La Polka des mandibules
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La Polka des mandibules , livre ebook

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Description

Les confidences d'un tueur, un écrivain dépassé par le succès, une rupture violette, une assistance au suicide, la fin du monde et la création d'autres. Quelques histoires plus ou moins déjantées qui vous feront au moins passer le temps à défaut d'autre chose…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2015
Nombre de lectures 0
EAN13 9782363154514
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0004€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La polka des mandibules
(Recueil de nouvelles)

Christophe TABARD

2015
Cet ebook a été réalisé avec IGGY FACTORY, un outils de production simple pour créer des ebook aux formats epub et mobi Pour plus d'information rendez-vous sur le site: www.iggybook.com
Table des matières

1 : Confidences
2 : La rançon du succès...
3 : Paranoïa
4 : Sacré Saturnin!
5 : www.suicide-assistance.com
6 : Lilah-7-G
7 : La fin
1
 
Confidences
 
Les gens me dégoûtent.
Pourtant, quand j’étais petit, ils me fascinaient. Mais maintenant, ils m’écœurent. C’est pour ça que je les tue. « Encore un taré ! » vous allez me dire. Mais vous avez tout faux. Les gens qui me connaissent disent de moi que je suis gentil, serviable, poli, propre sur lui, cultivé, intelligent, bref, le gendre idéal. Enfin… ils ne connaissent pas mon autre vie.
J’ai toujours été un chasseur dans l’âme. J’aime la traque, l’attente, le repérage. La mise à mort n’est pas ce que je préfère mais une chasse sans mise à mort… autant aller à la cueillette aux champignons ! J’ai 56 pièces à mon tableau de chasse. Toutes humaines. J’aime trop les animaux pour leur faire du mal !
J’ai 35 ans et ça fait maintenant 10 ans que je pratique mon sport préféré. La première fois, c’était par accident : une fille en vacances. La plage était déserte, il était tard. Elle avait un foulard autour du cou et j’ai été trop impatient. Résultat : crrrac… Elle m’a regardé bizarrement puis est devenue toute molle, comme une poupée de chiffon. Ça y était, mon premier meurtre. Ce jour-là j’avais pas fait exprès. Mais, je vous rassure, les fois suivantes, c’était vraiment volontaire ! Cette première expérience a été un véritable déclic pour moi. J’avais toujours eu envie de tuer quelqu’un mais j’avais peur de ne pas assumer mon acte. Alors qu’en fait non. Très bien. J’avais nagé jusqu’au large avec le corps et je l’ai abandonné là, sans remord. Avec même une petite pointe de satisfaction. Tuer quelqu’un n’était pas si compliqué m’étais-je dit. Les soucis commencent quand on culpabilise. C’est pour ça que j’ai décidé de ne tuer que les gens qui le méritaient. Vous allez me dire  « Mais qui êtes-vous pour décider qui a le droit de vivre et qui a le droit de mourir ? Dieu ? ». Je vous répondrais que, contrairement à lui, je ne tue pas à l’aveugle. Dieu est un tueur de masse, lui. Il massacre sans qu’on y trouve à redire. Il est LE super-tueur en série. Tandis que moi, je ne suis qu’un modeste artisan. J’aime la belle ouvrage. Le travail bien fait. Et pour qu’un travail soit bien fait, il faut s’entourer de quelques règles de base car, dans ce genre de hobby, on a vite fait de se retrouver derrière les barreaux ou complètement fou.
Tout d’abord, la police. C’est le souci numéro un lorsque l’on pratique ce type de loisir. La plupart des tueurs se font attraper pour des raisons aussi variées que stupides : même mode opératoire, envie inconsciente de se faire capturer, manque de préparation lors de la capture et de la mise à mort de leur proie… Quel est, en fait, le point commun de tous ces gens (des minables dans mon esprit même si les admirateurs de Ted Bundy ou Jeffrey Dahmer hurlent le contraire. D’ailleurs, pour leur gouverne, leurs héros se sont faits attraper, pas moi.) ? Leur point commun est que la finalité de leur acte est de jouir de la mort de leur victime.
Moi non.
Je suis, comme les appellent les profilers, un tueur organisé. Je ne laisse rien au hasard. Une traque peut durer plusieurs semaines pendant lesquelles je piste, j’observe, je note. J’en viens à connaître l’emploi du temps, les lieux habituels de sortie, l’entourage, les loisirs. A force je parviens à anticiper la réaction de ma proie. Et lorsque j’atteins cet état de symbiose avec elle, en général, quelques jours plus tard, elle est morte.
Car savez-vous ce qui tue l’être humain ?
C’est l’habitude.
L’habitude d’acheter sa petite baguette de pain en rentrant du travail, de prendre son petit bus tous les matins à la même heure, l’habitude de sortir toujours dans les même lieux, avec toujours les mêmes amis, de se garer toujours à la même place, de prendre toujours le même itinéraire, de sortir le chienchien à heure fixe. Tout ce cumul d’habitudes laisse peu de place à l’imprévu. Et c’est là que j’interviens ! J’apporte un peu d’imprévu dans la vie morne de ces morts en sursis, de ces non-profiteurs de la vie, de ces gentils consommateurs de Panurge qui passent le temps en attendant leur trépas.
Le choix dans les proies est aussi un paramètre très important. Il y a des proies taboues telles que les enfants, les personnes âgées, les gens célèbres et les riches. Dans tout ces cas, vous avez de grandes chances de vous retrouver avec toutes les polices du coin sur le dos. Moi, je cible monsieur et madame tout le monde. Des gens majeurs et vaccinés dont l’activité professionnelle ne risquerait pas d’attirer l’attention sur moi. Les ouvriers et les salariés sont des bonnes proies. La police se décide rarement à mettre en place les gros moyens pour retrouver un manœuvre ou une secrétaire disparus. Surtout lorsque l’on ne retrouve pas le corps. Saviez-vous qu’on retrouve environ 95% des disparus en France ? Des gens qui en ont marre de leur vie et qui plaquent tout ; femme, mari, enfants, boulot et qui ne veulent pas qu’on les retrouve. Les 5% restant sont ma modeste contribution au nettoyage des médiocres et des fats. « Tue une baleine, t’auras Greenpeace sur le dos et tout le bazar, décime un banc de sardines, tout le monde s’en fout ! ». Cette phrase, tirée du film « C’est arrivé près de chez vous », avec Benoit Poolevord, reflète parfaitement ma philosophie en matière de sélection car il ne faut pas se contenter de répondre à un besoin instinctif, il faut réfléchir un petit peu. En effet, qu’est-ce qui déclenche une enquête sérieuse, sauf pour les cas particuliers que j’ai cité plus haut ? La découverte d’un corps. La déduction est simple : Pas de corps, pas d’enquête !
Il existe donc des dizaines de façons différentes de se débarrasser d’un cadavre. Certaines sont plus ou moins efficaces. Personnellement, j’ai opté pour l’enterrement ; peut-être un relent judéo-chrétien tapi au fond de mon subconscient, je ne sais pas, mais je ne dis pas de prière et il n’y a pas de chrysanthèmes.
Explication : creusez un trou profond, d’environ 3 mètres, mettez le cadavre nu au fond, recouvrez de limaille de fer pour liquéfier les os, saupoudrez le tout de chaux vive, recouvrez de terre, laissez mijoter quelques semaines et, mais là faut bien chercher, il ne vous reste plus que quelques dents à 9 pieds sous terre. Bien évidemment, n’utilisez jamais deux fois le même endroit. C’était ma recette du jour….
De quelle manière je choisis mes proies, concrètement. En général, la colère est le facteur déclencheur ; Ne vous êtes-vous jamais dit en voiture ou dans les transports en commun :  « Putain, je vais le tuer celui-là !! ». Bien évidemment vous ne le faites pas parce que ce n’est, pour vous, qu’une façon de réagir à ce qui vous semble être une injustice vis-à-vis de votre petite personne envers celui qui vous marche sur les pieds, qui vous pique votre place au moment de vous garer ou qui vous double dans la file d’attente au supermarché. Vous rentrez chez vous frustré, vous engueulez votre mari ou votre femme, vous battez peut-être vos gosses histoire de vous calmer ou bien vous vous mettez à picoler devant la télé et ça s’arrête là. Tandis que moi, je garde le sourire mais toute ma mécanique de prédateur se met en marche. Je me dis que je vais le tuer et je le fais.
Il y a aussi des gens qui cherchent les embrouilles. A croire qu’ils le font exprès. Après, faut pas venir se plaindre ! Un exemple tout bête : N’avez-vous jamais remarqué, et c’est généralement dans le bus, le nombre de jeunes filles qui demandent l’arrêt et qui ont leur trousseau de clé à la main. Je vous accorde que tout le monde n’est pas aussi tordu que moi mais qu’est-ce que je déduis de tout cela : Que personne ne l’attend chez elle puisqu’elle ouvre elle-même sa porte avec ses clés. Pour peu qu’il n’y ai pas d’alliance (ce qui ne prouve rien, certes, mais augmente la probabilité de solitude de la proie), alors là, c’est gagné. Pas besoin d’étudier plus de deux ou trois jours son cas : Il est réglé comme du papier à musique. Ce genre de comportement, je le prends comme une invitation au meurtre, un quasi-suicide en somme…
Bon, sur ce, je vais m’arrêter là, j’ai l’impression d’en avoir déjà trop dit. Cependant, un dernier conseil avant que je ne retourne à mes petites occupations : Ne vous fiez pas aux apparences. Je suis peut-être le garçon gentil qui vous laisse sa place dans le métro ou qui vous tient la porte. Je suis peut-être le mec sympa avec qui vous avez discuté dans un bar et qui vous a payé des coups. Je suis peut-être le gars adorable avec qui vous avez passé une nuit inoubliable, mesdames et mesdemoiselles. Peut-être êtes-vous encore en vie parce que je l’ai bien voulu et vous ne vous en doutez même pas.
Profitez-en, alors, et surtout n’oubliez pas : Je ne suis jamais bien loin…
2
 
La rançon du succès…
 
– Samantha ?
– Oui ?
– Que diriez-vous de… m’épouser ?
Samantha écarquilla de grands yeux.
– Si c’est trop tôt, si vous ne vous sentez pas prête, je…
L’émotion était si forte que Samantha fut incapable d’articuler un seul mot. Elle se jeta dans ses bras, des larmes pleins les yeux. Il la serra comme un fou, la souleva et la fit tourner, ivre de bonheur.
– Alors, c’est oui ?
Elle hocha la tête contre sa poitrine.
– Je t’aime, Samantha…
Samantha pensait ne jamais connaître un tel bonheur. Elle leva la tête, emprisonna le visage de Paolo entre ses mains. Et lorsqu’elle lui offrit ses lèvres, elle sut avec certitude que leur voyage ensemble durerait longtemps, très longtemps…
 
Lorsqu’il tapa le mot FIN sur le clavier de son ordinateur, Siméon Naude ne put retenir un cri de victoire. Ça y est, il le tenait son succès, sa porte de sortie. Il pourrait enfin quitter sa femme et ses filles. Quitter son métier. Enfin vivre.
Depuis son enfance, il n’avait jamais pu choisir son destin, dans ses études, ses amours, sa vie professionnelle. Tout avait été réglé, prévu, budgété. Il avait suivi des études de droit, comme son père, à la même université que son géniteur. Il avait dû épouser une femme qu’il n’aimait pas, fille de riches producteurs viticoles, et était rentré dans la fonction publique. Comme papa.
Il n’avait jamais été maître de son destin, mais là, cet énième roman était le bon. Depuis vingt ans qu’il écrivait des romans à l’eau de rose, il avait le sentiment qu’il avait accouché d’un chef-d’œuvre et qu’enfin la vie lui ouvrait les bras.
Son bureau, situé dans la cave aménagée au sous-sol de la maison qu’il partageait avec Marie-Charlotte, son épouse, et ses deux filles, Adélaïde et Marie-Amélie, était le dernier bastion de sa tranquillité. Il s’était mis à écrire ces histoires d’amour lorsque son ménage avait commencé à battre de l’aile (à vrai dire, il ne s’était jamais envolé !) : Il rentrait du travail tard tous les soirs et descendait directement dans son bureau dont lui seul possédait la clé ; son jardin secret.
Il était huit heures et, comme tous les soirs à huit heures, trois coups sourds résonnèrent à la porte.
– Le dîner est servi ! entendit-il à travers la cloison de celle-ci.
Siméon gravit les quelques marches, uniquement éclairé par l’écran de son ordinateur, ouvrit la porte et trouva son repas fumant sur un plateau, par terre, comme d’habitude. Il retourna s’asseoir devant son texte, en prenant bien soin de refermer derrière lui. Tout en mangeant, il se mit à spéculer sur son cas. Dorénavant, il déciderait de son avenir, il n’aurait plus à supporter la tyrannie de cette grosse vache qu’il s’était forcé à aimer autrefois, résigné. Il n’aurait plus à supporter tous les lèches-bottes qui l’entouraient au sein de l’administration dans laquelle il travaillait et qui l’exaspéraient au point, parfois, d’aller vomir dans les toilettes tellement il retenait sa rancœur. Oui, cette fois-ci, c’était vraiment un nouveau départ.
Ses prévisions s’avérèrent plus que bonnes. L’éditeur qu’il harcelait de manuscrits depuis vingt ans l’appela à son travail et se proposa de venir le voir, depuis Paris, pour lui proposer un contrat.
– Ça me change des lettres-type de refus que vous m’envoyez d’habitude, monsieur de Sainte-Eube, lui dit sans détour Siméon.
– Lorsqu’on a une perle rare sous la main, on ne la laisse pas aller chez un autre bijoutier, quelqu’en soit le prix, mon cher Siméon.
Le message était clair. Il n’avait qu’à imposer ses conditions. Il décida alors de tout lâcher. Il alla d’abord voir son supérieur hiérarchique et lui donna, d’une façon plus que cavalière, sa démission. Puis il rentra chez lui, monta directement dans sa chambre (ils faisaient chambre à part depuis près de vingt ans), ce qui surprit sa femme, prit ses affaires et lui déclara qu’il demandait le divorce. Il fut étonné de la réaction de Marie-Charlotte qui éclata en sanglots. Ce qui ne l’empêcha pas, malgré tout, de quitter sans se retourner ce foyer où il avait vécu trente années infernales.
Dès cet instant, il fut submergé d’un bonheur qu’il n’avait même jamais osé imaginer auparavant. La sortie de son livre fut un succès proche de l’hystérie. Les émissions de télévision se l’arrachaient, les séances de dédicaces frôlaient parfois l’émeute. Un jour, dans une grande surface, des fans se jetèrent sur lui qui, pour le toucher, qui pour conserver un souvenir. Il ne dut son salut qu’à la présence de vigiles embauchés par son éditeur. Il s’était retrouvé à moitié nu, les vêtements déchirés tel une star de boys band pour adolescentes pré-pubères et il avait adoré ça. Il avait même profité de sa notoriété toute fraîche pour coucher avec des femmes qui, hier encore, ne le regardaient même pas.
Puis, comme toute les modes, le phénomène Siméon Naude s’estompa, s’essouffla. Son éditeur se faisait de plus en plus pressant :  « Où en êtes-vous de votre deuxième opus, Siméon ? Souvenez-vous des clauses du contrat, Siméon ! Cinq ouvrages en deux ans, Siméon ! »
Il avait bien essayé de lui fourguer de vieux manuscrits mais Etienne de Sainte-Eube voulait de la nouveauté de la même trempe que le livre qui lui avait ouvert les portes du paradis.
Alors Siméon se mit au travail. Il avait aménagé un bureau dans la petite maison qu’il avait acheté avec ses nouveaux émoluments. Il avait tenté de recréer l’atmosphère studieuse et chaste qui lui avait si bien réussi par le passé. Mais, avec le temps, il dut se rendre à l’évidence : Il n’avait plus d’inspiration.
Il avait mis ça sur le dos de toute la folie qui avait suivi la sortie de son bouquin mais il savait qu’il se voilait la face. La raison en était plus profonde, plus ancrée au fond de son être. En fait, la raison était simple : Il n’était plus le même. Sa vie n’avait été que haine et refoulement envers ceux qui l’entouraient dans sa famille ou au travail et c’est cette haine qui avait provoqué cette recherche de volupté et de bonheur intense qu’il n’avait vécu, jusqu’alors, que sur le papier. Sa haine de sa femme nourrissait sa quête du bonheur. Le grandissait. Il se rendit compte, en fait, que c’était son existence morne et insipide qui lui donnait l’inspiration. Ce constat l’accablait.
Il s’en ouvrit à Etienne de Sainte-Eube qui lui suggéra, s’il n’y avait pas d’autres moyens, de retourner avec sa femme et de reprendre sa vie d’antan.
Ce fut un crève-cœur pour Siméon mais il ravala sa fierté et, bien habillé de pied en cape, décida de rendre visite à son ex-femme pour lui proposer de reprendre vie commune.
Lorsqu’il sonna (elle avait changé les serrures !), un jeune éphèbe tout nu lui ouvrit :
– Ouais ?
– J’aimerais parler à Marie-Charlotte, s’il vous plaît.
– Et vous êtes ?…
– Son mari.
Le jeune homme le regarda des pieds à la tête, à l’aise dans sa nudité, puis hurla sans lâcher Siméon du regard :
– Marie-Charlotte, y a ton mari en bas !
Siméon attendit dix secondes. Dix secondes d’éternité. Puis il l’entendit répondre :
– Je n’ai plus de mari, mon chou, ferme la porte et rejoins-moi, j’ai froid !
Le jeune homme souleva un sourcil goguenard en regardant Siméon puis il lui referma la porte au nez.
Il avait pensé que, peut-être, elle serait heureuse de le revoir mais là, de toute évidence, il n’était plus le bienvenu. Siméon Naude, l’homme qui parlait d’amour comme s’il l’avait inventé, qui déchaînait les passions de la gente féminine sur son passage, Siméon Naude avait été refoulé par son ex-femme, sans recours et sans appel.
Quelle déchéance !
De retour chez lui, il se coula un bain bien chaud, s’y glissa avec délice et réfléchit à l’absurdité de sa situation. Comment en était-il arrivé là ?
Il se rappelait que, lorsqu’il avait écrit le livre qui devait le faire connaître six mois plus tôt, son moral était au plus bas, son travail de fonctionnaire l’étouffait et il ne correspondait plus avec sa femme que par monosyllabes. Son cas était, à une échelle plus réduite bien sûr, comparable à l’Art en général, pensa-t-il. De grands artistes, de tous temps, ont révélé les beautés du monde après avoir vu l’horreur de la nature humaine dans ses plus bas tréfonds ; Vercors, Picasso et tant d’autres. Mais eux, ils avaient su conserver cette inspiration, ce don qui avait fait d’eux des artistes à part entière. Le fumier engendre la volupté mais l’inverse n’en découlait pas fatalement : Un artiste ponctuel, voilà ce qu’il avait été. Un éclair de génie momentané servi par des conditions adéquates avait fait de lui un écrivain reconnu quelques mois plus tôt mais qui ne renouvellerait jamais cet exploit puisqu’il en avait changé définitivement l’environnement propice à cette création.
Cette conclusion sur sa minable existence acheva de le dépiter. Comment pourrait-il continuer à vivre dans ces conditions après avoir goûté à la liberté ? Il avait été l’artisan de sa propre perte.
Il prit son rasoir à main, en retira une lame, le bain était encore chaud. Un autre écrira la suite et, il l’espérait de toutes ses ultimes forces, rencontrera le succès. En espérant que l’étude de son propre cas lui évite les mêmes erreurs… et la même fin.
3
 
Paranoïa
 
J’vous explique pas l’angoisse quand j’ai ouvert les yeux. Ça a mis quelques secondes avant que je comprenne que j’étais dans le métro, assis sur une banquette à quatre places. Rapide inspection : mes deux bras, pareil pour les jambes, mes clés, mon flasque de whisky, mes clopes, mon feu et ma queue. Ok, tout était là !
Ça me revenais doucement. J’avais quitté Marine, ou plutôt, c’était elle qui m’avait largué comme une vieille merde, dans la nuit, après avoir fait l’amour. La pute !
– C’est terminé, mon chou, qu’elle m’a sorti, toi et moi on n’est plus en phase depuis longtemps…Mais j’aimerais qu’on reste bons amis.
S’il y a bien une phrase de rupture que je déteste par-dessus tout c’est « J’aimerais qu’on reste amis », avec « Chéri, il faut qu’on se parle », là c’est la phrase d’introduction mais Marine me l’a pas faite.
J’étais sur la ligne six, celle qui va de Charles-de-Gaulle-Étoile à Nation. J’aime bien cette ligne, elle est aérienne une bonne partie du trajet. A un moment, on traverse la Seine avec une vue sur la Tour Eiffel et j’allais bientôt y passer ! Cool.
Quand Marine m’avait annoncé ça, je m’étais enfermé dans le bureau de son père, un avocat, pour appelé mon pote Gadjo. Gadjo, je peux compter sur lui jour et nuit et là, ça tombait bien, il était quatre heures du matin.
– Ouais ?
– Allô, Gadjo ?
– Bordel, Manu, il est quatre heures du mat’, qu’est-ce que t’as !
– Marine m’a largué.
– Et alors ?
– Et alors ? Putain mec, je me fais larguer !…
– Ça te pendait au nez depuis longtemps, et voilà…
– Tu veux dire que c’est ma faute ?
– En tout cas, c’est pas la mienne…
– Fait chier, putain, fait chier…
– Viens chez moi, on en parlera plus tranquillement.
– J’arrive…
Et c’est comme ça que je suis parti chez Gadjo (il habite à cinq mn à pied de chez Marine) sans dire au revoir à cette sale pute et en oubliant de raccrocher après avoir appelé l’horloge parlante de New York.
Gadjo était un ami de Sandra, la meilleur copine de Marine. C’est comme ça que je l’ai connue. On est rapidement devenu pote. J’aime bien son côté détaché et assuré. Ce mec, il me rassure. Non pas que j’ai pas confiance en moi mais, je sais pas, je le trouve au-dessus du niveau. Bref, on a parlé, bu, fumé, parlé encore, je crois bien que j’ai pleuré, et c’est quand je m’apitoyais sur ma future solitude qu’il m’a sorti une théorie pour me remonter le moral. Cette théorie, je vais m’empresser de vous la raconter (bien sûr, elle est valable pour les deux sexes !) :
– Prend la population française : environ 60 millions de personnes, moitié hommes, moitié femmes. Donc, ça nous fait 30 millions de femmes. Sur ce nombre, combien, physiquement et légalement, sont susceptible d’avoir une aventure avec toi ? Disons, les femmes de 18 à 50 ans, ça nous fait peut-être 40% de cette population, et encore, je pense être large, soit 12 millions. Maintenant, combien, sur ces 12 millions de femmes, sont à ton goût ? Grand seigneur, on va dire que t’es difficile, une sur quatre, soit 3 millions. Sur ces trois millions de nanas, combien te trouvent à leur goût ? Disons que t’es pas mal, sans plus, une sur dix, ce qui nous mène à 300 000. En substance, ça veut dire que, potentiellement, en France, il y a 300 000 gonzesses, qui te plaisent à qui tu plais et qui n’attendent que toi. Alors imagines dans le monde entier !
Sa démonstration, sur le coup, m’avait paru un peu simpliste, mais en partant de chez lui, j’avais trouvé que c’était pas si con que ça. Je m’empressais de fêter ce grand moment de réflexion en m’enfilant trois whiskys dans le premier bar que je croisais. Je me rappelle en être vaguement sorti, être entré dans une bouche de métro et après, pfuit, plus rien jusqu’à ce que je me réveille.
 
Les couleurs étaient bizarres. Le black assis en face de moi était pas tout à fait black. Limite violet. Faut que j’arrête de boire, ça me réussit pas du tout ! En regardant autour de moi, tout le monde avait un teint violacé, plus ou moins foncé. En fait, il y avait toute la gamme de violets possibles et inimaginables. Le ciel , les nuages, les tronches et même la Tour Eiffel !
Je dois dire que depuis que j’ai arrêté de gober tout et n’importe quoi, je compense par la tétine mais comme j’ai des remontées… ça arrange pas ma perception de l’environnement ! Pourtant, j’avais la sale impression que tout le monde m’épiait du coin de l’œil, en douce, comme si tous les passagers complotaient contre moi.
A part une fille.
Elle, elle ne me regardait pas. En plus, elle avait pas la même couleur que les autres. elle avait une teinte sanguine, un rouge bien épais, presque marron. La vraie couleur du sang, pas comme dans les films. Pourtant, elle était plutôt ordinaire : brune, cheveux mi-long, des lunettes plongées dans la lecture d’un bouquin dont je ne voyais pas le titre et emmitouflée dans un manteau en poil de je-sais-quel-animal.
J’avais aucune idée de l’heure qu’il était, et quelque part je m’en foutais. J’avais qu’une envie : rentrer chez moi et me foutre dans les toiles !
Mais ma journée de néo-célibataire allait connaître un brusque frein à son début d’enthousiasme. La fille sanguine se mit à hurler comme si on était en train de l’égorger. Et, effectivement, c’était le cas ! Le gars assis à côté d’elle venait de lui enfoncer une lame dans les côtes. La vache ! C’est quelque chose quand même ! Il retira au moins vingt centimètres d’acier bien effilé et entreprit de retourner fouiller une deuxième fois dedans parce que, visiblement, il était pas satisfait de son premier coup.
Personne bougeait, c’était dingue ! Tu peux te faire découper en rondelles dans le métro le matin, personne ne bouge !
Et moi, vous me direz, pourquoi je bouge pas ?
J’ai plein de réponses valables : Trop défoncé, fatigué, trop lâche, pas assez costaud, adepte de la non-violence, pas les jours pairs, sympathisant bouddhiste… J’en ai plein mon sac !
Mais en fait, je sais pas ce qui m’a pris mais, quand il a voulu lui rendre visite une troisième fois, je lui ai sauté dessus. D’une main, je lui ai attrapé le poignet de la main qui tenait le couteau et de l’autre, je lui ai mis un grand coup de doigts tendus juste dans le creux de l’épaule, là où il y a un paquet de nerfs. Ça fait vachement mal ! Résultat, il lâche son couteau et moi je lui bourre la gueule avec le genou. Trop facile ! Comme dans un jeu vidéo !
Mais justement, c’était trop facile. Tout était au ralenti , le gars était mou comme du beurre. Même le couteau a mis du temps à tomber et le bruit qu’il a fait était sourd, comme étouffé, en touchant le sol.
Quand je l’ai attaché au poteau central avec mon écharpe, les gens me regardaient comme s’ils assistaient à un spectacle avec des fauves : curieux mais craintifs.

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