Les MAITRE DE L ART
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Les MAITRE DE L'ART

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Description

Plus unie que jamais, l’élite poursuit sa quête afin de réunir les quatre fragments du cœur d’Habask. Pour cela, Léa et Drarion sont de retour à Tanaël dans le but de poursuivre leur formation de Maître de l’Art.
Les deux adolescents s’apprêtent à découvrir lequel des éléments s’imprégnera d’eux, leur apportant protection et pouvoir immense !
C’est Neimus, Grand Mage de Faralonn, qui dirigera ce fameux rituel... mais peuvent-ils lui faire confiance ? Certaines des visions de Léa prouvent le contraire...
Les éléments ont fait leur choix... Sauront-ils maintenant maîtriser toute cette puissance imprévisible qui leur est offerte ? Trouveront-ils la force de poursuivre leur destin prophétisé ?
Direction : la Tour du Nord…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 22 septembre 2017
Nombre de lectures 25
EAN13 9782924016671
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Chapitre 1
LA DOULEUR DES SOUVENIRS
Depuis le tremblement de terre qui a dévasté San Francisco, Léa et Drarion avaient su faire preuve d’un courage impressionnant et d’une volonté de fer pour accepter leurs destinées. Ils avaient aussi su s’adapter dans ce monde qui les avait vus naître, mais dans lequel ils n’avaient pas grandi. Qu’auriez-vous fait à leur place ? Quelle serait votre réaction, si vous appreniez que tout ce que vous avez toujours connu n’est en fait que la face cachée d’une réalité que nos vies d’aveugles nous interdisent d’admettre ? C’est ce qui leur est arrivé.
C’est depuis leur dernière bataille contre Gabriel que Léa et ses compagnons de l’élite ont vu leurs liens se resserrer. Le seigneur des Déusumbraé et son armée de Hurgals ont volé au secours de Drarion, alors prisonnier de son ténébreux père. Désormais, ces derniers sont plus forts que jamais. Mais, rien n’est joué, il leur faut encore terminer leur formation et regagner la confiance des Gardiens des Quatre Tours dans l’espoir de récupérer les quatre fragments du cœur d’Habask. Une fois reconstitué, le joyau rétablira l’ordre et l’harmonie dans leur monde, mais aussi dans le nôtre.
***
Malgré les bons soins des Bihan-Avel, Drarion n’était pas très en forme lorsqu’il se réveilla. Son corps n’avait pas encore éliminé tout le poison que son père, Gabriel, lui avait fait avaler de force le soir du solstice. Il souffrait de multiples contusions, résultat de son duel contre Léa dont il n’avait aucun souvenir, si ce n’était les courbatures qui le rappelaient à l’ordre.
Il était, malgré tout, heureux d’être de retour, d’avoir retrouvé ses amis et se réjouissait de constater que Jubanis était restée à son chevet toute la nuit. Il la regarda un long moment, alors qu’elle dormait sur un gros coussin à côté de son lit, recroquevillée sur elle-même. Il aimait les légers reflets roux qui brillaient dans ses cheveux. S’il n’avait pas su qu’elle était une Verc’hbleiz et qu’elle chassait les soirs de lune, il l’aurait certainement comparée à un ange.
Il se leva le plus discrètement possible pour ne pas la réveiller. La tête lui tournait. Après être resté immobile quelques instants, cherchant son équilibre, il se dirigea sur la pointe des pieds vers la salle de bain. Quel bonheur ce fut pour Drarion de retrouver sa lagune d’eau fumante et l’apaisante musique de la cascade ! Les idées encore confuses, vaguement nauséeux, tenant tant bien que mal sur ses jambes, il pensa que quelques brasses lui feraient le plus grand bien.
Tout en se dévêtant, il se remémora tout ce qu’il avait vécu depuis de tremblement de terre qui avait détruit la Californie. Leur arrivée à Sgathân et ces terribles révélations quant à leurs origines, et leurs destinées prophétisées. Au fond de lui subsistait le doute que ceci soit bien réel.
Drarion se laissa glisser dans l’eau et se souvint de son premier bain de purification. Les yeux fermés, il se laissa bercer par le doux clapotis de l’eau brassée par les remous de la cascade qui propageait une bruine mystérieuse autour de lui. Après quelques instants au contact de l’eau, le rituel de purification lui revint en mémoire. Il saisit un sac de sel posé sur la roche poreuse, en prit une pleine poignée et la jeta en dessinant un grand cercle autour de lui, envoyant valser une pluie de sel dans l’eau claire de la lagune qui s’illumina presque instantanément.
Il saisit ensuite l’anse de la jarre qui contenait l’huile à l’enivrant parfum de cannelle et de bois de santal et la déversa tout autour de lui.
— Purifie-moi ! demanda-t-il par trois fois à haute voix avant de s’immerger totalement.
Comme lors de son premier rituel le soir de son engagement, un nuage sombre comme une encre noire s’évapora de son corps par les pores de sa peau. Des centaines d’images ressurgirent tels des flashes : son premier combat contre les Swart-Alpar, avec cette terrible sensation lorsque l’un d’eux s’empala sur son épée, sa rencontre avec son père, la mort de Gwad dévoré par le dragon du lac, tous ces souvenirs qui polluaient son âme et affectaient ses capacités à positiver.
Totalement immergé, Drarion ressentait tous les bienfaits de l’eau qui le libérait de toutes ses épreuves lourdes de conséquences et du reste du poison qui coulait encore dans ses veines.
Dans un état méditatif, il se délectait de cette délivrance, tous ses sens étaient alors en éveil dans une totale plénitude, en harmonie avec l’élément Eau, jusqu’à ce qu’un bruit sourd sous l’eau le perturbe et le ramène à l’instant présent. Quelque chose ou quelqu’un le saisit par la nuque et le remonta à la surface, l’extirpant brutalement de son rituel de guérison.
— Drarion, est-ce que tu vas bien ? le secoua Jubanis qui avait plongé tout habillée.
— Bien sûr que ça va ! Tu es folle, tu m’as fait une peur bleue.
— Je croyais que tu étais en train de te noyer !
— Mais non, je mettais en pratique ce que tu m’as appris le soir de mon engagement.
— Quoi donc ? lui demanda Jubanis, un peu surprise.
— Ne faire qu’un avec l’élément Eau, demander à être purifié.
— Cela demande énormément de pratique, Drarion, lui sourit Jubanis. Tu ne peux pas y arriver seul du premier coup, surtout en ne l’ayant pratiqué qu’une seule fois.
Un peu vexé, Drarion sortit de l’eau brusquement et s’enroula dans un drap de bain.
— Eh bien, détrompe-toi ! Ça a très bien fonctionné et je me sens en pleine forme.
Jubanis était troublée de l’avoir vu sortir de l’eau, ainsi dénudé. « Comment avait-il pu changer à ce point ? » se demanda-t-elle, forcée de constater que Drarion était en parfaite santé, car plus une trace du sombre sort de Gabriel subsistait dans son regard. Comment cela était-il possible ? Les Maîtres de l’Art les plus aguerris eux-mêmes se faisaient assister, la plupart du temps, pour accomplir un tel rituel.
— Excuse-moi, Drarion, je ne voulais pas t’offenser. Je suis juste surprise ! Mais, je suis heureuse de voir que cela a fonctionné.
— Comment peux-tu en être aussi sûre ? Qu’est-ce qui te fait dire que cela a fonctionné ? lui demanda-t-il sèchement.
— Tu as retrouvé ton foutu caractère, voilà tout !…
Drarion lui tendit une serviette, alors qu’elle sortait de l’eau. Le regard maladroit, lorsque ses vêtements trempés lui collèrent à la peau, il lui sourit et lui replaça une mèche de cheveux ruisselante qu’il glissa derrière son oreille.
— Sèche-toi et allons déjeuner, j’ai hâte de revoir tout le monde.
Quelque chose en lui avait changé, mais Jubanis n’arrivait pas à savoir quoi exactement. Du haut de ses treize jeunes années, il paraissait beaucoup plus mature. Peut-être était-ce à cause de cette étincelle qui brillait dans ses yeux lorsque leurs regards se croisaient, ou de toutes ces épreuves dernièrement vécues qui l’avaient obligé à grandir plus vite ? Trop peut-être ! Mais, elle trouva cette métamorphose positivement troublante.
Toute l’élite déjeunait tranquillement, bien installée sur de gros coussins dans un presque silence, que Drarion et Jubanis brisèrent dès leur entrée.
Quelle joie cela fut pour Léa et Satine qui lui sautèrent au cou pour l’accueillir sous les protestations des trois Bihan-Avel qui virevoltaient autour de lui, sans réussir à se frayer un chemin pour pouvoir l’examiner de plus près. Mïkka, Nolan, Rus’och et la sœur de Jubanis se levèrent à leur tour pour le saluer et lui faire savoir à quel point ils étaient heureux de le revoir parmi eux en si bonne forme.
— Comment est-ce possible ? maugréa un Bihan-Avel.
Léa et Satine le fixèrent, surprises et quelque peu choquées par son ton.
— De quoi parles-tu ? l’interrogea Satine.
— Il est frais comme un gardon ! Regardez-le ! Comme si le poison avait miraculeusement disparu. Nos potions sont puissantes, j’en conviens, mais tout de même…, pas à ce point-là !
— J’ai fait le rituel de purification, lui répondit Drarion.
— C’est vrai ! ajouta Jubanis. Il l’a fait tout seul. J’étais présente, mais je ne suis pas intervenue, assura-t-elle.
Satine le félicita, bien qu’un peu surprise, sachant qu’elle-même n’y arrivait pas seule. Et Mïkka commença à raconter à Drarion tout ce qui s’était passé depuis son enlèvement par Lord Wallamzen pour le compte de son père Gabriel, seigneur des Déusumbraé. Mais, il évita de lui parler de sa complicité avec Nolan. Mïkka ne savait pas comment lui annoncer, il craignait sa réaction et, par-dessus tout, son rejet. Comment lui dire sans risquer de briser leur amitié ? Tous y allaient de leur petite anecdote et Drarion en fit de même, n’épargnant aucun détail sur ce qu’il avait vu et vécu pendant sa captivité. Le déjeuner s’éternisa une grande partie de la journée.
— Où est Tan ? demanda soudainement Drarion, un peu honteux de n’avoir pas questionné plus tôt.
— Il a accompagné Gwénaël, ils font le tour du village pour s’assurer que plus un Hurgals rôde. Il ne pensait pas que tu te rétablirais aussi vite. Tout comme nous d’ailleurs, il a vraiment souffert de ton absence et s’est fait énormément de soucis pour toi ; sans parler de la culpabilité qui le ronge. Il s’en veut tellement de ne pas t’avoir rappelé de porter ta fiole autour du cou, ce fameux jour.
— J’ai hâte qu’ils rentrent tous les deux. Tan n’a pas à s’en vouloir, il n’y est pour rien, je lui expliquerai. Je suis le seul fautif, je n’avais pas à l’enlever. Laïloken m’avait pourtant bien mis en garde.
Tous continuèrent d’évoquer leurs prouesses et déboires, jusqu’à ce que Léa jette un froid en questionnant Satine, soulevant ainsi un point important sur lequel elle attendait une réponse.
— Dis-moi, Satine ! Il y a une question qui me trotte dans la tête depuis un bout de temps déjà.
— Je t’écoute.
— Je pense qu’après tout ce que nous avons vécu tous ensemble, il serait temps que tu nous parles de ton mystérieux indic.
— De quoi parles-tu ? rougit Satine sous le regard interrogateur des autres membres de l’élite.
— Eh bien…, Nokké, le gardien des eaux, t’informe toujours… TOI, de ce qui se trame au sein de la forteresse noire ? Tu nous parles toujours d’une source que tu dois taire, malgré que cela nous touche de près ou de loin. Je pense donc que nous sommes en droit de savoir d’où et de qui, toi et Nokké, tenez vos informations ? Qui est ce mystérieux informateur ?
— Cette mystérieuse informatrice, tu veux dire ! la coupa soudainement Satine, attristée et blafarde, comme si la question de Léa l’obligeait à revivre de douloureux souvenirs. C’est une longue histoire, continua Satine. Mais, je pense que tu as raison, il est grand temps que je vous la conte.
Tous s’inquiétèrent, mais prêtèrent la plus grande attention à Satine qui était sur le point de leur dévoiler un secret qui semblait la meurtrir.
— Je ne sais par où commencer. Cela remonte à… tellement longtemps.
— Prends ton temps, Satine, l’encouragea Nolan tout en se blottissant machinalement contre Mïkka le plus naturellement du monde.
— Je crois que j’ai loupé un épisode, s’estomaqua Drarion en dévisageant ses deux amis.
Un silence malsain et oppressant s’empara de l’élite, tous se questionnaient du regard, se demandant lequel d’entre eux lui expliquerait.
— On t’expliquera plus tard ! lui dit Léa en fronçant les sourcils.
Elle le fusilla du regard, sûrement pour lui faire comprendre d’attendre, afin de ne pas rendre la tâche plus dure à Satine, mais aussi, pour ne pas embarrasser Nolan et Mïkka dont le visage avait viré au rouge pivoine.
L’elfe se redressa maladroitement et serra discrètement la main de son chevalier qui releva la tête pour mieux prêter attention à Satine. Il prit grand soin de ne pas croiser le regard de son ami Drarion qui n’en revenait toujours pas.
— Eh bien, voilà ! reprit Satine. Lorsque je n’étais qu’une enfant, mes parents, eux aussi des Maîtres de l’Art, réussissaient toujours, et ce, malgré leurs obligations qui accaparaient les trois quarts de leur temps, à nous accorder du temps à ma sœur et à moi, des instants privilégiés, mais trop rares malheureusement.
— Ta sœur ? s’étouffa Léa.
— Oui, ma sœur, Esther, de deux ans ma cadette. Aussi loin que mes souvenirs remontent, nos parents avaient déjà commencé notre initiation et nous nous régalions de tous ces moments ensemble à jouer avec les pierres pour essayer de capter leurs vibrations ou bien les herbes que nous récoltions pour nous exercer aux rituels de base. Je me souviens, comme si c’était hier, de ce jour où Esther a réussi à faire léviter une petite roche, nos parents étaient tellement fiers. Régulièrement, ils devaient s’absenter pour leurs missions plusieurs jours parfois et c’est Elvène, une jeune fille de la cour, qui prenait soin de nous pendant ce temps.
Drarion se redressa subitement à l’annonce de ce prénom, cessant ainsi de dévisager Nolan et Mïkka qui tentaient par tous les moyens de paraître les plus naturels possible.
— Oui, Drarion, Elvène, ta mère, était à l’époque déjà éperdument amoureuse de ton père, qui l’aimait profondément en retour.
Drarion eut du mal à croire que son père fût un jour capable d’éprouver un tel sentiment pour qui que ce soit. Il fixa Satine dans les yeux, sans dire un mot, impatient d’en apprendre plus.
— Ce jour-là, nos parents furent envoyés en mission au Béthor pour rétablir l’ordre. Comme vous le savez tous, c’est le repère des elfes bannis, les Swart-Alpar, et ils en ont fait leur territoire. Mais, il arrivait très souvent qu’ils en franchissaient les limites pour faire quelques dégâts dans les villages alentour, sans parler des victimes qu’ils traînaient comme des trophées avant de les stocker à la vue de tous dans les murs de leurs prisons de glace. Lors de cette mission, nos parents avaient été mal informés et leur nombre était bien supérieur à ce qui leur avait été annoncé ; ils ont alors uni leurs pouvoirs et leurs savoirs pour jeter un sort de défense qu’ils ne maîtrisaient pas à la perfection. C’est alors que leur magie se retourna contre eux et les tua sur le coup. Nous nous sommes retrouvées orphelines, Esther et moi, seules et livrées à nous-mêmes. J’ai eu la chance de naître la première et, grâce à mon initiation déjà bien avancée, Neimus demanda à être mon tuteur et fit de moi son élève et sa protégée. Quant à ma sœur, trop jeune à l’époque, elle fut confiée à Elvène qui s’occupa d’elle et veilla sur elle, telle une grande sœur. Malgré la disparition de nos parents et notre profonde tristesse, nous avions cette chance de pouvoir continuer à grandir proche l’une de l’autre, mais ce fut de courte durée. Sans que personne n’en connaisse les raisons, ton père, Léa, le roi Éthann, chassa Gabriel, son propre frère, du palais et le condamna à l’exil. Comme vous vous en doutez, Elvène ne put se résoudre à le voir partir, leur amour l’un pour l’autre était si fort qu’elle décida de le suivre et ils emmenèrent avec eux ma jeune sœur. La dernière image que j’ai d’Esther est celle d’une fillette qui hurle en me tendant les bras, me suppliant de ne pas l’abandonner. Ce n’est que plusieurs années plus tard que j’ai appris le calvaire qu’elles avaient vécu durant leur exil aux côtés de Gabriel. C’est mon fidèle ami, Nokké, qui m’informa qu’il avait retrouvé Esther par hasard et qu’elle était toujours la protégée d’Elvène au cœur de la forteresse noire. Il était heureux de m’apprendre que, pour son treizième anniversaire, elle avait choisi la Lumière. Sachant dans quel univers sombre elle évoluait quotidiennement, ce fut un soulagement. Durant de nombreuses années, j’ai tenté de lui faire entendre raison pour qu’elle fuie Gabriel, qui était devenu le maître des Déusumbraé, et qu’elle me rejoigne, mais son cœur ne pouvait se résoudre à abandonner celle qui avait pris soin d’elle, telle une mère ou une grande sœur. Dans ses lettres qu’elle me faisait parvenir en cachette grâce à Nokké, elle me racontait souvent à quel point Elvène était douce, aimante et attentionnée envers elle. Certes, elle regrettait notre séparation, et sa plus grande déception était de n’avoir pas pu suivre le chemin de nos parents et de devenir à son tour Maître de l’Art, mais elle se disait heureuse. Puis, vint le jour du grand massacre et c’est Esther qui aida Neimus à t’enlever, Drarion, dans le seul but de te protéger. Depuis ce jour, elle jura de tendre l’oreille à tout ce qui pourrait se dire ou se comploter à l’intérieur de la forteresse et de m’en informer. Il n’y a pas un jour qui passe sans que je craigne pour sa sécurité.
L’élite autour de Satine resta sans voix, personne ne sut que dire.
— Je ne me souviens pas l’avoir vue durant ma captivité à la forteresse, lui annonça gravement Drarion.
— Pourquoi n’as-tu rien dit lorsque nous y étions pour secourir Drarion ? lui demanda Léa stupéfaite.
— Simplement parce que notre mission était primordiale. Il y a des moments dans la vie où nous sommes confrontés à des choix et des sacrifices. Il faut voir le schéma dans son ensemble et à long terme. L’évasion de Drarion était plus importante pour notre avenir à tous et celui de notre monde que la vie de ma propre sœur, car, sans lui, la prophétie ne serait plus. Il y a des choses que l’on contrôle et d’autres non. C’est ainsi, il faut juste en accepter les règles, aussi cruelles soient-elles.
— Nous la ramènerons, lui promit Léa. Tu peux compter sur nous.
Drarion resta silencieux, le regard perdu dans ses souvenirs. Il revoyait sa mère endormie, belle et paisible, heureux d’apprendre qu’elle fût quelqu’un de bien et de bon, contrairement à son père. Et cela le rassurait. Lui qui pensait avoir hérité des gènes de Gabriel, il se dit qu’après tout, il tenait certainement plus de sa mère. Cependant, tout ceci le perturbait et lui torturait l’esprit, à force d’échafauder des hypothèses invérifiables sur ce qu’aurait pu être sa vie s’il avait grandi à leurs côtés.
Tout le monde fixait Drarion dont le regard perdu exprimait un mélange d’émotions et de sentiments incompréhensibles, ne sachant que faire pour l’arracher à ses pensées qui semblaient le déchirer de l’intérieur. Heureusement, Tan et Gwénaël, enfin de retour, lui sautèrent sur les genoux et l’extirpèrent du gouffre émotionnel dans lequel il s’enfonçait peu à peu.
Après une belle journée de retrouvailles, un à un, ils se levèrent pour gagner leur chambre respective, mais Drarion demanda à Satine et à Léa de rester pour lui tenir compagnie un peu plus longtemps, prétextant ne pas avoir sommeil. Il souhaita une bonne nuit à tous les autres, tout en dévisageant Nolan et Mïkka jusqu’à ce qu’ils aient quitté la pièce.
— Qu’est-ce qui se passe ici ? leur demanda-t-il. À quoi ils jouent ces deux-là ?
— Écoute-nous et calme-toi ! lui dicta Léa, choquée par l’expression de dégoût sur son visage.
— Oui, je vous écoute. Je peux savoir par quel sortilège ils ont été frappés?
— Il ne s’agit pas d’un sortilège, lui dit Satine, mais de la plus belle des magies qu’il soit, celle de l’amour.
— Je ne comprends pas, essaierais-tu de me dire que Mïkka et Nolan sont...
— Oui, Drarion, et ça n’a pas été facile pour eux non plus d’accepter leurs sentiments.
— Bah, je veux bien te croire. Si un truc pareil m’arrivait, j’irais vite me faire soigner, ironisa Drarion. N’y a-t-il rien que les Bihan-Avel puissent faire pour eux ?
— Pourquoi veux-tu qu’ils se fassent soigner ? lui demanda sèchement Léa.
— Parce que ce n’est pas normal !
— Qu’est-ce qui n’est pas normal, Drarion ? L’amour qu’ils éprouvent l’un pour l’autre ou ta réaction débile ? s’énerva Satine.
— Je….
Drarion se sentit à court d’arguments, Satine venait de toucher un point sensible. Que devait-il penser ? Toute son enfance les sœurs de l’orphelinat lui avaient enseigné les principes fondamentaux de la vie, que l’amour ne pouvait exister uniquement qu’entre un homme et une femme et rien d’autre. Que tout ce qui allait à l’encontre de ces idéaux était mal et sale.
— Comme je vous l’ai expliqué un peu plus tôt, il y a des choses que l’on contrôle et d’autres pas, celle-ci en fait partie. On ne choisit pas son âme sœur et on ne contrôle pas non plus l’amour, contrairement à la haine et au mépris que l’on cultive de l’intérieur. Tu as le droit de ne pas trouver ça normal, bien que je ne voie pas où se situe le problème ; tu as même le droit d’être contre, c’est ton choix. Mais, en aucun cas tu n’as le droit de juger ou même de condamner. Nolan a dû faire preuve d’un extrême courage, tout comme Mïkka. Ils ont tous les deux assez de mal comme ça à accepter et à assumer sans que tu viennes en rajouter ! Nolan risque gros, car les lois de son clan sont aussi intolérantes que ton esprit, et Mïkka n’a pas besoin que tu le blâmes, le rejettes ou le méprises pour ce qu’il éprouve. Si tu étais réellement son ami, tu accepterais sans même le juger, car il est le même que celui que tu as connu avant ton enlèvement.
Drarion ne savait plus où se mettre, il aurait voulu se cacher dans un trou, car il savait très bien que Satine avait raison.
— Je suis désolé, mais vous auriez pu me prévenir. J’aurais eu l’air moins bête. Comment je vais faire maintenant ? Ils doivent m’en vouloir.
— Si tu acceptes le fait qu’ils s’aiment et que tu te réjouis pour eux, alors dis-leur ! Sinon, ne dis rien, mais respecte-les tous les deux pour ce qu’ils sont : des êtres à part entière. Par contre, si de les voir côte à côte te gêne, eh bien, TOURNE LA TÊTE ! finit-elle par s’énerver.
— Pardonnez-moi toutes les deux, je ne me rendais pas compte. À bien y penser, même si je trouve ça bizarre, je suis content pour eux. Je m’y ferai. Il faut juste que je m’y habitue. Je pense, en fait, que j’aurais aimé que Mïkka m’en parle lui-même. Je suis son ami après tout.
— C’est certainement parce que tu es son ami que c’était encore plus dur pour lui, mais peut-être aussi parce que tu ne lui en as pas laissé le temps, ajouta Léa.
— Merci de m’avoir ouvert les yeux.
— C’est normal, Drarion, mais retiens bien cette leçon, lui sourit Satine. Elle te servira à de nombreuses reprises dans ta vie et dans un tas d’autres situations.
— C’est promis ! assura-t-il avant de leur souhaiter une bonne nuit.
Délicatement, et pour ne pas le réveiller, il prit Tan qui avait trouvé le sommeil au côté de Gwénaël et regagna sa chambre.
Tout le monde s’endormit paisiblement, bien en sécurité dans les entrailles de l’arbre géant qui imposait sa force au bout du village en ruine que la lune éclairait de ses doux rayons. Mais, à quelques lieues de là, au cœur de la baie, il en était tout autrement. Gabriel ne dormait plus depuis le soir du solstice et il n’autorisait personne à fermer l’œil, tant que la partie détruite de sa forteresse ne serait pas rebâtie. S’agitant comme dans une fourmilière, les minitrolls et les Hurgals s’activaient à la tâche pour déplacer les gros blocs d’onyx. Ils s’étaient effondrés sous l’onde de choc, lorsque Nolan avait joué de son sceptre tortueux, faisant voler en éclats la salle de réception où la bataille avait eu lieu. C’était le jour où ils avaient pris d’assaut la forteresse noire pour secourir Drarion. Sous le regard de leur maître, les tailleurs de pierres martelaient avec une extrême précision chaque morceau d’onyx, projetant une gerbe d’étincelles multicolores à chaque coup de maillet.
Planté au beau milieu des décombres, Gabriel fixait sévèrement la lune avec une myriade de pensées aussi sombres les unes que les autres. Ce qui le perturbait le plus, alors qu’il se remémorait chaque instant de l’affrontement, c’était l’absence de Lord Wallamzen.
— Où était ce crétin de Wallamzen ? se demanda-t-il.
Il attrapa violemment un minitroll par la tignasse et le décolla du sol, jusqu’à ce que son regard démoniaque soit à la hauteur de celui de la petite créature terrorisée.
— Où est Wallamzen ? ragea Gabriel.
— Je ne sais pas, Maître, se débattit la créature. Personne ne l’a revu depuis que vous avez fait redécorer la forteresse.
— De quoi parles-tu ?
— De tous vos efforts pour redonner un semblant d’humanité à ces lieux si lugubres, dans l’espoir d’amadouer votre fils que vous reteniez prisonnier grâce à l’un de vos puissants sortilèges. Tout cela n’était pas du goût du Lord. D’après ses dires, il voyait là une faiblesse de votre part.
— Et ?
— Et, depuis ce jour, personne ne l’a revu.
Gabriel lâcha le minitroll, qui s’écrasa en gémissant, avant de déguerpir sans demander son reste.
— Qu’est-ce que ce bon à rien mijote encore ? se demanda Gabriel. Et, dans un rugissement effrayant qu’il fit surgir du plus profond de son être, il ordonna que tout soit remis en état au plus vite.
La haine, la rage et la soif de vengeance le maintenaient dans une souffrance intérieure qu’aucun remède ne saurait guérir, ou même soulager, si ce n’était son épouse Elvène, car, bien qu’elle fût toujours plongée dans un profond sommeil, le simple fait de la voir ou de lui parler suffisait à l’apaiser.
— Bonjour, Esther, chuchota Gabriel en entrant dans la chambre de son épouse.
— Bonjour, Gabriel, lui répondit la jeune femme, tout en continuant à brosser les longs cheveux de celle qui l’avait recueillie.
— Je vais prendre la relève, va te reposer ! lui dit-il gentiment.
— Très bien, je reviendrai plus tard.
Avant de quitter la pièce, Esther s’attarda quelques instants. Elle avait de la peine pour Gabriel qu’elle observait. Tandis qu’il caressait le visage de sa femme, il avait pris sa main qu’il passait amoureusement sur sa joue. Esther était contre ses agissements et elle condamnait la moindre de ses actions, mais elle le savait capable d’autre chose que de cruauté. Jamais il n’avait eu à son égard la moindre agressivité, il avait d’ailleurs continué à prendre soin d’elle tout comme le faisait sa femme avant cette tragédie. Elle le croyait encore capable de changer.
— Gabriel ?
— Oui, Esther, s’étonna-t-il de la voir encore dans la chambre.
— Quand tout cela va-t-il s’arrêter ?
— Je n’en sais rien, lui répondit Gabriel résigné.
— Comment tout ceci est-il arrivé ?
— Cela n’arrivera plus, je te le promets. Je ferai renforcer les sentinelles.
— Je ne te parle pas de ça.
— De quoi, alors ?
— Vous ne m’avez jamais expliqué, Elvène et toi, ce qui s’est réellement passé à Faralonn, ainsi que les raisons qui ont poussé Éthann à te chasser.
— Ça n’a plus aucune importance aujourd’hui, s’attrista soudainement Gabriel.
— Si ! Cela en a, car, dans mes souvenirs de fillette, tu n’étais pas comme ça. Et, malgré tout ce qui s’est passé, tu as toujours veillé sur moi et fait preuve de bonté et de générosité. Alors, ne me dis pas que tu as voué ton âme aux ténèbres, je ne te croirai pas.
Submergé par de douloureux et lointains souvenirs, Gabriel la fixait sans dire un mot.
— Assieds-toi, finit-il par lui demander.
Elvène était la seule à connaître la vérité et à savoir qui il était vraiment. Jamais Gabriel ne s’était confié à qui que ce soit, mais il consentit à tout lui raconter, car, à cette heure, plus rien n’avait d’importance à ses yeux, encore moins ce qu’il était devenu.
— Tu as raison, je n’ai pas toujours été ainsi. Comme tu le sais, j’étais le cadet d’Éthann et j’ai toujours grandi dans l’insouciance des lourdes responsabilités que mon frère était destiné à devoir assumer un jour. Je passais mon temps à flâner dans les bois, je m’amusais de mes dons, toujours à titiller les Quatre Éléments pour mieux contenir leurs pouvoirs et leurs forces. Je dessinais, je peignais et j’aimais la musique, et ce côté de ma personnalité émerveillait mes parents. Le jour de mon treizième anniversaire, j’ai même choisi la Lumière, comme quoi, vois-tu, rien n’est acquis.
— Et Éthann ? l’interrompit Esther.
— Le jour de ses treize ans, il partit très tôt ce matin-là, soi-disant pour une randonnée à cheval et il ne réapparut que le lendemain. Il nous dit s’être égaré, mais jura à mes parents qu’il avait choisi la Lumière. Ce fut tout de même une inconsolable déception pour notre père qui avait organisé une somptueuse cérémonie pour son anniversaire. Je me souviens à quel point il était fier à l’arrivée de ce jour, pour le rituel de passage de son premier fils. Les années passaient et nous continuions nos allers et retours entre Tanaël et Faralonn pour notre formation, durant laquelle Éthann s’était rapproché de Zoà qui en fit son petit protégé, mais peu importe. Puis, un jour, en rentrant à Faralonn pour les congés du grand solstice d’été, je l’ai croisée dans la cour du palais, son regard, son sourire et son parfum, elle était plus belle que toutes les déesses.
— Tu veux parler d’Elvène ?
— C’est ça, nous étions jeunes et nous sommes très rapidement devenus inséparables. Mes parents l’adoraient et projetaient déjà de nous marier, mais mon adorable frère n’était pas du même avis. Ce jour-là, j’ai décelé chez lui une certaine jalousie et les choses ont commencé à changer. Il n’était plus le grand frère que j’avais connu, trop d’évènements étranges se sont alors produits. Je n’oublierai jamais ce jour où j’ai trouvé mon père en larmes, penché sur le petit corps sans vie de son Nagual, et du regard enjoué de mon frère devant ce triste spectacle. Personne n’a jamais su ce qui lui était arrivé, Neimus lui-même ne l’expliqua pas. Plus nos parents m’accordaient de l’attention, plus leurs malheurs s’accumulaient. Éthann faisait tout pour attirer leur attention et se faire remarquer, mais notre père ne voyait en lui que son successeur et n’exigeait de sa part rien de moins que l’excellence. J’étais conscient que mon frère en souffrait, mais je n’y pouvais rien. Et tout ce qui occupait mon esprit à cette époque, c’était vivre, rire, peindre, chanter, mais, par-dessus tout, achever ma formation au plus vite pour, enfin, me marier avec Elvène. Un soir, j’ai surpris mes parents en pleine conversation. Ils planifiaient en secret notre mariage et mon père disait à quel point il était fier de moi. Mais, leur discussion prit subitement une étrange tournure. Tous les deux commençaient à faire des comparaisons entre Éthann et moi, mon père faisait remarquer à notre mère comment j’avais réussi à me faire aimer de tous au contraire de mon frère qui, avaient-ils eu vent, commençait à se faire des ennemis non seulement à Tanaël, mais aussi à Faralonn. J’avais dix-huit ans et mon frère à peine vingt. Il était encore trop tôt pour parler de succession, mais notre père ne voyait pas les choses du même œil et, ce soir-là, il confia à notre mère qu’à son avis, je ferais un bien meilleur souverain qu’Éthann. Bien sûr, j’étais heureux de voir et de constater toute l’estime et la confiance de mes parents, eh oui ! J’aurais fait un bien meilleur roi que lui, je me surprenais même à jalouser ce qui lui revenait de droit. Sous ses airs de bon prince, à l’époque déjà, il ne vivait que pour ça, la couronne et le pouvoir.
— Mais, que s’est-il passé pour qu’il en soit autrement ?
— Je pense que ce soir-là, je n’étais pas le seul à espionner et, le lendemain matin, un garde a retrouvé les corps sans vie de nos parents. Il n’y avait pas de sang ni aucune trace de poison, Neimus en conclut qu’il s’agissait là d’une puissante magie noire, mais on ne découvrit jamais qui avait commis ces crimes, ni pourquoi.
— C’est atroce, Gabriel. J’étais loin d’imaginer une telle chose…
— Tu ne pouvais pas savoir, tu étais bien trop jeune et, après le couronnement d’Éthann, il interdit formellement à quiconque d’en reparler un jour. Je pense qu’avec les années, tout le monde a fini par oublier, mais pas moi. Une fois sur le trône, mon cher frère annula la date de notre mariage prétextant que ce serait indécent de célébrer si tôt après la disparition de nos parents.
— Mais, tout le monde semblait heureux à Faralonn ! Personne ne se plaignait dans le royaume, d’aussi loin que je me souvienne. J’ai souvenir qu’on disait de lui qu’il était un bon souverain.
— Oui, bien sûr, mais tout ceci n’était qu’une façade. Je n’ai jamais su ce qu’il préparait, mais, ce dont je suis certain, c’est que j’étais celui qu’il voulait détruire. J’étais, à ses yeux, ce qu’il n’avait pas réussi à être à ceux de notre père.
— Et c’est pour cela qu’il t’a chassé ?
— Non, j’ai laissé quelques mois passer ; tu n’étais qu’une fillette et Elvène m’apprit le triste sort de tes parents. Elle m’expliqua qu’elle avait accepté d’être ta tutrice, ce qui me réjouissait aussi. Je suis donc retourné voir mon frère pour qu’il nous accorde le mariage et ainsi former une vraie famille que nous rêvions déjà d’agrandir, mais il refusa. Il faisait tout pour me pourrir la vie. Ce jour-là fut la première fois où je me suis réellement mis en colère. Une colère que je n’ai pas réussi à contenir ni à contrôler et, sans même le vouloir, je lui ai déballé tout ce que j’avais sur le cœur, ainsi que mes soupçons à son égard.
— Comment ça ? De quoi le soupçonnais-tu ?
— Simplement qu’il n’y avait aucun témoin qui pouvait confirmer ce qui s’était passé le soir non seulement de son treizième anniversaire, mais également de la mort tragique et si mystérieuse de nos parents. J’étais persuadé que lui aussi les avait espionnés et avait surpris leur conversation.
— Tu es en train de me dire qu’Éthann…
— …c’est tout à fait ça. Il n’était pas le bon roi que tout le monde idolâtrait, et ce que je suis aujourd’hui, je le lui dois. C’est lui qui a fait de moi le monstre que je suis devenu, finit-il par se blâmer.
Esther le regarda tout à coup différemment. Elle compatissait et avait une immense peine pour lui. Rien ne pourrait jamais excuser ni effacer ses actes ignobles, mais elle lui accorda tout de même quelques circonstances atténuantes.
***
De son côté, Satine ne parvint pas à trouver le sommeil cette nuit-là. Peut-être était-ce à cause des révélations faites à ses compagnons et qui faisaient remonter en elle tant de douloureux souvenirs. Au beau milieu de la nuit, elle se leva et ordonna à un garde de faire seller son cheval. Elle avait besoin de prendre l’air et décida de rendre visite à un vieil ami. Lorsqu’elle arriva au galop sur les berges du port de Minandas, Nokké l’y attendait déjà.
— J’avais pressenti ta venue, Satine ! Comment vas-tu ?
— Pas très fort, je l’avoue.
— Alors, j’espère que les nouvelles que je t’apporte te rassureront et te remonteront le moral.
— Tu as des nouvelles d’Esther ? s’enthousiasma Satine qui retrouva son sourire.
— En effet, elle m’a remis cette longue lettre pour toi et te fait dire qu’elle va bien.
Nokké tendit le rouleau de parchemin à Satine qui s’empressa de le dérouler pour en commencer la lecture. Elle mit plus d’une heure à lire, tellement la lettre d’Esther était longue.
— Que se passe-t-il, Satine ? Tu as l’air dépitée, s’inquiéta Nokké.
— En effet, ce que me raconte ma sœur me laisse perplexe et sans voix. T’en a-t-elle fait part ?
— Oui, très brièvement, acquiesça le gardien des eaux.
— J’étais à des lieues de me douter d’une chose pareille. Comment vais-je l’annoncer aux enfants ? Léa ne va pas s’en remettre.
— Bien sûr qu’elle s’en remettra !
— Je ne vois pas comment ! Depuis son retour, nous mettons un point d’honneur sur l’honnêteté et la bonté de son père. Par notre faute, elle l’a mis sur un piédestal. Et voici qu’aujourd’hui, nous apprenons qu’il est en fait la cause de tout ce chaos. Comment est-ce possible ? se lamenta Satine.
— Il y a du bon et du mauvais en chacun, personne n’est parfait, et ces quelques révélations tendent à nous ouvrir les yeux sur le côté sombre de feu notre bien-aimé roi Éthann.
— Nous devons retourner à Tanaël pour que Léa et Drarion poursuivent leur formation. Ils ont déjà tellement de retard, il faut qu’ils conservent un moral d’acier et cette nouvelle va les anéantir. Mais, peut-être devrais-je attendre avant de leur en parler ?
— Tu feras ce que tu crois être le mieux dans leur intérêt, mais écoute les conseils d’un vieil ami. Tôt ou tard, la vérité refait toujours surface, qu’elle soit bonne ou mauvaise. À toi de voir de quelle manière tu penses qu’il est préférable qu’ils l’apprennent.
— Je comprends très bien ce que tu essaies de me dire, il faut juste que je trouve le bon moment pour leur annoncer.
***
Le soleil se levait sur la baie. Satine remonta à cheval et regagna le village où les Minandiens s’occupaient déjà à rebâtir leur village dévasté par les Hurgals, puis elle demanda à ce qu’on réveille Léa et Drarion qu’elle rejoignit pour le petit déjeuner.
— Pourquoi nous as-tu fait lever à l’aube ? lui demanda Drarion, tout en bâillant à s’en décrocher la mâchoire.
— C’est vrai, ça ! Une ou deux heures de plus n’auraient rien changé, ajouta Léa, tout aussi mal réveillée et ronchonne.
— Nous devons retourner à Tanaël pour votre formation.
— Et ça ne pouvait pas attendre que le soleil ait fini de se lever ? bougonna Léa.
— Cela aurait pu attendre, mais ce que je viens d’apprendre ne le pouvait pas et cela risque de vous retourner.
— Après tout ce que nous avons vécu depuis le tremblement de terre à San Francisco, tu crois encore que quelque chose peut nous perturber ? l’interrogea Drarion.
— Il a raison et, quoi que ce soit, cela pouvait bien attendre une ou deux heures de plus ! renchérit Léa qui n’en démordait pas.
Satine déposa sur la table la longue lettre que sa sœur lui avait fait parvenir et sortit.
— Où vas-tu ? s’inquiéta Léa.
— Prenez le temps qu’il vous faudra et rejoignez-moi, je serai au village ; je pourrai sûrement être utile en attendant notre départ.
— Tu ne veux pas nous la lire ?
— Non ! Nous en parlerons ensuite.
— Ce ne doit pas être des nouvelles très réjouissantes, en déduisit Drarion lorsque Satine fut sortie.
Léa commença à dérouler le parchemin, mais Drarion l’arrêta net.
— S’il te plaît, Léa, finissons de déjeuner avant, je ne voudrais pas que ça nous coupe l’appétit.
Léa acquiesça et ils déjeunèrent en fixant le rouleau posé devant eux. Ils ne résistèrent pas longtemps et leur curiosité l’emporta sur leur appétit. Côte à côte, ils lurent la longue lettre d’Esther que Léa roula nerveusement, une fois terminée.
— Je t’avais bien dit que ça nous couperait l’appétit.
— Tu avais raison, mais je me demande pourquoi Satine était dans tous ses états.
— Elle a certainement cru que cela nous casserait le moral.
— C’est vrai que je suis déçue, avoua Léa, je m’étais fait une image glorieuse de ce père que je n’ai jamais connu et qui, en fait, ne vaut pas mieux que le tien.
— C’est clair, et ça nous fait encore un point commun.
— Ah oui ! Lequel ?
— On ne leur ressemble pas du tout et nous ne sommes en rien responsables de leurs actes.
— Tu me surprends de plus en plus, Drarion, je n’aurais jamais cru un jour entendre ces mots sortir de ta bouche. Tu devrais te faire enlever plus souvent.
— Ne te moque pas. C’est juste que je n’aie plus envie de me torturer l’esprit. Depuis que nous sommes ici, j’ai l’impression d’être plongé au cœur d’un terrible et interminable cauchemar.
— Tu exagères, le contredit Léa.
— Ta vie d’avant ne te manque pas à toi ? Eh bien, moi, elle me manque un peu plus chaque jour. Je me fous bien de ce trône ou bien même d’être un prince dans ce maudit monde. Je suis Drarion, orphelin de San Francisco, et je me demande encore si tout ceci est bien réel. Tout ce que je veux, c’est d’en terminer avec leur foutue prophétie et rentrer chez moi.
— Bien sûr que ma vie me manque, encore plus quand je repense à mes parents adoptifs, mais, même si je rentre un jour chez nous, je ne les reverrai jamais. Parfois, j’ai du mal à me souvenir de leurs visages, comme si le temps prenait le soin de les effacer de ma mémoire un peu plus chaque jour. Mais, ici aussi, je suis bien, en fait, je crois que je ne sais pas trop où j’en suis. Tout ce qui est sûr, c’est que nous sommes là et que tous comptent sur nous pour les sauver. Alors, en attendant de pouvoir avoir le choix de rentrer ou non, nous devons avancer.
— Tu as raison, comme d’habitude, mais je trouve tout de même ça dingue qu’ils remettent leurs vies et leurs destins entre les mains de deux ados comme nous. Ensuite, ils voudraient nous faire gober que les adultes sont plus sages, plus matures et plus responsables.
— Là, tu marques un point, rit Léa. Allez ! Il est temps de rejoindre Satine et de la rassurer, la pauvre doit se morfondre.
Lorsqu’ils l’eurent rejointe pour la rassurer, Satine n’en revint pas. Comment pouvaient-ils prendre une telle nouvelle avec autant de détachement et de discernement ?
— Alors, c’est tout ce que ça vous fait ? leur demanda-t-elle, surprise.
— Nous n’irons pas jusqu’à dire que cela ne nous fait rien, mais, comme tu nous l’as si souvent répété, il faut savoir lâcher prise, rétorque Léa.
— Nous n’y sommes pour rien, ajouta Drarion. Alors, cessons de nous blâmer pour leurs erreurs et tâchons de réparer au mieux ce désastre qu’ils nous ont laissé en héritage. De cette façon, nous rentrerons plus vite chez nous.
— Tu y penses encore ? s’attrista Satine. Mais, c’est ici chez toi !
— Non, Satine, chez moi, c’est là où j’ai grandi, même si ce n’était pas le paradis. Chez moi, c’est là où mon cœur choisira d’y faire pousser ses racines ; ici, je n’ai pas choisi d’y venir, et encore moins de vivre tout ça. Mais, j’irai jusqu’au bout avec vous, parce que vous êtes et resterez ma seule famille.
— Je te comprends, Drarion, mais je ne désespère pas de te faire changer d’avis un jour. Alors, à l’avenir, ne m’en veux pas si j’essaie à nouveau de te convaincre.
— Dans tes rêves !


Chapitre 2
LE RITUEL D’IMPRÉGNATION
Le tourbillon s’ouvrit dans le grand hall au creux de l’arbre et les membres de l’élite franchirent un à un le portail magique qui les transporta jusqu’à Tanaël en une fraction de seconde. Lorsqu’ils en sortirent, Drarion ne manqua pas l’occasion de se plaindre de l’effet désagréable que ce mode de transport avait sur lui : la main devant la bouche et les joues gonflées, il se retenait pour ne pas vomir.
Le portail magique se referma sous le grand dôme où grouillait une foule de jeunes filles et de jeunes garçons. Depuis que les Maîtres de l’Art étaient apparus, de génération en génération, ils envoyaient leurs enfants à Tanaël, dans l’espoir de les voir devenir des Maîtres à leur tour. Mais, ce destin n’était réservé qu’à une minorité. Les autres deviendraient enchanteurs et enchanteresses, généralistes, ou se spécialiseraient. Quoi qu’il en soit, c’était ici que leur destin se jouait.
— Moi, je compte me spécialiser, dit une jeune fille en passant devant l’élite.
— Et en quoi ? lui demanda son nouveau camarade un peu intimidé.
— Je veux devenir guérisseuse, et toi ?
— Euh !… Je ne sais pas trop, rougit le gamin. Sûrement généraliste, bien que j’aie une petite prédisposition pour la nécromancie.
— Exorciste ! J’en étais sûre, ça se voit dans tes yeux, se vanta la fillette. Au fait, je m’appelle Cathy.
— Et moi, Noâm.
C’était la première fois qu’ils se voyaient et qu’ils se parlaient, mais le jeune garçon ne la supportait déjà plus.
Léa et Drarion n’en revenaient pas, toutes ces petites têtes qui défilaient sous leurs yeux leur donnaient le vertige.
— C’est elle ! s’éleva une voix haut perchée dans les rangs. C’est Léa, notre future reine.
Tout le monde se retourna et se rua sur l’élite jusqu’à les encercler.
— C’est comment d’où vous venez ?
— C’est vrai tout ce qu’on raconte ?
— Vous faites vraiment valser les Swart-Alpar ?
— Drarion, fais-nous une boule de feu.
Un peu gênés, Léa et Drarion leur sourirent. Ils ne savaient pas où donner de la tête, les questions des enfants pleuvaient de toutes parts. Chaque membre de l’élite avait son propre fan-club. Le seul qui se réjouissait d’autant d’attention et d’admiration était le vieux Bihan-Avel qui n’aurait, pour rien au monde, manqué cette occasion de se vanter de ses exploits.
— Où étaient tous ces enfants la première fois que nous sommes venus ? demanda Drarion à Satine.
— Tanaël n’accueille pas d’initiés entre Litha, le solstice d’été, et Mabon, celui d’automne ; à l’exception de vous deux, pour de justes raisons. Vous allez certainement trouver l’endroit moins calme désormais.
Zoà monta les marches de la Tour du Nord jusqu’au plus haut niveau et invoqua les Quatre Éléments. La tour où il se trouvait se vit recouvrir d’un épais manteau de feuillage et de verdure. L’index gauche pointé vers le ciel, il tendit celui de la main droite en direction de la Tour de l’Est qui, progressivement, se vit enveloppée d’une brume cotonneuse. Les parois de la Tour de l’Ouest se mirent à suinter, laissant perler depuis son sommet de grosses gouttes d’une eau pure et cristalline qui, peu à peu, ruissela de plus belle jusqu’à devenir une magnifique cascade. La Tour du Sud, bien qu’effrayante, fut la plus spectaculaire et impressionna tout le monde lorsqu’elle s’embrasa telle une torche trempée dans l’huile.
— Bienvenue, à toutes et à tous, à Tanaël ! Pour les nouveaux arrivants, je vais commencer par vous présenter l’équipe des professeurs.
— Lady Ania, annonça Zoà. Elle vous enseignera les langues anciennes, celles du pouvoir.
La quinquagénaire sortit de derrière les feuillages, à la gauche de Zoà, et salua les élèves. Seuls les initiés l’applaudirent.
— Elle n’a pas rajeuni, ricana Drarion.
— Alfar, poursuivit Zoà. Maître en combat, maniement des armes et défense contre les forces du mal.
L’elfe, d’âge mûr, sortit de la brume du dernier étage de la Tour de l’Est, fixa intensément la foule d’élèves et leur infligea des visions atroces de combats sanglants.
— Il ne peut pas s’en empêcher, c’est plus fort que lui, pesta Satine.
— Sir Kaïfu vous enseignera tout ce qui concerne les potions, les herbes et la magie des pierres.
Le grand homme, à la peau aussi noire que les ténèbres, sortit de derrière les chutes d’eau de la Tour de l’Ouest et impressionna les plus jeunes, tant par sa stature que par le vert perçant de ses yeux.
— Raven s’occupera de votre développement sensoriel et tentera de réveiller vos dons… si par chance vous en avez.
Le gros bonhomme trapu au teint rosé s’extirpa laborieusement de derrière les feuillages du premier niveau de la Tour du Nord.
— Il a encore pris du poids ou je me trompe ? demanda Léa à Drarion.
— En tout cas, il n’en a pas perdu, c’est certain.
— Lady Dule, poursuivit Zoà. Votre contrôleuse ; elle validera ou non vos acquis, veillera au respect du règlement et me rapportera tout incident.
La vieille femme, toute menue, émergea de derrière les flammes de la Tour du Sud et fusilla du regard tous les nouveaux.
— Celle-là, je ne m’y frotterais pas si j’étais toi, conseilla Drarion à un jeune garçon devant lui qui semblait terrorisé.
— Maintenant que les présentations sont faites, nous allons procéder au rituel d’imprégnation. Pour ce faire, je vous demanderai à toutes et à tous de bien vouloir libérer le cœur du temple pour que les initiés se placent en cercle autour du pentagramme.
Tout le monde s’exécuta sur l’instant, libérant ainsi, à la vue de tous, l’immense étoile à cinq branches sculptée à même la pierre sur le sol du temple.
Un petit arbre poussa subitement au cœur du symbole et de l’eau jaillit à son côté, ainsi qu’une belle et haute flamme rougeoyante qu’une brise faisait onduler. Les Quatre Éléments étaient réunis et la cérémonie pouvait enfin commencer. La brise qui soufflait s’intensifia au cœur de l’étoile et entraîna, dans sa course tourbillonnante, le petit arbre, l’eau et la flamme qui tournoyaient dans les airs. La vitesse de rotation des Quatre Éléments s’intensifia rapidement jusqu’à ce que plus personne ne les distingue. La tornade qui s’était formée sous le dôme commença à effrayer les plus jeunes qui, pour certains, cherchaient déjà une issue de secours. Mais, leurs aînés, en cercle derrière chacun d’eux, formaient une barrière infranchissable.
Une petite lueur scintillante apparut timidement au centre de la tornade, qui grossissait dangereusement, et se fit de plus en plus luminescente. La force d’attraction était si forte à l’intérieur du cercle que les plus anciens prirent soin d’agripper les plus à risque, par crainte de les voir s’envoler. Ce fut dans un vacarme assourdissant que la boule lumineuse absorba la tornade avant d’exploser. L’intensité de la déflagration aveugla tout le monde.
— C’est Neimus ! s’exclama Léa en découvrant le vieil homme encapuchonné dans une longue robe grise.
— Il a toujours eu le don d’apparaître de façon spectaculaire, là où on l’attend le moins, fit remarquer Satine.
Les initiés étaient estomaqués devant une telle magie et chacun y allait de son petit commentaire ; l’entrée magistrale de Neimus avait eu l’effet escompté.
— Pour ceux qui ne le connaissent pas, reprit Zoà, je vous présente Neimus, Grand Mage de Faralonn qui, chaque année, nous fait l’honneur de présider et de diriger ce grand rituel.
— À l’appel de votre nom, vous le rejoindrez au cœur du pentagramme. Avec son aide et sous sa protection, vous serez imprégnés par l’un des Quatre Éléments, celui qui reflète votre personnalité profonde. C’est l’élément qui déterminera le Coven auquel vous appartiendrez. Vous pourrez alors revêtir votre tunique de la couleur de votre groupe et rejoindre vos frères et sœurs ; une fois intégrés, ce sera votre seconde famille.
— Pourquoi n’avons-nous jamais pratiqué ce rituel Drarion et moi ? demanda Léa à Satine.
— C’est vrai ça, comment savoir quel est notre élément ?
— C’est bien pour cela que je ne voulais pas être en retard pour cette première journée, pour que vous puissiez vous aussi être imprégnés.
— Est-ce que cela changera quelque chose pour nous ? s’inquiéta Drarion.
— Bien sûr que non ! le rassura-t-elle. L’élément qui vous imprègne est là non seulement pour vous protéger, mais aussi pour révéler certaines facultés et autres particularités qui sommeillent en chacun de nous.
— Lesquels, par exemple ? lui demanda Léa nerveusement.
— Prenons l’élément Air. Il imprègne souvent les curieux et les créatifs, il les aide à développer leurs sens artistiques, bien qu’il ait tendance à les confiner dans une bulle hermétique. C’est pour cela qu’ils sont souvent considérés comme des farfelus ou des gens bizarres. Ils vivent dans leur bulle et ont du mal à s’ancrer, mais ils sont indispensables, car nous avons tous besoin de leur créativité et de leur audace pour évoluer.
— NOÂM ! appela solennellement le vieux mage.
Le jeune garçon, très intimidé par tous les regards braqués sur lui, s’avança lentement vers Neimus, les jambes flageolantes et la démarche mal assurée. Tout le monde se demandait s’il arriverait jusqu’à lui ou bien s’il s’évanouirait avant. Léa et Drarion angoissaient presque autant que le jeune garçon.
— Ne vous en faites pas, les rassura Gwénaël en sautant sur l’épaule de Léa. C’est impressionnant à première vue, mais il n’y a aucun risque.
— Impressionnant comment ? lui demanda Drarion qui caressait nerveusement la fourrure de Tan.
Le jeune Noâm arriva face à Neimus qui le regarda brièvement avant de tendre les bras vers le ciel. Les quatre tours sous le dôme se mirent alors à rayonner et leurs énergies enveloppèrent successivement le garçon. L’Air, l’Eau, la Terre et le Feu zigzaguaient et dessinaient de grands cercles autour de lui et, brutalement, le Feu l’imprégna. La peau rouge et brûlante, les oreilles fumantes, Noâm, qui ne réalisait pas encore ce qui venait de lui arriver, regagna sa place sur le cercle sous les applaudissements de ses nouveaux frères et sœurs du Coven du Feu.
— Et lui, pourquoi a-t-il été imprégné par le Feu ? demanda Drarion qui tentait de reprendre son souffle après ce qu’il venait de voir.
— L’élément Feu est signe d’autorité, de courage et d’initiative, il développe la prise de risque et, bien que sa lumière soit source de vie, il est très difficilement contrôlable. Il est dangereux s’il est mal utilisé, mais sa purification est, à mes yeux, la plus efficace.
— Ce garçon n’a pourtant pas l’air d’avoir tout ça en lui, leur fit remarquer Léa.
— CATHY ! appela Neimus.
Tout excitée à l’appel de son prénom, la fillette courut jusqu’à lui. Les éléments n’hésitèrent pas une seconde et l’Eau l’imprégna. Toute trempée et dégoulinante, elle rejoignit son Coven sous les rires un peu moqueurs des autres enfants.
— Vous voyez, expliqua le plus jeune des Bihan-Avel, cette jeune fille sera une grande guérisseuse.
— Comment peux-tu en être aussi sûre ? lui demanda Drarion.
— Je suis moi-même imprégné par l’élément Eau, cela ne fait aucun doute, elle sera prodigieuse, tout comme moi.
— Fais attention à toi ! À force de te flatter de la sorte, tu vas finir par te froisser une aile, se moqua Drarion.
— ADAM !
Un jeune garçon se retira du cercle et s’avança péniblement vers le Grand Mage. Ses cheveux noirs dissimulaient une vilaine cicatrice sur sa joue. Léa le trouva incroyablement maigre et mal en point, elle avait de la peine pour lui, mais ce sentiment d’empathie s’effaça dès qu’elle croisa son regard qui lui glaça le sang. Le jeune Adam eut à peine le temps de marquer une pause face à Neimus qu’il fut frappé par l’élément Terre.
— Ce gosse me donne la chair de poule, frissonna Léa.
— Tu sais, Léa, les enfants qui viennent ici n’ont pas tous eu la vie rose. Il reflète bien son élément, il est aussi froid à l’extérieur, mais son cœur est sans doute aussi brûlant que le noyau de la Terre. Il sera bannisseur, c’est presque certain, certifia Satine.
— As-tu vu son regard ? insista Léa.
— Le même que celui des gnomes, ils sont les élémentaux de la terre, de vraies têtes de mules, froids au premier abord, mais tellement attendrissants lorsqu’on se donne la peine d’apprendre à les connaître. Et, si tu veux un bon conseil, mieux vaut les avoir comme amis qu’ennemis, lui recommanda Satine.
— C’est quoi un bannisseur ? l’interrogea Drarion.
— On fait appel à eux pour nettoyer et débarrasser un endroit ou une personne victime de possession ou autre chose dans le genre.
— Charmant ! fit Léa.
Les nouveaux arrivants se succédèrent les uns après les autres et, plus le temps passait, plus Léa et Drarion s’inquiétaient pour leur sort.
Le sang de Léa ne fit qu’un tour lorsqu’elle entendit Neimus prononcer son nom.
— Allez, vas-y ! la poussa Drarion en récupérant Gwénaël sur son épaule.
Tout le monde présent sous le dôme attendait avec impatience de voir quel élément imprégnerait leur future souveraine.
— Bonjour, salua-t-elle Neimus tout en avalant sa salive.
Le vieil homme ne répondit pas ; les bras levés vers le ciel, il continuait d’invoquer les Quatre Éléments qui, un à un, vinrent flotter autour d’elle.
— Pourquoi mettent-ils autant de temps ? s’impatientait Drarion.
— Parce que, pour certains, c’est moins évident que pour d’autres, lui répondit Tan qui suivait avec attention ce qui se passait au cœur du symbole. Il en était de même pour Gwénaël qui, lui, paraissait plus inquiet.
Les éléments continuaient à tourner interminablement autour de Léa qui ne bougeait pas d’un cil, mais commençait à trouver le temps plutôt long. « Et s’ils me rejettent, pensait-elle. S’ils ne veulent pas de moi ? » Autant de peurs infondées qui prirent fin, lorsque le Feu se jeta sur elle pour l’imprégner, immédiatement suivi par l’Eau qui l’imbiba à son tour, et l’Air qui en fit autant, avant que la Terre ne la pénètre finalement. Terriblement secouée et éprouvée, Léa s’effondra sur les genoux, les mains plaquées au sol, elle tenta de reprendre ses esprits.
— Ne bouge pas, Drarion, lui ordonna Satine en le retenant par le bras.
— Que s’est-il passé ? C’était quoi ça ? demanda-t-il affolé.
— Cela signifie que Léa est quadricardinale. C’est assez rare, mais c’est un magnifique cadeau.
— C’est bon signe alors ?
Mais, Satine préféra ne pas lui répondre, car seul l’avenir le leur dirait. Bien qu’épuisée par l’épreuve, Léa rejoignit l’élite en titubant.
— DRARION ! hurla Neimus qui paraissait subitement stressé.
Avant de le rejoindre au cœur du pentagramme, il confia Gwénaël et Tan à Satine à qui il adressa un léger sourire nerveux.
— Tout va bien se passer, tenta-t-elle de le rassurer, alors qu’elle-même ne parvenait pas à dissimuler son angoisse.
Il croisa Léa qui n’eut pas la force de lever la tête pour le regarder et lui adresser un signe d’encouragement. Chaque pas qui le rapprochait du cœur du symbole et de Neimus faisait croître en lui une indescriptible appréhension. Il avançait sans quitter des yeux le Grand Mage et s’arrêta face à lui. Il n’y avait plus un bruit sous le grand dôme. Après ce qui venait de se produire avec Léa, tous craignaient pour le jeune prince et leur attente ne fut pas longue. L’élément Air frappa le premier, mais, sans l’imprégner, il se contenta de le décoller du sol pour le malmener et le ballotter dans tous les sens. Bien sûr que Drarion était effrayé, mais il ne voulait pas céder à la panique et s’efforçait de garder son calme. Puis, l’élément Terre chassa celui de l’Air et le plaqua au sol si violemment, que tous autour du cercle retinrent leur souffle. Ils craignaient pour lui, et Zoà non plus n’avait pas l’air tranquille. Cela ne ressemblait plus à un simple rituel anodin, mais plus à une attaque. Drarion n’était plus calme, son regard en détresse faisait peine à voir, ses cris de douleur terrorisaient les plus jeunes qui détournèrent le regard, lorsque le Feu embrasa Drarion, l’enveloppant de gigantesques flammes. La scène était intolérable, mais Satine pria l’élite de ne surtout pas franchir la limite du cercle.

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