La Croix du Nord
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Description

En avril 2020, Roman Marsky, adolescent surdoué, grâce à une mutation intracérébrale fortuite, meurt brutalement. Pendant sa courte vie, il s'était beaucoup interrogé sur les conséquences sociales de la "modernité" qui ne sait pas où elle va, mais nous y entraîne. Elle bouscule violemment nos traditions, et fait preuve d'une complexité normative. Les peuples se sentent trahis par des élites converties à un mondialisme utopique et autoritaire, pseudo libéral et peu social, appuyé sur un humanisme nébuleux. Après une adolescence oisive à Abidjan, Jean-Pierre Bex devient chirurgien cardio-vasculaire à Paris. Allergique au prêt-à-penser "correct", il a voulu, pour son premier roman, être prédatif et subjectif, avec une pointe de dérision et d'humour décapant !

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2010
Nombre de lectures 164
EAN13 9782296264304
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0135€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Après une adolescence oisive à Abidjan, Jean-Pierre Bex devient chirurgien cardio-vasculaire à Paris. Allergique au prêt-à-penser "correct", il a voulu, pour son premier roman, être prédatif et subjectif, avec une pointe de dérision et d'humour décapant !
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La croix du Nord
Jean-Pierre BEX


La croix du Nord

Roman futuriste
© L’HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmatta1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-12648-0
EAN: 9782296126480

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
A mon clan.


« Dans une procession, il y a ceux qui chantent et ceux qui portent
la croix. »
Dicton italien.


« Ne pas prévoir, c’est déjà gémir. »

Léonard de Vinci


« Celui qui ne s’attend pas à l’inattendu ne trouvera pas la vérité. »

Blaise Pascal


« Ces réflexions ont exercé sur moi une profonde action
alors que je les écrivais et elles l’exercent encore quand je les relis ».

Confessions. Saint Augustin
CHAPITRE I CEREMONIE FUNERAIRE
L’aurore grelottante en robe rose et verte
S’avançait lentement sur la Seine déserte,
Et le sombre Paris, en se frottant les yeux,
Empoignait ses outils, vieillard laborieux.

Baudelaire.
Les fleurs du mal. « Le crépuscule du matin ».


En ce vendredi 10 avril 2020, vers 8 heures 30 du matin, une petite foule hétéroclite et colorée se forme, s’agite lentement et s’organise sans bruit, dans le petit jardin public, situé quai de la Rapée, à Paris, devant l’Institut Médico-Légal. Le silence qui en émane est lourd, profond et même impressionnant, contrastant avec les mille bruits d’une ville qui s’éveille.
Les bulletins météorologiques des chaînes de la télévision interactive avaient annoncé la veille, cartes isobares à l’appui et photos satellitaires comme preuves, du beau temps pour l’Europe de l’Ouest avec une température encore fraîche le matin, 4° C sous abri à Paris, atteignant 15° C vers midi avec un léger vent de Nord-Ouest. Ciel clair malgré la petite brume de pollution, qui estompe comme toujours la vision lointaine dans les grandes villes. Les météomaniaques étaient donc assez tranquilles, bien que des tornades aient été annoncées dans la région de Shanghaï. Mondialisme oblige ! Peu d’Européens y avaient prêté attention ! En fait, il suffisait de lever les yeux, ce matin, pour savoir que le temps de la journée serait agréable et qu’il n’y avait pas lieu de se munir d’un parapluie. Mais, en 2020, les yeux du citadin moderne sont plus souvent fixés sur un écran cathodique que sur le ciel. Les Parisiens vivent encore dans une des plus belles villes du monde, mais ne le savent pas ou l’ont oublié. Allant à leur travail, en citadins bien dressés, ils ne lèvent plus la tête, depuis belle lurette, pour voir ce qui les entoure. Ils sont dans leur cocon, plongés dans leur petit monde, concentrés sur leur entourage immédiat et ne remarquent même pas le soleil levant, légèrement voilé, qui commence à réchauffer les rues. Pourtant les oisifs sont nombreux dans les villes : retraités, chômeurs de longue durée, invalides, assistés divers, flâneurs mais aussi beaucoup de touristes et quelques actifs profitant de leurs loisirs professionnels…
Autour du petit square Albert Tournaire, une vingtaine de badauds, intrigués par ce rassemblement matinal insolite, sont déjà appuyés contre la balustrade de fer forgé, devant le jardin. En effet, notre attroupement est inhabituel : il y a très peu d’agitation, pas de cris, pas d’éclats de rire. On ne perçoit ni convivialité, ni ambiance festive ou chaleureuse, pour parodier le style journalistique de notre époque. Ce n’est pas non plus une manifestation : il n’y a pas de drapeaux rouges, pas de banderoles chargées de slogans, pas de casquettes bariolées de sigles syndicaux, pas de badges ou d’étiquettes adhésives sur les habits, pas de mégaphone, pas de bruit… D’ailleurs, les manifestations politiques, syndicales ou autres, de plus de cinquante personnes, sont interdites dans Paris depuis quelques années. Le déploiement d’importantes forces de sécurité publique pour les contrôler nuisait à l’image de Paris, qui se veut agréable, frivole, primesautière, pour mériter encore son titre de première ville touristique du monde. Et pourtant notre rassemblement augmente… on dépasse déjà la cinquantaine !
Sur les allées de fin gravier du parc, une sérénité diffuse baigne l’assemblée peut-être à cause du recueillement et de l’impassibilité des participants ; leurs gestes sont rares et lents, comme s’ils étaient filmés au ralenti et, par mimétisme, par imbibition, les mouvements du petit groupe de spectateurs sont devenus mesurés et se sont réduits au minimum.

Les platanes, en feuillage de printemps, dominent ce petit jardin biscornu, qui semble mordu par la voie ferrée de la ligne 5 du métro, plongeant sous terre ici-même. Quelques buissons essaient de masquer l’entaille métallique qu’impose la technique industrielle humaine à cet îlot de verdure urbaine. Au fond de l’allée asphaltée, l’entrée principale de l’Institut Médico-Légal, soulignée par deux colonnes latérales, est surmontée d’un drapeau européen flanqué de l’emblème national tricolore bleu, blanc, rouge et du pavillon blanc fleurdelisé de la Région Européenne Ile-de-France. Quelques marches de pierre donnent accès à ce bâtiment, parallélépipédique, austère et peu engageant. Il est consacré à une spécialité de la médecine administrative qui n’a jamais soulevé l’enthousiasme des foules : la médecine des morts. De l’extérieur, on remarque sur cet immeuble la superposition de trois niveaux disparates : en bas, un soubassement de pierres grises salies par la pollution de la voie rapide, qui le longe et le sépare de la Seine. « Voie rapide » est un terme ancien consacré par l’usage, mais il est inadapté car les engins motorisés ne peuvent maintenant y dépasser le 30 km/h légal ! Au dessus, un étage dans le style habituel des hôpitaux parisiens construits au XIX° siècle : brique ocre- rouge avec de petites fenêtres blanches et, pour coiffer le tout, une superstructure préfabriquée, d’un blanc délavé, probablement rajoutée à moindres frais au cours du XX° siècle. De nombreuses bouches d’aération sur le toit le font ressembler au pont d’un navire.

Un groupe d’une vingtaine de moines s’est formé. Leurs longues silhouettes, immobiles, sont tassées dans un recoin du parc qui n’est pas encore éclairé par le soleil et forment un bloc sombre. Ils attendent patiemment, immobiles, dans un silence absolu. Humilité et obéissance. Toutes les mains sont enfouies dans les replis de leur robe de bure et leur aspect est remarquablement homogène. Drapés de noir jusqu’aux pieds avec seulement une cordelette beige à la ceinture et leurs chapelets, seules leurs têtes apparaissent au-dessus des coules noires, dont toutes les capuches sont rejetées en arrière. Ils manifestent tous une très grande concentration. Emergeant de cette tenue antique et simple, des faciès émaciés, des visages absorbés, des crânes rasés sauf sur une fine bande horizontale de cheveux qui leur entoure la tête comme une auréole. L’absence de barbe souligne leurs traits juvéniles. Physiquement, la tendance générale est à la haute taille et à la sveltesse. Ils appartiennent à la Communauté Bénédictine du Monastère du Barroux, près de Carpentras.

Plus visibles à cause des couleurs de leurs uniformes de parade et de leurs mouvements synchronisés, presque mécanisés, quelques soldats de la Légion Etrangère s’affairent. L’escouade appartient au 2° Régiment Etranger de Parachutistes (2° REP) qui tient d’habitude garnison à Calvi, en Corse, mais que la Gouvernance Européenne Démocratique de Bruxelles a rapproché de Paris, car la situation sociale reste tendue depuis le début de l’année dans cette importante région européenne, qui a tenu à garder son nom d’Ile-de-France. La police a de plus en plus de mal à contenir les affrontements souvent violents entre différents groupes communautaires, entre bandes ethniques, clans religieux ou tout simplement entre jeunes pillards, sans foi ni loi, qui terrorisent de temps à autre le bon peuple pour la « dépouille » ou pour régler leurs comptes selon la vieille loi de la jungle. Des partis politiques, des associations, des organisations non gouvernementales mais financées par le gouvernement, et des coteries de tous calibres essayent de canaliser ces mécontentements populaires et de tirer un profit pro domo de ces troubles devenus chroniques. Cette chienlit sévit aussi, de la même façon endémique, dans toutes les grandes villes de la Province-France. La violence urbaine a atteint un tel niveau depuis quelques années que l’armée doit se charger épisodiquement du maintien de l’ordre, lors de coups durs. L’Armée Française, de métier et seulement de métier depuis Jacques Chirac, ancien Président de la République Française, est restée nationale pendant une dizaine d’années. Elle a été considérablement réduite par son successeur, tant dans ses moyens que dans ses ambitions, et s’est progressivement intégrée à l’OTAN, puis aux Forces Européennes, comme celles des 27 ou 30 autres pays qui constituaient l’Union Européenne en 2012. On ne se souvient plus très bien, maintenant, à combien on en était à l’époque ! Depuis 2015, la Gouvernance Européenne Démocratique (GED) dispose ainsi d’un potentiel militaire hétérogène, pas très abondant mais bien équipé : les Forces Européennes d’Intervention Intérieure (FEII) ou Extérieure (FEIE), dont le commandement est assuré par un état-major international, siégeant à Berlin. Les Intérieures sont utilisées sur le territoire européen pour y maintenir l’ordre, quand la police est débordée. Les Extérieures font surtout des missions humanitaires dans des pays plus pauvres que les nôtres, en principe dans le cadre de l’OMEL. Vous n’êtes pas encore familier, estimé lecteur, de ces acronymes modernes hermétiques, imposés par les Américains, mais cela va venir, car notre époque les utilise à tour de bras ! OMEL signifie en fait Organisation Mondiale des Etats Libres. C’est la nouvelle dénomination de l’ONU, l’Organisation des Nations Unies, qui a dû être rebaptisée en 2012 pour tenter de cacher sous un linceul de silence médiatique tissé par les forces mondialistes un gigantesque scandale financier concernant l’aide humanitaire à l’Afrique. La corruption presque généralisée qui régnait dans ce maëlstrom hétéroclite de fonctionnaires internationaux particulièrement privilégiés était déjà bien connue des initiés. Il fallait dépoussiérer l’immeuble de verre new-yorkais. Il fallait du neuf, du nouveau. Alors, on a changé son nom ! La dénomination d’une institution influe beaucoup sur la considération que lui porte l’opinion publique ! L’habit ne fait pas le moine, certes, mais il y contribue. La mémoire des hommes est courte et celle des masses et des foules est nulle, à quelques exceptions près !
« Le pouvoir d’oublier, très fort chez les individus, l’est encore plus dans les sociétés humaines. » Jacques Bainville.

A l’occasion d’une telle rencontre du sabre et du goupillon, un esprit cultivé aurait pu évoquer Bernanos qui faisait discuter, dans son Journal d’un curé de campagne , un légionnaire de passage et le curé d’Ambricourt.
Mais, en 202O, qui peut encore lire Bernanos ? Peu de gens même ont entendu prononcer son nom. Il n’a pas d’image, donc il n’existe plus. C’est du passé, il ne compte plus ! Personne ne l’a vu sur les chaînes de la TéléVision Interactive (TVI). Après la télé-réalité, la télé-poubelle, la TVI est le dernier avatar de la télé, imaginé pour faire entrer le plus possible le spectateur dans le spectacle : la fidélisation par la participation !

Peu à peu, on voit un ordre s’installer dans le petit jardin.
« On » pourrait désigner plusieurs observateurs attentifs, mêlés aux badauds près de la grille d’enceinte, mais qui se singularisent par le port discret de lunettes de soleil extra-larges et d’oreillettes extra-smol. Des appareils photos et des caméras-vidéo miniaturisés sont dissimulés dans les manches de leurs imperméables beiges. Vous avez reconnu les yeux et les grandes oreilles des fonctionnaires du renseignement, fixés sur ce rassemblement. Tous les systèmes d’enregistrements visuel et phonique, les zoums, les « gadgets » électroniques les plus sophistiqués… sont déjà au travail : surveillance et rapport ! Comme si cela ne suffisait pas à la surveillance policière, un petit avion, plus discret que les hélicoptères qui doivent voler plus bas, tourne déjà au-dessus du 12° arrondissement de Paris, toutes caméras braquées sur le jardin de l’Institut Médico-Légal…

Le regard superficiel, sautillant, zapeur, de la majorité des spectateurs serait plutôt attiré par la beauté picturale des uniformes beiges de la tenue de parade des légionnaires : impeccables, constellés de décorations portées sur le cœur et ornés de la fourragère rouge à l’épaule gauche. Malgré son intégration dans les Forces Européennes d’Intervention, la Légion Etrangère a réussi à conserver une relative autonomie et a su préserver ses traditions : Legio Patria Nostra.
Képi blanc à visière noire, épaulettes vertes et rouges, cravate verte et insigne des troupes aéroportées. Trognes de baroudeurs, de toutes couleurs, tous rasés de frais, contrairement à la tradition des célèbres sapeurs barbus du Génie. Visages figés, sans expression particulière, attentifs aux ordres. Des pros, sans état d’âme ! Sélectionnés pour leur taille homogène autour du mètre quatre-vingt-dix, il s’agit de solides gaillards dont le rôle sera de porter, à tour de rôle, le cercueil sur l’épaule jusqu’au Thanatorium de la rue de Rivoli. Pour le moment, sur ordre d’un sergent, ils entrent au pas cadencé, alignés au millimètre, dans le bâtiment vieillot de l’Institut Médico-Légal.

Un œil plus perspicace s’intéresserait davantage à la cinquantaine d’autres légionnaires, éparpillés à la périphérie du jardin, en treillis de combat kaki camouflé et coiffés du traditionnel béret vert, orné de la grenade à sept flammes. Ils sont armés de fusils d’assaut, qu’ils portent à la hanche, prêts à tirer. Rien ne les distrait. Ils se sont discrètement répartis autour des grilles du jardin, après avoir écouté, groupés, les dernières consignes de leur lieutenant qui paraît tendu, nerveux, attentif à tout.

Tout cela flaire l’anormal, l’exceptionnel. Dans notre monde standardisé, normaté {1} à l’extrême, que diable nous prépare-t-on en ce début de matinée de printemps parisien ?
Sur l’allée centrale, une quinzaine de personnes, toutes de sombre vêtues, silencieuses, en tenue civile, arborent des mines tristes. Un premier cercle s’est fermé autour d’un homme d’âge mûr, le père du défunt, et de sa femme au visage voilé par une mantille noire. Ils échangent quelques mots à voix basse, presque chuchotée. Ce groupe lugubre représente la famille au sens actuel du terme, c’est-à-dire l’entourage immédiat du disparu : père, mère, un oncle, qui est aussi l’aède, le conteur de cette histoire, que vous connaîtrez bientôt sous le nom de ChrisLee. A côté de lui, sa femme Françoise, blonde, élégante sans ostentation dans son tailleur gris sombre, est tournée vers quelques amis, qui portent dans leurs bras des bouquets de jonquilles blanches et jaunes.
A cet instant, encore un peu à l’écart de ces quelques personnes, une jeune femme, d’apparence frêle et vêtue d’un bloudgin et d’un chandail sombre, avec une casquette « gavroche » sur ses cheveux châtain clair tirant sur le blond, s’approche seule, pensive et réservée. Dès qu’il l’aperçoit, le père du défunt s’interromps et, avec un pâle sourire, l’invite d’un geste à se joindre au groupe des intimes.
Toute cette assemblée est plus que silencieuse ; elle est maintenant muette. Les six parachutistes en grande tenue réapparaissent dans l’entrée principale de l’Institut, au pas cadencé lent et majestueux, 88 pas à la minute et pas un de plus, qui a contribué à la légende légionnaire. Ils imposeront donc à tout le cortège la lenteur martiale de leur allure. La Légion Etrangère sait donner de la gravité à la mort et excelle dans les rites funéraires. Aujourd’hui, ses hommes portent un cercueil de bois blanc sur lequel flottent, au gré du vent léger, les pages d’un polycopié d’étudiant fixé sur le couvercle de bois par sa couverture cartonnée. Le reste de la section, dont le rôle sera de remplacer les porteurs tous les cinq cents mètres, marche au pas derrière le catafalque. Ce décor évoque, en moins grandiose et beaucoup plus intime, celui de l’enterrement du Pape Jean-Paul II, en 2005. Toutes les télévisions du monde avaient montré, sauf en Chine, l’immensité de la foule réunie sur la place Saint-Pierre de Rome et l’extrême simplicité du cercueil de bois surmonté de l’Evangile, dont les pages étaient agitées par le vent. Quinze ans après, l’idée a été reprise ! Les brassées de fleurs printanières sont déposées sur le cercueil qui s’arrête un instant, au moment où il passe à la hauteur du groupe familial. La famille emboîte le pas des légionnaires, à quelques mètres derrière eux. Les moines se coiffent de leurs amples capuches et se rangent en deux files pour précéder le cercueil. Leur chant grégorien, profond et puissant, s’élève progressivement, doucement, dans l’air frais du matin. Ils commencent à psalmodier les déplorations sacrées de la tradition catholique occidentale : Lamentations de Jérémie, De profundis clamavi ad te, et puis le magnifique Deus, Deus meus…

L’agencement de ce cortège insolite ne laisse rien au hasard et semble avoir été organisé par une volonté bien claire.
Pourquoi les moines en tête de cortège ? Dieu, premier servi ! Pensez à la stratification verticale du Mont-Saint-Michel : en haut, les moines qui prient dans leur abbaye, en dessous, les fortifications pour ceux qui doivent se battre : les nobles, assurant la charge de la guerre et tout en bas le peuple qui travaille pour vivre. Tradition et symboles !
Pourquoi un détachement armé, qui plus est d’une troupe d’élite, autour de ce cercueil ? Crainte d’une attaque ou d’un attentat ?
Pourquoi cette cérémonie, inhabituelle, presque extravagante pour l’époque, a-t-elle été autorisée, en plein Paris, par les autorités de Bruxelles, alors que les attroupements y sont maintenant interdits ?

En 2015, l’Union Européenne est devenue l’Europe Démocratique Unie (EDU) pour être plus près des peuples et pour tenter de se construire une image politique. Nous vivons maintenant sous une Gouvernance {2} Européenne Démocratique (GED), plus autoritaire que l’ancienne Commission Européenne.
Elle siège toujours à Bruxelles… avec un président, autant de ministres que de nationalités, de multiples conseillers et encore plus de traducteurs… bref, un nouvel étage de pouvoir fédéral, avec beaucoup d’administration, des frais conséquents et, enfin, une constitution !
« Dans la tradition historique, les peuples se donnaient une constitution ; dans la nouvelle perspective, on espère que la constitution se donnera un peuple. » Maurice Pergnier. La désinformation par les mots.
Sur le plan politique, on a vu en 2017 la Turquie, sous couvert d’un statut spécial, entrer de plain-pied dans l’Europe Démocratique Unie (EDU), malgré l’opinion contraire de 70 % des Européens, si l’on en croit les sondages de l’époque car aucun référendum populaire n’a été organisé sur ce sujet pourtant crucial.
La situation économique occidentale reste médiocre et le système monétaire international est toujours instable. La pauvreté gagne vers le Nord. Mais la vie continue…
La France n’est plus qu’un Etat-Province de l’Europe Démocratique Unie (EDU). Paris, la ville -lumière a perdu de son éclat ! Le centre de Paris, Centrum ou même Zentrum, comme disent les panneaux d’orientation routière standardisés par les autorités européennes, s’est transformé en musée imaginaire, comme l’avait imaginé Malraux. Propre, bien policé, rempli de visiteurs étrangers mais artificiel et sans vie, triste… d’une tristesse à pleurer ! Bonjour tristesse !
Vivre à Paris est devenu difficile. La courtoisie n’a plus cours et les gens, dans la rue ou ailleurs, ne sont ni aimables, ni serviables. Parfois, ils se montrent même méchants, agressifs sans raison apparente, pressés… souvent pour ne rien faire. L’ambiance est aigre.
De nombreux touristes, à l’air fatigué et en tenue débraillée, souvent en groupe à cause de l’insécurité, ajoutent un peu d’exotisme à la morosité du tableau. Le bon peuple des artisans et des petits commerçants a dû franchir le périphérique pour s’installer en banlieue : vie trop chère, harcèlement administratif et difficultés de circulation leur avaient rendu la vie impossible. Une multitude de boutiques, épiceries, boulangeries, marchands de fleurs, cordonniers… a ainsi disparu au profit de magasins de vêtements ou de chaussures de grandes marques. La grande distribution, elle aussi, s’est regroupée dans de grands immeubles dont l’agencement intérieur est fonctionnel, inondé de lumière mais triste et sans chaleur humaine. L’addiction de nos contemporains à la voiture a été contrecarrée par les taxes et les écologistes, auxquels le prix du carburant et un droit de péage "intra muros" ont prêté main forte. Le stationnement des voitures est un cauchemar permanent, comme dans beaucoup des grands ensembles urbains de notre Hexagone, pour ceux qui n’ont pas de parquing privé ou le privilège de places réservées.
Récupérer de l’argent aux postes de péage et verbaliser des infractions souvent mineures, avec une rétribution à l’acte, sont devenus les deux rôles principaux des agents de la Police Parisienne ! Cette frénésie de répression par des nuées de policiers de tous âges, de tous sexes et de toutes couleurs commencée vers 2005 a écœuré progressivement les plus tenaces des automobilistes parigots. Le prestige de la Police en a souffert et les altercations avec la population se sont multipliées !
Le nombre de voitures particulières a donc diminué, mais les transports en commun, bus, tramoués et les deux roues, avec ou sans moteur, ainsi que les véhicules d’usage public ont pris de plus en plus de place. Des troupeaux des deux roues, canalisés dans un couloir central réservé, grillagé sur ses deux côtés, doublent et croisent, sans trop se soucier d’elle, notre procession pédestre anachronique, qui utilise un des couloirs latéraux des voitures.
Paris est maintenant une ville de promeneurs, de cyclistes, de bobos satisfaits et suffisants, de marginaux de toutes sortes, insatisfaits et souvent agressifs, en vadrouille ! Beaucoup de citadins ont acheté des bicyclettes, moyen de locomotion désuet mais remis au goût du jour par le mythe du réchauffement planétaire créé par l’activité humaine (RPCAH), le culte du corps et les conseils de la médecine préventive. Les cyclistes se permettent de contrevenir aux règles élémentaires du code de la route, sans que la police s’en émeuve outre mesure : transgression légitime de la loi ! Ils blessent régulièrement quelques piétons âgés, distraits ou à mobilité limitée, mais ce n’est finalement que l’illustration de la survie des plus adaptés, selon Charles Darwin.
« Les espèces qui survivent ne sont pas les espèces les plus fortes, ni les plus intelligentes, mais celles qui s’adaptent le mieux aux changements ».
C’est donc sans gêner trop de monde que notre cortège insolite se dirige lentement vers le Thanatorium de la rue de Rivoli. Les utilisateurs des voitures d’utilité publique (VUP) que sont les taxis, les ambulances, les automobiles de certains médecins et celles de tous les administrateurs et politiciens sont ébahis. Les passagers des bus, bloqués pour quelques instants aux carrefours, jettent un regard d’ennui, terne et blasé sur ce cérémonial pensant assister à la énième journée de quelque chose, décidée par la Gouvernance Européenne Démocratique à Bruxelles et organisée ici par l’Etat de la Province-France (fête du citoyen, journée pour stigmatiser la violence à l’encontre des femmes, journée contre l’alcool, journée mémoriale de l’immigré, glorification du consommateur, célébration des gauchers…).
En tout cas, cela met un grain de sel dans la fadeur de leur trajet et insuffle un brin d’originalité à leur vécu matinal d’habitude si banal : un instant de curiosité…On verra bien ce soir si la TVI (télévision interactive) en parle ! On saura alors ce que c’était !


En fait, vous le savez, les manifestations de masse dans les rues des grandes villes européennes ont été interdites à partir de 2015. Leur fréquence et leur répétition gênaient les habitants depuis bien longtemps mais les gouvernements français successifs les toléraient, par goût pour ceux de gauche et par faiblesse pour ceux de droite. Quand elle s’est installée, la gouvernance européenne a décidé que ces démonstrations exubérantes allaient à l’encontre des dogmes démocratiques, perturbaient l’ordre public et gênaient la circulation urbaine. Néanmoins, pour laisser libre cours à ce que l’on appelle toujours le « droit imprescriptible de défiler et de manifester dans le calme, en respectant l’ordre public », on a construit, à partir du mois de novembre 2015, des Manifestoriums Européens : idée française à l’origine parce que c’était dans ce pays que le besoin s’en faisait le plus sentir. Le premier, baptisé Manifestorium Européen du Président Sarkozy, a été construit près d’Etampes, sur un ancien aérodrome, par le Groupe Bouygues pour le compte de la Région Ile-de-France, qui en assure la gestion. Ensuite, l’idée a été franchisée et, suivant le même plan d’ensemble, on en a construit à la périphérie de toutes les grandes villes européennes. On avait enfin accepté l’idée d’Alphonse Allais, humoriste célèbre, qui recommandait, dès le du début du XX° siècle, de construire les villes à la campagne parce que l’air y était plus frais ! Le concept original est fondé sur un dessin en colimaçon. Un ruban de routes asphaltées, de dix mètres de large, forme un circuit pédestre spiralé de 4 km, bordé de murs de ciment de 4 mètres de haut pour éviter que les manifestants puissent sauter indûment d’une spire à l’autre. Il leur est ainsi impossible de sortir du circuit, sauf cas de force majeure. Bien entendu, des sanitaires et des postes de premier secours médicaux sont installés tous les cinq cents mètres. Au-dessus des manifestants, des grilles permettent aux forces de l’ordre de contrôler d’en haut le bon déroulement de la manif grâce à des caméras vidéo et des microphones. Tous ces enregistrements sont centralisés au PC local de la police du Manifestorium et archivés numériquement pendant trente jours, comme l’impose la directive 55 283 DGVP du Ministère Européen des Affaires Intérieures.
Le PC de police, au centre de la spirale routière, est en relation télévisuelle interactive permanente avec les bureaux du Ministère à Bruxelles. Si des troubles survenaient (rixe, émeute, incendie, attentat…), des herses, perpendiculaires au sens de la marche, peuvent monter du sol, lentement pour ne pas blesser les manifestants, et isoler complètement un segment du circuit. Il est parfois nécessaire de vaporiser dessus des gaz soporifiques, plus lourds que l’air pour qu’ils n’agissent que sur les manifestants, afin de calmer les plus brutaux des fauteurs de trouble. Cette procédure ne peut être déclenchée que sur ordre personnel du Ministre Européen des Affaires Intérieures, qui est actuellement M. Oran Ivanescu, originaire de la Province -Roumanie. On raconte même, sans aucune preuve car tout cela est couvert par le SAIE (Secret Absolu dans l’Intérêt de l’Europe), que, par deux fois ces dernière années, il a fallu tirer sur quelques énergumènes furibonds des fléchettes anesthésiantes, comme on le fait habituellement pour capturer, sans les blesser, des bêtes fauves dans la brousse.
Des ouvertures latérales, fonctionnant seulement de l’extérieur vers l’intérieur, permettent éventuellement aux forces de l’ordre et de sécurité publique d’intervenir dans la zone d’agitation. Un calcul simple leur fait connaître le nombre approximatif de manifestants ainsi isolés pour adapter l’effectif des Compagnies Européennes de Sécurité Intérieure nécessaire pour contrôler l’incident. Ces ouvertures peuvent être aussi utilisées par des officiers de santé, s’il faut procéder à des gestes médicaux immédiats sur place. En certains endroits, des fenêtres vitrées, blindées et toujours fermées, sont visibles dans les parois latérales de béton pour permettre aux journalistes de voir et de filmer les manifestants, en toute sécurité. Quelques petites salles d’interviouves sont situées à l’entrée et à la sortie de ce labyrinthe : elles sont réservées aux professionnels de tous les médias {3} . Leur location est payante, à l’heure, en fonction de la durée d’utilisation, comme dans les hôtels de passe.
Les manifestants sont déposés par leurs autobus sur la place centrale de départ, vaste espace souterrain servant au débarquement du troupeau humain, qui est ensuite canalisé, tunnélisé vers le circuit imposé de manifestation. Il tourne toujours à gauche et l’humour populaire l’a tout de suite baptisé « l’escargot sinistre ». Au bout de 500 mètres, les marcheurs sont comptés électroniquement par une caméra infra-rouge et deux contrôles de la mesure sont faits aux km 2 et 4. Finies les évaluations controversées du nombre de participants à une manifestation, allant du simple au décuple, suivant les services de police ou les organisateurs ! Voilà un vrai progrès de la pensée logique !

Ainsi donc, contrairement aux normes administratives en vigueur, notre étrange procession progresse en plein Paris. Le cercueil, au milieu de ce défilé pédestre, est précédé des moines, suivi par les intimes et entouré à quelques mètres de légionnaires en treillis de combat, qui ne sont pas là pour la beauté du spectacle mais pour assurer la sécurité effective de la cérémonie. Les yeux rivés sur les toits, les fenêtres, sur chaque coin de rue, ces soldats aguerris, fusils d’assaut armés, doigts sur les détentes, s’attendent manifestement à tout et probablement au pire : une attaque brutale et massive du cortège, une explosion-suicide d’un kamikaze sautant d’une fenêtre sur le cortège, une embuscade, un obstacle, une voiture piégée, une contre-manifestation…
« Personne n’était venu pour beurrer les sandwichs » fait dire Michel Audiard à un de ses Tontons Flingueurs !
Pourtant, même en cette époque socialement instable, l’attaque des cortèges funèbres n’est pas encore devenue monnaie courante. Ces derniers voyages se font habituellement en voiture et les sommes d’argent transportées sont faibles ou inexistantes. Pour le nôtre, depuis quelques jours des rumeurs ont circulé sur des sites undeurgraound du net, avec insistance mais sans précision aucune, affirmant que des hommes de main mafieux étaient prêts à agir, si nécessaire au vu et au su de tous, pour défendre leurs intérêts ou étendre leur champ d’action. Le grand banditisme est très bien armé et doté de tout le matériel électronique de communication, de surveillance, d’espionnage moderne. Les chefs de ses groupes de choc sont, de plus, très bien informés des manœuvres officielles par des complices, des taupes, travaillant dans l’administration, dans les ministères ou même dans la police. Tout est possible en 2020 et des balles perdues peuvent trouver preneur à chaque coin de rue !
Le cortège a suivi le quai de la Rapée, franchi le pont Morland et s’est engagé sur le boulevard du même nom qui honore un colonel des Chasseurs de la Garde de Napoléon mort à Austerlitz. Il s’est ensuite glissé entre l’école Massillon et la mairie du IV° arrondissement, pour arriver dans la rue de l’Ave Maria. A travers l’élégant et si précieux quartier du Marais, il progresse maintenant dans la rue du Figuier, passant devant l’Hôtel des Archevêques de Sens, devenu Bibliothèque Forney. Par les petites rues Charlemagne et du Prévôt, il débouche finalement rue de Rivoli vers neuf heures trente. Les moines, infatigables dans leurs chants d’éternité, toujours encapuchonnés, en sont à l’Alleluia Christus resurgens…
Au 20 de la rue de Rivoli, se trouve le Thanatorium Officiel Central (TOC), vaste immeuble de style moderne, sobre, dont l’originalité architecturale a été bridée par les nécessités économiques. C’est un cube de béton froid, impersonnel, assurant le triomphe du fonctionnel sur l’esthétique. Il regroupe tous les services actuellement autorisés de traitement des cadavres humains. Le rez-de-chaussée est réservé à l’accueil de l’entourage des défunts, le sous-sol aux multiples services techniques : toilette, embaumement, salles de stockage des cadavres et de présentation aux familles et aux proches, blocs de réfrigération à l’azote liquide, avec même une salle d’opération parfaitement équipée pour des prélèvements de tissus humains, fours d’incinération et fosses de destruction chimique… Toutes les techniques de destruction des corps morts humains sont assurées ici, aux meilleurs prix, par des entreprises privées. L’inhumation par enterrement est fortement déconseillée, c’est-à-dire officiellement possible mais pratiquement impossible. En effet, l’administration, sous prétexte d’hygiène sociale, dissimule le manque de places dans les cimetières urbains. Ceux-ci sont pleins depuis longtemps et occupent malheureusement des espaces considérables, en général très bien situés dans les grandes villes, qui pourraient être d’excellents sites constructibles. Quelques projets administratifs apparaissent déjà pour regrouper les ossements dans des fosses communes, opportunément situées dans la campagne périphérique.
Les formalités sont groupées ici au TOC pour des raisons d’homogénéité administrative et confiées à des fonctionnaires du Ministère Européen de l’Etat-Civil (MEEC). Tous les services techniques sont à l’étroit dans les culs-de-basse-fosse de l’immeuble, mais l’administration est restée inflexible et a tenu à conserver pour elle les étages d’en-haut, plus agréables, plus lumineux. Elle a ainsi pu répartir ses nombreux agents dans de spacieux bureaux. La direction des opérations et le bon déroulement de la cérémonie sont assurés par une des compagnies privées de Pompes Funèbres. La concurrence, comme on le voit, existe mais seulement pour les techniques de destruction des cadavres, pas pour les formalités administratives. Dès la déclaration du décès par la famille aux services municipaux de la mairie du lieu de résidence, il faut choisir tout de suite une entreprise de Pompes Funèbres sur la liste que vous tend le fonctionnaire de service, agrémentée des prix de chacune. Nombre de ces entreprises sont gérées par des Asiatiques et sont irréprochables. Les albums de bandes dessinées de Lucky Luke l’avaient prédit depuis longtemps ! Habituellement, dès votre choix fait, vous appelez au téléphone l’heureuse élue des entreprises qui vient récupérer le cadavre à l’hôpital ou au domicile du défunt et vous explique en détail ses différents protocoles mortuaires ainsi que leurs tarifs, à régler d’avance. Tout se déroule ensuite selon un plan bien établi. La plus grande partie des rites se font dans des salons privés, loués à l’administration. Ces rites mortuaires, qui ont servi aux archéologues pour caractériser l’humanité à ses débuts, ne sont plus assurés en 202O par les familles des défunts mais par des professionnels en uniforme, silencieux, impassibles, stylés mais indifférents et glaciaux, sans aucune parole de compassion. Leurs gestes sont comptés, étudiés, précis et si ce n’étaient leurs vêtements gris foncé, on pourrait les croire dans une salle d’opération chirurgicale. Ces techniciens du cadavre surveillent souvent leur montre-chronomètre, car tout est minuté. Aucun retard n’est possible pour permettre le fonctionnement harmonieux des plateaux techniques. Depuis que des entreprises privées ont pris en charge ces services, la rentabilité financière est devenue leur souci primordial. Toute émotion est limitée dans le temps. La douleur des familles n’est plus qu’un élément contingent ; les temps de recueillement et de méditation, lors de la présentation des corps, sont mesurés, quantifiés et facturés. Le retour sur investissement est excellent car les décès sont nombreux en ces années : les gens nés après la Deuxième Guerre mondiale atteignent maintenant 70-80 ans et décèdent allègrement comme l’avaient prévu les démographes. Les baibiboumeurs auront bien rempli leur rôle, jusqu’au bout : faire fonctionner la société de surconsommation même après leur mort. Les proches ne font que passer près du cercueil, une dernière fois, parfois en voiture dans les protocoles dits « draïvin », pour ne pas perdre de temps, et ensuite le cadavre est détruit selon les vœux du défunt ou de sa famille. Lorsqu’un transfert du cadavre est nécessaire, il se fait en voiture : véhicule noir à vitres fumées, décoré aux armes de la Société des Pompes Funèbres et le cortège se réduit en général à deux ou trois voitures familiales d’accompagnement. La société opulente des pays occidentaux s’est organisée pour gommer de son imaginaire les vicissitudes biologiques de la nature humaine, et notamment de la mort. Faites des économies en payant vos funérailles avant de mourir ou prenez une assurance-décès pour ne pas pénaliser financièrement votre famille, suggèrent des publicités avenantes ! Mourez et payez, dans l’ordre que vous préférez ! Nous ferons le reste.
Les frais de destruction du cadavre sont à la charge de la famille mais sont souvent remboursés par un système d’assurance-décès qui est très répandu. En dehors du Certificat européen de destruction du corps (CEDC 3361) nécessaire pour toute formalité administrative ultérieure, aucun vestige du défunt n’est laissé à la famille : pas de cendres, pas d’urne, aucun gadget-souvenir, rien ! La pureté du souvenir va jusqu’au dépouillement total, disait une autre publicité pour l’incinération au début du siècle ! Un papier réglementaire et c’est tout. Les pouvoirs publics de Bruxelles ont réussi à normater des formalités identiques sur tout le territoire européen, à aseptiser toute cette phase terminale de la vie et à la rendre très simple et la plus confortable possible pour les familles, l’entourage et les ayants droit.
La laïcité la plus absolue règne en ces lieux : aucun personnel religieux, de quelque confession que ce soit, ne peut officier dans les espaces communs du bâtiment. Seuls les salons mortuaires loués aux familles leur sont accessibles … et encore discrètement ! Les moines catholiques ont dû abandonner le cortège avant qu’il n’entre dans le Thanatorium ; par contre, les légionnaires sont restés jusqu’au bout pour porter le cercueil et garder le cadavre, dans la salle d’attente, pendant que la famille se rendait au premier étage pour « faire les papiers ». Le lieutenant, qui l’a accompagnée, a exhibé un document émanant de Bruxelles, contresigné par la Préfecture de Police de Paris, pour justifier et imposer la présence de ses soldats jusqu’à la destruction du corps. Condoléances passe-partout du personnel administratif rigidement professionnel ; pas de curiosité, pas un mot spontané de sympathie ou de compassion, en dehors des formules réglementaires standardisées. L’œil morne de l’indifférence et de l’ennui. De guichet en guichet : vérification des documents, destruction devant témoins de la carte d’identité, du passeport et de la carte de sécurité sociale européenne du défunt, pour tenter de limiter les fraudes. Délivrance du Permis de détruire le corps (PDC 25047). Retour, à pied, des proches au premier sous-sol, près du cercueil pour un adieu de quelques secondes, puis accompagnement ferme et poli de la famille vers une autre salle d’attente, la dernière, pour obtenir, après la destruction du cadavre, la remise du CEDC 3361 au chef de famille, en un seul exemplaire, pour valoir ce que de droit. Quelques larmes sont essuyées furtivement et la famille sort dignement après avoir accepté quelques pilules de tranquillisants-euphorisants offertes gracieusement pour le voyage de retour, par un des laboratoires pharmaceutiques qui les commercialisent. Elle avait auparavant refusé les services payants d’une cellule psychologique de réconfort qui se tient 24 heures sur 24 à la disposition des parents des défunts, moyennant des honoraires et une éventuelle majoration nocturne, non remboursés par la Sécurité Sociale Européenne (SSE) mais que certaines compagnies privées d’assurances de santé ou mutuelles prennent en charge, après accord préalable.
Le corps de Roman Marsky, incinéré, a cessé d’exister, brutalement, sans laisser de traces… ou presque. Sic transitgloria mundi.
Les moines ont disparu. Les légionnaires sont allés boire un verre ou deux.
La famille immédiate est repartie en taxi.
ChrisLee, sur la banquette arrière du sien, médite sur cette étrange histoire et réfléchit déjà à la façon de vous la raconter.
CHAPITRE II TRANCHE DE VIE : LA RUE, LES RUMEURS, LA TELEVISION INTERACTIVE ET LES JOURNALISTES
La vie n’est pas tous les jours drôle pour le petit peuple en 2020 et toutes les occasions de se changer les idées sont bonnes à prendre, même lorsqu’elles sont futiles.
Dans les rues parisiennes, sur le trajet du cortège, l’étonnement des passants était visible. Maintenant tout est redevenu normal, comme peut le constater ChrisLee, l’oncle de Roman, par la vitre de son taxi. Plus personne ne s’attarde pour bavarder dans la rue, à notre époque. Chacun s’occupe seulement de soi, de ses petites affaires personnelles. Il n’y a plus de communication sociale permettant aux gens de se rencontrer, aux passants de faire un brin de causette, bref d’avoir des rapports humains avec des voisins connus de longue date. On ne se connaît plus, donc on se craint. On se méfie de tout le monde. Les liens sociaux se sont détendus. Même la politesse et la courtoisie banale ont disparu.
Pourtant « l’homme est un animal social » affirmait Aristote, qui ne pouvait pas imaginer les habitudes et le mode de vie des gens en 202O, englués dans un -individualisme féroce.
L’indifférence totale pour son prochain, contraste avec une grande sollicitude platonique pour les habitants lointains de la planète : les Autres !
Pourtant, la nouvelle de l’étrange procession qui vient de traverser Paris se répand dans la population à une vitesse incroyable. Le bouche à oreille va rapidement colporter puis transformer ce défilé mortuaire, au gré du vent et des rumeurs.
Dans notre narration, pour ne heurter aucune susceptibilité, nous désignerons les personnes vivant actuellement sur le territoire de la Province-France sous le terme générique d’Hexagonaux, sans faire la moindre allusion ni à leur nationalité, ni à l’origine ethnique des impétrants ni à leur situation administrative, légale ou non. L’hexagone est la forme géométrique du territoire métropolitain français, auquel les confettis des Dom-Tom apportent un peu de fantaisie.
A la fin de son premier mandat, Nicolas Sarkozy, au plus haut dans la dette et au plus bas dans les sondages, avait décidé de changer le numéro de la République pour redorer son blason et créer un écran de fumée de plus. Morte la V°, vive la VI° ! Une VI° République Française, très présidentielle, en forme de monarchie élective selon le mot de L. Joffrin. Coup de baguette magique ! Grâce à son activité frénétique et à une communication habile sur ses contradictions, le slogan « Vers une France moderne et ouverte » lui a assuré le principal : sa réélection en 2012. DSK, s’il avait été élu, n’aurait rien changé : même produit dans un emballage différent ! Cinq ans de plus à un poste qui sera fortement dévalué en 2015, à l’avènement de l’Europe Unie Démocratique (EDU). La fonction présidentielle provinciale est devenue honorifique, mais reste un excellent tremplin pour postuler ultérieurement à la Présidence de la Gouvernance Européenne Démocratique de Bruxelles (GEDB). Carla Bruni-Sarkozy va bien. Merci ! Elle continue de placer ses gauchistes de copains dans les fromages {4} de la République, de financer des recherches à la mode et de papillonner dans le chobiz.

Jean-François Copé a été élu, en catimini en 2017, Président de la Province-France, avec le slogan « l’Europe, c’est l’avenir ». Maintenant, on l’entend régulièrement gémir à la télévision : « C’est pas moi, c’est l’Europe ! ». Personne ne l’écoute !

Depuis une dizaine d’années, la permissivité totale sur les comportements individuels et l’avènement de la société du superflu ont permis à tous de se choisir un louk personnalisé. Dans ce domaine, tout est bon pour attirer l’attention. Après « l’homme-sandouich » pour diffuser un message publicitaire aux passants dans la rue, on est passé au ticheurt imprimé pour montrer sa fierté de son université ou de son entreprise commerciale, puis pour faire part de ses sentiments (I love n’importe quoi) sous forme de charade. Maintenant, les gens portent des vêtements de toutes sortes, constellés de lettres et de mots sans signification. C’est du tag humain ! Chaque communauté a un code vestimentaire strict, dont elle est très fière. Paraître est devenu fondamental !
Plus on est laid, plus il faut se faire remarquer par quelques détails repoussants, extravagants ou exotiques : des cheveux rasés ou très longs, sales, coupés ou tressés suivant des méthodes ancestrales africaines, teints en rouge au henné ou en vert phosphorescent, des architectures capillaires défiant la pesanteur et parfois surmontées de grotesques chapeaux ethniques. Beaucoup de quincaillerie sur les corps et même dans les corps : quelques bijoux de pacotille et surtout des anneaux d’argent ou de fer-blanc insérés dans toutes les parties du corps, cachées ou visibles, selon la technique du pircing. Ce n’est pas nouveau, me direz-vous !
Les os dans la cloison nasale des Papous et les bijoux insérés dans les corps humains sont aussi vieux que l’humanité.
De nos jours, les tatouages fleurissent sur tous les centimètres carrés de peau encore un peu claire. L’originalité des dessins est très recherchée et certains tatouages sont de véritables œuvres d’art. Cependant la versatilité actuelle s’accommode mal de la pérennité de cette gravure sous-cutanée, en principe définitive. Ces derniers temps, la mode du tatouage a un peu diminué car elle est douloureuse et presque indélébile en dehors de techniques chirurgicales sophistiquées. Beaucoup de dermatologues font leurs choux gras de l’ablation au laser de ces fresques cutanées, lorsqu’elles ne correspondent plus à ce que souhaite le client !

Les tenues vestimentaires sont à l’avenant, extrêmement variées d’un groupe et d’une génération à l’autre avec un dénominateur commun : le pantalon pour tous, homme ou femme. Toujours près du corps, bien ajusté voire moulant, il souligne le charme de la svelte silhouette adolescente mais trahit l’embonpoint voire le lard de la ménagère de quarante ans ou les difformités d’un âge plus avancé !
Bousculé par la publicité, le bon peuple a fini par oublier que les vêtements, au-delà de leur but de protection thermique des corps et de leur élégance propre, ont un rôle de mise en valeur des avantages ou de dissimulation des défauts anatomiques de celle ou celui qui les porte. Il n’y a rien de pire que les vêtements qui mettent en exergue les défauts des corps ! Le port de chemises-blouses, que les Africains appellent des boubous, ou de robes amples dissimulerait l’horreur des ventres proéminents et des grosses hanches boudinées, que soulignent, au contraire, les pantalons moulants modernes ! L’esthétique d’une silhouette féminine, son élégance et sa beauté, sont des concepts assez raffinés, presque artistiques, exigeant en général maintien, distinction et surtout maigreur, que la modernité a portée à son paroxysme avec les mannequins. Mais ce qui est beau doit rester rare, et la « malbouffe » s’occupe d’arrondir les angles des autres. Ainsi, le sexapil, plus grossier, clairement fondé sur la suggestion sexuelle, voire la provocation érotique, s’accommode fort bien d’un certain embonpoint et d’une bonne dose de vulgarité. Il fleurit à tous les coins de rue.
« Quand on déballe tout, on n’a plus envie de rien ! » Coco Chanel.
« De ta robe légère, je préfère le troublant mystère. » chantait Luis Mariano dans le Fandango de Bayonne !
L’Orient a toujours raffolé des femmes pulpeuses et lourdes qu’il a toujours préféré ensevelir sous d’amples vêtements. La « burqa » est toujours portée en France et alimente encore les débats de la télévision interactive !
L’Occident est resté plus près du corps et moins couvert, ce qui rend plus visibles les 30 % d’obèses de sa population !

Mais que veut dire le mot Occident à notre époque ? Un petit livre très documenté de la bibliothèque de Roman répondait précisément à cette question. Qu’est-ce que l’Occident ?, de Philippe Nemo.
Les Etats-Unis d’Amérique, le Canada, l’Europe, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Afrique du Sud peuvent être inclus dans cet ensemble, organisé au fil du temps par des peuples anglo-saxons et latins, héritiers des civilisations grecque et romaine. Cet ensemble, qui n’a jamais eu de structure politique unique, s’est appuyé fortement pendant des siècles sur des valeurs morales communes, issues du christianisme. Le terme Occident a longtemps désigné, dans l’esprit de beaucoup, le monde des Blancs.
Au fil des siècles, l’Occident a élaboré une civilisation matériellement très avancée, fondée sur la science d’abord, à partir de Galilée, et ensuite sur un progrès technique incessant et sur le capitalisme libéral. Maintenant, cette civilisation s’appelle curieusement modernité. Elle s’est étendue à beaucoup de parties du monde et à beaucoup de populations, faisant alors parler d’impérialisme occidental. Les migrations humaines, le développement des télécommunications, des transports intercontinentaux et du commerce mondial ont considérablement modifié le faciès des populations occidentales. L’Occident blanc s’est fortement coloré ; les habitudes culturelles s’y sont modifiées ; des rythmes endiablés ont supplanté l’aspect mélodique de la musique populaire et les tags et le rap fleurissent partout mais ne disent toujours rien… La négligence vestimentaire ne fait qu’accompagner le laisser-aller physique. L’Occident a troqué une bonne part de sa dignité formelle et de son esprit critique contre un débraillé futile et superficiel, du sérieux contre de la pacotille.
Est-ce un bien ou un mal ? On en discute ! « Y’a débat » dit la télévision !


Le progrès technique a aussi estampillé la silhouette des citadins occidentaux et leurs comportements, en faisant proliférer des zombis qui errent dans les rues, au hasard d’une démarche ébrieuse, en faisant souvent des gestes désordonnés ou incompréhensibles. Ils sont ailleurs. Ils semblent parler tout seuls avec un air hagard secoué de mimiques saugrenues. En fait, leur voix s’engouffre dans un téléphone-caméra-GPS, plus ou moins dissimulé, qui transmet à l’autre bout de l’horizon des messages dont l’importance planétaire n’échappe à personne : « OK, je prends une douche, je me fais un thé de Darjeeling et je suis chez toi dans une heure » ou bien dans un aéroport « Mamma, siamo per decollare » ! L’Italien est le roi incontesté du zombo branché : c’est un acteur de thêatre au milieu de la ville. Bravo l’artiste !
Le comble du ridicule revient au zombo-clown qui tient le téléphone de la main droite passée sur sa tête, l’écoute de l’oreille gauche en ponctuant sa conversation de gestes de la main gauche.
On croise ou on dépasse ces gens dans la rue dans une indifférence amusée. Leur présence s’estompe vite et on peut s’abstraire rapidement de ce spectacle cocasse. Mais dans un lieu confiné, autobus, ascenseur, restaurant… il est épouvantable et fréquent d’être mêlé de force, pendant de longs moments, à l’intimité, sordidement étalée, d’un de ces pantins ou d’être importuné par un dialecte que personne ne comprend, mais qui est hurlé dans le microphone car on sait bien que plus on élève la voix, plus sa transmission numérique porte loin…
Le monde urbain est devenu un carnaval d’animaux déguisés, un spectacle permanent dont l’entrée est gratuite !
Un peintre animalier exercé pourrait croquer de splendides spécimens de zombis urbains mâles, dans les quartiers bourgeois. Ils sont souvent blancs, jeunes, vêtus de combinaisons synthétiques argentées pour être fonctionnels ou de costumes gris anthracite pour faire sérieux, agrémentés de cravates aux couleurs criardes, coiffés d’un volumineux casque intégral de moto avec téléphone intégré. Signe particulier : ils consultent compulsivement la montre de prix qu’ils portent, ostensiblement, à leur poignet et qui se doit d’être un chronomètre à cadran énorme. Status symbol !
La zomba en est la version femelle, retouchée par le féminisme ambiant, très mante mais plus très religieuse, toujours jeune, spontanément ou grâce à un bon chirurgien esthétique, lunettes de soleil immenses, parfois relevées sur les cheveux, comme les stars. On ne peut pas dire qu’elle soit attirante, mais elle est comme dans les journaux de mode. Elle fait plus peur qu’envie. Elle porte pantalon et veste d’homme et sa poitrine avantageuse tire sur le premier bouton de la chemise. Homère vantait déjà les Troyennes aux corsages profonds et aux amples voiles…Ici et maintenant, on en est au micro-ordinateur-téléphone-télévision dans le sac, GPS à la boutonnière et « Marie-Claire » sous le bras. Notre zomba est à l’aise et dominatrice. Fière d’elle-même et sûre de son charme, elle ne regarde personne et avance dans la vie à grandes enjambées. Arrogante, elle veut l’égalité avec les hommes, sans perdre les prérogatives de la galanterie résiduelle. Mon Dieu ! Protégez-nous de ces animaux ambigus et donnez-leur quand même, malgré leur féminisme, une petite dose de féminité et un brin de douceur !

Le zombo-péri-urbain est plus grégaire ; il circule en bande d’une dizaine d’individus. C’est un adolescent à la peau sombre, dont le visage est dissimulé par une molle capuche de survêtement. Il parle souvent de façon hachée, difficilement compréhensible, mais attention... le loustic est susceptible et peut être dangereux. Signe pathognomonique dans le cadre du laisser-aller : il marche avec les lacets défaits sur ses naïques.
Les zombis ethniques, souvent noirs, sont de multiples variétés, avec des accoutrements vestimentaires inventifs et des coiffures stupéfiantes.
Enfin, les zombis mondains sont le plus souvent blancs, mais d’autres couleurs se glissent dans le tableau. Des deux sexes et d’autres genres… On peut en pister de beaux exemplaires tous les jours au café « Les Deux Magots », sur le boulevard Saint-Germain, à l’heure où ils vont boire, entre 13 heures et 18 heures.
« Le style c’est l’homme ! » pensait Buffon. « Le message, c’est le messager », préfère dire la communication moderne. Comme tout le monde arbore d’énormes lunettes de soleil quelle que soit la tendance météorologique du jour, un petit malin a eu l’idée de solidariser des lunettes et des écouteurs pour en faire un appareil fonctionnel qui est devenu à la mode dans le monde entier. Starmask ! Les plus sages de nos contemporains choisissent la version initiale « Praïvacy » qui leur permet, dans un espace public, de s’isoler du monde ambiant, pour réfléchir ou dormir, goûter le silence et/ou l’obscurité, bref pour savourer leur vie intérieure !
« Le monde moderne est une conspiration contre toute forme de vie intérieure » se plaignait déjà G. Bernanos, qui ne connaissait pas Starmask « Praïvacy » ! Notre modernité tardive est caractérisée par un bruit de fond permanent, un vacarme universel. Pourtant le silence devrait être une des valeurs écologiques suprêmes ! Ce n’est pas le cas actuellement.
Des concurrents, alléchés par le succès initial, ont décliné les possibilités de Starmask. Ils ont transformé la version « Privacy » en son contraire le « Bling-Bling ». Maintenant toute la technologie moderne miniaturisée imaginable a été introduite dans cet appareil !
Grâce à ses multiples fonctions, elle permet de brancher les zombis à des appareils divers comme des esclaves à leurs chaînes, d’assujettir encore plus les citadins au téléphone, à la radio, et même à la télévision retransmise sur l’écran constitué par la face intérieure des verres des lunettes.
D’autres fabricants, américains, ont privilégié la prévention des infections bactériennes ou virales par transmission interhumaine en y adjoignant un haume de plastique transparent pour éviter d’inhaler, dans le métro, le train, l’avion ou dans son gigamarché préféré, les postillons de ses voisins bavards ou tousseurs.
Les disaïners français et italiens ont suscité un effet de mode en proposant des masques très tendance et très couvrants, permettant au plus moche des laiderons d’avoir le louk d’une star de Hollywood. C’est mieux que la chirurgie esthétique, amovible et … moins cher ! C’est l’avatar moderne du voile islamique ! On avait commencé par le silence, puis on a embarqué toute la quincaillerie électronique et on en est maintenant à la mode ! La technique moderne et l’individualisme interactif ont porté un rude coup à la méditation et à la réflexion intérieure, au profit de l’état de nature. Fais comme tu sens ! Mais l’état de nature dans le monde moderne rappelle la barbarie. En fait, la banalisation de la sauvagerie est une caractéristique de l’époque.
Avec tout cela, le spectacle de la rue est devenu pittoresque et souvent étonnant. Les gens, surtout les jeunes gens, rient bruyamment, à tout propos, de tout et de rien. La publicité leur donne des modèles rieurs permanents. Alors, ils rient de tout ! Ils ricanent de rien ! Comme tout le monde s’ennuie, rire est un besoin.
Autre caractéristique du citoyen urbain moderne, il triture sans arrêt un chouingom, avec un mouvement mandibulaire mécanique et répétitif, qui enlève toute expression à son visage. J’allais oublier qu’il crache aussi par terre, peut-être pour imiter les Chinois, qui ont cette habitude détestable, et surtout les fouteboleurs, qui le font constamment sur les terrains, donc devant les caméras de télévision.

Starmask nous donne néanmoins l’occasion d’expliquer un néologisme que Roman utilisait souvent : le mot déripage. Ce mot, formé à partir de dérive et de dérapage, veut traduire les modifications qui, peu à peu, changent l’esprit des actions, des institutions, des lois, des entreprises humaines… Pendant la phase de réalisation d’une bonne idée initiale, son but primordial est clairement identifié. Peu à peu, le processus d’élaboration améliore et affine le résultat, sous l’effet du travail acharné et de la volonté des pionniers, qui sont toujours motivés. Après une brève phase de stabilité, voisine de l’idéal recherché, apparaît une phase de dégradation par modification des conditions ambiantes et démotivation ou paresse de la masse des successeurs ou des héritiers. Le but premier passe au second plan ou disparaît et des effets, initialement accessoires, accèdent au premier plan. La dérive est passive, due à des phénomènes naturels, à des circonstances extérieures, difficilement contrôlables, ou à des évènements imprévus. Le dérapage, lui, est actif et dépend en général du pilote. Malheureusement, souvent il n’est pas contrôlé ! Les mécanismes actifs et passifs sont intriqués dans le monde réel, d’où le terme déripage. En règle, le déripage a un effet délétère sur ce qui était considéré comme le but primordial.

Mais revenons à notre histoire et à sa perception par les Parisiens.
En milieu de journée, « Au soleil d’Austerlitz », café d’antan très parisien, plusieurs habitués inoccupés et en manque de contact humain, socialisent autour de quelques verres de vin blanc. Ceux qui ont vu de loin un peu de la cérémonie matinale commentent l’événement pour les travailleurs, qui prennent leur temps de pause de midi et qui n’ont rien pu voir. Tout le monde ne peut pas être en vacances, même en ce vendredi de Pâques 2020 !
« Le travail est la plaie des classes qui boivent » plaisantait Oscar Wilde.
Ce bistrot est resté comme avant, avec son comptoir en forme de bar, qui permet toutes les rencontres et toutes les discussions, à canons rompus, mais sans cigarette. Les habitués prennent debout leur verre de blanc « sur le zinc », qui est maintenant du plastique car ce métal est devenu hors de prix, et confrontent très sérieusement leurs visions du monde.

Pour le petit groupe du Soleil d’Austerlitz, l’imprévu est rare, donc fascinant. Aujourd’hui, en plus, nos piliers de bar ont vécu en direct un peu de l’événement ! Tout près ! De l’autre côté du pont !
Tous attendent de savoir si la télé va en parler au journal de treize heures. Les pronostics vont bon train et les regards vides restent rivés sur les six écrans au-dessus du bar. Ils sont constamment allumés et branchés sur différentes chaînes de télé. Le zapping est ringard ! Maintenant on regarde plusieurs écrans à la fois, en même temps, et chaque écran montre parfois plusieurs images imbriquées. Bien sûr, on ne peut pas suivre six raisonnements à la fois, mais il y a belle lurette qu’aucun raisonnement n’a plus cours à la télé. Par contre, se détendre en bavardant, siroter paresseusement et voir distraitement défiler de multiples images simultanées, sans y penser, est possible. Passer ou ne pas passer à la télé sera le grand critère pour l’événement : on saura alors s’il est important ou non. Bien qu’elles n’aient pas été présentes sur place, les chaînes de télé pourront avoir pour leur journal de mi-journée des images ou au moins une description de ce qui s’est passé ce matin en plein Paris. Vers treize heures, tous les regards convergent donc sur l’écran qui donne le journal de la principale chaîne privée RTVI First.
Sadoun Youssef, le présentateur habituel, apparaît souriant et comme toujours d’une élégance étudiée, plutôt voyante. Il explique d’abord pendant 67 secondes, en lisant son prompteur avec application, que l’évolution de la situation au Moyen-Orient est toujours chaotique, puis annonce une décision du gouvernement français, qui devra être avalisée à Bruxelles, à propos des dangers de la prolifération des rats dans les villes de plus de cent mille habitants. Cette nouvelle importante ne dépassera pas chez le spectateur le niveau de la mémoire immédiate, qui s’efface en quelques minutes. Elle a pourtant occupé l’écran pendant deux minutes et dix secondes car elle était accompagnée d’une déclaration filmée du ministre français de l’Ecologie, Mr. Diawara Tumbaye. Une rubrique sportive très fournie de 6 minutes et 37 secondes nous promène ensuite entre Vancouver pour les Championnats du Monde d’athlétisme en salle où plusieurs athlètes hexagonaux ont une bonne chance de briller et Madrid où se dispute la finale d’une Coupe Européenne d’escrime. La blessure aux adducteurs d’une jeune joueuse de tennis conclut cette séquence sportive sur une note émotionnelle qui confère un peu de chaleur humaine à ce froid journal.
Juste avant de terminer, après avoir signalé un violent incendie dans un entrepôt de Saint-Ouen, qui heureusement n’a pas fait de victime, Sadoun Youssef annonce, par un petit « flash », notre cérémonie matinale. Sur l’écran, une photo fixe de qualité médiocre, prise par un amateur au moment du départ de la procession et, en voix « off », un bref commentaire. Ainsi discourait le griot cybernétique :
« Exceptionnelle cérémonie d’incinération pour un étrange personnage. Ce matin très tôt, un cortège inhabituel et coloré, associant des religieux catholiques d’apparence traditionnelle et un détachement militaire, a traversé le centre de Paris, lentement, à pied, dans le calme et sans troubler l’ordre public, pour accompagner le cadavre d’un jeune homme, de l’Institut Médico-Légal au Thanatorium de la rue de Rivoli. Le cas médical de cet adolescent, vraisemblablement porteur d’une anomalie génétique, intriguait depuis plusieurs années le monde médical français et plus récemment les grands noms de la génétique mondiale. On ignore les raisons qui ont poussé la Gouvernance Européenne Démocratique de Bruxelles (GEDB) à accepter l’originalité du cérémonial et à autoriser ce protocole funéraire inhabituel, qui restera dans les mémoires comme une exception française de plus. Depuis quelques jours, une enquête de débrouillage sur le décès de ce jeune homme a été diligentée ».
55 secondes pas plus, mais cela suffisait !
On l’avait vu à la télé ! Ils en ont parlé ! Il n’en fallait pas plus pour délier toutes les langues, pour réagir à chaud et pour mettre en émoi le secteur irrationnel des cerveaux.
Dans l’esprit de la rédaction de RTVI First, le but de ce communiqué était d’annoncer la cérémonie, sans trop s’engager sur sa signification. Il fallait attendre d’en savoir plus, de voir comment les autres médias concurrents présenteraient l’événement et de se donner un peu de temps pour analyser les réactions à chaud des téléspectateurs, qui allaient être interviouvés dans les sondages de l’après-midi. En un mot, il fallait laisser jouer l’interactivité pour voir s’établir un consensus de bon ton. Le texte était soigneusement pesé et équilibré pour annoncer, mais ne pas donner une importance exagérée à l’événement.
La sémantique est utilisée de nos jours comme une arme dont les politiciens, leurs conseillers en communication et les journalistes se servent constamment. C’est particulièrement ennuyeux en politique où tout repose maintenant sur le verbe. Certains mots sont bannis ; d’autres, à côté de leur sens premier, ont un connotation favorable ou péjorative qu’il s’agit d’utiliser judicieusement. Ne dites pas « rigueur » mais « réforme » ; ne proposez pas de « supprimer » mais, au contraire, de « moderniser ».
Vous êtes viré, se transforme en : vous devez vous adapter !
Il faut tout changer… Non ! Il faut restructurer !
On approche de la novlang d’Orwell où un mot voulait signifier son contraire. Plus veut dire moins ! Après le verlan, la novlang !
L’arme sémantique la plus redoutable est le silence : le linceul médiatique. C’est l’anéantissement. Sans présence télévisuelle, sans référence médiatique, vous n’existez pas dans le domaine public.
« Commençons par donner aux idées et aux choses le nom qu’elles tiennent de leur nature ou de leur histoire, de la saine nomenclature scientifique ou du bon langage usuel. C’est à ce prix qu’on peut se comprendre les uns les autres et qu’on reste fidèle à ses propres pensées. »
Comme le temps a passé et comme les idées ont changé depuis que Charles Maurras écrivait ces lignes dans l’ Action Française du 3 mai 1913.

Au comptoir du Soleil d’Austerlitz, on s’échauffe un peu. Pour le bon peuple, échafauder immédiatement les supputations les plus abracadantesques est devenu le jeu à la mode, presque un devoir citoyen.
Remettez-nous ça, patron ! Ce n’est pas qu’on en sache beaucoup plus, mais on sait que c’est important !
En plus, ça donne soif toutes ces histoires !
C’est encore une affaire de modification génétique, je te dis, menée par des médecins marrons qui veulent se faire du fric sur des brevets biologiques !
Une bavure médicale de plus que l’on essaie d’étouffer !
Tu vas voir que c’est une affaire de gros sous, comme toujours !
Depuis qu’on nous parle de ces organismes génétiquement modifiés, on ne sait plus où ça s’arrête : on a commencé par greffer les arbres, puis Monsanto s’est mis a traiter les graines, ensuite on a trié les races animales pour les améliorer et maintenant on en arrive à l’homme. On ne sait pas ce qu’on va devenir ! Dans le temps, j’avais regardé un film à la télé qui parlait du monstre Frankenstein qui n’obéissait plus à son médecin.
C’est ben vrai ! La génétique, c’était plus simple quand il s’agissait seulement d’arracher des plants de maïs transgéniques !
Un intellectuel s’en mêla :
La génétique et ses manipulations ont pris des allures de religion à tonalité intégriste. Elle baigne la société et lui dicte insidieusement des choix…
Mais rapidement la verve populaire reprit le dessus :
Moi, ça me rappelle une stupide blague raciste : un Belge se promène dans la rue avec un crapaud fixé sur l’arcade sourcilière gauche. Dans la rue, un inconnu le croise et, intrigué, s’arrête et lui demande : « Pardon, Monsieur, comment cela vous est-il arrivé ? » Surprise ! C’est le crapaud qui répond : « Oh ! rien. Cela a commencé par un bouton sur la fesse droite ! »
Ah ! Ah ! Ah !..............
Je vous disais que les gens rient de rien !
Bon ! Allez, faut y aller, les gars ! On verra bien ce qu’ils vont nous en sortir. Combien je vous dois, patron ?
Dans la soirée, au « 20 heures », les choses sont devenues plus sérieuses. On vit sous le règne de l’image, qui évite de lire et de penser. On réagit émotionnellement et immédiatement ! Le choc des images sans le poids des mots ! Paris-Match n’a pas eu de mal à s’adapter !
Les principales chaînes de télévision interactive se sont procurées des documents, c’est-à-dire des images. Celles présentées ce soir sont antidatées sans que ce soit précisé : elles sortent des archives ou de quelques copies de journaux des trois derniers mois. Mais le plus intéressant est un petit film tourné par un agent des Renseignements Généraux Européens (RGE) qui était chargé de surveiller le cortège. Censé filmer surtout les visages des participants pour pouvoir les ficher numériquement, il s’est laissé emporter par les couleurs et l’ambiance du défilé. Il a fait beaucoup de vues d’ensemble, peut-être avec l’arrière-pensée de monnayer ses images ultérieurement. En tout cas, la chaîne RTVI First a pu se les procurer. Allez savoir comment !
Avec un peu d’imagination, en voyant ce reportage, les télespectateurs âgés pouvaient se remémorer les défilés militaires des « 14 juillet » d’antan avec l’éclat rutilant des uniformes chamarrés des spahis, des zouaves, des goumiers ou des chasseurs d’Afrique… Les téléspectateurs plus jeunes, eux, rêvassaient en mâchouillant leur chouingom, vautrés dans le sofa familial et surtout intrigués par ces silhouettes noires de moines, qu’ils n’avaient jamais vu ni en vrai ni dans les jeux-vidéos. Ce soir, le commentaire s’est musclé ! Table ronde d’experts qu’il est de bon ton de qualifier de personnes qualifiées (PQ). Roman faisait souvent un distinguo entre la visibilité médiatique et la vraie notoriété. La notoriété était l’état d’une personne avantageusement reconnue par son entourage, par ses pairs, pour ses qualités intellectuelles ou autres. En 2020, cette reconnaissance est passée sous la dépendance absolue des médias et notamment de la télévision. La vraie notoriété traditionnelle a été remplacée par la durée de visibilité médiatique : la visimé ! Plus une personne apparaît sur un écran scintillant ou dans les médias, plus le bon peuple doit la considérer comme importante, respectable, célèbre, sans tenir compte de ses qualités, intellectuelles ou autres. Son apparence et son comportement, son image, jouent davantage dans l’opinion que ses qualités intrinsèques. La coterie des gens faisant tout ce qu’ils peuvent pour apparaître souvent dans les médias a été nommée pipeul. Ce soir, la rédaction de RTVI First nous a sélectionné, par copinage, du pipeul à tendance scientifique.
Rappel par un chercheur du CERS (Conseil Européen de la Recherche Scientifique) des manipulations génétiques autorisées par la législation européenne. Tout est permis ! Explication par un autre savant de l’intérêt des chimères biologiques dans les transplantations d’organes et des cellulessouches pour lutter contre certaines maladies. Digression d’un troisième intervenant sur les progrès de l’intelligence artificielle informatique et ses connexions possibles avec l’intelligence humaine.
Le présentateur de l’émission récapitule les fragments d’informations parus dans les derniers mois sur ce cas médical. Il a découvert un article publié dans ABC en janvier 202O, en espagnol, qui annonçait une réunion privée des meilleurs spécialistes internationaux, consacrée au cas de cet adolescent. Il explique à son public télévisuel, évalué par l’audimat à vingt millions de personnes, que pour éviter les indiscrétions et les interminables et stériles discussions publiques des grands congrès scientifiques, il est habituel que les liders d’opinion d’une spécialité, médicale ou autre, se réunissent à part, en petits groupes, entre eux, en fonction de leurs affinités personnelles. Ainsi une société savante privée, très fermée, le « Petit Club de Génétique » regroupe régulièrement et discrètement, à l’occasion des grandes réunions scientifiques internationales, les plus influents des patrons de laboratoires de recherche génétique du monde entier. La dernière réunion de ce Petit Club, en février 2020, a été consacrée à la synthèse des données scientifiques sur le cas médical de cet adolescent français, en marge du 45°Congrès Mondial de Génétique. Aucun Hexagonal n’est membre de ce club, mais la journaliste signataire de l’article d’ABC est française et il cite même son nom : Sophie Marchal. Incontestablement, affirmait-il, cet article était passé complètement inaperçu. Mais il avait pu joindre Sophie Marchal par courriel et en savait un peu plus. Travaillant en indépendante, elle avait proposé son article à quelques hebdomadaires européens, mais seul ABC avait manifesté de l’intérêt pour le sujet. Elle, pourtant, s’intéressait depuis longtemps et très scrupuleusement à ce cas médical et avait été invitée en tant qu’attachée de presse du Petit Club de Génétique à ce Congrès, qui se tenait à New York. Mais curieusement elle n’avait pu obtenir à temps le renouvellement de son passeport pour se rendre aux Etats-Unis d’Amérique. Elle n’avait donc pu assister à cette réunion au sommet.
Pourtant cinq jours après le congrès, Sophie Marchal enfonçait le clou. Informée directement par un courriel du secrétaire scientifique du Petit Club, elle donnait un nouvel article de synthèse à ABC , sur l’état actuel des travaux des plus éminents généticiens mondiaux réunis en privé. Cette journaliste savait très bien que le résumé que lui avaient envoyé ces spécialistes représentait ce qu’ils voulaient voir apparaître dans les médias et pas forcément la relation fidèle de leurs débats, des détails évoqués ou de leurs divergences. Elle en avait prévenu ses lecteurs et leur avait aussi confié que les discussion privées, à bâtons rompus, de ces vedettes de la science, étaient souvent plus vives que le ton habituellement froid et compassé de leurs interventions dans les congrès officiels. Ces grands noms de la génétique internationale avaient tous pu se procurer indirectement quelques données cliniques et de petites quantités des prélèvements sanguins de Roman et faisaient le point, prudemment, sur leurs travaux concernant les chromosomes et les molécules de notre petit Français. L’intelligence de ce jeune homme s’était développée de façon extraordinaire, anormale au sens propre du terme, puisqu’il avait un quotient intellectuel 10 fois supérieur à celui des enfants de son âge. D’après le courriel du Petit Club, certains spécialistes de ce groupe confirmaient l’hypothèse d’une modification d’un neuro-transmetteur cérébral, induite par une altération chromosomique, qui avait pu être détectée initialement par des chercheurs du Service de Génétique de l’Hôpital G. Pompidou à Paris… Ils pensaient que cette modification chromosomique avait permis l’élaboration, dans son cerveau, d’une nouvelle molécule biologique. Malgré une dilution très importante dans les prélèvements sanguins, la détermination de sa structure chimique spatiale était en cours. Son mécanisme d’action était encore hypothétique. Elle accélérerait la vitesse de transmission des influx nerveux d’un neurone à l’autre et pourrait même créer de nouvelles liaisons interneuroniques. En pratique et en lingua franca {5} , elle rendrait plus rapide le fonctionnement des circuits déjà existants dans le cerveau et pourrait mettre en service de nouveaux circuits neuronaux.

L’amélioration des performances intellectuelles toucherait préférentiellement les composantes de l’intelligence rationnelle (compréhension, mémoire, inventivité, logique, analyse, synthèse…). On ne connaît pas encore son action sur les fonctions irrationnelles du cerveau humain. Pour préciser les effets physiologiques de ce nouveau neuro-transmetteur, une longue liste de tests cliniques et biologiques informatisés a été établie par ces généticiens de renom. Ils devaient être réalisés en France pour des raisons de commodité pour le jeune homme. L’interprétation de ces tests devait ensuite être validée par eux-mêmes, car, en toute logique, ils s’étaient autodésignés pour le faire !
Voilà ce qu’avait pu lire, dans ABC , au tout début de mars 202O, les hispanisants sur ce brillant garçon, dont le nom allait bientôt être connu de la planète entière : Roman Marsky.
Le grand public ne s’était pas intéressé à ce sujet aride, au moins à l’époque ! Ce soir, les téléspectateurs de l’Hexagone sont conquis ! Très friands de manipulations génétiques, sans bien savoir encore de quoi il s’agissait, ils commencent à saturer le centre de réception téléphonique des chaînes de télé interactive par des appels « à chaud » : questions, commentaires, critiques, objections...tout et n’importe quoi !
En direct, sur l’écran, le présentateur-lecteur de prompteur s’étranglait dans le franglais : frilance, scoup, laïve… mais il s’éclatait dans les détails de son commentaire. Finalement, il faisait jaillir, au grand jour de l’information, ces données scientifiques qui étaient jusque-là restées confidentielles. C’était pour lui un phénoménal scoup indirect ! Il s’appropriait, sans aucune gêne, le travail de Sophie Marchal.
Sur les autres chaînes, tous les journalistes télévisuels reprenaient en choeur. Tous voulaient inviter Sophie Marchal à leur prochaine émission, mais très peu savaient où la joindre !
Les questions fusaient.
Pourquoi n’avait-elle pu obtenir son passeport pour aller à New York ? Curieusement, ses articles publiés en espagnol en mars 2020 n’avaient été ni traduits, ni repris, ni analysés, ni critiqués dans les médias francophones et anglo-saxons. Un lourd manteau de silence médiatique avait couvert cette nouvelle. Défaut de curiosité ou incompétence des journalistes de diffusion grand public ? Manque de clairvoyance ou consignes de modération venues d’en haut ? Qu’importe ! Les médias francophones avaient du retard sur le monde de l’hispanité ! Ils allaient mettre les bouchées doubles ! Les anglophones suivront bientôt. Une fois n’est pas coutume ! La mort de Roman a donné du piquant et de l’actualité à son histoire biologique. Au cours de réunions éditoriales impromptues, les rares journalistes d’investigation des différents médias sont chargés d’approfondir le sujet… rapidement !
L’association des deux mots, journaliste et investigation, devrait être un pléonasme, s’ils avaient gardé leurs sens premiers. En fait, en 202O, le métier de journaliste a beaucoup changé. Ils sont loin les nomades : Tintin, Albert Londres, Henri Béraud, Jack London, Raymond Cartier ou Anna Politovskaia, qui voyageaient sans cesse pour aller chercher l’information de première main là où elle était ! Les reportairs, les envoyés spéciaux, les correspondants de guerre se font rares. Courir les pistes du monde et risquer sa vie à la recherche d’une vérité dont on n’aperçoit souvent qu’une facette n’est plus dans l’air du temps. Les Américains avaient commencé par inviter CNN sur les lieux de leurs prestations militaires, puis ils ont inventé le reportair-embarqué dans leurs opérations militaires, c’est-à-dire materné par les militaires, protégé mais aussi contrôlé. C’est l’antithèse du journalisme d’investigation libre !
Les journalistes actuels sont comme les téléphones portables. Très peu sont libres et les autres sont sous contrat avec des propriétaires de média, qui imposent souvent une orientation à leurs prestations stipendiées. « Quien paga, manda ! » Proverbe espagnol. Celui qui paie commande.
La plupart des journalistes se sont sédentarisés. Ils sont assis, rivés à leurs écrans d’ordinateurs, branchés constamment sur le net et abonnés aux principales agences de presse. Ils épluchent et trient la multitude de messages qu’elles égrènent minute après minute. Ces agences d’information se sont multipliées dans beaucoup de pays et organisent pour leurs abonnés du monde entier un bombardement continu d’infos. Elles doivent être immédiatement transmises, dans la seconde qui suit, quelle que soit leur importance, voire leur véracité. Etre les premiers ! Après, on aura bien le temps de savoir si elles étaient pertinentes. Les journalistes doivent, de leurs fauteuils, sélectionner les événements planétaires et les intégrer, en fonction des directives de leur ligne éditoriale, dans leurs journaux ou « reportages ». Ainsi, à la périphérie de la toile, dans les bureaux des rédactions des chaînes de télévision interactive, fonctionnels mais tous identiques, froids et sans âme, ou dans les ateliers plus austères de la presse écrite, il faut trier et trier vite. Les salles de rédaction sont devenues des bureaux de poste électroniques. Les équipes de journalistes se sont adaptées par force aux trois règles fondamentales pour la sécurité de leur carrière :

Faire accrocheur, en acceptant même d’écorner la vérité des faits, si cela est nécessaire, pour capter l’attention des lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs les plus distraits.
Ne pas faire de vagues inconsidérées. Rester en terrain autorisé, c’est-à-dire suivre ce qu’on appelle pudiquement la ligne éditoriale de leur média ou du pouvoir en place en restant politiquement correct.
Appliquer le principe de précaution à l’information ! Ne pas risquer le KO c’est-à-dire un risque juridique (diffamation, suspicion de racisme, d’antisémitisme, de machisme ou d’homophobie …) ou un « flop » (information publiée et immédiatement démentie par l’intéressé ou par les faits). Tout cela demande un peu d’acrobatie éthique, mais c’est vital.
Quand on ne sait pas quoi faire, il ne faut pas faire n’importe quoi ! On perçoit le contour d’une affaire et on en présente l’esquisse. On ne cherche surtout pas à gratter plus profond, au moins au début. On ne prend pas de risque tant qu’on ne sait pas ce que vont en penser les autres : en haut lieu d’abord, puis ce que vont faire les concurrents et enfin comment va réagir l’opinion publique. Finalement, les médias ont pris, dans le monde actuel, la fonction qu’avaient les eunuques dans le sérail : faire bien fonctionner le système établi et profiter si possible d’avantages collatéraux !
La télévision a particulièrement bien tiré les marrons du feu puisqu’elle a acquis de fait le monopole de l’information dans la plus grande partie du monde. C’est un média facile à comprendre et ubiquitaire… comme le foutebol !
Le net, grâce à la liberté qu’il a conservée et à son interactivité, est son seul concurrent sérieux, d’autant plus que beaucoup de programmes de télévision passent maintenant sur la toile.
Les radios ont survécu grâce aux postes récepteurs individuels transportables, dans les Starmasks ou embarqués dans les voitures, les bus, les trains, les ascenseurs et tous les moyens de transport assurant une audience captive à ce média. Des restaurants, surtout à midi, ont essayé d’attirer des clients avides d’info immédiate, les infomaniaques, en créant des recoins d’information dans leurs salles-à-manger. Nous vivons dans la surinformation futile et inutile !
La presse écrite a vu disparaître ses lecteurs d’abord et, progressivement, tous les journaux quotidiens payants pour des raisons de rentabilité. En fait, on ne lit plus dans le monde actuel ; on regarde défiler des images. L’oligarchie politico-administrative s’est arrangée pour faire rendre gorge à ce qui restait de la presse d’opinion, qui se permettait de ne pas être politiquement correcte. Celle de droite, qui se voulait nationale mais que les bien-pensants appelaient extrême, constituait la vraie opposition au mondialisme ; il a fallu la ruiner par des réglementations postales autoritaires, iniques mais discrètes, et surtout par des dommages-intérêts importants après des parodies de jugement pour transgression du politiquement correct. L’agonie de la presse marxiste a été plus longue, grâce à l’acharnement thérapeutique des subventions d’Etat, mais ce sont ses lecteurs qui se sont lassés de la mauvaise foi mielleuse du contenu.
Tout ceci s’est fait en affirmant qu’il fallait maintenir la diversité de la presse, comme il se doit dans l’hypocrisie de l’époque.
« Il est essentiel de protéger la liberté d’expression mais aussi d’en définir clairement les limites et de préciser où commence le droit pénal » . La première partie de cette phrase contredit à l’évidence la seconde. Ce très bel exemple de langue de bois est dû à Karin Gastinger, qui était ministre de la Justice à Vienne, quand l’Autriche assurait la présidence tournante de l’Union Européenne.

Seules quelques feuilles de choux quotidiennes, distribuées gratuitement, survivent grâce à la publicité qu’elles véhiculent, mais ne brillent guère par la qualité de leur rédaction. Leur but principal, premier, n’est plus d’informer mais d’assurer leur rentabilité grâce aux annonceurs publicitaires. La rédaction est cornaquée par le financier propriétaire.

En langue française, ne persistent que deux hebdomadaires : Paris-Match , spécialisé dans le genre « pipeul et glamour », compte maintenant seulement sur le choc des images et Point-Presse , produit de la fusion de l’Express et du Point , donne encore un certain poids aux mots et se pique d’analyse politique intransigeante. Les Conseils d’dministration de ces deux magazines résiduels, dont la survie est difficile, envisageraient d’ailleurs de fusionner les deux titres pour pouvoir mener les choses comme ils l’entendent, sans concurrence inutile. Il faut vendre plus pour obtenir plus d’achats d’espaces publicitaires. Il faut vendre pour vivre ! Pour ce faire, les lignes éditoriales se concentrent sur les sujets qui stimulent voire déchaînent les réactions populaires : les duels oratoires politiques, économiques, financiers et même sportifs, joutes modernes et controverses entre personnalités qualifiées de médiatiques, les scandales aussi, car « les gens sont plus prompts à croire les choses sales qu’à croire en la beauté » disait Youri Andropov, quand il n’était encore que chef des services secrets soviétiques.

Les spécialistes médicaux qui ont connu directement Roman ou qui ont pu avoir accès à quelques pièces de son dossier ne sont pas très nombreux et sont tenus en principe à une réserve liée au secret professionnel. Mais certains d’entre eux, pour en tirer quelque éphémère gloriole personnelle, n’avaient pu se retenir d’en parler, en privé, à leur femme, à d’autres femmes, puis en public à des amis, dans des dîners mondains parisiens et la rumeur avait fini par arriver aux oreilles de quelques journalistes. Mais on en était resté au stade de la rumeur incontrôlée et personne ne la prévoyait si attractive pour le grand public. Tous la supposaient anodine pour le pouvoir. On avait vu ainsi, dans le courant de mars 2020, fleurir quelques vagues entrefilets, dans les rubriques des faits divers, pour profiter de l’effet d’annonce. Il serait toujours temps de modifier ensuite la trajectoire du message ! Quelques aspects mineurs de cette particularité médicale avaient été évoqués dans la presse grand public, souvent sous l’aspect « pipeul » et accrocheur (un nouveau monstre sympathique est apparu, le Frankenstein de l’intelligence, ces chromosomes qui nous dirigent…), mais sans jamais aller jusqu’à une synthèse cohérente des faits, des événements ou des documents. Et pour cause, on manquait d’information factuelle facilement accessible.


A partir du 1O avril 202O, jour de l’incinération de Roman, son cas médical devient le sujet du jour, la scie, l’antienne médiatique du moment, dans l’Hexagone mais aussi dans toute l’Europe et même dans le monde entier, malgré la trêve du ouiquend de Pâques ! C’est un fait divers, une étincelle, qui lance bien souvent une affaire ou une carrière…Les Parisiens, les Hexagonaux et beaucoup d’Européens, qui n’avaient bien sûr pas pu voir le cortège mais qui l’avaient vu à la télé (qui n’y était pas !) ou qui en avaient entendu parler par des amis, des collègues, sur internet ou par la rumeur publique au Café du Commerce local, sont maintenant nombreux à réagir subjectivement. Effet boule de neige ! Panurgisme {6} !

Cependant, pour faire l’avocat du diable, en l’occurrence du panurgisme, il faut bien reconnaître que c’est un moyen de protection pour le groupe. Quand un banc de harengs est attaqué par des thons, tout hareng qui s’écarte de la masse est préférentiellement et immédiatement croqué. Cela rassasie l’attaquant et évite des pertes quantitatives plus importantes au groupe attaqué. Le bien commun passe souvent par quelques désagréments personnels !
Il n’y a encore aucune donnée objective pour réfléchir logiquement mais qu’importe ? La presse écrite gratuite de l’après-midi a raconté la cérémonie. Mais comment peut-on relier les faits qu’« ils » nous annoncent avec les élucubrations qui avaient circulé auparavant et qu’« on » avait oubliées. Beaucoup de petits groupes, notamment pendant les pauses-travail, au bureau ou à l’atelier, pour se détendre, ne parlent déjà plus que de ça. Certains ont déjà cherché sur le net des blogues ou des sites oueb nouveaux qui sortent souvent rapidement pour profiter d’un événement, comme les champignons ou les escargots après la pluie. Ils en ont trouvé déjà quelques-uns : www. mutation.com/ www.génomehumain.org/ www.humangeneticcode.com /, pas très fournis en infos mais beaucoup de « chat » dans des forums. L’imaginaire va bon train ; les hypothèses les plus farfelues sont soulevées et les relations entre les rumeurs qui ont circulé et cette cérémonie commencent à proliférer.
Bien sûr, le tableau reste flou ! Trois raisons expliquent ces incohérences.
La première est la difficulté pour nos contemporains de suspendre leur jugement, quand ils n’ont pas assez d’éléments objectifs ou une convergence d’arguments pour se faire une opinion, sinon définitive, du moins fondée. Ils répugnent à être attentistes. Il faut qu’ils expriment un avis, qu’ils réagissent immédiatement, en général émotionnellement, en fonction de ce qu’on les incite à penser, un peu comme le taureau de corrida que l’on excite avec un chiffon rouge : réaction émotive qui reste à des années-lumière d’un raisonnement rationnel.
Ensuite, lors de la progression d’une information par le bouche à oreilles ou de sa propagation d’un média à l’autre, d’un individu à l’autre, celle-ci est constamment déformée, volontairement ou non, par les transmetteurs intermédiaires. Le résultat final est que l’on peut obtenir très rapidement une multitude d’informations complètement fausses. Agatha Christie en avait fait le sujet d’un de ses fameux romans policiers, au début du siècle dernier, Dix petits nègres, à relire car l’histoire redevient à la mode !
Enfin, la troisième explication est le conformisme intellectuel de l’homme moderne. Il s’installe volontiers dans ce que les médias lui présentent comme le consensus de la masse humaine qui l’entoure, comme le bon choix, comme la seule interprétation possible pour un homme intelligent. Ce phénomène existe depuis toujours ; ce sont les moyens de l’imposer qui ont changé. Quand on ne sait pas quoi penser, il n’y a plus qu’à se rabattre sur le « prêt-à-penser ! Nous aurons l’occasion de reparler de ces 3 M, les redoutables Manipulations Mentales de Masse !

C’est dans cette ambiance généralisée de ragots et de rumeurs folles, affirmés par tous avec la plus grande assurance, que les parents du jeune défunt annoncent par un communiqué laconique de l’Agence Européenne Media Scoop (AEMS), diffusé sur le net le mercredi 15 avril à dix heures et treize minutes, une conférence de presse à Paris, pour le vendredi 17 au matin, 9 heures. Des vaouchers d’invitation gratuite pourront être obtenus par les journalistes professionnels de tous les pays sur le site internet de l’AEMS, à partir de midi. La langue officielle de la conférence sera le français. Une agitation frénétique se déclenche rapidement dans les salles de rédaction des médias du monde entier : réunions éditoriales, décisions de participation, organisation de voyages des envoyés spéciaux, réservations de billets d’avions et de chambres d’hôtels… pour passer quelques heures agréables à Paris et peut-être glaner quelques informations croustillantes. On commence à voir apparaître pour ce cas médical unique « cette assurance vulgaire et débridée que nul n’a manifestée avec autant d’éclat en notre XX° siècle que les journalistes ». Alexandre Soljénitsyne.
CHAPITRE III LA CONFERENCE DE PRESSE
L’entrée de l’hôtel Lutetia sur le boulevard Raspail à Paris est imposante et cossue. Elle est en général calme, en dehors des coups de sifflet des chasseurs qui hèlent des taxis.

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