L Alliance des Végardes
290 pages
Français

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L'Alliance des Végardes , livre ebook

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Description

À 16 ans, Théophile Salvère apprend qu’il est diabétique. Sa vie change du tout au tout. Ses crises d’hypoglycémie deviennent régulières et violentes. Abandonné par ses proches, persécuté par un camarade de classe, il sent le désespoir l’envahir... Une voix inconnue murmure à son oreille et, chaque fois qu’il est en danger, un mystérieux animal lui porte secours. Ses rêves se confondent-ils avec la réalité ?


Pour refaire surface, Théo intègre un camp niché dans les montagnes jurassiennes. D’abord indécis, il finit par s’imprégner de l’étrange forêt qui l’entoure, de sa fragilité, de sa force. Ce qu’il découvre alors fait basculer son existence une nouvelle fois : les Végardes, gardiens de l’ordre naturel, le choisissent et l’aident à contrôler sa maladie, dont il découvre la signification profonde. Mais des forces obscures les menacent, prêtes à s’abattre sur eux comme la foudre au cœur d’une tempête...



Une quête initiatique haletante portée par des personnages attachants, qui parvient à ancrer le fantastique dans le réel au travers d’enjeux écologiques majeurs.

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Informations

Publié par
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EAN13 9782381241142
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0030€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Table des matières Prologue –1– Le réveil –2– La trêve –3– Plus aucun refuge –4– Voie sans issue –5– Le Repaire des Loups –6– Nid douillet ou nid de guêpes ? –7– Partir ou rester ? –8– S’apprivoiser –9– Confinés –10– Éclosion –11– Le Cercle –12– L’Âme du Monde –13– Révélations –14– À la trace –15– La croisée des chemins –16– Un obstacle inattendu –17– Un ennemi improbable –18– Faire exploser les digues ou construire des murs ? –19– Hurler avec les loups –20– Une lourde bénédiction

Marie LIBAUD-QUOËX
 
L’ALLIANCE DES VÉGARDES Skylor, le dernier Guide
 
Roman
FABRIQUÉ EN FRANCE
 
ISBN : 978-2-38124-114-2
© octobre 2021, YOUSTORY
 
Tous droits de reproduction, d’adaptation, de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
 
L’auteur est seul propriétaire des droits et responsable du contenu de ce livre.
 
 
 
À Neo, mon premier Végarde.
 
 
 
« C’était le meilleur et le pire de tous les temps, le siècle de la folie et celui de la sagesse ; une époque de foi et d’incrédulité, une période de lumières et de ténèbres, d’espérance et de désespoir, où l’on avait devant soi l’horizon le plus brillant, la nuit la plus profonde ; où l’on allait droit au ciel et tout droit à l’enfer. »
 
Charles Dickens, Le Conte de deux cités
 
Prologue
 
Elle n’est déjà plus qu’un point minuscule au bout de la ruelle. Deux pas de plus et voilà : elle a complètement disparu. La colère semble avoir décuplé sa vitesse. L’écho de ses bottines en cuir noir s’estompe déjà. Je l’ai cherché, sans doute. Mais elle m’a poussé à bout. Elle m’étouffe. J’ai besoin d’une amie, pas d’une deuxième mère ‒ la mienne me suffit amplement, merci bien. Elle se calmera. Elle reviendra. Enfin, je crois. Au fond, je ne sais pas si j’en ai vraiment envie. Je suis fatigué. Tellement fatigué… Et puis toutes ces disputes me donnent la nausée.
Quand même, je n’aurais pas dû m’énerver. Je sens de petits picotements au bout de mes doigts. Est-ce qu’ils ne tremblent pas un peu ? Un pied à cheval sur le trottoir, je m’appuie contre le mur de briques sales. Je vais respirer, ça va passer. J’ai l’impression que quelqu’un s’amuse à faire des nœuds avec mon estomac comme avec un mouchoir. Tout compte fait, je ferais mieux d’avaler quelque chose tout de suite. M’asseyant sur le bord du trottoir, je fais glisser mon sac à dos sur mes genoux. Classeurs, cahiers, stylos, papiers gras … Rien. Je regarde dans la petite poche avant. Vide. Et là, je me souviens : j’ai aspiré ma dernière gourde de compote juste avant le cours de sport. Sam me l’a pourtant dit et répété, que c’était la dernière. Comment elle fait pour savoir toujours mieux que moi où en sont mes stocks… ? C’est un mystère.
Pas de panique. J’ai toujours des sucres de raisin dans mon blouson, au cas où. Ma main fouille nerveusement la petite poche droite, mais mes doigts ne rencontrent qu’un petit tas d’objets inutiles : un trombone à moitié déplié, une pièce rouillée, une demi-gomme… Dans la gauche, ce n’est guère mieux.
Au bout de quelques secondes interminables, je reconnais la texture d’un papier d’emballage. Je m’empresse de l’extirper sans me préoccuper des petits fragments indéfinissables qui en profitent pour s’échapper. Je tire sur le papier, qui se déchire en minces lambeaux argentés. Je pressens la suite, mais je continue à dérouler la fine pelote, comme si, par miracle, un morceau pouvait encore se cacher dans les derniers recoins. Pas de miracle. Pas de petite tablette sucrée.
Mon cœur fait un double salto. Allez, il me reste si peu de distance à parcourir, ce serait idiot de tomber en rade maintenant. Je me redresse péniblement et j’essaie de remettre mon sac sur mon dos. Mais mes mains devenues moites glissent sur le tissu épais et rigide. Il m’échappe, et le contenu du sac resté ouvert se déverse intégralement sur le sol.
Je regarde mes mains : elles ont l’air d’appartenir à quelqu’un d’autre. Je redresse la tête, et bizarrement, le coin de la ruelle me donne l’impression d’avoir reculé. Des ombres floues se mettent à danser devant mes yeux. J’ai les paupières changées en rideaux de fer. Quant à ma bouche, elle est aussi sèche que de la terre après un été sans pluie .
Soudain, un éclair déchire le ciel et je me sens tomber au ralenti. Alors que je suis englouti dans le blanc de cette lumière aveuglante, un souffle chaud vient caresser ma nuque baignée de transpiration. L’espace ondule dangereusement, ses contours deviennent irréels. J’ai à peine le temps de voir étinceler le bleu de deux saphirs humides, et le monde s’évanouit…
 
« N’aie pas peur… Tout ira bien… »
 
Cette voix, dans ma tête…
Et puis un noir plus noir encore…


–1–
Le réveil
 
—  Sur l’oreiller blanc
Si tranquille et reposé
Le visage ami.
Je réprime un sourire.
— Tu cèdes à la facilité, Sam. Je t’ai connue plus créative…
Un visage étroit, dont je reconnaîtrais la moue boudeuse entre mille, apparaît dans l’encadrement de la porte.
— Écoutez-le, le brillant critique littéraire, avachi sur son lit dans son horrible pyjama rayé ! Je lui improvise un joli petit haïku en trois secondes chrono, et il trouve encore le moyen de faire le difficile… Ingrat !
Sam s’avance doucement vers moi, un peu hésitante. Malgré ses sourcils noirs froncés, je vois ses grands yeux bruns briller d’une lueur inquiète.
— Allez, approche, dis-je en soupirant, je ne vais pas claquer dans la seconde ! Et si j’en crois ce qu’on m’a raconté, c’est à toi que je le dois, non ?
Elle franchit d’un pas vif les quelques mètres qui la séparent de mon chevet. Ses cheveux sombres coupés au carré s’agitent autour de son visage furieux.
— Il fallait bien que quelqu’un s’en charge, espèce de crétin !
Sa bourrade dans l’épaule gauche m’arrache un gémissement pitoyable.
— Oh, pardon Théo ! Je ne voulais pas… Excuse-moi…
Cette fois, je ris de bon cœur.
— Mais non, voyons, ne t’excuse pas : pendant un instant, j’ai cru que des créatures extraterrestres venues des confins de l’espace avaient remplacé la vraie Sam par une gentille petite pleurnicheuse ! Mais je vois que rien n’a changé. Me voilà parfai-tement rassuré !
Son expression, elle, a changé en un instant. Ses traits fins et réguliers se sont figés et elle serre dans ses poings le drap couleur neige sale qui pend jusqu’au sol carrelé.
— Arrête ça tout de suite, tu m’entends ? siffle-t-elle entre ses dents. Je n’arrive pas à croire que tu plaisantes encore après ce qui vient de se passer. Soit tu es complètement inconscient, soit tu es le plus grand idiot qui ait jamais existé !
Elle se détourne rapidement, mais j’ai eu le temps de remarquer la petite perle brillante au coin de son œil. Visiblement, ce n’était pas le moment de faire de l’humour…
— J’ai croisé ta mère à la cafétéria, reprend Sam, se forçant manifestement à changer de sujet. Elle avait l’air épuisée.
— Pas étonnant, elle n’a quasiment pas quitté cette chambre depuis trois jours. J’ai l’impression d’avoir quatre ans !
Sam se lève si brusquement que le dernier numéro de Chiens du monde , qui était posé en équilibre sur le rebord de ma table de nuit, se retrouve éjecté par terre.
— Mais c’est bien comme ça qu’on doit te considérer, Théophile Salvère, malheureusement : comme un bébé ! Un tout petit bébé incapable de comprendre des consignes simples et de faire ce qui est bon pour lui. Et en ce qui me concerne, j’aurais dit moins : deux ans, pas plus !
Son ton est monté progressivement et sa dernière phrase est sortie dans un souffle hurlant. Et puis elle m’a appelé « Théophile ». Elle ne se sert de mon prénom complet que quand elle est vraiment très en colère. En grognant, je relève le drap jusqu’à mes oreilles, dans une tentative pitoyable pour faire disparaître ma tête dans l’oreiller trop mou.
— Parfait ! Ne m’écoute pas, crie-t-elle. Tu n’écoutes personne, de toute façon, pas vrai ? Tu préfères crever comme un chien dans une ruelle plutôt que de faire ce qu’on te dit, hein ?
Ses joues sont devenues écarlates, aussi vite que deux homards jetés dans l’eau bouillante.
— Eh, Sam, on est dans un hôpital, alors mets-la en sourdine, tu veux ?
Avec un grondement, elle jette le deuxième oreiller sur la partie encore faiblement émergée de mon visage.
— Va au diable, espèce de… de… de sale abruti borné d’imbécile de corniaud des Alpes, des Vosges et du Jura suisse réunis !
Sam, dans toute l’originalité de sa splendeur. Elle ne trouve visiblement rien à ajouter à cette volée d’insultes bien personnelle. Ravalant un sanglot, la voilà qui fait volte-face. J’entends ses pas rageurs s’éloigner rapidement dans le couloir blanc inondé d’une lumière déprimante ‒ mais qu’est-ce qui ne l’est pas, ici ? « Moi aussi, je suis content de te revoir, ma petite Sam », me murmuré-je à moi-même, déçu de la tournure prise par cette conversation.
À quoi bon lui répéter que parfois je ne maîtrise plus rien ? Que mes hypoglycémies les plus graves, je ne les sens pas venir ? Elle s’est déjà fait son idée sur la question : je ne suis qu’un paresseux doublé d’un idiot, incapable de comprendre la gravité de ce qui lui arrive.
Son odeur flotte encore dans la chambre : un léger parfum de violette, que je trouve un peu démodé. Sam dit qu’il lui rappelle son arrière-grand-mère et que ça l’apaise. Pas cette fois, on dirait. Je regrette déjà cette énième dispute. J’ai l’impression que ces derniers temps, c’est notre seule façon de communiquer. Elle me paraît loin, l’époque où on se chamaillait pour une poignée de billes, pour se réconcilier dans les cinq minutes autour d’une « brioche de la paix » …
Mais je n’ai pas le temps de céder à ce bref élan de nostalgie : ma mère revient déjà, flanquée de Madame Caballé, dont le visage rond est fendu d’un sourire, comme toujours. Ses mains, larges et douces, se posent un instant sur son éternelle blouse rose bonbon.
— Alors, mon petit Théo, dit-elle en remettant de l’ordre dans le volcan de mon lit ‒ drap, couverture, couvre-lit : j’ai tout arraché en essayant de me protéger de la fureur de Sam-dragon. De retour parmi nous… ? Encore ?
Malgré son timbre jovial, je sens percer une pointe d’agacement dans sa voix. Je déglutis. C’est que l’infirmière Paula Caballé, quand elle est contrariée, peut aussi se montrer redoutable ! Croyez-moi, j’en ai déjà fait l’expérience…
— Dis-moi, tu as de la chance d’avoir une petite amie qui sait garder son sang-froid ! Si elle ne t’avait pas fait cette injection, eh bien…
À ces mots, ma mère s’est raidie et son teint est devenu cireux.
— Ce n’est PAS ma petite amie ! rétorqué-je, c’est la créature que ma mère a clonée pour pouvoir me surveiller à chaque instant , ajouté-je intérieurement, plein d’amertume.
— Alors c’est que tu es encore plus bête que tu en as l’air ! répond-elle dans un grand éclat de rire un peu forcé.
Ma parole, c’est un complot. Elles veulent toutes me rendre dingue. Je ne croyais pas penser ça un jour, mais vivement mon rendez-vous avec le docteur Filiat ; ça me fera des vacances. Le voilà justement qui fait son entrée, mon dossier à la main. Les deux femmes s’effacent, à mon grand soulagement.
Le docteur Filiat est un homme grand et mince, à l’air toujours soucieux. Il aime avoir le nez plongé dans un dossier, même s’il le connaît par cœur ‒ comme le mien. Il ressemble un peu à ces gens qui éprouvent le besoin d’avoir en permanence une cigarette allumée qui se consume toute seule. Je crois qu’il préfère les cas dans des dossiers aux personnes réelles.
Il tire doucement une chaise et vient la placer à côté du lit, puis il s’éclaircit la gorge et lève enfin les yeux vers moi.
— Bonjour, Théo. Comment te sens-tu aujourd’hui ?
Me redressant sur mes coudes, je hausse les épaules en signe d’impuissance.
— Comme quelqu’un qui vient de subir le feu croisé de trois dragons femelles.
Ma réponse le fait sourire, mais il poursuit malgré tout, en repliant ses lunettes :
— Ce ne serait pas un de ces dragons furieux qui t’a sauvé la mise l’autre jour, par hasard ?
Au temps pour moi : je vais y avoir droit avec lui aussi.
— Ne lève pas les yeux au ciel, Théo. Tu devrais remercier cette pauvre Samantha d’avoir continué à te supporter ces derniers mois malgré ton attitude franchement hostile, et d’avoir su mettre en pratique sa formation exactement quand il le fallait.
Je sais qu’il a raison, ce qui ne fait que m’énerver davantage. Oui, rendons hommage à Sainte Samantha, qui avait mis un point d’honneur à maîtriser rapidement tout ce qui pourrait permettre, je cite, « de lui botter les fesses, à ce diabète pourri » ! Sacrée Sam, qui se croit toujours plus forte que tout. Donc plus forte que le diabète aussi, forcément. La modestie incarnée ! Je la revois s’escrimer sur ce mannequin innocent avec sa grosse seringue, et ça me replonge instantanément six mois en arrière, quand tout a commencé à dérailler…
— … Tu m’écoutes, Théo ?
Je sursaute.
— Oui… Oui, bien sûr.
Absolument pas. Je n’ai pas écouté un traître mot et je vois bien qu’il s’en est rendu compte.
— Nous en avons déjà discuté, il me semble. À plusieurs reprises.
C’est reparti pour le sermon.
— Je sais que tout ça a été un grand bouleversement pour toi.
Sans rire ? Il va vraiment me faire le coup du « je sais ce que tu vis, ce n’est pas drôle, mais tu pourrais être paralysé, ou avoir perdu un bras » ? Tout ce qu’il « sait » de ma vie, c’est ce qu’il lit dans mon dossier. Des rapports bourrés de termes techniques aussi comiques les uns que les autres : dextro, hydrates de carbone, bolus, acidocétose… Il faut savoir que pour lui, « ado » n’est pas l’abréviation d’adolescent, mais « d’antidiabétique oral ». Vous voyez le niveau…
Alors oui, les chiffres dansent la farandole devant ses yeux par centaines sans lui donner mal au crâne, et il est champion pour décrypter des courbes sinusoïdales incompréhensibles pour le commun des mortels. Mais en quoi au juste tout ça le rapproche-t-il ne serait-ce que d’un iota de ce que je vis  ?
— Il semblerait que toutes tes cellules bêta aient été détruites, alors ton schéma glycémique devrait se stabiliser, poursuit-il sans paraître remarquer mon air incrédule. Maintenant, les choses sont censées devenir plus faciles.
Je rêve, ou il vient d’insinuer que le fait que mon pancréas ne soit plus du tout capable de fabriquer de l’insuline, c’est ce qui pouvait m’arriver de mieux ?
— Il y a encore certaines petites… phases… compliquées, hésite-t-il émettant un petit bruit de gorge, mais il faut que tu réussisses à les anticiper.
— Pardon… Quand vous dites « phases », vous voulez parler des moments où je tombe quasiment raide mort sans prévenir ? C’est ça ? Non, non, mais continuez, je voulais juste être sûr d’avoir bien compris.
Il soupire, mais n’en continue pas moins sur sa lancée ‒ il n’aime pas être interrompu. Les cas dans des dossiers ne devraient jamais avoir la possibilité d’interrompre qui que ce soit, c’est terriblement agaçant.
— Tu veux contrôler toi-même ta glycémie, t’occuper de tes injections d’insuline ‒ je comprends pourquoi tu as refusé de garder cette pompe branchée sur toi en permanence, c’est un choix que je respecte, je te l’ai dit. Je sais aussi à quel point c’est pénible d’avoir quelqu’un sur ton dos qui vérifie tous tes calculs et te demande toutes les cinq minutes si tu te sens bien. Je comprends tout ça. Mais à ton tour, il y a une chose que tu dois bien avoir en tête : pour que les autres te fassent confiance, tu dois leur prouver que tu es digne de cette confiance.
Je croise les bras et souffle bruyamment, bien décidé à ne pas lui faciliter la tâche.
— Bon, voilà ton déjeuner qui arrive. On va vérifier ensemble le calcul de ton bolus, je voudrais être certain que tu ne te trompes pas quelque part. Tu fais des hypos tellement fulgurantes ces derniers temps que je me demande si tu ne t’injectes pas trop d’insuline…
Non, mais je rêve ? Bonjour la confiance ! Je fusille du regard l’aide-soignante qui me tend mon plateau avec un sourire et dépose une petite balance et une assiette vide sur le rebord de ma table de nuit.
Voyons quelle pâtée pour chien on a à se mettre sous la dent aujourd’hui : carottes râpées orange fluo, poulet racorni avec pommes de terre bouillies délicieusement natures, et une petite crème au chocolat bien chimique pour faire glisser le tout. J’en salive d’avance !
Je transvase les carottes dans l’assiette vide que j’ai posée sur la balance ‒ non, Docteur, je n’ai pas oublié de tarer la balance avec l’assiette. 150 grammes. Je prends mon téléphone et j’active l’option calculatrice. Sachant que les carottes crues contiennent à peu près 7 % de glucides, ça nous fait 10,5 grammes d’hydrates de carbone.
Pas de glucides dans le poulet, passons aux pommes de terre. Je ne vais pas me faire avoir : je sais bien que quand elles sont bouillies elles contiennent beaucoup moins de glucides que quand elles sont frites ou sautées (dans les 15 %). OK, donc là, on a 300 grammes de pommes de terre : 45 grammes d’hydrates de carbone.
Pour la crème au chocolat, c’est difficile à deviner, ça dépend des marques. Je regarde l’étiquette au dos du pot : 22 grammes de glucides pour 100 grammes. J’ai un pot de 125 grammes, alors ça nous fait… 27,5 grammes d’HDC. Je fais le total : 10,5 + 45 + 27,5 = 83 grammes d’HDC pour ce somptueux repas.
Allez, une petite vérification de la glycémie. J’attrape mon kit piquouse, comme je l’appelle. Je sors une petite lingette désinfectante que je passe sur le bout d’un doigt. Puis je prends mon stylo magique et je pique à cet endroit. Je presse bien fort la pulpe pour faire perler le sang ‒ oui, je fais volontairement sortir plus de sang pour une meilleure lisibilité du résultat (au secours). J’applique une petite bandelette test sur la goutte et je la glisse dans mon lecteur. Verdict : 7,5, stable. La glycémie parfaite.
J’ai un petit éclat de rire sans joie : s’il faut attendre que je sois à l’hosto pour avoir de bonnes glycémies, ça va être compliqué… Donc pas de correction, je peux calculer mon bolus en fonction de mon schéma actuel. Il est midi, ce qui veut dire que je dois diviser le taux d’HDC que je vais ingurgiter par 15. Ça nous fait du 5,5. Au fur et à mesure, j’ai détaillé mon petit calcul à voix haute. Le docteur Filiat acquiesce. Je peux me faire l’injection correspondante.
— C’est bon, Théo. Je vois que tu maîtrises parfaitement les calculs. Mais ta « lune de miel » est finie, maintenant. Tu as eu de longs mois pour t’habituer à ta nouvelle vie. Il est temps que tu nous montres à tous qu’à seize ans , tu peux réellement gérer seul ton diabète. Maintenant, excuse-moi, j’ai d’autres patients à visiter. Je reviens te voir dès que je le peux.
Ce qui, en « langage Filiat », veut dire « bientôt, mais pas trop tôt quand même ». Ouvrant un autre dossier d’un geste sec, il se lève et quitte la chambre, visiblement soulagé d’en avoir fini avec cette petite conversation entre hommes.
Parlons-en, tiens, de ma « lune de miel »… Comment peut-on comparer à un début de mariage cette période où on a l’impression que tout s’écroule autour de soi ? Je trouve ça de très mauvais goût. D’accord, je suis marié avec cette fichue maladie, on a compris l’idée. Mais on ne peut pas dire qu’on file le parfait amour, elle et moi.
Et mes « hypos » fulgurantes ? Personne ne parvient à les expliquer autrement que par un « taux de stress inhabituel » (« Il est tellement sensible, quand même, ce pauvre Théo [soupir] … Il devrait se mettre à la relaxation, ça lui ferait beaucoup de bien [sourcils froncés et petits hochements de tête vigoureux]  »). Et il faudrait que moi, je sois capable de les gérer les doigts dans le nez. Évidemment.
Armée d’une nouvelle tasse de café fumant, ma mère (qui a déjà essayé de cacher sous mon oreiller un exemplaire de Se relaxer pour les Nuls ) revient s’asseoir près de mon lit. Elle affiche un sourire qui n’a rien de naturel. Au moins, à la maison, elle frappe à la porte de ma chambre avant d’entrer. Mais à l’hôpital, adieu l’intimité ! On entre partout comme dans un moulin…
Elle pose sa tasse sur la table de nuit, fouille dans son sac-cabas style « Mary Poppins » et en sort un grand livre rouge et or qu’elle cale à plat sur ses genoux.
— Je me disais qu’après les émotions de ces derniers jours, tu aurais peut-être envie que je te fasse un peu la lecture, comme avant…
De mieux en mieux. Je gémis :
— Maman… S’il te plaît… Dis-moi que tu ne vas pas te lancer dans une description détaillée de la posture de la carpe endormie ou je ne sais quoi…
Elle sourit malgré elle. Un peu. Et se relève pour tapoter mon oreiller une centième fois, comme si ça changeait quoi que ce soit à la situation.
— Allez, Théo, laisse-toi faire. J’ai pris ton livre préféré : Balto, une course pour la vie .
Je gémis de plus belle.
— Maman, c’était mon livre préféré quand j’avais huit ans…
Heureusement que j’ai été installé dans une chambre seule : pas de voisin ‒ ou pire encore, de voisine ‒ pour assister à ce genre d’humiliation.
— Et alors ? Un bon livre reste un bon livre. C’est facile, tu vas voir : tu t’installes confortablement, je lis, tu écoutes. C’est tout.
Je n’ai même plus la force de lutter. Bon, juste quelques pages, alors. Si ça peut lui faire plaisir…
—  Comme chaque matin, commence-t-elle, Balto regardait avec envie les autres chiens partir pour leur entraînement quotidien. Lui qui rêvait depuis toujours de briller lors d’une de ces grandes courses prestigieuses, devait se contenter de son travail de ravitailleur, à la mine. Mi-chien, mi-loup, mais malheureusement pour lui plus loup que chien, son physique trapu lui avait valu très tôt le mépris des hommes et les moqueries des autres huskys sibériens, fins et racés. Il n’imaginait pas, en ce matin d’hiver balayé par un blizzard glacial, que le destin allait enfin lui fournir l’occasion de prouver à tous l’étendue de son courage…
Je m’enfonce entre les coussins ramollis et remonte le drap jusqu’à mon menton. Jamais je ne lui avouerai, mais parfois il me manque, ce temps où elle venait chaque soir partager avec moi les livres de son enfance. Bercé par le son de sa voix et la musique de cette histoire que je connais par cœur, je sombre doucement dans un sommeil abyssal… Un repos sans rêve… Sans voix…
 


–2–
La trêve
 
 
8 h. À cette heure-ci, la plupart des lycéens finissent d’enfourner leur petit-déjeuner ou somnolent dans le bus. Ce n’est pas le cas de Sam, qui hante toujours une salle d’étude dès l’ouverture du lycée. Elle dit que son cerveau est au meilleur de sa forme le matin, juste avant le début des cours. C’est son moment « infusion créative »… Il y a deux ans, elle a décidé qu’elle deviendrait une grande poétesse ‒ ou championne de lutte gréco-romaine, elle hésite encore.
Depuis le couloir, je l’aperçois à travers une des longues baies vitrées : elle est penchée sur son éternel cahier à spirales (elle doit les commander par palettes). D’un geste rageur, elle raye ce qu’elle vient d’écrire : je crois que ça infuse mal ce matin, et je ressens un léger pincement de culpabilité. Passant la main dans l’embrasure de la porte, je fais danser un petit pain sucré dans son champ de vision, en guise de drapeau blanc.
— Si tu crois que tu vas t’en sortir avec une brioche de la paix minable, tu te mets le doigt dans l’œil, marmonne-t-elle sans détacher les yeux de sa feuille. J’ouvre mon sac, que je renverse en le secouant : une bonne quinzaine de petits gâteaux fourrés se déversent sur sa table.
— Je savais que tu serais dure en affaire, alors j’ai prévu le coup.
Elle pince les lèvres très fort, mais un grand sourire finit par jaillir, comme s’il avait été retenu là trop longtemps. Quand j’y pense, c’est vrai que ça fait un moment que je ne l’ai pas vue sourire… Et bon sang, qu’est-ce que ça m’a manqué ! Je fais un pas de côté pour éviter de me faire cogner l’autre épaule, et je vois que j’ai bien anticipé son geste. Terriblement prévisible…
— Tu m’en veux toujours, à ce que je vois… Et je comprends, ajouté-je pour éviter qu’elle se déchaîne à nouveau sur moi. Pardon de ne pas t’avoir remerciée correctement. Alors voilà, je te le dis officiellement : merci d’être revenue sauver mes sales petites fesses de pauvre crétin des Alpes, des Pyrénées…
— … des Vosges et du Jura suisse réunis, me corrige-t-elle. Mais tu as raison, j’aurais dû ajouter les Pyrénées. C’est tout juste s’il y a assez de montagnes en France pour contenir ta bêtise.
Je l’ai mérité, alors je ne relève pas. Je préfère changer de sujet :
— Sam, il y a une question que je me pose depuis que je me suis réveillé, à l’hôpital. Quand on a eu notre petite… « discussion », tu as été très claire sur le fait que tu me laisserais me débrouiller tout seul, si je me souviens bien… Alors pourquoi est-ce que tu es revenue, au juste ? Tu espérais pouvoir me flanquer une nouvelle raclée, mais pas de chance j’étais déjà à terre, c’est ça ?
— N’importe quoi. Je n’avais absolument pas prévu de revenir et je ne l’aurais pas fait sans ce chien.
— Ce chien ? Quel chien ?
— Celui que j’ai vu débouler devant chez moi au moment où j’allais entrer dans la maison. Il portait ton sac vide dans sa gueule. Il l’a posé à mes pieds et puis il a poussé un hurlement qui m’a fichu une sacrée trouille. J’ai tout de suite compris qu’il se passait quelque chose de grave avec toi, alors, par pur réflexe, je suis allée chercher le flacon de glucagon et la seringue que je conserve au réfrigérateur, au cas où, et je l’ai suivi. Il m’a conduite jusque dans la ruelle derrière le lycée…
Maintenant qu’elle y fait allusion, je me souviens d’un éclair blanc et de la dernière chose que j’ai vue avant de sombrer : deux grands yeux bleus qui me fixaient avec une intensité hors du commun…
— C’est son alerte et ton réflexe qui me valent d’être toujours là, donc. Pas croyable… Et ce chien, il avait l’air de quoi ? Tu l’avais déjà vu ?
Sam réfléchit un instant.
— Je ne crois pas, non. Je m’en serais souvenue, j’imagine : il ressemblait… à un loup. Tu sais, c’était un de ces chiens que tu adores : de petites oreilles dressées sur la tête, des yeux bleu glacier en amande au milieu d’une sorte de masque blanc, et une fourrure épaisse, grise, presque argentée.
— Un husky, tu veux dire ?
— Peut-être, je ne suis pas une spécialiste. Ce n’est pas moi qui suis abonnée à Clébard international depuis des siècles…
C’est Chiens du monde . Et je ne reçois ce magazine que depuis sept ou huit ans, tout au plus. Mais sa description semble correspondre parfaitement à celle du husky sibérien, une race qui m’a toujours fait rêver, c’est vrai. Je n’en ai pourtant encore jamais vu dans notre petite ville. Curieux…
— Bon, et si on arrêtait un peu de parler de ce chien pour se concentrer sur ce qui est vraiment important.
Aïe. Elle n’en a pas terminé avec moi. Bien sûr que non. Il vaut peut-être mieux que je prenne les devants, cette fois.
— Écoute, Sam, je sais ce que tu vas dire. Je n’ai pas assuré, pas assuré du tout.
— Pas assuré  ? demande-t-elle en haussant le ton et en serrant très fort son crayon à papier ‒ bon sang, si en plus elle casse un de ses crayons fétiches, je suis cuit.
C’est que Sam collectionne les crayons à papier. Mais pas n’importe lesquels : uniquement les noirs, du plat de la base à la pointe de la mine. Le contraste avec la blancheur de sa main l’aide à réfléchir, enfin c’est ce qu’elle prétend. Encore une de ses petites manies bizarres…
— Alors c’est comme ça que tu résumes les choses, Théo ? Comme ça, que tu vois le fait de tomber une nouvelle fois dans un coma hypoglycémique ? Est-ce que tu te rends compte que ça aurait très bien pu être le dernier, celui-là ?
C’est la question que tout le monde me pose ces derniers jours, et à laquelle je n’ai toujours pas de réponse. Mes chutes de glycémie, je ne les sens pas venir ou alors trop tard, c’est comme ça. Je fais des efforts pour faire des vérifications régulières avec mon capteur ou mon stylo autopiqueur, mais parfois j’oublie. J’oublie que ma vie a changé de manière aussi radicale.
C’est drôle, d’ailleurs, comme le changement a pu me paraître brutal. Pourtant, quand j’y pense, je me dis que ça clochait déjà depuis un bon moment. Avant, j’étais plutôt du genre « chameau des hauts plateaux », comme dirait Sam, et d’un coup, je me suis mis à avoir soif. Tout le temps. Au début, j’ai pensé qu’il fallait que je me calme sérieusement sur les chips. Ça allait faire trop plaisir à ma mère, mais tant pis, j’étais prêt à la laisser s’imaginer que ses petites leçons de morale alimentaire avaient fini par payer.
Mais ça n’a pas suffi. Alors j’ai arrêté aussi la pizza, quitte à finir en dépression ‒ la pizza, c’est la vie, après tout (j’ai quand même un quart de sang italien, ça compte, non ?). Mais tous ces efforts n’ont servi à rien : j’ai continué à boire des litres d’eau et à avoir la bouche sèche. J’allais si souvent aux toilettes que Sam commençait à se moquer de moi : « Dis donc, Théo, t’es en train de te transformer en fille, ou quoi ? Si on organise un grand concours pour désigner l’homme à la plus petite vessie du monde, je crois que tu gagnes facile ! »
Mais le jour où j’ai fait mon premier coma diabétique, ça ne l’a plus fait rire. Plus du tout. Et j’ai hérité d’une deuxième maman-poule. Sauf que celle-là, je ne pouvais pas la laisser derrière moi chaque matin en claquant la porte de la maison.
...

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