L’as de pique : 1 – Ma merveille
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Description

Étudiante à l’université de Londres, Amanda est une jeune femme sans histoire. Sa vie est on ne peut plus banale… du moins elle l’était jusqu’à l’apparition soudaine d’un tatouage mystérieux sur son corps. Ce dernier n’est autre qu’un lien vers sa vie antérieure, Ambre. Vie antérieure qui va tenter de prendre le contrôle de son corps et de sa vie. Et quand elle rencontre le sulfureux Alistair, rien ne va plus. Elle est irrésistiblement attirée par lui, comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Ce qui est ridicule, elle ne le connaît pas, elle ne l’a jamais vu, sauf en rêve. Bien décidée à reprendre sa vie en main, Amanda va tout faire pour y parvenir, quel qu’en soit le prix. Non seulement pour elle, mais aussi pour Paul, son petit-ami.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 octobre 2020
Nombre de lectures 1
EAN13 9782365388801
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L’AS DE PIQUE  
Karine MARCÉ Marianne ROMANIN  
 
www.rebelleeditions.com  
Chapitre 1
La maison des Austen était enfin vide de toute présence parentale et Amanda se sentit soulagée. Elle craignait qu’ils ne partent jamais. Sa mère s’était en effet éternisée en recommandations diverses : « N’oublie pas d’éteindre toutes les lumières du rez-de-chaussée quand vous irez vous coucher, d’accord ? Je compte sur toi. Je vous ai laissé 20£ si jamais vous voulez commander des pizzas. J’ai posé l’argent sur la table de la cuisine. Et si tu as le moindre problème, tu m’appelles, d’accord, ma chérie ? Ton frère est déjà couché, essayez de ne pas le réveiller. Allez, bonne soirée, Amanda. Amusez-vous bien. »
Amanda s’était contentée de hocher la tête en signe d’approbation. Elle s’en fichait bien de ses recommandations. Ce soir, c’était le grand soir et elle n’en pouvait plus d’attendre. Son cœur battait la chamade. Elle allait enfin pouvoir réaliser son rêve. Découvrir l’un des plus grands mystères de la vie. Trouver des réponses à ses nombreuses questions. Ce soir, ils allaient enfin le faire, pour de vrai !
Amanda resta à la fenêtre jusqu’à ce que la voiture de ses parents soit hors de vue. Lorsqu’elle la vit enfin disparaître au coin de la rue, elle déserta le hall d’entrée pour retourner au salon où ses amis l’attendaient.
La maison dans laquelle demeurait Amanda était immense. En effet, ses parents gagnaient très bien leur vie : son père était avocat et sa mère à la fois architecte et décoratrice d’intérieur. Bien sûr, c’était cette dernière qui avait dessiné et meublé la maison. Aussi le salon était-il vaste et décoré de façon sobre et élégante, à son image. La mère d’Amanda n’aimait pas la fantaisie. Elle préférait les choses belles et simples, parce que c’était, selon elle, un signe d’équilibre et d’harmonie. Tous les murs étaient couleur genêt, sauf un qui, lui, était rouge volcan. D’après ce que madame Austen avait expliqué à sa fille, le dépareillé était la nouvelle tendance et cela donnait de la profondeur à la pièce – même si Amanda ne voyait pas bien pourquoi. Toujours dans le but d’agrandir la pièce, sa mère avait fait disposer de grands et somptueux miroirs un peu partout, ce qui avait tendance à agacer la jeune fille. Lorsque vous veniez chez les Austen, vous ne pouviez ignorer votre apparence tant votre reflet était omniprésent dans chaque coin, ou presque. En règle générale, ça divertissait beaucoup les invités, mais ça n’amusait en rien Amanda. Elle n’accordait aucune importance à son look vestimentaire. Pour elle, des vêtements restaient des vêtements, ils ne changeaient nullement votre personnalité.
— Ça y est, ils sont partis et mon frère est au lit, s’exclama Amanda, ça veut dire qu’on va pouvoir passer aux choses sérieuses tout de suite.
— Tu ne veux pas attendre minuit ? proposa Abby, son amie d’enfance.
— Ouais, j’ai entendu dire qu’il fallait attendre minuit, que sinon ça marchait pas, y’avait pas d’ondes ou je ne sais pas quoi, continua Alan.
— Vous n’y connaissez rien du tout ! Moi je vous dis qu’on peut le faire maintenant. Pourquoi attendre et prendre le risque de se faire repérer par les parents ? Il fait nuit, c’est tout ce qui compte, non ? Jack, qu’en penses-tu ?
Jack était avachi dans l’un des fauteuils et il se fichait bien de savoir s’ils allaient le faire à minuit ou à dix heures quinze du soir. En fait, il voulait surtout rester là, confortablement lové dans ce canapé, à regarder un film et à manger de la pizza. Mais il savait bien que contrarier Amanda était une mauvaise idée de toute façon. Étant donné qu’il n’aimait pas trop la confrontation, il opta pour une décision pacifique :
— Je rejoins l’avis d’Amanda.
Les deux autres soupirèrent. Évidemment, ils se doutaient bien qu’il ne la contredirait pas, surtout pas lui qui fuyait les conflits comme la peste. Ils abdiquèrent donc, et se dirigèrent comme un seul homme vers l’escalier qui menait au grenier. Au fond, elle n’avait pas tort. C’était Amanda l’experte en la matière, pas eux.
— C’est trop excitant ! s’exclama la jeune fille tout en gravissant les marches.
— Chut, Amanda, tu vas réveiller ton frère.
Elliot, c’est ainsi qu’il se prénommait. Du haut de ses cinq ans et demi, presque six – détail qu’il ne cessait de répéter à qui voulait l’entendre –, c’était un petit garçon à l’esprit très vif. En effet, même si la plupart du temps il n’était ni plus ni moins qu’un enfant ordinaire, il lui arrivait parfois de faire des remarques particulièrement pertinentes, ce qui impressionnait toujours sa famille.
Il avait les mêmes cheveux blonds que sa sœur, mais coupés très court. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’Elliot avait vraiment une tête d’ange. Blond aux yeux bleu très clair, avec des joues bien rebondies et un sourire qui pourrait faire pardonner n’importe quelle bêtise, ou presque ! Et ça, Elliot l’avait tout de suite compris. En effet, Amanda l’avait un jour surpris à s’entraîner à faire les yeux larmoyants devant le miroir de sa chambre, alors qu’il n’avait encore que trois ans. Elle avait d’ailleurs été surprise par la qualité de sa prestation. Ce jour-là, elle s’était dit qu’un fils pareil allait donner bien du fil à retordre à ses parents. Cependant, et contre toute attente, Elliot était un garçon très doux et obéissant, qui ne posait jamais de problèmes et qui disait oui à tout. Son seul vice – si toutefois c’en était un – était son obsession pour les livres. Depuis qu’il avait appris à lire, c’est-à-dire depuis l’âge de quatre ans, il passait la plupart de son temps plongé dans la lecture. Bien évidemment, ce qu’il lisait restait très enfantin et les trois quarts du temps, il se contentait d’une bande dessinée. Mais, tout de même, Amanda restait impressionnée par la capacité de son petit frère à lire une bande dessinée tout seul, alors qu’il n’était même pas encore entré à l’école primaire. Les parents d’Amanda lui avaient fait passer quelques tests afin de voir si leur progéniture était surdouée, mais non. Elliot était bel et bien un petit garçon dit « normal » avec, cependant, une mémoire très active, qui lui permettait de retenir n’importe quelle information quasi instantanément.
Quoi qu’il en soit, ce soir était le grand soir et il était hors de question qu’Elliot vienne fourrer son nez dans leurs affaires, c’est pourquoi Amanda baissa d’un ton afin de ne pas le réveiller.
Une fois arrivés au grenier, les trois compères restèrent en retrait, tandis que la jeune fille s’en allait chercher le Ouija. Elle ne tarda pas à revenir avec le précieux objet. Elle avait déjà tout préparé, aussi pouvait-on apercevoir au milieu de la pièce une petite table basse ronde, recouverte d’un drap blanc.
Les lieux avaient une allure lugubre, n’ayant pas été nettoyés depuis des lustres. Un monceau de poussière s’était accumulé au fil des mois. De plus, l’unique lustre central éclairait très faiblement, ce qui renforçait le côté effrayant de l’endroit. Il était d’ailleurs incroyable qu’une telle pièce existât chez les Austen, eux qui faisaient tellement attention à ce que tout soit parfait. De toute évidence, le grenier servait de débarras et personne n’y mettait jamais les pieds, à l’exception d’Amanda, bien sûr.
En effet, on remarquait tout au bout de la pièce un canapé en piteux état, recouvert d’un drap propre. Au pied du canapé s’empilait une tonne de magazines et de bougies. À l’évidence, c’était là que la jeune fille venait se réfugier lorsqu’elle voulait être seule.
— Oh mince, s’exclama soudain Amanda, j’ai oublié d’allumer l’encens.
Elle se pinça alors les lèvres, ce qui était mauvais signe chez elle.
— C’est gênant ? s’enquit Abby.
Amanda réfléchit, mais pour rien au monde elle ne voulait attendre plus longtemps, aussi répondit-elle finalement :
— Du tout, c’était juste pour que la pièce ne sente pas trop mauvais.
— Oh, si ce n’est que ça. On voit que tu ne vis pas dans ma chambre, répondit Alan en rigolant.
En réalité, c’était assez gênant, oui. Amanda s’était renseignée sur le sujet. Il était impératif d’allumer de l’encens au moins une demi-heure avant le début de la séance, afin que les esprits indésirables – autant dire ceux qui cherchent à vous nuire – ne puissent pas entrer dans la pièce. Mais Amanda avait déjà assez patienté comme ça. Si un esprit mauvais entrait, elle le chasserait, voilà tout.
Tous s’installèrent autour de la planche Ouija, tandis qu’un silence d’outre-tombe s’abattait sur la pièce. Ils avaient beau dire, ils étaient plutôt anxieux, bien qu’excités.
— Vous êtes prêts ? s’enquit la jeune Austen en soutenant le regard de chacun de ses amis.
Tous hochèrent la tête à tour de rôle en signe d’approbation.
— Alors allons-y.
D’un même mouvement, tous posèrent leurs mains sur la flèche du Ouija, puis, d’une seule voix, ils demandèrent :
— Esprit, es-tu là ?
Rien ne se passa. Heureusement, Amanda les avait briefés avant de commencer, leur expliquant que le démarrage était toujours lent. Cette fois, ce fut elle qui posa la question, toute seule. Toujours aucune réponse. Ils attendirent une bonne dizaine de minutes pendant lesquelles ils se regardèrent dans le blanc des yeux, se demandant s’ils devaient déjà abandonner ou pas. Mais à chaque fois que l’un des invités croisait le regard d’Amanda, il comprenait qu’il valait mieux persévérer.
Le vent commençait à se lever dehors, ce qui ajoutait au côté sinistre de la situation. Il ne manquerait plus qu’une coupure de courant , se dit alors Amanda, et ce serait comme dans les films . Cela excitait énormément la jeune fille de savoir qu’ils étaient en train de jouer avec le feu. En effet, la petite blonde adorait l’adrénaline qu’elle pouvait ressentir face à un danger imminent. Cela la faisait se sentir tellement vivante, tellement vraie.
Contre toute attente, alors qu’ils avaient commencé la séance depuis quinze minutes déjà, le Ouija se mit à remuer, doucement, très doucement. Tous se figèrent, observant la flèche bouger, alors qu’ils en avaient retiré leurs mains.
— Amanda… commença Abby, paniquée.
— Chut.
— Amanda, ce truc bouge tout seul !
Son amie lui fit signe de se taire. Puis, malgré leur effroi, tous remirent leurs mains sur la tablette afin de poursuivre la séance. Ce fut Amanda qui prit l’initiative, sous le regard anxieux de ses amis.
— Esprit, comment te prénommes-tu ?
La flèche se remit à bouger, plus vite cette fois. Elle se dirigea vers le A, puis vers le M. Alan se mit alors à lire les lettres à voix haute, comme s’il voulait récapituler pour tout le monde.
— A. M. B. R. E… Ambre ! Elle s’appelle Ambre.
— C’est un prénom français ça, non ? interrogea Jack.
— Tu n’as qu’à lui demander, suggéra Amanda.
Ce qu’il fit. La réponse ne se fit pas tarder. Oui. Ambre était française.
Amanda était si heureuse. Ils avaient réussi, ils étaient en communication avec un esprit. Alan se demanda alors de quoi pouvait bien être morte la jeune femme et en quelle année.
Cette fois, alors qu’ils n’avaient même pas encore posé de question, la tablette se remit à bouger. Une date et un mot apparurent alors. 1888. Brûlée . Amanda n’aimait pas la tournure que prenait la séance, même si ses amis semblaient plus détendus désormais. Un esprit, bon ou mauvais, n’avait normalement pas assez de force pour pouvoir parler tout seul. C’est pour ça qu’en règle générale, ils ne faisaient que répondre aux questions. Or, cette Ambre semblait capable de s’exprimer sans cette condition, ce qui indiquait qu’elle possédait toujours une certaine puissance. Bizarre , se dit Amanda, ce n’est pas normal .
— Hey, c’est énorme, elle a lu dans ma tête ! s’exclama tout à coup Alan.
— Quoi ? reprit Abby tout aussi excitée.
— Ouais, j’étais en train de me demander comment elle était morte et quand, c’est dingue !
C’est alors qu’Amanda ressentit une vive douleur à l’épaule. Instinctivement, elle lâcha le Ouija pour y porter la main, comme si ce simple mouvement allait apaiser la douleur. C’était une sensation très dérangeante. Comme si elle brûlait de l’intérieur.
Comme si je sentais la douleur de cette femme, pensa-t-elle alors.
Ses amis s’apprêtaient à lui demander ce qui n’allait pas, lorsque la douleur disparut subitement, plus vite encore qu’elle n’était apparue. Amanda paniqua :
— Nous n’avons pas affaire à un bon esprit mais à un esprit malveillant ! Nous devons arrêter cette séance avant que quelque chose ne tourne mal.
— Mais pourquoi ? T’avais raison, c’est trop cool ! reprit Jack.
— Non, je suis sérieuse. Il y a quelque chose de bizarre, j’ai comme… un mauvais pressentiment, finit-elle par avouer.  
Devant le regard apeuré de la jeune fille, tous abdiquèrent et commencèrent à ranger la table de Ouija, l’esprit partirait sûrement une fois les affaires débarrassées. Mais lorsqu’ils furent tous debout, un bruit tonitruant se fit entendre. Cela venait du bas de la maison. Sans réfléchir, Amanda quitta le grenier et dévala les marches, laissant derrière elle ses amis stupéfaits. Elle ne comprenait pas ce qui était en train de se passer, elle savait seulement que quelque chose de grave venait de se produire.
Elle ne remarqua pas que la porte du grenier s’était refermée en claquant derrière elle, et s’était tout à coup bloquée, empêchant momentanément ses amis de la rejoindre.
Lorsque Amanda arriva dans le salon, tout semblait parfaitement en ordre. Elle n’entendait plus rien. Tout était calme et beau, comme d’habitude. Elle se demanda alors si tout ceci était bien réel. Peut-être était-elle simplement en train de rêver. Après tout, il n’était pas impossible qu’elle se soit endormie à cause du manque de réaction des esprits. Elle aurait été parfaitement capable d’imaginer tout ça. Ce serait bien son genre en tout cas.
Elle fut prise d’un fou rire nerveux, incontrôlable. Tout ça était tellement bizarre. Comment avait-elle pu croire un instant que cela puisse être réel ? Elle fit volte-face afin de retourner au grenier. Elle devait prévenir ses amis que tout allait bien. Cependant, en passant devant le dernier miroir du salon, quelque chose attira son attention. Quelque chose d’étrange, d’inhabituel. Son reflet avait changé.
Elle se retourna vivement en direction du miroir et le détailla très attentivement. C’était exactement elle… en plus vieille. En effet, une belle jeune femme blonde lui faisait face. Ses cheveux ondulés avaient été coiffés avec soin. Ses yeux verts en amande semblaient s’étirer plus que d’ordinaire grâce à un léger trait d’eye-liner très discret. Il n’y avait guère que son sourire malicieux qui n’avait pas changé, à l’exception peut-être de ses lèvres qui paraissaient plus sensuelles, plus féminines. Incroyable ! Elle serait vraiment très jolie plus tard.
Amanda ne comprenait plus rien. En même temps, personne ne comprenait jamais les rêves, celui-ci n’était pas plus étrange qu’un autre. Il était simplement très… réel !
Elle fixait son étrange reflet sans pouvoir s’en détacher, comme si elle cherchait à s’en imprégner. Elle était comme obsédée par l’image qu’elle voyait, par cette jeune femme. Sa douleur à l’épaule la reprit, plus vive que jamais. Amanda hurla de toutes ses forces, comme si cela pouvait calmer sa souffrance. C’était de plus en plus insoutenable. Et cette chaleur… elle la consumait de l’intérieur, elle ne voyait pas d’autre explication. Trop intense, la douleur finit par avoir raison d’elle. Elle perdit connaissance.
— Amanda ?
Amanda se réveilla en sursaut, couverte de sueur. Comment s’était-elle retrouvée là ? Elle était allongée sur le canapé du salon, entourée de ses amis. Il devait être trois ou quatre heures du matin, et apparemment, ses parents n’étaient toujours pas rentrés.
— Qu’est-ce que je fais là ? s’enquit-elle.
— Tu t’es assoupie, dit Alan.
Un silence de plomb pesait sur la pièce. Amanda fut tout d’abord soulagée de se rendre compte qu’il ne s’agissait que d’un rêve. Mais très vite, elle perçut le malaise qui régnait autour d’elle. Bien qu’elle eût peur de la réponse, elle se risqua à demander :
— Que s’est-il passé, pendant que je dormais ?
— Ben… commença Alan.
Personne ne semblait vouloir se risquer à prendre la parole. Finalement, Abby fut la plus courageuse :
— La vérité, c’est qu’on n’en sait rien. On dormait nous aussi. On vient de se réveiller à l’instant. On s’est tous endormis, en fait.
— Alors c’est quoi le problème ? insista la jeune Austen.
— Tu t’es mise à hurler, Amanda. C’est toi qui nous as réveillés, pour tout te dire. Tu t’es mise à hurler et en essayant de te calmer, on a remarqué ton épaule.
— Qu’est-ce qu’elle a ?
— Regarde par toi-même, se contenta de répondre Abby.
Amanda s’exécuta et se leva tout doucement. Elle redoutait ce qu’elle allait découvrir. Lorsqu’elle fut face au grand miroir mural du salon, elle se tourna pour observer son épaule.
Elle poussa un petit cri aigu en la contemplant. Elle avait extrêmement rougi. Et pour cause, il y avait un tatouage en forme d’as de pique sur son omoplate droite. Il était relativement imposant et entouré de flammes. Amanda passa la main dessus. Aucun doute possible, c’était un vrai. Un vrai !  
— Mais comment est-ce possible ? s’exclama-t-elle en se tournant vers ses amis, qu’est-ce qu’on a fait ce soir ? On n’est pourtant pas sortis !
Tous les quatre se regardèrent, très gênés. Un grand silence gagna la pièce. Que répondre à ça ?
— La vérité, c’est qu’on ne se rappelle de rien, dit Jack, et toi ?
Amanda réfléchit, mais rien ne lui vint à l’esprit. Elle n’avait absolument aucune idée de ce qui avait pu se passer. Mais une chose était sûre, ses parents allaient être furieux. Elle secoua la tête, penaude :
— Moi non plus.
— C’est trop bizarre ! reprit Abby qui commençait à paniquer. Et comment c’est possible, de toute façon ?
Amanda jeta un bref coup d’œil autour d’elle, la pièce était impeccable, à l’exception d’un détail. Un des buffets était ouvert. Et pas n’importe lequel. Celui que son père chérissait tant : sa réserve d’alcool rapportée des quatre coins du monde. Amanda frissonna.
Si quelqu’un y a touché, je suis foutue !  
Tandis qu’elle s’avançait en direction du buffet, elle put s’apercevoir que son contenu était intact, à l’exception toutefois d’une bouteille qui manquait à l’appel. Amanda était bien placée pour le savoir, c’était la préférée de son père ! Autant dire qu’elle n’avait plus qu’à s’exiler à l’autre bout du monde si elle voulait s’en sortir indemne. Et encore, ce n’était même pas sûr que cela suffise à l’apaiser.
— Je pense avoir trouvé ce qu’il s’est passé, commença-t-elle.
Les trois autres la regardèrent, une lueur d’espoir dans les yeux.
— La bouteille de Stroh de mon père a disparu du buffet. On a dû la boire.
— Et ? demanda Alan qui ne faisait pas vraiment le lien.
— Comment ça « et » ? C’est un rhum qui a une teneur en alcool de quatre-vingts degrés ! D’ailleurs, je ne sais même pas comment on peut encore être debout en partant du principe qu’on l’ait vraiment bu. On devrait plutôt être inconscients. Mon père va me tuer. C’est une bouteille qu’il avait ramenée de son voyage en Autriche.
— Amanda, calme-toi, reprit Abby qui regardait son amie gesticuler dans tous les sens, on n’est même pas sûrs qu’elle ait été bue. Peut-être qu’on l’a mise ailleurs sans y toucher ? On devrait la chercher pour vérifier ! À quoi ressemble-t-elle, cette fameuse bouteille ?
Amanda se lança alors dans la description de la bouteille préférée de son père. Noire, opaque, à la forme rectangulaire et à l’étiquette orange. On pouvait y lire en majuscules blanches STROH.
Chacun se mit à la chercher, en vain. C’est alors que Jack sembla avoir comme un flash et s’écria :
— Elle est au grenier.
Personne ne comprit vraiment pourquoi, mais tous s’y rendirent sans poser de question. À la surprise générale, ils y trouvèrent la bouteille, vide cependant. Elle était au pied de la table basse, sur laquelle reposait une planche Ouija. La bande se regarda, perplexe. Que faisait donc là cet objet, accompagné d’une bouteille de Stroh vide ? Et pourquoi personne ne se rappelait-il de rien ?
Tout le monde semblait perdu et décontenancé. Soudain, Jack prit la parole, brisant le silence qui devenait vraiment pesant :
— Écoutez, cette situation est de plus en plus bizarre. Mais on est tous là et tout le monde va bien, alors on se détend !
— Non, tout le monde ne va pas bien ! cria Amanda en se remettant à gesticuler. Comment peux-tu dire que tout va bien ? J’ai un putain de tatouage sur l’omoplate qui sort de je-ne-sais-où et personne n’est capable de dire pourquoi ou comment c’est arrivé !
— Écoute, Amanda, reprit Jack, oui, on ne sait pas ce qu’il s’est passé, c’est vrai. Ce qui me semble le plus probable, c’est qu’on ait bu cette bouteille à s’en rendre malades. Après, on a dû aller à Camden.
— Camden, l’interrompit Abby, tu es sûr ?
— Évidemment que non, je n’en suis pas sûr ! Mais il n’y a que là-bas que les tatoueurs travaillent non-stop. Donc, on y est allés, on est passés devant un tatoueur qui travaillait en nocturne. On est entrés, tu t’es fait tatouer et Dieu sait si tu aimes ce genre de truc. Et enfin nous sommes tous rentrés ici, tellement saouls qu’on ne se rappelle de rien. Maintenant, comme personne ne sait ce qu’on a réellement fait ce soir, je propose qu’on rentre tous tranquillement chez nous et qu’on ne reparle plus jamais de cette soirée. Ok ?
Tous hochèrent la tête, peu convaincus. Il s’était bel et bien passé quelque chose, mais quoi ?
— Et je dis quoi à mes parents ?
— Tu ne leur dis rien du tout Amanda, ils ne le verront même pas ! Et d’ici quelques années, tu diras que tu es allée te faire faire un tatouage.
Dubitative, Amanda hocha pourtant la tête. Ce qui était certain, c’est que ses parents ne devaient pas voir ça. Jamais au grand jamais. Surtout qu’elle n’avait aucune explication à leur fournir. Elle avait intérêt à se procurer du fond de teint à toute épreuve et à éviter d’aller au bord de la mer en leur compagnie pour les années à venir.
— On est d’accord, continua Jack, plus jamais je ne veux vous entendre parler de cette nuit. On oublie !
— C’est promis, répondit Amanda, à contrecœur.
— Promis, répéta Alan qui était parfaitement d’accord avec ce plan, car il trouvait cette histoire trop bizarre pour être vraie.
Abby se mit alors à pleurer. En vraie froussarde qui se respecte, elle détestait ce genre de chose. Mais finalement, Jack réussit à la convaincre que l’explication à cette étrange soirée était purement rationnelle. Elle acquiesça silencieusement. Mieux valait croire à cette version, elle faisait moins peur en un sens.
C’était à présent officiel. Quoi qu’il se soit passé ce soir-là, il ne s’était jamais rien passé.
Chapitre 2
7 ans plus tard
« Piccadilly Circus ». Les portes du métro étaient à peine ouvertes qu’Amanda se précipita au-dehors. Elle regarda sa montre. Dix-huit heures quarante-sept. Elle était drôlement en retard. La jeune femme avait rendez-vous à dix-huit heures trente avec son petit ami Paul et leurs meilleurs amis pour boire un verre après les cours. Amanda était restée étudier tard et n’avait pas vu l’heure passer.
Pour une fois que ça m’arrive, ils ne vont jamais me croire, se dit-elle.
Alors qu’elle tentait désespérément de se frayer un chemin en dehors de la station de métro, Amanda fut ralentie à maintes reprises par les passants qui déambulaient de façon nonchalante. Note pour moi-même, ne jamais être pressée dans ce pays de fous ! En effet, si les Londoniens avaient pour habitude de courir le matin pour aller au travail, ils ne prenaient pas cette peine pour rentrer. De plus, l’affluence ralentissait considérablement tout le monde.
Heureusement, le bar où ils avaient rendez-vous n’était qu’à cinq minutes de la station. Lorsqu’elle aperçut l’enseigne, Amanda ne put retenir un sourire. Le Gem était leur bar de prédilection. Celui où ils se retrouvaient souvent pour discuter ou commenter les derniers potins de l’université de Westminster, où ils étudiaient tous.
À peine entrée dans le bar, Amanda les aperçut à une table. Bien évidemment, ils étaient déjà là tous les trois, à l’attendre. Elle souffla.
— Ah, quand même ! s’écria Abby lorsqu’elle arriva à leur hauteur.
Amanda sourit. Que dire ? Elle était vraiment en retard pour le coup.
Abby et Amanda se connaissaient depuis toujours, elles avaient grandi ensemble. Leurs mères étaient amies de longue date. Abby était une jolie rouquine aux yeux d’un vert très clair. La finesse de ses traits lui donnait l’air d’une petite poupée. Enfant, elle avait posé pour des marques de vêtements. L’agence qui l’avait embauchée lui avait proposé, quelques années plus tard, de faire carrière dans le mannequinat, mais à la surprise générale, Abby avait refusé. Bien qu’elle s’intéressât à la mode, au maquillage et à toutes ces autres choses qu’Amanda jugeait superflues, elle était avant tout une passionnée d’Histoire. Son rêve était de devenir professeure dans une université prestigieuse et de donner des conférences à travers le monde. Mais si Amanda, elle aussi étudiante en Histoire, se passionnait pour l’époque victorienne, Abby, elle, avait un faible pour la Révolution française, Versailles, en résumé : l’Histoire de France.
— Laisse-moi deviner, lança Paul à son adresse, une souris s’est jetée sous les rails et le métro a été interrompu pendant quarante-cinq minutes, le temps de dégager la voie.
Tout le monde rit, y compris Amanda. Alec continua :
— Moi je dirais qu’au lieu de prendre la ligne vers Elephant and Castle, tu l’as prise vers Harrow and Wealdstone. Du Amanda tout craché !
Ses amis la regardaient, pressés d’entendre son excuse à elle. C’est alors qu’elle finit par se confesser :
— Je suis restée travailler à la bibliothèque et je n’ai pas vu le temps passer.
Tous éclatèrent de rire, Paul le premier. Amanda fit mine d’être vexée et essaya de le boxer pour plaisanter, mais Paul fut plus rapide et l’enlaça tendrement, avant de l’embrasser.
— C’est pas grave, ma puce, si tu es en retard. C’est comme ça qu’on t’aime.
— Toi peut-être. Mais nous, on ne serait pas contre une Amanda ponctuelle, reprit Alec.
Même s’ils se chamaillaient beaucoup, ils adoraient passer du temps tous les quatre. Les deux meilleures amies sortant avec les deux meilleurs amis, c’était tellement cliché, et pourtant. Ils se fichaient pas mal des qu’en-dira-t-on. Ils passaient toujours des moments très agréables ensemble et c’était tout ce qui comptait.
Paul et Alec partageaient la même classe depuis maintenant quatre ans. C’est d’ailleurs comme ça qu’ils s’étaient rencontrés. Au début, ils se contentaient d’échanger quelques banalités, des « salut, ça va ? » à la volée.
Puis, sans vraiment savoir pourquoi lui plutôt qu’un autre, Paul lui avait proposé d’aller boire un verre sur Piccadilly. En effet, il n’avait pas spécialement envie de rentrer chez lui, ce soir-là. Il s’était disputé avec sa mère tôt le matin et savait pertinemment qu’elle allait lui tomber dessus à peine aurait-il franchi la porte de la maison. Aussi voulait-il retarder ce moment le plus possible. À son grand étonnement, Alec avait accepté tout de suite et c’est ainsi qu’il lui avait fait découvrir le Gem.
Paul était aussitôt tombé sous le charme de ce bar aux allures vieillottes et pourtant assez cool. Un mélange entre moderne et ancien qui collait parfaitement à son style. C’était le genre d’endroit où l’on avait envie de s’éterniser.
À peine installés, ils avaient commencé à parler d’eux, à échanger sur leur vie, leurs hobbies. C’est ainsi qu’ils s’étaient découvert beaucoup de points communs. Ils adoraient tous les deux le basket, écoutaient les mêmes groupes de rock et regardaient la même série stupide à la télévision. Il ne leur en avait pas fallu plus. Ils avaient bu un verre, puis deux, puis trois… La mère de Paul avait essayé tant bien que mal de l’appeler sur son portable, mais celui-ci avait refusé de répondre, ne voulant pas gâcher un si bon moment. Finalement, ils étaient rentrés chacun de leur côté, se promettant de remettre ça dès que possible. Comme il l’avait deviné, la mère de Paul l’attendait de pied ferme sur le pas de la porte. Dès qu’il l’avait aperçue, le jeune homme avait compris qu’il était allé un peu trop loin ; et pour cause, il était vingt-deux heures passées quand il était censé rentrer après les cours vers dix-sept heures. La dispute avec sa mère avait été inévitable et il était fatigué de cette situation. Depuis que ses parents avaient divorcé, sa mère frôlait l’hystérie. Il avait d’ailleurs profité de cette occasion pour lui annoncer que puisqu’il était désormais majeur, il irait vivre seul. Et c’est ainsi que Paul s’était retrouvé avec un nouvel excellent ami, mais aussi avec une chambre ridiculement petite en guise de toit.
Alors que les garçons étaient absorbés dans leur débriefing du match de la veille, Abby et Amanda papotaient tranquillement, de tout et de rien. C’était le moment qu’Amanda préférait dans la journée, celui où elle retrouvait ses amis et Paul. Certes, elle n’était pas populaire, loin de là. On pouvait même dire qu’elle comptait ses amis sur les doigts d’une main. Mais, au moins, elle savait qu’ils étaient là pour elle, quoi qu’il arrive. Et les moments qu’elle passait en la compagnie de Paul, Abby et Alec valaient plus que tout à ses yeux.
— Amanda, quand est-ce qu’on va courir cette semaine ? J’ai envie de me défouler, lui demanda Abby.
En effet, les deux jeunes femmes avaient pris cette habitude et se retrouvaient ainsi quasiment toutes les semaines. C’était leur moment entre filles. Elles joggaient dans Hyde Park, tout en se racontant les derniers potins. Bref, un rendez-vous immanquable. Parfois, elles ne parlaient même pas, se contentant de courir en écoutant chacune leur musique. Mais au moins, elles étaient ensemble. D’ailleurs, il n’était pas rare qu’elles explosent de rire juste en se regardant. Pour rien, comme ça, sans raison. Juste parce qu’elles étaient heureuses de partager ce moment.
— Je ne sais pas trop… après-demain ? Je viens de m’acheter de nouvelles baskets, tu vas voir, je vais te mettre deux minutes dans la vue.
Paul étouffa un petit rire qui vexa Amanda :
— Quoi ?
— Rien, ma puce, c’est juste que j’en ai entendu parler, de ces nouvelles baskets.
Il ajouta à l’attention d’Abby et d’Alec :
— Si elle avait pu dormir avec, je pense qu’elle l’aurait fait.
Ils s’esclaffèrent et Abby ajouta, amusée :
— Bon, eh bien, tu me montreras ça après-demain alors !
Sa meilleure amie acquiesça, ravie.
Ils restèrent ainsi des heures au Gem, à refaire le monde, une fois de plus. Du moins, leur monde à eux, celui des études et des examens. Quand ils durent finalement se séparer – toute bonne chose ayant une fin – ils réalisèrent qu’il s’était mis à pleuvoir. Amanda fit la moue. À chaque fois qu’une journée se finissait par une averse, cela en annonçait une mauvaise à venir. C’est du moins ce qu’elle avait conclu de ses nombreuses expériences passées. Elle fit part de son impression à Paul qui sourit et balaya aussitôt ses inquiétudes :
— Toi et ta « pensée magique » ! Il n’y a aucune preuve scientifique, je te le garantis.
— Tu as sûrement raison, conclut Amanda en se collant à son amoureux pour se protéger de la pluie, ce qui s’avéra parfaitement inefficace.
₪₪₪
Amanda laissa tomber ses clés et poussa un juron. Décidément, elle avait eu raison, cette journée était exécrable. Elle était arrivée en retard en cours ce matin-là à cause de ce maudit métro, avait filé son collant, et encore reçu une mauvaise note, avec monsieur Saunders, en sociologie. Ce type avait une dent contre elle, c’était évident. Le pire, c’était son petit sourire suffisant quand il lui tendait sa copie, assortie d’une remarque sarcastique, comme s’il n’envisageait pas de plus grand plaisir dans sa journée que de lui bousiller la sienne. Elle était à l’université, bon sang, pas au lycée ! Il n’aurait pas pu lui ficher la paix ? Elle ouvrit enfin la porte et reçut pour tout accueil le miaulement d’un chat affamé.
— Ne te jette pas dans mes jambes comme ça, s’il te plaît, Oscar, gémit Amanda. Avec mon bol d’aujourd’hui, je suis bonne pour me casser la figure.
Un quart d’heure plus tard, elle était installée sur le canapé avec son plaid favori et remuait d’un air morne le contenu d’un verre d’eau où se dissolvait un cachet effervescent. Foutue migraine ! Oscar, dûment rassasié d’une écuelle de croquettes, lui bondit sur les genoux en ronronnant.
— Oui, toi, t’es beau, mon chou, marmonna Amanda en lui grattouillant la tête. Et tu es d’accord avec moi, Saunders est un vieux con. Hein, mon chat, Saunders est un vieux con ?
Oscar poussa un miaulement qu’Amanda interpréta comme une approbation. Pathétique ? Totalement. Mais elle n’avait personne à qui parler tant que Paul n’était pas rentré. À moins d’aller frapper chez la petite vieille du palier, cette enquiquineuse.
« Tu n’habiteras pas en résidence étudiante, ma chérie, je ne veux pas que tu te retrouves cernée par des voyous qui passent leur temps à faire la fête. Tu dois te concentrer sur tes études. »
Oui, maman. Bien sûr, maman .
Évidemment, quand elle avait rencontré Paul, elle avait eu un vague espoir. Mais il louait une chambre de bonne minuscule où il n’était absolument pas question de vivre à deux. Quant à chercher plus grand ailleurs, on n’était pas assuré de trouver aussi bien, ni d’avoir un meilleur voisinage. Mieux valait une vieille acariâtre qu’un violeur psychopathe. Quoique…
Enfin, au moins, elle n’était pas restée vivre chez ses parents, comme la pauvre Abby. Celle-ci n’avait pas l’air contrariée par la situation, mais, après tout, elle s’entendait bien mieux avec ses parents qu’Amanda avec les siens.
Le bruit de la porte d’entrée tira la jeune femme de ses réflexions. Paul . Elle espérait que lui au moins avait passé une bonne journée, sans quoi elle aurait quelques scrupules à lui déverser ses propres mésaventures. À en juger par le sifflotement guilleret qui précéda son entrée dans la pièce à vivre, son chéri était de bonne humeur.
— Salut, mon ange ! lança-t-il en se penchant sur le canapé pour l’embrasser. Tu as l’air crevée.
— Lessivée, confirma Amanda. Et j’ai mal à la tête, en plus !
— Pauvre bébé. Mauvaise journée ?
Amanda hocha la tête.
— Ce salaud de Saunders m’a encore mis une sale note, se plaignit-elle.
— Hé ben, soit tu es très nulle, soit il ne peut pas te piffer, constata Paul en s’asseyant à côté d’elle.
Oscar le regarda un instant, mais décida sans doute qu’il ne valait pas la peine de déserter le confort du plaid.
— Merci, grimaça Amanda. Je vois que tu as une haute estime de mes capacités.
— On ne peut pas briller partout, répliqua Paul. Tu as toujours de super notes en Français et en Études Victoriennes, non ?
— Oui, mais je ne comprends pas ce que je fais de moins bien dans ses copies à lui. Enfin bref.
Elle soupira.
— Et toi, ta journée ?
— Pas mal, dit Paul. Un cours a été annulé, j’en ai profité pour terminer mon essai de génétique. Je suis tranquille.
— Tant mieux.
Paul se leva.
— Je vais faire à manger, annonça-t-il.
Amanda protesta pour la forme :
— Tu as fini plus tard que moi, je vais m’en occuper.
— Non, non, ne bouge pas. Tu es fatiguée, repose-toi.
La jeune femme sourit :
— Tu es adorable.
— Je sais, rétorqua son petit ami en se dirigeant vers la kitchenette.
Un plat de pâtes aux olives ne tarda pas à se matérialiser sur la table basse. Paul alluma la télévision. Ils regardèrent vaguement une sitcom. Amanda ne mangea pas grand-chose. Son mal de tête empirait, et aussi…
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Paul en jetant un coup d’œil à sa compagne. Elle se frottait l’omoplate droite à travers son tee-shirt.
— Je ne sais pas, répondit-elle en fronçant les sourcils. Mon tatouage me démange. Enfin, c’est plutôt des picotements, en fait.
— Tu veux que je jette un coup d’œil ?
— Ok.
Paul sourit en ôtant le tee-shirt d’Amanda.
— Hey, ça fait longtemps qu’on ne l’a pas fait sur le canapé, susurra-t-il d’un air séducteur.
— Oublie, grinça Amanda. Ce soir, je ne suis pas en état.
— C’était une blague, assura Paul, qui avait l’air un peu déçu tout de même.
— Alors, le tatouage ?
Paul scruta la zone concernée.
— Il m’a l’air normal.
— Tu es sûr ?
— Peut-être un peu rouge autour, mais tu viens de le frotter.
— Mouais… foutu as de pique. Je ne comprends toujours pas comment j’ai pu boire au point d’avoir eu l’idée de me faire tatouer ça.
— Tu avais quinze ans, j’te rappelle. On a tous fait des conneries. Et d’ailleurs, moi, j’aime bien ce tatouage. C’est sexy.
Le jeune homme posa ses lèvres sur le dessin à l’encre et poussa une exclamation.
— Quoi ? paniqua Amanda.
— Il est chaud ! s’écria Paul en se redressant. Beaucoup plus chaud que le reste de ta peau.
— Comment ça se fait ?
— J’en sais rien, moi.
Ils se regardèrent, désemparés.
— C’est pas grave, fit Paul. Ça va passer. Tu as peut-être de la fièvre.
— En général, c’est le front qui devient chaud avec la fièvre, pas l’omoplate, s’énerva Amanda.
— Ne m’agresse pas, se vexa Paul, je n’y peux rien !
Amanda se mordit la lèvre.
— Je sais, s’apaisa-t-elle. Excuse-moi. Ce truc me met mal à l’aise, c’est tout. Je croyais m’y être habituée, au bout de sept ans. Mais pas vraiment.
Paul l’enlaça.
— Écoute, ma belle, si tu ne le supportes pas, tu peux toujours te le faire enlever au laser. Ok, ça coûte cher, et il se verra toujours un peu, mais…
Il haussa les épaules.
Curieusement, l’idée de se débarrasser du tatouage fit frissonner Amanda, comme si Paul avait suggéré qu’elle se crève un œil.
— Ta mère ne serait pas contre, en tout cas, reprit Paul avec humour. Même qu’elle te paierait sûrement l’opération.
Pour ça, il avait raison. Amanda se souvenait encore des cris horrifiés de sa mère quand, après plusieurs mois de dissimulation, elle avait fini par lui laisser voir le tatouage :
— Mais c’est horrible ! Amanda, qu’est-ce que tu as fait ? Il faut l’enlever immédiatement ! Tu n’as pas idée des mauvaises ondes que tu envoies avec ça.
Heureusement, on avait pris papa à témoin, lequel avait décrété :
— Elle ne nous a pas demandé notre autorisation, mais après tout, c’est sa peau. À mon avis, elle sera suffisamment punie dans quelque temps, quand elle ne pourra plus le voir en peinture, et là, elle réalisera quelle erreur elle a faite. Il n’est pas question de le lui faire enlever, Sharon. Elle risquerait d’avoir une cicatrice encore plus hideuse. Et d’ici à ce que leurs foutus lasers donnent le cancer…
Sa mère n’avait pas osé protester. On n’en avait plus parlé officiellement, mais Sharon se lamentait chaque fois qu’elle voyait sa fille en robe d’été.
Seul Elliot avait trouvé ça joli. Mais il admirait tout ce que sa sœur faisait et disait. Amanda éprouva soudain l’envie de le serrer dans ses bras. Il lui manquait beaucoup, depuis qu’elle ne vivait plus à la maison.
— Va te coucher, conseilla Paul au bout d’un moment. Demain ça ira mieux, j’en suis sûr. Tu commences tôt ?
— Non, à dix heures. Mais j’ai promis à Abby de bosser le français avec elle à neuf heures à la bibliothèque.
— Tu ne peux pas annuler ?
— Bof, pour une heure de différence, ça ne change pas grand-chose. Je vais y aller comme prévu.
Elle se rendit à la salle de bains, où elle observa son tatouage dans le miroir pendant deux bonnes minutes, avant de se laver les dents. Quand elle repoussa la cloison mobile qui séparait la chambre de la pièce à vivre, elle se demanda si elle allait réussir à dormir.
Elle fit des rêves confus, peuplés de chats noirs, de visages grimaçants, de flammes mouvantes et d’une silhouette sombre qui la poursuivait en appelant « Ambre… Ambre… ». À un moment, elle se réveilla en sursaut, mais ce n’était qu’Oscar qui venait de lui sauter sur le ventre.
Au temps pour le chat noir , songea-t-elle, rassurée.
Paul s’était couché sans qu’elle l’entende, et elle se berça de son souffle régulier jusqu’à retrouver le sommeil.
₪₪₪
— Amanda… Amanda !
La jeune femme se réveilla en sursaut avant de jeter un coup d’œil à son réveil. Huit heures cinquante-cinq. Comment avait-elle pu dormir autant ? Elle avait rendez-vous avec Abby dans cinq minutes. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la journée commençait fort.
— Paul ! Pourquoi tu ne m’as pas réveillée avant ? Je t’ai dit hier que j’avais rendez-vous avec Abby à la bibliothèque !
Paul l’observa d’un air désolé. Il s’assit à côté d’elle, lui passa la main dans les cheveux. Il la regardait d’un air très doux, ce qui l’énerva d’autant plus. Elle ne se laisserait pas amadouer si facilement.
— Ma puce, ne t’énerve pas…
— Je m’énerve si je veux ! aboya la concernée. Elle va me tuer.
Elle tenta de sortir du lit, bien qu’elle se sentît très faible tout d’un coup. Paul l’en empêcha.
— Tu as quarante de fièvre, Amanda. J’ai appelé la fac, ainsi qu’Abby, pour leur dire que tu serais absente aujourd’hui.
Elle fit la moue, elle n’avait pas du tout prévu d’être absente. Non seulement elle ne verrait pas Abby, mais en plus, elle allait louper son exposé de sociologie, qu’elle devait présenter avec elle. Elle entendait déjà les moqueries sournoises de monsieur Saunders : « Alors, mademoiselle Austen, on abandonne ses amis sur le champ de bataille ? On n’a pas assez de cran pour venir présenter un exposé médiocre devant l’ensemble de la classe ? Quelle est votre excuse, aujourd’hui ? Votre chat fait une dépression ? ». Rien que d’y penser, cela la rendait folle de rage. Son absence revenait à offrir à cet enquiquineur, sur un plateau d’argent, une nouvelle raison de l’humilier. Et ça, elle ne le permettrait pas. Pas une fois de plus !
— Chéri, laisse-moi aller à la fac avec toi. On ne fait jamais le trajet ensemble, pour une fois qu’on en a l’occasion.
Paul et Amanda s’étaient rencontrés à l’université. Paul étudiait la biologie, tandis qu’Amanda préférait l’Histoire, sa matière favorite depuis toujours. Elle avait une attirance particulière pour le XIXe siècle et était presque incollable sur cette période. Ce qu’elle désirait plus que tout, c’était pouvoir un jour enseigner cette matière à l’université, à l’instar d’Abby. Paul, lui, se voyait travailler sa vie entière dans un laboratoire, où il espérait faire une découverte incroyable. N’étant pas dans la même filière, ils étudiaient à deux endroits différents de l’université, aussi ne s’y voyaient-ils presque jamais. Le comble ! Les lieux qu’ils avaient en commun se réduisaient à la cafétéria et la bibliothèque. D’ailleurs, c’est précisément à cet endroit qu’ils avaient fait connaissance. Amanda s’en souviendrait toujours.
Elle était assise à une table et fixait son cours de littérature d’un air abattu. Elle n’avait aucune envie de s’y mettre. C’est simple, ce jour-là, tout était plus intéressant que ses cahiers. Du coup, toutes les cinq minutes, elle jetait des coups d’œil autour d’elle en quête de réconfort, cherchant d’autres gens qui, comme elle, se refusaient à étudier, malgré une charge de travail colossale. Mais tous ceux qu’elle apercevait semblaient travailler d’arrache-pied, ce qui la découragea encore plus. Elle tenta de se replonger dans son cours, en vain. Et c’est alors qu’elle le vit.
Il avait les yeux rivés sur elle. Mon Dieu, qu’il était beau. Elle baissa les yeux, soudain gênée. Comment se pouvait-il qu’il l’observe, elle ? Personne ne la regardait jamais, encore moins avec les vêtements dont elle était affublée aujourd’hui. Un vieux jean troué aux genoux avec un pull noir informe. Bien sûr que non, ça ne pouvait pas être ce à quoi elle pensait, il était impossible qu’il s’intéresse à elle. Ou bien peut-être se moquait-il d’elle ? Oui, sûrement. Il devait être en train de se demander qui c’était, cette fille, la mal fringuée fainéante de la bibliothèque. Cette pensée agaça Amanda autant qu’elle l’attrista. Il se prenait pour qui, ce type, pour la juger de la sorte, alors qu’il ne la connaissait même pas ?
Elle releva la tête dans sa direction, il l’observait toujours. Seulement, cette fois, il lui sourit. Elle sentit ses joues la trahir, virant au cramoisi, ce qui lui fit extrêmement bizarre. Elle lui rendit un sourire timide. Qu’il était beau… bien plus intéressant que la littérature, en tout cas. Lâchant son regard, le jeune homme se leva et commença à ramasser ses affaires. Amanda se repencha vers ses cahiers. Évidemment, que croyait-elle ? Qu’un garçon comme lui allait débarquer et lui dire :
— Salut !
À nouveau, elle leva les yeux, stupéfaite de le découvrir là, devant sa table. Elle bredouilla un « salut » à peine audible. Le jeune homme reprit :
— Je déteste étudier seul à la bibliothèque, et comme tu es seule, toi aussi, je me disais qu’on pourrait travailler ensemble.
Amanda accepta. Évidemment . Aussi, il installa ses affaires avant de se mettre à l’ouvrage. Ils n’échangèrent que très peu de mots. Amanda le regardait, de temps à autre, mais il semblait très concentré, ce qui l’encouragea à l’imiter. En moins d’une heure, elle avait déjà appris la moitié de son cours. Ce jeune homme avait un impact très positif sur elle. Au moins, il la motivait à étudier, ce qui n’était déjà pas si mal. À la fin de la séance, ils échangèrent quelques banalités. Il lui dit son prénom, Paul.
— Ça fait très français ça, Paul ! lui fit remarquer Amanda.
Ce à quoi il répliqua que sa mère adorait ce pays. Lorsque vint le moment où il lui demanda son prénom, Amanda lui répondit :
— Si tu veux savoir comment je m’appelle, il faudra revenir. Je traîne souvent dans le coin.
Et elle partit. Cette dernière phrase avait beaucoup fait rire le jeune homme. Il la trouvait amusante, et cela l’attirait.
La semaine qui suivit, Amanda la passa à la bibliothèque, à espérer le revoir. Il revint, plusieurs fois, sans jamais apprendre son prénom. Amanda restait très secrète. En fait, elle avait peur. Si elle lui dévoilait tout, il se pourrait qu’il perde tout intérêt à son égard. Alors elle tentait de rester mystérieuse, même si une part d’elle mourait d’envie de tout lui raconter, pour en échange tout savoir de lui. Elle souhaitait secrètement qu’il devienne son confident, son compagnon, son protecteur. Si elle avait su !
Un soir, après un mois et demi passé à se côtoyer uniquement pour étudier à la bibliothèque, il lui proposa, enfin, d’aller boire un verre. Amanda en conclut que le moment était venu de se livrer et de lui parler d’elle. Elle ne savait même plus combien de temps ils étaient restés ainsi, à parler de tout et de rien, à refaire le monde. Plusieurs heures, sans aucun doute. En sortant, elle s’était jetée à son cou et l’avait embrassé, longuement. Ses lèvres étaient aussi douces qu’elle l’avait imaginé. Avant de se quitter, elle lui dit enfin :
— Au fait, moi c’est Amanda.
Paul sourit, l’embrassa de nouveau :
— Eh bien, chère Amanda, je crois bien que je vous apprécie plus que la morale ne m’y autorise.
Elle rit, il l’embrassa encore.
Paul toussota, ce qui ramena Amanda au moment présent, c’est-à-dire dans sa chambre, fiévreuse, au fond de son lit.
— Je n’en sais rien, ma puce. Ce n’est pas prudent, il faut que tu te reposes. Au contraire, tu devrais être ravie de ne pas voir monsieur Saunders.
La jeune femme fit la moue. Elle ne pouvait pas le laisser triompher aussi facilement.
— Bon, et si je me repose ce matin, mais que je vais en cours cet après-midi ? surenchérit-elle avec un grand sourire.
Paul sembla réfléchir, puis finit par abdiquer. Amanda pouvait être tellement têtue quand elle s’y mettait. Il n’était pas sûr qu’il soit nécessaire d’insister davantage.
— Ok, mais uniquement si tu te sens mieux, d’accord, mon cœur ? Et on rentre ensemble, au moins, je serai rassuré de te savoir avec moi.
Elle fit oui de la tête, mais Paul n’était pas dupe. Il savait qu’elle viendrait en cours quoi qu’il dise. Il l’embrassa une dernière fois, avant de prendre ses affaires et de s’en aller. Amanda le regarda partir, un peu triste.
Elle envoya un message à Abby pour lui dire qu’elle ne devait pas s’inquiéter, qu’elle serait là pour leur exposé. Elles avaient énormément travaillé, cette fois-ci, pour que tout soit parfait et que ce satané prof n’y trouve rien à redire. Elle voulait ressentir la fierté de lui clouer le bec, au moins une fois.
Oscar fit irruption dans la chambre. Elle l’invita à monter sur le lit et le matou ne se fit pas prier. Il sauta sur l’oreiller de Paul, où il se roula en boule et s’endormit sous les caresses de la jeune femme.
Amanda resta quelques instants à l’observer avec un regard attendri. Après tout, ce n’était pas si mal d’être coincée dans son lit pour toute la matinée. Elle programma son réveil et ferma les yeux. Elle devait être en forme pour cet après-midi.
Pourvu que cette maudite fièvre tombe enfin .
— Amanda, te voilà enfin ! s’exclama Abby dès qu’elle l’aperçut. J’ai cru que tu n’allais jamais arriver à temps, le cours commence dans deux minutes. Tu vas mieux ?
Amanda s’arrêta à sa hauteur, haletante. Elle ne s’était pas réveillée et avait donc dû courir depuis l’arrêt de métro, afin de ne pas manquer le début du cours.
— Oui, ça va, je crois que la fièvre a baissé. En tout cas, je suis assez en forme pour courir, c’est déjà pas si mal !
Abby sourit. Elle s’inquiétait vraiment pour son amie. D’un autre côté, elle n’avait jamais vu quelqu’un d’aussi fort mentalement. Cela lui rappela la fois où Amanda, clouée au lit à cause d’une angine, avait trouvé la force de se lever pour aller à son test d’endurance, uniquement parce que le professeur l’avait traitée de « fainéante incapable qui ne ferait jamais rien de sa vie ». Amanda était tellement en colère qu’elle était venue, dans le seul but de lui prouver qu’il avait tort. Elle était incroyable. Parfois, Abby se faisait la remarque qu’elle avait quelque chose de surhumain.
Les deux filles entrèrent dans la salle. C’en était bluffant. Amanda paraissait à ce point en forme qu’il lui semblait impossible qu’elle ait pu être malade ce matin encore. L’espace d’un instant, Abby se demanda même si Paul ne lui avait pas menti. Mais peu lui importait. Au moins, elles feraient leur exposé ensemble.
Elles s’installèrent à leurs places habituelles, à gauche près de la fenêtre. Le jour de la rentrée, lorsque les élèves entraient dans la salle pour la première fois, c’était la foire d’empoigne pour choisir une place. Une fois tous installés, les chaises alors occupées devenaient définitives. Et personne n’aurait eu l’idée de piquer la place d’un autre en cours d’année. Quel outrage !
Monsieur Saunders commença son cours et, comme d’habitude aux yeux d’Amanda, celui-ci était ennuyeux à mourir. Au bout de cinq minutes à peine, elle se mit déjà à gribouiller sur sa feuille. Elle dessinait toujours la même chose, machinalement. Des tatouages . Elle aurait été bien incapable d’expliquer cette obsession. Mais depuis qu’elle avait le sien sur l’omoplate, dès qu’elle apercevait quelqu’un de tatoué, il fallait qu’elle lui demande ce que cela représentait pour lui, pourquoi il l’avait fait…
De ce fait, le cours passa relativement vite. Monsieur Saunders prenait soin de l’ignorer totalement, ce qui lui convenait on ne peut mieux, même si elle savait pertinemment que ce n’était qu’un moment de répit, avant son fameux exposé devant l’ensemble de la classe.
Quand vint enfin le moment crucial, les deux filles se levèrent, confiantes. Amanda se dit que, pour une fois, comme Abby était avec elle, il allait bien se comporter. Abby avait toujours de bonnes notes avec lui. Pourquoi cela changerait-il subitement ? Il n’était pas aussi borné, tout de même.
Effectivement, tout se passa très bien et chacune prit la parole tour à tour. Elles connaissaient leur sujet sur le bout des doigts. Elles respectèrent le timing à la perfection. Et pour couronner le tout, elles surent répondre à toutes les questions de leurs camarades. Autant dire un sans-faute.
Amanda attendait, impassible, le verdict final. L’approbation, ou pas, de monsieur Saunders. Dès qu’elles eurent fini, un silence de mort s’installa dans la classe. Le vieux professeur se leva, affichant son petit sourire narquois dont il semblait si fier.
Il félicita Abby pour son travail avisé et sa connaissance remarquable du sujet. Puis, il regarda Amanda :
— Je ne sais pas quoi vous dire, mademoiselle Austen. Je suis déçu, une fois encore, par votre prestation médiocre. Une chance que votre amie ait été à vos côtés pour vous empêcher de sombrer d’une façon aussi lamentable que ce fameux paquebot en 1912.
Amanda était tellement énervée qu’elle sentit la fièvre revenir d’un seul coup. Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais il coupa court :
— Ce sera tout !
Sans ajouter un mot, elle fonça à sa place, regroupa ses affaires et s’en alla en claquant la porte. Elle entendit l’ensemble de la classe rigoler. Grand bien leur fasse ! Il avait probablement dit quelque chose de désagréable à son égard. Encore . Elle était tellement irritée qu’elle se mit à pester tout fort, tandis qu’elle déambulait dans les couloirs. La cloche sonna et rapidement les lieux se remplirent d’étudiants. Elle ne faisait même pas attention à l’endroit où elle allait. Paul, elle voulait retrouver Paul.
Au détour d’un couloir, elle arriva en haut d’un escalier. Elle regardait à peine autour d’elle tant elle était énervée, et pourtant, cela ne l’empêcha pas de voir monsieur Saunders monter les marches. En l’apercevant, il lui dit :
— Alors, mademoiselle Austen, en plus, on est susceptible ?
Il se mit à rire et Amanda s’arrêta, fermant les yeux l’espace d’un instant.
Qu’il soit foudroyé sur-le-champ, pourvu qu’il ne puisse plus jamais ouvrir la bouche , pensa-t-elle en son for intérieur.
Mais, alors qu’elle tentait de se calmer, elle entendit un hurlement.
Amanda rouvrit les yeux, apeurée, cherchant du regard la raison de ce cri d’effroi. Un attroupement était en train de se former autour d’une personne. Amanda dévala les marches et s’approcha pour mieux voir. Monsieur Saunders était étendu sur le sol, inconscient. Une étudiante prit l’initiative de s’approcher afin de prendre son pouls. Son expression laissait présager le pire. Tout le monde restait silencieux, attendant le verdict de la jeune femme. Respirait-il seulement encore ?
Elle leva les yeux vers le groupe d’étudiants et lâcha, sans vraiment réaliser l’impact de ses paroles :
— Il est mort.
Chapitre 3
— C’est ma faute.
Prostrée à une table de la cafétéria, les yeux vides, Amanda avait murmuré ces mots. Simple formulation verbale des pensées empoisonnées qu’elle ressassait depuis que l’ambulance avait emporté le corps du professeur Saunders, soigneusement enveloppé dans une housse de plastique noir. Assise près d’elle, Abby passa une main réconfortante sur son dos.
— Bois, l’encouragea-t-elle en poussant vers son amie un gobelet de thé brûlant. Je t’assure que ça te fera du bien.
Des larmes amères inondèrent brusquement les joues d’Amanda. Comment un thé aurait-il pu changer quoi que ce soit à ce qu’elle ressentait ?
— C’est normal de te sentir coupable, continua Abby. Mais personne n’aurait rien pu faire, ça a été si brutal.
— Non ! vociféra Amanda, tu ne comprends rien. Je l’ai voulu ! J’ai voulu qu’il meure, et il est tombé une seconde plus tard.
Sa meilleure amie avait sursauté. Elle considéra la jeune femme avec effarement, puis avec inquiétude :
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Il m’avait tellement énervée que j’ai souhaité sa mort, gémit Amanda. Je l’ai vraiment souhaité, de toutes mes forces ! Et c’est arrivé ! J’ai tué ce type, Abby !
— Mais, balbutia Abby, tu n’es pas sérieuse, Amanda ? Tu ne crois quand même pas que tu l’as tué par la pensée ? Arrête, ça arrive à tout le monde de souhaiter la mort de quelqu’un ! Ce n’est qu’un coup de gueule, exagéré, ok, mais humain. Ce n’est pas un acte criminel, que je sache. C’est juste une coïncidence si Saunders est vraiment mort.
— Ce n’est pas une coïncidence, s’entêta Amanda, tremblante. J’ai senti… une sorte… une sorte de force qui…
— Amanda ! Chérie, est-ce que ça va ? Je suis venu dès que j’ai su.
Paul, essoufflé, venait de s’arrêter devant leur table. Il saisit la chaise du côté opposé à celle d’Abby et s’assit.
— Je suis désolé, mon ange, ça a dû être horrible d’assister à ça, s’écria-t-il en caressant les cheveux d’Amanda.
— Elle pense que c’est sa faute, annonça Abby d’un ton compatissant. Saunders a été infect avec elle aujourd’hui, alors elle a souhaité qu’il meure, et maintenant elle flippe.
— Oh, merde, murmura Paul. Quelle horreur… Je te comprends, chérie, c’est normal que ça te perturbe. Mais quand le choc se sera un peu atténué, tu verras bien que tu n’as rien à voir avec ça. Ce n’est qu’un hasard.
— C’est ce que je lui ai dit, répliqua vivement Abby, mais elle ne veut pas l’admettre.
— Il n’est pas mort deux jours après, grinça Amanda. Il est mort pile au moment où j’y pensais, juste sous mon nez. Vous ne trouvez pas ça bizarre ?
— Il a fait une crise cardiaque, Amanda, rétorqua Paul, d’un ton patient. Ça ne prévient pas. C’est fréquent chez les hommes de son âge. Il montait l’escalier, son cœur a lâché, ça n’a rien de bizarre.
— Mais je l’ai senti… répéta Amanda d’une voix rauque.
— Senti quoi ?
— Comme si… comme si je l’avais poussé dans l’escalier.
— Arrête, voyons, tu n’as rien fait du tout ! Il y a des témoins, tu étais séparée de lui par plusieurs marches, tu ne pouvais même pas le toucher, s’exclama Abby d’un ton effrayé.
— Abby a raison, Amanda. Tu te fais des idées parce que tu es sous le choc. Je pense que la fac va proposer une cellule psychologique pour les témoins. Tu devrais y aller, ça te ferait du bien de parler de ça avec quelqu’un de qualifié.
— J’ai pas besoin d’un foutu psy, rugit Amanda. Il me dira la même chose que vous, avec deux ou trois mots de jargon en plus, mais moi, je saurai toujours la vérité. Et ça continuera à me torturer.
— Quelle vérité ? releva Abby. Tu n’as pas tué Saunders, il n’y a aucune vérité là-dedans.
— C’est ce que tu crois, riposta Amanda.
Paul lui enserra le visage entre ses mains.
— Tu n’y es pour rien, Amanda.
— Laisse tomber, grogna-t-elle en se dégageant. Tu ne peux pas comprendre.
— Comprendre quoi ? Tu te fais des films, Amanda. Personne n’est capable de tuer quelqu’un par la pensée, personne ! Tu comprends ce que je te dis ?
Paul avait haussé le ton, exaspéré. Incapable de comprendre pourquoi elle refusait d’admettre cette simple évidence. Il étudiait la biologie, et ce qu’il découvrait chaque jour sur les capacités du cerveau le fascinait, mais de cela, il était absolument certain : la science n’avait jamais admis qu’on puisse tuer par l’esprit. Cela relevait du surnaturel, de la science-fiction ou de la sorcellerie. Autrement dit, ça n’existait pas.
La jeune femme ne lui répondit pas. Sa fièvre remontait, aurait-on dit, elle se sentait brûlante. Sur son omoplate, sous le chemisier et la veste, son tatouage semblait palpiter comme un cœur vivant. Et quelque part, tout au fond d’elle, s’ancrait cette certitude qui défiait toute logique : elle avait bel et bien provoqué la mort du professeur Saunders.
₪₪₪
Amanda entra dans la salle avec une certaine nonchalance. Cela faisait trois fois qu’elle venait déjà, et elle ne comprenait toujours pas pourquoi. Elle détestait cet endroit, et plus encore la personne qui y travaillait. La pièce était austère : aucune décoration sur les murs, aucun tableau, pas même un dessin d’enfant. Le mobilier était des plus basiques. Il y avait un bureau, trois chaises et un divan. Autant dire rien. Comment diable pouvait-on travailler ici, et pire encore, comment pouvait-on aimer ça ?
— Je vous en prie, installez-vous, invita l’homme assis derrière le bureau.
Sans dire un mot, et sans même prendre la peine de le regarder, Amanda s’exécuta. Elle balança son sac de cours par terre, avant de s’affaler sur le divan, lequel n’était même pas moelleux. Si seulement ! Cela aurait apaisé un tout petit peu sa colère et sa frustration de devoir être là.
— Comment allez-vous aujourd’hui, Amanda ?
— Mademoiselle Austen, le corrigea cette dernière.
Ce type parlait comme s’ils étaient amis, et cela ne lui plaisait pas du tout.
— Entendu, reprenons. Comment allez-vous, aujourd’hui, mademoiselle Austen ?
— Vous vous sentiriez comment si vous aviez tué quelqu’un ?
Il sembla réfléchir. Pourquoi donc ? Amanda savait qu’il avait déjà préparé sa réponse depuis un certain temps.
— Confus, je dirais.
— Donc vous savez comment je me sens, répliqua-t-elle sèchement.
— Pourquoi pensez-vous être responsable de la mort du professeur Saunders ?
Amanda soupira, elle n’en pouvait déjà plus.
— Vous m’avez déjà posé cette question des milliers de fois.
— Et vous n’y avez jamais répondu, répondit-il tranquillement. Prenez votre temps, mademoiselle Austen, tout le temps dont vous aurez besoin. Mais vous savez comme moi que nous continuerons à nous voir tant que vous n’aurez pas répondu à cette question.

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