qu’il ressemble à un hippotame.
Pas devant lui, au moins ?
Je te le dis à toi. Mais j’aime bien les hippotames.
Hippopotames.
L’erreur la fit frissonner.
Hippopotames.
Elle reprit :
Selon M. Mihelcic, les trous noirs vous aspirent. Une fois dedans, plus moyen d’en sortir. Comme les sables mouvants.
Il faut éviter les trous noirs, Tooly. Au même titre que les sables mouvants.
Elle appuya une fois de plus son doigt sur l’armoire, le regarda reprendre vie, puis redevenir livide.
Il ouvrit la bouche dans l’intention d’ajouter quelque chose, puis ses yeux se posèrent sur le manuel d’un logiciel posé sur ses genoux, auquel il retourna toute son attention.
Elle fit trois sprints autour de la table basse, bondissant chaque fois au-dessus des jambes de l’homme, et s’engagea dans le couloir sombre en direction de sa chambre.
Les hippopotames avaient des dents jaunes que les gardiens du zoo devaient brosser avec des balais et aussi des tubes de dentifrice géants. C’était comment, dans la gueule d’un hippopotame ?
C’était leur dernière nuit en Australie, après moins d’une année dans ce pays. Dans la chambre de Tooly, toutes les surfaces étaient nues ; n’y restaient que les silhouettes de poussière qui trahissaient l’endroit où il y avait eu ses objets personnels. Elle sortit la valise de sa chambre, s’essuya le front à la manière d’un mime, même s’il n’y avait personne pour la voir. Prenant son élan, elle se laissa glisser sur le parquet en bois poli jusqu’à la porte du salon.
Tu risques de te faire des échardes.
Il baissa son livre et croisa les bras d’un air maladroit.
Tu peux aller dormir, maintenant ?
Elle se laissa tomber en tas, comme si elle avait sombré instantanément dans un profond sommeil. Ses paupières papillonnaient.
Va te coucher, s’il te plaît.
Tooly s’éloigna en se traînant les pieds, le dos voûté. Dans le couloir, elle trébucha sur la courroie d’une valise et se cogna le tibia sur le cadre de la porte de sa chambre. Elle sauta sur le lit, roula sur le dos. Sous les couvertures, elle dénicha un livre, mais elle laissa la lampe de chevet éteinte pendant une minute, pétrifiée par la voix de Paul, venue du couloir.
Le prochain endroit, dit-il, le prochain endroit sera mieux.

1988 – La fin
Tooly pressa le nez contre le hublot de l’avion et respira. La couche de vapeur sur le verre grandissait, rétrécissait. Du revers de la main, elle effaça la buée, puis elle regarda le plus bas possible dans la nuit, ne trouva ni mers démontées ni pays en couleurs comme ceux des cartes murales. Que du noir. Après le décollage, ils avaient survolé l’Opéra de Sydney et le Pont du port, puis le vide sans fin de l’ outback , les lumières scintillantes de Bali et de Sumatra. Sous eux, en ce moment, il n’y avait rien : comme s’il s’agissait non pas d’une machine volante, mais plutôt d’un tube de métal muni de sièges, aux hublots obscurcis, les machinistes, de l’autre côté, remplaçant les toiles de fond, faisant entrer sur scène un nouveau groupe d’acteurs, fin prêts à lever le rideau.
Le rideau orange qui séparait la cabine classe économique de celle de la classe affaires dansait, heurté par l’hôtesse du côté sélect. Un rire cristallin se fit entendre malgré le bourdonnement des moteurs. Des membres de l’équipage avaient enlevé les plateaux-repas, remonté l’écran et tamisé les lumières. La plupart des passagers dormaient, mais les occupants de leur rangée de trois fauteuils – Tooly, Paul et une jeune inconnue – demeuraient alertes. À chaque bruit des moteurs, la femme tressaillait. Pendant ce temps, Paul fixait son livre défraîchi à la couverture rigide, The Charm of Birds , éclairé par la petite lumière au-dessus de sa tête. Depuis vingt minutes, il n’avait pas tourné une seule page. Tooly drapa ses cheveux longs et emmêlés devant son visage et souffla sur les mèches, puis elle les mâchouilla, sans jamais quitter la femme des yeux.
Elle n’était pas la seule à s’y intéresser : de l’autre côté de l’allée, un homme aux airs de loup la couvait aussi du regard. L’arôme grillé de la cigarette qu’il alluma attira l’attention de la femme, et il lui en offrit une, ouvrit son briquet Zippo et approcha la flamme.
Paul, qui faisait de l’asthme, exigeait en général un siège loin de la section fumeurs. L’avion, cependant, était bondé, et ils avaient pris les deux derniers sièges côte à côte. Il s’écarta le plus possible du nuage de fumée. Tooly plongea la main dans la pochette du siège et en extirpa les pastilles de Paul. Il en suça une désespérément, les lèvres pincées, les joues creuses.
Pourquoi, demanda Tooly dans l’intention de le distraire, les yeux rivés sur le hublot sombre qui leur renvoyait leur double reflet, le regard s’arrête-t-il à l’horizon ? Pourquoi est-ce qu’on ne voit pas plus loin ?
Parce que la terre est ronde.
Alors pourquoi l’horizon n’est-il pas plié aux extrémités ?
N’ayant pas de réponse, il se contenta de froncer les sourcils et se moucha dans l’un des nombreux mouchoirs chiffonnés qu’il tenait dans sa main.
Paul, c’était des lunettes rouges avec un homme tassé derrière, les bras serrés sur son corps, comme s’il cherchait à occuper la plus petite fraction possible de la planète. Il avait eu l’air juvénile pendant si longtemps – jusqu’à l’aube de la trentaine – que sa confiance en lui en avait souffert. Jeune homme, il avait appelé les rides de tous ses vœux, s’était, dans ce but, crispé et décrispé le visage devant un miroir. Des années plus tard, les rides étaient venues, mais elles n’avaient pas eu l’effet désiré : même quand il dormait, un sillon creusait son front, et entre ses sourcils on voyait un pli avec, de part et d’autre, des crochets, parenthèses abritant des pensées sombres. À moins de quarante ans, il avait les cheveux tout blancs.
Ce qu’on voit au-dessus de l’horizon, le bleu, là, poursuivit Tooly, c’est l’espace ?
La partie bleue, c’est le ciel, répondit-il. La partie bleue, c’est l’atmosphère.
Qu’est-ce qui vient après l’atmosphère ?
L’espace.
Qu’est-ce qui arrive à un oiseau qui va dans l’espace ?
Aucun oiseau ne peut monter jusque-là.
Mais s’il y réussissait ?
Impossible.
Juste une fois ?
La jeune femme s’extirpa de l’emprise du loup assis de l’autre côté de l’allée et éteignit sa cigarette, écrasa le filtre taché de rouge à lèvres dans le cendrier de l’accoudoir qu’elle partageait avec Paul. À l’oblique, il lui tendit son tube de pastilles. Elle en accepta une en le remerciant, certaine que le geste était une forme de flirt, même si, en réalité, c’était une manœuvre qui avait pour but de la dissuader de fumer une autre cigarette. La conspiration échoua : la jeune femme accepta une deuxième cigarette de la part du loup. Elle l’alluma en triturant nerveusement un appareil polaroïd. Elle demanda à Paul si tous les vols en avion se déroulaient de cette manière.
Il se pencha vers elle, comme s’il était légèrement dur d’oreille, et fit « oui, oui » ou « O.K. » pour signifier qu’il l’écoutait, même si, du coup, il l’avait interrompue, donnant l’impression qu’il avait quelque chose à dire. Lorsqu’il comprit qu’elle lui cédait la parole, il retira ses lunettes et, pris de panique, ferma les yeux dans l’espoir de trouver une réponse. Tooly, de ses doigts nus, effaça les marques de pouce sur les verres. Il remit ses lunettes, les lentilles inclinées vers l’avant, à un angle qui l’obligea à se caler dans son fauteuil, comme si le monde le frappait d’horreur.
Quelle était la question, déjà ? fit-il en reniflant.
Je peux vous prendre en photo, tous les deux, pour tester l’appareil ?
Se levant, elle fit le point sur eux, provoquant chez Paul un vif malaise. Lorsque l’épreuve sortit de l’appareil, la jeune femme la secoua jusqu’à ce que l’image apparaisse, puis elle la brandit sous leurs yeux. Paul prit la photo, la remercia pour le cadeau, qui n’en était pas vraiment un, et la glissa dans son livre.
Pour éviter d’être témoin d’autres scènes aussi embarrassantes, Tooly secoua ses cheveux et glissa la main dans la pochette du banc, d’où elle sortit son roman et un carnet à dessins. Elle commençait tous ses dessins par un trait recourbé qui représentait un nez. Cependant, d’autres aspects du visage demeuraient au-dessus de ses capacités artistiques, et les nez s’accumulaient, page après page. Elle songea à en ajouter quelques-uns, décida plutôt de lire et ouvrit Vie et aventures de Nicolas Nickleby , l’un des nombreux livres que Paul lui avait choisis en prévision de cet interminable voyage. Bien que n’ayant lui-même aucun goût pour les romans, il en achetait pour Tooly chaque fois que, dans les librairies des aéroports, il trouvait un rayon de livres dans sa langue. Il achetait au petit bonheur et elle lisait de même : L’Île au trésor de Robert Louis Stevenson, Cujo de Stephen King, À nous deux, Manhattan de Judith Krantz, La Pierre de lune de Wilkie Collins, Le Complexe d’Icare d’Erica Jong, Croc-Blanc de Jack London, Shōgun de James Clavell, ainsi que de nombreux livres de Dickens, dont celui-ci, dans lequel un digne Anglais du dix-neuvième siècle est contraint de donner des cours dans une horrible école pour parias. Tooly avait déjà lu le livre, mais, comme chaque fois, avec ses favoris, elle s’était arrêtée avant la fin. Voir la vie de ses compagnons fictifs se conclure par un blanc au bas de la dernière page la déprimait ; elle s’arrêtait donc avant et revenait vers eux des mois plus tard, remontant quelques centaines de pages pour les retrouver tels qu’elle les avait laissés, en pleine conversation, mettant au point des projets ignobles ou échangeant des reparties cinglantes.
Se laissant glisser de son fauteuil, elle s’accroupit par terre. Entre ses mèches, elle contempla cet environnement au ras des pâquerettes : la moquette, les cadres crasseux des sièges, les bagages de cabine, les chaussures égarées. Derrière elle, une vieille dame indienne qui, plus tôt, avait eu du mal à déplier sa table et avait cogné le fauteuil de Tooly, étirait ses pieds nus. Deux de ses orteils étaient ornés de bagues. Sans réfléchir, Tooly en caressa un. L’orteil frissonna, se retira d’un air bougon, puis retomba dans le sommeil sur un journal froissé dont la une faisait état de pourparlers entre Reagan et Gorbatchev, à côté d’une photo des singes utilisés pour la cueillette des pignons en Corée du Sud. Selon la légende, ils accomplissaient « le travail de cent hommes ».
Qu’est-ce que tu fais là-dessous ?
Elle leva sur lui des yeux asséchés par la fatigue.
Quoi ?
Je vais aux toilettes, dit Paul. Ne bouge pas.
Tooly obéit, le temps à peine de voir les genoux de Paul s’engager dans l’allée. En son absence, elle put examiner de près la femme assise dans leur rangée : cheveux blonds se terminant par une queue de cheval sur le côté de la tête, jean lavé à l’acide avec des fermetures éclair sur les chevilles. Tooly était intriguée par les mystères de la femme adulte, par son raffinement et ses déroutants articles de toilette. En dehors des institutrices, des bonnes et des mères d’autres enfants, elle avait eu peu de contacts avec des représentantes du sexe féminin. L’histoire de sa propre mère, ou plutôt celle qu’ils racontaient aux inconnus, se déclinait comme suit : restée aux États-Unis pour régler des affaires personnelles, elle viendrait bientôt les rejoindre. Cela dit, elle ne se matérialisait jamais. Au bout d’un an, Paul et Tooly déménageaient de nouveau, et ils reprenaient le même récit depuis le début.
Un oiseau ! lança Tooly au hasard pour attirer l’attention de l’inconnue. Regardez ! Il nous suit !
La femme se pencha et, la main en visière, ne vit que des ténèbres.
Il fait froid, à cette altitude, dit Tooly, plus doucement, puisqu’elles étaient proches l’une de l’autre.
La femme détacha un chouchou rose de son poignet et, réunissant les cheveux chaotiques de Tooly, réussit à créer, sur le côté de la tête de la petite, une queue de cheval à l’image de la sienne.
Ils ne gèlent pas, les oiseaux, dehors ?
C’est pour l’éviter qu’ils enfilent un imperméable.
La femme sourit.
Les bouts de la ceinture ne les empêchent pas de voler ?
Ils les attachent.
Imagine que, si haut dans le ciel, ils se sentent tout d’un coup fatigués de voler !
Ils se laisseraient probablement glisser jusqu’au sol. Paul connaîtrait la réponse.
Tu l’appelles par son prénom ? demanda la femme, amusée.
Puis, son expression se transforma.
Attends… Ce n’est pas ton papa ?
Un reniflement les prévint du retour de Paul. Il reprit place dans le siège du milieu et grimaça à la vue de la queue de cheval de Tooly. La mode le laissait perplexe. À ses yeux, les vêtements avaient pour double but d’éviter aux humains l’embarras de la nudité et de les garder au chaud. Une tenue qui jouait son rôle pendant un laps de temps raisonnable – disons vingt ans – était une bonne affaire, pour peu qu’on l’ait obtenue à un prix défiant toute concurrence. Il s’habillait de la même façon, jour après jour : un polo rentré dans un kaki, des chaussures noires fermées par une bande de velcro.
Tes cheveux me font penser à un ananas tombé sur le côté, dit-il à Tooly.
La femme de l’allée, qui arborait exactement la même queue de cheval, rougit et, se détournant, les ignora pendant le reste du vol.
Après l’atterrissage, Tooly ferma les yeux et somnola, regrettant de ne pas avoir trois minutes de plus. Trop tard. Les passagers, lestés de leurs sacs, envahirent l’allée. Jetant un coup d’œil à la file qui s’étirait devant eux, ils soupiraient à chaque nouveau ralentissement. Quittant enfin la cabine à la queue leu leu, ils délaissèrent le froid glacial de l’appareil pour s’enfoncer dans la chaleur étouffante des tropiques.
C’est un peu humide, déclara Paul, la respiration sifflante.
Malgré l’heure tardive, on n’aurait pas dit que c’était la nuit dans l’aéroport, où les plafonniers éblouissants blanchissaient toutes choses, où les ouvriers, nu-pieds, mangeaient assis par terre. Des policiers observaient les nouveaux arrivants : des hommes d’affaires, la serviette à la main, qui sprintaient vers les taxis, un jeune homme et une jeune femme qui, leurs sacs sur le dos, mâchaient de la gomme, leurs mâchoires bougeant à l’unisson, de vieux hommes à la tête de poisson qui, en bermuda, s’avançaient dans un couloir d’un pas dandinant et respiraient bruyamment par la bouche.
Cartes de débarquement, dit Paul en réfléchissant tout haut.
Il en saisit deux pendant qu’ils attendaient leur tour au contrôle frontalier.
Quand es-tu née ?
Tu le sais.
Je le sais, admit-il en consignant l’information par écrit.
Il regarda autour de lui, sursautant au moindre bruit. En public, avec Tooly, il était tendu. La bande velcro d’une de ses chaussures s’était défaite. Tooly s’agenouilla pour remédier au problème.
Qu’est-ce que tu fabriques ? demanda-t-il, irrité. C’est bientôt à nous.
L’agent de l’immigration leur fit signe. Paul avait l’habitude de suivre les règles. En fait, l’absence de règles le perturbait. Pourtant, chaque fois qu’il s’adressait à un représentant de l’autorité, sa gorge s’asséchait et laissait entendre des bruits bizarres.
Bonjour. Bonsoir, je veux dire, dit-il, des gouttes de sueur perlant sur sa lèvre supérieure.
L’agent examina la fillette, Paul de nouveau, puis, après avoir violemment estampillé leurs passeports, les congédia. En regardant à gauche et à droite, Paul poussa Tooly vers la sortie du terminal, une jointure dans son dos, comme si, autrement, ils risquaient d’être aspirés vers l’arrière.
Dans le taxi, Tooly baissa sa vitre et lut les panneaux illuminés qui défilaient à vive allure, des annonces de Sanyo, de dentifrice White Lion et de Johnnie Walker écrites avec de drôles de caractères.
Qui c’est, Johnnie Walker ?
Une boisson. Pour adultes.
C’est bon ?
Ça soûle.
C’est comment, être soûl ?
C’est comme être éveillé et dormir en même temps.
Agréable, non ?
Je cherchais à te convaincre du contraire, dit-il en la regardant par-dessus ses lunettes. On est malade et on titube. Parfois, on vomit.
L’autoroute se jeta dans une grande artère à voies multiples, encombrée de voitures à perte de vue. Les trottoirs grouillaient de locaux qui mangeaient à des comptoirs derrière lesquels des cuisiniers secouaient des poêles en fer où crépitaient des nouilles. Des lampes alimentées par des génératrices éclairaient un marché nocturne où l’on vendait des montres, des vidéocassettes et tout un bazar hérité de la guerre du Viêt Nam. Des enseignes au néon annonçaient des danseuses à gogo et des ping-pong shows , une fantasmagorie clignotante devant laquelle défilaient des étrangers, drapés sur des filles de bar hilares.
Tooly ne se souvint pas de s’être endormie, d’avoir été transportée de la voiture jusqu’à son lit. Le lendemain matin, Paul la réveilla en entrouvrant à peine les rideaux de sa chambre. Une colonne de soleil éclaira le pied du lit où elle gisait, encore habillée pour l’avion. Seules ses chaussures avaient été retirées, et le chouchou rose était tombé durant la nuit. À présent, ses cheveux formaient une pieuvre noire étalée sur l’oreiller blanc. Faisant semblant de dormir encore, elle regarda autour d’elle par un œil entrouvert. Toutes les cinq minutes, il rentrait dans la chambre sur la pointe des pieds et tirait un peu plus les rideaux ; la lumière du soleil inondait le couvre-lit, petit à petit. Lorsqu’elle atteignit ses yeux, la gamine drapa ses cheveux dessus, mordilla une mèche tombée dans sa bouche.
Bonjour, Tooly.
Il lui serra la main, selon la coutume établie entre eux. Cette poignée de main matinale était le seul moment où il la touchait. Même en lui passant le sel, Paul évitait le contact de ses doigts : il se contentait de poser la salière près de la main de Tooly.
Où sommes-nous ?
C’est ta nouvelle chambre. Notre nouvel appartement.
Mais où ?
Il tira les rideaux, révélant des fenêtres panoramiques derrière lesquelles s’étendait la ville.
Bangkok.

1999 – Le milieu
En entendant la chaussure de sport de Tooly grincer sur le sol, l’homme allongé par terre se redressa brusquement et, au prix d’une contorsion, la dévisagea.
Ça va ? lui demanda-t-elle.
Il bondit en trébuchant sur les sacs à provisions qui l’encerclaient. Âgé d’une vingtaine d’années, il avait des cheveux noirs lustrés, la peau blanche comme du papier, les joues sanguines.
Ça va, répondit-il. Je vais bien. Tu veux bien fermer ma porte, s’il te plaît ?
Elle obéit, réintégra la solitude du couloir de l’immeuble et, tournant sur ses talons, s’éloigna. Elle passa devant d’autres appartements, scruta chaque porte, puis regarda derrière elle. Les clés du garçon étaient restées sur la serrure. Revenant sur ses pas, elle les prit sans un son.
Elles pourraient toujours lui servir plus tard. Mais mieux valait être invitée à entrer tout de suite. Elle frappa.
Il ouvrit immédiatement – sans doute avait-il eu l’œil rivé au judas – et l’examina de la tête aux pieds. La toilette de Tooly frappait par ses dissonances : un duffel-coat rouge sur un tricot torsadé avoine et un pantalon de velours côtelé à pattes d’éléphant vert lime, autant d’articles qui sentaient les boules à mites (elle les avait dégotés dans les rayons d’une friperie de l’Armée du salut de Long Island City, dans Queens). Sous ces multiples couches se dissimulait une silhouette composée de portions osseuses et de portions charnues, mais pas nécessairement ordonnées selon les canons de la beauté en vigueur. Elle portait des Converse basses, l’une rouge, l’autre noire, et, sous le pantalon, des chaussettes thermales pour hommes remontées jusqu’aux genoux. Son visage, criblé de taches de son sur l’arête du nez, luisait comme si elle venait de l’asperger d’eau, et elle n’était pas maquillée, n’ayant jamais appris à appliquer les cosmétiques convenablement. Le matin, de toute façon, elle oubliait la plupart du temps de se regarder dans un miroir, et donc elle affrontait le monde dans un état de délabrement total jusqu’à ce que, apercevant son reflet quelque part, elle frissonne, amusée, et prenne entre ses lèvres, dans l’intention de les mâchonner, les pointes de sa coupe au carré approximative. En ce moment, une mèche humide était collée à sa joue.
Elle la repoussa et sourit.
Tu as laissé tes clés sur la porte.
Il les reprit et la remercia d’un geste.
Quel idiot je fais.
Elle ne broncha pas.
Merci, dit-il sur un ton hésitant en commençant à refermer la porte.
Une seconde, lança-t-elle. C’est juste que… Excuse-moi de m’imposer de cette façon… C’est un peu bizarre. Mais, en fait, j’ai déjà habité ici.
C’est-à-dire ?
J’ai grandi dans cet appartement. Je suis de retour à New York après des années d’absence. Je passais devant l’immeuble, alors je me suis dit que… Tu permets que je jette un coup d’œil ou c’est trop fou ? Juste à me tenir debout, ici, je suis déjà inondée de souvenirs.
C’est un peu en désordre, en ce moment.
Dans ce cas-là, je me sentirai comme chez moi.
Il allait protester, mais, s’avouant vaincu, il recula d’un pas et faillit glisser sur l’un des nombreux menus de restaurants chinois qui jonchaient le sol. Ils firent les présentations et se serrèrent gauchement la main.
L’immeuble appartenait à l’Université Columbia, qui louait des appartements comme celui-ci à ses étudiants. Pourtant, parmi les trois hommes qui vivaient là, un seul fréquentait Columbia. Duncan, quant à lui, étudiait le droit.
Mais pas ici, fit-il obscurément à l’instant où ils passaient devant une première chambre, louée à un étudiant de MBA appelé Xavi (prononcé « Savi »), en ce moment même en classe.
L’autre colocataire, Emerson, assistait à un atelier de théorie littéraire.
Duncan désigna avec dédain la salle de bains, mais Tooly entra quand même. La saleté ambiante confirmait qu’il s’agissait du royaume de jeunes mâles hétérosexuels : un lavabo sale autour duquel traînaient des flacons de gel et des rouleaux de papier hygiénique vides, une cuvette ouverte tapissée de poils pubiens avec de l’urine séchée sur les bords, un rideau de douche moisi dissimulant une baignoire noire de crasse.
J’ai déjà nettoyé ce truc à un moment donné, déclara Duncan, presque surpris.
Pourquoi ?
J’ai dû l’utiliser. Par ordre du médecin.
Le médecin t’a ordonné de prendre un bain ?
Pour mon nez.
Tu n’aurais pas pu te laver le nez dans le lavabo ?
Je…
Il jeta un coup d’œil autour de lui et rit timidement.
Chaque colocataire avait ses responsabilités, mais faire le ménage, c’était capituler.
Une fois, Emerson s’est porté volontaire pour laver le plancher. Proposition intéressante. Nous n’avions rien vu venir.
Duncan la conduisit dans sa chambre : du linge sale dépassant de la garde-robe, des verres d’eau défraîchie qui moussait, un ordinateur portatif et un modem à côté de recueils de jurisprudence. Sur un trépied branlant se trouvait un clavier électrique Yamaha. Une seule affiche montrait un paysage bucolique du Japon, où Duncan avait enseigné l’anglais pendant un an.
Tooly balaya la chambre des yeux.
Incroyable, la quantité de souvenirs qui me reviennent en mémoire.
Désolé que tout soit si chaotique.
Pas du tout, fit-elle. J’adore les appartements sordides remplis de garçons.
Dans ce cas…
Il l’entraîna dans la cuisine, où l’évier débordait de vaisselle et de casseroles sales, tandis que l’horloge du four clignotait et marquait en permanence 12:00. D’une armoire s’échappaient des sacs de plastique chiffonnés, tandis qu’une autre renfermait de sinistres pots de jus de cornichons et un ragoût en boîte périmé depuis 1998.
Normalement, une fois qu’elles ont vu, les filles ne remettent plus les pieds ici.
Crétines…
Tu connais le chemin, je suppose, balbutia-t-il en la suivant dans le salon.
La table à manger était recouverte de circulaires adressées à des jeunes qui avaient obtenu leur diplôme depuis longtemps, mais omis de prévenir les services postaux de Victoria’s Secret, Macy’s et L.L. Bean. Tooly ouvrit la fenêtre.
J’adorais sortir par là, dit-elle en montant sur l’escalier de secours branlant, où, par inadvertance, elle fit tomber un cendrier.
En contrebas, on distinguait des arbres dénudés et des voitures garées, les mots XING SCHOOL peints sur la chaussée ponctuée de nids-de-poule.
Mon école primaire était de ce côté, improvisa-t-elle en rentrant dans la pièce. Je l’ai fréquentée de huit à onze ans.
C’était bien ?
Le paradis.
Normalement, ce n’est pas le mot que j’associe à l’école primaire.
Ah bon ? Tu n’as pas aimé la tienne ?
Profitant de l’ouverture, elle fouina, s’informa des études de Duncan, de ses projets d’avenir et de ceux de ses colocataires.
Emerson, le mouton noir de l’appartement, faisait un doctorat en littérature comparée. Xavi, originaire de l’Ouganda, était le meilleur ami de Duncan depuis l’école secondaire, dans le Connecticut.
Tu viens du Connecticut ? De l’une des bonnes vieilles familles de là-bas ?
Non, non. Première génération, en fait.
Son père, Keith, était né à Glasgow. Architecte de formation, il était venu à New York trente ans plus tôt dans l’intention de construire, coûte que coûte, des gratte-ciel. Désormais, il était directeur de la conception dans un cabinet de Stamford, au Connecticut, spécialisé dans les atriums de centres commerciaux. Quant à la mère de Duncan, Naoko, elle avait quitté Kobe, au Japon, en 1973, pour venir à New York étudier les arts plastiques à Parsons. Avec leurs accents qui amusaient les gens du coin, elle et Keith, étrangers dans la grande ville, s’étaient parfaitement compris, c’est-à-dire mal, mais assez. Enfant, Duncan avait lu des livres où il était question de kilts, de haggis et des Campbell, ces traîtres, joué du tambour à timbre dans une fanfare, gardé un drapeau écossais dans sa chambre et effacé toute trace de sa moitié japonaise. La situation avait changé du tout au tout au début du secondaire, à l’époque où l’ethnicité était devenue chic. À l’université, il se définissait comme Japonais. Son diplôme en poche, il était parti pour Yokohama dans l’intention de donner des cours d’anglais et d’apprendre à parler couramment la langue de sa mère. Un désastre.
Normalement, je ne parle pas de ça.
Vas-y. De toute façon, on ne se reverra jamais.
Sans amis au Japon, il n’avait presque rien appris de la langue, sinon qu’elle était impossible, avec ses titres honorifiques et ses marques de respect et ses signes d’humilité, sans parler de la myriade d’occasions de commettre des gaffes grossières. Lui qui se proclamait japonais depuis des années découvrit combien peu il l’était en réalité. Il n’était plus rien, en somme.
Soudain, je devais avoir une personnalité propre. Ce n’était pas prévu.
Ne sois pas bête, dit-elle.
C’était Xavi, qui commençait ses études en administration à la NYU, qui l’avait encouragé à s’inscrire ici en droit et leur avait même trouvé un appartement à sous-louer près de « l’université ». Malheureusement, c’était la mauvaise université, à l’autre bout de Manhattan. Ici, les locataires officiels étaient deux étudiants de Columbia, tombés amoureux en même temps qu’ils avaient pris en grippe leur colocataire attitré, Emerson. Les tourtereaux entendaient faire comme s’ils habitaient toujours à Columbia, afin que leurs familles conservatrices continuent de payer leur loyer, tandis qu’eux-mêmes, en secret, s’étaient loué quelque chose dans Chelsea. En sous-louant ici, Xavi et Duncan avaient fait une bonne affaire, le seul inconvénient étant qu’ils devaient traîner leurs savates jusqu’au centre-ville pour assister à leurs cours.
Maintenant, fit-il, parle-moi de toi.
J’ai vu un cochon, en bas.
Pas en liberté, j’espère.
Un type était sorti le promener. Il a un ventre énorme.
Le type ?
Le cochon.
Il habite au rez-de-chaussée, dit Duncan. Il est compositeur.
Le cochon ?
Oui, le cochon.
Elle rit.
Désolé, dit-il. Je te retiens sûrement. Je n’ai pas l’habitude de parler autant. J’espère que ça t’a fait du bien de revoir ton ancien appartement.
Il fit un pas en direction de la porte.
Qu’est-ce que tu fabriquais par terre, au milieu de tous ces sacs, Duncan ?
Moi qui espérais que tu aurais oublié…
Tu es tombé ?
C’est un truc bizarre. Tu vas me prendre pour un demeuré.
La folie ne me dérange pas, à condition qu’elle reste dans les limites du raisonnable.
Il soupira, puis passa aux aveux. Souvent, en traversant le campus de Columbia avec ses sacs à provisions, il se voyait en pensée étendu sur College Walk. Tous les étudiants l’enjambaient, sans s’arrêter, pendant des jours, puis des semaines, les rongeurs dévoraient le contenu de ses sacs, lui-même maigrissait à vue d’œil et, sous la pluie, dans la nuit, finissait par disparaître en contemplant les branches des arbres. Fasciné par cette étrange idée, il avait appelé, en rentrant, pour s’assurer d’être seul, puis, le seuil à peine franchi, il s’était allongé à côté de la porte.
Quand tu fais des trucs un peu fous à la maison, dit-elle, tu devrais d’abord songer à bien fermer derrière toi.
Avec le recul, je me rends compte que c’était une erreur.
Allonge-toi, ordonna-t-elle.
Pour quoi faire ?
Je veux te faire voir une chose qui date des années où j’habitais ici. Pour ça, il faut que tu t’allonges un moment, exactement à l’endroit où tu étais avant.
Par terre ?
À cet endroit précis.
Avec hésitation, peu sûr de lui, il obéit.
Elle verrouilla la porte à l’aide de la chaîne de sécurité et, revenant auprès de Duncan, s’agenouilla, ouvrit son duffel-coat et se coucha sur lui.
Qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-il doucement.
Une couverture humaine.
Ils restèrent ainsi pendant une minute, son cœur à lui, palpable sous le pull de Tooly, battant très fort.
Quelqu’un inséra une clé dans la serrure. La porte s’entrouvrit, mais la chaîne la retint. On la secoua.
Tooly se leva calmement, tandis que Duncan se mettait debout avec une hâte telle que, pris de vertige, il faillit tomber à la renverse. Il retira la chaîne.
Salut, fit-il.
C’était Xavi, un garçon habillé avec beaucoup de recherche : veston de smoking, écharpe mauve, lunettes en écaille de tortue. Au lieu de serrer la main de Tooly, il la retint dans la sienne. Un sourire éclaira son visage. Il ferma langoureusement les yeux et, en les rouvrant, se tourna vers Duncan, qui précisa :
Elle a déjà habité ici.
Tooly évoqua une fois de plus tous les souvenirs que la visite avait remués en elle.
Hochant la tête avec raideur, Duncan ouvrit la porte.
Quand as-tu habité ici, au juste ?
Je suis vraiment heureuse de vous avoir rencontrés, dit Tooly en s’engageant dans l’escalier.
Et Tooly repartit à pied en direction du centre-ville en jetant un coup d’œil à d’autres immeubles. Quels que soient les intérieurs qu’elle imaginait – fêtes qui dégénéraient, cuisines au robinet fuyant, couples en colère jouant aux cartes pour de l’argent –, la vérité était toujours plus singulière. Dans une ville verticale, les habitations exiguës représentaient le seul territoire réservé sans réserve, pour ainsi dire, chaque demeure constituant une forteresse intime. Pourtant, il était si facile de les pénétrer. (« Je ne voudrais surtout pas m’imposer, mais j’ai habité ici autrefois. Vous permettez que je jette un coup d’œil ? Je passais et… Juste d’être là… C’est fou les souvenirs qui me reviennent ! ») En gros, il suffisait de frapper, de prononcer quelques mots, d’entrer. Pourquoi se contenter du monde extérieur quand rien ne vous empêchait d’entrer chez les gens, de voir comment ils vivaient et peut-être même de ressortir avec un petit quelque chose d’utile ?
Tooly prit son stylo et le papier journal dans lequel elle avait enveloppé son sandwich au beurre d’arachide et nota tout ce qu’elle avait retenu de la rencontre, sondant les moindres recoins de sa mémoire à la recherche de détails valant d’être racontés à Venn.
Duncan était un garçon gauche, maladroit, seul. Il serait très facile de mettre le grappin sur un jeune homme comme lui. Mais Tooly obtint peu de collaboration de la part de sa main – elle secoua ses doigts glacés – et de sa volonté, qui refusait de décortiquer la candeur de ce garçon dans l’intention d’y trouver une faille à exploiter. Elle froissa le papier journal, le fourra dans sa poche. La vie de Duncan et la sienne s’étaient croisées pendant quelques minutes ; on n’irait pas plus loin.
Sur le trottoir, elle resta parfaitement immobile à étudier le visage des passants, ses mains froides serrées, son pouls s’accélérant. Prise d’une irrésistible envie de s’enfuir en courant, elle y céda.

2011 – Le début
Abandonné par les moines des centaines d’années plus tôt, le prieuré de Llanthony, complexe roman-gothique, s’était détérioré peu à peu, les murs de la cathédrale laissés sans toit, la maçonnerie couverte de lichen couleur moutarde sans défense contre des siècles de crachin, la pluie martelant l’endroit où se dressait autrefois un autel.
Derrière les ruines s’élevaient les monts Noirs et, ce matin-là, un épais brouillard. Tooly marcha comme dans un nuage, foulant des herbes d’où dépassaient des chardons, croisa des moutons au pâturage et gravit le flanc du coteau en droite ligne. Le brouillard se dissipa au fur et à mesure qu’elle grimpait, ses bottes de caoutchouc vertes produisant un bruit de succion, les muscles de ses pieds évaluant les pierres sous ses semelles glissantes, la douleur dans ses cuisses un plaisir, et elle accéléra le pas, malgré ses forces déclinantes.
Au sommet, un vent furieux la secoua d’avant en arrière, gonfla le tricot à torsades noué autour de sa taille. Le plateau s’évasa, ses limites invisibles ; un sentier crayeux bordé de bruyères et de fougères courait sur des kilomètres, crête divisant deux nations. À droite, l’Angleterre : des terres agricoles semblables à une courtepointe couturée de haies et d’arbres, les moindres champs clôturés et exploités. À gauche, le pays de Galles : un emmêlement de verdure, de vastes et vertes maisons de ferme en pierre et de boisés menaçants.
Les mouvements du soleil marbraient le sol. Tooly s’immobilisa sous ses rayons, ferma les yeux, absorba la chaleur. Lorsque le soleil brillait – il était parfois des jours sans se montrer –, elle se hâtait d’en profiter. Mais c’était la pluie, qu’elle voyait par la fenêtre de la librairie, qui la fouettait, le monde étouffé, les trottoirs déserts. Ce qui l’excitait, c’était non pas le crachin, mais la pluie torrentielle, les gouttes qui explosaient sur les feuilles des arbres, faisaient déborder les tuyaux de drainage, crépitaient sur le toit de la Fin du monde. Un jour, un coup de tonnerre avait retenti dans l’après-midi, et Fogg avait laissé entendre un hoquet de frayeur, qu’il avait tenté de cacher en tournant bruyamment les pages d’un livre sur les hordes de Mongols.
Les orages sont magnifiques, avait-elle dit.
Les orages sont trempés.
Allons donc, un peu de tonus. La nature qui se déchaîne et produit des effets dramatiques… C’est exaltant, tu ne trouves pas ?
Un tremblement de terre, tu trouverais ça exaltant, toi ?
Eh bien, si on pouvait juste l’observer – imagine un peu ! – sans morts, ni blessés, ni dommages importants, alors oui, ça serait génial ! Comme quand on voit des photos de lave en fusion.
Quand elle te fonce dessus, la lave en fusion n’a rien de beau.
Elle ne m’a jamais foncé dessus.
Ni sur moi, pour dire les choses de façon brutale.
Derrière ses paupières closes, elle devina un assombrissement. Le soleil avait migré sur la lande. Une goutte de pluie lui heurta la joue. Le crachin tombait sans bruit, le vent poussant de fines gouttelettes à l’oblique, d’un côté, puis de l’autre, semblables à des bancs de poissons réunis en une masse nerveuse. Elle vit les petites taches se multiplier sur son chemisier, le coton se plaquer sur son ventre et ses petits seins. Durant la vingtaine, elle avait eu l’impression que les diverses parties de son corps n’entretenaient aucun lien avec l’ensemble de son être, comme si elle occupait un contenant dissocié du contenu. En se voyant telle qu’elle était à présent, plus mince que naguère, elle songeait moins à la forme qu’au temps, qui avait fini par arriver, son passage signalé par des rugosités nouvelles. Elle contempla ses bottes de caoutchouc plantées dans l’herbe mouillée, sa vision troublée par les gouttelettes de pluie accrochées à ses sourcils qui frissonnaient à chaque pas.
Au-dessus de sa tête, une corneille s’envola. Elle aurait besoin d’un imper, celle-là. Les oiseaux étaient-ils incommodés par la pluie ? Paul l’aurait su, lui. Mais seules étaient autorisées les réflexions concernant cet endroit-ci, ce moment-ci, le mouvement de ses jambes. Elle inspira. La joie des pensées vides, occupées uniquement par les sens. Si d’aventure elle écrivait un livre (et elle n’en avait pas la moindre intention), il serait consacré au plaisir de ne penser à rien. Quelle nullarde je suis devenue ! Et quel livre ça ferait ! Il aurait au moins le mérite de guérir les insomniaques.
Le sentier descendait dans les bois, traversait des champs cultivés, empruntait un échalier, contournait les ruines. De retour dans la Fiat, Tooly jeta le tricot mouillé sur la banquette arrière et ajusta le rétroviseur, amusée par l’image bancale de son moi débraillé. Le trajet jusque chez elle lui prenait une vingtaine de minutes. Elle devait passer par une route très étroite et, à l’approche des camions qui fonçaient vers elle dans les virages et l’obligeaient à se ranger dans les haies, ses orteils se recroquevillaient. Sa voiture, bidule dépourvu d’amortisseurs, de ceintures de sécurité et d’une vitre fonctionnelle côté passager, la secouait de part en part. L’ouverture était recouverte d’une feuille de plastique qui battait furieusement au vent. Par les trous de rouille dans le plancher, Tooly voyait défiler l’asphalte.
Elle se gara devant l’église et des moineaux qui se disputaient les grains de riz abandonnés là après les noces de la fin de semaine décollèrent. Elle vivait dans le village depuis près de deux ans. Pourtant, elle n’y avait pas d’amis. Dans ces parages, la réserve était de mise, attitude qui lui convenait parfaitement. Le village la laissait être elle-même et elle s’y était attachée. Le vendeur de journaux, le médecin du village, l’avocat, l’agent de police, l’apprenti boucher qui, vêtu de son tablier à rayures rouges, fumait sur son vélo de livraison. La pizzeria doublée d’une friterie dans Unicorn Street, l’horloge du village, le monument « aux fils de Caergenog tombés lors de la Grande Guerre de 1914-1918 » avec sa couronne de coquelicots en plastique.
Pour les habitants du village, elle était la dame de la librairie, celle qui arpentait les sentiers publics, un peu étrangère – elle venait « d’ailleurs », comme on disait. Au moins, elle n’était pas Anglaise. Les Gallois se souciaient surtout « des Anglais », terme qu’ils utilisaient d’un ton cassant, comme pour parler de voisins qui font irruption dans votre salon, le dimanche, mangent tous les gâteaux et monopolisent la conversation. Pire, la langue anglaise avait supplanté la leur, dont les panneaux de signalisation conservaient de merveilleux exemples – CERDDWYR EDRYCHWCH I’R CHWITH – que les Gallois eux-mêmes étaient en général incapables de prononcer. Au moins, ils préservaient en anglais leur accent aux intonations mélodieuses, proférant les mots comme s’il y avait un espace entre cha que syl la be.
Elle entra dans la librairie et gravit l’escalier qui conduisait aux chambres de l’auberge, chacune équipée d’un lit à colonnes avec un matelas de paille et d’une commode dont tous les tiroirs sentaient la lavande. Dans la cuisine, on voyait sur les lattes du sol l’empreinte d’une cuisinière disparue, périmètre délimité par des taches couleur caramel. Dans la salle de bains trônait une baignoire sur pattes, tandis que les cabinets étaient munis d’une toilette avec un siège en bois au réservoir cliquetant, dont on actionnait la chasse au moyen d’une chaîne froide.
Plutôt que de s’installer dans une des chambres, Tooly avait élu domicile dans le grenier. Elle avait chassé les araignées, jeté les meubles démantibulés et le gramophone, puis raboté les lattes du sol, où elle aurait risqué de se faire des échardes, et frotté les carreaux jusqu’à ce qu’ils redeviennent transparents. Là-haut, non loin de l’échelle, elle avait posé un matelas double par terre. Elle dormait sous les chevrons et, au matin, elle avait le bout du nez froid.
Ses vêtements encore humides après sa randonnée, elle se déshabilla et, nue, se campa devant la fenêtre. De la rue, on ne verrait que sa tête. Elle préférait ne pas avoir de rideaux et, à cette hauteur, de toute façon, elle était bien cachée. Par terre, ses habits gisaient en tas à côté d’un sac de toile assez grand pour contenir l’ensemble de ses affaires. Elle ne possédait rien d’autre. Au cours des dix dernières années, elle s’était débarrassée de tous ses objets de valeur.
Une fois habillée, elle descendit dans la librairie, où elle établit le fond de caisse, entra les ventes de la veille dans l’ordinateur (ce n’était jamais très long), retourna l’enseigne OUVERT/FERMÉ et déverrouilla la porte. La librairie ouvrait à dix heures, mais elle était toujours en avance. En revanche, Fogg, lui, était toujours en retard.
J’ai été coincé dans la circulation, expliqua-t-il en laissant tomber le journal plié qu’il tenait sous son menton et en posant son cappuccino sur le comptoir du bar.
Comme il habitait à quatre minutes à pied de la Fin du monde, le mot « circulation » désignait la queue au café Monna Lisa. Il avait l’habitude d’arriver au travail pourvu d’une boisson chaude et d’un périodique froid. Il achetait une publication différente tous les matins, et Tooly et lui la lisaient à tour de rôle et en discutaient dans l’après-midi. Jusque-là, ou au moins jusqu’à midi, il s’efforçait de contenir ses bavardages, disparaissant derrière les rayonnages, sa position trahie par les bruits qu’il faisait en sirotant son café dans le rayon « Géographie » ou « Pensée politique ».
Lorsque, comme ce matin-là, tout était tranquille, Tooly faisait un brin de lecture sur ses passe-temps favoris, essayait des livres recommandés par des clients et époussetait les lieux. Avant, elle faisait jouer, à la réception, des cassettes auxquelles elle était accro depuis des années ; cependant, certaines d’entre elles avaient disparu. Des semaines plus tôt, deux vieux grincheux étaient entrés, un homme et une femme arborant des anoraks identiques, si semblables qu’on n’aurait pu établir avec certitude lequel des deux avait été le marié. Ils firent le tour de la librairie en marchant l’un derrière l’autre, puis revinrent à la réception, où l’un d’eux saisit une poignée des cassettes mixtes de Tooly.
Il nous faut de la musique pour l’autocaravane.
Elles ne sont pas à vendre, dit Fogg.
Mais elles peuvent l’être, s’interposa Tooly.
Au point où ils en étaient, tous les revenus étaient bons à prendre.
Vous ne voulez pas savoir ce qu’elles contiennent avant de les acheter ?
Je préfère la musique. Peu importe ce que c’est.
Vous préférez la musique ? Aux livres audio, par exemple ?
Je préfère la musique à la conversation.
Ils convinrent d’un prix de cinquante pence par cassette et, pendant que l’homme et la femme comptaient leur monnaie, Tooly contempla la pile, où figuraient des titres comme « Mélange 2000 par D-Mac ». Les mélanges avaient été réalisés des années auparavant par son petit ami de l’époque, Duncan McGrory, et étaient accompagnés de notes détaillées sur les musiciens (Fiona Apple, Lynyrd Skynyrd, Tori Amos, Bob Dylan, Creedence Clearwater Revival, Tom Waits), écrites avec des lettres qui rétrécissaient au fur et à mesure que l’espace diminuait, se perdaient dans une cascade d’astérisques. Tooly regretta la transaction avant même qu’elle soit conclue, mais elle refusa de revenir sur sa parole. Quelques semaines s’étaient écoulées depuis. Inutile de s’appesantir sur le passé.
On met la radio ? demanda-t-elle à Fogg en lui rendant un roman qu’il lui avait prêté.
Il passa derrière l’ordinateur et fit jouer Radio 4 en continu.
Le livre t’a plu ? demanda-t-il. Moi, je l’ai trouvé lamentable.
Affreux. Pourquoi me l’avoir recommandé ?
Il est si mauvais que je me suis dit : il faut que Tooly lise ça.
Tu es bien la seule personne, Fogg, à recommander un livre parce que tu l’as détesté.
Ne bouge pas.
Il détala et sa voix, mêlée au bavardage de la radio, lui parvint d’entre les piles.
Si tu n’as pas aimé ce livre-là, lança-t-il, tu dois essayer celui-ci.
Y est-il question d’un extraterrestre qui joue du saxophone ? demanda-t-elle. S’il y a des extraterrestres qui jouent du saxophone ou de tout autre instrument de musique, ou même des extraterrestres qui se contentent d’être eux-mêmes sans la moindre inclination musicale, je te chasse, Fogg.
C’est un peu dur, fit-il en revenant avec un livre de poche.
O.K., je ne vais pas te chasser. Mais je te le demande une dernière fois. Y a-t-il des extraterrestres ?
Pas d’extraterrestres, promit-il. Mais il y a peut-être un orque.
Il y a un orque ou pas ?
Il y a un orque.
La plus grande qualité de Fogg comme employé tenait à sa capacité d’être présent quand elle sortait s’acheter un sandwich. Sinon, ses contributions étaient difficilement quantifiables. Mais Tooly n’aurait pas voulu poursuivre sans lui. Comme la Fin du monde ne rapportait rien, elle le payait à même ses économies, maigre pécule qui diminuait sans cesse. D’ici deux ou trois ans, elle serait insolvable. Pourtant, à sa façon de suivre le solde de son compte bancaire, on aurait dit qu’elle attendait la faillite avec impatience. La librairie était le foyer le plus stable qu’elle ait connu et elle ne pouvait chasser une envie de s’en débarrasser.
Fogg, en grande partie façonné par le lieu, était son contraire. Il était inextricablement d’ici, de ce village, d’un lieu repérable sur Google Earth (quel plaisir il prenait à faire tourner le globe numérique de Paris à Caergenog avant de zoomer sur le toit de la boutique !). S’il n’avait pas quitté le village, disait-il, c’était parce qu’il s’agissait de la pièce de moindre résistance * 1. . Il ne se rendait pas justice. Il restait en partie par bonté d’âme, en raison de l’été désastreux qu’avait connu sa famille l’année de ses quinze ans : son frère aîné était devenu paraplégique à la suite d’un accident de voiture, la liaison de son père avait été révélée au grand jour par des notes d’hôtel portées à une carte de crédit et sa mère avait fait une dépression nerveuse. Le père était parti et la famille, que seul Fogg empêchait d’imploser, ne s’en était jamais remise. Quatre ans plus tôt, il avait bien failli se marier. Mais sa petite amie était partie jouer au théâtre à Londres et elle y avait rencontré un autre homme. Ils étaient restés en bons termes jusqu’au jour où elle lui avait envoyé une photo de son nouveau-né.
Ouvrir un courriel qui contient une photo de bébé, dit-il alors, c’est voir un ami vous dire adieu.
Son ex et lui échangeaient encore des messages, de loin en loin. Elle l’invitait à venir lui rendre visite. « Avec plaisir, répondait-il. Quand ? » Et elle mettait des mois à lui répondre. Il ne savait même plus à quoi elle ressemblait : son profil Facebook montrait une photo du bébé.
Coincé à Caergenog, il s’était imaginé une vie parallèle, dans laquelle il avait fait un baccalauréat en littérature française à Durham, une maîtrise à Cambridge et deux années de recherches à Paris, où il avait logé dans une mansarde de la rive gauche ou, comme il le disait, de « l’Arrive gauche ». Ce personnage s’appuyait sur la conviction qu’avait Fogg que Caergenog ne lui convenait pas, que ses amis et lui étaient trop bien pour le milieu dans lequel ils vivaient, que les contretemps et les rejets qu’il essuyait s’expliquaient par le côté rétrograde du village. Un jour par mois, il se présentait au travail avec un air morose. Le reste du temps, il était d’un entrain attachant.
Tu te sens plus Anglais ou plus Gallois ? lui demanda-t-elle un jour.
Plus Français, répondit-il. Et toi ? Tu te sens Française ?
Pourquoi ? Je ne suis pas Française du tout.
Dans ce cas, tu te sens Anglaise ?
Je ne suis pas Anglaise.
Galloise ?
Je ne suis pas Galloise. Tu es parfaitement au courant, Fogg.
Les gens comme nous, nous formons une tribu perdue, réfléchit-il. Pas de tradition, pas de droit d’aînesse, pour dire les choses de façon brutale. Il y a en chacun de nous un germe de tristesse, ajouta-t-il en pressant la loupe contre son œil. Notre tristesse , on la remarque seulement au passage, comme, dans une maison, la porte qui s’ouvre sur une petite pièce interdite aux étrangers.
Tu es d’humeur très poétique, aujourd’hui, Fogg.
Et qu’on entrevoit seulement de façon fugitive, poursuivit-il, prenant l’ironie de Tooly pour un encouragement. Un germe de tristesse, répéta-t-il, fier de l’expression, en partant mettre de l’ordre dans le rayon « Pirates, trafiquants et mutins ».
Vers midi, ils accueillirent leur première visiteuse, une habituée qui ne pouvait pas être qualifiée de cliente puisqu’elle n’utilisait la librairie qu’à seule fin de faire des achats en ligne. C’était une pratique de plus en plus courante, dont les adeptes se reconnaissaient au fait qu’ils notaient des prix et des ISBN, mais n’achetaient jamais rien. Certains consultaient carrément des pages Web sur leur téléphone intelligent pour vérifier les prix et en sortant, la main sur la poignée, déploraient la disparition des bonnes librairies. Tooly ne s’indignait pas : on ne peut contenir un raz-de-marée en agitant le doigt. Elle considérait le métier de libraire comme une vocation en phase terminale. Ce qui la décourageait bien davantage, c’était le peu d’influence qu’exerçaient les poids lourds réunis sur ces tablettes. Malgré les idées qu’ils renfermaient, malgré leur valeur, ils vivaient comme des aînés, dans un monde qui n’avaient pas la patience de les écouter.
Si les acheteurs se faisaient rares, les vendeurs, eux, étaient nombreux. De nos jours, tout le monde vidait ses tablettes. La question était non plus de savoir ce qu’elle pouvait payer (une somme dérisoire), mais bien si elle avait de la place. Elle-même avait un faible pour les anciens livres de cuisine, en particulier ceux qui prodiguaient aux jeunes filles des conseils démodés, par exemple Mrs Beeton’s Book of Household Management (1861) et Saucepans & the Single Girl (1965) de Jinx Morgan et Judy Perry. Elle avait également étoffé le rayon « Zoologie » en y ajoutant de tragiques histoires sur les bisons, des volumes rares consacrés à des oiseaux plus rares encore et des albums grand format de photos de la nature. Comme pour les beaux livres, elle les achetait d’abord et se demandait ensuite où les mettre.
M. Thomas effectua le premier achat de la journée. Quinquagénaire, il avait une ribambelle de petits-enfants parlant le gallois et visitait la librairie tous les mois. À l’époque où il fréquentait l’école, l’éducation était considérée comme un irritant qui retardait l’entrée dans le travail agricole, d’où l’émergence de deux types de citoyens : ceux qui méprisaient les livres ainsi que leurs enseignements et ceux qui les vénéraient. Huw Thomas – vêtu en permanence d’un cardigan filé à domicile, il avait une cicatrice sur le bout du nez et une tête semblable à une miche posée à la verticale – comptait parmi ces révérencieux autodidactes. Il préférait toutefois ne pas en parler, déjouant toutes les astuces auxquelles Tooly avait recours pour engager la conversation, au moment où il se tenait devant le comptoir de la réception, un livre dans chaque main, tel un enfant devant le bureau de la bibliothécaire. (Elle n’avait jamais réussi à comprendre ce qui guidait ses choix. Ce jour-là, c’était une histoire de la guerre des Boers et Alice au pays des merveilles .)
Vous avez trouvé tout ce que vous cherchiez, monsieur Thomas ?
Non, merci.
Je peux vous aider à trouver autre chose ?
Non, merci.
À la prochaine, monsieur Thomas.
Très bien. Faut que j’y aille.
La clochette de la porte tinta dans son sillage, faux calme précédant l’arrivée intempestive d’une douzaine d’écoliers. Ils n’avaient rien d’une horde de lecteurs sauvages. C’étaient plutôt des apprentis voleurs à la tire qui s’exerçaient en jetant autour d’eux des regards furtifs, comme s’ils étaient les inventeurs de cet art. Un sac d’école pouvait avaler une impressionnante quantité de livres. Parfois, elle les laissait partir avec leur butin, à moins que le lot précédent n’ait été découvert dans les poubelles de Roberts Road, auquel cas elle interceptait les coupables à l’occasion de leur raid suivant et leur adressait discrètement quelques mots à la porte avant de les renvoyer. Elle vilipendait les plus grossiers – et il y en avait quelques-uns – avec des mots choisis. Un effronté avait donné un coup de pied à la porte en sortant et l’avait gratifiée d’un doigt d’honneur en courant à reculons, ce qui, par bonheur, lui avait valu de tomber à la renverse dans une flaque.
Elle consulta l’heure. Elle avait un cours, ce soir-là.
Tu permets que je…
Surtout, n’en dis pas plus, répondit Fogg. Va, va.
Depuis son arrivée à Caergenog, elle suivait avec frénésie une succession de cours pour adultes : couture, réparations à domicile (sujet étonnamment captivant), musique. Pendant un moment, elle avait fait le trajet jusqu’à Cardiff, tous les mardis soirs, pour suivre des cours d’arts plastiques. Là, elle s’était initiée au fusain, à la peinture à l’huile et à l’acrylique. Chaque médium confirmait un peu mieux son absence de talent : ses bras étaient plus longs que ses jambes, ses oreilles ressemblaient à des soucoupes, ses fruits à des ballons de basket. Bien que lamentable, Tooly adorait peindre. À force de bûcher, elle finit même par s’améliorer un peu.
Aurons-nous un cours sur les nez ? avait-elle demandé au professeur, sculpteur raté au tempérament irascible.
Quoi ?
Vous voulez bien m’aider à faire des nez ?
Quoi ?
À la fin du cours, elle tria ses œuvres et, en conscience, ne put en conserver une seule. Elle rentra néanmoins avec une nature morte intitulée « Pommes… du moins je crois » et la cloua au mur dans son grenier. La vue du tableau, si affreux que c’en était drôle, la mettait encore en joie.
De temps à autre, une camarade de classe l’invitait à prendre un verre amical et à échanger des commérages. Prue, divorcée de fraîche date qui suivait les cours de réparations à domicile à Hereford, demanda à Tooly ce qu’elle faisait à part tenir la librairie et se fit raconter ses randonnées quotidiennes.
J’aurais moi-même intérêt à marcher un peu, dit Prue. Depuis les enfants, je me laisse aller.
Un matin, elle débarqua à la Fin du monde et, par politesse, acheta un roman sentimental. À bord de la voiture de Tooly, elles allèrent jusqu’au prieuré, d’où elles entreprirent l’ascension. Prue garda le rythme jusqu’aux contreforts, puis, à mi-distance, s’accrocha courageusement. Tooly attendit au sommet en contemplant le paysage, tandis qu’un point à l’aspect vaguement humain, s’approchant petit à petit, finit par prendre la forme d’une femme.
Ai pris…, commença Prue, la respiration sifflante, les mauvaises… chaussures.
À partir d’ici, c’est plat, dit Tooly en poursuivant le long de la crête.
Tu marches… tellement… vite !
Pas tant que ça. Tu trouves ?
Après, Prue la remercia. Elle ne demanda jamais plus à l’accompagner en promenade.
Tooly avait plus ou moins fait exprès. Les amis vous obligeaient à avoir un récit de vie. Le passé n’avait d’importance que si d’autres cherchaient à le connaître – c’était eux qui vous forçaient à avoir une histoire. Seul, on pouvait très bien s’en passer.
C’est pour cette raison que Fogg et elle s’entendaient si bien. Il acceptait ses dérobades, ne cherchait jamais à lui faire avouer ses secrets.
À la maîtrise de quel art te consacreras-tu ce soir ? demanda-t-il.
Elle brandit son ukulélé.
Pour dire les choses de façon brutale, je ne connais pas beaucoup de compositions pour le ukulélé, dit-il. Qu’est-ce qui t’a poussée vers cet instrument ?
Ça m’a prise comme ça, un jour. Je pense que tu devrais rentrer le tonneau en fermant.
Sur le chemin de Monmouth, il commença déjà à pleuvoir à boire debout. Devant la maison de son professeur, elle sortit à la course, le ukulélé et ses partitions blottis sous son chemisier. À la demande de Tooly, ils travaillèrent l’ouverture de Guillaume Tell . Elle joua une partie, le professeur l’accompagnant, puis ils changèrent de rôle. Quel ravissement, cette synchronie, ce développement, s’appuyer sur les phrases, tirer une mélodie des points noirs sur les portées, inscrits à l’encre en 1828, une communication s’établissant malgré le passage du temps ! C’était si excitant que, par moments, elle en oubliait presque de gratter les cordes.
Elle rentra en roulant à tombeau ouvert, de façon saccadée, son pied battant le rythme sur l’accélérateur. Elle chantait à gorge déployée (« Dada-doum, dada-doum, dada-doum-doum- doum ! »), accompagnée par les claquements de la feuille de plastique sur la fenêtre du côté passager. Dans le stationnement face à la Fin du monde, elle chercha une place libre. Le soir, les clients du Crochet le remplissaient.
Et si elle allait y boire quelque chose, histoire de prolonger sa bonne humeur ? Elle remonta Roberts Road, le vacarme s’amplifiant à mesure qu’elle s’approchait du pub. Quelques manœuvres, le visage ravagé par le soleil, la poussière et les cigarettes, étaient assis à des tables à pique-nique devant l’établissement, un verre de bière diluée à la main, poste d’où ils reluquaient les dames sorties s’amuser entre elles, de grosses filles en talons aiguilles, les chevilles tatouées, les cuisses couvertes de chair de poule, les seins tombants retenus par des échafaudages à armatures. De l’autre côté de la route se trouvait le bar de la légion, réservé aux anciens combattants de guerres étrangères. De loin en loin, un garçon qui avait fait la campagne d’Irak ou d’Afghanistan quittait sa partie de fléchettes pour lancer des regards mauvais au pub d’en face, aux filles chancelantes qui riaient après avoir renversé leur cidre.
En voyant Tooly passer entre les deux débits de boisson, les belliqueux des deux côtés prirent note de ses cheveux courts, de ses lèvres pâles et de sa tenue asexuée à seule fin de la déclarer invisible à leurs yeux. Ces jours-ci, elle soupçonnait les hommes qui la convoitaient d’avoir des exigences peu élevées, d’être des boucs en chaleur. En entrant au Crochet, elle aurait découvert de nombreux spécimens de cette espèce. L’un d’eux, réchauffé par l’alcool, l’aurait peut-être divertie pendant un moment. Dans un village, cependant, on ne cessait de croiser ses erreurs de jugement. Mieux valait rentrer à la maison. Tout ce qu’elle voulait, ce soir, c’était une légère ébriété. Une bouteille de pinot noir ouverte l’attendait dans la cuisine.
Elle se servit trop généreusement et, les lèvres sur le bord du verre, elle ramena le contenu à des dimensions plus acceptables. Puis elle grignota des craquelins au fromage en fredonnant l’ouverture de Guillaume Tell , les lèvres violettes. Quel délice, cette boisson ! Depuis qu’elle avait atteint un certain âge – vingt-six ans, peut-être ? –, depuis que les dernières étincelles de son moi juvénile s’étaient éteintes pour de bon, elle sentait chaque jour une pression croître en elle, pousser contre les limites de son existence. Puis, après sa première gorgée de la soirée, elle se dilatait enfin, le serrement se relâchait et elle se mettait à flotter dans ses pensées, en dehors du temps. Une main en visière au-dessus de ses sourcils, devant la fenêtre ouverte retenue par un loquet, elle balaya les terres agricoles qui s’étendaient au-delà de Caergenog, perdues dans les ténèbres à cette heure. Reculant d’un pas, elle regarda son reflet et celui de la cuisine. Le niveau du vin dans son verre diminuait à vue d’œil.
Elle descendit les marches, arpenta les allées sombres de la librairie d’un pas légèrement titubant. Tant d’esprits sublimes se trouvaient à portée de main : elle n’avait qu’à tendre le bras pour les tirer du sommeil (quelle que soit l’heure, ils étaient toujours plus alertes qu’elle), les mettre en mouvement et rencontrer une âme dotée d’un esprit comme le sien, en plus lucide. Ce soir-là, cependant, c’était l’ordinateur qui l’appelait. Elle posa le clavier sur ses genoux et, au moment où la machine se mit à clignoter et à bourdonner, peuplant le bureau d’icônes, le visage éclairé par l’écran, elle sentit un léger frisson.
Tooly avait longtemps résisté à l’attrait des ordinateurs, qu’elle associait fortement à Paul. À vivre comme elle le faisait, sans attaches, dérivant de ville en ville, de petit boulot en petit boulot, n’acceptant que ceux qui exigeaient des compétences technologiques minimales, elle avait réussi à les éviter mieux que la plupart. Et plus elle avait différé l’achat d’un premier ordinateur personnel, plus elle s’était sentie mystifiée par le brouhaha numérique.
Mais la Fin du monde, outre ses volumes reliés, était équipée de quelques micropuces, soit un vieil et encombrant ordinateur sur table qui, à quatre ans, faisait figure d’antiquité. Fogg lui avait appris à y consigner les ventes et avait aussi tenu à l’initier à Internet ; pour illustrer ses merveilles et sa portée, il avait cherché son nom à elle et, penaud, n’avait obtenu aucune entrée.
Pendant plus d’un an, Tooly avait gardé ses distances. Au mieux, elle effectuait des recherches sur des mots simples, par exemple « ukulélé », presque effrayée par le déluge de réponses ainsi obtenues. Puis, petit à petit, elle se mit à pousser plus loin ses explorations. Bientôt, elle y passait des heures. Semblable à un trou noir, Internet engendrait sa propre gravité, ne laissant échapper ni le temps ni la lumière. Des chats jouaient du piano, des seins et des organes génitaux jaillissaient à tout propos, des inconnus calomniaient des inconnus. L’absence de contact visuel expliquait une bonne part de son activité en ligne. Y compris sa nouvelle habitude : sonder le passé.
Depuis quelques semaines, elle cherchait des noms, des noms anciens, les noms d’amis perdus de vue, d’ex-instituteurs, d’autres élèves, de personnes croisées dans des villes qu’elle avait quittées des années plus tôt. Profitant de l’obscurité d’une connexion Internet, elle épiait la vie de ces gens, en recollait les morceaux : universités, boulots, mariages, loisirs, intérêts. Des antécédents professionnels sur LinkedIn laissaient parfois entrevoir des débuts scintillants – stagiaire, directeur régional, vice-président – suivis d’une période de travail autonome laissée sans explication. Sur Facebook, la mention « Habite à… » révélait parfois des lieux inattendus : Oslo ou Hanoi ou Lima. S’ils avaient gardé le contact, le passage de l’école à la carrière et à la famille aurait été si progressif qu’il n’aurait rien eu de remarquable. Cependant, les profils en ligne brûlaient toutes les étapes de la vie : le temps de le dire, des camarades d’école devenaient des parents aux cheveux grisonnants.
Bizarre, tout de même, d’avoir quitté tant d’endroits et tant de gens et de se soucier d’eux à présent, alors que son sort à elle leur était sûrement indifférent. Pourtant, Tooly ne communiquait jamais avec ceux qu’elle épiait à la dérobée. Pour mener à bien ses fouilles, elle utilisait comme pseudonyme Matilda Ostropoler, amalgame de son prénom et du nom de famille d’un vieil ami.
Bien que gratifiantes, ces errances nostalgiques – qu’elle n’entreprenait jamais qu’après quelques verres – suscitaient en elle un malaise. Comme si on avait introduit dans son être une longue cuillère et qu’on la remuait. Contrairement aux livres, Internet n’avait pas de dernière page. Qu’une chaîne sans fin qui la laissait fatiguée, tendue, la faisait veiller trop tard.
L’heure était venue d’éteindre l’appareil. D’aller se coucher, de fixer les chevrons, de restaurer les souvenirs de sa leçon de musique. Si elle fermait les yeux pour penser au manche de son instrument, son cerveau répéterait-il pendant qu’elle dormait ?
À moitié debout déjà, elle réveilla l’ordinateur, guidée par la promesse de satisfaction qui se dissimulait toujours derrière le clic à venir. Dans le coin supérieur gauche de l’écran était apparu un drapeau, une demande d’ajout à sa liste d’amis Facebook. En raison du pseudonyme qu’elle utilisait, ces demandes venaient toujours de rôdeurs des plus louches. Elle cliqua sur l’icône, déjà prête à refuser la proposition.
Sauf que le nom lui était familier : Duncan McGrory.
Tooly s’éloigna de l’ordinateur par l’allée la plus proche en tapant nerveusement sur les livres. Son dernier contact avec Duncan datait de plusieurs années. Comment l’avait-il retrouvée ? La bouche sèche, elle revint se pencher sur l’appareil, l’index au-dessus de la souris. Elle relut son nom. Elle cliqua sur le « oui ».
Quelques instants plus tard, elle reçut de lui un message : « Je tente désespérément de te joindre. On peut parler de ton père ? ? ? »
Elle tordit ses mains moites, les essuya sur son chemisier. Son père ? De qui parlait-il, au juste ?


1 Les passages en italique suivis d’un astérisque sont en français dans le texte. ( N.d.t. )

1988
Arrête.
Arrête quoi ?
Avant l’arrivée de Paul, Tooly sautait sur son lit en regardant Bangkok monter et descendre par la fenêtre. En l’entendant, elle avait plié les genoux et saisi les couvertures et, en position accroupie, à bout de souffle, elle serrait et desserrait les pieds sur le matelas frémissant.
J’ai enlevé mes chaussures, invoqua-t-elle pour sa défense.
Arrête de discuter tout ce que je te dis.
D’un saut de ballet, elle descendit du lit et atterrit lourdement sur le sol, chuta sur les carreaux froids, à plat ventre, puis roula sur le dos pour montrer qu’elle n’était pas blessée.
Il y a des gens qui vivent en dessous. Arrête.
Ce matin-là, Paul était particulièrement tendu : on l’attendait à l’ambassade des États-Unis dans moins d’une heure pour son nouveau contrat. Il était spécialiste des technologies de l’information pour Ritcomm, entreprise privée chargée par le département d’État de moderniser les communications diplomatiques outre-mer. Les plus grandes ambassades américaines, comme ici à Bangkok, étaient équipées d’ordinateurs centraux reliés à Washington qui leur permettaient de consulter la plus récente « liste des indésirables » quand un ressortissant étranger souhaitait se rendre aux États-Unis. Cependant, de nombreuses antennes américaines plus petites n’ayant jamais été raccordées au réseau devaient se fier à des documents vétustes conservés sur microfiches. Paul supervisait la mise à niveau aux quatre coins du monde : dans des consulats minuscules, il procédait à une inspection des lieux, installait le Wang VS capable de produire une émulation 3270, y reliait tous les terminaux par des câbles BNC. Après quoi les membres du personnel avaient enfin la possibilité de se connecter à 9,6 bps via la ligne téléphonique, de taper un nom, un lieu et une date de naissance et d’attendre une réponse.
Les affectations duraient environ un an, période au cours de laquelle il s’établissait dans un centre comme Bangkok et parcourait toute la région en s’arrangeant pour passer le moins de temps possible dans ces petites ambassades à l’atmosphère suffocante. Là, les diplomates, portés à se considérer comme les membres d’une caste dirigeante, traitaient les employés de soutien comme des domestiques. On donnait à Paul l’ordre de réparer une imprimante matricielle défectueuse, par exemple, ou encore d’exorciser les diablotins qui avaient pris possession de l’écran de l’ambassadeur. Les jours d’ambassade, il tentait de se perdre dans les hordes de fonctionnaires et de visiteurs, de passer pour un quidam qui sortait de la cafétéria, le dos voûté, son repas dans une boîte en styromousse. Il fuyait la compagnie des autres par tempérament, mais ce n’était pas la seule raison qui le poussait à rester dans l’anonymat.
Tooly le vit clopiner avec une seule chaussure noire à fermeture velcro, son polo rentré dans son kaki à plis. Il renifla – la climatisation lui congestionnait les sinus – et déglutit. Sa pomme d’Adam ondulait, son cou était parsemé d’éruptions causées par le rasoir.
Où est mon autre chaussure ?
Son angoisse imprégnait tout l’appartement, y compris Tooly. Au même titre que la gravité, l’inquiétude d’autrui était une force étrangère qui, plutôt que de tirer vers le bas, émanait de sa source en poussant vers l’extérieur. Hélas, Tooly était sensible à l’excès aux impulsions nerveuses de Paul. Elle se joignit à la traque et découvrit la chaussure perdue sous le canapé. Catastrophiquement en retard, à présent, Paul s’empara de ses disquettes et de ses sorties d’imprimantes. Il s’arrêta devant la porte.
Ah non.
Quoi ?
Où seras-tu, aujourd’hui, Tooly ?
Quoi ?
Qu’est-ce que tu vas faire ? Je ne peux pas te laisser ici.
On n’a pas d’employée de maison ?
Pas avant jeudi.
Paul s’efforçait de tout prévoir, mais sa distraction était telle qu’il y avait parfois des trous. C’était le genre d’homme qui pouvait consacrer trente heures consécutives à la résolution d’un problème de programmation et aboutir à une solution élégante, puis lever les yeux et constater que, autour de lui, tout s’était effondré.
Nom de Dieu !
Ça ne me dérange pas de rester toute seule.
Moi, si, dit-il.
Je peux sauter sur le lit ?
Il vérifia l’heure. Pas d’autre choix que de la laisser là. Il faillit s’excuser, puis l’enferma à clé.
Le nouvel appartement, qui datait de la fin des années 1970, était grand et moderne, avec des plafonds bas et un ameublement spartiate. Des climatiseurs bourdonnaient dans les fenêtres et soulevaient le bas des rideaux. Dans la chambre de Paul, le lit était couvert de valises ouvertes. Son ordinateur, un poste de travail DEC à haut rendement, était toujours expédié d’avance. Tooly n’avait pas la permission d’y toucher sans son aide. C’est pourtant ce qu’elle fit, ce matin-là, en tournant le cadran du moniteur cubique et en actionnant le commutateur E/S. Le voyant des disquettes tremblota. Au bout de quelques minutes, un curseur vert clignotait rapidement sur l’écran.
Un jour, il lui avait enseigné un programme et elle le tapa, puis appuya sur la touche Retour. Les mots « Hello World ! » apparurent à l’écran. Tooly, s’imaginant que la machine était vivante, tapa « Allô » à son tour. Le curseur continua de clignoter stupidement. Elle se parlait à elle-même.
Elle remit tout en ordre et s’aventura dans la salle de bains attenante, baissa le couvercle de la cuvette et y grimpa. Elle écarta ses cheveux en bataille comme des rideaux et regarda au milieu en tenant à haute voix des dialogues imaginaires avec des gens qu’elle avait rencontrés dans d’autres villes : des hôtesses de l’air, des voyageurs et d’autres types de grandes personnes. Dans le miroir, elle s’inspecta : les oreilles protubérantes, l’index fiché dans la bouche à la manière d’un hameçon. Les bords de tous ses vêtements étaient roulés. Question de lui laisser de l’espace pour grandir, elle qui restait petite. Sur toutes les photos de classe, Tooly était à l’avant, à côté d’un quelconque garçon plein d’amertume, condamné par la génétique, comme elle, à voler à basse altitude.
Elle n’avait pas le sentiment que le reflet dans le miroir était le sien.
Elle ouvrit la porte moustiquaire du balcon arrière. Il faisait un soleil de plomb, malgré le smog. Au-delà du complexe immobilier se dressaient des bicoques en tôle rouillée et des bananiers où des oiseaux gazouillaient. Elle alla prendre les jumelles de Paul sur la haute tablette où il les avait cachées, retira les bouchons et, avec son t-shirt, essuya les lentilles, qui firent couic, couic, couic . Un doigt sentencieusement levé (« Attention ! »), elle retourna sur le balcon.
Dans l’esprit de Tooly, l’observation des oiseaux était l’une des activités les plus ennuyeuses jamais conçues par les adultes. Les animaux étaient attachants à titre de versions grossières de vraies personnes, mais les oiseaux n’avaient absolument rien d’humain. Paul prétendait qu’ils étaient issus des dinosaures, ce qui était difficile à croire, les dinosaures étant notoirement intéressants. Néanmoins, elle cherchait partout des oiseaux. Quand elle en apercevait un, Paul était toujours ravi, phénomène rare qu’elle appelait de tous ses vœux. En général, elle semblait plutôt l’irriter.
Qu’est-ce que tu préfères, lui avait-elle un jour demandé, les oiseaux ou les gens ?
Les oiseaux, avait-il répondu catégoriquement avant d’ajouter, d’une voix adoucie, les oiseaux, sans contredit.
De retour à l’intérieur, elle serra dans chacun de ses poings un coin de son t-shirt et se planta sous le ventilateur du plafond, dont l’hélice brassait l’air. Elle resta immobile, les battements de son cœur de plus en plus rapides. Puis elle s’élança, franchit le salon à la course et bondit sur son lit, où elle atterrit sur les genoux ; elle redescendit aussitôt et traversa la cuisine et les appartements déserts de l’employée de maison en poussant des cris stridents avant de se rappeler qu’il ne fallait pas. Elle prit dans sa bouche un bout de son t-shirt, dont le tissu s’imbiba doucement de salive, tandis qu’elle galopait en respirant par le nez. Sur le balcon avant, elle s’arrêta, baissa les yeux sur la ruelle où des ouvriers s’affairaient, où des cyclistes faisaient la queue devant un stand de nourriture et où un tailleur de rue se penchait sur sa machine à coudre à pédales. Tous ces gens étaient en bas et elle en haut. Bizarre, tout de même : ils étaient en des lieux différents et, en ce moment même, il se produisait des événements auxquels elle n’était pas mêlée. À l’autre bout du globe, des gens qu’elle avait autrefois connus faisaient des choses.
Elle rentra dans l’appartement, saisit son livre et plongea à plat ventre sur le canapé. L’épais livre de poche intitulé Vie et aventures de Nicolas Nickleby ouvert devant elle, Tooly se pétrifia. On aurait dit, quand elle lisait, qu’elle était comateuse et sourde. À l’intérieur, pourtant, elle se hâtait, courait le long d’une haute clôture en bois par les trous de laquelle elle était témoin de scènes extraordinaires : un boucher armé d’un fouet qui s’essuyait les mains sur son tablier en cuir, disons ; ou un pickpocket avec un moignon à la place du bras ; ou un aubergiste rusé espionnant ses clients. Parfois, un mot mystérieux lui bloquait la vue. Que voulait dire « houssine », par exemple ? Néanmoins, elle se dépêcha d’atteindre le trou suivant, n’ayant raté qu’un bref instant. Disparaître dans les pages d’un livre, c’était, pour elle, être divinement oblitérée. Pendant qu’elle lisait, seuls comptaient ses compagnons d’encre. Sa propre vie s’arrêtait :
— Me permettez-vous, dites, me permettez-vous d’aller avec vous ? demanda Smike d’une voix timide. Vous aurez en moi un serviteur fidèle et laborieux, je vous le promets. Je n’ai pas besoin d’habits, ajouta la pauvre créature en rajustant de son mieux ses haillons : ceux-ci peuvent aller encore. Je n’ai besoin que d’une chose, c’est d’être près de vous.
— Eh bien ! restez-y, s’écria Nicolas ; et que ce monde soit pour vous ce qu’il sera pour moi, jusqu’au jour où nous le quitterons l’un et l’autre pour un monde meilleur. Venez 2. .
Elle considéra l’expression « Eh bien ! restez-y », s’imagina répondre ainsi à des amis qui lui diraient en balbutiant : « Je n’ai besoin que d’une chose, c’est d’être près de vous. »
Paul, debout à côté d’elle, bougeait les lèvres, et des mots s’en échappaient, encore inaudibles, les oreilles de Tooly encore fermées. Un spaghetti dans la bouche, elle finit son chapitre, puis elle referma le livre.
J’ai vu un akalat.
Où ça ?
Dans un arbre.
Se laissant tomber dans un fauteuil, il se frotta le visage.
Ne mange pas des spaghettis crus.
Eh bien, soit !
Pourquoi tes lèvres sont-elles vertes ? Tu as encore mangé du dentifrice ?
Peut-être.
Prends plutôt quelque chose de normal dans le frigo.
Il n’y a rien de normal dans le frigo.
Qu’est-ce qu’il y a, alors ?
Rien.
Paul fronça les sourcils, incrédule, et se leva pour aller vérifier. Mais pourquoi y aurait-il eu de la nourriture ? Ils avaient emménagé seulement la veille. Toutes les armoires étaient vides, le frigo débranché. Il l’avait laissée seule pendant dix heures.
Tu n’as rien mangé depuis le déjeuner ?
Je n’ai pas déjeuné.
Il rouvrit toutes les armoires, honteux de sa négligence et incertain de la conduite à tenir. Il consulta l’horloge. (Au lieu de chiffres, elle affichait des oiseaux ; au lieu de sonner, elle gazouillait une fois l’heure. À présent, ils savaient dire l’heure d’après le chant des oiseaux.)
Il est merle passé hibou. Il faut que je te fasse manger.
Eh bien, soit.
Elle lui décrivit l’oiseau qu’elle avait vu, mais elle se tut dès que les portes de l’ascenseur se refermèrent – il s’opposait aux conversations dans les ascenseurs, où des inconnus risquaient de les entendre. Ils traversèrent la cour de l’immeuble, bordée de frangipaniers et flanquée de fontaines jumelles qui, en cette soirée, répandaient de la vapeur d’eau dans l’air chaud.
Rien du tout ?
Ce spaghetti, répondit-elle. Du haut du balcon, j’ai vu un endroit où on vend de la nourriture, au bout de la ruelle.
On ne mange pas des aliments achetés dans la rue, Tooly.
Je peux essayer ?
On trouvera des restaurants convenables, dit-il. Il y a sûrement des restaurants italiens à Bangkok. Tu aimes les spaghettis.
Je peux voir notre rue d’abord ?
Tu l’as aperçue de la fenêtre.
C’est très haut.
Bon… D’accord. Suis-moi, sans t’éloigner.
Il sortit du complexe et s’engagea dans le soi , en plein sur le passage d’une moto qui fit une embardée pour l’éviter, son souffle soulevant le t-shirt de Tooly. Des murs se dressaient de part et d’autre de la ruelle, dérobant à la vue les immeubles où vivaient les expatriés, les fils électriques accrochés aux poteaux rappelant les vignes. Ils marchèrent l’un derrière l’autre jusqu’à la route principale, Sukhumvit, où ils passèrent devant une voiturette remplie de fruits tropicaux disposés sur de la glace : des pointes de papaye dans des sacs en plastique, des ananas pelés, des ramboutans velus. Le marchand attaqua une mangue avec un couteau de boucher, sectionna le fruit sur un tronc d’arbre servant de planche à découper.
Des taches grises éclaboussèrent la chaussée sèche. En quelques secondes, les gouttes se transformèrent en un déluge torrentiel. Ils marchèrent vite jusqu’à Sukhumvit, où attendaient des tuk-tuk .
On peut en prendre un ? demanda Tooly.
Ils ne sont pas sécuritaires, répliqua-t-il, la pluie plaquant ses cheveux blancs sur son front, dégoulinant dans ses lunettes. C’est comme une charrette. On risque d’en tomber. Il nous faut un taxi en bonne et due forme.
Ils poursuivirent sous le déluge. La pluie engorgeait les grilles d’évacuation, l’eau montait dans le caniveau.
Regarde ! s’écria-t-elle. Des rats ! Ils nagent !
Ne les regarde pas, Tooly. Ils sont porteurs de maladies. Avance !
Cherchant un taxi des yeux, à gauche et à droite, il pressa le pas, l’entraînant sans le savoir vers Soi Cowboy, une rue bordée de bars aux néons clignotants, où des prostituées, assises sur des tabourets, les jambes croisées, lissaient leur minijupe et papotaient en thaï sur fond de musique pop au son métallique. Apercevant le farang , elles couinèrent. D’un geste empreint d’innocence, l’une d’elles salua Tooly de la main, et celle-ci lui rendit son salut.
Ne fais pas ça, dit Paul. Je t’assure.
Elle aperçut un taxi et agita les bras en tirant Paul par la manche pour qu’il se retourne et ait l’impression de l’avoir trouvé lui-même.
En voilà un ! s’exclama-t-il en s’élançant au risque de la piétiner. Dépêche-toi ! Je nous ai trouvé un taxi !
Faire comprendre au chauffeur qu’ils voulaient manger des lasagnes était au-dessus des forces de Paul, qui ne protesta pas lorsque l’homme les déposa devant un établissement du Chinatown.
Une serveuse les fit entrer dans le No. 2 Heaven Restaurant. Ils passèrent devant un aquarium dans lequel des poissons aux dents inférieures protubérantes lançaient, non sans raison, des regards furieux aux nouveaux clients. Des photos de cochon de lait, de homard rôti et de soupe aux ailerons de requin décoraient les murs rouge et or. Paul saisit une carafe en argent et provoqua une vague dans son verre, qui se remplit avec un glouglou rapide et déborda sur la nappe marron, formant une tache sombre qui grandit rapidement.
Les animaux se font-ils couper les cheveux ? demanda-t-elle.
Quels animaux ?
Les rats.
Pas besoin. Leurs poils ne poussent pas beaucoup.
Ils arrêtent de pousser, juste comme ça ?
Oui.
Pourquoi pas ceux des gens ?
De quoi tu parles ?
Des cheveux des gens.
Je t’en prie, Tooly. Nous sommes sur le point de manger, dit-il en brandissant son menu.
Elle consulta le sien.
Tu n’aimes pas l’aigre-doux, hein ?
Non, confirma-t-il. J’aime bien la nourriture qui sait ce qu’elle veut.
C’est quoi, une « cuistre de ploutet » ?
Ils voulaient dire « cuisse de poulet ».
Il y a aussi un truc appelé « unique gigot de chameau ». Qu’est-ce que ça veut dire, « unique », déjà ?
Qu’il n’y en a pas deux pareils.
Les pattes de chameau ne sont pas toutes différentes ?
Il remonta ses lunettes sur son nez.
Je t’en prie, Tooly. N’invitons pas les animaux à notre table.
Difficile, dans ces conditions, de discuter de la carte. Elle finit par le défier en parlant si vite qu’il n’eut pas le temps de protester.
Ils ont un truc appelé « agneau sans odeur » et aussi du « pigeon tranche ».
Nous allons prendre les nouilles spéciales du chef, l’informa-t-il en refermant son menu. Et le crabe aux asperges.
Il commandait toujours pour elle. Sans jamais se rendre compte que c’était tyrannique.
Je vais leur dire que nous sommes prêts à commander, dit Tooly en se tournant pour faire signe à une serveuse. S’il vous plaît ?
Chut, Tooly.
Alors comment on leur demande de venir ?
On attend qu’ils nous servent ; c’est d’ailleurs pour ça qu’on les appelle « serveurs ».
Les serveurs confirmèrent cette interprétation en bavardant longuement entre eux près de l’aquarium, avant d’entrer dans la cuisine par les portes battantes pour ensuite passer en coup de vent devant eux avec des plats destinés à d’autres clients. Tooly, soudain affamée, avala difficilement sa salive.
Elle plia et replia sa serviette. Paul l’imita. De temps en temps, il remplissait leur verre d’eau. Quelque chose à dire ! Elle aurait voulu trouver une phrase. Dans l’avion ou à la maison, il y avait des distractions. Mais quand ils mangeaient ainsi, face à face, il n’y avait rien du tout. Le silence s’installait entre eux, s’accroupissait sur la table, en quelque sorte. Elle observa le portier en uniforme, qui observait les poissons, qui observaient Tooly.
Cet homme est-il soldat ? demanda-t-elle tout en sachant qu’il n’en était rien.
C’est un gardien.
Pourquoi ils ont besoin d’un gardien dans un restaurant ? Pour empêcher les ploutets de s’enfuir ?
Il la regarda sans comprendre, puis il fixa son verre d’eau sous divers angles.
Une serveuse arriva et les plats suivirent peu de temps après. Parmi eux figurait un énorme bol de soupe qu’ils n’avaient pas commandé. Tooly se jeta dessus avant que Paul ait eu le temps de réagir. D’un air vorace, elle l’attaqua à la cuillère, pendant que Paul écartait ses cheveux. Les plats semblaient sortir de la cuisine au petit bonheur, au moment où le cuisinier le jugeait opportun. Un autre leur fut servi.
Ah non ! fit Tooly. Du poisson !
Il ne vient pas de l’aquarium, dit-il, peu convaincant. De toute façon, il faut le manger, sinon on risque de les vexer.
Les poissons ?
Paul se mordilla l’intérieur d’une joue en regardant autour de lui, comme si manger avait quelque chose d’indécent, comme s’il s’agissait d’un embarras nécessaire, telle l’hygiène personnelle.
Ça s’est bien passé au travail, aujourd’hui ?
Tu me demandes si ça s’est bien passé ? répéta-t-il, le pli entre ses sourcils se resserrant. J’ai appris que mon père est malade.
Eh bien, soit. Nous permettrons-nous d’aller jusqu’en Amérique pour le voir ?
Pourquoi tu parles comme ça ? demanda-t-il. Je viens de te dire que mon père est malade.
Désolée.
On ne peut pas rentrer. Affaire classée.
Petite, Tooly avait rencontré le père de Paul, mais elle ne gardait aucun souvenir de lui. Que l’image de deux photos : la première d’un chauve plein d’entrain, avec une moustache et un col cassé, qui faisait le pitre, la seconde d’un jeune homme en uniforme militaire. Burt Zylberberg, qui avait joué au basket-ball à l’université avant de faire carrière dans les assurances, avait, à un jeune âge, abandonné le judaïsme au profit du catholicisme ; durant la Seconde Guerre mondiale, il avait été aumônier. Pendant l’invasion d’Anzio, ses jambes avaient été déchiquetées par une explosion. Lui et sa femme, Dorrie, avaient eu le projet de fonder une famille après la guerre, mais la gravité des blessures de Burt les en avait empêchés. Ils adoptèrent Paul et s’établirent dans le nord de la Californie. C’étaient des parents joviaux, en particulier Burt, d’un infatigable optimisme, malgré sa blessure. Mais ils étaient très différents de l’enfant qu’ils avaient adopté, un garçon grave et sans penchant pour la spiritualité. Pourtant, il était envers eux d’une loyauté à toute épreuve. Chaque fois que des gens lui demandaient s’il avait le projet de rechercher ses vrais parents, il se montrait irrité. Ces gens-là ne lui inspiraient aucune curiosité et, sur ce plan, rien n’avait changé. Paul étudia les sciences informatiques à Berkeley, où il eut accès à de nombreux ordinateurs centraux de pointe. Aux premières heures du matin, il hantait le laboratoire d’informatique pour accéder à tout le matériel intéressant, mais aussi pour échapper aux ébats de ses pairs. Le bourdonnement des ordinateurs avait sur lui un effet apaisant. Pendant sa dernière année à l’université, il eut droit à une surprise : ses parents lui apprirent qu’il avait un frère aîné. Au début de la Seconde Guerre mondiale, ils avaient donné un bébé en adoption, et cet enfant, devenu adulte, les avait retrouvés. Ce fils biologique, qui venait de rencontrer Burt et Dorrie, faisait preuve avec eux d’une aisance et d’une chaleur dont Paul était totalement incapable. Au lieu de l’inciter à partir à la recherche de ses propres géniteurs, cette nouveauté lui donna le sentiment d’avoir perdu toute origine.
Paul déposa sa carte de crédit sur l’addition et alla aux toilettes. Tooly attendit et attendit encore, puis elle se dirigea vers la porte avant, que le serveur ouvrit pour elle. Dehors, l’air, aussi chaud que celui d’un sèche-cheveux, sentait les gaz d’échappement. Sur le trottoir, la rivière humaine formée par les piétons déferlait devant des boutiques sino-thaïes, où l’on vendait des vases, des gongs, des lions en céramique, des hachoirs à viande. Elle fut emportée, enveloppée par une marée d’inconnus, jusqu’au bout de la rue. De retour au restaurant, elle constata que Paul n’était toujours pas revenu des toilettes. Elle s’en approcha, entendit le sifflement de son inhalateur et prononça son nom à voix basse.
Penaud, il sortit, une grosse tache d’eau sur son pantalon.
Le coin lavabo était inondé, mais je n’ai rien vu, expliqua-t-il. Je me suis penché sur le comptoir et je suis tout trempé. On dirait que…
Qu’il avait uriné dans son kaki.
Je vais demander une serviette de table, proposa-t-elle.
Surtout, ne dis rien, Tooly !
On ne peut pas sortir en courant ?
Je n’ai pas récupéré ma carte de crédit.
Je n’ai qu’à renverser mon verre d’eau. Tout va être mouillé et personne ne verra la différence.
C’est une très mauvaise idée.
Je peux traverser le restaurant en courant et toi tu me poursuis et tu cries que je t’ai arrosé.
On ne peut pas.
C’est pourtant ce qu’ils firent, au grand étonnement des serveurs et des autres clients. Paul, penché vers l’avant, humilié, balbutiant ses répliques.
Pourquoi tu as fait ça ? demanda-t-il en se lançant à ses trousses.
Je t’ai tout arrosé !
Tu es méchante ! Où est ma carte de crédit ? Regarde ce que tu as fait !
Je t’ai mis de l’eau partout !
Dehors, il croisa les mains devant son entrejambe, tandis qu’elle cherchait un taxi en agitant follement les bras au passage des voitures.
Ne fais pas de scène, la supplia-t-il.
Dans le taxi, il dit :
Je n’étais pas vraiment fâché, là-bas.
Je sais.
De retour aux Gupta Mansions, ils prirent l’ascenseur et déverrouillèrent la porte.
C’est bon d’être à la maison, dit-il.
Ils balayèrent le plus récent appartement du regard. Ni l’un ni l’autre n’avaient le sentiment d’être à la maison.


2 Charles Dickens, Vie et aventures de Nicolas Nickleby , tome premier, traduit de l’anglais par P. Lorain.

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