Les Défricheurs d Infini
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Description

Et si la Lune était un vaisseau-mère extraterrestre qui nous exploitait de façon invisible depuis la nuit des temps ?
Nous, notre or, ainsi que notre plus chère richesse : l’EAU ?
Un trésor inestimable que les dirigeants de cette méganef auraient dénommé l’OR BLEU.
Un mystère que s’apprête à élucider John Falco : le FAUCON.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 02 décembre 2019
Nombre de lectures 14
EAN13 9782312070926
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0012€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les Défricheurs d’Infini
Johnny Phoenix
Les Défricheurs d’Infini
Tome III : Le Faucon
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
© Les Éditions du Net, 2019
ISBN : 978-2-312-07092-6
À Patricia

« Je me suis armé d’un coutelas
D’une lame à double tranchant
Cette douleur écoute-la
Écoute son chant »
Gérard Manset
John Falco
John Falco décrivit quelques orbes devant l’entrée de l’oasis. Un léger vent de face soulevait au sol le sable rouge du désert. Il redressa les ailes de son Pèlerin : un astroplane à turbines uraniques, pour se stabiliser en vent arrière. À peine cent mètres le séparaient du sol.
Au bout de quelques secondes, le birdfire noir s’arrêta exactement où son pilote l’avait décidé.
John Falco, que l’on surnommait le Faucon, descendit sous l’obscurité des gros arbres à contreforts. Il contempla un instant le sillon dessiné dans le sable par la machine volante. Son regard s’attarda ensuite sur l’ombre de l’astroplane.
Autour du grand trèfle sombre imprimé dans le sable, de la vaste croix noire symbolisant l’âme de l’oiseau de pyrotitane et d’ultraramyde, les traces ne laissaient plus aucun doute. Elles indiquaient sans conteste le passage d’une troupe de caracoleurs : les chevreuils des oasis…
Le Faucon renversa sa longue chevelure bleue. Puis il sortit de sa sacoche de portière son antique carabine, armée d’un puissant silencieux. Il la plaça en bandoulière. Il empoigna dans la foulée l’anneau de tractage manuel, encastré sous le nez du birdfire, afin de le traîner jusqu’au premier layon. À un jet de pierre.
Un mode cryptique était intégré au boîtier de mise en veille de l’appareil. Celui-ci aussitôt enclenché, le Pèlerin replié se confondit aux couleurs des branchages. Il adoptait ainsi l’apparence d’une gigantesque punaise tigrée : un réduve géant, tapi sous les larges feuilles laciniées des monsteras. Un déplacement de plus d’un mètre de l’astroplane ferait de toute façon déclencher l’alarme vibrante du sniper, intégrée à son bracelet de brousse multifonctionnel.
Ce ne fut qu’après ces brèves dispositions, que le Faucon se mit enfin en route. Non sans avoir jeté un dernier regard derrière lui : un aveuillement sur le désert.
Le soleil déclinant déjà au-dessus du sable rouge lui signalait son coucher dans moins de quatre heures. Il tâtonna à travers la poche faîtière de sa besace, où un étui rigide protégeait ses lunettes à grossissement spécial.
Après une vingtaine de pas, l’oasis se métamorphosa en l’ascidie d’une colossale fleur carnivore. Qui happa bientôt John Falco en sa vultueuse langue de latérite…
***
2212. La Terre n’est plus qu’un désert.
Là où s’épanouissaient encore, il y a bien plus d’un siècle, les grandes jungles équatoriales, ne subsistent plus que d’immenses oasis. De vastes biosphères vertes qui s’acharnent à puiser les dernières nappes d’eau contaminée.
Les plus larges parmi ces reliques florales, celles du Bassin Amazonien, émaillent çà et là le désert démesuré de latérite. Elles restent alimentées par un Amazone, réduit quant à lui à l’état de ce que fut jadis le Fleuve des Pharaons.
Cette ceinture désertique, cette tonsure circumterrestre, avait fini par donner raison aux paroles d’un prophète, désormais enfouies dans le sable :
« Les forêts précèdent les hommes
Les déserts les succèdent. »
John n’avait jamais pénétré cette oasis. Mais pour l’avoir survolé de suffisamment haut, il estimait son périmètre à environ deux cents kilomètres. À la faveur de la nuit, de grandes migrations de gibiers se produisaient au travers du désert. Pour passer d’une oasis à une autre, les bêtes devaient parfois parcourir plusieurs centaines de kilomètres, poussées par les prédateurs, ou plus rarement par leurs propres congénères parvenus en surnombre. Seuls les oiseaux et les quadrupèdes les plus rapides pouvaient se permettre le périlleux exode. Une harde de caracoleurs était capable de galoper tranquillement, à presque soixante kilomètres par heure. Elle enchâssait ainsi, dans le sable du désert, la trace de ses sabots en forme de menus croissants de lune, très caractéristiques de l’espèce.
John les avait donc repérés du haut de son Pèlerin . Pas moins d’une dizaine d’individus indiquait son entrée dans la forêt. Un premier ruisseau, qui devait s’écouler du déversoir d’un marais, situé en amont, enjambait à présent le layon vermeil. Les empreintes dans la boue, profondes, et mêlées à des excréments, signalaient au Faucon que ses proies s’étaient attardées ici, afin de s’abreuver. La chevauchée nocturne sur l’étendue de sable rouge avait dû être éprouvante. L’issue de la poursuite devenait inéluctable. Car ces traces s’effaçaient au-delà du ruisseau.
Dans le mince filet d’eau, le pâle reflet de son visage renvoyait au chasseur l’éclat insolite de ses yeux rouges. Une anomalie congénitale. John Falco était un NUKTAL .
Il naquit en Amazonia d’une mère amérindienne. C’est tout ce dont le Faucon se souvenait à propos de ses origines. Il n’avait connu son père autrement que grâce à de sombres photographies, que possédait encore sa mère. Un Américain quant à lui. Ce dernier venait d’intégrer, à Universalia, un nouveau programme spatial. Qui encadrait la construction d’un vaisseau interplanétaire d’un nouveau type. Et c’est alors qu’il avait rencontré sa femme : une jeune institutrice d’Amazonia.
Jason Falco exerçait le métier d’architecte en aérospatial. Il était né à Manhattan, au pied de la Statue de la Liberté. Il avait subitement mit fin à ses jours, quelques semaines après avoir vu péricliter le projet du vaisseau révolutionnaire, jugé en définitive inconcevable. D’une balle dans l’œil droit.
Sylvia lui affirmera plus tard, entre deux crises d’hystérie, que son mari s’était beaucoup trop investi dans le programme DORAGON , au point d’en avoir perdu la raison. Et a fortiori : la vie elle-même.
John célébrait ce soir-là son sixième anniversaire. Ses joyeux amis étaient tous réunis en cette occurrence autour d’un splendide gâteau. C’était sa mère qui s’évertuait, en bon échanson, à fournir les verres de ces chérubins en nectar pétillant. Personne ne s’inquiétait plus du retour de Jason Falco. L’Alchimiste, comme le dénommaient ses confrères, avait coutume de rentrer toujours très tard, déférent aux fréquentes exigences de ses employeurs. Ce fut le vent, qui s’engouffrait par la porte demeurée grande ouverte, qui avait réussi par éteindre les bougies de la table désertée. Un véhicule avait freiné bruyamment devant la maison festoyant. Et sa mère, comme possédée d’un pressentiment, s’était ruée vers l’ombre d’un homme au grand nez aquilin. Engoncé dans son manteau de nuit. Et puis, elle s’était mise à hurler, hystérique. Des hurlements déchiquetés de sanglots. Comme la courroie usée de ces vieux moteurs d’autrefois, elle finira par craquer. Sylvia achèvera sa destinée dans un camp d’aliénés.
Il avait repris les minces traits de son père. Sa toison d’azur, son visage ascétique, sa taille moyenne : un mètre quatre-vingt-cinq, étaient soutenus par une musculature puissamment athlétique. Ses yeux rouges de Nuktal effrayaient néanmoins ses camarades. Dans cet orphelinat d’Universalia . Où il fut mis à la porte, sans autres civilités, dès l’âge de sa majorité.
De modestes travaux de force, glanés durant une quinzaine d’années, le conduisirent insidieusement à sa passion. John aimait par-dessus tout piloter. Voler était désormais tout ce qu’il réclamait de l’existence. Et pour se nourrir, tout comme l’oiseau de proie, il chassait.
C’est finalement pour toutes ces percutantes raisons, si fidèles à son nom, qu’on l’a surnommé, si judicieusement : Le FAUCON !
Ankaa
Henri Susky était à bout de patience. Il bouillonnait. Il se retrouva animé bientôt d’une rage irrépressible. Il pria sa fille Ankaa de convoquer dans l’urgence l’ingénieur en chef des travaux. Ce dernier entra, peu de temps après, dans le double-conteneur de quarante pieds, qui faisait office de bureau, suivi de la belle Ankaa, et de son gros garde du corps répondant au sobriquet d’Urubu.
– La porte, Urubu ! Je n’ai pas l’intention de rafraîchir toute la forêt, bordel !
Le grand Noir, taillé comme un vautour de deux mètres sur pattes, referma délicatement la porte aménagée dans la paroi, pixelisée à la militaire du double-conteneur.
– Eh bien qu’attendez-vous donc monsieur Van Damme, pour vous asseoir ?
L’ingénieur : un grand chauve aux yeux bleus, au scalp recuit par le soleil équatorial, ne se fit pas prier davantage. Il obtempéra séance tenante.
– Vous m’aviez promis deux jours, Régis ! Alors dites-moi donc ce qui ne va pas avec la pompe numéro Un, cette fois encore ?
– Le problème ne se situe plus dans la pompe, Henri ! Il va nous falloir remplacer toute la tuyauterie de la station principale. Vous savez tout comme moi que la moindre fissure occasionne un désamorçage du générateur. Je ne crains fort que la vétusté des conduites ne soit en cause. Cela expliquerait les arrêts récurrents du complexe d’aspiration numéro Un.
– Mais puisque vous le craignez à ce point, Régis, pourquoi ne pas vous en assurer au préalable par une inspection méticuleuse de visu ?
Ankaa anticipa la réponse de l’ingénieur en chef :
– Père ? Il leur faudrait extraire pour cela plus de quatre cents mètres de boyaux…
– Sans compter, surenchérit l’ingénieur, que la vérification devra s’opérer centimètre par centimètre, si l’on tenait vraiment à procéder au colmatage. Tout en souhaitant qu’une unique faille se présente. Et idéalement au début, cela va sans dire.
– Alors trêve de prétérition, monsieur Van Damme ! Je veux vous voir passer à l’action immédiatement ! Rappelez-vous que notre site de forage est ce qu’il y a de plus clandestin. Et après tous les risques que nous avons encourus afin d’acheminer jusqu’à l’Île Verte le stock optimal dissimulable, importer du matériel de remplacement équivaudrait sans aucun doute au suicide de notre opération. Il vous faudra réparer in-situ mon ami. Je déléguerai donc à ma fille Ankaa la supervision de la poursuite des travaux de puisage.
Mais Ankaa s’insurgea aussitôt. Elle adressa à la Harpie son farouche regard de métisse amazonienne :
– Père ? Nous t’avions rapporté tout à l’heure l’incursion d’un petit aéroplane par l’une des entrées est de l’Île Verte !
– C’est Urubu, ma jolie, qui se chargera de ces importuns ! Prends deux hommes avec toi, grand ! J’exige que tu me ramènes les occupants de l’aéronef ! En vie de préférence. Des otages peuvent s’avérer utiles en cas de démantèlement.
Mais Ankaa insista de plus belle. Investie cette fois d’un emportement des plus féroces, elle incrusta ses griffes dans le bureau de Susky.
– Vous m’aviez conféré la responsabilité de la sécurité, Père. C’est à moi qu’incombe par conséquent cette mission. Et à nul autre !
Elle planta le poignard d’un regard torve dans les gros yeux sombres d’Urubu. Celui-ci acquiesça d’un sourire frustré. N’était-elle pas après tout l’unique rejeton de la Harpie ?
La Harpie, car c’est ainsi qu’on surnommait le chef des mercenaires, concevait totalement qu’il ne pouvait circonvenir sa propre fille. Et a fortiori à partir de l’instant même où elle commençait à planter ses serres inflexibles par-delà la limite diplomatique.
– Tu as raison, ma jolie ! Un problème d’intrusion doit toujours être considéré telle une menace prioritaire envers la Confrérie Lunaire. Expédiez donc de votre côté la réparation du générateur de pompage principal, monsieur Van Damme. Je ne vous concède que deux jours supplémentaires. À votre tour d’en faire votre indéfectible priorité ! Je vous laisse donc passer au crible toutes les défaillances des tubulures. Une dernière procrastination de votre part, et c’est moi-même qui vous conduirais faire votre pro-dromo devant le Patriarche. Vous vous rappelez du sort qu’il réserve aux proscrits ? N’est-ce pas, Régis ? Alors, qu’attendez-vous ? Vous m’avez parfaitement entendu : action, bordel !
Et afin d’étayer sa péremptoire injonction, la Harpie avait fustigé l’ingénieur d’un regard si tranchant, que celui-ci s’empressa de quitter aussitôt la pièce devenue trop froide à son goût. Ankaa lui emboîta le pas, dans l’intérêt de lui soumettre les dernières recommandations. Urubu n’oublia pas de refermer soigneusement cette fois la porte derrière eux. Une vague de chaleur moite eut néanmoins le temps de submerger l’intérieur, qui n’était plus soudainement occupé que par les deux hommes.
– À combien devons-nous partir à la cueillette, monsieur Susky ?
– Emmène Pakira avec toi, Urubu . Je réalise que ma fille sait admirablement se défendre. Et quant à toi, tu n’as plus rien à me prouver, mon Grand , au sujet de ta force. Mais nous avons probablement affaire à des braconniers, en l’occurrence. Nous entrons dans la période des migrations. Les troupeaux ont absolument besoin du précieux Or Bleu . Cette oasis n’est pas prête de s’étioler, au vu des réserves que nous sommes finalement parvenus à sonder dans sa nappe réticulaire. Une vraie mine d’ OB , crois-moi, Urubu ! Surtout lorsqu’on s’étonne du prix qu’atteint déjà l’eau potable dans les stations d’approvisionnement. Il vient de doubler celui du carburant uranique ! C’est la cerise sur le gâteau qu’on s’apprête en somme à offrir au Patriarche . Et il devrait bientôt donner son feu vert en ce qui concerne l’appareillage de la Méganef .
– Nous pourrons alors enfin nous délecter du sort réservé à cette Planète , monsieur Susky . Et pourquoi pas en finissant de remplir royalement de ce précieux breuvage la lumineuse coupe accordée aux Élus ?
– Restons tout de même prudents en ce qui concerne le projet du Commodore. Il y loin de la coupe aux lèvres. N’oublie jamais cela, Urubu ! Certes les réserves seront bientôt comblées, l’avitaillement du navire saturé. Mais c’est par-dessus tout la carte qui leur manque…
Dans la nuit sournoisement survenue, la lune brillait telle une lame de faucheuse. Par-delà la sérénade des coassements de batraciens et des stridulations d’insectes, la voûte équatoriale s’était caparaçonnée d’étoiles. Susky jeta son regard inquisiteur dans la Galaxie. À la source du fleuve Éridan, l’astre qu’il recherchait ne scintillait pas encore à cette heure précoce de la nuit.
– Vous partirez tous les trois avant l’aube. Munissez -vous d’un détecteur infaillible, afin de localiser l’appareil. Les braconniers chassent la nuit. Évertuez -vous seulement à retrouver la machine avant eux. Pas de message radio. Je ne tiens pas à être repéré par la cavalerie. Et surtout : je les veux vivants !
Juan Rommez
Le lieutenant Véga rapporta sur un plateau miroitant les deux coupes de cryogénite réclamées par les deux autres membres de la navette.
– En vous remerciant, ravissante Véga ! Tenez, cher Professeur Talon : j’ai hâte de savoir ce que vous en direz !
Le liquide que le capitaine Rommez venait de remettre au professeur, si joliment habillé dans sa robe transparente, avait de prime abord l’aspect d’un excellent champagne, tirant un peu sur le bistre. De subtiles petites bulles remontaient effervescentes vers la surface du breuvage. Avant de venir pétiller dans la lumière aveuglante de l’aérospeed.
Matakiterani . Il semblerait que les grandes statues de tuf, coiffées de leur éternel pompon rouge, se soient entêtées à garder leurs yeux d’obsidienne rivés aux étoiles cette nuit encore. En daignant baisser un peu le menton, ces dieux de monolithe auraient pourtant aperçu, au pied de leur ahu, cette longue piste de quinze mètres de large, aménagée depuis plus d’une cinquantaine d’années à grands frais. Et de surcroît la rutilante navette-lunaire qui s’était alignée en bout de piste.
Son équipage n’était uniquement composé que de deux seuls membres : d’un capitaine et de son hôtesse. Une hôtesse qui était parfaitement habilitée, en cas de force majeure, à maîtriser un atterrissage d’urgence.
L’expression « atterrir sur la Lune » avait finalement intégré la terminologie des anachroniques Académiciens. Et en attendant que ces derniers finissent par se mettre à la page, concernant la désignation de cette même action aéronautique sur les mers lunaires, disons tout simplement que le lieutenant Véga était tout aussi compétent pour un amerrissage sur le Satellite.
Mais aucune défaillance du capitaine Rommez n’avait autorisé pour l’heure la blonde hôtesse à mettre en avant ses talents de pilote sur son aérospeed officiel. Un invité de taille avait surtout légitimé l’onéreux affrètement de ce vol-express. Ainsi que le choix d’ailleurs du meilleur pilote de la Confrérie Lunaire .
Le professeur Talon, qui s’apprêtait à effectuer son énième trajet en direction du Satellite, était le coordinateur en chef des nombreuses bases implantées sur ce site de destination. Dont on recensait à présent pas moins de deux cent seize.
Le programme spatial de 2212 était encore centré sur l’exploitation anthropique du Système Solaire. Mars avait été conquise à deux reprises. La première fois par les indétrônables Américanadiens. La seconde par la Chine.
Le projet d’un troisième voyage au coût faramineux avait fini par être abandonné, au vu de l’indigence du sol de la Planète Rouge . La présence de nouveaux métaux ultra-résilients, tels que l’érubium ou encore l’arconium, avait été faiblement détectée, à une profondeur suffisamment négligeable, pour enclencher de premiers forages aventureux. Cependant la logistique liée à la distance du transport, et à la sécurité mise en œuvre afin de contenir la légère radioactivité émanant des néo-métaux, surtout lors de leur transbordement avant l’atmosphère terrestre, réduisit à la déconfiture toute onéreuse prospection métallurgique sous le sol érugineux de la Planète Rouge .
Les communautés scientifiques internationales avaient durant des décennies implanté leurs nombreuses bases d’observation sur la Lune, finissant de démocratiser véritablement le chemin sidéral. Des stations météorologiques y étudiaient essentiellement le déclin des Calottes Polaires, ainsi que la désertification exponentielle du Globe. Deux des conséquences apocalyptiques qui découlaient directement de l’amplification de la dernière vague de réchauffement, qui avait submergé la Terre depuis plus d’un siècle. Des observatoires astronomiques et des stations-radio permettaient de sonder les profondeurs demeurées intangibles de l’Univers. Des nucléo-physiciens s’évertuaient quant à eux à expérimenter les soi-disant dernières trouvailles sidérurgiques martiennes. Des touristes fortunés pouvaient par ailleurs, à leur guise, s’autoriser à perturber le travail des scientifiques, dont les équipes n’étaient relevées que tous les six mois. Car ces touristes représentaient, dans leur majorité, les principaux investisseurs du programme de colonisation lunaire.
Le Satellite certes n’avait rien d’une oasis verdoyante. Il se révélait tout au contraire le plus hostile des déserts. Cependant le boom technologique des dernières années, dans le domaine des transports extra-atmosphériques, favorisait à présent des vols de moins de deux jours à destination de l’astre.
Un seul homme régnait en maître sur tout ce phalanstère de privilégiés. Le professeur Talon n’était lui-même que l’un de ses ministres. Les colonisateurs de la Lune , qui avaient adopté officiellement à l’unanimité leur identité occasionnelle de Sélénites , ne connaissaient leur maître que sous un seul nominatif. Ils l’appelaient tous Le Commodore . Et seuls les plus intimes de ses officiers pouvaient déroger parfois à ce patronyme, en le désignant sous le nom de Grand - Duc . Et bien que ce dernier ne commanda qu’un navire unique, la taille colossale de ce vaisseau en fin de chantier, et qui dépassait de loin en volume la plus immense des flottilles terrestres, légitimait à juste titre son grade suprême : celui de Commodore …
– De l’eau lunaire ?
– Cela aurait pu constituer une excellente réponse, cher Professeur ! Puisque nous savons pertinemment que les meilleurs crus d’eau terrestre se retrouvent en quasi-totalité dans nos réservoirs sélènes. Néanmoins cet échantillon, un mot que je vous consacre en guise d’indice, n’a pas encore rejoint nos ballasts d’Or Bleu .
Alors, une ultime chance, Professeur Talon ?
– Ne me dites tout de même pas, Capitaine Rommez, que c’est là un avant-goût de dégustation, appartenant à la dernière trouvaille de la Harpie ?
– Vous êtes bel et bien incollable, cher Professeur ! Car c’est exactement de ce breuvage qu’il s’agit. N’est-ce pas là une eau minérale naturelle, convenablement riche en sels minéraux, et rondement pétillante, comme vous avez pu le constater en tant qu’expert en analyse dulcicole ?
– Eh bien, pour une première, je trouve que Susky s’est véritablement surpassé !
– J’ai appris, cher Professeur, que le pompage de l’Île Verte, et c’est aussi l’étiquette sous laquelle on désignera ce nectar raffiné, a fait l’objet de quelque atermoiement. La Harpie m’a nonobstant promis un début de livraison dès le mois prochain. La nappe d’ OB s’avère immense !
– Vous aurait-elle également renseigné sur la durée de l’avitaillement, Capitaine ? Le Commodore ne compte apparemment plus que sur cette suprême livraison, afin de combler les cales de la Méganef. Comme il est inutile de vous le rappeler.
– Sa fille devrait d’ici peu nous rendre visite, dans l’intérêt de nous déposer en mains propres le plan d’acheminement. Vous pourrez opérer dès lors, pleinement, votre rôle d’émissaire auprès du Grand-Duc. Je pense que cela ne représente pas plus d’un délai de trois ou quatre mois. Si Susky parvient, bien entendu, à passer à travers les mailles de la Milice Terrestre, et de ses Satellites Espions.
Le Navire Stellaire appareillera de toute façon dans six mois. Dès le début de 2213. Nous devrons alors suivre la Comète jusqu’aux confins du Système Solaire. En suivant le plan de l’écliptique. Mais n’oublions pas cependant l’essentiel : pour la suite du voyage, cher Professeur, il nous manque toujours la Carte !
Le capitaine mit soudainement un terme à sa péroraison. Pour mieux se délecter de la démarche plantureuse du lieutenant Véga . Elle venait les renseigner sur l’ordre de décollage imminent de la navette.
– La tour de contrôle nous assigne au décollage, dans moins de dix minutes chrono, Capitaine. À zéro heure et une minute, en heure locale. Le plafond sera alors suffisamment dégagé. Et aucun aéronef ne devrait venir perturber la montée ascensionnelle, jusqu’à la stratopause.
– Et au-delà de la stratopause, Véga ? Quels sont les paramètres ?
– Aucun vol exosphérique n’est attendu dans cette portion planétaire. Et pas un seul des satellites artificiels, situés dans cet octant, n’a déradé de sa position. All is gone and clear, Captain !
– Aussi, tout doit être sous contrôle concernant nos instruments, Lieutenant.
Puis , s’adressant au scientifique : je regrette de devoir remettre notre intéressante conversation à plus tard, cher Professeur . Car je dois à présent, avec l’aide de mon assistante, préparer l’aérospeed au décollage ascensionnel. Et commencer à collationner avec les aiguilleurs. Je vous offre une dernière île verte ?
– Très volontiers, mon capitaine ! Après tout, c’est vous qui avez choisi d’endosser les responsabilités du pilote. Va pour une autre île verte , mais agrémentée cette fois d’une bonne dose de votre meilleur scotch.
Le lieutenant Véga apporta son dernier verre au professeur Talon. Un verre en cryogénite encore. L’ OB , déposé dans un convertisseur du bar, à même son extra-contenant, insensible aux chocs thermiques, avait été instantanément métamorphosé en glace. Il surnageait à présent, à la surface dorée du feu liquide. Qui calcinait déjà les prunelles assombries du professeur, telle une prémonition.
Le capitaine s’empara des commandes manuelles de l’aérospeed.
Les grandes statues de Rapa-Nui s’extasiaient toujours du ciel mitraillé d’étoiles. Tandis qu’à minuit, la navette bourrée d’ HHC , d’Hydrogène Hyper-Comprimé, ravivait leurs orbites blanches de corail de son étoile filante. À l’éclair inversé…
Le Nuktal
Une série de tapotements nerveux dans le lointain se faisait entendre. Soutenu contre une écorce, pareil à un message codé, ce martèlement marquait la présence d’un grand-pic. De légères gouttes de rosée s’exsudaient des frondaisons dorées de la canopée. Avant de rencontrer le tapis des feuilles mortes. Où elles y établissaient une sorte de cryptage sonore.
Le Faucon releva silencieusement la tête, afin d’apprécier la visite d’un harpail de toucans, à la cime d’un long figuier. Le vacarme amplifié sur le tapis feuilleté était donc occasionné par leur gourmand festin de fruits. Les petites figues venant de temps à autre bombarder le sol, en chutant depuis les hauts feuillages.
Il pointa un de ces volatiles. La remontée le long du ruisseau pouvait perdurer un certain temps. Et le chasseur n’avait rien contre l’opportunité d’une jolie réserve de protéines. Mise en flaveur par la bonne fleur chaleureuse d’une broche.
Et c’est seulement après avoir débarrassé son lardoire de son dernier relief, qu’il reprit sa traque le long du ruisseau. Les traces se révélaient de plus en plus fraîches, à mesure de sa progression dans la selva. Une touffe de poils, accrochée à un bouquet d’herbes à feu, lui apportait une preuve supplémentaire, et là aussi irréfutable, sur l’identité de son gibier.
La nuit tombait. Les caracoleurs ne seraient certainement pas les seuls autour du marais. De lourdes traces rondes de coussinets le confirmaient de façon inexorable : un sanguinaire les avait pris en chasse.
John ouvrit la poche faîtière du sac, et attrapa l’étui rigide. Ses lunettes spéciales n’étaient rien d’autre qu’une paire de jumelles à grossissement octuplé. Et qui lui permettaient uniquement d’accentuer la contention de son regard.
Il faisait une nuit d’encre à présent. Sans lune.
Un gros morpho bleu laissa éclater un instant sa livrée de saphir, parmi les feuilles d’aventurine. La vision nocturne, qu’on dénomme plus scientifiquement la nyctalopie, permet à la majorité des prédateurs de l’ombre d’appréhender les formes de leurs proies. Le morpho bleu, de mœurs diurnes, sûrement dérangé dans un camouflage inutile par quelque chauve-souris, adoptait dans les ténèbres une couleur plus ou moins pourprée. Les feuilles de serpentine répondaient également au même ton.
Cette coloration monochrome consistait dans l’appréhension visuelle du monde extérieur par l’accroissement de la pourpre rétinienne. Autrement dit dans la faculté de dilatation maximale de la pupille des animaux nocturnes : l’éclosion de la mydriase. Une faculté allant jusqu’à capter la lumière résiduelle des étoiles.
Le Faucon suivit un long moment le vol erratique du papillon de derrière ses jumelles orbitales. Se délectant de sa belle robe de cinabre. Une vaste trouée se profilait sous le rideau des arbres, avec l’odeur détritique d’un mucilage de plantes et de bourbe : le marais. Il s’avança à pas feutrés, se faisant aussi discret qu’une aile de strigidé, pour son attaque surprise. Et c’est alors qu’il aperçut le sanguinaire.
Dans la lumière pourprée de sa vision nocturne, la robe ocellée du fauve lui apparaissait telle une tapisserie de sépia, maculée de pervenches roses. Le sanguinaire ne prit même pas la peine de s’intéresser à lui. Parce qu’il s’était arc-bouté déjà sous le couvert d’un épineux. Sa gueule était devenue la flèche d’un corps tendu, comme une sarbacane. Et ses yeux exorbités semblaient chargés d’un violent curare.
La famille de caracoleurs se tenait à moins d’une quinzaine de mètres de lui. À demi enfoncée dans la berge du marais. John n’éprouva aucune peine à les dénombrer. Bien qu’il s’était débarrassé à présent de ses jumelles orbitales, s’avérant inefficaces à cette proche distance.
Soixante mètres à peine le séparaient des onze individus. Et du félin. Sa répartie ne devait plus attendre. Car laisser le prédateur terrasser sa victime avant lui, c’était entraîner la fuite imminente du reste de la horde. Et perdre à coup sûr son dîner. Dérober sa proie au sanguinaire pouvait se révéler une solution de rechange. Mais il aurait fallu le tuer au préalable. Car un fauve affamé n’accepterait jamais de concéder un gibier si opiniâtrement maîtrisé.
Le Faucon ne tuait que pour manger. Parfois pour se défendre. Mais jamais pour voler. Cette analyse n’avait usé dans l’esprit du sniper que l’espace d’une demi-seconde. Et l’autre demi-seconde, il l’employa à recontrôler son silencieux, avant d’appuyer une première fois sur la détente de sa Remington 30/30 arconium.
Un autre éclair muet suivit aussitôt la détonation. Comme un écho lumineux. Un caracoleur tomba, foudroyé en pleine tête, dans la vase où il gigota, mû par quelques tendons récalcitrants.
Le fauve se retourna alors en direction du second éclair, jailli insidieusement dans la nuit sans lune. Tel un serpent phosphorescent. Un filet de sang vint sourdre incontinent à l’extrémité de son oreille. Où s’engouffraient le vent tiède de la forêt, et la douleur cuisante provoquée par le dard d’arconium.
Et à la vue obsédante des grands yeux ardents qui le taraudaient impavides, flanqués sous la crinière ultramarine du nuktal, il regagna terrorisé le cœur de la selva. Une écharpe rubiconde soulignant sa course effarée.
Urubu
C’est sous le dernier fourmillement des étoiles qu’ils arrivèrent.
Ankaa posa l’aéromobile à portée des ornières ancrées dans le sable de cinabre. Puis tous trois descendirent de concert, avec l’ultime conviction de mieux les appréhender.
– Aucun doute, lança-t-elle, un astroplane s’est posé par ici. Les traces vont nous conduire jusqu’à lui. Nous n’avons plus qu’à les suivre.

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