La fille du vent : 1 – Le pic des cieux
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Description

Depuis des centaines d'années, la population du pays de Sigean survit dans les tréfonds de la terre.L'ère glaciaire a transformé le monde extérieur en un milieu hostile, mortel. La jeune Kyria ose pourtant s'y aventurer, dès que la cité souterraine de Tisble ouvre ses portes. Un soir, elle manque le couvre-feu et se retrouve piégée dehors. Elle n'a pas peur. Une force mystérieuse la pousse en avant et lui montre la voie. C'est la volonté du vent… Que lui réserve ce monde inconnu et sauvage ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 décembre 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782365388740
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LA FILLE DU VENT
1 – Le pic des cieux
 
Cécile DORÉMUS
 
www.rebelleeditions.com  
Prologue
La jeune femme sentit une bourrasque ébouriffer ses longs cheveux blonds. Il faisait froid ce matin. Ses joues étaient rougies par un vent glacial et ses lèvres avaient pris une teinte bleutée. Elle se retenait tant bien que mal de claquer des dents, malgré l’épaisse cape de laine recouvrant ses épaules. Pourtant, elle souriait. Le genre de sourire radieux qui n’arrivait que lorsqu’on se sentait en totale harmonie avec soi-même. Elle regarda son compagnon marchant à ses côtés… Rayonnant.
Ils étaient partis depuis déjà huit jours, et pas une fois ils n’avaient regretté leur choix. De nombreux dangers les guettaient, ils en avaient bien conscience. Une extrême prudence était de rigueur, pour qu’ils puissent espérer survivre, mais cela ne les empêchait pas d’être heureux. Incroyablement heureux. L’amour qu’ils partageaient leur avait permis de trouver le courage de tout quitter… S’enfuir, afin de dénicher un endroit où l’espoir existait encore. Ils croyaient en une vie meilleure, ailleurs, là où la soif de pouvoir des hommes n’avait pas encore tout détruit.
L’homme se pencha vers elle et effleura ses cheveux d’un tendre baiser. Il sentit les battements de son cœur s’accélérer face au regard lumineux qu’elle lui offrit en retour. Il l’aurait suivie n’importe où, les yeux fermés. Il ne se sentait pleinement heureux que lorsqu’elle se tenait près de lui, son parfum flottant dans l’air.
Une brindille se brisa, tout près, mettant fin à la quiétude qui embaumait le couple. L’homme se retourna immédiatement, sur le qui-vive. Une sombre angoisse lui martelait le cœur. Ils avaient gagné huit jours. Huit jours d’un bonheur sans nuage. Un bonheur désormais derrière eux. Ils les avaient retrouvés, malgré toutes les précautions qu’ils avaient prises.
Il fixa les tréfonds de la forêt, espérant se tromper, de toutes ses forces. C’était inutile, ils étaient là. Il le sentait, du plus profond de son âme. N’écoutant que son instinct, il saisit la jeune femme par les épaules et plongea son regard dans le sien.
— Quoi qu’il arrive, ne te retourne pas… Continue de courir, toujours !
Conscient que la fin approchait, il prit le temps de la caresser du regard, une dernière fois. Puis il attrapa sa main et ils s’élancèrent. Ils coururent dans la forêt, évitant les branches, sautant par-dessus les racines, manquant de tomber de nombreuses fois. Sans jamais s’arrêter. Sans jamais ralentir. Jusqu’au sifflement d’une flèche, filant entre les feuilles, droit vers sa cible. Il lâcha brusquement sa main et elle se retrouva seule. Du coin de l’œil, elle eut le temps d’apercevoir son corps s’effondrer, pour ne pas se relever.
Les larmes brouillant sa vue, elle accéléra son allure, portée par un sentiment plus fort que la peur… Plus fort que la mort. Elle s’arrêta précipitamment devant un tronc d’arbre, pour déposer entre ses racines un étrange petit paquet. Juste le temps d’un regard d’amour intense. D’une larme qui se brise. D’une supplication de calme et de silence. Elle recula et le recouvrit d’une fine couche de feuilles, pour le masquer à la vue. L’action ne dura qu’une fraction de seconde, déjà elle se détourna pour se remettre à courir.
Elle tint bon encore un certain temps. Chaque mètre gagné était une chance de plus. Mais son sort était scellé. Une douleur aiguë la submergea soudain. Une flèche plantée dans le dos, elle tomba à genoux. Suffoquant, elle parvint à lever la tête. Après une dernière prière au ciel, elle poussa son dernier soupir.
Quelques heures plus tard, une fois que les hommes en gris eurent emporté leurs pauvres victimes, après avoir mené une longue recherche infructueuse, le calme revint sur la forêt. Le silence reprit ses droits en ce lieu d’ordinaire si paisible.
*
L’homme descendit de l’arbre où il s’était perché, pour observer le couple d’Imos qu’il avait repéré dans la matinée. Des oiseaux au plumage d’un violet très doux, avec un bec court et pointu, couleur noir de jais, dont le chant était réputé pour apaiser les âmes en peine.
Il s’approcha fébrilement de l’endroit où la jeune femme avait pris le temps de déposer son précieux paquet. Précieux également pour les hommes en gris, qui l’avaient longuement cherché avant de renoncer. Il le saisit doucement et découvrit avec stupeur un bébé, emmitouflé dans un long châle beige, qui le fixait de ses grands yeux gris.
- 1 -
Il l’aperçut enfin et secoua la tête : elle était allongée, tranquillement, dans un champ de colza. Une multitude de fleurs d’un jaune très vif partout autour d’elle, caressant son visage au rythme du vent. Paniqué, il s’élança vers elle. Le temps pressait.
— Kyria ! Mais qu’est-ce que tu fabriques ? Réveille-toi, enfin !
Péniblement, Kyria ouvrit les yeux. La grosse voix de Mikel avait rugi à ses oreilles, la tirant d’un sommeil paisible. Elle s’était endormie, une fois encore, bercée par le vent. Elle s’étira, sans comprendre pourquoi son ami s’affolait ainsi. Jusqu’à ce qu’un mouvement désagréable à son poignet finisse par la sortir totalement de sa léthargie : sa pierre vibrait. Elle se redressa d’un coup, sachant pertinemment ce que cela voulait dire : le couvre-feu approchait. Il était au moins 15 heures 45, peut-être même plus, car les vibrations étaient vraiment intenses. Or, les portes fermaient à 16 heures pile et, s’ils ne se présentaient pas, ils seraient enfermés dehors, destinés à mourir.
— Allez, dépêche-toi ! Il faut courir !
Kyria sauta sur ses pieds et suivit Mikel, au pas de course.
— Quelle heure est-il ?
— Quand je suis parti à ta recherche, la pierre vibrait déjà. Et j’ai mis du temps à te trouver…
Ils échangèrent un regard angoissé.
— Mais qu’est-ce que tu fais là, Mikel ? Tu aurais dû rentrer, te mettre au chaud !
— Tu oublies que je te connais par cœur. Tu me fais le coup à chaque fois, tu profites de chaque heure autorisée pour sortir dès que les portes s’ouvrent et tu attends le dernier moment pour rentrer. Je te guettais et, comme tu ne t’es pas présentée, je suis parti à ta recherche.
Touchée par tant d’égards de la part de son ami, Kyria lui sourit avec reconnaissance. Mikel se contenta de hausser les épaules, prouvant ainsi que son geste avait été naturel. Il n’attendait pas de remerciement de sa part. Si c’était à refaire, il le referait, peut-être en partant légèrement plus tôt. Ils se concentrèrent sur leur course, conscients des enjeux. Mikel était un soldat, maniant la vitesse et l’endurance. Il s’était mis au rythme de Kyria qui, si elle n’était pas une sportive accomplie, se défendait plutôt bien. Très vite, ils arrivèrent aux abords de leur cité. Devant eux, se dressait une sorte de puits en pierre. De la margelle descendait un escalier en colimaçon interminable, qui s’enfonçait dans les entrailles de la terre et menait au cœur de Tisble.
Seulement, il était trop tard…
*
Les deux amis restèrent un moment devant le puits, fixant la lourde pierre qui interdisait son accès. Ils se regardèrent enfin, apeurés et démunis, face aux terreurs de la nuit qui les attendaient.
— Je suis vraiment désolée, souffla Kyria, honteuse d’avoir mis son ami dans cette situation.
— Arrête, tu n’as pas à t’excuser. Je suis ici de mon plein gré, c’est ma décision.
Malgré son angoisse, la voix de Mikel s’était faite douce et assurée. Il ne voulait pas que son amie se sente coupable. Elle ne lui avait jamais demandé de veiller sur elle. C’était sa responsabilité.
— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda-t-elle d’une petite voix.
Mikel était résigné. Toute sa vie, on lui avait rabâché qu’il était mortel de passer une nuit dehors. Il ne se faisait strictement aucune illusion et eut un petit sourire triste.
— C’est terminé, Kyria, il n’y a plus d’issue.
Elle resta silencieuse quelques instants, une vague de désespoir s’abattant sur elle. Elle n’avait que seize ans et elle allait mourir. Qui allait prendre soin de Faustine si elle disparaissait ? Elle n’avait même pas pu lui dire au revoir. Le pire, c’est qu’elle ne pouvait s’en prendre qu’à elle-même : depuis toujours, on leur répétait qu’il était interdit de rester à l’extérieur la nuit. Les températures pouvaient descendre jusqu’à moins cinquante degrés et cela devenait mortel. C’était pour cette raison que les cités souterraines avaient été construites : durant l’ère glaciaire, il était impossible de vivre dehors, on gelait instantanément. Cela avait eu lieu il y a plus de six cents ans. Mais récemment, durant les cinquante dernières années, les dirigeants avaient mis en place une autorisation de sortie aux heures les plus chaudes de la journée, entre onze et seize heures. Peu s’y risquaient. La peur de rester enfermé à l’extérieur ou de rencontrer une bête sauvage était encore trop présente. À raison, visiblement, puisqu’elle se trouvait désormais piégée dehors.
Le vent se mit à souffler, passant entre ses cheveux d’un châtain clair, presque roux sous les reflets du soleil, se faufilant jusqu’au creux de son oreille. L’avenir se trouva soudain teinté d’une certitude nouvelle. Elle leva les yeux vers Mikel.
— Il faut s’éloigner de la cité et trouver un abri pour la nuit. Allons vers la forêt.
— Mais arrête… Rends-toi à l’évidence, c’est terminé pour nous, il n’y a plus d’espoir. Et puis, la forêt ? Tu es folle ou quoi ? Tu veux qu’on se retrouve nez à nez avec une bête sauvage ?
Elle n’avait plus peur à présent. Sans pouvoir expliquer pourquoi, elle se sentait bien. Apaisée.
— Mikel, crois-moi ! Je le sens, il faut aller par là. S’il te plaît, essayons. On n’a plus rien à perdre, après tout…
Le jeune homme la considéra quelques instants. Il avait trois ans de plus qu’elle et la connaissait depuis toujours ; ils avaient grandi ensemble. Elle appréciait sa simplicité, son sens de l’humour et son incroyable ouverture d’esprit. Il était intrigué par sa sérénité à toute épreuve, sa grande gentillesse et l’étrange aura qui émanait d’elle. Kyria avait toujours eu un petit côté bizarre, même avant la tragédie qui était arrivée à sa famille. Mais il était incapable de définir clairement ce que cela représentait. Sarcastique, il leva un sourcil.
— Encore une de tes intuitions sorties de nulle part ?
Kyria ne se formalisa pas. Elle avait conscience qu’il était difficile de prendre au sérieux l’inexplicable. Elle-même ne saurait justifier ce qu’elle ressentait. Elle se contentait d’avoir confiance en son instinct.
— C’est exact, je l’avoue. Mais jusqu’à présent, je ne me suis jamais trompée, alors autant essayer, tu ne crois pas ?
Elle lui offrit un petit sourire candide, qui aurait fait fondre n’importe qui. Mikel capitula.
— Très bien, marchons jusqu’à la forêt. Mais je te préviens, si on se fait attaquer, je te laisse en pâture aux bêtes sauvages.
Amusée, Kyria secoua la tête gentiment et ils se mirent en route.
*
Ils marchèrent durant presque trois heures, la plupart du temps en silence. La température s’était rafraîchie, mais cela restait encore supportable. Kyria se sentait étrangement bien. Elle n’avait jamais eu l’occasion d’être dehors à cette heure-ci de la journée. Le ciel commençait à se teinter d’orange, au fur et à mesure que le soleil se couchait. C’était magnifique. Elle jeta un œil à son ami, Mikel semblait considérablement plus inquiet qu’elle. Il était grand, avec des cheveux bruns coupés court, un teint clair réchauffé par des yeux couleur noisette, qui pétillaient habituellement de bonne humeur. Il s’était engagé dans la petite troupe de soldats de leur cité, il y avait trois ans déjà, développant assez sa musculature pour le rendre imposant aux yeux d’autrui. Pour Kyria, il était toujours resté le discret Mikel, qui la faisait rire comme personne. Il marchait, tous les sens en alerte, prêt à réagir au quart de tour. À cet instant précis, son épée lui manquait terriblement. Personne n’avait le droit de sortir de Tisble avec une arme, c’était la règle ; règle que Mikel n’avait jamais comprise mais toujours respectée.
Kyria s’arrêta soudain et s’accroupit près d’un buisson. En se retournant, elle tendit à Mikel une poignée de myrtilles, juteuses à souhait.
— Tiens, ça fera office de dîner !
— Une chance que je sois coincé dehors avec la meilleure cultivatrice de tout le pays ! dit-il avec un clin d’œil.
— Je n’ai aucun mérite, mon père m’a tout appris.
À ce seul souvenir, Mikel vit une ombre passer dans les yeux de Kyria. Son amie avait une longue histoire douloureuse derrière elle, il se demandait parfois où elle avait trouvé la force de s’en sortir. Kyria avait toujours été très proche de son père, ils partageaient la même passion pour la nature. Il l’emmenait faire de longues balades dehors dès que cela était possible, lui transmettant tout ce qu’il savait sur les plantes, les arbres, les fleurs, la flore en général. Elle le suivait partout, même lorsqu’il partait travailler : il était chargé de faire pousser des fruits et des légumes pour la cité, chose difficile quand on vit sous terre. Elle l’avait toujours aidé avec joie.
Quand ils parvinrent devant la forêt, Kyria sentit son cœur se serrer. Il était arrivé que son père l’emmène jusqu’ici et qu’ils montent dans un arbre pour observer des oiseaux ou cueillir des fruits. Ils faisaient l’aller-retour au pas de course, afin de respecter la tranche horaire des sorties autorisées. Ils avaient toujours été sur la même longueur d’onde, attirés par le silence, respectant et admirant les innombrables beautés de la nature.
Les arbres qui se dressaient devant eux étaient impressionnants de majesté, certains de plus de trente mètres de hauteur, dont les troncs paraissaient étonnamment épais et solides. Parfois des racines noueuses étaient visibles hors de la terre, d’autres fois des branches tombaient en rideau jusqu’au sol, apportant avec elles une cascade de feuilles. Toutes les nuances de vert semblaient présentes devant leurs yeux éblouis. Comme pour leur offrir un ballet, le vent faisait virevolter les feuilles, qui parvenaient alors à effleurer l’herbe à leurs pieds d’une caresse légère. Une multitude d’arbres immobiles mais tellement gracieux, ancrés au sol mais infiniment libres ; même Mikel restait bouche bée devant ce spectacle empreint de poésie.
Ivre de beauté, Kyria se décida finalement à avancer et pénétra dans la forêt. Elle laissa ses pas la guider, sans chercher à comprendre où elle se dirigeait. Enfin, elle s’approcha d’un arbre. Son tronc, d’un beige très clair, offrait de nombreuses prises pour le gravir. Sans hésiter, elle posa sa main sur son écorce et commença à se hisser vers des branches en hauteur. Suivant son exemple, Mikel s’apprêtait à faire de même, lorsqu’un bref contact avec l’arbre le fit sursauter.
— Kyria !
En pleine escalade, elle s’arrêta et tourna la tête vers lui.
— Un problème ?
— Tu n’as pas senti ?
— Senti quoi ? Explique-toi !
— L’arbre… On dirait qu’il chauffe !
Kyria lui sourit avec douceur.
— Je ne t’avais pas dit qu’il suffisait de trouver un abri pour la nuit ?
Tous les deux étaient maintenant perchés sur une branche, pelotonnés contre l’écorce chaude. Mikel secoua la tête, encore sous le choc. Kyria n’avait même pas cillé. Un arbre qui chauffe ! Comme si c’était possible. Et si cela existait vraiment, pourquoi est-ce que personne n’était au courant, après tout ce temps ?
Kyria, quant à elle, n’était pas étonnée que la nature recèle des trésors insoupçonnés. Comment aurait-il pu en être autrement ? Il avait bien fallu qu’elle s’adapte pour survivre, face aux températures polaires de l’ère glaciaire.
L’arbre était superbe et ses branches assez larges et légèrement creusées pour que l’on puisse s’allonger, en étant à l’aise, sans la crainte de chuter lors d’un sommeil agité. Ses feuilles, vert clair, abondaient autour d’eux, semblant les protéger encore davantage de la menace de la nuit. La chaleur émanant de son écorce était pile à la bonne température, comme si elle s’adaptait à leurs attentes, sans jamais les brûler, ni baisser en intensité. Idéale.
Son regard tomba sur la pierre accrochée à son poignet. Les vibrations s’étaient arrêtées à 16 heures pile, plus besoin d’alerter une fois la menace passée. Chaque membre de Tisble avait sa propre pierre. Elles étaient réglées sur le couvre-feu, pour que chacun puisse surveiller les heures qui défilaient, sans se faire piéger à l’extérieur. Les sondeurs s’occupaient de leur réglage. Ils avaient l’étrange pouvoir d’agir sur la force magnétique émanant de certaines pierres. Ils devenaient capables de leur donner des propriétés spécifiques : chauffer pour faire cuire de la nourriture ou pour apporter de la chaleur dans les foyers, éclairer la cité souterraine, émettre une alarme stridente lors des alertes climatiques, communiquer avec les autres cités… Tout cela au gré de l’envie et de la puissance des sondeurs et du potentiel des pierres qu’ils avaient en leur possession.
Ici, les vibrations se mettaient en route lorsque le soleil atteignait une certaine hauteur dans le ciel, signe qu’il était désormais l’heure d’aller se réfugier à l’intérieur. Tous les habitants avaient autour du poignet un épais bracelet de cuir, fermé par un nœud, auquel adhérait une pierre plate d’un gris presque translucide. Il était impossible de s’en défaire, les sondeurs y veillaient. Chaque nœud était éternel, le cuir inusable, la pierre incassable. Bien sûr, cela avait été mis en place pour des raisons de sécurité. C’était aussi plus pratique, de cette façon, aucun risque de perdre son bracelet par maladresse.
Kyria avait toujours détesté cette pierre. Quelque chose en elle pressentait le danger qu’elle représentait. Elle savait également que la pierre permettait de les localiser, où qu’ils soient. Mais pour cela, il fallait déjà que quelqu’un donne l’alerte de leur disparition. Or, sa sœur était trop mal en point pour penser à avertir quiconque, et Mikel était membre d’une famille très nombreuse, toujours débordée. Son absence passerait inaperçue, d’autant qu’il ne dormait pas toujours chez lui, étant régulièrement de garde la nuit, de par son statut de soldat. Elle sentit soudain le malaise de Mikel. En se tournant vers lui, elle vit qu’il l’observait.
— Qu’est-ce qui te préoccupe ?
Mikel n’était pas étonné qu’elle ait perçu son trouble. Elle avait toujours eu la capacité de lire en lui et en n’importe qui d’ailleurs.
— C’est incroyable ! Depuis des centaines d’années, il est dit que toute personne restant enfermée dehors est condamnée à périr. Et toi, en quelques heures à peine, tu nous déniches un arbre qui chauffe. Tu crois qu’on va survivre ? Que la chaleur de l’arbre va nous protéger du froid mortel de la nuit ?
— Je l’espère en tout cas.
— Mais comment peux-tu paraître si calme ? Tu n’as pas peur de mourir ? Je suis un soldat… Je me suis engagé en sachant pertinemment que cela pourrait mettre ma vie en péril. Je suis préparé à affronter des situations telles que celle-ci, pourtant, je me pose mille questions. J’ai peur que ma vie se termine cette nuit et, en même temps, je suis abasourdi par tant de découvertes. Je n’arrive plus à réfléchir…
Kyria posa une main chaude sur le bras de son ami.
— Mikel, arrête de te faire des nœuds au cerveau. Ça ne sert à rien. Écoute, si demain matin nous sommes encore en vie, alors il sera temps de se poser des questions. En attendant, regarde autour de toi : je n’étais encore jamais sortie la nuit, n’est-ce pas magnifique ?
Elle montra l’infinité du ciel, d’un bleu marine intense, qui les enveloppait désormais. Il se rendit compte que c’était la première fois qu’il voyait les étoiles, une multitude de petits points lumineux au cœur de la nuit. La lumière qui persistait malgré l’obscurité. Et la lune ! Immense, leur offrant une douce lueur de par son éclatante blancheur. Mikel sourit, qu’importe s’il se réveillait demain, ce soir, il s’endormait heureux. Le sentant apaisé à côté d’elle, Kyria se laissa emporter par les merveilles de la nuit. Doucement, elle ferma les yeux.
*
Mikel ouvrit les yeux le premier. D’abord un peu perdu par tant de luminosité à son réveil… Et tout lui revint en mémoire. Il se redressa d’un coup : il était vivant ! On pouvait survivre dehors, même la nuit. Les incroyables pouvoirs de la nature leur en offraient la possibilité. C’était stupéfiant ! N’y tenant plus, il secoua l’épaule de Kyria, encore endormie à côté de lui.
— Mais, grommela-t-elle, ça devient une manie de vouloir me réveiller…
— Kyria, on a passé la nuit dehors ! Tu te rends compte ? Tu crois que les dirigeants sont au courant ? L’impact que ça va avoir sur nos vies. C’est tellement excitant ! Et dire que nous sommes à l’origine de cette découverte. Peut-être qu’on va révolutionner le monde. Tu imagines ?
La jeune fille sourit devant l’enthousiasme évident de Mikel. La veille au soir, il était pourtant persuadé de passer sa dernière nuit sur terre.
— Nous en informerons Elio dès notre retour, en espérant qu’il nous croie. Souviens-toi que tu faisais encore partie des sceptiques, il y a peu…
Il passa outre la remarque ironique et continua avec entrain.
— Nous sommes des preuves vivantes, Kyria. Personne ne pourra mettre notre parole en doute, personne.
Amusée, Kyria se contenta de sourire. Il lui importait peu qu’on croie en ses révélations. Elle savait. Cela lui suffisait amplement. Voyant que son ami ne cessait de gesticuler à côté d’elle, et craignant qu’il n’explose au vu de son excitation grandissante, elle prit les choses en main.
— Bon, puisqu’il faut aller prévenir tout le monde, pourquoi attendre ? Mettons-nous en route et rejoignons la cité.
Ni une ni deux, Mikel sauta sur ses pieds. Ils descendirent de l’arbre et prirent le chemin du retour.
Les portes n’ouvrant qu’à onze heures, et n’étant pas très sûrs de l’horaire actuel, les deux amis prirent leur temps. L’air paraissait particulièrement frais, surtout après avoir quitté la douce chaleur de l’arbre. Mais le soleil illuminait le ciel, devenant un allié précieux. Leurs vêtements, faits en grande partie de cuir, les aidaient également à faire face au froid environnant. En chemin, ils grignotèrent à nouveau quelques myrtilles et purent se désaltérer auprès des rivières qui abondaient dans la région. Au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient de Tisble, Mikel devint plus soucieux.
— Tu crois que notre entretien avec Elio va bien se passer ?
Kyria prit la peine de réfléchir à la question. Elio était le dirigeant de leur cité et également le commandant de la petite troupe de soldats qu’elle abritait, donc le chef de Mikel.
— Je crois que c’est un homme bon.
— Comme si tu le connaissais ! Même moi qui le côtoie régulièrement, j’ai du mal à me faire une idée.
— J’ai eu l’occasion de le croiser, à plusieurs reprises. Je sens au fond de moi que c’est quelqu’un de bien. C’est un dirigeant droit et humble, nous avons de la chance de l’avoir. Même s’il fait respecter les nombreuses règles édictées par Cardose, rien ne dit qu’il les approuve. Et ce n’est pas lui non plus qui dirige les sondeurs.
Mikel hocha la tête. Cardose était l’homme à la tête de toutes les cités du pays de Sigean. Il résidait dans la plus grande et la plus puissante d’entre elles : Nisuve. Il était issu d’une famille de dirigeants. On disait même que ses ancêtres avaient sauvé l’humanité, en étant à l’origine de la construction des cités souterraines. Quoi qu’il en soit, il gouvernait le pays d’une main de fer.
— C’est également grâce à lui que j’ai pu travailler très tôt, pour survivre après la disparition de mon père.
Mikel se tourna vers Kyria. Il avait parfois l’impression qu’elle était bien plus âgée que lui. Ses mots étaient empreints d’une telle sagesse. Il plongea son regard dans ses grands yeux gris et sentit son cœur s’alléger : si Kyria y croyait, alors lui aussi.
Lorsqu’ils arrivèrent devant le point d’entrée de la cité, ils furent soulagés de constater qu’il leur était désormais accessible. Mikel salua d’un signe de tête les deux soldats postés à l’entrée et ils passèrent la porte, l’air de rien. On ne leur fit aucune remarque, signe que personne n’avait constaté leur disparition. Cela n’aurait pas été le cas s’ils avaient manqué à leur journée de travail, mais aujourd’hui était justement le seul jour de repos de la semaine. Évidemment, personne ne pouvait se douter qu’ils venaient de passer la nuit dehors, cela semblerait tellement absurde. Puisqu’ils étaient de toute manière étroitement surveillés par leur pierre, on ne prenait pas la peine de contrôler leurs allées et venues à l’extérieur.
Ils descendirent en silence le long escalier de pierre, semblant mener aux entrailles de la Terre, éclairé ci et là par des sphères lumineuses. Ils s’étaient mis d’accord pour aller droit au centre de commandement. En arrivant, ils demandèrent immédiatement à parler au commandant Estran. Ils patientèrent quelques minutes et furent reçus par le dirigeant de leur cité. Il les fit asseoir face à lui et leur proposa gentiment quelque chose à boire.
— Mademoiselle Codine, soldat Falponse, que puis-je pour vous ?
— Mes respects, mon commandant, souffla Mikel, intimidé.
Ils avaient convenu que Kyria mènerait l’entretien. À l’inverse de Mikel, elle se sentait en confiance. Elle avait toujours eu l’inexplicable mais tenace sentiment qu’Elio Estran était un homme de bien, à qui l’on pouvait se fier. Il se tenait en face d’eux, les regardant droit dans les yeux. Serein, il attendait de connaître la raison de leur visite.
— Si nous sommes venus vous voir aujourd’hui, commença Kyria, c’est que nous avons fait une grande découverte.
Intrigué, le commandant pencha légèrement la tête sur le côté, l’incitant à poursuivre.
— Voilà : sachez que nous avons passé la nuit dehors.
Elio Estran resta silencieux quelques instants, scrutant le visage de Kyria. Était-ce une plaisanterie ? Une provocation ? Attendant qu’il digère l’information, la jeune fille se contenta de lui renvoyer un regard clair. Près d’elle, Mikel se tortillait sur sa chaise, visiblement mal à l’aise.
— Vous avez passé la nuit dehors ?
— Oui, mais ce n’était absolument pas prémédité. En réalité, tout est de ma faute : je me suis assoupie dans un champ de fleurs, bercée par les rayons du soleil. Les vibrations de ma pierre n’ont pas suffi à me réveiller. Mikel, ne me voyant pas revenir, est parti à ma recherche pour me faire rentrer à temps. Malheureusement nous sommes arrivés trop tard, la porte s’était déjà refermée.
Le dirigeant de Tisble cligna des yeux.
— Vous avez passé la nuit dehors ?
— Oui, nous avons passé la nuit dehors, reprit Kyria d’une voix douce, consciente de l’état de choc de l’homme assis en face d’elle.
— Mais… Comment est-ce possible ?
Alors Kyria expliqua. Leur idée d’essayer de trouver un abri pour la nuit. La mystérieuse force qui l’avait incitée à se diriger vers la forêt. La découverte de la chaleur provenant de l’écorce d’un arbre, qui leur tint chaud toute la nuit et les protégea des températures glaciales. Elio l’écoutait, les yeux écarquillés. Il avait attendu ce moment toute sa vie : la possibilité de vivre dehors, à chaque instant. Il était un pur soldat et rêvait de longues randonnées dans la nature, de dormir à la belle étoile, de pouvoir réaliser des entraînements à l’extérieur. Il s’était toujours demandé pourquoi on ne leur confiait pas la mission d’apprendre à survivre dehors. L’humanité était-elle condamnée à rester dans les ténèbres souterraines ?
À travers sa stupéfaction, il mesurait l’impact qu’une telle révélation pourrait avoir sur le monde. Mais pouvait-il se fier à ces deux jeunes gens, à peine sortis de l’adolescence ? Mikel était un de ses gars : solide, volontaire et toujours très sérieux. Et Kyria… Il connaissait les terribles épreuves qu’elle avait traversées. Déjà à l’époque, il avait pris sous son aile cette petite fille courageuse et déterminée à s’en sortir. Malgré son jeune âge et son apparente fragilité, les yeux de Kyria étaient criants de maturité et le poussaient à lui faire confiance. Quand elle eût fini son récit, le commandant Estran avait pris sa décision.
— Je te crois, jeune Kyria. Maintenant, il va falloir que tu te fies à moi, en retour, et que tu fasses exactement ce que je te dirai.
- 2 -
La vie reprit son cours dans la cité. Kyria se levait aux aurores pour aller travailler dans les serres et prendre soin des légumes et des arbres qui parvenaient à pousser au sein de Tisble. Les sondeurs avaient mis en place des pierres, dont la luminosité et la chaleur reproduisaient celles du soleil, permettant à la flore de pousser. En ce qui concernait l’eau, ils avaient plusieurs nappes phréatiques en réserve, dont l’une d’elles était réservée à l’arrosage des cultures. Les autres étaient conservées pour s’hydrater et se laver. Chaque semaine, tous les foyers devaient aller chercher leur ration d’eau auprès des soldats. Il en était de même pour la nourriture. On ne choisissait rien. Tout était réglementé pour réaliser un maximum d’économie, dans un parfait souci d’équité. Kyria elle-même ne décidait pas toujours de ce qu’elle faisait pousser, il y avait une liste à respecter. Heureusement pour elle, ses longues promenades dehors lui permettaient de faire le plein de friandises : myrtilles, framboises, pommes croquantes et juteuses… Cela changeait des racines de muloc : sorte de carotte verte au goût de noisette, très nourrissante, mais dont l’arrière-goût teinté d’amertume était difficile à supporter à la longue.
Évidemment, chaque cité avait son lot d’élevage. Limité cependant, car les animaux représentaient des bouches supplémentaires à nourrir, il fallait en avoir les moyens. En général, on observait la présence de porcs gris au poil très long et de Vachues. Avec l’ère glaciaire, la faune s’était également transformée. Une Vachue était une sorte de vache très courte sur pattes, au poil marron clair, qui creusait des trous et s’enfouissait sous terre pour se mettre au chaud. Par ailleurs, on se nourrissait beaucoup de reptiles, faisant office selon Kyria de viande sèche et dure, mais avec le solide avantage d’abonder dans la région. Une fois par mois environ, un groupe de pêcheurs étaient sollicités, pour ramener de quoi restaurer en poissons tous les habitants de Tisble, histoire de varier les menus.
Si elle débutait très tôt sa journée de travail, à midi, Kyria était libre. Alors qu’elle prenait le chemin qui menait à sa résidence, elle se remémora sa conversation avec le commandant Estran. Il était parti depuis presque un mois déjà. Elle commençait à trouver le temps long. Lors d’une de ses promenades extérieures, une sensation d’angoisse s’était brusquement emparée d’elle. La situation lui échappait chaque jour davantage, mettant ses nerfs à rude épreuve. Elle ne savait pas combien de temps elle aurait encore la force de l’attendre. Elio les avait crus, tout simplement, comme elle l’avait prévu. Il leur avait fait promettre de n’en parler à personne d’autre jusqu’à son retour : il devait aller prévenir Cardose. Il ne pouvait prendre aucune décision sans lui en faire part au préalable.
Le commandant était parti avec quelques soldats vers la plus grande des cités : Nisuve. Pour cela, il avait utilisé le petit troupeau d’Ostruces, qu’ils gardaient pour les cas exceptionnels. Les chevaux de pierre, fidèles destriers de l’armée de Cardose, étant trop difficiles à dresser, les soldats de Tisble se contentaient d’Ostruces. Des oiseaux géants, incapables de voler mais perchés sur des pattes immenses, qui leur permettaient d’atteindre une vitesse incroyable. Partir loin demeurait extrêmement rare, puisqu’il était censé être impossible de dormir à l’extérieur, le troupeau d’Ostruces était donc restreint. Malgré tout, chaque cité en détenait quelques-uns, en cas d’urgence. Grâce à ces oiseaux, le voyage prendrait moins de temps, même s’il restait important.
Le dirigeant de Tisble l’avait longuement questionnée sur la façon de trouver et reconnaître ces arbres à l’écorce chaude, s’il en existait beaucoup, si d’autres sources de chaleur étaient présentes pour passer les nombreuses nuits qui les attendaient. Kyria lui avait répondu le plus sincèrement possible : décrivant au mieux l’arbre où ils avaient passé la nuit, avouant en avoir aperçu d’autres au sein de la forêt. Elle était certaine que la nature leur réservait encore de belles surprises. La chaleur avait été la clef pour survivre à l’ère glaciaire. Si autant d’arbres avaient subsisté, c’est qu’il existait forcément une raison logique. Elle fut touchée par les marques de confiance du commandant Estran. L’homme à la tête d’une des cités du pays de Sigean la prenait au sérieux, elle, petite cultivatrice inconnue.
Elle avait assisté à leur départ, qui s’était fait dans la discrétion : Elio n’avait pas voulu affoler la population ou créer des espoirs infondés. Elle les avait regardés partir, optimiste, commençant déjà à compter les jours jusqu’à leur retour.
La version officielle était que le commandant s’était brisé les deux jambes, en tombant d’un arbre lors d’un exercice, et qu’il se reposait dans sa résidence en attendant son rétablissement. Durant son absence, Elio avait légué le commandement des soldats à son fils, Luka. Âgé de 21 ans à peine, plus jeune que la plupart des hommes qu’il dirigeait, il avait malgré tout fière allure. Il faisait partie de ces gens qui inspiraient immédiatement le respect. Pour Kyria, ce respect était teinté d’une certaine crainte. Elle, qui arrivait habituellement à cerner les gens avec une facilité déconcertante, se retrouvait perdue devant lui. Elle ne savait qu’en penser. Quand il posait sur elle son regard noir, son cerveau se vidait, instantanément. Elle devenait incapable de réfléchir de manière cohérente. Alors elle évitait sa présence, mal à l’aise face à tant d’incertitudes.
Mikel, lui, était ravi. Il admirait Luka et sa maîtrise sous toutes ses formes de l’art du combat. S’il revenait exténué de chaque séance d’entraînement qu’imposait Luka à ses hommes, il n’en était pas moins comblé et parlait de son nouveau chef avec un enthousiasme non feint.
En arrivant devant sa petite résidence, Kyria s’arrêta au pied de la porte. Elle prit une profonde inspiration, mit un sourire sur ses lèvres et entra. Faustine, sa sœur, était là. À la place où Kyria l’avait laissée ce matin, dans son fauteuil à bascule, en osier marron clair. Elle se balançait d’avant en arrière, les mains jointes sur ses genoux, le regard vide. Autrefois, Faustine avait été belle et pleine de vie. Aujourd’hui, ses longues boucles blondes étaient ternes, ses jolis yeux bleus éteints, son teint de poupée avait viré au blafard, et elle était maigre à faire peur. Une part de Faustine avait péri avec leurs parents.
Cette dernière avait treize ans quand leur mère mourut et Kyria six. Lise, leur maman, faisait partie des lessiveuses de la cité, chargées de la propreté des vêtements et des uniformes des habitants de Tisble. Chaque groupe était composé de six lessiveuses, et de deux soldats veillant à leur sécurité lorsqu’elles partaient laver les vêtements dans les rivières. La lessive se faisait toujours dehors, si les éléments climatiques le permettaient, de façon à préserver l’eau des puits souterrains.
Une fois, aucun membre du groupe ne revint. Les sondeurs attendirent l’ouverture des portes du jour suivant pour lancer les recherches. Ils avaient le pouvoir de localiser les personnes grâce à leur pierre. Chaque pierre était unique et émettait des ondes typiquement reconnaissables. Les sondeurs repéraient ces ondes pour pouvoir se diriger vers elles. Un groupe de soldats arriva sur les lieux, assez rapidement, pour être témoins d’un véritable carnage. Tous avaient été tués, dans une frénésie sauvage qui faisait peur à voir. Il ne restait que des lambeaux de chair, éparpillés aux abords de la rivière.
Mathia, leur père, ne se remit jamais de la perte de sa femme. Il continua à se lever, jour après jour, à aller travailler, pour subvenir à leurs besoins. Comme un automate. Il avait perdu l’envie de vivre. Il attendit patiemment que Faustine ait 16 ans, et qu’elle soit en âge de travailler. Alors, il s’en alla. Il fonça dehors, à onze heures précises et partit sans se retourner. Pour ne jamais revenir. Personne ne sut jamais où il était allé. Probablement tué par une bête sauvage ou transi de froid lors d’une nuit polaire. On retrouva la pierre de son poignet parmi les déjections d’un animal, attestant de son destin funeste.
Faustine tint le coup quelques mois, allant chercher l’eau et les paniers de nourriture chaque semaine. C’était elle qui remplissait les rations alimentaires, le seul travail qu’elle avait la force d’accomplir. Très vite, son courage l’abandonna. Elle finit par sombrer dans un mutisme total. Kyria, du haut de ses 10 ans, prit les choses en main. Elle avait l’habitude d’accompagner son père au travail et de l’aider dans ses tâches. Elle retourna alors au potager et proposa son aide aux anciens collègues de son père, en échange de quelques fruits et légumes de qualité moindre à emporter chez elle. Ils acceptèrent, déjà habitués à sa présence, sachant pertinemment ce qu’elle valait sous la serre. Tous étaient profondément touchés par tant de volonté chez une si petite personne. À onze ans, grâce à la bienveillance d’Elio, elle commença à travailler officiellement. Elle put toucher un vrai salaire, s’occuper des vergers et du potager à plein temps. En parallèle, elle prenait soin de Faustine, qui restait cloîtrée dans leur petite résidence, dans un silence total.
Aujourd’hui, Faustine avait 23 ans et Kyria continuait de la soigner. Elle la nourrissait, veillait à ce qu’elle boive, faisait sa toilette et coiffait ses longs cheveux blonds, tout en lui racontant sa journée d’une voix très douce. Elle avait craint que Faustine ait paniqué lors du fameux soir de leur nuit à l’extérieur. Mais elle paraissait ne rien avoir remarqué, quand Kyria était rentrée, Faustine était toujours assise dans son éternel fauteuil. Elle n’avait apparemment ni bu, ni mangé, ni dormi. Coincée dans un univers parallèle où le temps n’existait plus.
Malgré sa promesse au commandant Estran, Kyria avait tout raconté à Faustine. À qui pourrait-elle le répéter ? Elle ne parlait plus depuis si longtemps. L’avait-elle seulement entendue ? Si c’était le cas, elle n’avait pas marqué la moindre réaction. Comme chaque jour, Kyria s’approcha doucement de sa grande sœur. C’était l’heure de leur petite promenade hebdomadaire. Elle veillait à ce que Faustine continue de marcher, pour que ses muscles ne fondent pas totalement. Elle l’emmenait dans un petit parc, au sein de la cité. Les personnes s’occupant des jardins faisaient un travail exemplaire, tout était parfait. Des parterres entiers de fleurs de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, une herbe verte uniforme et toujours bien tondue. Il y avait même un lac, où il était permis de tremper ses pieds. Ce parc avait été mis en place pour qu’il y ait un semblant de nature dans les tréfonds de Tisble. Notamment pour les personnes qui refusaient encore d’aller dehors. Pour Kyria, qui était une habituée du monde extérieur, tout y était trop parfait justement. Il n’y avait rien de naturel. Ce parc n’était qu’artifices. Mais Faustine refusait catégoriquement d’aller voir les vrais trésors que renfermait la nature, alors Kyria se résignait à l’amener ici, dans ce parc dénué de vie. Faustine était la seule famille qui lui restait. Même si elle n’était plus vraiment là. Au fond de son cœur, Kyria nourrissait l’espoir secret qu’un jour, elle la retrouverait. Totalement.
*
À plusieurs centaines de kilomètres de Tisble, dans les profondeurs de la plus grande des cités du pays de Sigean, un homme demeurait seul. Attaché, pieds et poings liés, sur une chaise, unique mobilier d’une pièce sombre, humide et terriblement froide. Il attendait sa délivrance. Il avait arrêté d’essayer de compter les jours, n’ayant aucun repère pour l’aider. Il se souvenait juste qu’il avait mis une douzaine de jours pour rejoindre la capitale. Douze jours de plénitude, dans une nature étonnante de splendeurs. Au début, tout s’était bien passé. Son arrivée s’était faite discrète. Il n’avait pas fanfaronné d’avoir survécu à un long voyage à l’extérieur. Au contraire, il avait simplement demandé à parler au dirigeant Cardose, signalant qu’il s’agissait d’une urgence et d’une affaire confidentielle. Il connaissait Nisuve pour y avoir vécu autrefois, avant l’expérience à laquelle il s’était prêté. Il secoua la tête. Cette histoire était derrière lui. Il ne souhaitait pas y repenser, surtout maintenant. Pour le remercier de sa contribution et acheter son silence par la même occasion, on lui avait offert le poste de dirigeant de la cité de Tisble. Il n’avait même pas trente ans à l’époque et il avait aussitôt accepté. Il avait eu le privilège d’être transféré sur le dos d’une libellule géante, permettant de faire le voyage en quelques heures à peine et de le rendre ainsi réalisable, sans avoir à dormir dehors. Cette extraordinaire libellule était la propriété de Cardose, une espèce quasiment disparue et très difficile à amadouer. Mais Cardose était le plus puissant de tous les sondeurs du pays, fou celui qui oserait prétendre pouvoir lui résister.
Quoi qu’il en soit, sa deuxième rencontre avec Cardose s’était nettement moins bien passée. Il se rappelait simplement avoir été reçu en fin de journée. Il avait narré sa folle épopée, changeant quelques détails à l’histoire originale : il s’attribuait la découverte de Kyria et de Mikel, ne souhaitant pas les mêler à tout ça. Face à lui, le chef suprême l’avait écouté tout sourire, sans daigner prononcer un seul mot. À la fin de son récit, il lui avait seulement offert à boire, et… Plus rien. Elio Estran s’était réveillé ici, enchaîné, marquant le début de sa longue agonie.
Il n’avait pas mangé, ni bu depuis son arrivée. Son estomac vide le torturait. Sa langue desséchée avait doublé de volume. Ses forces physiques l’avaient quitté. Son mental, de par sa nature de soldat, avait résisté plus longtemps, malgré les tortures et les cruels interrogatoires qu’on lui infligeait quotidiennement. Son corps était criblé de brûlures et de plaies, certaines saignant encore. Sa résistance, il le savait pertinemment, était sur le point de se briser. La porte de son cachot s’ouvrit brutalement. Elio n’eut même pas la force de lever la tête pour voir qui approchait. Il n’en eut pas besoin, reconnaissant la voix glaciale de Cardose, qui résonna dans la pièce.
— Je te le demande une dernière fois : qui d’autre est au courant ?
Face à cette voix, froide comme la mort, Elio sentit quelque chose céder en lui. Épuisé, transi, affamé, le corps mutilé, il s’entendit murmurer :
— Mikel Falponse et Kyria Codine.
Une larme s’échappa doucement de ses yeux encore fermés. À travers l’abîme de sa douleur, il continuait d’espérer que les précautions qu’il avait prises avant d’entamer son voyage ne seraient pas vaines. Malgré sa faiblesse. Malgré sa trahison. Ses lèvres articulèrent un pardon silencieux.
Cardose fit un signe de tête au cavalier gris qui l’accompagnait où qu’il aille. L’homme s’approcha du prisonnier, le saisit brusquement par les cheveux et rejeta sa tête en arrière. D’un seul geste, précis et dénué de la moindre hésitation, il ouvrit une plaie béante dans la gorge du vaillant commandant Estran, mettant fin à ses souffrances. Sa dernière pensée s’envola vers son fils.
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Luka savait qu’il était temps. Il avait déjà trop attendu. Mais c’était plus fort que lui. Il ne pouvait se résoudre à perdre espoir. Son père l’avait pourtant mis en garde : s’il n’avait pas donné de signe de vie au bout de trois semaines, il fallait agir. S’enfuir et mettre à l’abri la petite Kyria et son ami Mikel. N’ayant qu’une confiance restreinte en Cardose, son père avait tout prévu. Avant de prendre la route, il avait raconté la totalité de l’histoire à son fils. Luka et lui partageaient une relation particulière, basée sur la confiance et le respect. Relation d’autant plus profonde, qu’Elio l’avait élevé seul, son épouse n’ayant pas survécu à l’accouchement. En apprenant la nouvelle et les projets de son père, Luka s’y était violemment opposé. Toute cette histoire ne lui disait rien qui vaille. Il était persuadé qu’elle serait source d’ennuis imprévisibles. Mais son père, éternel optimiste, y croyait dur comme fer. Luka n’avait pas réussi à le convaincre de rester et de tourner la page. Aujourd’hui, cela faisait presque un mois. Luka se devait de sortir du déni dans lequel il s’était plongé, repoussant chaque jour l’échéance. Il fallait se faire une raison. Son père était parti et il ne reviendrait visiblement pas, victime des élucubrations de deux illuminés. Soudain furieux, Luka se mit en route.
Kyria rêvait qu’elle se noyait. Le manque d’oxygène commençait à la faire paniquer. Elle se débattait pour tenter de se réveiller, cherchant à mettre un terme à cet affreux cauchemar. Suffoquant, elle ouvrit enfin les yeux. Confusément, elle se demanda pourquoi elle ne parvenait pas à reprendre son souffle. Prenant brusquement conscience qu’un poids sur sa poitrine l’empêchait de respirer, elle se força à l’immobilité. Fébrilement, la jeune fille laissa ses yeux s’habituer à l’obscurité. La lueur des pierres lumineuses, illuminant le couloir à l’extérieur de sa résidence, passait à travers la fenêtre, éclairant la scène d’un jour nouveau. Elle le reconnut. Le fils du commandant Estran était assis sur son ventre. Ses genoux plaqués contre ses épaules la maintenaient allongée. Il était penché sur elle et la fixait de ses yeux furibonds. Elle n’aperçut son couteau que lorsqu’il l’approcha d’elle, le posant lentement contre sa gorge.
— Alors comme ça, c’est toi qui as tué mon père ?
Sa voix n’avait été qu’un murmure, vibrant d’une colère contenue. Pétrifiée, Kyria resta silencieuse. Les mots que Luka venait de prononcer la terrifiaient beaucoup plus que la menace de son arme. C’était impossible. Elio ne pouvait pas être mort. Prenant garde à ne faire aucun mouvement brusque, elle parvint à articuler malgré le tranchant du couteau contre sa peau :
— Le commandant Estran est mort ?
Le seul fait d’énoncer cette phrase lui brisa le cœur. Cet homme, brave et généreux, lui avait tant donné. Qu’est-ce qu’elle lui avait offert en retour ? Un voyage dont il ne reviendrait pas. La détresse perceptible dans la voix de Kyria fit vaciller la rage de Luka. Elle semblait tellement surprise. Était-elle donc naïve à ce point ?
— Et tu m’en tiens pour responsable ?
Sous le regard accusateur de Luka, les yeux de Kyria s’embuèrent de larmes, anéantissant sa fureur, une fois pour toutes. Il se rappela les paroles de son père : « Surtout, veille bien sur la petite Kyria, la vie l’a déjà tant malmenée… »
D’un seul mouvement, il se dégagea. Reculant juste assez pour laisser la jeune fille respirer à nouveau librement. Il resta à côté d’elle, la regardant en silence. Un peu perdue, Kyria se redressa pour essayer de reprendre son souffle. Elle massa sa gorge douloureuse, n’osant pas affronter le regard de Luka. Visiblement, il était furieux contre elle. Il n’avait pas hésité à l’agresser et elle ne souhaitait pas prendre le risque que cela recommence.
— Il faut partir. Fais ton sac, prends le strict nécessaire : des vêtements chauds, de quoi te nourrir et t’hydrater. Demain à onze heures, nous nous mettrons en route.
Estimant avoir tout dit, il se détourna. Il s’apprêtait à se lever, lorsqu’elle le retint d’une main.
— Partir ? Mais pour aller où ? Et pourquoi ?
— Ce sont les directives que mon père a laissées avant de partir. Alors ne discute pas et prépare tes affaires !
À présent, certaine qu’il ne désirait plus sa mort, Kyria leva le menton, l’air déterminé.
— Je n’irai nulle part sans explication.
Luka était soufflé. Il y avait quelques minutes, il menaçait encore de l’égorger, et voilà qu’elle se permettait de lui tenir tête. Personne n’avait jamais osé lui parler de la sorte. Il la fusilla du regard.
— Mon père se doutait qu’il prenait un risque en allant révéler ton histoire à Cardose. Il paraissait inconcevable que personne d’autre que toi n’ait découvert la possibilité de vivre dehors à plein temps. Et si les hommes de pouvoir étaient déjà au courant, alors pourquoi le cacher au reste de la population ? Cela demeurait un mystère. Alors dans son infinie sagesse, il m’a fait promettre de vous emmener, Mikel et toi, s’il ne réapparaissait pas. Ce qui semble être le cas…
Abasourdie, Kyria se tut quelques instants.
— Tu crois que Cardose l’a fait tuer, pour que mon histoire ne s’ébruite pas ?
— J’en suis persuadé.
— Mais il pourrait y avoir plein d’autres explications. Et s’il n’avait pas trouvé les arbres chauffants ? S’il avait été attaqué par une bête sauvage ? S’il avait seulement pris un peu de retard ?
Il la contempla en silence. Elle fut happée par ses yeux noir de jais. La douleur qu’elle y lut chassa le peu d’espoir qu’elle chérissait encore. Luka paraissait n’avoir aucun doute : son père l’avait quitté.
— Il m’avait prévenu, souffla-t-il. Les rumeurs sur Cardose sont nombreuses quand on fait partie des hautes sphères du pouvoir. Il était conscient qu’il risquait sa vie en allant le retrouver.
Il s’interrompit quelques secondes, fixant Kyria sans la voir, de son regard peuplé de fantômes.
— Il en était conscient… Mais il est quand même parti…
Sa voix se brisa. Kyria sentit les larmes lui monter aux yeux. Ainsi, Cardose était une menace. Pire, un criminel. Qui avait, selon les dires de Luka, supprimé un homme bon et généreux, laissant un orphelin derrière lui. Pour couronner le tout, il en voulait désormais à sa vie, afin de laisser la population dans les ténèbres souterraines.
Convaincue en tout point par les arguments du fils d’Elio, Kyria n’avait plus qu’une chose à ajouter.
— Très bien, je te suis. Mais ma sœur nous accompagne.
Le cœur battant à tout rompre, Kyria rassemblait le peu d’affaires qu’elle souhaitait emporter avec elle. Elle quittait sa maison et n’y reviendrait pas. Cela ne l’attristait pas vraiment : ce foyer avait autrefois abrité une famille heureuse, respirant la joie et la douceur de vivre. Mais cela relevait de l’époque où ses parents étaient encore en vie. Désormais, plus rien ne la retenait ici. Partir à l’aventure l’effrayait, avec un homme tel que Luka, en plus de ça, il l’avait toujours mise mal à l’aise. L’épisode de cette nuit n’allait nullement arranger les choses, bien au contraire.
En urgence, elle faisait son sac et celui de Faustine. Elle l’avait réveillée pour lui expliquer ce qui était en train de se passer. Elle avait vu les yeux de sa sœur s’écarquiller de terreur à la simple idée d’aller dehors. Mais cette fois, Kyria n’avait pas cédé, elle s’était montrée ferme, ne lui offrant aucun autre choix. Elle ne laisserait pas sa sœur croupir sous terre pour l’éternité. Faustine, toujours dans son lit, s’était alors réfugiée sous la couette et avait fait mine de se rendormir, fuyant la réalité, comme à son habitude. En soupirant, Kyria haussa les épaules. Elle avait raison, autant prendre des forces pendant qu’elle le pouvait encore.
Luka était parti réveiller Mikel et tout lui expliquer. Il lui avait dit qu’ils reviendraient ensemble, le lendemain matin, pour parfaire les détails de leur départ. Il voulait se mettre en route le plus tôt possible.
Consciente de se glisser pour la dernière fois dans son lit de petite fille, Kyria se pelotonna sous les couvertures et ferma les yeux.
*
Le plan était déroutant de simplicité ; ce qui avait, selon Luka, le plus de chance de fonctionner. Il avait juste fallu convaincre Kyria de laisser sa sœur partir en avance avec le fils d’Elio. Son raisonnement tenant la route, elle avait fini par céder. Faustine n’aurait de toute évidence pas assez de force pour se mettre à courir en cas d’imprévu ; il était donc préférable qu’elle parte d’abord. Luka la mettrait à l’abri et reviendrait surveiller si la sortie de Mikel et Kyria se déroulait sans encombre.
Kyria avait longuement serré sa sœur dans ses bras avant de la laisser s’en aller. Son estomac s’était noué à la seule idée que Faustine se retrouve toute seule à l’extérieur. Un endroit qui l’effrayait tant. Elle priait pour que ce traumatisme supplémentaire n’aggrave pas son état.
— Veille bien sur elle, avait-elle soufflé à Luka, au moment de leur départ.
Il n’avait même pas réagi, partant avec Faustine, sans lui accorder un regard. Mikel avait passé les trois heures suivantes à réconforter Kyria, accablée d’avoir abandonné sa sœur, même pour quelques heures. Elle l’avait regardée partir, les yeux hagards, paraissant accepter de se laisser ballotter par un inconnu.
De son côté, Mikel ne ressentait qu’une immense excitation, il partait à l’aventure, guidé par son mentor en plus de ça. Il n’aurait pas pu rêver mieux. Certes, il mettait un terme à sa carrière de soldat, quittait la cité qu’il avait toujours connue, faisait une croix sur son foyer : tout cela pour devenir un fugitif.
Il se demanda un instant si sa famille allait lui manquer. La réponse fusa dans son esprit, comme une évidence. Non. Il n’était même pas certain que ses parents se rendraient compte de sa disparition. Il était né au beau milieu d’une fratrie déjà nombreuse et était toujours passé inaperçu. Le discret Mikel. Ce n’était qu’à l’armée qu’il avait vraiment eu le sentiment de trouver sa place. Il laissait tout cela derrière lui désormais. Qu’importe, il avait à ses côtés la seule qui ait su trouver une place dans son cœur. Il partait sans regret.
Quand Luka et Faustine passèrent la porte, on les arrêta. Il s’y attendait. Le jeune homme avait gardé avec lui son sabre et son poignard, ce qui était interdit. Mais il ne s’en faisait pas. Il commandait ces deux garçons à la porte de Tisble. Il se savait être un chef éminemment respecté. Personne n’oserait lui tenir tête.
Personne, à l’exception de la jeune Kyria , pensa-t-il en haussant les sourcils.
À peine fut-il interpellé, qu’il tourna vers les deux gardes un regard dur.
— Un problème, soldats ?
Face à sa voix vibrant d’autorité, les deux hommes se recroquevillèrent.
— Excusez-nous, commandant Estran… Mais, heu, les armes sont interdites à l’extérieur de la cité.
— C’est exact. Et qui vous ordonne de faire respecter cette loi ?
— Heu, c’est vous, mon commandant.
— Exact, encore une fois. Donc si je transgresse mes propres lois, qui serait en mesure de me le reprocher ? Vous ?
Son regard se durcit davantage. Son ton s’était fait inflexible et les deux soldats n’eurent d’autre choix que de battre aussitôt en retraite.
— Oh non, on ne se permettrait pas, mon commandant. Allez-y, passez, je vous en prie. Et profitez bien de votre promenade.
Ils s’écartèrent enfin pour laisser passer leur chef, les épaules voûtées, visiblement mal à l’aise. Sans un remerciement et tenant fermement le bras de Faustine, Luka passa la porte. Ils étaient sauvés.
Après avoir ruminé et fait les cent pas au sein de la résidence, ce fut enfin leur tour. À quatorze heures précises, Kyria et Mikel se présentèrent à la porte de Tisble. Ils la passèrent sans encombre et se retrouvèrent à l’air libre. Kyria respira la brise fraîche à pleins poumons. Être dehors lui offrait des sensations qui disparaissaient à chaque fois qu’elle retournait s’enterrer au sein de la cité. Le vent sembla caresser son visage. Alors qu’elle commençait à peine à savourer sa liberté, les battements de son cœur s’accélérèrent tout à coup, pressentant un danger.
— Eh vous, attendez !
Mikel et Kyria se retournèrent en même temps, pour voir les deux soldats courir vers eux. Ils comprirent la raison de ce revirement de situation en voyant la pierre, soudée au puits de l’entrée de leur cité, s’être teintée de vert : mesure d’urgence activée pour interdire à quiconque le droit de sortir de Tisble. Mesure qui venait d’être activée en direct de Nisuve, par Cardose. Même l’autorité de leur commandant aurait été supplantée aux yeux des deux gardes. Alors que les deux amis ne savaient comment réagir, Luka surgit des fourrés. Il lança son sabre vers Mikel, qui l’attrapa au vol. Comprenant instantanément ce que le fils d’Elio attendait de lui, il se mit en garde et attendit les deux soldats, prêt pour l’affrontement. Luka agrippa Kyria par les épaules et plongea son regard dans le sien.
— Kyria, écoute-moi bien, tu vas prendre ce poignard et dès que tu seras en sécurité, loin d’ici, tu enlèveras ton bracelet.
— Mais c’est imposs…
— Je sais que c’est censé être impossible. Il suffit de trouver le point de faiblesse du cuir. Maintenant prends-le et cours ! Le plus vite possible, sans jamais te retourner. Je te retrouverai où que tu ailles. Je te le promets.
Il lui fourra le poignard dans les mains, se retourna et bondit. Mikel avait commencé à combattre les gardes et semblait avoir besoin d’aide. Ayant donné ses deux armes, Luka allait se battre à mains nues, contre des adversaires armés. Aucune importance, le jeune homme était un guerrier d’exception.
Comme une automate, Kyria se mit à courir. Le bruit des épées s’entrechoquant derrière elle résonna longtemps à ses oreilles.
*
Il semblait à Kyria qu’elle courait depuis des heures. Le cœur au bord des lèvres tellement l’effort qu’elle produisait était intense. Les muscles de ses jambes en feu, le sang battant douloureusement à ses tempes, des gouttes de sueur piquantes dégoulinaient de son front jusqu’à ses yeux, lui brouillant la vue. Elle découvrit la pente s’étendant devant elle, une fraction de seconde trop tard. La jeune fille perdit l’équilibre et dévala la colline à une allure folle. Son corps roulait dans les cailloux, ses bras étaient griffés par les nombreux obstacles qu’elle heurtait, son visage fouetté par la vitesse et les branches traînant au sol. Elle s’arrêta net quand son ventre se cogna violemment contre un arbre. Sonnée par l’impact, elle resta allongée quelques instants, le temps de reprendre ses esprits, de laisser sa respiration s’apaiser.
De longues minutes plus tard, le corps meurtri et les bras en sang, elle décida d’essayer de se lever. Elle savait que l’heure était grave. Elle n’avait pas une minute à perdre. Elle revoyait en boucle les deux gardes courant vers eux, dans une attitude belliqueuse. Les mots de Luka résonnaient encore dans son esprit : il fallait qu’elle trouve le moyen de se débarrasser de cette foutue pierre. Elle bougea avec précaution ses membres endoloris, grimaçant de nombreuses fois face à la douleur que ces faibles mouvements engendraient. Tant bien que mal, elle commença par s’asseoir, le dos collé contre l’arbre qui avait stoppé sa glissade. Elle fut soulagée de constater que malgré sa chute, le poignard de Luka était toujours bien accroché à sa ceinture.
Elle regarda le bracelet à son poignet. Les sondeurs avaient toujours précisé qu’il était impossible de le détacher. Pourtant Luka semblait croire le contraire. Elle tenta sans grande conviction d’en défaire le nœud. Ce fut un échec. Doucement, elle fit coulisser la lame du poignard contre sa peau et tenta de trancher cette satanée boucle. Nouvel échec. Elle sentit les larmes lui monter aux yeux, une panique grandissante menaçant de s’emparer d’elle. Elle mordit le cuir à pleines dents et essaya d’en arracher les lanières. Le nœud resta intact. De frustration, elle frappa son poignet contre le tronc d’arbre sur lequel elle était adossée, en se mordant les lèvres pour ne pas hurler : si elle ne parvenait pas à se délivrer de cette maudite pierre, elle était perdue. On la retrouverait sans tarder et nul ne sait quel sort elle subirait alors.
Le vent fit danser les herbes folles autour d’elle, ramenant les mots de Luka dans sa mémoire : trouver le point de faiblesse du cuir. Le point de faiblesse ? Soudain, plus attentive, elle observa son bracelet sous toutes les coutures. Le nœud n’était sûrement pas le maillon faible du cuir. Au contraire, c’était probablement la partie la plus renforcée. C’est à cet endroit précis que toute personne essaierait spontanément de s’en défaire. En revanche, le point de contact entre la pierre et le cuir lui parut tout à coup plus fragile. Elle n’y avait jamais prêté attention, mais si le cuir était inusable et la pierre incassable, le point de soudure entre les deux, en revanche, n’était pas indéfectible. Le pouvoir des sondeurs était peut-être immense mais pas infini. Il suffisait d’en trouver la faille. Tout en délicatesse, Kyria positionna la pointe du couteau pile entre la pierre et le cuir. Doucement elle la fit tourner, comme pour y percer un trou. Elle prit son temps, s’appliquant avec lenteur et précision. S’attardant sur chaque point et se déplaçant au fur et à mesure. La pierre prenant toute la largeur du cuir, dès qu’elle eut fini un côté, le bracelet tomba à terre. Kyria le regarda longuement.
Elle était blessée, assoiffée et épuisée, mais elle était libre. Malgré tout, elle savait qu’elle n’était pas encore sortie d’affaire : il lui fallait maintenant s’éloigner de ce bracelet, le plus possible. D’autant qu’elle avait perdu énormément de temps à rompre le cuir. Sa pierre s’était arrêtée de vibrer depuis un long moment déjà, signe qu’elle était en fuite depuis plus de deux heures. Cela donnait largement le temps à la cavalerie de rappliquer. Elle devait impérativement se trouver un abri pour la nuit. Le soleil commençait sa descente et les températures s’effondraient peu à peu. Un long frisson parcourut son dos. Courageusement, la jeune Kyria se remit debout. La démarche vacillante, elle continua son chemin. Au loin, elle apercevait déjà la cime de quelques arbres, lui offrant l’espoir d’une forêt toute proche. Délivrée de la pierre, Kyria reprenait confiance. Ses pas la guideraient à nouveau vers un arbre à la chaleur protectrice. Ensuite, elle attendrait que Luka la retrouve. Après tout, il lui avait promis.
*
Elle dormait, sous les yeux ébahis de Luka. Cette fille était vraiment surprenante. Elle était en fuite, toute seule, probablement recherchée par toutes les armées du pays de Sigean. Pourtant elle réussissait à se blottir contre l’écorce chaude d’un arbre et à s’endormir. Même pas le genre de pseudo-sommeil où l’on reste à moitié éveillé, stressé par l’éventuelle survenue d’une menace imminente. Non, elle semblait s’être échappée dans un vrai sommeil de plomb, n’ayant pas bronché à son arrivée. Malgré les récentes catastrophes que cette fille avait fait survenir dans sa vie, le jeune homme ne pouvait s’empêcher de la trouver attendrissante. Évidemment, il avait entendu parler d’elle : de son goût pour l’extérieur, de son amour pour la nature et de son étonnante capacité à cerner les gens. Elle ne se sentait pleinement en vie que lorsqu’elle se trouvait dehors. Être enfermée lui donnait l’impression qu’on la privait d’une partie d’elle-même. Luka la comprenait tellement bien. À chaque fois qu’il se promenait dans les profondeurs de Tisble, il lui semblait être comme un fauve en cage. Le fils d’Elio secoua la tête : la journée était loin d’être terminée et ils avaient de la route à faire. Il était temps de la réveiller, d’autant qu’il était déjà midi passé. Il posa la main sur l’épaule de Kyria et la secoua doucement. Elle ouvrit un œil, et marmonna :
— Tu vois, ce n’est pas si compliqué de réveiller les gens en délicatesse.
Il ne réagit pas face à sa remarque, se contentant de la regarder. Elle se releva lentement, les muscles encore douloureux. Prenant soudain conscience qu’elle n’était plus seule, livrée à elle-même, elle se jeta spontanément dans les bras de Luka.
— Comment m’as-tu retrouvée ? murmura-t-elle.
Il la repoussa, avec douceur mais fermeté, et haussa les épaules.
— Il le fallait.
Elle le détailla du regard. Ses réponses sibyllines l’intriguaient et l’agaçaient à la fois. La jeune fille ne savait que penser de lui. Elle qui était habituellement pourvue d’intuitions et de certitudes, là, il ne restait que le silence. Luka devait être la seule personne au monde auréolé de mystère pour elle.
— Tu es blessée ? reprit-il, les yeux fixés sur ses bras ensanglantés.
Alors Kyria lui raconta sa course effrénée, sa chute dans la colline, sa collision avec un arbre. Elle lui détailla avec enthousiasme comment elle avait réussi à se débarrasser de son bracelet, comme il l’avait prédit. Elle narra sa claudication qui la mena à cet abri, s’efforçant d’avancer jusqu’à l’épuisement total de ses ressources. Elle remarqua alors son poignet meurtri.
— Et toi ? Que t’est-il arrivé ?
— Je t’avais confié mon unique poignard. Et manier un sabre pour un travail minutieux est un peu plus difficile. D’ailleurs, tu ne m’en voudras pas d’avoir abîmé ton petit copain ? Heureusement que je m’étais occupé du bracelet de ta sœur avant.
Elle eut à peine le temps de s’étonner du sacrifice de Luka pour son bien-être, déjà la fin de sa phrase la fit exploser de joie.
— Faustine et Mikel vont bien ? Où sont-ils ? Raconte-moi !
— Eh doucement ! Une question à la fois. Oui, ils vont très bien, rassure-toi. J’avais mis ta sœur en sécurité, en haut d’un de ces arbres qui chauffent dont tu avais parlé à mon père. Et j’étais reparti au pas de course, pour guetter votre sortie. Heureusement d’ailleurs, car cela aurait pu mal tourner. Il était moins une, si j’avais attendu un seul jour de plus…
Elle frissonna à cette idée.
— Bref, contre un soldat de la valeur de Mikel et moi-même, les deux gardes n’avaient aucune chance. Même s’il a été particulièrement douloureux pour ton ami d’affronter deux hommes qu’il considérait auparavant comme des frères d’armes. Nous n’avions pas le choix, il fallait défendre nos vies.
Kyria était touchée. Par l’humilité de Luka d’une part, car tout le monde savait que si un guerrier de légende existait, c’était bien lui et non Mikel. D’autre part, il témoignait de la douloureuse décision à laquelle il avait été confronté, en éliminant deux soldats qui le voyaient hier encore comme un commandant d’exception. Ce choix marquait d’autant plus le nouveau tournant que prenait leur vie. Il fallait faire une croix sur le passé et accepter l’avenir qui s’offrait à eux.
— Nous avons couru pour rejoindre Faustine. Je l’ai laissé avec elle, après lui avoir montré où trouver à boire et à manger et je suis parti à ta recherche. Me voilà, presque vingt-quatre heures après notre séparation. Il m’aura fallu du temps, mais je t’avais fait une promesse.
Elle lui sourit, pleine de gratitude.
— Merci.
— Bon, si tu as faim, j’ai des réserves dans mon sac. Et il y a une petite source pour se désaltérer à quelques mètres d’ici. On se remet en route ? J’imagine que tu es impatiente de retrouver ta sœur. Et nous avons encore quelques heures de marche devant nous, il vaudrait mieux partir maintenant. Tu t’en sens capable ?
La totalité du corps de Kyria n’était plus que souffrance et le moindre mouvement lui faisait serrer les dents. Mais l’idée de revoir sa sœur et Mikel lui donna assez de force pour se relever. Après avoir avalé un morceau de porc séché et une pomme, elle semblait avoir retrouvé assez d’aplomb pour débuter leur marche.
Indubitablement, cela fut long. Ils durent s’arrêter à de nombreuses reprises pour qu’elle puisse faire une pause, reprendre son souffle et étirer ses muscles endoloris. Ils avaient également pris le temps de rincer les nombreuses plaies de Kyria, au bord d’un ruisseau. L’eau froide coulant sur sa peau douloureuse lui avait fait un bien fou. À son grand étonnement, Luka se montrait patient et l’aidait autant qu’il le pouvait. Sa présence ne lui était pas aussi désagréable qu’elle l’avait craint au départ.
Ce fut à la tombée de la nuit qu’ils arrivèrent à l’endroit du rendez-vous. Pour y découvrir une mauvaise surprise. Approchant de l’arbre où Faustine et Mikel étaient censés se trouver en sécurité, Kyria éprouva soudain un terrible pressentiment. Sa grande sœur et son ami d’enfance étaient bien là, assis en tailleur au pied du tronc. Campé devant eux, se tenait un homme, debout, les bras croisés sur son torse. Il était accompagné d’un loup géant, à l’attitude menaçante. Ses babines retroussées sur d’impressionnants crocs semblaient pouvoir déchiqueter tous ceux qui auraient le malheur de croiser son chemin. L’homme toisa du regard les deux nouveaux arrivants et articula sèchement :
— Asseyez-vous et restez tranquille.

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