Les Maitre de l Art
147 pages
Français

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Les Maitre de l'Art

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Description

Apprendre que vous ne faites pas partie de ce monde pourrait sans doute vous anéantir... Découvrir que vous êtes attendu impatiemment dans un autre, dans le but de sauver toute une civilisation, est encore plus bouleversant! Pourtant, telle est la terrible révélation à laquelle Léa et Drarion, deux adolescents, se voient soudainement confrontés.
Dans ce monde inconnu et terrifiant, nos deux héros devront apprendre à maîtriser la magie des éléments pour devenir des Maîtres de l’Art et pouvoir vaincre le cruel Gabriel, usurpateurs du royaume de Faralonn.
Entourés de créatures surréelles, réussiront-ils à délivrer le cœur d’Habask et à redonner aux Minandiens leur liberté perdue ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 23 mars 2016
Nombre de lectures 27
EAN13 9782924016299
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

FABIEN SAINT-VAL





























E diteurEnLigne.ca
Division de ImpriMedia
Candiac, Québec, Canada
Tél. 514.990.6534 / 1.800.990.6534
www.editeurenligne.ca

Catalogage avant publication
de Bibliothèque et Archives nationales du Québec
et Bibliothèque et Archives Canada
Fabien Saint-Val - 1974
Les Maîtres de l’Art

ISBN version souple: 978-2-924016-23-7
ISBN version numérique epub: 978-2-924016-29-9

I. Titre.

PZ23.S242Ma 2015 j843’.92 C2015-940089-9

Dépôt légal - Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2014
Dépôt légal - Bibliothèque et Archives Canada, 2014

Ce roman n’a fait l’objet d’aucune aide gouvernementale ni d’aucun crédit d’impôt fédéral ou provincial. Il a été entièrement financé par son éditeur au bénéfice des jeunes lecteurs.

Certificat d’inscription des droits d’auteur de l’OIPC no 1117908
Émission: 17 décembre 2014

Conception graphique: Annie-Claude Larocque, ImpriMedia
Image de couverture : Shutterstock
Mise en pages : Annie-Claude Larocque, ImpriMedia
Correction : Monique Brunel

Tous droits d’adaptation et de traduction réservés. Toute reproduction en tout ou en partie, par quelque moyen que ce soit, graphique, électronique, manuelle ou mécanique, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur et de l’éditeur.

Imprimé au Québec, Canada par: ImpriMedia


REMERCIEMENTS




À la princesse Léa,
pour toute l’inspiration que tu m’apportes
depuis que tu as vu le jour,
crois en tes rêves et surtout ne change rien.

Au chevalier Mïkka,
pour ton soutien quotidien et tant d’autres raisons.

À Thérèse L, pour tes encouragements,
ton aide et le plus important, ton amitié.

À Annie-Claude L.
mon éditrice, pour avoir cru en moi.

Merci à tous.









MOT DE L’AUTEUR

Pourquoi ce roman fantastique ?
Parce que c’est par le rêve qu’on atteint le mieux la réalité.
En tant que parent, j’avais tellement de choses à expliquer à ma fille, à lui faire comprendre, et pas du tout le goût de lui faire la morale. C’est donc pour elle, ma princesse Léa comme je l’appelle, que j’ai commencé à écrire cette histoire. Je voulais développer son imagination et la faire rêver, mais surtout lui offrir des moyens d’affronter le monde d’aujourd’hui qui peut s’avérer parfois si cruel et difficile pour les adolescents.
Ainsi, au travers des aventures de mes héros, j’aborde des sujets d’actualité auxquels les jeunes sont confrontés quotidiennement : comment à la fois trouver qui on est, réussir à se faire respecter, rester fidèle à ses idées et se montrer indulgent dans un monde où l’intimidation, le jugement et le pouvoir du plus fort semblent régner ?
Comme l’imaginaire puise très souvent ses sources dans l’Histoire, la vraie, les noms des créatures et personnages fantastiques que je fais revivre dans mon récit tirent pour la plupart leur origine de langues anciennes comme le latin et l’ancien celte. D’autres proviennent des légendes et contes oubliés d’Europe de l’Est : Neimus, Nokké, les Hurgals, tous ont bercé des générations depuis la nuit des temps…
J’espère donc, par ce voyage dans l’imaginaire, vous aider à trouver la CLEF de votre propre univers. Mais par dessus tout, je souhaite vous faire découvrir les armes les plus puissantes en ce monde pour gagner votre combat : l’AMOUR, le COURAGE et la SOLIDARITÉ…
BONNE LECTURE… Et que vos rêves deviennent réalité !



- Chapitre 1 - UNE NOUVELLE VIE COMMENCE

L’hiver paralysait tout le pays et Paris, sous son manteau blanc, avait un air féérique. Ce soir-là, une violente tempête de neige balayait la Ville Lumière. Est-ce le vent qui fit retentir les cloches du porche du couvent de Notre-Dame? Bien emmitouflée dans un épais manteau de laine, la mère supérieure se précipita le long du corridor, croyant porter secours à des sans-abris venus se réfugier. Lorsqu’elle ouvrit la lourde porte, laissant s’engouffrer le vent violent, elle trouva un bébé dans une petite couverture déjà recouverte d’une épaisse couche de neige. La mère supérieure s’empressa de prendre l’enfant dans ses bras et courut le mettre au chaud. Dans le foyer de la cheminée de son bureau flambaient encore de grosses bûches. À la lueur des flammes, elle ôta le linge trempé et blottit l’enfant contre elle pour le réchauffer. Puis elle décrocha l’enveloppe épinglée au vêtement de l’enfant et déplia avec soin la lettre que la neige avait détrempée.

« Prenez grand soin de notre princesse, la seule héritière de notre royaume et unique espoir de notre sauvegarde, la princesse Léa. »

La neige en fondant avait fait couler l’encre et le reste du message était illisible.
La mère supérieure conserva la lettre qu’elle confia quelques semaines plus tard à un jeune couple, Steve et Marie McGill, venus adopter la petite Léa. Monsieur et madame McGill pressentirent, ce jour-là, que leur fille était vouée à un destin peu ordinaire. Ils ne lui avaient jamais caché son adoption et Léa put grandir et s’épanouir tout à fait normalement jusqu’à devenir une belle jeune fille. Ils avaient juste omis de lui parler de la lettre accrochée à son lange, le jour où elle fut trouvée…
Dans l’avion pour San Francisco, Léa, les yeux écarquillés et le nez collé au hublot, sautillait d’excitation sur son siège.
Après plus de dix heures de vol, elle était sur le point d’atterrir au pays de ses rêves. Accompagnée de sa mère, elle rejoignait son père qu’elle n’avait pas revu depuis sa mutation quelques mois auparavant.
À bientôt treize ans, Léa était une belle adolescente aux cheveux blond foncé, brillant de reflets dorés et légèrement ondulés, à l’exception de sa longue mèche blanche et raide qu’elle avait depuis ce fameux soir où la mère supérieure du couvent l’avait recueillie.
Sa grand-mère lui disait qu’elle était née coiffée, et que seules les personnes au destin extraordinaire portaient une mèche comme la sienne.
Ses grands yeux bleus aux longs cils noirs scrutaient par la lucarne ce moment fatidique ou l’avion toucherait le tarmac. Elle rêvait tout éveillée à la vue de ce pays qui représentait pour elle tout ce qu’une adolescente de son âge pouvait souhaiter.
Une fois les douanes passées et poussant les chariots débordant de bagages, Léa bondissait sur place, cherchant son père qu’elle ne tarda pas à repérer parmi la foule.
En l’apercevant, elle jeta au sol les deux gros sacs à dos qu’elle portait pour vite aller l’embrasser, laissant sa mère seule au milieu du hall avec un monceau de valises sur les bras.
Elle courut à toute vitesse, bousculant quelques personnes sur son passage
— Sorry! s’excusait-elle sans même se retourner.
Tout ce qui lui importait, c’était son père. Elle lui sauta au cou si brusquement que Steve McGill perdit l’équilibre et ils se retrouvèrent tous les deux allongés sur le marbre gris et froid, dans un mélange de rires et de larmes de joie, sous le regard des autres voyageurs émus par leurs retrouvailles.
Pendant ce temps Marie McGill attendait patiemment que son mari et sa fille se décident à lui prêter main-forte pour déplacer leur montagne de bagages.
La dernière valise chargée dans le coffre de la voiture, une bourrasque de vent s’engouffra dans le stationnement. Léa sentit une puissante énergie lui électriser le corps de la tête aux pieds, une force indescriptible puissante et fascinante qui laissait présager qu’une nouvelle vie commençait.
Le 4X4 sortit lentement du stationnement souterrain, laissant apparaître une multitude de routes à quatre voies qui se croisaient et s’entrelaçaient. Léa se demandait quelle route son père choisirait et resta perplexe face à ce méli-mélo, car elle savait que le sens de l’orientation de son père n’était pas des plus développés.
Steve McGill s’engagea sur la route 101, la « ONE 0 ONE », en direction de San Francisco Downtown.
Léa baissa la vitre arrière et sortit sa tête pour sentir le vent chaud de Californie lui caresser le visage et respirer à pleins poumons l’air marin de la baie. Ses cheveux flottaient au vent et le soleil faisait étinceler sa longue mèche blanche. Le paysage défilait à toute vitesse devant ses yeux qui photographiaient chaque instant.
D’énormes lettres blanches ornaient le flanc de la colline: « SAN FRANCISCO INDUSTRIAL CITY ».
— Dis-moi, papa, tu crois qu’elles sont aussi grosses que celles de Hollywood?
— Je ne sais pas, lui répondit son père avec un grand sourire, mais il faudra vérifier!
— Comment veux-tu faire? lui demanda Marie McGill, sous le regard intrigué de Léa.
— Eh bien, en allant voir sur place, pardi!
Léa poussa un cri de joie dans l’habitacle, elle se sentait plongée au beau milieu d’un rêve.
— Regarde, Léa, tu vois la ville au loin?
Elle ne répondit pas, pas un mot, sa mâchoire inférieure semblait s’être décrochée. Le cœur de la ville se dressait peu à peu face à eux, au fur et à mesure qu’ils s’en rapprochaient. Ce qu’elle vit en premier, ce fut les drapeaux étoilés qui ondulaient gracieusement au vent sur le toit des buildings, en verre pour certains et en briques pour d’autres. Toute la ville semblait être montée sur hydraulique, droite et majestueuse, leur souhaitant la bienvenue.
Le soleil et le ciel se reflétaient sur les murs des tours de verre.
— Qu’est-ce que c’est, le tas de ferraille jaune et vert au milieu de la route? demanda Léa.
— Je vois que tu n’as pas perdu ton sens de l’humour, ma fille! Ce sont des tramways.
Steve McGill continuait à rouler tranquillement en longeant les quais, fier et impatient de leur faire découvrir cet endroit unique.
— Regardez sur votre droite, au milieu de la baie, c’est le rocher d’Alcatraz où était emprisonné Al Capone…
— Et le pont, papa, il est où, le pont? l’interrompit Léa.
— Un peu plus loin, tu l’apercevras bientôt, mais nous irons demain. Il est temps de rentrer maintenant, que vous découvriez la maison…
— Et ma chambre, elle est comment? Tu ne m’as rien dit au sujet de ma chambre!
— Tu verras bien, lui répondit son père, affichant un sourire qui en disait long quant à la surprise qu’il lui réservait.
La voiture tourna sur Leavenworth et s’arrêta au 999 Greenwich Street.
— Voilà, nous y sommes, leur annonça Steve McGill.
Léa et sa mère restèrent bouche bée, collées à leur siège, elles n’en revenaient pas. Comment une telle maison pouvait-elle encore exister de nos jours? C’était une authentique Queen Ann de 1875 comme l’indiquaient les chiffres gravés dans la pierre juste au-dessus de la porte. Le haut pignon de la maison mettait en valeur les fenêtres palladiennes, les moulures et les ornements d’époque.
Ce qui émerveillait le plus Léa et qui ne laissait pas Marie McGill indifférente, c’était cette imposante tour qui habillait le côté droit de la vieille bâtisse.
Léa ouvrit brusquement la portière de la voiture, empoigna sa valise et deux ou trois sacs qu’elle endossa les uns par-dessus les autres avant de coincer l’anse d’un autre plus léger entre ses dents et entreprit de monter la dizaine de marches qui menaient au perron.
Sa mère lui emboîta le pas tout aussi chargée, précédée par son mari qui tournait déjà la clé dans la serrure pour leur ouvrir la porte.
À l’instant où elles franchirent le seuil et posèrent un pied dans le hall d’entrée, leurs bagages s’écrasèrent et roulèrent sur le parquet: elles n’en croyaient pas leurs yeux! Léa et sa mère restèrent un long moment époustouflées devant la beauté et l’immensité de la pièce. Rien que le hall d’entrée devait mesurer près de deux fois la surface de leur ancien appartement parisien. Toutes les boiseries fines brillaient et sentaient bon la cire d’abeille. Un immense lustre de cristal ornait le haut plafond, diffusant une douce lumière apaisante. Face à eux, majestueux, se dressait un gigantesque escalier de bois, entièrement sculpté à la main. Chaque marche était recouverte en son centre d’une épaisse moquette ocre maintenue par de fines baguettes de métal doré.
— Ma chambre, papa, elle est où ma chambre? s’impatientait Léa qui trépignait sur place.
— Eh bien, j’ai pensé que tu aimerais jouer la princesse dans la tour, au deuxième.
Il n‘eut pas le temps de finir sa phrase que Léa commençait déjà à gravir les marches du grand escalier.
Arrivée au deuxième étage, essoufflée, Léa se retrouva sur un immense palier vide et un peu lugubre. La seule lueur du jour provenait de trois petits vitraux, deux croissants de lune de part et d’autre d’une pleine lune. Lorsque son regard se posa dessus, Léa eut un flash, une brève vision, comme si ce symbole lui rappelait quelque chose. C’était la première fois qu’une telle chose lui arrivait. Sûrement la fatigue, se dit-elle. Elle avança prudemment et traversa l’immense pièce jusqu’à l’unique porte qu’elle ouvrit en douceur. La porte pivota sur ses gonds bien huilés sans faire de bruit. Les faisceaux de lumière multicolores que renvoyait le soleil en traversant les vitraux situés à l’autre bout de la chambre aveuglèrent Léa. Sans trop savoir où elle posait ses pieds, les yeux plissés et larmoyants, elle avança, sa main posée sur le front faisant office de visière, et peu à peu, son regard s’accoutuma à l’intense luminosité de la pièce.
Au rez-de-chaussée, Steve McGill appréhendait sa réaction. Il avait mis tout son cœur à lui préparer sa chambre et trouvait l’attente interminable.
— J’espère que ça lui plaira, dit-il à son épouse, quelque peu angoissé.
— Ne t’inquiète pas, elle est déjà comblée.
— AAAAAAAAAAAAH!
Monsieur et madame McGill tressaillirent lorsqu’ils entendirent ce cri provenant tout droit de la chambre de leur fille. Sans réfléchir, Steve se précipita et grimpa les marches du grand escalier quatre à quatre.
— Qu’y a-t-il, Léa? Qu’est-ce qui se passe? hurla son père en arrivant sur le palier.
Mais rien. Léa ne répondait pas, juste le silence. Marie McGill le rejoignit tout aussi essoufflée et ils entrèrent tous les deux dans la chambre de Léa.
— Où es-tu, Léa? Réponds-nous, princesse!
Tous deux scrutaient chaque centimètre carré de la pièce, mais aucun signe de leur fille.
Aucun d’eux ne bougeait. Tétanisés, ils prêtaient l’oreille dans l’attente d’un bruit ou d’un signe qui mettrait un terme à leur terrible angoisse qui transformait chaque seconde en minute interminable.
D’un coup sec et violent, la porte de la chambre se referma derrière eux. Les deux quadragénaires frôlèrent l’infarctus.
— Papa, maman, je vous aime si fort, s’égosilla Léa, j’ai même ma propre salle de bains, c’est magique!
Steve leva les yeux au ciel, sa main plaquée contre son torse, comme pour maintenir son cœur par peur qu’il ne tombe ou n’explose.
— Je crois bien que je ne m’y ferai jamais, marmonna-t-il encore sous le choc, mais tellement soulagé de constater que sa princesse allait bien.
Marie McGill, tout aussi retournée, esquissa un léger sourire d’apaisement avant d’embrasser sa fille sur le front.
— Laissons-la, chuchota-t-elle à son mari tout en le tirant par la main.
Léa s’allongea sur son lit à baldaquin et inspira à pleins poumons en contemplant les derniers rayons du soleil qui traversaient les vitraux et lentement, elle plongea dans un profond sommeil, épuisée par ce long voyage et le décalage horaire.










- Chapitre 2 - LES PREMIERS SIGNES DU CHAOS

Les premiers rayons du soleil réveillèrent Léa qui s’étira comme un chat dans son grand lit à baldaquin. Elle contempla quelques instants les rayons multicolores qui traversaient sa chambre, faisant briller et danser comme des diamants les fines particules de poussière qui volaient.
Sa robe de chambre enfilée, elle ouvrit la porte et fut envahie par une douce odeur tiède et sucrée qui flottait dans l’air. Lorsqu’elle traversa le palier jusqu’à l’escalier, son regard se porta à nouveau sur les trois lucarnes en forme de lune, et le même phénomène que la veille se produisit, mais cette fois-ci plus longtemps. Son corps s’électrisa et des images, plus nettes que sa vision de la veille, se mirent à voler devant ses yeux. Des pleines lunes, des croissants de lune et dans un flash aveuglant l’apparition d’un pentacle en feu, sorte de talisman en forme d’étoile. Puis plus rien.
Léa secoua la tête pour reprendre ses esprits et, de nouveau, mit ce phénom ène sur le dos de la fatigue ou du décalage horaire et se rua jusqu’à la cuisine.
Steve McGill se hâtait aux fourneaux pour lui préparer son petit-déjeuner. Léa raffolait des crêpes et le doux parfum ambiant les lui rappelait. Elle jeta un bref coup d’œil sur la table et vit de grosses galettes épaisses et boursouflées entassées sur un plat.
— C’est pas des crêpes! grogna Léa, ce sont des pavés.
— Ce ne sont pas des pavés, mais des pancakes, et tu as aussi le droit de dire bonjour et d’embrasser ton père!
— Excuse-moi, b’jour p’pa! c’est quoi tes pan... trucs... ?
— Des pancakes, typiquement américains et pour qu’ils soient meilleurs encore, tu les recouvres de sirop d’érable ou de miel, lui expliqua son père tout en tapotant son ventre du plat de la main.
Marie McGill, encore tout endormie, les rejoignit et prit place autour de la table après les avoir embrassés tous les deux.
— R’garde, m’man! P’pa nous a fait des pan… machins, il paraît que c’est délicieux; à première vue, ça n’a pas l’air « top », mais ça sent drôlement bon.
— Aujourd’hui je vous emmène faire un tour pour découvrir la ville et ses alentours, leur annonça Steve, alors dès que tout le monde est prêt, on file!
— On ira voir le pont, papa?
— Finis ton p’tit-déj, la pressa sa mère, et tu verras bien.
Léa leur sourit et mordit goulûment dans son pancake recouvert de sirop qui lui coulait sur les doigts.
Léa était tout excitée à l’idée d’enfin voir le pont rouge, le « Golden Gate Bridge », le joyau de San Francisco. Elle enfila son vieux jean troué et délavé que sa mère avait en horreur et qui le lui ferait sûrement remarquer, lui disant qu’elle avait l’air d’une souillon. Elle passa un joli haut recouvert de strass et releva ses cheveux en chignon devant son miroir avant de s’inspecter sous toutes les coutures. Un peu de brillant sur les lèvres et la touche finale: entortiller sa longue mèche blanche toute raide, dans l’espoir qu’elle boucle, pour la laisser retomber sur son visage.
— Léa, nous sommes prêts, s’égosilla sa mère depuis le rez-de-chaussée.
— J’arrive, maman, j’arrive!
En la voyant descendre l’escalier, sa réaction ne se fit pas attendre.
— Tu as encore mis ce vieux sac, tu as l’air d’une…
— D’une souillon, merci, je sais, l’interrompit Léa. Papa, peux-tu lui expliquer que c’est la mode et qu’on n’est plus en 1970?
— Un jour tu ne le retrouveras plus ce vieux pantalon, reprit sa mère.
— Ah oui, et pourquoi?
— Parce que j’en aurai fait des chiffons !
Le klaxon de la voiture retentit, c’était Steve McGill qui s’impatientait.
Une fois en route, ils ne mirent que quelques minutes pour rejoindre la marina.
— C’est quoi l’île au milieu de la baie? demanda Léa.
— C’est l’ancienne prison d’Alcatraz, je te l’ai déjà dit hier, rappelle-toi!
— Regarde, il est là! cria Léa en sautant sur la banquette arrière, faisant bondir sa mère par la même occasion.
— Quoi? l’interrogèrent ses parents à demi affolés.
— Le pont, regarde, il est là, tu ne le vois pas? Léa n’en revenait pas.
Lorsque la voiture s’engagea sur le monstre de métal rouge, la jeune fille ouvrit grand sa vitre et sortit sa tête au-dehors pour admirer cette œuvre gargantuesque dont elle avait tant rêvé.
Suspendue à soixante-sept mètres au-dessus de la mer, Léa dévorait des yeux chaque parcelle de ce paysage unique au monde.
Une fois le pont traversé, ils montèrent au plus haut point d’observation, sur la colline, d’où ils dominaient le Golden Gate Bridge et tout San Francisco. De l’autre côté de la baie, la ville leur offrait un spectacle inoubliable, avec les rues pentues et parallèles les unes aux autres qui semblaient se jeter dans l’eau de la baie et la « Transamerica pyramid » qui se dressait fièrement, dominant le tout Downtown. Tous les trois semblaient plongés dans un rêve. L’air marin leur ayant ouvert l’appétit, ils reprirent la route pour aller manger un des fameux hamburgers frites chez « Sam’s Restaurant » qui se trouvait à Tiburon, aussi appelé le village des requins, situé quelques kilomètres plus à l’est de la baie. Léa ne mit pas longtemps à engloutir son « Sam’s Special » et son demi-litre de Pepsi. Elle se tapota l’estomac, laissant entendre par là qu’elle était rassasiée, puis demanda à son père:
— On va où maintenant, papa?
— Je pensais vous emmener voir les lions de mer à Pier 39.
À peine avait-il fini sa phrase que Léa avait déjà traversé la terrasse du restaurant et se dirigeait vers la voiture, ne laissant plus d’autre choix à ses parents que de se lever de table et venir la rejoindre.
Sur le chemin du retour, Léa admirait le paysage avec autant d’enthousiasme qu’à l’aller.
Le Pier 39 était un lieu très touristique, réunissant de nombreuses boutiques de souvenirs et d’attractions diverses. Au bout du quai, sur l’eau calme de la baie, flottaient des pontons de bois auxquels accostaient les bateaux de pêche et les voiliers. Une dizaine d’entre eux avaient cependant été réquisitionnés par les lions de mer qui s’en servaient comme plage pour se reposer, exposés ainsi pour le plus grand plaisir des passants qui pouvaient rester là à les admirer durant des heures. Les énormes mammifères paradaient dans un brouhaha comparable à celui d’une meute de chiens aboyant. Léa s’étourdissait du vacarme que faisaient ces créatures marines en duo avec le cri des pélicans dans le ciel. Tout à coup, le vacarme cessa. Un sentiment étrange paralysa Léa de la tête aux pieds. Le temps semblait suspendu, sans un bruit. Les pélicans disparurent au loin, laissant un ciel magnifiquement bleu, mais vide de toute vie. Les lions de mer ne gueulaient plus et glissaient lentement dans les eaux profondes de la baie dans un silence presque terrifiant, finissant par tous disparaître. L’eau de la baie commença à onduler dangereusement, soulevant les pontons de bois flottants qui se mirent à heurter violemment la coque des bateaux. L’inquiétude et un semblant de panique envahirent tout le monde sur les quais et Léa agrippa le bras de son père.
— Qu’est-ce qu’il se passe? demanda-t-elle d’une voix tremblante.
— Je ne sais pas, Léa, lui répondit son père en essayant de lui sourire pour cacher son inquiétude.
Les ondulations de l’eau se faisaient de plus en plus fortes et formaient désormais de lourdes vagues qui venaient heurter la jetée.
Léa, ses parents, ainsi que tous les autres visiteurs s’agrippèrent à ce qu’ils purent lorsque le Pier 39 se mit à trembler. La peur pouvait se lire sur chaque visage. Plus personne ne bougeait, tous attendaient terrifiés, s’accrochant de toutes leurs forces à ce qu’ils avaient pu trouver d’apparemment solide. Le tremblement se faisait de plus en plus fort. Le fracas des objets et des étagères qui se renversaient dans les boutiques de souvenirs provoqua un effet de panique générale et les cris et les pleurs s’enchaînèrent, mélangés aux sons de la tôle froissée des voitures qui s’entrechoquaient sur le boulevard. Une houle violente s’écrasait à présent sur les quais, submergeant ce ux qui s’agrippaient au plus près du bord.
Puis tout s’arrêta. La terre cessa de trembler d’un coup. Un long silence s’ensuivit puis quelques oiseaux réapparurent dans le ciel et les lions de mer, doucement, firent à nouveau surface. Toute la population, encore sous le choc, cherchait dans le regard de l’autre une explication, un réconfort quelconque. Le tremblement n’avait duré que quelques secondes, mais les dégâts étaient impressionnants. Par chance, il n’y avait eu aucune victime. Léa n’avait pas lâché le bras de son père auquel elle se cramponnait toujours aussi fort. La respiration coupée et encore sous le choc, elle demanda à son père:
— C’était quoi, papa? J’ai peur!
Malgré l’inquiétude que Marie McGill réussissait à lire dans les yeux de son mari, il ne voulait pas effrayer sa fille davantage.
— Ne t’inquiète pas, princesse! C’était juste un léger tremblement de terre. C’est assez fréquent ici, mais ne crains rien, ça n’est jamais plus violent que ça, lui dit-il pour la rassurer.
Léa se plaça entre ses parents et leur serra fort la main alors qu’ils regagnaient leur voiture qui, par chance, n’avait subi aucun dommage. Mais ils durent tout de même rentrer à pied, car les routes étaient impraticables. En arrivant chez eux, Léa monta directement dans sa chambre sans aider ses parents à ranger la maison sens dessus dessous. Elle ne redescendit que pour le souper, encore sous le choc causé par le tremblement de terre, mais elle retrouva vite le sourire après que son père l’ait rassurée et lui ait parlé des magnifiques choses qu’il lui ferait découvrir.
— Demain, je dois me rendre au bureau et ta mère a beaucoup de démarches à faire, alors si tu sors... même si je te le déconseille, car je pense que le centre-ville n’a pas été épargné et qu’il doit y avoir quelques dégâts aussi... n’oublie pas ton passeport et le plan de la ville. Je te laisserai de l’argent sur le guéridon dans le hall, si jamais tu devais prendre le bus ou le cab.
— Le quoi?
— Le cab, le taxi quoi! Et n’oublie pas ton téléphone portable... N’oublie pas non plus de nous laisser un mot pour nous dire où tu vas et ne rentre pas après cinq heures, la nuit tombe vite ici.
— Oui, papa.
— Et prends un pull ou une veste, on ne sait jamais, ajouta sa mère.
— Oui, maman.
Léa était, malgré tout, encore toute retournée et très fatiguée. Elle embrassa ses parents pour leur souhaiter une bonne nuit et regagna sa chambre.








- Chapitre 3 - UN RÊVE TROP RÉEL

Une fois bien au chaud sous sa couette, Léa ne tarda pas à s’endormir et se retrouva plongée au beau milieu d’un rêve étrange. Elle se voyait flotter dans les airs au-dessus d’un paysage qui lui était familier, mais sans vraiment le reconnaître.
Dans son rêve, elle était habillée d’une longue robe de mousseline aux reflets pierre de lune qui étincelaient, l’enveloppant d’un halo de lumière.
En regardant plus attentivement, Léa remarqua, vu du ciel, que le relief était très proche de celui de la baie de San Francisco, hormis le fait qu’il n’y avait aucun pont qui reliait les deux rives ni aucun building. Tout le territoire était boisé. Seules quelques chaumières, regroupées entre elles, formaient de petits villages ici et là.
En baissant les yeux, le souffle court, Léa se rendit compte qu’elle volait à près de trente mètres au-dessus des eaux sur lesquelles naviguaient d’étranges embarcations et ce qui semblait lui rappeler le rocher d’Alcatraz n’était qu’un gigantesque groupement de cristaux noirs dont les sommets s’élevaient, pour certains, à plus de cent mètres d’altitude. Léa n’était pas maître de son corps, il lui était impossible de contrôler sa direction, elle se laissa donc flotter, survolant ce relief impressionnant. Elle avait beau scruter l’horizon, elle ne vit rien d’autre que des forêts de bois rouges traversées par d’étroits chemins menant à de petites clairières, dispersées au milieu de la végétation.
Par endroits, de la fumée provenant des chaumières transperçait cet épais manteau vert, diffusant dans l’atmosphère un doux parfum d’eucalyptus.
Léa se rapprochait de plus en plus du sol. Elle plaça une jambe en avant, son pied prêt à toucher le sol. Mais avant même qu’elle n’atteigne la terre ferme, une énorme masse noire, tombant du ciel et volant à une vitesse vertigineuse, piqua droit sur elle. Le cri terrifiant de cette chose retentit en écho à des lieues à la ronde.
Suffoquant et sous le choc, Léa se réveilla en sursaut, trempée de sueurs froides. Elle se dressa sur le rebord de son lit, le corps tout tremblant.
Il lui fallut plusieurs longues minutes avant de retrouver ses esprits et, après réflexion, elle se dit que ce rêve n’était que la suite logique du traumatisme causé par le tremblement de terre de la veille. Elle se rallongea tranquillement sur le dos et tira sur elle sa couverture, restant ainsi un long moment à contempler le plafond de sa chambre à travers le voile de son baldaquin. Elle se demandait comment elle faisait pour voir le plafond de sa chambre en pleine nuit et d’où venait cette douce lumière qui illuminait la pièce. Léa pensa dans un premier temps que c’était la lune, au-dehors, qui brillait si fort qu’elle éclairait sa chambre. Mais en allant jeter un coup d’œil à la fenêtre, elle réalisa que la brume était trop épaisse pour que cette idée soit la bonne. Elle resta quelques instants à regarder dehors en tortillant sa longue mèche blanche, cherchant la source de cette lumière.
Elle retraversa sa chambre pour rejoindre son lit, mais la douce lueur argentée suivait chacun de ses pas. Léa avança alors prudemment vers son miroir qui était posé contre le mur à même le sol. Face à lui, elle se figea sur place, tétanisée par l’image qu’il lui renvoyait.
Elle aurait voulu hurler et appeler à l’aide, mais elle en était incapable, trop choquée et terrorisée par ce qu’elle voyait. Malgré sa peur, elle s’efforça d’avancer un peu plus vers le miroir, refusant de croire l’image de son propre reflet.
Cette douce lumière venait directement d’elle: sa mèche, sa longue mèche blanche brillait comme la lune, illuminant la pièce d’un halo argenté. Léa ferma les yeux, croyant être encore au beau milieu de son rêve, mais en les rouvrant, sa mèche brillait toujours du même éclat. Elle renouvela l’expérience trois ou quatre fois, mais sa mèche brillait encore. Léa se sentit soudainement épuisée. Presque étourdie, elle regagna le confort de son lit en se disant que le tremblement de terre de la veille l’avait probablement plus perturbée qu’elle ne l’aurait imaginé. Elle se blottit dans la douceur molletonnée de sa couette, plus fatiguée que jamais. La lumière émanant de sa mèche de cheveux se fit de plus en plus diffuse et finit par s’éteindre lorsque Léa s’endormit.
À son réveil, au petit matin, elle sortit doucement la tête de dessous les couvertures et balaya du regard chaque recoin de sa chambre pour s’assurer qu’aucune lumière étrange ne brillait. Elle se remémora son rêve et éclata de rire à l’idée d’avoir pu croire une seconde que tout ceci avait vraiment eu lieu. Elle était malgré tout très fatiguée et son visage laissait paraître de sombres cernes, signe d’une nuit courte et agitée.
Une fois prête, et avant de quitter la maison, Léa prit grand soin de suivre les recommandations que lui avaient faites ses parents. Elle rangea son cellulaire dans son sac et prit l’argent que son père lui avait laissé sur le guéridon dans le hall puis elle griffonna rapidement un petit mot sur un morceau de papier déchiré sur lequel elle décrivait en bref où elle se rendait et l’itinéraire approximatif qu’elle suivrait en promettant d’être rentrée à cinq heures au plus tard. Elle noua son chandail autour de sa taille et partit pour sa première journée d’excursion en solitaire à la découverte des rues de San Francisco.
Toute la journée, elle arpenta les rues, s’arrêtant pour un peu de shopping sur Market Street et aux alentours d’Union Square au cœur même de la ville. Chaque petite chose insignifiante qu’elle remarquait, un détail dans l’architecture, tout l’émerveillait. L’immensité des buildings lui donnait le vertige et même la vétusté de certains tramways, qui lui faisaient plus penser à des bétaillères qu’à un moyen de transport en commun, la captivait.
Le temps passait vite et il était déjà presque cinq heures. Il lui fallait se hâter si elle voulait tenir la promesse écrite à ses parents. Elle n’avait cessé de marcher de toute la journée et ses jambes lui semblaient plus lourdes que jamais, mais cela ne l’empêcha pas de rentrer à pied et d’arriver juste à l’heure prévue.
Léa profita du dîner pour raconter à ses parents tous ses déplacements de la journée au cœur de San Francisco.
— J’ai vraiment passé une excellente journée et, à ma plus grande surprise, il n’y avait pour ainsi dire aucun dégât. De plus, je ne me suis pas du tout sentie dépaysée. Je suis beaucoup plus en sécurité ici que dans notre ancien quartier parisien, sans parler des boutiques qui sont, et de loin, cent fois plus fun.
— Mais qu’as-tu découvert d’autre, mises à part de somptueuses boutiques? lui demanda son père, un peu déçu que sa fille ne lui parle pas plus de ce qu’elle avait découvert.
Léa n’avait pas très envie de parler culture générale et un peu gênée, elle tenta de changer de sujet.
— Pour en revenir aux boutiques, papa, c’est que tout est beaucoup plus cher ici, et je ne m’en sortirai jamais avec mon argent de poche, alors, si.... vous pouviez penser à une petite augmentation, bah, ça ne serait pas du luxe!
— Très bien, jeune fille, reprit sa mère, nous étudierons ça de plus près un autre jour. À part ça, quels sont tes projets pour demain? Car j’ai encore énormément de choses à terminer et je ne pourrai pas rester avec toi.
Un peu déçue, Léa prit son temps avant de répondre. Elle connaissait sa mère, toujours prête à tout annuler pour s’occuper d’elle.
— Demain, je pensais aller me promener dans le Golden Gate Park... mais dans l’immédiat...
Elle se leva de table en bâillant et repoussa sa chaise.
—... je monte me coucher, cette journée m’a littéralement épuisée.
Une fois dans son lit et confortablement emmitouflée, Léa ne tarda pas à s’endormir et se retrouva plongée à nouveau dans son rêve étrange de la nuit précédente. Vêtue de la même robe aux reflets pierre de lune plus intenses encore que la veille, elle survolait à nouveau ce paysage qu’elle reconnaissait mieux à présent. Elle resta un petit moment à planer au-dessus de la baie pour observer ces étranges navires qui flottaient sur la mer d’huile et qui attisaient sa curiosité. Elle voulait s’en approcher pour les voir d’un peu plus près, mais comment faire? Elle volait, mais ne comprenait pas comment, alors de là à se diriger dans les airs… Léa pencha son corps légèrement vers l’avant, pensant descendre lentement, mais sa chute fut terrible: elle plongea à pic à une vitesse ahurissante. Sa longue robe brilla de mille feux, laissant derrière elle une traînée lumineuse, blanchâtre et scintillante. Léa vit la surface de l’eau se rapprocher de plus en plus vite; la respiration coupée par la vitesse, elle n’arrivait pas à se redresser. Par réflexe et par peur de heurter violemment la surface de l’eau, elle croisa ses bras devant son visage pour se protéger au moment de l’impact. À cet instant sa robe changea de couleur, virant au pourpre, et Léa s’arrêta net à quelques centimètres de l’eau glacée. Son corps se remit à la verticale et sa robe reprit sa couleur d’origine. Léa ne comprenait pas ce qui s’était passé, mais remerciait le ciel d’être toujours en un seul morceau. Elle savait très bien que tout ceci n’était qu’un rêve, mais en même temps elle le trouvait effroyablement réel et terriblement dangereux. Elle resta en lévitation, cherchant les navires qu’elle avait vus d’en haut.
— Mais où ont-ils bien pu passer? grogna Léa qui cherchait ces étranges navires sur lesquels elle avait manqué s’écraser quelques secondes plus tôt.
C’est alors qu’une brise légère souffla dans son dos, balayant ses cheveux longs qui venaient lui couvrir le visage. Elle se retourna, vit une énorme masse noire foncer droit sur elle et l’esquiva de justesse.
Le monstre flottant devait mesurer environ cinquante mètres de long et vingt-cinq de haut. Il passa silencieusement devant Léa, sans aucun bruit de moteur et elle s’étonna même de voir que la coque ne touchait pas l’eau; il ne flottait pas, il volait.
— Mais comment fait-il pour se déplacer? se demanda Léa qui ne bougeait pas d’un cil, stupéfaite par ce qu’elle avait devant les yeux et croyant difficilement qu’un tel navire puisse réellement exister. La brillance et la profonde noirceur du vaisseau étaient telles que Léa pouvait y voir son reflet projeté comme dans un miroir. Elle ne put s’empêcher d’avancer un peu plus près et donna une pichenette contre la coque du navire, histoire de voir de quelle matière il était fait. Un tintement perçant, comme le feraient deux verres de cristal qui s’entrechoqueraient, retentit en écho dans toute la baie. Léa sentit son sang se glacer et se vit reprendre de l’altitude sans en avoir le contrôle, comme si ses émotions commandaient ses mouvements.
Des dizaines de questions la submergèrent.
À qui sont ces navires? Qui les commande? Pourquoi et surtout comment pouvait-elle voler et flotter ainsi dans les airs? Autant de questions auxquelles elle n’avait encore aucune réponse. Elle chercha un endroit où elle serait à l’abri pour se réfugier et reprendre ses esprits. Elle repéra une petite clairière au milieu des bois et s’inclina en avant, mais plus lentement cette fois-ci et avec plus de précautions, afin de descendre calmement et contrôler sa vitesse. Alors qu’elle s’apprêtait à se poser en douceur, elle remarqua que sa robe venait de changer de couleur et rougeoyait à nouveau. Une seconde plus tard, un cri horrible et inhumain retentit dans les airs, ce même cri qui l’avait terrifiée la veille. Elle se retourna d’un coup, apeurée par ce son horrible et fut percutée de plein fouet par une immense créature noire et velue.
Les serres de la bête lui entaillèrent l’épaule en essayant de la capturer et Léa fut projetée dans les herbes hautes de la clairière. Elle ne chercha pas à comprendre ce qui venait de se passer. Elle se releva et courut, tête baissée, se réfugier sous les arbres. Une fois en sécurité et à couvert dans les bois, Léa scruta le ciel pour vérifier qu’il n’y avait plus aucun danger et décida de s’accorder quelques minutes de repos pour se remettre de ses émotions. Adossée contre le tronc d’un arbre, elle ne se sentait pas très à l’aise assise seule au milieu des bois et elle tenta de se rassurer en se parlant à voix haute.
— OK, ma fille, tu fais juste un mauvais rêve, un énorme, terrible, effrayant et STUPIDE R Ê VE, finit-elle par hurler en faisant pression sur son épaule douloureuse et saignante.
— Bonjour, Léa! résonna une voix grave au-dessus d’elle.
Léa se releva d’un bond, s’éloigna et décolla de plusieurs mètres. Paniquée, elle tournait dans tous les sens, cherchant d’où venait cette voix.
— Qui est là? cria Léa. Qui êtes-vous?... Comment connaissez-vous mon nom?
— Tout le monde ici te connaît, lui répondit la voix sur un ton calme et apaisant, nous attendons ton retour depuis si longtemps.
— Mais où êtes-vous? Léa était morte de peur, sa voix tremblait et ses yeux brillaient de larmes.
— Je suis ici, face à toi.
Le séquoia géant sur lequel s’était adossée Léa s’ouvrit en deux. Comme fendu par une hache invisible et dans une explosion de poussières cristallines, un homme apparut. C’était un vieil homme, grand et robuste, son corps nu était recouvert de lierre sur lequel tombait une longue barbe grise. Il se dressait fièrement devant Léa, tenant dans sa main droite une longue canne de bois tortueux, puis il se courba devant elle et posa un genou sur le sol en guise de révérence.
— Je me nomme Laïloken.
À ce moment précis, Léa sentit son corps et son esprit lui échapper. C’en était trop pour elle, même si tout ceci n’était qu’un rêve. Elle lutta de toutes ses forces pour ne pas s’évanouir, mais les émotions furent trop fortes. Léa s’effondra aux pieds du vieil homme, inconsciente sur le tapis de mousse et de feuilles qui recouvrait le sol.
Au lever du jour, Léa se réveilla bien au chaud dans son lit à baldaquin. Elle se leva tant bien que mal avec l’impression de n’avoir pas fermé l’œil de la nuit. Éreintée, elle descendit à la cuisine, d’un pas lourd qui frappait chaque marche de bois du grand escalier.
Sa mère lui avait dressé son petit-déjeuner sur la table et s’apprêtait à quitter la maison pour se rendre à ses multiples rendez-vous de la journée.
— Bonjour, princesse. Elle regarda sa fille et s’inquiéta de la voir si fatiguée dès son réveil.
— Tu es malade? Tu ne te sens pas bien?
— Bonjour, m’man..... Non, ne t’inquiète pas, je n’ai pas très bien dormi, c’est tout. J’ai fait un rêve stupide. J’ai juste besoin d’un bon petit-déj. Léa bâillait à s’en décrocher la mâchoire.
— Tu es sûre? Veux-tu que je reste avec toi aujourd’hui?
— Non, c’est gentil! De toute manière, je suis bien décidée à aller visiter le Golden Gate Park. Ça ira mieux quand j’aurai avalé quelque chose.
— Très bien, mais si tu ne te sens pas bien, tu restes à la maison et tu me passes un coup de fil.
— Oui, m’man, c’est promis.
— Bon, je file maintenant, et n’oublie pas, ne rentre...
—... pas après cinq heures, je sais!!!
Léa prit tout son temps pour déjeuner, elle repensa à son rêve et sourit. Comment pouvait-elle imaginer de pareilles choses? Elle savait que parfois son imagination était débordante, mais pas à ce point.
Une fois son petit-déjeuner englouti, elle se glissa sous la douche et se tordit de douleur lorsque l’eau chaude se mit à couler. Elle ferma les robinets aussitôt et s’enroula dans une grosse serviette éponge.
Face au miroir, elle faillit perdre connaissance: trois griffures parallèles de presque dix centimètres lui entaillaient l’épaule. Elle n’arrivait pas à le croire. Comment était-ce possible? Ce n’était pourtant qu’un rêve.
— Je suis sûre que rien de tout cela n’est possible. Elle n’en revenait pas. Comment est-ce que je vais soigner ça, maintenant? Mais peut-être que je rêve encore?.... Non, la douleur est réelle.... Mais qu’est-ce qui m’arrive?
Léa ne comprenait pas, elle crut même un instant qu’elle devenait folle. Malgré tout, elle décida de ne rien changer au planning de sa journée. Elle désinfecta soigneusement sa plaie et recouvrit la blessure d’une large compresse qu’elle fixa à l’aide d’un adhésif.













- Chapitre 4 - LE GRAND CHAOS

Son plan en main, elle monta dans le bus. Elle était déterminée à aller visiter le Golden Gate Park et ce n’était pas quelques griffures à l’épaule qui l’en empêcheraient. Malgré son envie de se changer les idées, elle n’arrivait pas à effacer de sa mémoire son rêve de la nuit passée et l’état dans lequel elle avait retrouvé son épaule au réveil ce matin. Elle était profondément angoissée et oppressée par le pressentiment que quelque chose de grave allait se produire, mais elle préféra ne pas tenir compte de cette subite intuition et ne rien changer à ses plans.
Arrivée aux abords du parc, Léa descendit du bus, heureuse de s’engouffrer dans cette immense œuvre d’art qu’est le Golden Gate Park. L’air frais sentait fort l’eucalyptus et la beauté du lieu lui fit penser à un décor de cinéma. Le jardin japonais fut pour elle un bon moyen de se déconnecter totalement de la réalité. La reconstitution des décors et de l’art japonais était telle que, durant un bref instant, Léa se crut réellement de l’autre côté du globe. Les petits ruisseaux, sur lesquels flottaient des lotus, coulaient sous de jolis petits ponts de bois. En sortant du jardin, elle se retrouva face à un grand étang artificiel; une immense colline jonchée d’arbres et de fleurs tropicales se dressait en son milieu. L’eau d’une cascade s’écoulait depuis le sommet de cette colline pour venir s’écraser à la surface de l’eau. Léa voulait absolument trouver le moyen d’en gravir le sommet et continua sa route en longeant les rives de l’étang à la recherche d’un passage. Le spectacle était incroyable. La faune et la flore l’éblouissaient par leur splendeur. Sur le lac flottaient quelques petits troncs d’arbres, pour le plus grand plaisir des tortues qui s’en servaient comme station balnéaire. Les hérons se fondaient dans le décor, statiques, au milieu des oiseaux de paradis.
Léa était aux anges, elle avait même fini par oublier son rêve et sa blessure à l’épaule. Plus loin, elle aperçut des touristes qui passaient, en pédalo, sous un pont de pierre qui reliait la berge de l’étang à l’îlot. Contente d’avoir trouvé un moyen d’y accéder, elle traversa le pont, resserra les sangles de son sac à dos et s’attaqua à l’ascension de la colline. Son pas était rythmé par le doux chant des oiseaux et la symphonie des cascades d’eau. Elle arriva au sommet et s’ébahit devant la vue panoramique qui s’offrait à elle. Le contraste entre l’endroit sauvage où elle se trouvait et la ville qui se dressait au loin était presque irréel.
Léa, quelque peu fatiguée après cette longue marche, s’allongea sur le sol recouvert de feuilles d’eucalyptus. Les yeux rivés vers le ciel, elle se laissa bercer par les nuages qui défilaient au-dessus d’elle. Elle s’assoupit, emportée par le chant de la nature. Imperturbable, elle flottait dans une totale sérénité.
Léa ouvrit subitement les yeux. Quelque chose n’allait pas, mais elle ne savait pas encore quoi. Elle ressentit une terrible angoisse, comme un manque. Elle réfléchit un moment, cherchant d’où pouvait provenir ce malaise et réalisa que ce qui manquait, c’était le bruit. Le chant des oiseaux avait cessé, la cascade ne coulait plus, c’était cet effroyable silence qui l’oppressait.
Pas très rassurée, Léa se releva, prête à repartir. Elle serra d’un coup sec les sangles de son sac et alors qu’elle s’apprêtait à rentrer chez elle, elle s’effondra sous le coup d’une violente secousse.
Paralysée par la frayeur, elle resta allongée sur le sol, en attendant que cela s’arrête complètement. Le tremblement n’avait duré que quelques secondes, mais avait suffi à l’affoler.
Léa reprit rapidement ses esprits et se releva au plus vite; elle n’avait qu’une chose en tête, regagner le domicile familial. Trop inquiète pour ses parents, elle en oubliait sa propre sécurité.
À peine fut-elle debout que la terre se remit à trembler, plus fort encore que la fois précédente et surtout, beaucoup plus longtemps. Les cris de la foule en amont étaient si nombreux et si perçants qu’ils parvinrent jusqu’aux oreilles de Léa. Elle lutta de toutes ses forces pour garder son équilibre, mais sous les terribles grondements de la terre et dans un cri de terreur, elle s’écroula et heurta violemment le sol. Agrippée à une grosse racine d’arbre qui surgit de terre, elle chercha du regard un endroit pour se cacher et se protéger. Son visage couvert de larmes se figea d’effroi lorsque ses yeux se braquèrent sur le centre de la ville. La scène qui se déroulait au loin lui était insupportable. Léa ne criait plus, elle ne bougeait plus. Sévèrement secoué, son corps tout entier appelait à l’aide. Du haut de la colline, elle assistait à l’anéantissement de la ville: San Francisco s’effondrait comme un château de cartes. Les buildings, les tours, les maisons s’écroulaient les uns après les autres, ne laissant à leur place qu’un gigantesque nuage de poussière et de fumée. Il ne resterait bientôt plus rien de la ville.
Léa s’étouffait dans ses sanglots en pensant à ses parents, alors qu’elle était toujours secouée par ce séisme destructeur. Après plusieurs minutes, la terre cessa de trembler brusquement, mais Léa ne bougea pas. Ses mains ensanglantées restaient fermement cramponnées à la racine. Les yeux gorgés de terreur, elle pleurait en constatant le désastre. Rien n’avait résisté, même les cris avaient cessé. Comment garder espoir? Une seule chose l’obnubilait à présent: retrouver ses parents.
Au loin, la ville disparaissait sous un épais nuage de fumée et de poussière. Sans détourner le regard, Léa se releva. Ses jambes tremblaient si fort qu’il lui était difficile de se tenir debout. Elle appuya la paume de sa main contre l’arbre et chercha du regard de l’aide. Malheureusement, il n’y avait aucun signe de vie là où elle se trouvait. Elle desserra les sangles de son sac à dos qui pesait aussi lourd que sa peur et le fit glisser le long de ses bras pour le laisser tomber par terre. Comme un zombie, elle commença à avancer sur le chemin qui contournait le sommet avant de redescendre la colline. D’un geste mécanique, elle mettait un pied devant l’autre, sans vraiment savoir où aller ni quoi faire. Son pas était lourd, elle s’arrêta quelques instants devant la source qui alimentait la chute d’eau. Toute la structure de pierre s’était effondrée et seul un mince filet d’eau coulait sur les gravats. Plus bas, sur le lac, les pédalos flottaient sur le dos et la foule qui commençait à se redresser agissait comme Léa, mécaniquement, sans savoir ce qu’elle faisait. Mais en voyant cela, Léa retrouva une note d’espoir, car en dessous d’elle, il y avait encore de la vie. Elle marchait péniblement, chaque pas représentait un effort surhumain. Le souffle court, elle s’accouda à un arbre et ses doigts s’enfoncèrent profondément dans son écorce au moment même où Lé a entendit le vacarme du craquement de la terre qui s’était remise à trembler. Le bruit était si terrifiant qu’elle protégea ses oreilles en les recouvrant de ses mains. La terre se déchirait dans un cri de douleur, jamais elle n’avait tremblé aussi fort depuis des milliers d’années. Tout se brisait, même la colline commençait à s’effondrer. Léa tenta de fuir, mais l’arbre au-dessus d’elle se fendit en deux. Une grosse branche, en tombant, lui frappa la tête si fort qu’elle fut projetée sur le dos. Inconsciente, elle gisait sur le sol. Le sommet de la colline s’écroula en son centre, comme aspiré par une force incroyable. Rien ne résistait, les arbres et les rochers tombaient au cœur de ce puits sans fond et Léa disparut, aspirée par le cratère en formation. La terre s’arrêta de trembler instantanément, comme apaisée après avoir avalé la jeune fille.
Autour, rien n’avait subsisté, pas même un arbre. Il ne restait plus rien, et au milieu de ce cratère géant, au cœur de la colline, Léa reposait, presque sans vie, au milieu des gravats et des arbres brisés que la terre n’avait encore pas digérés.
Les hélicoptères des médias envahirent peu à peu l’espace aérien et les télévisions du monde entier ne parlaient plus que de ce terrible événement. Survolant le territoire, elles rediffusaient les images d’un désastre sans précédent. Les secours de l’armée arrivaient en masse, prêts à affronter l’enfer. La ville était sous les décombres, encerclée par les flammes. Par endroits, que ce soit au niveau des canalisations de gaz ou des pompes éventrées des stations d’essence, de violentes explosions retentissaient. La nature, en détruisant tout, avait décidé de ne rien laisser derrière elle. Le reste du monde était figé devant son écran, assistant en direct à cette catastrophe planétaire qu’ils surnommaient déjà « l’Apocalypse ».
À Paris, la famille et les proches de Léa tentaient, en vain, d’avoir des nouvelles. Toutes les lignes de téléphone avaient été détruites, seuls les flashs spéciaux sur les chaînes nationales les informaient de la progression des événements sur les lieux du drame.
— Nous sommes en direct de San Francisco avec notre envoyée spéciale, Satine Brentwood, qui survole actuellement la zone sinistrée. Satine, c’est à vous!
— Bonjour! La gorge serrée, la jeune journaliste tentait de décrire au mieux la sinistre scène que son caméraman filmait en continu depuis l’hélicoptère.
— Il est dix-huit heures trente, heure locale, et la nuit tombe déjà, comme vous pouvez le voir. C’est l’enfer en bas, rien n’a résisté à ce séisme dont l’amplitude a atteint les 9.7 sur l’échelle de Richter. Les feux se propagent de toutes parts. À l’instant même où je vous parle, les secouristes de l’armée et de la Croix-Rouge débarquent par centaines, le nombre des victimes est considérable. Malheureusement les recherches seront ralenties par la nuit, mais... La jeune reporter française s’arrêta tout à coup de commenter. Le souffle coupé, elle laissait son cameraman filmer. Les images suffisaient en elles-mêmes, aucun mot ne pouvait être plus fort. Dans un grondement de rage, la terre se détachait du continent. Toutes les télévisions diffusaient la même chose, les reporters héliportés de San Francisco à Los Angeles diffusaient à l’antenne le même phénomène: le déchirement terrestre avait coupé la Californie en deux sur toute sa longueur laissant l’océan s’engouffrer en avalant tout sur son passage.
— Ce qui se déroule actuellement sous vos yeux est abominable! D’une voix étouffée, Satine commentait à nouveau la scène. À croire que les éléments naturels en soif de destruction se retournent contre notre civilisation. Après la terre et le feu, c’est maintenant l’eau qui vient finir le travail en faisant de nouvelles victimes et les survivants se retrouveront maintenant isolés, coupés de tout. Satine retira son casque et fit signe à son coéquipier d’arrêter de filmer. Elle ne pouvait plus retenir son chagrin et s’effondra en larmes à cinquante mètres au-dessus de l’enfer.
— Que fait-on maintenant, Satine? lui demanda son collègue, qui tentait de la réconforter en lui tenant la main. Elle redressa la tête doucement et le fixa dans les yeux.
— Descendez-moi!
— Mais tu es folle, tu es sous le choc, tu ne peux pas descendre!
— Je dois y aller! Je le sens. Je dois faire quelque chose, on a besoin de moi en bas.
— Qui? Tu ne connais personne, tu ne peux pas sauver les morts, Satine! En plus tu es journaliste, pas secouriste. Alors on rentre!
Satine regarda le pilote qui lui fit signe que, de toute manière, il ne pouvait pas se poser. Les débris et la fumée rendaient l’atterrissage impossible.
— Alors, rapprochez-vous du sol, aussi près que vous le pourrez et je sauterai.
— Mais tu as perdu la tête, ma parole! Qu’est-ce qu’il te prend? En plus, tu risques de te faire virer.
— Si tu comptes rester dans l’hélico et rentrer, c’est ton problème. Moi, je ne resterai pas les bras croisés.
Elle se retourna vers le pilote et lui fit signe de descendre. Il chercha un endroit en hauteur et à l’écart de la ville pour permettre à la jeune femme de sauter sans se briser une jambe. Il repéra une colline plus à l’ouest et se dirigea vers elle, mais il lui fallut se stabiliser plus en amont sur le flanc car le sommet était inaccessible. À environ deux mètres du sol, Satine sauta sans même attendre le feu vert du pilote qui reprit de l’altitude lorsqu’il vit la jeune femme lui faire signe qu’elle était saine et sauve.
Une fois l’hélicoptère reparti, Satine se retrouva seule à la nuit tombante. Il lui fallut quelques minutes avant que ses yeux ne s’habituent à l’obscurité. Elle n’avait aucune vue d’ensemble et n’arrivait pas à se situer. Elle voulait rejoindre le point le plus haut afin de savoir vers où se diriger. Un peu plus loin, elle aperçut l’ombre de quelqu’un assis sur le sol et adossé à un rocher. Elle se fraya un chemin et se rapprocha lentement de l’individu, craignant de trouver un corps sans vie. Arrivée à proximité, elle vit un jeune homme recroquevillé sur lui-même. Elle posa sa main sur son épaule.
— Hého! Mon garçon! Le jeune homme releva la tête. Merci mon Dieu, tu es en vie. Satine se laissa tomber sur ses genoux et enserra fort le garçon contre elle.
— Vous.... vous m’étouffez, Madame.
— Pardonne-moi. Est-ce que tu vas bien? Tu n’es pas blessé.
— Étant donné les circonstances, je dirais que je m’en sors plutôt bien.
— Comment t’appelles-tu?
— Moi, c’est Drarion.
— Drarion comment?
— Drarion Descieux, lui répondit-il timidement à voix basse. C’est le nom qu’ils m’ont donné à l’orphelinat. La mère supérieure disait que j’étais tombé du ciel.
— Tu n’as donc pas de famille?
— Non, je n’avais déjà pas grand-chose avant, mais après tout ça, je n’ai vraiment plus rien. Et vous, c’est quoi votre nom?
— Excuse-moi, je ne me suis même pas présentée. Je m’appelle Satine Brentwood, je suis reporter. Est-ce que ça te dérange si je passe la nuit ici sur ton rocher? Il fait trop noir, je ne vois plus où je mets les pieds.
— Pas de problème, lui répondit Drarion.
— Et demain, tu viendras avec moi.
— Pour quoi faire? demanda le jeune homme un peu réticent.
— Je pensais que l’on se sentirait moins seul si on restait ensemble et que peut-être, nous pourrions aider quelques personnes.
— Ouais, si tu veux, de toute façon, je n’ai rien de mieux à faire.
Ils s’allongèrent côte à côte à l’abri du rocher et finirent par s’endormir.
Au fond du gouffre, Léa était toujours inconsciente. À demi recouverte par des feuillages, elle était couchée sur un tas de gravats et de branches. C’est sans doute le froid glacial de cette nuit-là qui la réveilla. Elle ouvrit lentement les yeux, mais l’obscurité était telle, à cette profondeur, qu’elle ne pouvait rien voir. Elle commença à se dégager de tout ce qui la recouvrait et se leva. Tout était si noir et la nuit si froide que Léa tremblait d’angoisse et la peur faisait larmoyer ses yeux. Puis, elle commença à distinguer des formes autour d’elle. Léa pensait que ses yeux s’accoutumaient dans le noir, mais elle se rendit compte que sa mèche s’était mise à briller et elle finit bientôt par y voir comme en plein jour.
— C’est la première fois que je suis contente de te voir t’allumer, toi! dit-elle à voix haute en s’adressant à sa mèche de cheveux.
Elle fit un tour d’horizon sur 360 degrés, mais elle n’apercevait que de la terre et des branches. Les parois humides du cratère étaient faites de glaise et de roches. De longues et épaisses racines tapissaient les murs de ce gigantesque trou, lui donnant un air lugubre. À chaque mouvement, Léa gémissait de douleur, souffrant des contusions causées par sa chute. Elle s’approcha de la paroi terreuse, cherchant une quelconque prise pour tenter d’escalader ce mur boueux et rejoindre la surface. Elle empoigna une racine, planta son pied dans la glaise et se hissa du mieux qu’elle le put. Puis elle agrippa une grosse roche qu’elle crut assez solidement ancrée dans la paroi pour supporter son poids, mais la roche céda. Déstabilisée, Léa tomba à la renverse, emportant dans sa chute la pierre qu’elle serrait fermement dans sa main. En se redressant, Léa releva la tête et fut attirée par une lumière vive qui sortait tout droit de l’endroit où la roche s’était détachée. Elle sauta sur ses jambes et grimpa à nouveau en assurant mieux ses prises par peur de tomber encore une fois. Arrivée au niveau du faisceau de lumière, elle y dégagea un peu plus de terre et la lumière devint plus forte encore. Léa creusa de ses mains, dégageant pierre après pierre, repoussant la glaise jusqu’à ce qu’un imposant bloc de terre cède et tombe. Cependant elle ne réussit pas à soutenir du regard la lumière aveuglante qui soudain jaillit du mur de terre. Une tornade lumineuse remplie d’étoiles scintillantes balayait violemment l’intérieur du cratère de la colline et remontait lentement vers la surface. Léa s’accrochait aussi fort qu’elle le pouvait pour ne pas être happée par ce tourbillon. Dans sa remontée, la tornade arrachait de la paroi du gouffre les pierres et la glaise, dégageant ainsi les racines qui se mouvaient et s’entrelaçaient harmonieusement jusqu’à former un somptueux escalier en colimaçon qui remontait jusqu’au sommet. Léa resta subjuguée devant ce phénomène surnaturel, elle n’arrivait pas à en croire ses yeux. L’escalier se construisait à une vitesse impressionnante. Chaque marche de bois scintillait sous les rayons lumineux qui sortaient du trou que Léa avait creusé. Soudain, elle aperçut un objet qui brillait comme le cristal. Après l’avoir agrippé, elle tira si fort dessus qu’il se dégagea d’un seul coup. Léa s’agenouilla pour voir ce qu’elle venait de dénicher, elle en avait presque oublié où elle se trouvait.
C’était un magnifique coffret rectangulaire en métal argenté, de la taille d’une boîte à chaussures. Toute la surface de l’objet était finement ciselée et décorée de symboles qu’elle n’avait encore jamais vus auparavant. Sur le couvercle de la boîte était gravée l’initiale « L ». La lettre était constituée de centaines de petits diamants noirs et était bordée d’un liséré de cristal bleuté. Léa tenta d’ouvrir le coffret, mais sans succès; elle vit une fine fente ondulée et comprit que sans la clef, elle ne forcerait pas cette serrure. Elle remonta à l’endroit où elle avait trouvé le coffre et fouilla dans la terre boueuse pour vérifier qu’il n’y avait pas de clef. Mais il n’y avait rien. Léa se dit qu’elle verrait cela plus tard et qu’elle trouverait bien un moyen de l’ouvrir, mais que pour le moment, la première chose à faire était de sortir de ce trou avant qu’il ne s’effondre sur elle et ne l’enterre vivante.
Elle observa, d’un air sceptique, cet escalier miraculeux avant d’y poser le pied et de s’être assurée que les marches étaient assez solides. Lorsqu’elle monta sur la deuxième marche, elle s’inquiéta en voyant que celle qu’elle venait de gravir reprenait sa place dans la paroi boueuse.
— C’est sûrement pour qu’il ne me prenne pas l’envie de redescendre, se dit-elle, et ça ne risque pas d’arriver!
Léa progressait lentement dans son ascension, le jour pointait déjà. Elle arriva au sommet complètement épuisée et aveuglée par les premiers rayons du soleil. Elle ne regarda même pas autour d’elle pour chercher de l’aide. Le coffret serré contre elle, Léa se laissa rouler sur le côté, heureuse d’avoir rejoint la surface. Exténuée et à bout de forces, elle perdit connaissance, sans lâcher son trésor.
Satine, la jeune reporter, se réveilla avec le jour et fut déçue de constater que cette catastrophe n’était pas un cauchemar. Elle se retourna vers le jeune garçon seul et désemparé qu’elle avait rencontré la veille et le secoua gentiment pour le réveiller, puis elle se leva et réalisa l’étendue des dégâts. Au loin, ils entendaient les sirènes des bateaux de secours qui approchaient les côtes et le martèlement du vent que faisaient les hélicoptères de l’armée qui envahissaient le ciel par centaines. Drarion se leva. C’était un jeune garçon d’environ un mètre soixante-quinze, aux cheveux bruns mi-longs et au regard noir. Il commençait à gravir les quelques mètres restants pour arriver au sommet, mais Satine l’interpella.
— Où vas-tu comme ça?
— Il y a quelque chose là-bas qui brille, je vais voir ce que c’est, lui répondit Drarion sans même prendre la peine de se retourner.
— C’est sûrement du verre brisé, rien d’important. Reviens, c’est dangereux par là-bas, on devrait plutôt redescendre et rejoindre les secours....
— Satine, viens vite! Il y a quelqu’un! lui cria le jeune garçon qui courait déjà vers ce qu’il avait vu.
Satine n’eut pas d’autre choix que de s’empresser de le rattraper.
— Regarde, Drarion, dit Satine à voix basse, c’est une jeune fille.
— Oui, merci, j’aurais deviné tout seul. C’est grâce à son coffre qui reflétait le soleil et heureusement, sinon nous ne l’aurions pas vue.
— Comme tu es à côté d’elle, touche son pouls pour voir si elle est toujours en vie.
Drarion recula aussitôt et poussa Satine en avant.
— Pas question, tu n’as qu’à le faire toi-même, lui dit-il nerveusement.
Satine s’agenouilla, approcha une main tremblante et posa deux doigts sur la gorge de la jeune fille qui se réveilla d’un bond en hurlant.
— Vous êtes qui? demanda Léa effrayée.
— Elle est en vie! cria de joie Satine en s’adressant au jeune garçon.
— Oui, j’ai vu. Mais arrête de hurler, tu lui fais peur. Puis il se tourna vers la jeune fille. Moi c’est Drarion, je suis un rescapé, comme toi. C’est elle qui m’a trouvé hier soir, elle s’appelle Satine, c’est une reporter tombée du ciel qui a voulu jouer les « wonderwoman ».
— C’est bon, on a compris, l’interrompit Satine. Comment te sens-tu, ma jolie? Comment t’appelles-tu?
— Je m’appelle Léa.
— Est-ce que tu peux marcher?
— Oui, je suis couverte de bleus, mais j’ai toujours mes deux jambes.
Léa tenait toujours dans ses bras le coffret, et tout en se relevant, elle découvrit l’ampleur du désastre.
— Merci, vous êtes très gentils de m’avoir réveillée, mais il faut que je file maintenant. Mes parents sont là-bas, ils doivent se faire un sang d’encre.
— Nous y allons aussi, lui répondit Drarion.
En les voyant ainsi tous les deux, en vie, Satine était convaincue d’avoir fait le bon choix en sautant de l’hélicoptère.




- Chapitre 5 - LE DERNIER SOUFFLE

Tout le temps que dura la descente de la colline, personne ne parla, chacun était plongé dans des pensées plus sombres les unes que les autres. Léa ne pensait qu’à une seule chose, retrouver ses parents et les serrer fort contre elle pour leur dire à quel point elle les aimait. Satine redoutait de découvrir des corps sans vie et priait le ciel pour que cela n’arrive pas et Drarion se faisait du souci pour Léa. Il souhaitait qu’elle retrouve ses parents, car il ne savait que trop ce que c’était que de ne pas en avoir. Au fur et à mesure de leur progression pour rejoindre les ruines de la ville, Satine se réjouissait de voir autant de personnes debout; même si la tristesse et le désarroi se lisaient sur leur visage, ils étaient en vie et cela suffisait à lui redonner le sourire. Ils étaient maintenant sortis du parc, mais Léa se sentait complètement perdue. Elle n’arrivait plus à se situer, tous ses repères avaient disparu et elle pensa dans un moment de panique qu’elle ne retrouverait jamais sa route pour rentrer chez elle et retrouver ses parents.
— Qu’y a-t-il, Léa? demanda Satine, soucieuse de la voir ainsi, immobile et paniquée.
— Je suis perdue, je ne sais même pas où nous sommes, ça va me prendre des heures pour rentrer.
— De toute manière, vu l’état du terrain, ça te prendra des heures, lui répondit Drarion. Tu n’es pas ici depuis longtemps à ce que je peux voir.
— J’ai emménagé il y a une semaine à peine.
— Tu habites où? demanda Satine.
— Sur Greenwich Street.
Le jeune homme regarda tout autour de lui afin de bien se situer. Il connaissait la ville comme sa poche, il passait des journées entières à errer dans les rues quand il n’était pas à l’école.
— C’est par là, venez, suivez-moi!
Il était fier de pouvoir servir à quelque chose, il était devenu l’homme de la situation.

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