Initiée
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Description

À chaque solstice d’été, à l’issue d’une année d’initiation, les jeunes de la tribu ankha, garçons et filles, quittent leur désert natal afin de parcourir le monde pour la durée prescrite par les Esprits.
Comme les autres, Kara prend la route avec pour seuls guides une vision et une étoile à suivre. Quatre cent vingt jours pour marcher vers le nord et en revenir, c’est beaucoup, mais le monde peut s’avérer plus vaste qu’on ne le croit, et les visions ne sont pas toujours de bon augure.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 05 décembre 2018
Nombre de lectures 4
EAN13 9782312063973
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Exrait

Initiée
Stéphanie Creusot
Initiée
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
Du même auteur
Aramis , Les Editions du Net, 2017
Illustration/graphisme :
Sophie Ciancaleoni-Pardo
© Les Éditions du Net, 2018
ISBN : 978-2-312-06397-3
Chapitre 1
Le soleil se levait. Par l’ouverture du toit de la hutte ronde des filles, les premiers rayons se frayaient un passage pour aller caresser les paupières des dormeuses. Elles étaient huit, âgées de treize à seize ans, et étaient devenues nubiles l’année précédente.
Ainsi que le voulaient les rites de la tribu ankha, à la fin de chaque saison des récoltes, les jeunes filles devenues pubères dans l’année entraient en retraite un an durant pour y subir l’initiation. Il en allait de même pour les garçons, mais il s’agissait pour eux de tuer à la chasse leur premier gibier pour pouvoir être initié. Si les filles chassaient aussi, il importait peu qu’elles aient ou non déjà pris une proie ; c’était leur propre sang qui devait couler, pas celui d’un quelconque animal innocent. On ne les considérait pas alors comme impures, comme c’était le cas dans certaines tribus plus primitives, mais simplement comme des femmes en devenir, prêtes à prendre une part active à la vie de la communauté.
Chez les Ankhas, hommes et femmes vivaient sur un pied d’égalité, ou peu s’en fallait : si les femmes n’étaient pas des guerrières, elles n’en connaissaient pas moins le maniement des armes, et en plus de chasser, elles étaient aussi capables de construire les huttes rondes aux murs tressés et aux toits de chaume. Quant aux hommes, ceux qui avaient des enfants s’en occupaient tout autant que leurs épouses, et tous, mariés, célibataires ou veufs, savaient tenir un intérieur. Tout cela, et bien d’autres choses encore, les Ankhas l’apprenaient pendant l’année que durait leur initiation.
Le pan de tissu qui servait de porte à la hutte des filles se souleva, et un flot de lumière pénétra l’abri comme Alhena, la femme du chef, se glissait à l’intérieur. C’était elle qui se chargeait principalement de l’initiation des jeunes filles, non à cause de son rang, mais parce qu’elle avait acquis le statut de femme-sage : elle avait accompli son voyage initiatique dans le temps exact prescrit par les Esprits – bien peu parvenaient à respecter ce délai – et avait rencontré plusieurs chamans et sorciers d’autres tribus, ramenant parmi les siens quantités de nouvelles connaissances et des liens d’amitié précieux. Alhena avait quatorze ans cette année-là, et depuis vingt-huit étés, c’était elle, en compagnie de trois autres femmes – des femmes-sages, comme elle – et de cinq hommes, qui s’occupaient des rites accompagnant les jeunes gens dans leur passage de l’état d’enfants insouciants à celui d’adultes responsables.
Alhena s’agenouilla au milieu du cercle des jeunes filles, ramenant sa tresse d’or fauve derrière son épaule, et frappa doucement ses mains tatouées l’une contre l’autre.
« Debout mes chéries. Il fait grand jour. »
Huit silhouettes remuèrent dans la pénombre trouée de taches de soleil. Huit têtes ébouriffées émergèrent de sous les peaux qui les couvraient, dans un concert de bâillements et de grommellements ensommeillés.
Cette année-là, aucun des enfants d’Alhena et du chef Kitalpha ne se trouvaient parmi les initiés. Leur dernier-né avait passé l’épreuve deux étés plus tôt. Pour autant, Alhena n’aurait de cesse de se ronger les sangs jusqu’à ce que tous aient regagné le village. Et à peine seraient-ils de retour que les initiés de l’année suivante partiraient à leur tour. En somme, Alhena ne cessait jamais de se faire du souci, et elle aurait aimé qu’il en fût autrement. Mais on ne pouvait empêcher de jeunes gens sans expérience de succomber face aux dangers d’un tel voyage. Si un initié mourait, c’est que les Esprits en avaient décidé ainsi. Et mieux valait la mort que la disgrâce pour avoir fui. Car celui qui n’allait pas aussi loin qu’il le devait et revenait trop tôt n’avait plus qu’à essuyer toute sa vie les quolibets des autres.
Alhena observa l’une après l’autre les huit jeunes filles maintenant assises autour d’elle. Ava, la plus jeune, avec ses boucles brunes emmêlées et ses étranges yeux violets. Lil’, dont elle était sûre qu’elle possédait la Vision. Ses deux amies, Deva, dont le frère jumeau occupait la tente des garçons, et la blonde Kara. La trop sérieuse Hya, qui n’avait pourtant que quelques lunes de plus qu’Ava. L’intenable Tsih. Ruana, la chasseresse, capable d’abattre une proie à plus de cent pas. Et l’aînée des huit, la douce Atria. Dans quelques jours, elles allaient enfin pouvoir quitter la hutte qu’elles occupaient depuis bientôt un an, à l’écart du village, assez loin pour que nul ne puisse même les apercevoir. Mais il y avait encore beaucoup à faire avant le solstice d’été.
« Demandons aux Esprits de bénir cette journée, reprit Alhena . »
Elle joignit les mains, paumes tournées vers le ciel, avant de les élever au-dessus de sa tête. Les huit jeunes filles suivirent son exemple en prononçant les paroles rituelles, la première chose qu’elles aient apprise en entrant en réclusion :
« Esprits de la terre, du ciel, de l’eau et du vent,
Gardiens de la tribu,
Eclairez mon chemin
Bénissez votre enfant. »
Puis , toutes ensemble, elles s’inclinèrent jusqu’à toucher de leur front les nattes qui couvaient le sol de terre battue avant de se relever.
Dehors, Nell, Sirrah et Zaniah, les autres femmes-sages de la tribu, avaient tendu des nattes sur le sol autour de la marmite où mijotait le petit déjeuner : une bouillie épaisse faite de lait de chèvre, de farine de manioc et de miel. Les filles prirent place en silence et saisirent les bols qu’on leur tendait avant d’y plonger, presque machinalement. Aucune d’entre elle n’était encore vraiment réveillée, mais Alhena les connaissait bien, elle savait qu’avant même qu’elles n’aient terminé leur bol et que Sirrah leur ait distribué les petits pains de maïs, elles auraient émergé et se mettraient à pépier comme des oisillons. Il était surprenant, pensait Alhena, que des jeunes filles qui ne s’étaient pas quittées un seul instant depuis près d’une année, aient malgré tout encore tant de choses à se raconter.
« Les premiers voyageurs sont-ils revenus ? s’enquit Deva par-dessus sa chope de bière légère allongée d’eau. »
Les trois cent cinquante jours prescrits par les Esprits étaient presque écoulés.
« Pas encore, répondit Nell. Au moins, cette année, n’y aura-t-il pas de disgracié.
– Pourquoi ? Il reste encore plusieurs jours, non ? fit Ruana en fronçant les sourcils. »
Nell eut un sourire indulgent pour la jeune fille, mais Zaniah, elle, la réprimanda vertement.
« Allons, n’as-tu pas appris à lire les étoiles pendant ta réclusion ? Que te disent-elles ? »
Machinalement, Ruana leva les yeux vers le ciel avant de se rappeler qu’il faisait grand jour et de baisser la tête, contrite.
« Je te demande pardon, Mère Zaniah. Je n’ai pas réfléchi.
– Eh bien tâche de le faire, à l’avenir, rétorqua la femme-sage d’un ton adouci. »
Puis elle refit passer la corbeille de pain de maïs.
« Vous savez toutes, commença Alhena, qu’il ne vous reste que quelques jours avant le Grand Voyage. Vous avez étudié la majorité de ce qui vous sera nécessaire : l’astronomie, la géographie, vous connaissez tous les peuples que vous avez à connaître, parlez plus ou moins leurs langues, maîtrisez le maniement des armes les plus courantes, savez chasser et préparer le gibier, trouver votre nourriture dans la nature et éviter les prédateurs. Nous avons également abordé le chapitre des plantes et de leurs propriétés. Que reste-t-il ? »
Le silence se fit autour de la table. Huit paires d’yeux fébriles étaient fixés sur l’oratrice. Toutes savaient, mais aucune n’osait le dire.
« Parler aux Esprits, lâcha Lil’ d’une voix plate. »
Ça n’étonnait guère Alhena , que la réponse vienne d’elle : il était probable qu’elle l’ait déjà expérimenté, volontairement ou non.
« C’est cela. Parler aux Esprits. Venez. »
Alhena se leva et emmena les huit filles à sa suite jusqu’aux Rochers Rouges, à quelques toises du campement. C’était une formation rocheuse jaillie là, au milieu du désert où vivaient les Ankhas. En fait de désert, il y avait là suffisamment de source pour faire vivre la tribu et son bétail, à condition de savoir où elles se cachaient. Les Ankhas étaient avant tout un peuple d’éleveurs, et ce qu’ils ne pouvaient produire, ils l’achetaient aux autres tribus installées dans les terres plus fertiles du nord. Les routes commerciales étaient bien développées, et les Ankhas ne manquaient de rien. Quant au désert, il suffisait à lui seul à leur apporter la sécurité. Ils s’y étaient établis des millénaires auparavant, lorsque le monde était jeune, alors que les tribus les plus barbares de l’extrême nord les avaient chassés des terres qui étaient alors les leurs. Ici, au moins, le soleil à lui seul constituait un rempart, allié à la fraîcheur des nuits et à l’apparente absence de ressources. Nul besoin de murailles ni de gardes lourdement armés.
La source des Rochers Rouges était l’un des nombreux points d’eau disséminés autour du village, mais l’un des rares qui soit visible, et si l’eau n’en était pas potable, elle n’en était pas moins sacrée. Elle jaillissait parmi les rocs, chargée de fer, s’écoulait sur quelques pieds en formant une petite mare avant de disparaître de nouveau sous terre. Au fil du temps, le lit de la source avait pris une couleur rouge sombre comme le sang, et l’on disait qu’y entrer revenait à se baigner dans le sang de la Terre, et que cela attisait la magie dont chaque être était porteur. Mais la Terre, chez les Ankhas, était un esprit féminin, et seules les femmes pouvaient se baigner dans la source des Rochers Rouges, se purifiant et approchant ainsi de l’état qui leur permettait d’entendre la voix des Esprits. Les hommes, eux, se purifiaient par l’épreuve du feu.
« Pour la première fois, reprit Alhena comme elles approchaient de la source, vous allez vous baigner dans le sang de la Terre-mère. Une par une, vous ôterez vos tuniques et pénétrerez dans l’eau. Vous connaissez les ablutions rituelles. »
En silence, les jeunes filles s’agenouillèrent devant le bassin, par ordre d’âge. Sur un signe d’Alhena , Atria quitta sa place. Elle retira la ceinture en fibre de kapok qui lui ceignait les reins et laissa tomber à terre la tunique de peau grossière que portaient tous les initiés. Avec précaution, elle s’avança sur les Roches rendues brûlantes par le soleil jusqu’à la vasque étroite et juste assez profonde pour s’y immerger jusqu’à la taille. Alhena leur avait conseillé de ne pas hésiter. Atria trempa un pied dans l’eau ; elle était moins froide qu’elle ne s’y attendait, alors qu’elle jaillissait tout juste à l’air libre, depuis les profondeurs de la terre. Presque tiède, même. Atria s’y enfonça jusqu’à la poitrine – elle n’était pas très grande – puis elle prit de l’eau dans ses deux mains en coupe, récita la prière des femmes à l’Esprit de la Terre Nourricière , et celle à l’Esprit purificateur de l’eau. Elevant les mains vers le ciel, elle laissa couler l’eau sur elle, le long de ses bras, sur son visage, parmi ses boucles châtain sombre et sur son buste, à deux reprises. Puis , demandant une dernière fois à la Terre -mère sa bénédiction, elle sortit de la vasque où elle trempa deux fois sa tunique avant de la remettre.
Une à une, les jeunes filles procédèrent à la purification rituelle. Elles en sortaient apaisées, dans un état de demi-transe qui leur permettrait d’accéder plus facilement à la Vision. Alhena reprit la tête de la procession pour la mener non loin de là, aux Falaises de Gré, un autre des sites sacrés des Ankhas. La légende voulait qu’autrefois s’étende ici un océan qui, en se retirant, avait fait apparaître des récifs creusés de cavités dont on avait décrété qu’elles étaient sans aucun doute les habitations désertées des Esprits marins. Les chamans venaient y faire retraite et parler aux Esprits, et c’était là aussi que les jeunes initiés faisaient leur première expérience de la magie ancestrale.
La veille, avec Nell, Sirrah et Zaniah, Alhena s’était rendue aux Falaises pour y préparer, dans l’une des grottes chamaniques aux parois gravées de symboles, tout ce dont ses protégées auraient besoin pour atteindre l’état de transe nécessaire à la Vision. Huit racines d’iboga étaient déposées devant huit nattes régulièrement espacées, quatre d’un côté de la grotte, quatre de l’autre. Chacune des filles prit place sur une natte de raphia et Alhena attira leur attention vers elle.
« Ce que vous avez devant vous, vous le savez, va servir à atteindre la Vision. Vous connaissez la recette. N’oubliez pas qu’il est essentiel de respecter les doses. Ajouter une pincée de plus dans l’espoir de mieux entendre les Esprits est aussi vain que dangereux. Cela ne servirait qu’à vous tuer. Ou du moins à provoquer d’atroces souffrances. Rappelez-vous Jekel. »
Tout le monde se rappelait Jekel. Six étés auparavant, il avait négligé les conseils des hommes-sages qui veillaient à son initiation en prenant trop d’iboga. Le chaman Azha l’avait certes sauvé, mais il ne restait plus de lui qu’une âme atrophiée dans un corps tordu d’une perpétuelle souffrance. Jekel était devenu une sorte de grand bébé, incapable de parler, de marcher ou de se nourrir seul. Alors non, ceux qui l’avaient connu avant cela n’avaient certainement pas le désir de reproduire son erreur.
« Quant au contenu de votre Vision , reprit Alhena après un court silence méditatif, sachez qu’il n’y sera question que de vous. De vous et de vous seules. Les Esprits ne vous parlent jamais de ce qui ne vous regarde pas. Vous y verrez peut-être de quoi vous aider lors de votre Voyage , mais pas forcément. Il se peut que vous voyiez beaucoup plus loin. Enfin , ne révélez jamais, à qui que ce soit, pas même à Azha , le contenu de votre Vision . Ce que les Esprits vous disent doit rester entre eux et vous. Entre eux et vous, insista-t-elle.
– Oui, Mère Alhena, répondirent huit voix à l’unisson.
– Bien. »
D’un geste des mains, Alhena invita ses initiées à se mettre à l’œuvre.
Le couteau de Lil’ hésitait sur la racine d’iboga. Bien sûr, elles avaient toutes peur. De se tromper dans le dosage de la poudre, de ce qu’elles verraient ou de ne rien voir du tout, au contraire. Mais elle, c’était différent. Elle n’en avait parlé à personne, pas même à Deva ou Kara, mais ce ne serait pas la première fois que les Esprits lui parleraient. Et Lil’ avait beau savoir l’effet que ça faisait, elle n’en était pas moins effrayée que les autres : d’ordinaire, elle n’était pas droguée. Comme tous les autres initiés à ce stade du processus, et depuis l’aube des temps, elle aurait souhaité que ses mains ralentissent, ou même se figent, renversent le bol ou la racine tombait à mesure qu’elle le débitait en lamelles. Mais l’étrange apaisement procuré par le bain rituel et le mouvement hypnotique de la lame dans sa main l’avaient plongée dans une semi-transe où elle se voyait agir comme si ses mains n’étaient plus reliées à son esprit. Et c’était heureux, car dans le cas contraire, elle se serait enfuie sans perdre un instant. Malgré la peur, la plupart des initiés avaient hâte de découvrir la Vision, au moins pour l’expérience en soi. Pas Lil’. Elle détestait Voir.
Presque en même temps, huit bols de racine finement râpée furent posés à terre, face aux jeunes filles qui rangèrent leurs couteaux après en avoir soigneusement essuyé la lame. Elles étaient toutes prêtes, du moins en apparence, et Alhena leva les deux mains sans proférer un mot, les invitant à ingurgiter la poudre d’iboga qu’elles venaient de préparer.
Huit bols se renversèrent dans huit paumes plus ou moins moites qui se portèrent à autant de bouches, et les jeunes filles avalèrent péniblement la poudre au goût amer et très fort. C’était mauvais, tellement qu’Ava eut un haut-le-cœur qui faillit lui faire tout recracher, mais elle avala courageusement, à l’exemple de ses sept compagnes, puis, comme elles, posa les mains sur ses genoux, attendant anxieusement la suite.
Kara battit des paupières sur ses iris d’un bleu délavé. Un bref instant, juste après avoir avalé sa poudre, elle avait cru avoir sous-estimé la dose. Puis elle s’était rappelé la patience, et il lui semblait maintenant qu’il se passait quelque chose. Sur la paroi de la grotte, face à elle, au-dessus de la tête de Hya , la spirale gravée dans la roche se mit à luire doucement d’un éclat bleuté de plus en plus vif.
Les spirales nous guident vers le monde des Esprits .
Elle cligna de nouveau des yeux et il lui sembla, lorsqu’elle les rouvrit, que la lumière bleue s’était mise à pulser.
Les spirales nous guident…
Elle avait la sensation de s’enfoncer dans une balle de coton, toujours plus profond. Ses paupières étaient terriblement lourdes, et bien qu’elle soit sûre de les avoir fermées, elle voyait toujours le motif scintillant.
Les spirales nous guident…
Kara .
La voix était douce, ferme, mais ce n’était pas celle d’Alhena. Ni de personne de sa connaissance, d’ailleurs. Parfaitement réveillée, Kara ouvrit les yeux – ou crut le faire – et vit.
Un visage à la peau hâlée, encadré de cheveux blond décolorés par le soleil qui le recouvraient en partie, incliné vers le sol. Il se redressa brusquement, deux prunelles d’azur délavé s’ouvrant au milieu des ailes d’un papillon tatoué. Son visage, sous le tatouage des initiés. Elle était agenouillée sur un sol de terre ocre, les mains liées dans le dos au piquet central d’une hutte. Sa poitrine se souleva et retomba comme elle inspirait profondément, aux aguets. Un bruit à l’extérieur, une ombre dans le triangle de lumière qui filtrait par la porte. La scène changea.
Le soleil avait jauni et desséché les hautes herbes qui se balançaient doucement dans la brise. Tout près, le mouvement s’intensifia, accompagné de bruissements furtifs, et quelque chose jaillit au milieu de la piste. Une boule de poil fauve. L’animal pivota sur lui-même, dévoilant de longues canines qui dépassaient de sa gueule. Inexplicablement, Kara sentit le soulagement l’envahir. Et la scène changea encore.
L’herbe, cette fois, était verte, plus rase, la chaleur plus douce et de l’eau coulait, quelque part. C’était dans cette direction qu’allait Kara . Dans son dos, un bruit de pas étouffés la fit se retourner. Un bruit de sabots. Elle eut tout juste le temps d’apercevoir les quatre jambes d’un cheval que la scène changeait de nouveau.
Il faisait nuit, cette fois-ci, et Kara savait bien qu’elle aurait dû dormir. Mais il fallait qu’elle marche, qu’elle parte, loin. Elle serrait d’une main son bâton de marche et, de l’autre, plaquait contre sa hanche le sac de peau qui l’accompagnait depuis le début du Voyage. La nuit était belle, parfaite pour observer le ciel ; mais Kara n’avait pas besoin de lire les étoiles pour savoir qu’elle ne devait pas traîner dans le coin. Ni se séparer de son sac. Et tout changea encore une fois.
Comme une boucle qui se ferme, elle était de nouveau ligotée dans la hutte, et quelqu’un était là. Les yeux rivés au sol, elle ne voyait que ses sandales, et les bracelets de cuir, d’or et de plumes autour de ses chevilles. Les pieds allaient et venaient devant elle, s’arrêtaient parfois, puis s’approchèrent, et l’homme auquel ils appartenaient se baissa à la hauteur de sa prisonnière agenouillée. Il lui prit le menton, le leva vers lui. L’homme avait le teint cuivré, les cheveux noirs couronnés d’un diadème de plume d’un vert éclatant, et des bijoux d’or et d’émeraude dans le nez et les oreilles. Ses yeux étaient presque du même vert que ses ornements.
« Où l’as-tu mise ? »
Le son de sa voix, après tout ce silence, plus que la question elle-même, arracha à Kara un long frisson lugubre. Quelque part au plus profond d’elle-même, comme dans un réflexe de sauvegarde, quelque chose se déclencha qui la tira en arrière, brisa la Vision et l’extirpa de la transe. Et Kara revint à elle.
Chapitre 2
Elle revint à elle avec la sensation de sortir d’un très long sommeil, et ressentit le froid bien avant l’inconfort de la natte de raphia posée à même la pierre du sol sur laquelle elle reposait. Machinalement, Kara ramena les genoux contre sa poitrine et les entoura de ses bras. À vrai dire, elle ne savait pas vraiment si c’était le froid qui la faisait claquer des dents, ou plutôt le malaise que lui avait laissé la Vision.
Recroquevillée sur elle-même, Kara ouvrit les yeux et jeta un coup d’œil autour d’elle. La lumière avait changé à mesure que le soleil poursuivait sa course dans le ciel, et Kara estima qu’il devait être assez tôt dans l’après-midi, mais que l’heure du déjeuner devait être très largement dépassée : il ne faisait pas aussi clair que lorsque le soleil se trouvait à son zénith.
Face à elle, Hya était encore en transe, le visage masqué par ses cheveux bruns et un poing serré contre son ventre. À côté, Lil’ était assise, les bras serrés autour des genoux et le visage fermé, absente. Kara se demanda brièvement si c’était à cause du contenu de sa Vision. Les autres, tout comme Hya, étaient encore plongées dans cet état hypnotique, presque comateux, induit par la drogue qu’elles avaient absorbée.
Voyons …
Un jeune smilodon, les sabots d’un cheval dans une contrée plus verdoyante que tout ce qu’elle avait jamais connu, quelque chose dans sa besace, et une sorte de chaman emplumé qui la détenait prisonnière. Mises bout-à-bout, toutes ses images n’avaient pas grand sens, et Kara avait un peu l’impression de se retrouver face à l’un de ses jeux de construction qu’on donnait aux enfants et auxquels il manquerait des pièces. Elle regrettait vraiment de ne pouvoir en parler à qui que ce soit, convaincue qu’elle l’était de l’importance de sa Vision . Les Esprits ne s’étaient pas contentés de lui montrer où elle irait, ou si elle parviendrait au terme de son Voyage dans les délais, ni ce qu’elle deviendrait ensuite – ç’aurait été trop simple ! Ils lui avaient montré un danger. Une menace venant d’un autre être humain. Voilà , songea Kara , ce qu’elle avait exactement ressenti en présence de l’espèce de chaman à plumes. Et au moins aurait-elle voulu pouvoir en parler à Alhena , ou à n’importe quel autre adulte ; n’importe qui qui puisse la rassurer. Elle se serait même contentée de demander s’il était déjà arrivé que des initiés aient eu des ennuis avec des peuples étrangers. Mais même ça, ce serait déjà évoquer sa Vision , et c’était interdit. Les Esprits punissaient les jeunes initiés qui réclamaient de l’aide ; elle venait en son temps, si les Esprits le jugeaient nécessaire, et surtout mérité.
Atria remua faiblement et roula d’un seul coup sur le ventre, comme si on l’avait poussée. Elle ouvrit brusquement les yeux, les paumes plaquées au sol, et jeta autour d’elle un regard égaré, avec l’air de se demander ce qu’elle fabriquait ici. Puis la mémoire lui revint et tout son corps se détendit. Elle s’étira en faisant craquer ses épaules – s’attirant un regard réprobateur d’Alhena – et s’assit sur sa natte en massant sa main droite sur laquelle elle s’était endormie, adressant au passage un petit sourire à Kara qui la regardait faire. Kara le lui rendit et elles s’en tinrent là : il était interdit de faire du bruit pendant la Vision. On disait que réveiller quelqu’un à qui les Esprits parlaient provoquait sa mort sur le champ, et si personne n’avait été témoin du phénomène, personne n’avait pour autant envie de l’expérimenter.
Ruana fut la dernière à revenir à elle, et, lorsqu’elle se fut assise à son tour, Alhena attira à elle l’attention des jeunes filles. D’un geste, elle les invita à se lever et à aller se prosterner, une par une et par ordre décroissant d’âge, devant l’autel dressé à droite de l’entrée. Une fois la Vision achevée, pas un mot ne devait être prononcé avant d’avoir quitté la grotte et s’en être éloigné de trente pas. C’était la règle. Pourtant, ce ne fut qu’une fois de retour à la hutte qu’Alhena reprit la parole, pendant que les filles s’installaient autour de la collation préparée en leur absence par Zaniah, Nell et Sirrah. Mais le cœur n’y était pas vraiment : Kara n’était pas la seule à qui le sens de sa Vision échappait totalement. Et Lil’ avait toujours ce même air hanté que Kara lui avait découvert en se réveillant dans la grotte. Elle fixait le fond de son écuelle, sourcils froncés, comme si elle lui reprochait quelque chose, avant de la repousser des deux mains. Assise au bout de la table, Alhena regardait ses initiées sans rien dire. Elle n’en connaissait aucune, depuis qu’elle était devenue femme-sage, qui soit revenue de la grotte dans le même état qu’elle y était entrée ; et elle n’en connaissait aucune non plus qui n’ait rapidement oublié sa Vision dans l’effervescence qui précédait le Grand Départ. Elles se la rappelleraient de toute manière bien assez tôt, dès lors qu’elles s’y trouveraient confrontées. Et quand bien même, il ne servait à rien de lutter contre les décisions des Esprits : ce qu’ils montraient était ce qui advenait, et nul n’y pouvait rien changer ; au contraire, tenter de contrer une Vision était le meilleur moyen de la faire se réaliser.
Tsih, qui ne tenait jamais en place bien longtemps malgré ses quinze ans et demi, fut la première à briser le silence.
« Et maintenant, Mère Alhena ? Que fait-on ? »
Les jeunes filles étaient censées apprendre la patience au cours de leur initiation, mais ça n’avait jamais fonctionné, avec Tsih. Depuis toute petite, tout le monde s’accordait à dire qu’elle était tout bonnement insupportable, et ses parents avaient espéré que l’initiation la calmerait. Alhena devait bien reconnaître, quant à elle, que Tsih était probablement un cas désespéré.
« Maintenant, fit-elle après un bref silence, vous avez le reste de l’après-midi pour poursuivre la fabrication de vos armes. »
Il était de tradition pour les initiés de fabriquer eux-mêmes la plus grande partie de l’équipement qui leur serait nécessaire pour leur Voyage . Cela commençait par les pièces les plus simples, le sac et les vêtements, tous confectionnés avec les peaux des animaux tués à la chasse. Venait ensuite la fabrication des outres à eau, avec ces fichues coutures qui refusaient obstinément de rester étanches une fois la gourde remplie. Il y avait également les sandales – la bête noir des jeunes ankhas qui marchaient pieds-nus depuis qu’ils tenaient sur deux jambes – la boîte à médecine, avec ses poudres, ses onguents et ses potions en tout genre, et les initiés terminaient en choisissant trois armes parmi toutes celles qu’ils avaient apprises à manier. Leur fabrication se déroulait selon un rituel très précis – comme à peu près tout, d’ailleurs – au cours duquel l’initié transmettait à son arme une part de lui-même : goutte de sang, mèche de cheveux, quelque chose qui symbolisait son propre esprit. On disait que l’arme devenait ainsi un prolongement de celui qui l’utilisait et n’en devenait que plus efficace, et même entre les mains d’un ennemi, elle ne pouvait trahir celui qui l’avait façonné. Mais Kara , comme beaucoup d’autre, pensait surtout que pour qu’une arme soit vraiment efficace, il suffisait de savoir s’en servir.
Les filles travaillaient en plein air, assise en cercle devant leur hutte, et dans le plus grand silence, sous la surveillance des quatre femmes-sages. Kara déplia soigneusement la peau de chèvre où étaient rangées ses armes et étala son matériel devant elle. Elle était plutôt satisfaite de son travail ; le cuir de la fronde et les lanières élastiques du lance-pierre étaient prêts, la lame de silex du couteau taillée, il ne lui restait plus qu’à assembler tout ça et à aller ramasser des cailloux en guise de munitions.
Jambes croisées, elle posa les mains sur ses genoux, inspira profondément et relâcha lentement son souffle, acquérant ainsi l’état de concentration nécessaire à son travail. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, elle ne voyait plus ni la mâchoire crispée de Lil’, ni les doigts agiles de Ruana qui tressaient à toute allure une corde d’arc. Seulement ses armes à elle, encore en pièces détachées, vers lesquelles ses mains se tendirent spontanément.
Les jeunes filles travaillèrent jusqu’au soir, jusqu’à ce que le manque de lumière les empêche de continuer à voir ce qu’elles faisaient. Alhena frappa alors deux fois dans ses mains, les tirant de l’état second dans lequel elles étaient plongées depuis plusieurs heures. À y bien réfléchir, songea Kara, elle avait un peu l’impression qu’elles passaient le plus gros de leurs journées dans cette espèce de transe.
Kara déplia son dos courbé en faisant craquer ses vertèbres et repoussa des deux mains les cheveux qui lui tombaient dans les yeux. Elle n’aimait pas ses cheveux ; ils étaient longs, blonds foncés à l’origine, mais tellement décolorés par le soleil qu’ils semblaient parfois presque blancs, épais et raides, et elle les avait sans arrêt dans la figure. Elle aurait bien voulu les attacher, ou carrément les couper, mais c’était interdit jusqu’à la fin de l’initiation. Comme tous les autres initiés, garçons ou filles, on lui avait coupé ses nattes d’enfant lorsqu’elle était entrée en réclusion. Jusque-là, ils avaient toujours été tressés en une multitude de petites nattes refaites régulièrement mais jamais détachées plus longtemps qu’il ne le fallait pour les laver. Certes, ils étaient déjà longs, mais au moins, Kara pouvait en faire ce qu’elle voulait, et les nattes lui dégageaient le visage. Contrairement à d’autres, comme Ava, la plus jeune d’entre elles, les cheveux courts ne l’avaient pas dérangée plus que ça, mais en l’espace d’une année, ils avaient poussé comme de la mauvaise herbe – même s’il n’y en avait pas beaucoup dans le désert. Pas autant que ceux de Deva, qui lui tombaient sur les reins dans une cascade de boucles noires, mais suffisamment pour qu’elle ait envie de s’en débarrasser.
« Bien. Bon travail, déclara Alhena en passant derrière les filles pour constater l’avancée de leur ouvrage. »
Délicatement , Kara , comme les autres, déposa ses armes l’une après l’autre sur la peau de chèvre qui les protégeait. Du bout de l’index, elle caressa les liens de sa fronde dans lesquels elle avait tressé ses propres cheveux. Puis elle tirailla les lanières élastiques de son lance-pierre, découpées dans la sève blanche et épaisse des hévéas qui devenait bizarrement extensible en séchant, et que les marchands ramenaient des zones tropicales, plus au nord. Seul le couteau en était toujours au même point ; avant d’aller plus loin, Kara devait préparer la colle à base de déchets de cornes et de sabots bouillis, qui sentait horriblement mauvais en chauffant, mais unifierait avec une redoutable efficacité le manche et la lame de l’arme. Et pour préparer cette colle, il fallait attendre que toute celles qui en auraient besoin en soient à ce point-là : vu l’odeur, pas la peine de recommencer trois fois quand une seule pouvait suffire.
Après le repas du soir, Nell et Sirrah firent s’allonger les jeunes filles en cercle sur le sol pour observer les étoiles. Sirrah leur apprenait à les reconnaître, à les nommer et à interpréter leur position dans le ciel. Puis Nell leur contait les légendes d’autrefois, les mythes fondateurs du clan qu’elles devaient apprendre par cœur, pour pouvoir les transmettre à leur tour si elles devenaient femmes-sages. Parfois, Zaniah se joignait à elles pour leur apprendre la musique, le chant et les danses traditionnelles. Au loin, du côté du village masqué par les dunes qui bougeaient sans cesse au rythme du désert, leur parvenaient des bruits de rires étouffés par la distance et de battements de tambour, puis des étincelles lumineuses vinrent, l’espace d’un instant, s’ajouter aux étoiles : on fêtait le retour du premier initié, ou peut-être de plusieurs. Kara ferma les yeux, bercée par le quasi-silence et le calme de la nuit, et tenta d’imaginer son propre retour. Mais sous ses paupières closes, elle ne vit qu’un jeune smilodon, puis quatre sabots qui galopaient dans la verdure. La voix douce d’Alhena la tira de ses rêveries, lorsqu’elle les invita à aller se coucher.
« Demain , Azha viendra vous rendre visite. Il est temps de savoir combien de temps, selon les Esprits , doit durer votre Voyage . »
Le Voyage.
Un long frisson qui ne devait rien à la fraîcheur croissante de la nuit qui tombait traversa Kara. L’homme de sa Vision lui revenait en mémoire. Il était chaman, lui aussi. Il en avait bien l’air, en tout cas. Mais Kara ne parvenait pas à se rappeler à quel peuple il appartenait. Elle aurait dû le savoir : elle avait appris toutes les tribus qui peuplaient les terres connues, les limites de leur territoire et leurs coutumes. Elle pensait les avoir tous retenus ; Zaniah l’avait félicitée lorsqu’elle l’avait interrogée. Et si elle pouvait identifier son peuple, au moins Kara saurait-elle de quel côté ses pas la porteraient. Un instant, elle se demanda s’il était possible que le chaman appartienne à une tribu dont elle ignorait le nom, pour la bonne raison qu’elle vivait au-delà des terres connues, où personne n’était jamais allé, ou n’en était jamais revenu pour le raconter, ce qui revenait exactement au même, c’est-à-dire que personne ne savait ce qu’il y avait là-bas. D’ailleurs, on ne savait même pas s’il y avait vraiment des terres. Au sud, à l’est et à l’ouest, il y avait la mer, au nord, une chaîne de montagnes, au-delà de tout ça, rien de connu. Et quand bien même, une année de marche ne suffirait pas à l’atteindre, quel que soit le côté que l’on choisisse. Alors non, le chaman ne pouvait pas venir de là.
Vaincue par le sommeil, Kara finit par s’endormir, à l’exemple de ses camarades, hormis Lil’, dont le regard d’orage restait obstinément fixé sur le toit de la hutte. De toute la journée, elle n’avait pas décroché un seul mot.
Le lendemain se déroula comme les jours précédents, et ceux d’avant encore, à la différence près que les jeunes filles avaient entendu les Esprits et que la plupart en était encore perturbée. Cela les rendait plus lentes à l’ouvrage, perdues qu’elles étaient dans leurs réflexions, et Alhena adapta les tâches en conséquence. Elle leur fit faire des choses qui occupaient l’esprit autant que les doigts, histoire de leur éviter de trop penser. Et c’est comme ça qu’elles se retrouvèrent à préparer la colle nauséabonde pour achever leurs armes, calculant les volumes et les quantités, contrôlant la cuisson, et trop occupées à retenir leur respiration au-dessus du chaudron pour penser à autre chose. Puis Sirrah leur demanda de se remémorer le ciel de la nuit passée et d’en dresser la carte à l’aide d’un morceau de charbon sur des peaux de mouton soigneusement grattées. Et la journée s’écoula, jusqu’au soir, lorsque vint le chaman.
Il était assez tard, car Azha s’en revenait de la hutte des garçons, à l’opposé du village, où il venait de faire ce qu’il allait refaire ici : annoncer la décision des Esprits. Azha prit place auprès du feu, et les jeunes filles s’assirent en cercle autour de lui. Nell, Sirrah, Zaniah et Alhena, les quatre femmes-sages, s’installèrent un peu en retrait, sur des sièges bas. Azha commença par faire lentement le tour du cercle, son bâton frappant le sol à chaque pas tandis qu’il dévisageait les initiées une à une. Son regard s’attarda un peu plus longtemps sur Lil’.
Ah !
Celle-là avait été touchée par les Esprits, elle avait la Vision, il le sentait. Si elle y consentait, au retour de son Voyage – si elle revenait – il en ferait son apprentie.
Le Voyage, justement.
Interrompant son va-et-vient, Azha leva les bras au ciel, comme s’il invoquait les Esprits, puis les tendit en avant, dans un large geste englobant les huit jeunes filles.
« Les Esprits ont parlé, commença-t-il de sa voix grave et ferme, un peu rocailleuse. »
Huit dos se redressèrent, et autant de paires d’oreilles se tendirent, avides d’en entendre plus. Azha sourit.
Que d’impatience ! Toujours .
« Dans peu de jours, reprit-il, vous partirez. Le moment est venu, maintenant, de savoir pour combien de temps. »
Azha marqua une pause, dramatique, puis éleva de nouveau les bras vers le ciel, prenant les Esprits à témoin.
« Les Esprits l’ont décidé : votre Voyage durera quatre cent vingt jours. »
Un brusque silence s’abattit sur le campement des filles tandis que, lentement, l’information faisait son chemin dans leur tête avant d’y prendre tout son sens.
Quatre cent vingt jours.
Quatre cent vingt jours !
Les yeux s’écarquillèrent, les bouches béèrent sous le choc.
Quatre cent vingt jours !
Impossible !
« Quatre cent vingt jours ? osa Hya d’une petite voix. »
Azha hocha la tête.
« C’est ce que désirent les Esprits. »
Les femmes-sages elles-mêmes avaient peine à le croire, et à dire vrai, Azha avait vérifié plusieurs fois ses calculs avant d’être obligé de se rendre à l’évidence.
Quatre cent vingt jours.
La dernière fois qu’un Voyage avait duré aussi longtemps, le doyen de la tribu, le vieux Yed, n’était encore qu’un petit garçon, et il atteindrait sa quatre-vingt deuxième année au prochain équinoxe d’automne. D’ordinaire, les initiés qui partaient au solstice d’été revenaient toujours avant le suivant.
Quatre cent vingt jours.
Kara s’était efforcée de ne rien laisser paraître, mais elle était sûre d’avoir blêmi quand même. Était -ce assez long pour parvenir au-delà des terres connues ? Et de là, elle en était venue à se demander si de toute façon, elle était jamais censée revenir de son Voyage . Parce que dans ce cas, ça expliquerait pourquoi elle n’arrivait pas à reconnaître la tribu du chaman de sa Vision : il vivait au-delà de ces fichues terres connues, sans doute derrière les montagnes du nord – elle l’espérait, ce serait toujours plus accessible qu’au-delà des mers – et quatre cent vingt jours étaient sans doute suffisants pour arriver là-bas. Et puis rien, dans sa Vision , ne lui disait qu’elle n’avait pas dépassé le délai lorsqu’elle s’était vue ligotée dans cette hutte. Souvent , au cours du Voyage , des initiés disparaissaient, sans qu’on sache jamais ce qui leur était arrivé. Et Kara songea qu’il était étrange qu’elle n’y ait jamais réfléchi plus tôt ; après tout, ce n’était pas un secret, même les jeunes enfants étaient au courant, et c’était l’une des raisons pour laquelle la plupart des parents pleuraient tant lorsque leur progéniture entrait en réclusion.
« Deva ? »
Dans l’obscurité de la hutte, les pensées – tout aussi obscures – de Kara , l’empêchaient à ce point de dormir qu’elle s’était sentie obligée de réveiller son amie pour lui faire partager ses angoisses.
« Quoi ? »
Dans le noir, Kara entendit Deva se retourner et se rapprocha d’elle autant qu’elle put.
« Crois-tu que… certains mourront, pendant le Voyage ? chuchota-t-elle. »
Deva tressaillit et s’écarta brusquement.
« Tu es folle ! siffla-t-elle. On ne doit pas parler de ça ! Tu veux attirer le malheur sur nous ? »
On disait que parler de la mort à voix haute l’attirait, mais à cette heure, Kara n’avait que faire de ces superstitions qui leur interdisaient d’ouvrir la bouche à tout propos ; elle voulait seulement que quelqu’un la traite d’imbécile, lui dise que ça ne pouvait pas arriver, et ce genre de choses. Qu’on la rassure, quoi. En vérité, ce qu’aurait voulu Kara, en ce moment, c’était être chez elle, dans la confortable hutte familiale, entourée de ses parents et de sa petite sœur Dara, avec son insouciance et ses tresses d’enfant.
Chapitre 3
Vint le jour du solstice d’été. Le jour le plus long de l’année. La nuit du Grand Départ.
Pour leur dernier jour au village, les initiés eurent droit à une exceptionnelle grasse-matinée, puis ils prièrent longuement les Esprits de leur accorder protection, et, dans chacun des deux camps, celui des garçons et celui des filles, hommes-sages et femmes-sages rassemblèrent leurs troupes pour les ramener au cœur du village, où se tiendrait l’ultime cérémonie. Et si l’un des initiés de l’année précédente avait l’idée saugrenue de rentrer ce soir-là de son propre Voyage, ce serait dans l’anonymat le plus total, jusqu’au lendemain matin : anciens et nouveaux initiés ne devaient en aucun cas se rencontrer.
Les derniers jours avaient été très durs. Maintenant que les initiés avaient parlé aux Esprits et qu’ils connaissaient la durée de leur Voyage, les angoisses prenaient forme et ampleur. Tout était plus concret, désormais. Plus réel. Et ce soir, lorsque la lune se lèverait, ils prendraient leur bâton de marche et partiraient dans la direction que les runes leur indiqueraient.
Mais avant cela, avant de revoir leur famille pour la première fois depuis un an et de la quitter de nouveau presque aussitôt, il leur restait une dernière chose à faire.
Sur le pas de la hutte, quatre femmes-sages observaient attentivement huit jeunes filles, s’assurant qu’elles n’avaient rien oublié. Chacune avait revêtu ce qui serait désormais sa tenue de voyage, un pagne et un corsage sans manche coupés dans la peau d’une antilope. Le cuir était fin et solide, de la couleur du sable. Le pagne s’arrêtait juste au-dessus du genou et était fendu des deux côtés jusqu’en haut des cuisses pour ne pas gêner le mouvement. Le corsage, quant à lui, fermé sur un côté par des liens entrecroisés, laissait le ventre à découvert. Et lorsque les initiées finiraient par atteindre de plus froides contrées – autrement dit, n’importe quelle région située au-delà du désert – elles avaient dans leur paquetage de quoi palier aux écarts de températures. Les frondes, couteaux et lance-pierres étaient passés dans les ceintures, les arcs, les épieux et les javelots attachés dans le dos. Seuls manquaient encore les bâtons de marche, taillés et décorés un à un par le chaman dans du bois de palissandre. Il les leur remettrait ce soir, au tout dernier instant, après avoir ajouté à chacun une mèche de cheveux de son futur propriétaire, et demandé aux Esprits de les bénir.
Le soleil était presque à son zénith lorsque les jeunes filles quittèrent leur camp, Alhena et Nell ouvrant la marche, Zaniah et Sirrah en queue de cortège. Elles couvrirent en silence la distance qui les séparait du village, dans la chaleur pesante du mitan de la journée. Avec une parfaite synchronisation, fruit d’une longue pratique de la part de leurs guides, garçons et filles apparurent au même instant sur la place centrale du village. Tous les habitants s’y trouvaient déjà, qui les attendaient. Deux cents et quelques âmes groupées autour de leur chaman pour accueillir leurs nouveaux initiés, huit filles et onze garçons, qui les avaient quittés enfants et leur revenaient, l’espace d’une soirée, presque adultes.
Le village ankha, sans être le plus important de la région, était loin d’être négligeable, en termes de taille et de population, et c’était assez impressionnant de voir tant de monde rassemblé là.
Pour nous , songea Kara.
Bien sûr, elle avait déjà assisté à la cérémonie du Grand Départ en tant que spectatrice, comme tous les autres, mais c’était autre chose de se retrouver à la place de ceux qui partaient. Et l’angoisse se mêlait à l’excitation grandissante qui faisait battre son cœur plus vite.
« Ils sont si nombreux ! souffla Atria, près d’elle. »
Elle avait les yeux écarquillés et le teint un peu pâle. Kara se demanda si elle avait la même tête qu’elle. En tout cas, Deva, Hya et Ava l’avaient, et pour une fois, Tsih se tenait incroyablement tranquille. Seule Lil’ affichait encore cet air perturbé et distant qui ne la quittait plus depuis la Vision. On aurait dit qu’elle n’avait même pas conscience de l’endroit où elle se trouvait.
Le groupe des villageois se scinda en deux pour laisser passer les initiés qui se rejoignirent au centre exact de la place où avait été dressé le feu rituel qu’Azha allumerait à la tombée de la nuit. De part et d’autre du foyer éteint, huit filles faisaient face à onze garçons aux cheveux plus ou moins longs, et dont le plus jeune avait tout juste douze ans. Il y eut un bref silence, un peu tendu, puis les deux groupes se mêlèrent et, à quelques pas derrière Azha, les musiciens se mirent à frapper leurs tambours.
La cérémonie commençait.
Au rythme des percussions de leurs aînés, les initiés, délestés de leurs armes et de leur paquetage, exécutèrent la danse d’ouverture. Puis ce fut autour des femmes et des hommes-sages, et Azha s’avança au milieu des danseurs, bras levés et paumes en avant. Peu à peu, la musique diminua, mais sans s’arrêter tout à fait ; un faible roulement de tambour résonnait encore lorsque le chaman prit la parole, comme pour souligner ses propos.
« Peuple ankha, soyez fiers de vos enfants, tout prêt, aujourd’hui, à devenir adulte et à prendre auprès de nous tous la place et les responsabilités qui leur reviennent. Mais auparavant… »
Azha s’écarta avec un geste du bras un peu exagéré, libérant la place près du foyer pour y accueillir celui qui s’avançait.
Un grand élan de respect, quasi mystique, saisit la foule lorsque le chef ankha parut. Kitalpha était presque une légende pour son peuple. Oui , une légende vivante. Il était grand, large d’épaule et avait été dans sa jeunesse une véritable montagne de muscles, dont il ne restait hélas plus grand-chose à présent. L’embonpoint les avait remplacés, et le dos puissant s’était voûté. Kitalpha avait été un grand chasseur et un grand guerrier, avant de frôler la mort en combattant la tribu des Zubens du nord-est du désert. Un sabre ennemi lui avait tranché la jambe au-dessus du genou ; un coup propre, net, qui avait tout à fait sectionné le membre. Mais les Ankhas étaient loin de leur village, loin des points d’eau. Les soins avaient été sommaires et les fièvres avaient pris le blessé. La plaie s’était infectée. Ses hommes avaient ramené au village un Kitalpha mourant, et Azha avait passé des nuits blanches à tenter de le sauver. Il avait longuement prié les Esprits , et ceux-ci avaient décidé d’accéder à sa requête. Kitalpha avait survécu, mais sans sa jambe, il n’était plus ni un chasseur, ni un guerrier. Et qu’était donc un chef qui ne pouvait ni nourrir ni défendre son peuple ? Il ne pouvait même pas se déplacer. Azha avait alors eu l’idée de lui confectionner une sorte de jambe de substitution, un pilon qui, au moins, lui permettrait de marcher, même en s’aidant d’une canne. Mais même avec une jambe en moins, Kitalpha restait un chef, et s’il ne pouvait plus se battre, il y avait toujours le commerce. Il envoya des émissaires chez tous les peuples connus, développa l’agriculture, ne négligea aucune des ressources que ses terres avaient à offrir, et grâce à lui, le peuple ankha prospéra. Oh , certes, ils n’étaient pas immensément riches, mais ce qu’ils avaient suffisait à leur épargner la famine, la disette, ou même seulement les restrictions.
Pour l’heure, Kitalpha s’avançait au milieu de son peuple, appuyé sur sa canne, revêtu tant de ses insignes de chef – colliers de perles de bois et d’os multicolores de toutes tailles, pagne teint en rouge et long couteau à la poignée d’os sculpté – que de son aura de héros. Il prit la place que venait de libérer Azha et, sitôt qu’il s’immobilisa, tous mirent un genou à terre et courbèrent la nuque.
« Allons… Relevez-vous ! »
Kitalpha avait une voix profonde et grave, en accord avec son physique, mais le ton était paternaliste ; le chef ankha ne gouvernait pas par la terreur, il aimait son peuple comme ses propres enfants.
« Ce n’est pas pour moi que vous êtes ici, reprit-il, mais pour eux. »
Et, du bout de sa canne, il désigna les jeunes initiés en train de se relever.
« Vous voici arrivés à une nouvelle étape de votre vie. Une étape qui a commencé il y a un an, le lendemain du solstice d’été, lorsque l’on a coupé vos nattes d’enfants et que vous êtes entrés en réclusion, et qui s’achèvera avec votre retour parmi nous, à l’issu du Grand Voyage. »
Kitalpha marqua une pause, tourna les yeux vers le ciel lumineux d’après-midi qui les surplombait, et poursuivit, d’une voix un peu plus grave, un peu plus forte :
« Avant que le soleil ne se couche, avant qu’Azha ne vous remette vos bâtons de marche et que vous nous quittiez, avant même que vous n’ayez pu approcher vos familles dont vous êtes séparés depuis un an, vous aurez franchi un pas de plus vers l’âge adulte ! »
Il désigna son visage puis tendit vers eux ses mains où se dépliaient, noires sur la peau hâlée, les volutes des tatouages que portaient toute la tribu en dehors des non-initiés.
« À votre tour, maintenant.
– Oui, à votre tour. »
Azha s’avança, suivi d’Alhena, Nell, Sirrah, Zaniah et des cinq hommes-sages, les jumeaux Keid et Beid, Arneb, Hamal et Sadir. Les initiés s’alignèrent comme on le leur avait indiqué – un rang de trois, quatre rangs de quatre – et se mirent en branle sous les acclamations de la foule et les cris des enfants. C’était censé leur donner du courage : tout le monde savait que les tatouages étaient une épreuve douloureuse, mais Kara songea, un bref instant avant d’entrer sous la tente de peau dressée au fond de la place, qu’elle aurait été moins effrayée si personne n’avait rien dit : ça n’aurait pas rendue la chose aussi réelle, ni aussi imminente.
La tente était divisée en trois parties. La première, sur laquelle donnait directement l’entrée, était une sorte d’antichambre où les initiés, assis en cercle, attendaient d’être appelés. Azha officiait dans la seconde partie, et dans la troisième, se retrouvaient les initiés nouvellement tatoués. On avait allumé un feu sous la tente, et une lourde fumée odorante filtrait par les tentures qui dérobaient aux regards la seconde partie de l’abri. Le parfum capiteux du datura montait à la tête, et plongeait les jeunes gens dans une douce léthargie. Arneb et Zaniah firent passer des coupes emplies d’un liquide sombre où les initiés burent à tour de rôle, des plus âgés au plus jeunes. Associée aux fumigations, l’infusion de datura les aiderait à se détendre et à ignorer la douleur. Puis, le premier, Briag, l’aîné des initiés, se leva et, soulevant le rabat qui les séparait de la seconde partie de la tente, disparut derrière.
À demi anesthésiés par la drogue, les autres initiés ne saisissaient plus grand-chose de ce qui se passait autour d’eux. Ils percevaient à peine les murmures d’Azha, les formules qu’il récitait, pas plus qu’ils ne remarquaient Zaniah et Arneb, agenouillés dans deux coins opposés et attentifs à toutes leurs réactions ; il arrivait parfois que certains supportent mal la potion, ou l’odeur des fumées. Mais tout allait bien. Même Lil’, qui, par précaution, avait tout juste trempé les lèvres dans la coupe. Elle savait que les drogues pouvaient déclencher la Vision, chez ceux que les Esprits avaient touchés ; elle préférait subir la douleur.
Pour les initiés, le temps paraissait comme aboli. Tatoué un homme – ou une femme – bras, jambes et visages, était une longue et fastidieuse opération. Les coupes de datura circulèrent une seconde fois, puis Alhena souleva la tenture et appela Atria. Au-dehors, les tambours résonnaient, marquant le rythme des danses tribales traditionnelles auxquelles se livraient les villageois, selon l’immuable rituel du Grand Départ. Puis la viande fut mise à rôtir, les moutons et les chèvres tués le matin même, et les effluves se mêlèrent à celles du datura, qui les anéantirent.
Et les coupes circulaient.
Les initiés étaient appelés.
Un à un.
Plus consciente que les autres, Lil’ se leva à son tour. Elle avait l’œil un peu trop vif, les mains un peu trop moites, et le cœur qui battait un peu trop vite pour qu’Azha ne se rende pas compte qu’elle avait triché.
Je sais de quoi tu as peur…
Mais il garda le silence, tatoua comme si de rien n’était, ignorant les larmes de douleur qui coulaient sur les joues de Lil’. Elle souffrit, mais ne proféra même pas un gémissement, et Alhena et Sadir, qui assistaient Azha, en furent abasourdis.
Kara était née deux jours après Lil’.
Elle fut la suivante.
Son nom, prononcé par la douce voix d’Alhena, lui parvint comme à travers un mur épais : faible et lointaine. Pourtant, comme les autres avant elle, elle se leva et franchit la tenture que tenait la femme-sage.
La fumée, ici, était plus épaisse et plus odorante encore que dans l’antichambre, et formait un nuage sombre au-dessus des têtes. Elle provenait d’un brasero d’argile qui occupait le centre de l’espace, et auprès duquel se tenait Azha , agenouillé devant son matériel.
« Approche, Kara. Prends place. »
Sans avoir trop conscience de ce qu’elle faisait, Kara obéit et s’assit au pied du brasero. Ses yeux glissèrent sur les flacons d’encre, les longues épines de matagouri et le pot en terre dont venait de se saisir Azha. Après son esprit, c’était maintenant son corps qu’il endormait. Puis il la fit allonger sur le flanc, dégagea le haut de la cuisse, et se mit à l’ouvrage.
La pointe de l’épine perçait la chair, faisant pénétrer l’encre et perler le surplus qu’Alhena faisait disparaitre aussitôt tandis qu’Azha psalmodiait à mi-voix. Il invoquait les Esprits, les priait de guider sa main, et l’initiée dans son Voyage. L’épine traçait son chemin sur la peau dorée par le soleil – une peau claire de nordiste qui s’était adaptée, au fil des générations, au rude climat du désert – et les simples traits d’encre noire se pliaient, se courbaient, prenaient lentement forme pour dessiner, du haut de la cuisse jusqu’au coup de pied une longue guirlande de feuilles et de fleurs. La nature, c’était la féminité. Les garçons, eux, avaient droit aux symboles géométriques et aux formes brutes évoquant la guerre, la chasse : le trait du javelot, le triangle de la pointe de flèche, et les animaux chassés dans leur forme la plus stylisée.
Après la jambe, Azha tatoua le bras, de l’épaule au dos de la main, une feuille se perdant sur l’intérieur du poignet, et Kara ne broncha pas, anesthésiée par la fumée qu’elle inhalait à pleins poumons à chaque inspiration tant elle était proche du brasero. Azha attendit quelques instants, le temps de s’assurer que l’encre avait suffisamment pénétré, puis il fit se retourner Kara et recommença du côté gauche ce qu’il venait de faire du côté droit.
Kara n’avait conscience de rien de tout cela, ou si peu. Des gestes flous, des sensations diffuses, l’odeur du datura, omniprésente. Elle avait les yeux ouverts mais son esprit était très loin d’ici. Pourtant , lorsqu’elle reviendrait à elle, plus tard, dans la troisième section de la tente, comme tous les autres, elle se souviendrait de tout. De tous les gestes, de toutes les prières, de la place de chaque objet. Mais pas de la douleur. Cela , seule Lil’ s’en souviendrait.
« Relève-toi. »
Ce n’était qu’à peine plus qu’un murmure, auquel Kara répondit pourtant instantanément. Elle s’assit, et Alhena , placée derrière elle, prit son visage entre ses mains, le levant vers Azha . C’était la dernière fois qu’il apparaissait à quiconque vierge de tout tatouage. Comme pour les initiés qui l’avaient précédée depuis toutes ses années où il officiait, Azha prit le temps d’étudier une ultime fois le visage d’enfant de Kara . Enfant , au sens où il ne portait pas encore les tatouages de l’âge adulte, car Kara était maintenant une jeune fille, depuis plus d’un an. Elle avait les traits fins distinctifs des Ankhas , le front haut et le visage ovale. Pas un visage de félin, comme son amie Lil’, ou les joues encore rondes de Deva . Rien d’extraordinaire non plus, si ce n’était ses yeux. Ils étaient bleus. Peu de gens, parmi les Ankhas , et même les autres peuples du désert, avaient les yeux clairs. On les disait trop sensibles à la lumière du soleil, et à en croire les anciens, c’était un caractère typique de leurs ancêtres du nord qui avait tendance à disparaître. Pourtant , Kara avait les yeux bleus. Le même bleu que le ciel lorsque le vent en a chassé les nuages et que le soleil brille de tous ses feux. Clairs , limpides. Beaucoup trop clairs. Comme délavés. Elle était la seule de sa famille à posséder ses yeux-là. Deva aussi avait les yeux bleus, mais d’un bleu de nuit. Indigo . Et c’était aussi le cas de son père et de son frère jumeau. Et Lil’ avait les yeux verts. Trois amies, trois inséparables, et trois raretés. Azha détailla la fine cicatrice qui courait à la racine des cheveux de Kara , près de la tempe droite. Elle faisait presque un doigt de longueur. Plus jeune, elle s’était battue avec Alkes , un autre des initiés, il lui avait lancé une pierre à la tête. Kara avait crié, mais elle avait riposté. Azha avait dû la recoudre. Alkes , lui, n’avait eu que des hématomes.
Mettant de côté ses souvenirs, il saisit une épine neuve parmi les plus fines et en pressa la pointe sur le front de Kara, entre les deux yeux. Si elle avait eu toute sa conscience, d’instinct, elle aurait reculé en voyant l’épine approcher son visage, mais l’infusion et les fumigations faisaient bien leur travail, et Alhena aussi : même si Kara avait voulu bouger, il y avait peu de chance qu’elle y soit parvenue. Un léger coup au sommet de l’épine, la pointe perça la peau et l’encre s’infiltra dans l’incision. Azha dessinait à main levée, toujours, en modifiant le dessin général au gré de son imagination. Peu à peu, le tatouage prenait forme sur le visage de Kara, un peu plus net à chaque goutte d’encre instillée, et chaque goutte de sang essuyée. Du front au menton. D’une joue à l’autre.
De longues minutes plus tard, Azha jeta dans le feu la dernière épine où toutes celles utilisées auparavant achevaient de se consumer. Il reboucha les encres et prit le temps d’observer son œuvre. De longues guirlandes de feuilles et de fleurs tracées en noir se déroulaient sur les bras et les jambes de Kara , sur toute leur longueur. Quant à son visage, il disparaissait désormais sous le papillon qui le couvrait comme un masque. Finement dessiné, il étalait deux ailes fuselées de part et d’autre de son nez, du front jusqu’à la ligne de la mâchoire, et lorsque Kara fermait les paupières, les filigranes qui ornaient les ailes s’y poursuivaient dans tous leurs détails . De fines arabesques s’enroulaient ça et là autour du papillon, terminées par de minuscules feuilles groupées par paires.
« Tu es adulte, maintenant, déclara Azha. Tu es une Ankha pour de bon. Loués soient les Esprits. »
Droguée comme elle l’était, il y avait bien peu de chance que Kara ait saisi quoi que ce soit des paroles du chaman, mais elle se leva cependant à son invite, et Alhena la conduisit dans la dernière partie de la tente où se trouvaient tous ceux qui l’avaient précédée.
Chez les plus âgés, tatoués depuis maintenant un bon moment, les effets du datura ingéré et inhalé commençaient à se dissiper. De ce côté de l’abri, il semblait que les fumées narcotiques filtrent moins. Plusieurs des nouveaux initiés, parmi la poignée qui avait repris conscience, en étaient à s’observer sous toutes les coutures, voire à comparer leurs tatouages, comme les gamins qu’ils n’avaient malgré tout pas encore cessé d’être. D’eux tous, c’était pourtant Lil’, l’une des dernières tatouées, la plus éveillée, et qui s’efforçait de n’en rien laisser paraître. Kara , guidée par Nell qui avait pris le relais d’Alhena , s’assit à côté d’elle, mais ne remarqua pas le long frisson qui secoua son amie à cet instant. Nell et Keid , eux, le virent. Ils se consultèrent brièvement du regard, sourcils froncés. Le cas de Lil’ avait plusieurs fois été évoqué en conseil : tous étaient d’accord sur le fait qu’elle possédait sans aucun doute la Vision , et le fait qu’elle refuse obstinément d’en parler, même à Azha , ne laissait pas d’inquiéter. Nell observa ces yeux verts qui faisaient comme des taches de couleurs dans les ailes du papillon qui tatouait le visage de Lil’, en se demandant si ce qui l’avait fait frissonner lorsque Kara s’était assise près d’elle, ce n’était pas justement une de ces Visions .
Peu à peu, Kara revint à elle et, comme les autres, se lança dans l’inventaire complet de ses nouveaux tatouages, son visage seul échappant à l’inspection pour la simple raison qu’elle n’avait rien pour le voir. Puis le plus jeune d’entre eux vint les rejoindre, et lorsqu’il eut suffisamment retrouvé ses esprits, Nell et Keid se levèrent.
« Il est temps, déclara Keid. »
Et ils sortirent sur la place.
Chapitre 4
Les premiers, Nell et Keid sortirent de la tente. Sitôt qu’ils parurent sur la place, tous les spectateurs se figèrent, et la musique elle-même s’interrompit. Puis, deux à deux, la longue file des initiés fraîchement tatoués franchit le rabat et vint s’aligner de part et d’autre des deux adultes. Le silence se prolongea un instant, le temps pour chacun de reconnaître les jeunes gens sous les dessins qui leur couvraient le visage, puis une musique bruyante et joyeuse éclata, accompagnant les acclamations des villageois, et les familles s’approchèrent pour serrer dans leurs bras ceux qu’ils n’avaient pas revus depuis une année entière.
Si Delig, le petit frère de Deva et Delon, stoppa à quelques pas de ses aînés, intimidé par leur nouveau statut autant que par leurs tatouages, Dara se jeta au cou de sa sœur avec un cri de joie. Kara la souleva de terre pour l’y reposer aussitôt en pestant.
« Bon sang ! Tu n’étais pas aussi lourde la dernière fois que je t’ai portée !
– J’ai grandi ! lança fièrement la petite en se haussant de toute sa taille. Mais pas autant que toi… »
Il y avait une once de regret dans la voix de Dara ; elle avait bien conscience que, désormais, Kara et elles ne partageraient plus leurs jeux. Lorsqu’elle reviendrait de son Voyage, Kara passerait plus de temps à chasser et fabriquer des objets avec les autres adultes qu’à courir dans les pâtures en faisant semblant de garder les troupeaux avec elle. Au moins lui raconterait-elle encore des histoires pendant les veillées : tous les adultes faisaient ça.
Kara lui pinça les joues entre le pouce et l’index et étira doucement les coins de sa bouche pour y dessiner un semblant de sourire.
« Ne t’en fais pas, petite sœur. Toi aussi, tu y viendras. »
Elle glissa sa main dans la sienne et se tourna vers ses parents pour les embrasser à leur tour.
« Ma grande fille ! s’exclama sa mère, Agéna, émue aux larmes. »
Elle prit le visage de Kara entre ses mains et observa attentivement les tatouages qui le recouvraient.
« Ça ne te fait pas mal ? De mon temps, ça s’infectait souvent. Cassira avait le visage tout bouffi lorsque nous sommes partis. C’était à peine si elle pouvait encore ouvrir les yeux ! »
Kara secoua la tête en riant et se dégagea doucement.
« Ne t’inquiète pas, maman. Je n’ai pas mal et ça fait un moment que les tatouages ne s’infectent plus. Avec tout ce qu’on nous donne pour l’éviter ! »
En quelques jours, les initiés avaient absorbé plus de potions en tout genre qu’ils ne l’avaient fait de toute leur vie.
Kara sentait les petits doigts fins de Dara qui couraient sur le dos de sa main, curieux, en suivant le contour des dessins qui l’ornaient.
« Ils sont drôlement chouettes, dit-elle. Plus beaux que ceux de maman. »
Schedar, leur père, se contenta de sourire et félicita une seconde fois sa fille aînée. Il n’était guère démonstratif, et l’on disait que c’était une caractéristique typique des hommes du nord aux cheveux blonds. Kara tenait beaucoup de lui, et pas seulement en termes de couleur de cheveux. Sa mère et sa petite sœur étaient plus exubérantes, plus ouvertes. Parfois un peu envahissantes, de l’avis de Kara qui ne détestait pas qu’on lui fiche la paix de temps à autres et qu’on la laisse un peu seule. Même si la plupart du temps, il s’agissait d’une drôle de solitude à trois : Lil’, Deva et elle étaient capables de passer des heures ensemble sans décrocher un mot et sans en éprouver la moindre gêne. Et personne n’avait encore réussi à comprendre comment elles arrivaient à faire ça.
Lil’ et Deva qui, justement, subissaient comme les autres les assauts familiaux. Deva et son jumeau discutaient avec animation avec leurs parents, et Delig s’efforçait toujours de vaincre sa timidité pour voir de plus près les tatouages de ses deux aînés ; mais on aurait dit qu’il craignait que ceux-ci ne le mordent. Quant à Lil’, retrouver ses parents et sa grand-mère qui vivait avec eux ne semblait pas avoir changé grand-chose à son étrange comportement. Elle était toujours distante, éteinte, et répondait aux questions avec le minimum de mots, sans sourire.
Puis Azha frappa dans ses mains à deux reprises, et tous les initiés se tournèrent vers lui ; la nuit commençait à tomber, il était temps de procéder aux derniers rites. Azha s’avança jusqu’au centre de la place, là où se dressait le bûcher destiné au Feu du Départ. Il leva les bras au ciel, invoquant les Esprits, puis saisit la torche que lui tendait Alhena pour embraser le bois sec. Lorsque les premières flammes s’élevèrent, les initiés vinrent faire cercle autour du brasier, et Azha s’éloigna pour leur laisser la place.
Pendant un instant, il ne se passa rien ; pas de mouvement, pas de bruit. Les initiés se tenaient simplement là, dos à la foule, à une longueur de bras les uns des autres, silencieux. Puis, lorsque les flammes atteignirent la hauteur d’un homme, Kaour, le musicien, frappa une fois la peau tendue de son tambour. Simultanément, les nouveaux initiés levèrent le pied gauche et frappèrent le sol. Un autre tambour se joignit au premier, avec un temps de décalage, et les initiés firent un saut de côté avant de frapper de nouveau le sol du pied. Ils effectuèrent ainsi un quart de tour autour du feu, puis pivotèrent face à la foule et tapèrent des mains en cadence. Ils se retournèrent vers le feu, levant leurs bras tatoués au ciel sans cesser de marteler le sol, s’accroupirent et claquèrent des paumes dans la terre battue de la place avant de se relever et de joindre leurs voix aux pas de danse et à la musique des percussions et des flûtes.
La danse rituelle des initiés autour du Feu du Départ était longue et épuisante, mais il ne s’agissait pas de faiblir, bien au contraire : c’était un très mauvais augure pour le Voyage, de commencer par s’étaler pendant la danse du Départ, ou qu’un musicien fasse une fausse note. Mais il n’y en eut pas ce soir-là, et les acclamations furent nombreuses lorsque les initiés s’immobilisèrent sur les dernières notes de flûtes, dans un nuage de poussière qui scintillait à la lueur du feu.
Azha et Kitalpha s’avancèrent de nouveau au centre de la place, le premier les mains dissimulées dans les larges manches de son manteau de cérémonie, le second tenant un sac de jute apparemment plein d’objets qui s’entrechoquaient. Les initiés s’alignèrent face aux deux hommes, retenant leur souffle. Tous savaient déjà ce qu’il y avait dans le sac : en gros, leur avenir. Kitalpha le secoua, faisant cliqueter son contenu et l’ouvrit pendant qu’Azha appelait à lui le plus âgé des initiés. Briag le rejoignit et plongea la main dans le sac que lui présentait Kitalpha . Il y fouilla un peu, et son poing émergea, brandissant au-dessus de sa tête une vertèbre d’antilope gravée d’un symbole. Briag le déchiffra puis éleva de nouveau la vertèbre face à la foule en énonçant d’une voix claire :
« Alkhiba. »
Puis il regagna sa place en tête de la file des initiés tandis que Kaitos s’avançait.
Un par un, chacun plongea la main dans le sac, puis annonça son tirage. Le symbole, sur chaque vertèbre, correspondait à une étoile du ciel d’été vers laquelle les initiés devraient tourner leurs pas, aussi longtemps qu’ils le jugeraient utile à l’accomplissement de leur Voyage. Loin d’être choisies au hasard, c’était les Esprits eux-mêmes, longuement interrogés par Azha, qui avaient désigné les étoiles de chacun, et on considérait que c’était également eux qui guidaient les initiés dans leur tirage.
Lorsque vint le tour de Kara, elle eut peur que sa voix ne trahisse son appréhension, ou le tremblement de ses doigts, lorsqu’elle brandirait la vertèbre. Pourtant, lorsqu’ils se refermèrent sur l’os et en pressèrent la gravure, une grande sérénité l’envahie. Après tout, c’était les Esprits qui décidaient du destin des hommes, et ce qui devait arriver arriverait forcément, quoi qu’elle fasse.
« Haris-el-Sema. »
Merde !
Kara montra la vertèbre à la foule avec une assurance qui se fendillait beaucoup plus vite qu’elle ne l’avait imaginé. L’instant d’avant, elle avait confiance en ce qui l’attendait, mais là, ce n’était plus franchement le cas. Haris-el-Sema, l’étoile que les Esprits lui avaient attribuée, était l’une des plus brillantes du ciel d’été, et surtout, c’était l’une des plus au nord. Et quand on lui disait « nord », Kara pensait instantanément aux terres inexplorées qu’il y avait par là-bas, et à sa Vision.
Lorsque chacun eut pris connaissance de la direction dans laquelle on l’envoyait, Arneb et Sadir poussèrent près du Feu un lourd râtelier chargé de bâtons de marche. Pendant que les jeunes gens tiraient au sort leur chemin, Sirrah, Zaniah et les jumeaux Beid et Keid avaient amené leurs paquetages et leurs armes. La nuit se faisait plus profonde ; le Grand Départ approchait. Azha s’empara du premier bâton qu’il brandit vers le ciel, face au Feu du Départ, en demandant aux Esprits de bénir et protéger celui qui le porterait. Puis il le tendit à Briag, qui le reçut à deux mains avant de l’élever à son tour, face à la foule cette fois-ci, puis chacun reçut son propre bâton de la même manière. C’était un simple morceau de bois taillé dans un palissandre et gravé de lignes sinueuses qui s’enroulaient et se déroulaient comme des serpents sur toute la longueur de l’objet. Une cordelette teinte en rouge était enroulée en haut du bâton. Le premier morceau de cette cordelette était une masse de nœuds – quatre cent vingt au total, autant que de jours de Voyage – qui formaient une sorte de boule bosselée et servirait de calendrier au Voyageur qui devait couper un nœud chaque jour jusqu’à ce qu’il ait regagné le village. Ou qu’il n’y ait plus de nœuds. L’autre extrémité de la cordelette pendait encore librement pour le moment, mais, à mesure que les initiés recevaient leur bâton, ils y fixaient la vertèbre d’antilope où était gravé le symbole de l’étoile qui les guiderait.
Il y eut encore une danse, puis les initiés invoquèrent sur eux la protection des Esprits , prirent le pain et l’eau du Voyage et, après s’être armés et chargés de tout leur attirail, gagnèrent la porte du village – une simple arche de bois gravée de symboles destinés à éloigner les mauvais esprits – où ils se sépareraient. Il n’y avait pas d’aurevoir, on prétendait que cela portait malheur. En un instant, les dix-neuf jeunes gens disparurent à l’horizon dans toutes les directions, sous les regards émus de leur famille, pendant que le Feu du Départ , sur la place centrale désertée, achevait de se consumer.
La musique et les chants les accompagnèrent un moment tandis que les initiés s’éloignaient, puis s’atténuèrent lentement avec la distance. Kara fut tentée de se retourner une dernière fois pour jeter un ultime regard sur son village qu’elle quittait pour si longtemps. Mais les Anciens prétendaient que se retourner attirait le malheur : regarder votre village ou votre famille une fois de trop, et les Esprits feront en sorte que ce soit la dernière. Kara n’était pas spécialement superstitieuse, pour une Ankha, mais jamais il ne lui serait venu l’idée de mettre en doute les paroles des Anciens. Eux possédaient la sagesse, et elle n’était qu’une initiée de fraîche date qui n’avait accompli que les tous premiers pas de son Voyage. Aussi ne se retourna-t-elle pas, ce qui ne l’empêcha pas d’essuyer une larme. C’était plus difficile que de s’isoler avec sept autres filles dont deux bonnes amies, pour une année et à quelques toises du village. Kara essayait juste de ne pas songer au fait qu’il était également possible qu’elle ne revienne jamais : si elle le faisait, elle était capable de faire demi-tour pour rentrer en courant.
Alhena dit que tout le monde a peur. C’est normal, on sait à peine où on va. Pas de quoi en faire un drame, on part en Voyage depuis des lustres et personne n’a jamais rebroussé chemin avant d’avoir fait une lieue. Ce serait dommage d’être la première…
Et de toute façon, si elle se fiait à sa Vision, elle allait en faire, des lieues.
Sa Vision…
La main de Kara se crispa sur son bâton et elle ralentit imperceptiblement le pas. En fait, c’était plutôt une mauvaise idée de penser à ça, parce que justement, dans sa Vision, elle était prisonnière, et elle avait une fâcheuse tendance à s’imaginer qu’elle le resterait un moment, pour ne pas dire qu’elle mourrait ainsi.
Sois logique un instant : vaut-il mieux rentrer tout de suite pour se faire bannir et endurer une honte éternelle qui retombera sur la famille pendant des siècles, risquer la mort et s’en tirer, ou mourir et recevoir les honneurs de la tribu à chaque solstice d’été ?
Kara aurait aimé que la seconde solution soit envisageable, mais elle était assez lucide pour comprendre que la dernière avait bien plus de chance de se réaliser.
Et je suis censée dormir, avec ça en tête ?
Elle poussa un profond soupir et s’arrêta, les yeux fixés sur Haris-el-Sema, qu’elle suivait depuis maintenant un bon moment. Ceux de ses compagnons qui avaient cheminés non loin d’elle au début du Voyage avaient disparu, avalés par la nuit, dans la direction que les Esprits avaient choisie pour eux.
Et voilà. Tu es toute seule, maintenant.
La solitude ne la gênait pas véritablement, mais d’ordinaire, elle était solitaire avec plein de gens autour, qui circulaient, qui parlaient, même s’ils ne se préoccupaient pas d’elle et qu’elle leur rendait la pareille. Mais là, il n’y avait pas le moindre bruit qui évoquât une présence humaine ; seulement quelques petits animaux ou des insectes qui détalaient à toutes pattes dans tous les coins. En y réfléchissant, Kara trouva que ça faisait beaucoup de bestioles, et elle frissonna, mais pas seulement à cause des insectes, qu’elle appréciait très très moyennement, ni parce qu’elle avait un peu froid ; elle était seule avec elle-même, et ça, c’était presque aussi terrifiant qu’un scorpion sur lequel vous étiez à deux doigts de marcher. Ceci étant, c’était aussi le but du Voyage : se découvrir, réfléchir sur soi, ce qu’on était, ce qu’on voulait. D’elle, Kara savait qu’elle était discrète, parfois effacée, qu’elle écoutait plus qu’elle ne parlait, et que, comme son père, elle n’était pas vraiment démonstrative. Qu’elle n’aimait pas parler d’elle, et qu’elle ne s’aimait pas.
Enfin , c’est pas comme si j’avais le choix…
Alhena avait une expression pour ça : prendre sur soi. Ça ennuyait un poil Kara, mais il fallait bien avouer que c’était tout ce qu’il lui restait à faire.
Il faisait maintenant très sombre, et la lumière des étoiles était loin d’être suffisante à éclairer quoi que ce soit. Et puis Kara n’avait pas encore oublié les leçons des Femmes-Sages : certains prédateurs sortaient la nuit, et si ce n’était pas toujours les plus gros, ni les plus dangereux, le problème résidait plutôt dans le fait qu’on les voyait encore moins venir qu’en plein jour.
Au beau milieu de nulle part, dans le désert ponctué de quelques malheureux arbres rabougris, il n’y avait pas le moindre endroit digne de ce nom pour passer une nuit en sûreté. Et de toute façon, même si Kara était fatiguée par sa journée, elle estimait qu’elle pouvait bien encore marcher un peu avant de se reposer, elle venait tout juste de partir.
Une torche. Voilà ce qu’il me faut.
Mais en y pensant, Kara se mit à bâiller.
Est -ce que j’ai vraiment encore besoin de marcher ?
Le bouquet d’arbres – ou plutôt de troncs desséchés – qu’elle distinguait sur sa droite pouvait peut-être lui procurer un abri convenable. Mais en s’en approchant, elle se rendit vite à l’évidence : autant oublier tout de suite l’idée, il n’y avait même pas assez de branches pour qu’elle puisse s’y hisser, et celles qui restaient étaient trop fragiles ; la première sur laquelle Kara pesa un peu lui resta dans les mains avec un craquement sinistre.
Je vois, je vois. Torche , alors.
Elle avait au moins la matière première pour ça, et quand on avait le matériel, ce n’était pas très difficile à fabriquer. Le feu, c’était déjà une autre histoire ; parmi les huit jeunes filles qui avaient subi l’initiation cette année, Kara pouvait s’enorgueillir de ne pas appartenir aux trois qui n’avaient jamais réussi à produire autre chose qu’une malheureuse étincelle, et parfois un peu de fumée. Mais elle ne pouvait pas non plus se vanter de réussir à tous les coups comme Ruana et Lil’.
Ça va marcher, tu vas voir. Du premier coup, même.
Et du premier coup, elle se cogna le silex sur l’index au lieu de la pierre à feu. Ça faisait un mal de chien – elle y était plutôt allée de bon cœur – mais forte des conseils de prudence des Femmes - Sages , elle se retint de crier tous les jurons qui lui vinrent aussitôt à l’esprit et balança le silex avec rage avant de partir précipitamment à sa recherche en jurant entre ses dents. Au deuxième essai, elle produisit suffisamment d’étincelles pour enflammer le tissu imbibé d’huile qui enveloppait le haut de sa torche sans s’écorcher les doigts au passage. Elle s’assura que le feu prenait bien, puis rangea ses pierres à feu et se leva, la torche brandit devant elle.
Ça éclaire, ça ?
En fait, la seule différence avec avant, c’était le halo pâle qui tombait sur le sol juste devant ses pieds.
Génial ! Je vois mes orteils ! On ira loin avec ça…
Mais au moins, ça lui éviterait peut-être de poser le pied sur un scorpion. À cette idée, Kara frissonna et rentra la tête dans les épaules.
Il n’y a pas de scorpion la nuit. Il fait trop froid.
Et justement, puisqu’elle y pensait, Kara réalisa qu’elle aussi, elle commençait à se geler ; elle avait la chair de poule, et tira vivement son manteau de son sac.
Mais quand il fait froid, ils cherchent la chaleur…
Kara secoua vivement son manteau avant de l’enfiler et ferma sa besace aussi hermétiquement que possible ; elle l’avait posée par terre pendant qu’elle fabriquait sa torche, un scorpion avait pu en profiter pour aller s’y mettre au chaud…
« Arrête ! »
Le cri de Kara résonna étrangement dans le silence de la nuit, en plein désert. Si au bout de quelques heures de solitude, elle commençait déjà à devenir folle en s’imaginant des trucs pareils, qu’est-ce que ce serait dans quatre cent vingt jours ! Alors pour éviter de penser aux scorpions, à toutes les bestioles qui vivaient dans le coin, et au fait qu’à un moment où un autre, elle allait se faire capturer par une espèce de chaman avec des plumes, elle décida de chanter. Zaniah leur avait enseigné tous les chants traditionnels, les longs récits chantés sur l’histoire des Ankhas, et Kara se souvenait encore de beaucoup des comptines de son enfance. Elle commença par là, parce que c’était plus amusant et, des heures plus tard, alors qu’elle en arrivait à l’exil des Ankhas dans le désert, elle se sentit suffisamment fatiguée pour s’endormir en marchant. À vrai dire, elle avait surtout repéré un arbre assez robuste pour lui servir de perchoir et avait décidé qu’elle était maintenant trop crevée pour aller plus loin. Kara se hissa dans l’arbre et s’installa dans le creux formé par la jonction de deux grosses branches avec le tronc. Le bois était plutôt desséché – ce n’était pas spécialement étonnant compte-tenu du climat de la région – mais il avait l’air de vouloir tenir le coup. Et comme Kara n’avait pas forcément trop l’intention de remuer, ça ferait bien l’affaire. Elle se délesta de sa besace où elle piocha un morceau de viande de gazelle séchée pour son dîner, et s’installa aussi confortablement que possible, ce qui était loin d’être aisé dans un espace aussi étroit, perché et peu sécurisé. Pourtant, elle y parvint à peu près, et s’enroula étroitement dans son manteau. En dessous d’elle, un bruit de pattes retint vaguement son attention. L’animal auquel elles appartenaient se déplaçait par bonds et n’avait pas l’air bien imposant. Un fennec, ou un lapin des sables. Cela fit penser à Kara qu’elle devrait chasser le lendemain, et que son couteau la gênait. Elle se tortilla pour retirer sa ceinture et ses armes qu’elle tassa dans sa besace, puis se tortilla dans l’autre sens pour retrouver une position à peu près confortable. Un instant, elle faillit se redresser pour prendre sa couverture, mais elle n’avait plus la force d’ouvrir les yeux et décida qu’elle n’avait pas froid.
La nuit était déjà bien avancée, et Kara avait – vaguement – conscience que la lumière du jour la réveillerait très vite. Mais alors elle tirerait son manteau sur ses yeux et se rendormirait. Finalement, songea-t-elle dans un ultime éclair de lucidité avant de sombrer pour de bon, le Grand Voyage avait au moins un bon côté : comme on le faisait seul, et du moment qu’on trouvait un coin potable pour ça, on pouvait dormir aussi longtemps qu’on le voulait. Ce que Kara oubliait, c’était qu’il fallait aussi que les conditions climatiques et l’état du coin potable en question s’y prêtent : les nuits froides et les arbres desséchés du désert n’étaient pas réputés aider. Sauf quand, comme Kara, on tombait de sommeil au point de s’endormir avant d’avoir pu compter jusqu’à dix.
Chapitre 5
Les premiers rayons du soleil tirèrent Kara du sommeil. Elle cligna des paupières avec un soupir contrarié et voulut se retourner, comme elle le faisait d’ordinaire sur sa paillasse. Mais avant même d’avoir ouvert les yeux, et sans avoir fait plus qu’esquisser un mouvement, elle sentit que quelque chose n’allait pas. Il n’y avait rien en-dessous d’elle. Si elle bougeait, elle tombait. Et son cœur se mit à battre à toute vitesse.
Je suis… où ?
Kara ouvrit brusquement les yeux sur le bleu d’un ciel sans nuages que le soleil commençait tout juste d’éclairer. Sans bouger un muscle de trop, elle jeta un coup d’œil circulaire aux alentours ; il n’y avait rien d’autre que quelques branches desséchées.
Ah oui. Je suis une initiée en Voyage avec un papillon tatoué sur la figure et j’ai passé la nuit juchée dans un arbre. Ou ce qu’il en reste.
Le cœur de Kara s’apaisa et elle se redressa avec précaution pour regarder en bas. En fin de compte, l’arbre dans lequel elle avait grimpé n’était pas si haut. Et vu ce qu’il craquait quand elle remuait, sûr qu’il ne resterait pas debout encore bien longtemps. Quoi qu’il en soit, il était toujours suffisamment haut pour qu’elle se fasse mal en tombant, mais une bête sauvage affamée aurait certainement pu monter l’y chercher sans trop de peine pour la transformer en casse-croûte. Kara déglutit à cette idée et laissa tomber sa besace et son manteau du haut de son perchoir avant d’en descendre à son tour. Repoussant du pied ce qui restait de sa torche, elle envisagea un instant de prendre le temps de déjeuner, avant de se rappeler que ça pourrait être une bonne idée de penser à ménager ses provisions. Alors histoire de se mettre en appétit, elle allait chasser.
La fronde au poing, Kara se mit à explorer le sol, à la recherche d’empreintes dans le sable. Elle se rappelait vaguement avoir entendu des bruits de sauts la veille, dans un demi-sommeil. Des lapins des sables, à tous les coups. Ce n’était pas ce qu’il y avait de plus dur à chasser, et c’était bon à manger, Kara déplorait juste de ne pas avoir les bonnes herbes pour l’assaisonnement : celles qu’elle avait dans sa besace étaient plus censées servir à soigner, pas à donner du goût sa cuisine.
En l’absence de vent pour effacer les pistes, Kara ne fut pas longue à repérer une série d’empreintes qui s’éloignaient vers le nord. Et ça tombait bien : c’était là qu’elle allait !
Lapins des sables, à table !
Il n’y avait qu’un seul individu, a priori, mais avec un peu de chance, tel qu’elle le voyait, il était en train de rentrer au terrier, ou alors il y était déjà, et en remontant la piste, Kara tomberait pile-poil dessus. Ça aussi, ça tombait bien : les lapins des sables vivaient en colonie, et une colonie de ces bestioles-là, ça vous fournissait le repas pour les dix jours à venir.
Au bout de plusieurs pas, la piste bifurqua vers l’ouest puis, brusquement, à l’aplomb d’une dune, elle disparut.
Et voilà !
Dans un repli du terrain, Kara découvrit l’entrée du terrier, parfaitement dissimulée aux yeux des profanes.
Dommage pour eux que les lapins ne sachent pas effacer les traces derrière eux. C’était vraiment trop facile.
Mais ce qui l’était un peu moins, c’était de les déloger de là-dedans. Les terriers des lapins des sables avaient toujours deux issues, et le meilleur moyen pour les attraper, c’était de les enfumer par un bout en espérant les faire ressortir par l’autre où le chasseur les attendait, et il n’y avait plus qu’à tirer dans le tas. Mais encore fallait-il qu’il y ait effectivement quelqu’un dans le terrier, et à moins d’avoir soi-même vu un lapin y entrer, il n’y avait aucun moyen de le savoir.
Se délestant de son paquetage, Kara en détacha le fagot qu’elle avait constitué avant de quitter son bivouac, et le disposa devant l’ouverture du terrier. En général, l’issue de secours n’était jamais bien loin, et c’était heureux, car Kara n’avait pas l’intention de passer la matinée à la chercher ; logiquement, une fois qu’elle aurait enfumé leur tanière, il y avait de fortes chances pour qu’elle voit surgir sa bande de lagomorphes effrayés quelques part dans le flanc de la dune.
Kara alluma le feu du premier coup – à sa grande fierté, mais une fois n’est pas coutume, disait Deva qui se ratait les trois-quarts du temps – et souffla doucement sur les flammes pour les attiser. Le bois était si sec qu’il s’enflamma sans difficulté, mais sans fumée non plus. Alors Kara mit en pratique ce qu’elle avait appris : elle étendit sa couverture au-dessus des flammes, assez haut pour qu’elle ne brûle pas par la même occasion, puis la retira d’un coup sec. Un petit nuage de fumée s’envola, qu’elle se hâta de pousser vers l’intérieur du terrier où il s’engouffra comme dans une cheminée. Elle recommença plusieurs fois, et ça lui prit un petit moment, puis lorsqu’elle considéra qu’il y avait suffisamment de fumée qui partait dans la bonne direction, elle se redressa, s’écarta un peu pour avoir une vision plus large des environs, et arma sa fronde. Elle entreprit de contourner la dune par la droite, aussi discrètement que possible. Pendant un instant, il ne se passa rien, puis, tout à coup, quatre boules de poils de la couleur du sable surgirent quasiment dans ses pieds.
Trop près ! J’aurais dû prendre le lance-pierre !
La fronde tournoya à toute vitesse tandis que Kara visait le dos des lapins qui s’éloignaient. Pendant ce temps, deux autres surgirent encore : un jeune et un gros, probablement un mâle, d’assez bonne taille pour décider Kara à changer de cible. Elle attendit qu’il soit suffisamment loin, ajusta son tir et, d’un mouvement leste du poignet, libéra le projectile qui fusa, invisible à l’œil nu tant il était rapide. À dix pas de là, le gros mâle eut un soubresaut et s’écroula sur le flanc, fauché en pleine course, tandis que ses congénères s’enfuyaient à toutes pattes et que Kara manquait sa deuxième cible.
Tant pis ! Ça en fait toujours un !
Elle glissa sa fronde à sa ceinture et s’empressa d’aller ramasser sa prise. C’était bien un mâle, et il devait bien peser ses sept livres. Kara le hissa sur son épaule et revint auprès du feu qui brûlait toujours pour le dépecer et préparer la viande.
Malgré son poids, le lapin présentait une bonne proportion de muscles et de graisse, et Kara regretta de ne pas pouvoir faire sécher la viande. Cela prenait trop de temps, et elle ne tenait pas à perdre une journée de cette manière, d’autant que ses réserves étaient encore presque intactes. Toutefois, si elle voulait ne rien gaspiller, elle allait être obligée de cuire tout ce dont elle disposerait pour pouvoir l’emporter. La viande de lapin froide n’avait rien de folichon, mais Kara se dit que lorsque ses vivres seraient épuisés, elle pourrait toujours se féliciter d’avoir gagné quelques jours avec son lapin froid et caoutchouteux.
À genou dans le sable, Kara pratiqua une petite ouverture dans la peau du lapin, entre les épaules, et y glissa les doigts. Au village, on officiait en suspendant le lapin par les pattes arrière autour desquelles on coupait la peau avant de la tirer vers le bas. À défaut de support, Kara utilisait la technique que les Femmes-Sages lui avaient enseignée. Elle assura sa prise et tira fermement des deux côtés de l’incision : la peau se déchira de part et d’autre comme un chiffon trop usé, et Kara la retira par la tête et par l’arrière-train comme un vêtement qu’on ôte. Elle ouvrit ensuite le ventre du lapin pour en retirer la graisse et les entrailles, qu’elle enterrerait plus tard pour éviter d’attirer les charognards, ne laissant que le foie qu’elle adorait. Puis, une fois l’animal nettoyé, elle l’embrocha sur un morceau de bois dont elle avait taillé l’extrémité en pointe et, avec deux autres bouts de bois fourchus, recycla son feu de chasse en feu de cuisson.
Pendant que le lapin cuisait, Kara s’occupa de faire disparaître les entrailles et se débarrassa du sang qu’elle avait jusque sous les ongles. À mesure qu’elle avancerait, elle n’était pas certaine de trouver de l’eau aussi souvent qu’elle le voudrait. Les Femmes-Sages les avait prévenues : mieux valait rationner la boisson dès le départ. Alors il ne restait plus grand-chose d’autre que le sable pour se frotter les mains. Ça n’était pas aussi efficace que l’eau, évidemment, mais comme le sang n’avait pas encore fini de sécher, il en absorba au moins une partie. Kara secoua ses mains pour en ôter les derniers grains de sable, et les observa sous toutes les coutures. En fait, ça n’était pas vraiment concluant.
Autant s’y habituer tout de suite. Ça risque d’être de pire en pire.
On n’avait jamais vu aucun initié revenir du Grand Voyage frais et pimpant, et aussi propre qu’il en était parti.
« Disons que c’est ce qui fait le charme de la chose… fit Kara à mi-voix. »
Au moins, son pagne et son corsage avaient échappés aux taches de sang, eux. Pour le moment.
Kara revint s’asseoir auprès de son feu et, le menton dans la main, reprit la surveillance de son déjeuner. Quoique, insidieusement, son regard ne cessait de dériver vers l’horizon, au nord. Le sort ne lui avait pas donné la direction la plus difficile à suivre, il lui suffisait juste de repérer le soleil et de s’assurer de l’avoir à sa droite le matin et à sa gauche l’après-midi.
Si tu te trompes, tu tournes en rond.
Mais à moins d’être totalement demeuré, c’était impossible, car la nuit, Haris-el-Sema était la plus visible des étoiles du nord.
Si le chemin est aussi simple, c’est de ce qu’il y a dessus que vient la difficulté , songea Kara en retournant la viande au-dessus du feu.
C’est presque prêt.
Si elle avait du mal à allumer du feu et ratait parfois ses proies, une chose qu’on ne pourrait pas lui enlever, c’était la cuisine ; personne, parmi les initiés, ne lui arrivait à la cheville, question tambouille. Et lorsqu’elle retira la viande du feu, elle était cuite à point, tendre et juteuse. Kara regrettait juste que ça manque un tantinet d’assaisonnement.
Une fois rassasiée, elle tira du fond de sa besace de longues feuilles de marantacée dans lesquelles elle enveloppa ce qui restait de viande qu’elle rangea avec ses provisions.
On dirait bien qu’il est temps d’y aller…
Fermant sa besace, Kara passa la bandoulière par-dessus sa tête et reprit son bâton de marche. La vertèbre d’antilope attachée à l’extrémité heurta le bois avec un petit bruit sec, comme pour rappeler à Kara son itinéraire.
Le nord…
Kara chercha le soleil, le laissa à sa droite, et se mit en route.
Aux heures les plus chaudes de la journée, lorsque le soleil tape si fort que le sable devient brûlant et que même l’air parait vivant sous la brume de chaleur, Kara atteignit la grande voie commerciale de la région appelée Route du Sel, qui reliait les mines de sel de l’ouest à la cité des Almachs, la plus grande du coin – et la seule, en tout cas, digne de ce nom – et passait à une quinzaine de lieues du village ankha. Kara traversa la piste sans croiser âme qui vive et poursuivit son chemin. Elle aurait pu choisir de la suivre au lieu de piétiner dans le sable brûlant – même pour ses pieds à la plante durcie par des années de marche pieds-nus – pour reprendre un peu plus loin la direction du nord, mais Kara connaissait les tribus qui vivaient dans les parages ; elles n’étaient pas très différentes des Ankhas, si ce n’était que ses membres ne portaient pas de tatouages. Les rencontrer n’aurait pas grand-chose d’initiatique.
À la tombée du soir, avec l’arrivée de la fraîcheur, Kara sentit subitement la fatigue la quitter. Elle accéléra le pas et mangea en marchant un peu du lapin qui lui restait. Puis, quand il commença à faire assez sombre pour qu’elle s’en inquiète, elle entreprit de chercher un abri pour la nuit, tandis qu’Haris-el-Sema apparaissait dans le ciel pour l’assurer qu’elle était toujours sur la bonne route.
Là où elle était, il n’y avait plus les squelettes d’arbres plus ou moins solides qu’on rencontrait aux abords du village ankha. Ici, au-delà de la Route du Sel, la région devenait plus rocheuse, la terre plus rouge, et en poursuivant au nord, Kara tomberait invariablement sur la grande barrière des Falaises Rouges qui surgissait de terre comme une rangée de dents menaçantes, plus hautes et plus abruptes que les Falaises de Gré des Ankhas, mais vraisemblablement d’origine similaire, et tout aussi pourvues de grottes. Hélas, Kara n’en était pas encore là ; deux jours de marche étaient encore nécessaires pour les atteindre, mais il y avait tout de même le village des Tubaans. La tribu était bien connue des Ankhas avec qui ils faisaient commerce de poteries, vêtements, et parfois même d’armes – les arcs ankhas étaient très réputés – ainsi que pour l’hospitalité aux initiés qui passaient par-là.
À la porte du village, les deux hommes trapus au teint sombre et aux larges épaules qui montaient la garde identifièrent aussitôt Kara pour ce qu’elle était ; il était bien rare qu’une année passe sans qu’ils vissent s’arrêter chez eux un jeune Ankha qui partait ou revenait du Grand Voyage. Kara salua les deux gardes qui lui rendirent la politesse, puis l’un d’eux l’invita à le suivre et l’amena au-devant de son chef.
Le premier personnage de la tribu des Tubaans ne se distinguait en rien des hommes de son peuple, ni dans l’attitude, ni dans l’habillement ; il portait le même pagne teint en vert sombre avec des feuilles d’arbre à thé, et pas le moindre bijou ou ornement. Le seul détail signalant son rang était le large siège de bambous dans lequel il était installé, quand les autres, lorsqu’ils n’étaient pas debout, étaient assis à même le sol. Kara salua le chef comme il se devait, le genou droit et les paumes à terre, la tête inclinée, et resta ainsi jusqu’à ce que le premier parmi les Tubaans lui demande de se relever. Puis il quitta son siège pour s’avancer jusqu’à elle et posa les mains sur ses épaules.
« Moi, Ourzal, chef de la tribu des Tubaans, en mon nom et celui de tous les miens, je te souhaite la bienvenue parmi nous, initiée ankha, et t’invite à partager notre humble repas. »
Du geste, il désigna le feu de cuisson autour duquel quelques femmes s’affairaient. Kara inclina la tête en guise de remerciement et prononça la formule rituelle :
« Puisse les Esprits de mon peuple vous bénir pour vos bienfaits, vous qui m’accueillez. »
Une femme à peine plus âgée qu’elle lui apporta un tabouret bas, et une autre lui tendit une écuelle tandis que Kara s’installait à la droite du chef. Le ragoût était épais et consistant, avec de gros morceaux de viande qu’elle identifia comme de la chèvre, et des tubercules ; les Tubaans vivaient à l’aise, même s’ils ne le montraient pas ; le commerce des minerais de fer, de cuivre, d’argent et d’or leur rapportait assez pour qu’ils puissent s’approvisionner en viande tout au long de l’année, quand leur propre bétail n’y suffisait pas.
Profites -en , songea Kara. C’est probablement la dernière fois que tu en manges avant un moment.
« Ainsi, tu Voyages ? commença Ourzal. »
Ce qui n’était pas vraiment une question : la peau de Kara était encore rouge autour de ses tatouages, et il l’avait saluée en la nommant initiée. Mais tout le village s’était assemblé autour d’elle pendant qu’elle mangeait, et paraissait attendre qu’elle leur conte ses aventures ; Ourzal n’avait fait qu’introduire.
« Je ne suis partie qu’hier, fit Kara en pêchant un nouveau morceau de viande dans le fond de son écuelle.
– Et quelle direction suis-tu ? poursuivit Ourzal. »
Kara fixa le ciel un bref instant puis tendit le bras.
« Haris-el-Sema. Je vais vers le nord. »
L’assemblée toute entière suivit la direction de son doigt.
« Le nord… fit Ourzal. »
Il resta un instant songeur, puis passa la main dans ses cheveux bruns coupés très droits au-dessus des sourcils, et haussa les épaules comme pour chasser une pensée importune.
« Combien de temps durera le Voyage, cette année ? »
Kara interrompit sa mastication et la cuillère eut un soubresaut entre ses doigts, heurtant le bord de l’écuelle avec un bruit sec. Elle déglutit péniblement, but une gorgée d’eau au gobelet qu’on lui avait servi, puis :
« Quatre cent vingt jours.
– Quatre cent vingt jours ! »
Et ouais !
Un murmure agita la petite foule comme une vague et Kara y ressentit nettement de la stupeur, de l’inquiétude, et même une sorte de frayeur. À moins que ce ne fut que le reflet de ses propres angoisses. Pourtant, lorsqu’une haute silhouette maigre coiffée des cornes d’un taureau se dressa parmi les villageois, il devint évident que la sensation qu’avait perçu Kara n’était pas une vue de l’esprit.
Son bâton torsadé orné de plumes et d’os en main, Mira, le chaman des Tubaans, s’avança jusqu’à Kara, ses yeux sombres cerclés de noir et profondément enfoncés dans leurs orbites, fixés sur elle comme s’ils voulaient lire son esprit. Kara tressaillit et remonta instinctivement les genoux contre la poitrine, protection dérisoire. Comment avait-elle fait pour ne pas le remarquer plus tôt ? À elles seules, les cornes qui coiffaient le chaman auraient dû attirer son attention. Pourtant, avant qu’il ne surgisse de nulle part, elle avait réussi l’exploit de ne pas le voir au milieu des villageois. Mais désormais ; elle ne pouvait en détacher ses yeux, hypnotisée.
L’homme tendit vers elle un index interminable à l’ongle peint en noir, menaçant, autant que ses yeux maquillés qui ne la quittaient pas.
« Deux cent dix jours de marche vers le nord, autant pour revenir. Quatre cent vingt jours, énonça-t-il d’une voix tonnante. Il faut cinquante jours pour atteindre les Montagnes-au-bout-des-terres. Soixante, tout au plus. Que feras-tu, lorsque tu y seras ? Tu rentreras ? »
Au prix d’un prodigieux effort de volonté, Kara parvint à retrouver l’usage de la parole.
« Je ne peux pas. Je serais bannie.
– Bannie. Alors tu partiras par l’est ? L’ouest ? Tu feras le tour du continent ? »
Le chaman était maintenant tout près d’elle, et toisait Kara de toute sa hauteur qu’il avait d’autant plus prodigieuse qu’il était incroyablement maigre. Ses côtes saillaient et la peau de son ventre et de ses flancs pendait comme un sac vide. Les traits de son visage étaient terriblement accusés, et terriblement effrayants. On aurait dit un cadavre.
« Si les Esprits en décident ainsi, je le ferai, rétorqua Kara, mais avec beaucoup moins d’assurance dans la voix qu’elle l’aurait souhaité.
– Les Esprits ont déjà décidé, fit le chaman, choquant du bout de son bâton la vertèbre d’antilope sur celui de Kara. Le nord. Les décisions à suivre n’appartiennent qu’à toi. Seulement à toi ! Tu ne pourras blâmer personne d’autre pour tes erreurs. »
Kara avait bien conscience que tout cela était plus ou moins exact. Elle était obligée, désormais, de choisir seule son chemin : suivre son étoile tant qu’elle la verrait et passer les frontières du monde connu avec tous les risques que cela comportait, ou revenir et subir la honte du bannissement. Le tour du continent pouvait paraître une bonne solution, sauf que ce n’était pas ainsi que devait se dérouler un Voyage ; il fallait aller quelque part et revenir, pas tourner en rond. Mais les Esprits pouvaient encore décider d’influer sur son destin.
« Alors ? Que feras-tu ?
– Ce que j’ai à faire, répondit Kara d’une voix légèrement éteinte. J’irai vers le nord. »
Levant les bras au ciel, Mira poussa soudain un rugissement qui fit sursauter la grosse majorité de l’assistance, Kara incluse. Lorsqu’il se tourna de nouveau vers elle, l’expression de son visage était passée d’une sévérité extrême à une sorte de rictus cynique que Kara aurait même qualifié de pervers si elle avait été en état de réfléchir jusque-là.
« Mais il n’y a rien, vers le nord, passé les Montagnes-au-bout-des-terres. Rien. Absolument rien ! »
Et il partit d’un grand éclat de rire à glacer le sang en même temps que ses yeux se révulsaient.
Il est fou !
Le fait d’émettre cette simple pensée parut sortir Kara de son état de semi-hypnose, et elle retrouva un tant soit peu de son ancien répondant.
« Il ne peut pas ne rien y avoir.
– Ah non ? fit Mira, soudain redevenu sérieux. »
Kara haussa une épaule.
« Le monde ne peut pas s’achever comme ça, dans le vide. Il doit forcément y avoir quelque chose. »
C’était une conversation qu’elle avait eue des dizaines de fois, avec ses parents, sa sœur, les initiées, les Femmes - Sages . Il existait toutes sortes d’hypothèses. Certains pariaient sur de nouvelles terres, simplement non explorées pour le moment, parce que nul n’avait pu les atteindre. D’autres supposaient que derrière les montagnes, on trouvait la même chose qu’à l’est, l’ouest et le sud : la mer. D’autre encore prétendaient, en effet, qu’il n’y avait rien, sinon le vide.
« Les terres des démons et des mauvais esprits ! lança Mira. Voilà ce qu’il y a, derrière les montagnes. Et voilà ce qui t’attend si tu t’y rends : la mort !
– J’irai. Et on verra. »
Pourquoi j’ai dit ça ?
Loin d’éprouver autant de courage, Kara aurait voulu s’enfuir à toutes jambes. Un silence épais comme de la poix tomba sur la place du village comme Mira s’éloignait avec un haussement d’épaules dédaigneux et une dernière pique :
« Nous verrons, en effet. Nous verrons peut-être ton corps, si les démons daignent le rendre. »
Nul ne s’éternisa sitôt le repas achevé. Kara fut conduite à la hutte des voyageurs où elle passa une bien mauvaise nuit – plus mauvaise que dans l’arbre qui craquait de la veille – après avoir sectionné le premier des quatre cent vingt nœuds de la cordelette attachée à son bâton. Le lendemain matin, on vint la réveiller de bonne heure et cela, ajouté au petit déjeuner sommaire qu’on lui servit et au silence de plomb qui lui collait aux talons, lui fit comprendre que tous, ici, désiraient qu’elle parte : personne, dans aucune tribu, n’aimait ceux qui souhaitaient s’aventurer au-delà des frontières connues. On disait que les esprits des terres vierges cherchaient à se venger sur ceux qui avaient côtoyé l’intrus, qui lui-même ne revenait jamais. Mais ce que les Tubaans paraissaient ne pas comprendre, c’est que ce n’était pas Kara qui avait choisi d’aller là-bas : les Esprits l’avaient décidé pour elle, elle n’avait pas le choix.
Chapitre 6
Il fallut encore six nuits et sept jours de marche à Kara pour voir enfin le bout du désert. Pendant ce temps-là, elle s’évertua à ne pas réitérer la scène des mises en garde du chaman des Tubaans en évitant soigneusement les rencontres ; ç’avait été bien assez pénible et humiliant comme ça. Plus personne, dans la tribu n’avait osé lui adresser la parole après ça. Ils l’avaient tous regardée comme une pestiférée, même les enfants. Dès lors, Kara fit en sorte de toujours se dénicher un coin pour dormir, même si ça impliquait qu’elle y passe parfois une grande partie de la soirée, ou qu’elle doive s’arrêter avant le coucher du soleil. Une fois seulement, Kara était tombée sur le bivouac d’une caravane de marchands. Aucun sorcier ne voyageait avec eux, et elle avait pris le parti de les approcher. Comme beaucoup, ces hommes du sud à la peau sombre connaissaient les initiés ankhas, mais malgré leur accueil chaleureux, Kara ne put se débarrasser d’une certaine tension, qui gagna en puissance lorsqu’un des marchands – le plus âgé, et probablement le chef de la caravane – se mit à évoquer la mer. Lui et ses compagnons – douze hommes en tout, en comptant les deux guerriers en armes qui montaient la garde autour du camp – venaient de ces contrées de sinistre réputation pour ceux qui n’y vivaient pas, car situées tout au bord du monde. Eux, pourtant, en parlaient comme d’un lieu agréable, et même délicieux, car tout ne pouvait être qu’agréable et délicieux après avoir passé des jours et des jours à traverser le désert. La mer leur apportait la fraîcheur, un vent qui n’avait rien à voir avec le souffle brûlant du désert qui charriait des masses de sable, et parfois même, il pleuvait. Kara n’avait jamais vu la pluie ; comme la plupart de ceux qui venaient de l’intérieur des terres, elle pensait que c’était un mensonge, une invention des Océaniens, le peuple qui vivait là-bas. Car tout le monde savait bien que l’eau ne pouvait pas tomber du ciel. Elle coulait sur le sol, c’est tout. Comment quoi que ce soit pouvait-il tomber du ciel s’il n’avait pas auparavant été lancé en l’air par la main de l’homme, ou était tombé d’un arbre comme un fruit ? Mais Kara ne connaissait pas d’arbre à pluie.
La mer, disaient les Océaniens, apportait leur subsistance aux peuples qui la côtoyaient. Des poissons et des crustacés qu’ils vendaient frais sur place ou qu’ils séchaient ou fumaient pour les envoyer sur les routes vers les grands rassemblements commerciaux ou à certains clients réguliers. Mais Sham, le chef de la caravane qui avait accueilli Kara, n’avait pas envie de faire comme les autres. En homme ambitieux et intelligent qu’il était, il avait commencé par observer les pêcheurs à l’œuvre, dans l’eau jusqu’aux genoux, parfois jusqu’à la taille, et songé que s’ils étaient capables d’aller plus loin, ils trouveraient sans doute encore plus de prises, plus variées, et plus grosses.
« Mais plus loin, personne ne sait ce qu’il y a, hasarda Kara en réprimant un frisson horrifié. »
Fallait-il vraiment que le sujet revienne constamment sur le tapis ? Sans doute que les Esprits en avaient décidé ainsi, afin de tester le cran de leur nouvelle initiée.
« Tant qu’on voit de l’eau, alors il y a de l’eau, fit Sham, laconique. Et nous construirons des embarcations.
– Des embarcations ? »
Encore une chose que Kara, comme beaucoup d’Ankhas, n’avait jamais vu. Mais à la différence de la pluie à l’existence de laquelle elle ne voulait pas croire, elle savait que ces embarcations existaient, car ceux de la tribu qui voyageaient régulièrement vers les terres du nord plus fertiles en avaient déjà vues. Plusieurs hommes pouvaient y prendre place et se déplaçaient sur les larges rivières qui coulaient dans ces régions à l’aide de morceaux de bois à une extrémité large et plate que l’on appelait rames.
Sham hocha la tête avec fierté et fit signe à l’un de ses camarades de resservir Kara en thé, une boisson chaude, sombre, et un peu amère au goût de plante, mais somme toute pas désagréable.
« Il faudra juste régler le problème des vagues, reprit Sham, la mine soudain plus sombre.
– En quoi les vagues posent-elles problème ? s’enquit Kara en buvant une gorgée. »
Rushba, l’un des marchands de la caravane, éclata d’un rire joyeux, un brin moqueur.
« Tu n’as jamais vu la mer, n’est-ce pas ? »
Et ça n’était même pas une question tellement c’était évident. Kara eut un petit sourire contraint, légèrement vexée.
« Non, jamais.
– Alors, bien sûr, tu ne peux pas savoir quel est le problème des vagues, reprit un troisième marchand assis en face d’elle, Sabik, lui aussi hilare. »
Kara se renfrogna un peu plus, et ses yeux délavés au milieu des ailes de papillon transpercèrent son vis-à-vis.
« Les Ankhas vivent au milieu du désert, et je viens seulement d’être initiée. Il y a un tas de choses qui n’existent pas chez nous et dont j’ignore encore l’existence. Alors comment puis-je connaître le problème des vagues ? rétorqua-t-elle d’un ton cassant. »
Mais les marchands n’en cessaient pas de rire pour autant, et il fallut l’intervention de Sham pour calmer les esprits.
« Elles renversent les embarcations, reprit-il. Voilà le problème. »
Kara déglutit et acquiesça.
« Je vois. »
Ce qu’elle ne voyait pas, en revanche, en observant tous les marchands assemblés là, c’était comment ils pouvaient rester à ce point stoïques, ou même paraître enthousiastes, tout en ayant conscience qu’ils risquaient de périr noyés s’ils mettaient les pieds dans une de ces fameuses embarcations de malheur.
« Et comment pensez-vous régler ça ? s’enquit-elle, curieuse malgré tout.
– J’ai quelques idées, fit Sham, assez mystérieusement. »
Il n’en ajouta pas plus, et Kara compris que Sham tenait à garder ses plans secrets, et que même les autres ne les connaissaient sans doute pas encore.
Là-dessus, Sham décida qu’il était temps de prendre du repos. Les deux hommes de garde furent remplacés par deux autres surgis d’un chariot comme deux diables de leurs boîtes, et chacun s’allongea autour du feu, enroulé dans ses couvertures.
Kara repartit le lendemain matin de bonne heure, lorsque la caravane leva le camp, en ayant quelque peu refait sa provision de vivres, et avec un plein sachet de ce fameux thé glissé parmi ses herbes médicinales. Elle avait rencontré les marchands au troisième jour de son Voyage, et après cela, ne croisa plus grand monde ni ne s’arrêta dans aucun village. Et ainsi, au septième jour de marche, elle perçut les premiers signes de la fin du désert.
Le sol était encore sablonneux, mais des touffes de grandes herbes sèches pointaient ici et là, de plus en plus nombreuses et hautes à mesure qu’elle avançait. Le temps devenait lui aussi moins aride, et Kara sentait une légère brise courir sur sa peau, un peu tiède, mais nettement plus agréable que le vent chaud et lourd qui soufflait de temps en temps sur le désert, chargé de sable et de poussière.
Peu à peu, les zones herbeuses passèrent de simple plaques pelées et disséminées çà et là à de grandes étendues à perte de vue entre lesquelles serpentaient la piste ; une véritable savane où Kara découvrit avec ravissement une étendue d’eau ombragée par quelques acacias et qui lui offrit son premier bain depuis des lustres.
Pas trop tôt ! songea-t-elle avec délices en se plongeant dans l’eau fraîche après avoir bu à longs traits et rempli son outre. Entre la chaleur, la marche et la chasse, Kara avait la ferme conviction qu’elle puait littéralement. Elle se frotta jusqu’aux sangs pour retirer le mélange de sueur, de crasse et de sang séché qui lui collait à la peau, à tel point qu’on eût dit qu’elle essayait d’effacer ses tatouages. Elle en profita d’ailleurs pour y jeter un coup d’œil, le premier véritable depuis qu’elle les portait. Les dessins étaient nets et sans bavure, impeccablement tracés, avec un évident souci du détail, et contrairement à ce que craignait sa mère, il n’y avait pas la plus petite trace d’inflammation. Puis Kara se pencha sur la surface de la mare pour tenter de voir son visage ; malgré sa limpidité, l’eau restait assez sombre, et Kara ne pouvait guère que deviner, mais c’était mieux que rien. Au village, les Ankhas utilisaient de larges écailles de tortues polies achetées aux peuples des littoraux en guise de miroir, mais les initiés n’avaient pas eu l’occasion de découvrir leur nouveau visage avant leur Départ.
Kara fronça les sourcils et se déplaça légèrement pour trouver une meilleure luminosité, et lorsque les remous causés par le mouvement se calmèrent, elle observa de nouveau. Elle en resta sans voix.
C’était bizarre de voir une connaissance émerger de la tente d’Azha le visage et les membres recouverts de dessins, mais se voir soi-même, c’était presque… choquant. L’espace d’un instant, Kara ne se reconnut même pas ; elle avait devant elle une parfaite étrangère au visage mangé par un immense papillon noir percé par deux prunelles bleues et d’innombrables courbes, volutes et arabesques sur les pommettes et les tempes. Puis , peu à peu, elle parvint à discerner chez cette étrangère quelques traits qui lui appartenaient : les yeux, justement, avec leur teinte si particulière et si rare chez les Ankhas , la forme de sa bouche, de son visage, la façon de hausser légèrement les sourcils sous l’effet de la surprise ou de la stupéfaction. Et quand elle eut réussi à admettre que c’était bien elle qu’elle voyait dans l’eau, elle s’autorisa à émettre un avis sur le sujet. Plus que jamais, s’il y avait bien une chose que l’on remarquait dans tout ce noir, c’était le bleu délavé de ses yeux qui formaient deux taches de couleur au milieu des ailes du papillon ; l’effet était assez saisissant : déjà qu’en temps normal, les yeux de Kara avaient toujours fait un drôle d’effet à ceux qui la regardaient, ça allait être encore pire maintenant ! On aurait presque dit qu’ils étaient blancs. Et même elle avait du mal à se regarder en face. D’ailleurs, elle préféra se détourner et finir le grand nettoyage.
Lorsqu’elle eut fini de se récurer, de s’observer et d’ôter le sang qu’elle avait encore sous les ongles, Kara lava ses vêtements avec les saponaires qu’elle avait emportées à l’insu des Femmes-Sages qui prétendaient qu’elles étaient absolument inutiles, puis se laissa sécher au soleil. Il tapait beaucoup moins fort ici qu’en plein désert, et l’acacia sous lequel elle s’allongea fournissait une ombre bien suffisante pour que ce soit d’autant plus agréable. Du bout des doigts, Kara fit rouler la boule composée de multiples nœuds qui ornait l’extrémité de son bâton abandonné par terre, entre son paquetage et ses armes.
Encore quatre cent treize jours.
Kara frotta ses pieds l’un contre l’autre, et l’épaisse couche de corne qui les recouvrait produisit un crissement étrange. Puis elle soupira et se retourna pour s’asseoir. À l’horizon, le soleil commençait à baisser, et cela tombait plutôt bien : Kara n’avait plus envie de bouger. Elle avait trouvé un endroit agréable avec de l’eau à volonté et un bon perchoir. Et pour une fois, elle ne serait pas obligée de rester gluante de sang lorsqu’elle se serait occupée de son dîner.
Et en parlant de ça…
Les Femmes - Sages avaient enseigné aux initiées toutes les proies qu’on pouvait trouver dans tous les écosystèmes qu’elles rencontreraient potentiellement en chemin, et comment les chasser. À cette heure de la journée, le point d’eau de Kara était sans doute le meilleur endroit de la savane où chasser. Avec l’arrivée du crépuscule, l’air se rafraîchissait et les animaux du coin n’allaient pas tarder à venir s’y désaltérer. Kara hissa son matériel dans l’acacia sous lequel elle était allongée quelques instants auparavant et y grimpa à son tour. Contrairement aux troncs rachitiques qu’elle connaissait dans son désert, cet arbre-là avait des feuilles. Beaucoup de feuilles. Plus en tout cas qu’elle n’en avait jamais vu, mais elle ne pensait pas pour autant que ça pouvait la gêner pour tirer.
Finalement, l’arc n’était peut-être pas une si mauvaise idée, songea-t-elle en tirant son lance-pierre de sa ceinture.
Kara se ménagea un espace entre les feuilles pour pouvoir observer le point d’eau à loisir et tirer lorsque ce serait nécessaire. Il ne restait plus qu’à attendre que le dîner se pointe.
Un mouvement à quelque distance attira l’attention de Kara dont le cœur se mit à battre un peu plus vite, comme chaque fois qu’elle était en chasse et qu’elle sentait une proie approcher. Elle cala son projectile dans le carré de cuir du lance-pierre et tira le bras en arrière.
Oups ! Non , pas pour moi…
Ce qui approchait avait sûrement très bon goût une fois rôti, surtout avec les herbes appropriées, mais Kara n’était pas certaine qu’un caillou expédié par un lance-pierre – même avec force et adresse – suffise à venir à bout d’un lion mâle adulte. Rengainant son arme, elle tendit le cou entre les branches pour pouvoir observer le grand fauve à l’épaisse crinière s’avancer d’un pas feutré jusqu’au bord de l’eau pour s’y désaltérer. Il était tout bonnement splendide, se dit Kara, qui n’avait vu d’un lion jusque-là que la peau mitée que le vieux Tilio exhibait fièrement en prétendant qu’il l’avait tué lui-même à mains nues. Mais il avait plutôt dû l’acheter à un marchand de passage, ou à un rassemblement commercial quelconque : il n’y avait pas de lion aussi bas dans le sud, autour du village ankha.
Du coin de l’œil, Kara repéra un mouvement sur sa droite. Ça n’avait pas l’air bien gros, mais ce fut si rapide qu’elle n’eut guère le temps de voir ce que c’était vraiment.
Sûrement un truc qui fera l’affaire. Est -ce qu’ils ont des lapins des sables, par ici ?
Quoique l’idée ne l’emballât pas franchement : depuis le début du Voyage, quand elle ne touchait pas à ses provisions emportées du village, son régime alimentaire était essentiellement composé de lapin, et à la longue, ça devenait un peu lassant. Surtout quand le lapin commençait à avoir un peu la même consistance que les lanières élastiques de son lance-pierre.
Le lion, pour sa part, semblait n’avoir rien remarqué. Il continua de boire, imperturbable, puis repartit comme il était venu, silencieux sur ses énormes pattes.
Kara étouffa un soupir de ravissement et reprit son lance-pierre ; si la bestiole qui n’avait pas osé s’approcher en présence du lion pointait maintenant son museau, il s’agissait de ne pas la rater.
Pas question de jeûner cette nuit !
À petits pas furtifs, une silhouette à peine plus foncée que le sable se faufila jusqu’au bord de l’eau en jetant des coups d’œil rapides aux alentours. Kara se tordit le cou pour mieux voir sans trop faire bouger les branches et fronça les sourcils.
Qu’est-ce que… ah oui ! Un suricate !
Elle ne se rappelait pas que les Femmes-Sages aient dit que ça ne se mangeait pas, donc, elle décida que ça se mangeait. Le suricate se pencha au-dessus de l’eau et Kara baissa son arme avec un soupir agacé : elle ne pouvait plus viser la tempe, et un caillou dans l’arrière-train, ça faisait mal mais ça n’abattait pas un gibier.
Debout , sale bête ! J’ai faim !
De fait, l’estomac de Kara choisit ce moment précis pour se manifester, et si son suricate ne se dépêchait pas de se relever, ça n’allait pas tarder à s’entendre.
Après quelques gorgées, l’animal s’immobilisa, le nez au ras de l’eau, comme aux aguets. Kara se crispa.
Non ! Ne t’en va pas ! Reste là ! C’est un ordre !
Elle allait ajouter « s’il te plait », par acquis de conscience, quand le suricate se remit à boire. Quand il releva enfin la tête, Kara le tenait déjà en joue depuis un moment, et elle avait des crampes dans le bras droit. Elle n’hésita pas une seconde et relâcha les élastiques. Le caillou fusa entre les branches et les feuilles, fendit l’air à toute vitesse et frappa l’animal un doigt au-dessus de la tempe.
Merde !
On disait que les Ankhas ne juraient jamais. C’était particulièrement faux dans le cas de Kara, mais pour une fois, elle avait des circonstances atténuantes. Le suricate venait de retomber sur ses quatre pattes et s’ébrouait, sonné. Dans un instant, il aurait suffisamment repris ses esprits pour décamper, et Kara se retrouverait sans dîner. Alors sans perdre de temps, elle prit un autre caillou dans la bourse suspendue à sa ceinture, banda son lance-pierre, visa et tira. Cette fois-ci, le suricate s’écroula, le museau dans l’eau, mais Kara le présageait tout de même plus assommé que mort. S’assurant de la présence de son couteau, elle dégringola de l’arbre et courut jusqu’au suricate qu’elle tira hors de l’eau avant de lui trancher la gorge. Un jet de sang l’éclaboussa en pleine figure lorsqu’elle sectionna la carotide ; au moins, le suricate était bel et bien mort.
Après le traditionnel dépeçage-vidage-lavage-enterrement d’entrailles auquel Kara rajouta un bon lavage de mains – elle s’occuperait du grand nettoyage complet du reste pendant la cuisson – elle bâtit son feu et entreprit de l’allumer. Il y avait toutefois un léger détail qu’elle avait négligé : l’odeur du sang et de la viande attirait toujours toute sorte de prédateurs et autres charognards, comme le vautour qui planait tranquillement au-dessus de sa tête, par exemple, et que Kara finit par remarquer lorsqu’une ombre gigantesque la recouvrit un instant quand le rapace passa devant le soleil. Elle leva les yeux au ciel, cilla, éblouie, et suivit quelques secondes le vol du vautour au-dessus d’elle.
« Essaye d’approcher, pour voir… fit-elle en posant sa fronde et son lance-pierre, avec leurs munitions, à portée de main. »
Kara ne craignait pas les vautours, il y en avait toujours quelques-uns qui rôdaient autour des troupeaux ankhas dès qu’un animal était blessé, ou lorsque les femelles mettaient bas, et les enfants qui gardaient les bêtes savaient s’en débarrasser. Non, ce n’était pas le vautour que craignait Kara. C’était plutôt la bestiole au cri semblable à un ricanement sournois qu’il lui semblait avoir entendu à l’instant. Avec circonspection, Kara débita le suricate – qui possédait malheureusement plus de poils que de viande – et enveloppa les morceaux dans les feuilles de marantacées avant de les enfouir sous les braises au moment où le ricanement retentissait une seconde fois. À cinq cents pas du point d’eau, une longue silhouette basse de l’arrière-train et aux yeux luisants dans le soir tombant se faufilait entre les graminées et les herbes sèches. Par mesure de sécurité, Kara arma sa fronde et se redressa, aux aguets. Les hyènes chassaient souvent en bande, alors celle-ci n’était sûrement pas venue là toute seule, et Kara frissonna à l’idée d’une meute de hyènes lui tombant dessus en ricanant pour un malheureux suricate sous-nourri.
« Fiche le camp ! Les charognards ne mangent pas de viande cuite, ni d’humain vivant. Tu viendras chercher mes restes plus tard. »
Mais visiblement, la hyène ne parlait pas ankha.
Kara tisonna vivement son second feu, celui qu’elle avait allumé uniquement pour éloigner les bêtes sauvages, mais là encore, la hyène n’y accorda aucune attention. Exaspérée – et un peu inquiète – Kara fit tournoyer sa fronde en se rapprochant de l’animal. Le caillou le frappa à l’arrière-train et la hyène poussa un glapissement indigné avant de disparaître dans les hautes herbes.
« Ça fait mal, hein ? Bon débarras ! »
Soulagée, Kara se réinstalla entre ses deux feux pour grignoter ses quelques morceaux de suricate chétif avant de se hisser de nouveau dans l’acacia avec toutes ses affaires.
Une nuit dans un cadre aussi idyllique aurait dû être parfaite, mais ce fut loin d’être le cas. Kara ne parvint pas à fermer l’œil. Elle commençait tout juste à somnoler quand elle entendit de nouveau ces satanés ricanements. Tout proche. Affreusement proche. Et quand elle ouvrit les yeux, elle constata que les feux étaient éteints et que quatre hyènes en piétinaient les cendres en fouillant le sol à la recherche de la carcasse du suricate que Kara y avait enterrée.
Ça ne grimpe pas aux arbres, une hyène, j’espère…
Ça ne grimpait pas, mais ça mit un sacré paquet de temps à la trouver, la carcasse, puis Kara dut encore supporter le craquement sinistre des os sous les mâchoires, les bruits de mastication et les derniers ricanements qui s’éloignaient avec les hyènes.
Au petit jour, lorsque les premiers rayons du soleil éveillèrent Kara, elle qui aurait bien profité du cadre pour dormir encore un peu jugea plus prudent de s’éloigner d’ici rapidement : il y avait trop de bestioles voraces dans les parages.

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