La Vague
168 pages
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La Vague , livre ebook

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Description

La Vague : Une expédition interstellaire tombe sur une étrange anomalie. (Science-fiction)


L'Astrogate : Comment une fille de ferme et un pilote de vaisseau interstellaire pourraient-ils s'aimer ? (Science-fiction)


Mon Empire pour un cheval : Et si Christophe Colomb était tombé sur une redoutable puissance miliaire en cherchant une nouvelle route pour les Indes ? (Uchronie)


L'Enfant de l'Apocalypse : Démon et prince charmant s'affrontent pour l'amour d'une jeune femme (Fantasy)


En Quête d'Éternité : Le remède anti-mort a enfin été trouvé, mais l'humanité est-elle prête (Science-fiction)

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 4
EAN13 9782364750036
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0022€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L A V AGUE
Corinne Guitteaud
 
I NFORMATIONS
© Editions Voy’el 2011
 
 
 
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L A V AGUE
 
 
Mon nom est Siryna VI, 24 ème archonte et 6 ème incarnation de Siryna Melloÿs. Je suis à bord d’une anomalie spatiale que nous avons baptisée la Vague. Celle-ci a traversé notre système solaire voici environ 160 ans. Notre peuple a décidé de l’étudier après avoir embarqué à bord d’un vaisseau d’exploration. Nous avons transmis autant d’informations que possible à nos centres de recherches et nos découvertes furent fantastiques. Pourtant, à l’heure où j’enregistre ce message, je sais qu’il est peu probable que mon peuple en profite. J’espère qu’une autre intelligence trouvera cette balise et saura quoi faire des informations qu’elle contient.
Notre équipage se composait à l’origine de vingt-huit membres, les plus brillants parmi nos scientifiques, pilotes et ingénieurs. Lorsque nous avons approché le phénomène, nous étions au périhélie de sa trajectoire dans notre système solaire et nous avons découvert le spectacle ahurissant d’une masse d’eau mouvante d’environ 10 km de long et 5 de profondeur, emprisonnée dans un champ de force extrêmement sophistiqué. Nous pensions que l’oscillation avait été imprimée à cette gigantesque masse d’eau lorsque celle-ci fut arrachée à son monde d’origine, mais nous allions découvrir par la suite qu’il était le fait de la gigantesque machinerie qui se trouvait au cœur du phénomène. Nous avons mis du temps à franchir le champ de force et nous poser ne fut pas non plus aisé. L’anomalie se comportait comme un océan miniature, avec ses vagues, ses courants et même ses tempêtes, provoquées par la proximité de notre soleil. Notre vaisseau n’était pas conçu pour supporter une immersion, il fallut procéder à des modifications avant d’envisager la plongée. Nous étions d’autant plus motivés que la Vague nous réservait une autre surprise : durant la phase d’approche, notre radar avait détecté une gigantesque infrastructure à environ 100 mètres de profondeur. Nous avons détourné une partie de l’énergie consacrée aux moteurs pour renforcer notre bouclier.
Ce que nous avions repéré était une installation absolument incroyable. La race qui l’avait construite avait hélas disparu. Imaginez un dodécaèdre avec, à chaque intersection, un noyau d’habitations, de laboratoires, d’entrepôts, un autre encore, situé au centre, pour les générateurs qui permettait de soutenir le champ de force à l’intérieur duquel se trouvait la Vague. Reliant chacune des sections, un réseau de transport automatisé et sophistiqué, doublé par un système de communication bien plus incroyable. Nous mîmes des semaines à comprendre son fonctionnement.
Durant ce laps de temps, l’anomalie poursuivit sa route à travers notre système solaire et finit par le quitter.
Les ennuis commencèrent peu de temps après.
Il y eut d’abord un incident avec notre vaisseau, amarré au noyau de stockage. Nous ignorons encore comment il s’est décroché de l’Infrastructure, mais cela provoqua la mort d’un membre de notre équipe (nous laissions toujours au moins une personne à bord du vaisseau pour des raisons de sécurité.) Il dormait au moment où les crampons d’amarrage lâchèrent et ne se réveilla que lorsque les alarmes signalèrent que la coque se fissurait à cause de la pression. Il nous fut impossible d’envoyer une expédition de secours. Nous maîtrisions à peine les soucoupes qui permettaient aux Prédécesseurs de se déplacer dans la Vague. Le temps de les mettre à l’eau, le vaisseau avait atteint une profondeur critique et implosa.
Je vous laisse imaginer l’émoi des survivants. Certes, nous nous doutions que nous ne pourrions jamais regagner notre monde. Mais la disparition de notre vaisseau nous privait définitivement d’une porte de sortie. Quoi qu’il se passe pour la Vague, désormais, nos destins étaient liés.
Après une période de découragement, pour ne pas dire de désespoir, nous dûmes nous organiser : notre priorité restait la même : transmettre un maximum d’informations sur nos découvertes à notre monde d’origine, tant que cela était possible. Nous faisions des progrès dans le domaine de l’ingénierie en étudiant les réacteurs et le champ de force. Cela devait permettre un bond considérable à notre planète, car les voyages interstellaires, du fait des dangers dans l’espace, restaient hasardeux sans un système de protection contre les collisions ou les radiations.
Malheureusement, dans le même temps, notre manque de prudence réveilla la Bête.
Lorsque nous parvînmes à réactiver l’émetteur de la station, la force de notre signal vers notre planète tira la créature de son sommeil. Elle s’attaqua pour la première fois à notre équipage au cours d’une mission d’exploration vers l’une des extrémités de la Vague. Trois soucoupes étaient parties, il n’en revint qu’une seule par ailleurs poursuivie par le monstre. D’allure serpentine, dotée d’une dentition redoutable, la créature broya les soucoupes et déchiqueta les corps qu’elle arracha des carcasses sous nos yeux effarés. Trois membres survivants de l’expédition eurent beaucoup de chance de s’en sortir. Mais avec ce nouvel incident commença le siège de l’Infrastructure par la Bête. Elle rôdait autour de nous, toujours à l’affût. Sans doute nous considérait-elle comme des intrus et nous aurions bien voulu quitter la place si nous disposions d’un moyen de quitter l’anomalie. Doté d’une intelligence certaine, notre bourreau provoqua, par la suite, bien des tragédies.
Les Alphanes, concepteurs de la Vague, avaient découvert comment prolonger la vie grâce au clonage. Notre population augmenta aussi du fait d’une douzaine de naissances, mais cela engendra des tensions entre les anciens équipiers. La première génération risquait de devenir minoritaire et cela les inquiétait. Des clans se créèrent, investissant les différentes parties du dodécaèdre. Nous dûmes néanmoins réapprendre à coopérer, car nous avions besoin de toutes les ressources de l’Infrastructure pour survivre. Des compromis furent trouvés, le nombre des naissances limité. Pour ne perdre aucune connaissance, nous commençâmes à enregistrer régulièrement nos souvenirs dans la matrice du dodécaèdre.
 
C’est ainsi qu’en tant que 6 ème incarnation, je vous parle d’événements auxquels je n’ai pas directement assisté, comme si j’y étais.
 
La Siryna d’origine a beaucoup perdu dans les premières années de la mission sur la Vague : le pilote mort dans le vaisseau était son époux. Elle ne put avoir d’enfants et recourut la première au clonage pour préserver ses savoirs et poursuivre sa mission au-delà de sa première mort. Elle s’était ainsi donné pour but d’éliminer la Bête. Son acharnement lui valut sa troisième mort. Des adeptes de la Bête considéraient cette créature comme un envoyé de la race alphane, en s’appuyant sur des documents expliquant qu’en effet, les Prédécesseurs l’avaient créée dans un but précis, mais qui nous restait mystérieux. Siryna III travaillait sur un virus destiné à tuer la créature, quand elle fut assassinée. J’en garde un souvenir particulièrement désagréable, car le dernier transfert de sa mémoire eut lieu pendant son agonie. Elle venait de faire une ultime découverte pour la mise au point du virus et les anciens ne pouvaient pas se permettre de perdre ses connaissances. Siryna IV sortit de la matrice à moitié folle et même si le virus put être fabriqué, elle passa le reste de sa vie à contempler son échec par l’un des hublots du nodule d’habitation.
La Bête lui avait résisté.
 
Peu de temps après, il fallut abandonner le nodule des entrepôts, après que la créature l’eut gravement endommagé en le percutant à pleine vitesse, entraînant la mort d’une vingtaine d’entre nous. Cela réduisit d’autant notre espace vital et remit au goût du jour les luttes fratricides entre les clans, durant lesquelles Siryna IV trouva la mort. En tant que Siryna V, on me confia une nouvelle fois la mission d’éradiquer le monstre. Et dans le même temps, les Partisans de la Bête la précédèrent dans la tombe après un ultime bain de sang. Une nouvelle génération de clones, sans souvenir, fut chargée de m’assister dans mes recherches. Et nous finîmes par aboutir à un résultat dépassant les pires horreurs, en mettant au point une bombe à neutrons capable de résister aux incroyables pressions de la Vague. Nous l’envoyâmes dans les profondeurs de l’anomalie avec à son bord les clones restants de mon équipe (la plupart étant morts d’irradiation). Le monstre les pourchassa dans les ténèbres, participant ainsi à la réussite de notre plan : il fut atomisé.
La déflagration causa de graves dégâts dans les profondeurs de la Vague, la station bascula sur son axe, nous déplorâmes encore des pertes, mais il ne s’agissait là que du début d’un nouveau cauchemar.
Peu de temps après nous être débarrassés de la Bête, nos chercheurs déchiffrèrent l’un des plus importants codex de la race alphane. Celle-ci, contrairement aux hypothèses émises, n’avait pas été dévorée par la créature qui garantissait en réalité sa sécurité contre les envahisseurs (c’est-à-dire nous !) Elle devait veiller sur leur sommeil. Les Prédécesseurs devaient en effet rester en stase jusqu’à ce que la Vague atteigne une planète-cible dans un lointain système solaire. Les Alphans étaient des biomécaniques et ils formaient l’Infrastructure ! Étaient-ils encore conscients ? Avaient-ils assisté à notre arrivée ? À notre pillage de leurs connaissances ? À nos affrontements et surtout à la destruction de leur créature ? Celle-ci, d’ailleurs, n’était pas tout à fait morte. L’explosion l’avait vaporisée, soit, mais ses cellules continuaient de nous attaquer, elles s’en prenaient désormais au dodécaèdre et menaçaient son intégrité, elles détruisaient les Prédécesseurs endormis et tous les micro-organismes qui flottaient dans les eaux salées de la Vague. Celle-ci devenait stérile. La Bête n’était pas organique, mais composée de milliards de nanorobots qui avaient conservé leur programmation d’origine : détruire tout ce qui était étranger à la Vague. Malheureusement, l’explosion de la bombe à neutrons avait perturbé ce programme et désormais, les nanorobots s’attaquaient à tout ce qui était organique.
 
Nous quittâmes le nodule d’habitation pour nous réfugier près des réacteurs, là où la coque de l’Infrastructure était plus épaisse, mais notre temps était compté. Nous nous approchions du système-cible, composé d’une dizaine de planètes et d’un soleil jaune unique. Nos derniers efforts consistèrent à réparer notre erreur en éradiquant les nanorobots de la Bête, mais ce fut extrêmement difficile, car dès que nous sortions en combinaison ou en soucoupe, ils s’attaquaient à nous et nos équipements ne résistaient pas longtemps. Nous finîmes par détourner une partie de l’énergie consacrée au champ de force extérieur pour en développer un à l’intérieur de la Vague, afin de protéger les nodules restants, où nous entreposâmes des spécimens de la race alphane, récupérés sur l’Infrastructure.
Les Prédécesseurs nous ressemblaient par de nombreux points : bipèdes, avec des yeux comparables aux nôtres et un système respiratoire adapté au mélange azote-oxygène. Ils possédaient, en tous cas, une intelligence prodigieuse. Leur soleil principal s’était changé en géante rouge et dans un ultime effort pour apporter la vie sur un autre monde stérile, ils avaient réuni tous leurs savoirs et créé la Vague. Celle-ci plongerait jusqu’à la surface de la planète-cible et la fertiliserait… Du moins était-ce prévu ainsi à l’origine.
 
Je travaille à la cartographie des génomes encore présents dans la Vague pour les cloner avant qu’ils rejoignent notre ultime projet : avec ce que nous avons conservé de la technologie alphane, nous avons mis conçu une coque que nous espérons indestructible, dans laquelle nous avons déjà placé deux corps des Prédécesseurs. Le moment venu, nous couperons le champ de force qui nous protège de la Bête atomisée et nous mettrons toute la puissance restante sur le champ extérieur, afin que la Vague résiste à l’entrée dans l’atmosphère. Nous, nous disparaîtrons au même moment, écrasés par la pression, mais nous nous consolons en nous disant que nos cellules se mêleront à celles de la race alphane pour, peut-être, apporter la vie sur cette planète stérile. Puissent les créatures qui viendront alors au monde prospérer et croître en grandeur et en sagesse.
Et surtout, puisse la race alphane nous pardonner pour le gâchis que notre ignorance a provoqué !
 
 
 
L’A STROGATE
 
 
1
 
 
— Elles sont vraiment magnifiques.
— Arrête de rêver Charlotte. On a du travail.
La jeune fille accoudée au bastingage ne bougea pas, le regard toujours rivé sur les baleines à bosses qui soufflaient à quelques dizaines de mètres du Phèdre. Son frère poussa un soupir et posa les cordages qu’il était en train de ranger avant de la rejoindre. Un peu plus jeune que Charlotte, Jules avait la peau bronzée et une allure élancée. La vie au grand air avait taillé son corps pour le travail. Son regard franc éclairait un visage allongé encadré par des boucles brunes. Il ne portait pour l’heure qu’un short élimé et des sandales qui l’empêchaient de glisser sur le pont.
Il posa la main sur l’épaule de sa sœur.
— J’ai envie d’être rentré avant la nuit.
— Encore une minute, répondit Charlotte d’un ton rêveur. Si seulement on pouvait les apprivoiser.
— D’autres que toi s’y sont cassé les dents. Elles dépérissent dès qu’on les enferme. Elles sont faites pour vivre en liberté. 
Jules retourna à son travail. Charlotte soupira, puis le rejoignit pour l’aider à ranger les cordages. Elle était un peu plus grande que lui, avec le même visage, mais une bouche mutine qui contrastait avec son regard parfois dur. Elle tenait tête à n’importe qui, sauf à sa mère. Même si elle n’avait que dix-neuf ans, les ouvriers de l’exploitation familiale ne discutaient jamais quand elle leur donnait un ordre. Ils avaient appris à ne pas s’y frotter. Elle avait hérité de sa mère des pommettes hautes et un teint mat, bruni par le soleil et les embruns. De son père, elle tenait cette tignasse noire qui lui donnait tant de fil à retordre et qu’elle domptait plus ou moins en une natte descendant jusqu’à sa taille. Elle portait un haut de maillot de bain noir et un bermuda de la même couleur. Ces gestes précis montraient une certaine habitude dans sa tâche : en quelques minutes, les cordes furent rangées.
Elle rinçait les harpons, quand un grondement puissant lui fit lever la tête. Jules, qui entamait la manœuvre à la barre, sortit, la main en visière, et lui désigna un point noir dans le ciel qui grossissait de plus en plus. Il commença à danser sur place, tout excité.
— Tu crois que c’est lui ? hurla-t-il à sa sœur pour se faire entendre car le grondement devenait de plus en plus fort.
Elle haussa les épaules, l’air de dire : Comment veux-tu que je le sache ? Bientôt, une gigantesque forme sombre fut sur eux et le regard de Charlotte s’éclaira.
— C’est l’ Oregon , dit-elle à mi-voix en s’accrochant au bastingage du bateau déséquilibré par le souffle. Ça ne rendait Jules que plus heureux.
— Hourrah ! Papa est de retour !
Sa sœur hocha la tête et rayonnait elle aussi.
— Et Howie, se réjouit-elle avant de se précipiter à la barre.
— Eh ! Attends ! protesta son frère. Tu m’avais dit que c’était moi qui nous ramenais à la maison. 
— Tu vas être trop long. Accroche-toi.
Elle poussa la manette des gaz et le Phèdre bondit par-dessus les vagues.
Inutile de faire la course avec l’ Oregon . Connaissant son père, il veillerait à ce que son vaisseau soit correctement pris en charge au spatioport d’Antigua, il irait se plaindre que les mécaniciens mettaient trop longtemps à intervenir à bord et il ferait pleuvoir ses consignes sur le dos de son équipage. J’espère juste qu’il laissera Howie venir avec lui, songea Charlotte. La dernière fois, il n’avait pu rester que trois jours avec eux, avant de retourner à Antigua pour superviser des réparations délicates. Charlotte en aurait hurlé de frustration. Mais cette fois-ci, beaucoup de choses avaient changé . Plus question qu’il me traite comme une gamine.
— Eh ! Fais gaffe ! gémit Jules, quand une vague plus haute que les autres les fit rebondir sur l’eau. Je veux pas finir par-dessus bord.
Elle se força au calme, d’autant qu’elle n’avait aucune envie que son frère aille cafter qu’elle avait failli casser le matériel. Bientôt, la plateforme de la ferme aquacole se profila à l’horizon. Charlotte réduisit les gaz et manœuvra avec dextérité pour longer les docks et rejoindre l’emplacement du Phèdre . Elle bondit hors du bateau et laissa Jules se débrouiller avec l’amarrage.
Elle alla annoncer la nouvelle à sa mère.
— Je suis déjà au courant, répondit Judith d’un ton distrait. Ton père m’a envoyé un message avant d’entrer dans l’atmosphère. Il sera là pour le dîner, ajouta-t-elle en se levant.
Elle était aussi grande que sa fille. Une certaine lassitude se lisait sur son visage. Elle dirigeait sa ferme depuis vingt-cinq ans. Rien ne lui avait été épargné, des ouragans jusqu’aux épizooties. Il fallait toutefois reconnaître que la pire épreuve qu’elle devait traverser était son mariage avec Pierre Delémont.
— Va te changer. On n’échappera pas à une inspection cette fois-ci encore et je n’ai aucune envie d’entendre des reproches sur la manière dont j’élève nos enfants.
D’un pas lourd, Judith quitta le carré. Devant sa mauvaise humeur manifeste, Charlotte n’avait même pas osé lui demander si son père avait indiqué qu’Howie l’accompagnerait. Pour le savoir, elle préféra se rendre aux cuisines. Sa mère avait déjà donné ses instructions pour le dîner.
— Elle a prévu huit personnes, lui précisa le cuistot.
Cela suffit à remonter le moral de Charlotte. Outre Judith et ses enfants, il y aurait donc les deux adjoints de sa mère et Pierre serait accompagné. Sa fille espérait juste qu’il ne choisirait pas le médecin de bord, comme ça lui arrivait parfois.
Charlotte traversa presque toute la plateforme pour rejoindre ses quartiers. Depuis un an maintenant, elle bénéficiait, dans le secteur des ouvriers, de son propre logement, qu’elle ne devait partager avec personne. Celui-ci bénéficiait néanmoins de quelques luxes, comme une douche individuelle et une couchette. Elle avait aménagé l’endroit à son goût avec des posters des grands mammifères marins et une carte de l’Arc Antillais, indiquant les différentes concessions aquacoles. À côté de son lit, une grande armoire métallique renfermait ses affaires. Elle choisit une tenue un peu plus sophistiquée que ce qu’elle portait d’habitude, puis s’assit sur son lit. Elle hésitait sur la marche à suivre : faire comme les autres et se pointer pour l’inspection générale ou jouer les indifférentes et ne se changer que pour le dîner. Elle risquait d’encourir la colère du pacha qui aimait que son petit univers soit bien ordonné pour chacun de ses retours. D’un autre côté… faire le planton avec les autres, au garde à vous comme des rangés de coquillages ne lui disait rien non plus. Elle aurait l’air tellement stupide. Elle soupira. Mais si le pacha me colle de corvée pour toute la semaine ou plus, j’aurais tout gagné. Va pour la petite fille modèle .
Une heure plus tard, un coucher de soleil à couper le souffle noya la plateforme et la mer alentour de couleurs chatoyantes avant de disparaître derrière l'horizon. Le dîner allait être froid. Judith trépignait sur les quais. Ses hommes et ses enfants attendaient le long des entrepôts en discutant à mi-voix. Le pacha était en retard. Charlotte se mordait les lèvres pour ne pas laisser échapper sa mauvaise humeur. Son père exagérait. Il y avait des tas de travaux urgents à la ferme et à cause de lui, ils perdaient un temps précieux. La saison des cyclones commencerait bientôt. Il faudrait rapatrier la plateforme à l'abri, mais pas sans avoir vidé les entrepôts des cargaisons entassées durant la période d'activité. Or, ils étaient déjà en retard. Ce soir, ils auraient pu évacuer une bonne partie de la récolte.
Enfin, quand les derniers rayons du soleil eurent disparu, un son familier leur fit tous tourner la tête. La navette de Delémont arrivait enfin. Judith se raidit devant l'engin qui atterrissait. Tout le monde se rangea en hâte. Jules prit sa sœur par la main : pour se moquer d'elle ou parce qu'il était vraiment anxieux de revoir son père ? Celui-ci ne passait dans leur vie que comme un courant d'air, à des intervalles plus ou moins réguliers et avec des conséquences plus ou moins heureuses. Un jour, il repartirait avec Jules, pour lui apprendre les affaires. Charlotte se retrouverait toute seule. Elle lui serra la main.
Le sas de la navette s'ouvrit avec un chuintement. La jeune fille sentait son cœur battre de plus en plus vite. Et tout à coup, elle le vit. Elle s’était à peine attardée sur la silhouette courtaude de son père pour admirer l'homme brun et mince qui se tenait près de lui. Il n'était pas le plus grand homme qu'elle connaissait, mais il impressionnait par sa présence. La quarantaine, le visage assez anguleux, une cicatrice au coin de l'œil gauche, comme une morsure, le capitaine Howard Hudson posa un regard pâle et scrutateur sur la petite assemblée. Il inclina la tête avec un fantôme de sourire sur les lèvres en reconnaissant Charlotte. Il a l'air fatigué, presque vieux... , se dit la jeune fille, décontenancée. Mais quelle classe, surtout à côté de Pierre Delémont qui roula du bassin jusqu'à sa femme, plus grande que lui d'une tête. Charlotte les avait toujours trouvés mal assortis. Ils échangèrent quelques mots qu'elle n'entendit pas. Puis le regard de Pierre balaya son comité d'accueil et il se dirigea droit vers Jules.
— Tu grandis, mon garçon, lui dit-il en ébouriffant ses cheveux, oubliant qu'il avait affaire à un adolescent de quinze ans. Presque un homme, ajouta-t-il d'ailleurs. Il détailla ensuite sa fille qui évita de le fixer droit dans les yeux, hocha la tête, puis se dirigea vers le carré, après s'être retourné vers sa femme. En leur emboîtant le pas, Jules avait l'air catastrophé. Charlotte, elle, attendit de se trouver à hauteur du capitaine Hudson.
— Bonsoir, Charly, dit-il tout bas, en la dévisageant avec insistance. Elle était assez heureuse de son effet. Eh ! Oui, Howie, je ne suis plus une gamine. Elle glissa son bras à celui du capitaine et répondit d'un sourire. Il était le seul à l'appeler Charly. Quand elle pouvait encore venir à bord de l' Oregon , il jouait avec elle comme si elle était son second. Son premier souvenir d'enfance se rattachait à cet homme. Il l'avait juchée sur ses épaules et la promenait dans les coursives du vaisseau. Elle avait trois ans. Lui la trentaine. Les effets des voyages interstellaires réduisaient le nombre des années qui les séparaient. L'unique point positif à ses trop longues absences.
Comme d'habitude, Judith avait fait un plan de table. Et coup de chance, sa fille se retrouvait en face d'Howie. Mais l’humeur n’était pas à la fête. Apparemment, la passe d'armes entre Judith et Pierre avait commencé. Chaque fois que ces deux-là se revoyaient, ils s'affrontaient pour la domination du territoire. Pourtant, les rôles avaient été clairement établis dès le début de leur mariage : Pierre avait toute autorité sur l' Oregon et Judith sur sa plateforme. Les biens des deux époux restaient séparés, si bien que la faillite de l'un ne pouvait avoir de conséquences sur l'autre. En vérité, depuis quelque temps, les activités du pacha étaient plus florissantes que celles de sa femme et il était devenu en partie actionnaire de la ferme de son épouse à mesure qu'il remboursait ses dettes. Néanmoins, jusqu'à présent, il n'était jamais intervenu dans les affaires de Judith. Jusqu'à ce soir.
— C'est un secteur d'avenir, soutenait-il à sa femme.
— Tu me demandes de repenser complètement l'organisation de la plateforme. 
— Non, je te demande de t'adapter. Pour survivre, une entreprise change, elle fait des sacrifices, elle remonte la pente. 
— Et combien d'hommes devrais-je mettre sur la touche pour satisfaire ton caprice ? 
Le ton montait de plus en plus. Les nez piquaient vers les assiettes pendant que les époux se disputaient.
— Aucun ! Au contraire, tu devras en embaucher. 
— Avec quel argent ? 
— Le mien, bien sûr ! 
— Et tu deviendras majoritaire, grinça Judith.
— Je prépare l'avenir de mes enfants, aboya Pierre.
— De nos enfants ! rectifia sa femme. Tu veux déjà m'enlever Jules ! Quel plan as-tu préparé pour Charlotte ? 
— Un mariage. 
La fourchette de Charly lui échappa des mains.
— Un mariage ? hoqueta-t-elle en jetant un regard suppliant au pacha qui se rengorgeait déjà.
— J'ai un beau parti en vue. 
— Et j'ai le droit de donner mon avis ? insista la jeune fille d'une voix mourante.
— Je suis ton père ! 
— Et un exemple de mari heureux, ricana Judith.
Mais elle avait l'air paniqué. La situation lui échappait et elle s'en rendait compte. Charlotte était trop jeune.
— Son futur époux a le même âge. Il viendra travailler ici et apprendra toutes les ficelles. En échange, son père nous offre plusieurs concessions intéressantes. 
— C'est donc ça qui t'a pris tant de temps, aujourd'hui. Tu vendais notre fille ! gronda Judith, les yeux luisants de colère.
Charly refusa d'en entendre davantage. Elle jeta sa serviette et sortit de table. Le temps d'arriver à ses quartiers, elle avait arraché sa robe et se jeta en petite tenue sur son lit.
— Le salaud ! Le salaud ! répétait-elle en malmenant son oreiller. Le mur eut aussi droit à une salve de coups de poings, tant et si bien qu'elle n'entendit pas qu'on frappait à la porte. Celle-ci s'ouvrit et un visage apparut dans l'encadrement.
— Charlotte ? 
— Jules, laisse-moi, lui parvint la voix étouffée de sa sœur. Une main poussa la porte par-dessus l'épaule de l'adolescent.
— Je m'en occupe. 
À travers ses larmes, la jeune fille vit Howie s'avancer dans la pièce. Cela faisait des mois qu'elle rêvait d'Howard Hudson dans sa chambre, mais pas dans ces circonstances. Le capitaine s'assit au bord du lit.
— Je suis désolé, Charly. Il lui caressa l'épaule dans un geste réconfortant. Si j'avais su ce qu'il avait en tête en quittant le vaisseau à notre arrivée, j'aurais tenté quelque chose. Il m'écoute... parfois. 
— Maman ne le laissera pas faire. 
— A-t-elle vraiment le choix ? D'après ce que je sais, les récoltes n'ont pas été bonnes, ces dernières années. Ta mère a besoin d'argent. Et la campagne de l' Oregon a rendu le pacha encore plus riche. 
— Tu prends son parti ! s'exclama-t-elle, outrée.
— Pas du tout. La façon dont il vous considère me rend furieux. Si j'avais des enfants aussi formidables que Jules et toi, je les traiterais bien mieux. Mais dans le monde où nous vivons aujourd'hui..., soupira Hudson.
— Il paraît qu'avant, les choses étaient plus équitables entre les hommes et les femmes. Plus... simples. 
Un sourire apparut dans les yeux du capitaine.
— J'en doute. Disons plutôt que les opportunités pour les gens de l'époque étaient plus nombreuses. 
Elle s'assit à califourchon sur le lit et considéra longuement l'homme qui se tenait devant elle.
— Tu aurais préféré faire autre chose qu'astrogate ? 
— Je n'y ai jamais pensé. Je suis né comme ça. Ton grand-père paternel a acheté mes services. Quand j'ai eu l'âge requis, il m'a fait venir sur l' Oregon pour que je remplace la navigatrice précédente : ta grand-mère. Je me souviendrai toujours de son regard quand elle a dû quitter le vaisseau. J'ai appris, au retour de mon premier voyage comme astrogate et capitaine, qu'elle était morte. Ton père n'a jamais voulu me dire comment, mais je pense que c'était de chagrin. Aucun navigateur ne peut se passer longtemps des étoiles. 
C'est bien là le problème, songea Charlotte avec tristesse.
Elle pensait pourtant s'être fait une raison, avoir mesuré toutes les conséquences de ce qu'elle s'apprêtait à faire. Mais son père ne lui laissait pas d’autre option.
— Ça va aller ? lui demanda Howie. Elle hésita, puis hocha la tête. Ils avaient eu assez d'émotions pour ce soir. Mais quand il l'embrassa sur le front, elle gloussa :
— Tu veux aussi me chanter une berceuse ? 
— Je ne t'ai pas vue grandir... et je le regrette. 
La main qu'il fit glisser sur sa joue la fit frissonner. Elle se persuada aussitôt qu'il ne s'agissait pas d'un geste paternel. La porte s'était déjà refermée sur le capitaine. Elle se rendit alors compte de sa tenue. Et il n'a même pas réagi ! Un astrogate devait savoir rester maître de lui. Soit Howard lui en avait fait une belle démonstration, soit elle n'était pas du tout son type. J'espère que c'est la première proposition.
 
 
2
 
 
Hudson n’avait pas réussi à dormir. L’aube l’avait trouvé assis sur le ponton, les jambes dans le vide. Le clapotis des vagues contre les pylônes n’arrivait pas à le distraire de ses pensées. Il en voulait à Delémont et au monde dans lequel il vivait, un monde où certains puissants avaient décidé du destin des hommes et l’avaient inscrit dans leur code génétique. Les astrogates, par exemple. Dès qu’il en naissait un dans une famille, sa voie était toute tracée. Les tests génétiques, devenus systématiques, permettaient de déceler certaines aptitudes chez le fœtus. On le vendait au plus offrant sur le Réseau, ou plutôt, pour se donner bonne conscience, on vendait son don et les services qu’il pourrait rendre dans l’avenir. En échange, l’acheteur payait son éducation et sa formation à l’Académie d’Astrogation. Il lui garantissait ensuite un travail quasi à vie sur son vaisseau. C’était bien le « quasi » qui dérangeait d’ailleurs le pilote de l’ Oregon . Il avait pris la place de la seule personne qui lui avait témoigné de la tendresse maternelle, de celle qui lui avait tout appris. La grand-mère de Charlotte avait été mise sur la touche par son mari. Sa petite-fille serait sacrifiée de la même manière.
Dans le monde qu’il polluait de plus en plus, l’homme n’avait trouvé son salut que dans la génétique. Il était plus facile de modifier un génome que d’assainir une rivière. C’était plus simple d’augmenter la résistance aux UV que de réparer la couche d’ozone, plus évident d’améliorer les poumons que de supprimer les gaz toxiques. Le prix à payer en échange avait beau être de plus en plus lourd (apparition de nouvelles maladies, disparition de centaines d’espèces animales ou végétales, guerres de l’eau qui se m

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