Les Maitres du pentacle 4 - est
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Description

Alors qu'ils parviennent au pays des versevs, les cinq compagnons de mission sont remplis d’espoir. Tout près de récupérer le quatrième morceau du Pentacle, ils se préparent à entreprendre la dernière étape de leur périple.
En Versevie, pourtant, des surprises les attendent. Aux prises avec des maléfices mystérieux, les êtres végétaux sont peu disposés à leur faciliter la tâche.
Pendant ce temps, Lama-Thiva ne connaît pas de repos. Alors même que son armée affronte les forces unies des Vikings, des cyclopes et des centaures, elle s’affaire à créer des êtres sans âme pour qui ni la déroute ni la reddition ne sont des options envisageables.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 10 mars 2014
Nombre de lectures 6
EAN13 9782894359112
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0012€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

MARIO FECTEAU
Illustration de la page couverture : Boris Stoilov
Illustration de la carte : Mathieu Girard
Infographie : Marie-Ève Boisvert, Éd. Michel Quintin
Conversion au format ePub : Studio C1C4

La publication de cet ouvrage a été réalisée grâce au soutien financier du Conseil des Arts du Canada et de la SODEC.
De plus, les Éditions Michel Quintin reconnaissent l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour leurs activités d’édition.
Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC
Tous droits de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays. Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre, par procédé mécanique ou électronique, y compris la microreproduction, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.

ISBN 978-2-89435-911-2 (version ePub)
ISBN 978-2-89435-690-6 (version imprimée)

© Copyright 2014

Éditions Michel Quintin
4770, rue Foster, Waterloo (Québec)
Canada J0E 2N0
Tél. : 450 539-3774
Téléc. : 450 539-4905
editionsmichelquintin.ca
Cinq régions, cinq morceaux, cinq compagnons Un pentacle, une force, une mission

PROLOGUE
Cinq espèces pensantes dominaient le Monde connu : les centaures, les cyclopes, les géants, les humains et les versevs. Mais ils se faisaient si souvent la guerre que cinq magiciens, un de chaque peuple, acceptèrent de former le Conseil des sages, chargé de guider leurs concitoyens dans la paix et la prospérité. Soucieux d’assurer la stabilité de leur gouvernement, ils conçurent un objet magique, le Pentacle, qui possédait notamment le pouvoir de les empêcher de vieillir. Cela leur permettrait de régner pendant des siècles et des siècles, pour le bien commun.
Deux siècles s’écoulèrent, au terme desquels la magicienne humaine, qui appréciait l’exercice du pouvoir, se proclama déesse. Elle profita d’une absence de ses collègues pour briser le Pentacle et compromettre ainsi ses effets en dehors de la capitale. Trois des sages moururent, ayant regagné en un instant les siècles écoulés. Le magicien centaure survécut, mais, devenu un vieillard égrotant, il ne fut plus en mesure de s’opposer à la traîtresse, qui prit le nom de Lama-Thiva. La déesse élimina rapidement toute opposition afin de régner sans partage sur le Monde connu.
Au cours des huit siècles qui suivirent, elle réalisa que la paix ne restait possible que grâce au maintien d’une armée toujours prête à mater les tentatives de soulèvement contre elle. Lama conclut que l’existence de différentes espèces et même leur séparation en deux sexes expliquaient cette violence permanente. Elle décida donc de créer une nouvelle espèce, les hermaphroïdes, qui remplacerait les autres.
Pakir-Skal, le magicien centaure, ne pouvait laisser faire cela. Pour lui, au contraire, la diversité était signe d’épanouissement. Il confia à un compatriote, Nolate, la mission de parcourir le Monde connu et de récupérer les quatre morceaux du Pentacle qu’il avait subtilisés à Lama et fait envoyer aux confins du monde pour empêcher la déesse de le reconstituer et d’en asservir tous les pouvoirs à ses ambitions. Par contre, la recomposition du Pentacle sans l’emploi de la magie en anéantirait toute la puissance, de sorte que, si Pakir parvenait à réaliser son plan, Lama vieillirait d’un millénaire instantanément et périrait.
Nolate se fit accompagner d’un humain, le Viking Sénid, d’une cyclope, Aleel, et de la première hermaphroïde, Twilop, que Pakir avait convertie à leur cause. Le versev Elbare se joignit plus tard au groupe.
Les cinq compagnons commencèrent par le Nord.
Le voyage s’avéra périlleux. Lors de la traversée d’une chaîne de montagnes, les aventuriers s’égarèrent dans une tempête et ils ne durent leur salut qu’à l’intervention des yetis, parents lointains des géants qui vivaient reclus dans les montagnes. Ils purent ainsi poursuivre vers le Nord et retrouvèrent le premier morceau dans la ville abandonnée d’Hypérion. Ils voulurent ensuite se rendre à Thorhammer, la capitale du pays viking, pour convaincre les guerriers nordiques de se rebeller contre la déesse, mais ils découvrirent que Lama avait envoyé ses troupes à leur poursuite.
Sénid persuada la délégation de se rendre à Dragonberg, sa ville natale, pour contourner les soldats. Une patrouille les arrêta cependant à quelques heures de leur destination finale. Trois dragons les attaquèrent au même moment, tuant trois soldats. Quant à eux, l’intervention opportune d’un groupe de concitoyens de Sénid leur sauva la vie en les aidant à se débarrasser des monstres. Les compagnons de mission atteignirent Dragonberg et présentèrent leur supplique. Le Nord se joignit à leur cause.
Le voyage suivant se fit à bord de trois drakkars, vers l’Ouest, le pays des cyclopes. Une attaque de pirates ralentit l’expédition, puis la marine du Pentacle les intercepta. Deux drakkars s’échappèrent et choisirent de passer dans les Eaux étranges, un territoire maudit, pour contourner l’ennemi. Ils subirent l’attaque des lanços, des créatures marines qui assommaient leurs proies avec de puissants jets d’eau. Ils durent ensuite affronter les sirènes, qui peuplaient une île inexplorée et qui hypnotisaient les mâles avant de les dévorer.
Les survivants trouvèrent de nouveau la marine du Pentacle sur leur route. Ils décidèrent de contourner l’île Majeure pour l’aborder par le sud. Une violente tempête fit disparaître un autre drakkar, laissant celui des cinq compagnons poursuivre seul. Chez les cyclopes, une stupéfiante surprise les attendait : Aleel, leur compagne de voyage, se révéla être la fille du roi des cyclopes. Le monarque les assura de l’entière collaboration de son peuple.
Une nouvelle traversée les ramena sur le continent, à Saleur, cette fois, dans la capitale des centaures. L’armée de la déesse y patrouillait et il fut délicat de contacter les autorités. Le Sud se joignit pourtant à la cause des cinq compagnons. Ce fut à ce moment que les géants intervinrent, envoyés par la déesse. Ils capturèrent les membres de la délégation et asservirent cruellement les centaures, qui pourtant se rebellèrent, libérèrent leur ville et emprisonnèrent les troupes ennemies. Les compagnons pouvaient poursuivre leur périple.
Twilop se fit alors voler les trois morceaux du Pentacle récupérés jusque-là et les compagnons durent s’engager dans le désert pour rattraper les voleurs. Les deux groupes se retrouvèrent captifs des djinns, les magiciens légendaires que tous croyaient disparus à jamais. Opposés depuis toujours à l’existence du Pentacle, les djinns leur permirent de repartir quand ils apprirent leur intention de le détruire. Malheureusement, le désert s’avéra un ennemi implacable dont Elbare plus particulièrement eut à éprouver les périls. Ils arrivèrent enfin en Versevie, soulagés, sans toutefois perdre de vue que le plus difficile restait à accomplir.
Les versevs avaient en effet dissimulé leur morceau dans un endroit inusité, leur sanctuaire situé à Ênerf, à présent capitale des géants. Et les aventures vécues à Saleur avaient persuadé les conjurés que les géants demeureraient fidèles à la déesse et qu’ils voulaient devenir des hermaphroïdes. Jamais ils ne se joindraient à leur cause. Il fallait pourtant s’introduire chez eux pour récupérer le quatrième morceau…
1
Elbare n’avait jamais observé la Versevie depuis cette rive du lac Salé. Aucun autre versev non plus, sans doute. La communauté la plus près se trouvait à l’embouchure de l’Intra, le fleuve qui prenait sa source dans la mer Douce et qui nourrissait la Versevie. Personne ne vivait sur les rives inhospitalières du plan d’eau. Le lac Salé portait son nom pour des raisons évidentes.
La large étendue triangulaire était si vaste que l’autre rive se devinait tout juste à l’horizon, vers le nord. Pour atteindre l’embouchure de l’Intra, les cinq compagnons devraient contourner la pointe sud-est du lac et remonter le long de sa rive est. Le versev estimait qu’il leur faudrait plus d’un jour pour parvenir à destination. Or, ils sortaient du désert et les épreuves endurées avaient vidé leurs gourdes. Parce que l’eau du lac n’était pas potable, ils devaient trouver une source. La proximité de cette masse liquide impropre à la consommation s’avérait pour le moins frustrante.
Le lac occupait une cuvette entre les plateaux de la Versevie et la chaîne de montagnes qui séparait la région Est de la région Sud. Parfois, ils marchaient au sommet de la pente et apercevaient le désert qu’ils avaient franchi au cours de la dernière semaine. L’immense surface de sable et de sel paraissait presque belle, vue de ces sommets.
Elbare frissonnait à ce spectacle. Il se rappelait trop bien ce qu’ils y avaient enduré, lui surtout. Il y avait frôlé la mort de vraiment très près. Leur marche pénible sous le soleil implacable du désert les avait amenés à traverser la mer de Sel, une vaste étendue parfaitement plane des restes asséchés de l’Intra qui y terminait sa course. La substance blanche s’était infiltrée dans les racines du versev jusqu’à gonfler ses tissus, provoquant une rétention de liquide qui l’avait sérieusement affaibli. Sans aide, il aurait vite succombé. Nolate l’avait porté sur son dos jusqu’au sommet des montagnes.
Elbare jeta un regard au centaure. Il ignorait comment il pourrait remercier son ami quadrupède pour ce geste. Un simple merci paraissait tellement futile! Comme tous les membres de son espèce, Nolate détestait l’idée de se voir considéré comme une bête de somme. Il lui avait fallu du courage, pour faire une pareille proposition. Et toute sa noblesse.
Twilop se penchait sur lui.
— Es-tu blessé?
Confus, Elbare regardait l’hermaphroïde sans comprendre ce qui se passait. Il réalisa qu’il était étendu sur le sol, au pied de ses compagnons de mission. Une douleur au genou l’incita à y jeter un coup d’œil. Il vit l’éraflure de son écorce et les légères marques de sève qui suintaient de la blessure. Le versev se releva péniblement; il ressentait un léger étourdissement. Perdu dans ses pensées, il n’avait même pas réalisé qu’il avait trébuché.
— Tu n’as pas assez récupéré, jugea Nolate. Puisque nous devons marcher encore un peu, je vais te porter sur quelques kilomètres de plus.
Le versev grimpa de nouveau sur le dos du centaure. Il se sentait un peu honteux de sa faiblesse, tout en sachant que ses amis ne lui en faisaient pas le reproche. Même si sa présence dans le groupe n’avait pas été prévue au départ de Capitalia, Elbare partageait sans restrictions les objectifs de ses compagnons de mission. Lorsqu’il s’était joint à eux, il était persuadé que ce serait ici, en Versevie, qu’il se montrerait le plus utile. Pourtant, l’épreuve du désert le rendait incapable de collaborer à un moment aussi crucial pour la suite de leur mission et il en était profondément ulcéré.
Ils atteignirent enfin le point le plus oriental du lac, ce qui leur permit de tourner le dos au désert une fois pour toutes. Une herbe clairsemée couvrait le sol et ils dépassèrent de petits arbustes. Malheureusement, la journée s’achevait, le soleil descendait sur l’horizon et ils n’avaient toujours pas repéré la moindre source d’eau douce. La soif tenaillait de nouveau Elbare et ses compagnons en souffraient également : leurs yeux se portaient parfois vers le lac Salé, qui semblait les narguer.
Aleel s’arrêta un moment pour scruter leur route de son regard d’aigle.
— J’ai repéré un scintillement, expliqua la cyclope. Ça ressemble aux reflets du soleil sur une eau ruisselante. Je verrai sûrement mieux de plus près.
Le versev avait craint un instant qu’Aleel n’ait repéré des géants ou une patrouille du Pentacle. Cela lui paraissait cependant bien peu probable. Non seulement lui et ses compagnons arrivaient depuis le désert, mais le Long Chemin se trouvait sur l’autre rive du lac. Lama avait envoyé des patrouilles à leur poursuite dans l’ensemble du Monde connu, mais de là à les croire assez désespérés pour tenter la traversée du désert… Même la déesse devait juger la chose impossible. Sans les djinns, que personne ne croyait plus vivants, leur mission se serait achevée dans les sables du Sud.
Elbare se demandait à quelle distance se trouvait la découverte de la cyclope. S’il s’agissait d’un point d’eau douce, un ruisseau à en juger par sa description, ils avaient peut-être une dizaine de minutes de marche devant eux. Aleel s’arrêta de nouveau pour évaluer la distance. Elle se retourna en leur décochant un sourire qui révélait sa joie.
— Je suis pratiquement sûre qu’il s’agit d’un cours d’eau, dit-elle. Un ruisseau de belle taille, d’ailleurs.
La marche devint pratiquement une course vers la découverte. Elbare vit à son tour le scintillement et ses derniers doutes s’envolèrent. Ils avaient trouvé la source d’eau douce qu’ils avaient appelée de tous leurs vœux. Mieux encore, une agréable surprise les attendait : un peu avant de plonger dans le lac Salé, le ruisseau formait un étang peu profond.
Nolate retint le groupe, qui allait se précipiter à l’eau sans autre formalité. Il laissa d’abord Elbare faire son travail. Parmi les facultés propres à son espèce, le versev pouvait goûter l’eau via ses racines et déterminer si elle était potable. Malgré sa faiblesse, il plongea ses orteils dans le sol et les laissa s’étirer jusqu’à l’étang. Il songea avec ironie à leur déconfiture si l’eau devait s’avérer impropre à la consommation. Si elle venait du ruissellement des sommets bordant le désert, elle pouvait contenir des matières toxiques.
Il ne détecta rien de suspect. Satisfait, il entreprit de se retransformer en créature bipède. Il chercha à rétracter ses racines, pour découvrir qu’il n’en avait plus la force. Bien sûr, la métamorphose se faisait plus aisément de la forme bipède vers la forme sylvestre que l’inverse. Néanmoins, Elbare n’avait jamais rencontré le moindre problème auparavant. De toute évidence, sa mésaventure récente l’avait affecté bien plus qu’il ne l’avait d’abord estimé.
Il se concentra pour essayer de surmonter sa faiblesse. Sa condition était temporaire, puisqu’il se nourrissait plus efficacement à l’état de plante et qu’il reprendrait ainsi plus rapidement ses forces. Cependant, cela pourrait prendre plusieurs heures. S’il ne parvenait pas à redevenir bipède, ses amis s’inquiéteraient.
Au prix d’un effort de concentration extrême, Elbare se défit enfin de sa forme sylvestre. Il sourit et rassura aussitôt ses compagnons quant à la qualité de l’eau. Il n’en fallut pas plus pour que toute l’équipe se jette dans l’étang. Leurs rires et leurs cris de joie calmèrent les appréhensions du versev. Il décida de ne rien dire de ses difficultés, à moins qu’elles ne s’aggravent. En fait, il restait convaincu qu’il irait mieux dans les jours à venir. En passant la nuit sous la forme d’un arbre, il reprendrait vite ses forces.
En s’accrochant à cette pensée, Elbare entra à son tour dans l’eau fraîche.

Forte de l’expérience acquise pendant l’année écoulée, Twilop acheva rapidement son paquetage et se mit en route avec ses amis. Elle se sentait en pleine forme, reposée, même si la nuit lui avait semblé trop courte. Un problème inattendu avait perturbé le sommeil de l’hermaphroïde, du moins en début de nuit : les bruits nocturnes de la forêt. La stridulation des grillons et les hululements des chouettes contrastaient avec le silence quasi surnaturel du désert. Elle en avait perdu l’habitude, ces derniers jours.
Après une baignade plus que bienvenue, ils avaient dressé le camp pour la nuit. Un repas fait de leurs dernières provisions et de quelques fruits cueillis sur les berges du ruisseau avait fait grimper au zénith leur moral déjà fortement requinqué depuis leur entrée en Versevie. Pour faire de cette soirée l’une des plus belles depuis le début de leur mission, Aleel avait repéré un lapin que Nolate s’était empressé de tuer d’une flèche adroitement tirée. L’hermaphroïde salivait au seul souvenir des délicieuses grillades.
Bien qu’encore bas à l’horizon, le soleil réchauffait déjà l’air ambiant. La rosée matinale, qui contrastait nettement avec les matins secs qu’ils avaient connus dans le désert, s’évaporait rapidement en de multiples fumerolles qui grimpaient entre les touffes d’herbes et les arbustes. À gauche des marcheurs, le lac s’étendait toujours jusqu’à l’horizon. En raison de sa forme triangulaire, sa rive occidentale aurait pourtant dû paraître de plus en plus près. Cela lui donnait une idée de la distance qu’il leur restait à parcourir.
— Combien de temps nous faudra-t-il pour atteindre la première communauté versev? demanda Twilop.
— Nous devrions arriver en fin de journée, répondit Elbare sur un ton enjoué. Le premier bosquet s’est établi à l’embouchure de l’Intra.
Le versev marchait d’un pas assuré qui contrastait nettement avec son état de la veille. Il avait passé toute la nuit enraciné près du ruisseau, dans un délicieux terreau. Depuis qu’ils voyageaient ensemble, Twilop n’avait jamais vu Elbare rester sous sa forme sylvestre aussi longtemps. Les versevs se nourrissaient beaucoup plus efficacement de cette façon que sous leur apparence bipède. Cette nuit passée sous l’aspect d’une plante avait profité à leur ami végétal comme s’il avait eu toute une semaine pour récupérer de sa mésaventure du désert.
Elle repensa à sa réponse et demanda, intriguée :
— Le village se trouve dans un bosquet?
Elbare sourit.
— Nous nommons ainsi nos communautés. Je suppose qu’on pourrait les comparer à un village pour des créatures animales telles que vous.
— C’est étrange, qu’elles portent le nom qu’on utilise pour désigner un petit lieu boisé!
— Pas tant que ça. La langue ancienne a dû nous emprunter le mot.
Twilop étudia l’éventualité. Cela lui paraissait plausible. Quand Lama avait créé le centrinal, une langue qu’elle avait ensuite imposée à tous les peuples du Monde connu, elle avait utilisé l’ancien comme base de travail. Or, la langue d’autrefois mélangeait des notions repiquées chez tous les peuples. La déesse avait cependant pris soin de l’expurger de toute référence au géantien, trop difficile à prononcer. C’était ce qui expliquait que l’hermaphroïde n’avait pu servir d’interprète chez les yetis, en dépit de sa connaissance de l’ancien.
Elbare était d’humeur bavarde et se fit volubile.
— Les versevs vivent en plusieurs bosquets, commença-t-il. Les plus petits renferment une centaine d’individus et le principal, près d’un millier. Après le bosquet de l’Embouchure, il nous faudra une autre journée pour rejoindre le Bosquet-Majeur, qui pourrait tenir lieu de capitale si nous connaissions ce concept.
— Et toi, de quel bosquet es-tu?
— Du bosquet Venteux. Il se trouve un peu plus au nord, après le Bosquet-Majeur. Nous le traverserons peut-être en marchant vers Ênerf.
Cette perspective semblait le réjouir encore plus.
— Connais-tu des versevs, à Bosquet-Majeur? s’informa Nolate. Il faudra contacter les membres de votre autorité dirigeante, ou ce qui en tient lieu.
— Le Grand-Bosquet, commenta Elbare. Il s’agit d’une réunion des chefs de chaque bosquet. Dès que nous aurons rejoint le bosquet de l’Embouchure, nous pourrons demander à son chef de réunir le Grand-Bosquet. J’y ai un ami, Nipas, qui devrait nous aider…
Brusquement, Elbare s’arrêta. Il semblait troublé, comme si sa joie de se retrouver dans son pays s’était envolée d’un coup. Twilop s’inquiéta de ce soudain changement d’humeur. Faisait-il une rechute de son intoxication au sel? Le versev posa son regard sur l’hermaphroïde. Il paraissait plus soucieux que souffrant.
— Qu’est-ce qui ne va pas? s’enquit Twilop.
— Nipas a été arrêté juste avant mon départ de Capitalia, expliqua-t-il. Salil, mon autre compagnon de voyage, est resté à Capitalia pour tenter d’obtenir sa libération. C’est pour cela que je suis rentré seul et que j’ai pu vous vendre leur passage dans la caravane d’Essena.
Il avait adressé sa dernière remarque à Aleel et à Sénid.
— Peut-être ton autre ami aura-t-il réussi à le faire libérer, commenta la cyclope qui se voulait positive.
— On peut toujours l’espérer, fit Elbare. Dans le cas contraire, il faudra rejoindre le Bosquet-Majeur. C’est là que vit Salil. Il nous aidera à convoquer le Grand-Bosquet.
Ils se remirent en marche, toujours vers le nord. Pendant les explications d’Elbare, Twilop avait cessé de s’intéresser au lac Salé. Quand elle y posa à nouveau le regard, elle fut étonnée d’apercevoir l’autre rive, à quelques kilomètres seulement. En fait, ils avaient rejoint l’embouchure de l’Intra, comme le révélait le fort courant qui s’engouffrait dans la pointe du lac. Ils arrivaient donc au bosquet de l’Embouchure. Dans quelques minutes, elle verrait une première communauté de versevs, ce que peu de gens avaient déjà vu.
— Voilà le bosquet! s’écria Elbare en courant vers les premiers arbres.
Il grimpa sur un tertre qui cachait la base des arbres et s’immobilisa sur la butte. Twilop suivit avec ses compagnons, plus lentement. Tous voulaient laisser au versev quelques secondes pour contempler les siens, car il n’avait pas vu de versev depuis plus d’un an. L’hermaphroïde fut la première à rejoindre son ami. Curieuse, elle regarda le bosquet. Elle ne s’était fait aucune idée de l’apparence d’une communauté de versevs, mais ce qu’elle voyait la laissait perplexe.
Il y avait des arbres formant effectivement un petit bois, mais aucune présence de compatriotes d’Elbare ni de plantes ressemblant à un versev sous forme sylvestre. À la place, elle voyait des dizaines de petits monticules d’humus à la surface noircie, disposés çà et là, en désordre. Elle leur trouvait un air plutôt sinistre. Quant à Elbare, il paraissait sous le choc.
— Qu’est-ce que c’est? demanda l’hermaphroïde, redoutant d’avoir vu juste.
— Ce sont des tumulus, gémit Elbare. Des tombes!
Il hésita avant de formuler la seule conclusion possible à ce qu’ils observaient.
— Ils sont morts. Tout le bosquet!

Épée à la main, Nolate avança vers le bosquet, le troisième qu’ils rencontraient depuis leur arrivée en Versevie. Il examina le sol avec soin, à la recherche de traces de pas particulières. Elles auraient une taille imposante et seraient en outre plutôt profondes. Les versevs ne laissaient aucune marque sur le sol en se déplaçant. Les empreintes qu’ils cherchaient trahiraient la présence de l’ennemi qu’ils redoutaient d’affronter, les géants. Il n’y avait qu’eux pour massacrer des versevs.
La veille, au bosquet de l’Embouchure, ils avaient compté quatre-vingt-trois tumulus, les tombes d’autant de compatriotes qu’Elbare avait pleurés. Twilop était restée auprès de lui, pendant qu’Aleel, Sénid et Nolate inspectaient le bois. Ils n’avaient trouvé aucune trace de violence, ni le moindre survivant. Selon Elbare, le bosquet abritait cent vingt versevs. Il paraissait évident qu’après avoir enterré leurs compatriotes les survivants étaient partis ailleurs. Qui aurait voulu rester à proximité de souvenirs aussi pénibles?
— Poursuivons vers le prochain bosquet, avait décidé le centaure. Ses habitants nous apprendront peut-être ce qui s’est produit ici.
Ils étaient sortis du bois pour dresser leur campement, en vue de leur deuxième nuit en Versevie. Personne n’aspirait à dormir parmi les morts, davantage par respect que par crainte superstitieuse. Pendant son tour de garde, Nolate avait écouté avec inquiétude les bruits de la nuit. Le bruissement des branches dans le vent, le cri des oiseaux nocturnes, le crissement des insectes, tout devenait louche. Un danger rôdait dans cette contrée. La joie d’avoir échappé au désert appartenait au passé.
N’ayant trouvé aucune trace de violence, les compagnons de mission étaient partis vers le bosquet suivant. Malgré son expertise de pisteur, Sénid n’avait rien remarqué de suspect sur leur route. Le constat avait remonté le moral du groupe, jusqu’à son arrivée au bosquet… Un spectacle pire encore que le précédent les avait accueillis, celui d’une centaine de tumulus disposés en désordre, un tableau qui avait déclenché la colère d’Elbare.
— Ils n’ont même pas été honorés, avait-il tempêté.
— Que veux-tu dire? avait demandé Twilop avec autant de douceur que possible.
Elbare leur avait expliqué leur rite funéraire. À sa mort, un versev était enterré et on couvrait la tombe de paille qu’on brûlait et qu’on éteignait ensuite avec de l’eau. Puis, un ami du défunt grimpait sur le tertre et y enfonçait ses racines pour y pratiquer des trous, ce qui permettait au corps d’entrer en contact avec les quatre éléments, terre, feu, eau et air, base des croyances des versevs. Or, contrairement à ce qu’ils avaient vu au premier bosquet rencontré, ils n’y avaient constaté aucune trace de brûlis, aucun résidu de paille, aucun signe que les défunts avaient reçu les derniers hommages.
Nolate contourna un buisson dissimulant l’entrée du troisième bosquet en se demandant ce qu’ils découvriraient, cette fois. Serait-ce pire que dans le deuxième? Il ne vit d’abord qu’une dizaine de tombes dont aucune n’arborait les traces du cérémonial versev. Ce fut l’imposant tumulus, à l’orée du boisé, qui acheva de briser le moral des cinq compagnons. Selon l’estimation d’Elbare, il pouvait renfermer les corps d’une centaine de ses semblables.
Trois communautés versevs, soit environ cinq cents compatriotes d’Elbare, avaient complètement disparu. Jusqu’à présent, malgré leurs investigations, ils n’avaient trouvé aucune cause expliquant ce qui avait pu se passer. L’absence totale de marques de violence semblait signifier que ces versevs avaient péri d’une façon naturelle. Pourtant, Elbare ne connaissait aucune maladie capable de provoquer autant de dégâts. Il restait convaincu que les géants se livraient à des massacres, comme ils l’avaient fait mille ans plus tôt, au cours de la Guerre ultime.
La réponse à ce mystère conditionnerait le reste de leur mission.
Un cri, une exclamation plutôt, interrompit net les réflexions du centaure. Ayant reconnu la voix de Twilop, il se précipita en direction de l’hermaphroïde. Nolate connaissait assez sa compagne de mission pour savoir qu’elle ne s’effrayait plus d’un rien. Elle avait trouvé quelque chose de suffisamment important, pour rameuter tout le groupe. Il déboucha dans une clairière, tout juste après Aleel. Elbare arriva quelques secondes plus tard. Sénid cherchait des indices à l’autre bout du bois et arriva le dernier. Nolate ne lui prêta qu’une brève attention, dégoûté par la découverte de Twilop.
Le tumulus face à eux ne devait pas avoir été érigé plus de deux jours auparavant. Au moins trois versevs y étaient enterrés. Il y en avait peut-être plus, mais le centaure parvenait à en compter trois. C’était ça le plus horrible : on ne les avait pas complètement enterrés. Deux bras gauches dépassaient de la terre mal tassée, ainsi qu’une jambe, trois mètres plus loin. Elbare se détourna, dégoûté. Il aurait sûrement vomi s’il avait été doté d’une constitution physique animale.
— Comment une pareille indignité est-elle possible? s’écria Aleel. Ceux qui ont fait ça n’ont aucune décence!
— Une bête les a peut-être déterrés pour les manger, suggéra Twilop.
— Les animaux qui déterrent les corps se nourrissent de chair, objecta Sénid. Les versevs sont des plantes, ne l’oublions pas.
— Les fossoyeurs étaient peut-être pressés par le temps, reprit l’hermaphroïde.
À la recherche d’une explication, Nolate s’approcha du tumulus et observa avec soin les membres qui dépassaient. Il n’en toucha aucun, par respect pour les défunts. Une horrible certitude s’imposa lentement à son esprit. Il se retourna et fit signe à chacun de s’éloigner de quelques pas. Il insista particulièrement auprès d’Elbare qui, sous le choc, restait figé sur place.
— Les géants ne sont pour rien dans cette tragédie, assura le centaure.
— Qu’est-ce qui vous rend si sûr de cela? demanda Aleel. Après ce que nous avons vu à Saleur, nous les savons capables de tout.
— Je vous concède que nous n’avons trouvé aucune trace de leur présence, ajouta Sénid. Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas responsables.
— Il n’y a aucune trace de violence sur ces corps, expliqua Nolate. C’est pour cela que je voulais que nous nous en éloignions. Surtout Elbare.
Le versev tiqua.
— Pourquoi moi? Ce sont mes compatriotes, après tout.
Nolate ne répondit pas tout de suite, cherchant comment présenter ses conclusions.
— J’ai bien observé les parties de corps qui dépassent, commença le centaure. Je ne connais pas très bien la physiologie des versevs, mais la décoloration de leur écorce et les déformations de leurs membres m’ont convaincu. C’est une maladie, qui les a exterminés! Jusqu’au dernier!
Il marqua une courte pause.
— Quelque chose de contagieux, assurément.
2
Le petit homme chauve attendait en silence devant sa souveraine. Lama digérait lentement les révélations qu’il venait de lui faire. Elle connaissait les compétences de son maître espion et savait qu’il n’avançait jamais une affirmation à la légère. La magicienne pouvait donc être certaine de l’exactitude de l’incroyable nouvelle.
— En es-tu sûr? demanda-t-elle, en dépit de ses certitudes.
— Il n’y a pas de doute, déesse. Il s’agit bien de la fille du roi.
Quand Lama avait appris la fuite de Twilop, elle avait exigé un rapport sur l’identité de ses compagnons de voyage. Avec son efficacité coutumière, le maître espion avait rapidement découvert les noms de trois d’entre eux. Le centaure Nolate, ancien élève de Pakir et maître d’armes à l’Académie, guidait le groupe. Il avait débauché un de ses élèves, un Viking, et un versev, membre d’une délégation qu’elle avait reçue quelque temps plus tôt, s’était joint à eux en cours de route. Cependant, l’identité de la cyclope qui complétait le groupe était restée un mystère jusqu’à présent.
Avec le temps qui passait, Lama avait cru que son maître espion ne trouverait jamais, mais la découverte de l’objectif des cinq voyageurs avait fait de cette information une préoccupation secondaire. Cela n’avait pas empêché le petit homme de poursuivre son enquête. Lama ne s’étonnait pas de son acharnement à trouver, qui l’avait conduit aujourd’hui devant elle.
Mais que la cyclope soit la Première Aleel Agnarut, ça, c’était stupéfiant. Et ça expliquait beaucoup de choses. Lama comprenait à présent pourquoi Sirrom VII avait tant tergiversé, disant qu’il voulait collaborer tout en chipotant sur les détails des traités qui liaient le royaume cyclopéen à la couronne du Pentacle. Il avait ainsi retardé les recherches et permis l’évasion des prisonniers. En fait, Sirrom avait dû tout organiser pour les laisser repartir.
Lama remercia son maître espion, qui quitta la petite salle d’audience. La souveraine se mit à réfléchir aux conséquences de cet ultime renseignement. Le portrait était désormais complet. Il était notoire que l’Ouest s’était allié au Sud et au Nord. Les trois régions faisaient front commun contre elle.
La veille encore, elle aurait considéré cette rébellion tripartite comme un moindre problème. L’évasion des cinq complices à la recherche des morceaux du Pentacle paraissait beaucoup plus préoccupante. Depuis, elle avait réfléchi et sa fureur s’était estompée. Elle riait même à présent de sa colère. Lama avait prévu torturer les quatre compagnons qui accompagnaient Twilop pour qu’ils dévoilent la cachette de la quatrième pointe du Pentacle, que ses hermaphroïdes auraient pu ensuite lui ramener. Puisqu’ils se rendaient en Versevie pour la récupérer, elle n’avait qu’à les laisser agir et à les faire arrêter à leur retour. Ainsi, ils auraient fait tout le travail pour elle.
Elle pourrait reconstituer le Pentacle en en réunissant tous les morceaux et lui rendre ainsi tous ses pouvoirs, notamment celui de la protéger du vieillissement non seulement entre les murs de Capitalia, mais partout où il lui prendrait fantaisie de se rendre, dans les diverses régions du Monde connu.
La déconvenue des conjurés en découvrant qu’ils auraient œuvré à leur propre perte constituerait un moment d’intense satisfaction.
Déjà, ses derniers pigeons messagers étaient partis vers l’Est pour demander aux patrouilles de laisser passer discrètement les cinq voyageurs. Cela la laissait sans moyen de communication, puisque les pigeons envoyés au Sud n’étaient jamais rentrés. Lama devinait que les centaures avaient tué ses petits chéris pour cacher la nouvelle de leur soulèvement. Sans le zèle du soldat qui avait tout vu depuis le sommet d’une colline, elle ignorerait encore tout de l’insurrection. Ce généreux serviteur avait déployé toute sa ruse pour venir l’informer personnellement, tout en échappant aux patrouilles ennemies. Sa fidélité lui avait valu une promotion.
Toutefois, bien que ses dispositions réglassent le cas des comploteurs, il restait à les priver de l’aide qu’ils prévoyaient recevoir des armées regroupées du Nord, du Sud et de l’Ouest. Selon le projet qu’elle avait lu dans l’esprit du Viking Waram, les troupes des trois espèces comptaient attaquer le Centre pour ouvrir un passage aux conspirateurs jusqu’au palais du Pentacle.
L’analyse des forces en présence troublait la souveraine. Normalement, ses troupes n’auraient eu aucun mal à réprimer le soulèvement. Seulement, la dispersion des patrouilles à travers le Monde connu à la recherche de Twilop avait affaibli l’armée du Pentacle au point de rendre possible la victoire des centaures. Lama avait ordonné le retour des soldats partis pour l’Est et le Nord, mais, sans les bataillons prisonniers sur l’île Majeure et les soldats capturés dans le Sud, elle manquait soudain d’effectifs.
Mais une solution s’offrait à elle. Déjà, elle disposait de plusieurs centaines d’hermaphroïdes dépourvues d’émotion. Elles feraient des combattantes obéissantes qui sauraient se battre pour elle sans jamais connaître la peur, sans même avoir une idée du concept de reddition. Un embryon d’armée qu’il lui fallait consolider à brève échéance.
Elle appela son héraut.
— Convoque l’ambassadeur des géants, ordonna-t-elle.
— Quel message dois-je lui transmettre, ô déesse?
— Dis-lui seulement : « Le moment est venu. »
Si la formulation du message étonna le héraut, il n’en laissa rien paraître et se retira sans attendre. En fidèle serviteur de sa souveraine, il savait qu’il valait mieux lui obéir sans demander d’explications. Lama détestait perdre son temps et les serviteurs qui ne comprenaient pas assez vite qu’ils devaient obtempérer sans discuter à ses désirs recevaient un prompt châtiment.
Avec les soldats restants et les renforts que pouvait encore lui envoyer le peuple des géants, les forces en présence s’équilibraient. Ils avaient donc une chance de réprimer la rébellion. Mais Lama souhaitait l’écraser, et non seulement la vaincre. Pour cela, il lui fallait des combattants en grand nombre, une multitude susceptible de terroriser l’ennemi avant même le début des affrontements. Lama avait planifié de changer chaque être pensant du Monde connu en hermaphroïde. Les premières transformations qu’elle avait effectuées n’étaient qu’un début. Pourquoi ne pas mettre les bouchées doubles sans délai?
Ses dernières recherches lui avaient appris comment les façonner avec une morphologie précise. Elle pouvait faire de ses prochaines hermaphroïdes des créatures guerrières, dotées d’une habileté et d’une force physique bien supérieure à la créature de départ. Même les enfants des géants deviendraient des soldats costauds, capables d’affronter plus d’un ennemi à la fois. Ainsi, la force et le nombre se retrouveraient dans son camp. Il ne manquerait à ses combattants que l’expérience des combats.
Lama réfléchit à cet ultime problème, cherchant qui, parmi ses généraux, saurait changer ces troupes désordonnées en une armée disciplinée. Quelques candidats paraissaient intéressants. Soudain, une nouvelle idée s’imposa à son esprit, si brillante qu’elle éclata de rire. Elle avait trouvé qui mettre à la tête de ses armées d’hermaphroïdes pour les mener à la victoire.

Le Bosquet-Majeur était digne de son qualificatif. Aleel regarda longuement la colline, couverte d’arbres et de plantes tropicales. La comparaison avec les bosquets traversés les jours précédents permettait de déduire que plusieurs milliers de versevs pouvaient vivre ici. Si un endroit en Versevie méritait le titre de capitale chez les compatriotes d’Elbare, ce ne pouvait être que cette forêt. Malheureusement, le spectacle n’était pas aussi féerique qu’espéré, loin de là.
Les tumulus qu’elle apercevait à l’orée du bois brisaient le charme. Au pied de la pente, plusieurs centaines de petits tertres couvraient l’espace déboisé et la cyclope devinait plusieurs autres tombes entre les premiers arbres. Combien l’endroit en contenait-il? Elle se tourna vers Elbare qui attendait, avide de savoir. Comme elle aurait aimé lui annoncer une autre nouvelle que celle-là!
— Je vois beaucoup de tumulus, avoua-t-elle.
— Aucun mouvement dans le bosquet? demanda Nolate.
Aleel hocha la tête.
— Nous sommes encore relativement loin, tempéra la cyclope, qui cherchait à se montrer rassurante. Nous verrons sûrement mieux sur place.
Les propos apaisants d’Aleel faisaient peu d’effet sur Elbare et elle le comprenait. Si elle n’apercevait rien, même en concentrant son regard, il fallait craindre le pire. Depuis la découverte du mal qui frappait les créatures végétales, les compagnons de mission avaient conclu que les survivants, s’il y en avait, avaient sûrement cherché à se réfugier au Bosquet-Majeur. Ils y avaient donc transmis l’épidémie. S’ils trouvaient cette agglomération également dépeuplée, il fallait craindre le pire quant à la survie même du peuple des versevs.
Cependant, Elbare ne semblait pas souffrant. Au contraire, il recouvrait son énergie, après sa période de faiblesse provoquée par son passage dans le désert de sel. Nolate supposait que le mal ne se communiquait que par contact. Par précaution, il avait empêché son ami de toucher aux corps de ses compatriotes. S’il avait raison, le versev était sauf.
Évidemment, il y avait aussi la possibilité que le mal se diffuse dans l’air, mais qu’il prenne beaucoup de temps à se manifester. Dans ce cas, leur ami était déjà condamné. Aleel craignait peu pour sa propre santé, pas plus que pour celle de Nolate, de Sénid ou de Twilop. Les maladies qui frappaient les plantes affectaient rarement les espèces animales. Ils n’avaient justement trouvé aucun animal mort depuis leur arrivée en Versevie.
Soudain, elle s’arrêta.
— J’ai vu bouger, fit-elle. Là!
Elle pointa du doigt un chêne dont le tronc formait une fourche. Il y avait du mouvement au pied de l’arbre. Aleel concentra son regard en espérant qu’il s’agît d’autre chose que d’une bête. Elle ne vit d’abord rien, puis elle distingua une silhouette familière. Le versev serait passé inaperçu si la cyclope n’avait pas eu l’expérience acquise depuis le début du voyage. Connaissant l’apparence d’Elbare lorsqu’il prenait sa forme sylvestre, elle était sûre de ne pas se tromper. Il y avait un versev bien en vie à quelques mètres d’eux.
Le groupe marcha résolument vers le chêne. L’être qui s’était dissimulé reprit aussitôt sa forme bipède. Avait-il pris panique en constatant que les visiteurs l’avaient repéré en dépit de son camouflage? Aleel estima plus probable qu’en apercevant Elbare il avait conclu que son compatriote leur avait révélé leur secret. En arrivant devant l’inconnu, Elbare fit un pas en avant. Il dépassait l’autre d’une tête au moins.
— Je suis Elbare du bosquet Venteux, annonça-t-il. Que la bénédiction des quatre éléments soit sur toi!
— Je suis Emro, de Bosquet-Majeur, répondit le petit versev. Sois le bienvenu, Elbare du bosquet Venteux. Puissent la terre, le feu, l’eau et l’air te procurer santé et longévité!
Il se détourna d’Elbare et regarda Aleel et les autres.
— Je vous salue également, voyageurs de contrées lointaines. Je devine que vous êtes les fugitifs que recherchent les patrouilles du Pentacle.
Aleel posa la main sur le pommeau de son glaive, prête à agir s’ils étaient tombés dans un piège. Elle vit que ses amis prenaient aussi des précautions.
— Ne vous inquiétez pas, fit le versev sur un ton rassurant. Ils sont partis il y a plus d’un mois en ne laissant que quelques colosses pour observer la Versevie depuis l’autre rive de l’Intra.
Un mois. En réfléchissant à cette information, Aleel fit un rapide calcul. Si Lama avait réuni un maximum de troupes pour les intercepter à Saleur, il avait fallu deux semaines environ à celles postées en Versevie pour rejoindre le reste de l’armée. En ajoutant la durée de leur emprisonnement, le soulèvement de Saleur et la traversée du désert des djinns, cela faisait effectivement un mois.
— Vous savez donc qui nous sommes, commenta Twilop.
— Cinq voyageurs, parmi lesquels se trouvent un centaure et une cyclope, cela ne peut passer inaperçu! dit Emro en souriant. On nous a parlé d’un enlèvement, mais nous prêtons peu d’attention aux affaires des autres peuples, sauf lorsque l’un des nôtres se trouve parmi les ravisseurs.
— Il ne s’agit pas d’un enlèvement.
— Je ne doute pas que ton récit soit intéressant, commenta le petit versev. Nous avons tous hâte de l’entendre. Allons, suivez-moi!
Ils se mirent en marche vers la colline.
— Emro, commença Elbare, que se passe-t-il ici? Ces tumulus non honorés, ces bosquets abandonnés…
Les épaules du petit versev parurent s’affaisser.
— Nous sommes maudits, fit tristement leur guide. Depuis huit mois, la mort frappe bosquet après bosquet.
— Huit mois, dis-tu?
— Au retour de Salil. Il est arrivé seul; il portait la dépouille de Nipas qui serait mort en cherchant à s’évader, aux dires de la déesse. Salil a tenu à l’honorer. Il l’a conduit au bosquet de l’Embouchure et a pratiqué le rite. Le mal a commencé à se répandre peu après.
— Et…, intervint Aleel, beaucoup sont atteints?
— Seulement ceux qui ont participé à une inhumation, expliqua Emro. Quand nous avons découvert cela, nous avons cessé de pratiquer les rites funéraires. Malheureusement, des centaines des nôtres ont péri et autant vont encore mourir. Il semble que rien ne puisse guérir ceux qui sont atteints.
La détresse du petit versev bouleversa Aleel. Il n’était certainement pas facile de voir ses amis mourir en sachant qu’il n’y avait rien à faire pour les aider. L’idée qu’ils devaient les enterrer sans cérémonies rituelles devait avoir achevé de leur briser le moral. Cependant, puisque les versevs qui n’avaient pas participé à une inhumation échappaient au mal, Elbare était sauf. La cyclope se réconforta à cette pensée, mais une horrible hypothèse se mit à trotter dans son esprit.
Salil avait inhumé son compatriote Nipas dans son bosquet natal et pratiqué le rituel. Le mal s’était ensuite répandu depuis ce bosquet. Or, Nipas était mort à Capitalia, au palais du Pentacle. Pakir leur avait expliqué que la déesse ne pouvait transformer les créatures végétales, qui devenaient une impureté dans son monde idéal. Se pouvait-il qu’elle ait créé ce mal pour éliminer tous les versev? Pour obtenir le monde dont elle rêvait, la déesse était-elle prête à tout, y compris à perpétrer un génocide?

Elbare observait chaque recoin du Bosquet-Majeur. Il y avait séjourné souvent, même s’il venait d’ailleurs. Salil l’y avait emmené après l’avoir recruté, afin de lui assurer la formation nécessaire à son rôle de délégué à Capitalia. Alors jeune versev ayant à peine fini de pousser, Elbare avait étudié avec assiduité pour se montrer à la hauteur. Peu de versevs voyageaient hors de la Versevie, hormis pour le pèlerinage à leur sanctuaire, à Ênerf. La plupart ne le souhaitaient pas. Elbare, lui, avait toujours rêvé de contempler d’autres cieux, et le rôle de délégué lui permettait précisément de voyager.
Le malheur qui frappait son pays le ravageait intérieurement. Il apercevait plusieurs versevs, qui marchaient tous la tête basse, sans la moindre trace d’espoir sur leurs traits. La présence des nombreux tumulus remplissant la plupart des clairières ne permettait pas d’oublier, ne fût-ce qu’un instant, le mal qui décimait la population. C’était pire au pied de certains arbres. Des versevs s’y rendaient; ils y transportaient des fruits ou de l’eau et s’occupaient de leurs compatriotes agonisants, allongés en attente de la mort.
Les versevs atteints bougeaient parfois un bras ou une jambe, mais ils demeuraient le plus souvent immobiles. Ceux qu’Elbare vit de plus près avaient un teint pâle, délavé, comme si la sève avait fui leur corps. Leur regard fuyant semblait percevoir avec difficulté leur environnement. Un versev se pencha sur un compatriote inerte. Il lui versa un peu d’eau dans la bouche, mais elle coula sur le visage du gisant, sans même provoquer un clignement de paupières. Le bien portant laissa tomber le gobelet et resta agenouillé, impuissant, devant celui qui avait été, sans doute, un ami très cher.
Il y avait un mort de plus au Bosquet-Majeur.
— C’est ainsi partout en Versevie? demanda Twilop, bouleversée.
— Surtout au sud du Bosquet-Majeur, expliqua Emro. Au nord, les mesures de précautions ont freiné la progression du mal. Il y a cependant certains versevs qui refusent de croire nos chefs et qui pratiquent le rite malgré tout. Je suppose qu’on peut difficilement leur en vouloir.
— Il n’est pas facile d’abandonner une coutume aussi essentielle que de rendre hommage à ses défunts, commenta diplomatiquement Aleel.
Elbare devinait le dilemme de ses compatriotes. Dans les bosquets les plus éloignés du point de départ de la maladie, il devait y avoir peu de versevs atteints. Ceux qui ne voyageaient jamais restaient sceptiques quand on leur parlait de bosquets entiers exterminés. Ils ne réalisaient tout simplement pas l’ampleur de la tragédie. Malheureusement, cette ignorance permettait à la maladie de progresser.
— Est-ce douloureux? demanda l’hermaphroïde.
— Épuisant, surtout, fit leur guide. Les malades racontent qu’ils se sentent comme rongés de l’intérieur. Au début, nous avons même cru que nous souffrions d’une attaque de termites, un problème qui ne nous avait pas touchés depuis des temps immémoriaux.
— En combien de temps meurent-ils? s’informa Sénid.
— C’est très variable. Certains meurent en une semaine, d’autres souffrent pendant des mois. Salil, le premier atteint, a survécu presque trois mois.
— Où l’a-t-on inhumé? questionna Elbare.
Emro désigna un arbre à une vingtaine de mètres à leur gauche. Elbare s’excusa auprès de ses compagnons de mission et se rendit près du tumulus dont la couleur sombre révélait que Salil avait été honoré. C’était un des derniers, sans doute, avant le décret interdisant la pratique. Le versev imaginait sans peine le désarroi des chefs, contraints à prendre pareille décision. Il imaginait encore mieux la détresse de ses compatriotes, privés d’un élément essentiel de leur culture. Aleel l’avait parfaitement résumé quelques instants plus tôt.
Non loin de lui, deux versevs s’approchèrent de leur ami qui venait de mourir. Agenouillés, ils creusaient un trou de leurs mains, à quelques mètres du pied de l’arbre. Elbare ignorait jusqu’à l’identité du défunt, mais il se joignit à ses compatriotes pour les aider. Les deux versevs le regardèrent un moment et se remirent à creuser, en silence. Ils tirèrent ensuite la dépouille jusqu’au trou et l’enterrèrent. Alors qu’ils allaient repartir, Elbare les retint.
Il avait une idée.
— Préparez le rite, fit-il.
— Mais il est interdit, rappela l’un des versevs.
— Je sais comment contourner la maladie, expliqua Elbare.
Les deux versevs hésitèrent. Ils étaient intrigués, mais ils avaient besoin d’espoir, de croire qu’il y aurait une fin à leurs tourments. Ils partirent chercher le nécessaire pour le rituel. Ils revinrent quelques instants plus tard, l’un d’eux portant une torche, l’autre un baquet rempli d’eau. Les deux amis du défunt ramassèrent de la paille et des feuilles mortes et en couvrirent le tumulus. Ils attendirent ensuite de voir ce qu’Elbare comptait faire.
Ayant compris ce qui se passait, Emro se précipita.
— Tu ne peux pas faire ça! Aucun versev ayant honoré un défunt n’a échappé à la maladie.
— Nous avons besoin du rituel pour redevenir nous-mêmes, objecta Elbare. Sans lui, nous resterons toujours plongés dans le désespoir. Avec une modification, il restera malgré tout notre rituel.
Emro fixa longuement Elbare dans les yeux. Le petit versev dut y lire la détermination de son compatriote, car il recula enfin d’un pas. Ses compagnons de mission aussi le regardaient. Leur attitude montrait la confiance qu’ils lui accordaient. Rasséréné, Elbare prit la torche et marcha jusqu’au tumulus. Il mit le feu aux végétaux couvrant la tombe. Les flammes prirent un certain temps avant de grimper, mais elles furent bientôt visibles à plusieurs mètres à la ronde. D’autres versevs vinrent voir qui osait défier l’interdiction.
Elbare attendit que les flammes perdent en intensité. Il prit le baquet et acheva de les éteindre. Il ne restait que le rite de l’air à pratiquer, celui qu’il ne pouvait se permettre sans attraper la maladie. Le versev récupéra une branche qui traînait et, méticuleusement, entreprit de l’enfoncer à divers endroits dans le tumulus. Ainsi, il exposait le corps à l’air sans le toucher de ses pieds racines. Les amis du défunt comprirent et firent de même, après quoi ils entonnèrent la prière rituelle.
Bénie soit la terre nourricière;
béni soit le feu qui éclaire;
bénie soit l’eau qui désaltère;
béni soit le souffle de l’air.
Normalement, la cérémonie s’arrêtait là. Cette fois, Elbare eut la surprise d’entendre la foule répéter la prière. Ce fut d’abord un murmure, puis l’incantation gagna en puissance. Les versevs la récitaient d’une voix forte. Plusieurs s’avancèrent vers Elbare en tendant les mains pour le toucher. Il se sentit un peu gêné, mais fier également. Par sa trouvaille, il avait redonné l’espoir à son peuple et, davantage encore, sa dignité.

Ils reprirent leur marche vers l’endroit du bosquet où ils rencontreraient le chef. Sénid ignorait combien de versevs gouvernaient une communauté de la taille du Bosquet-Majeur et quelle était la forme du gouvernement central. Elbare parlait d’un Grand-Bosquet qui, selon ce qu’en comprenait le Viking, se réunissait pour promulguer les ordonnances importantes. Pour le reste, un peuple ayant si peu de besoins devait vivre avec peu de structures décisionnelles.
— Nous serons devant le chef du Bosquet-Majeur dans peu de temps, expliqua Emro. Vous pourrez demander à comparaître devant le Grand-Bosquet. Compte tenu de l’astuce d’Elbare pour honorer nos défunts sans risques, une réunion s’impose de toute façon.
— Il faudrait que cette rencontre se fasse dans la plus grande discrétion possible, lança Nolate. Il serait catastrophique que les patrouilles du Pentacle ou les géants suivent vos représentants jusqu’ici.
— Ne craignez rien, dit Emro en souriant. Comme je vous l’ai dit, les patrouilles sont parties voilà un mois. Elles n’ont laissé qu’un détachement de géants pour nous épier et ceux-là n’ont pas osé entrer en Versevie depuis que l’épidémie s’est déclenchée.
La précision jetait un éclairage nouveau sur la situation. La crainte que les géants nourrissaient devant cette maladie qui n’affectait pourtant que les versevs laissait le champ libre aux cinq compagnons. Cependant, les sentinelles qui surveillaient la Versevie pourraient les apercevoir, en dépit des précautions qu’ils ne manqueraient pas de prendre. Il leur faudrait donc rester cachés dans les bois pour éviter d’être repérés.
Il y avait un moyen de réduire le risque.
— Avec votre permission, maître, fit le Viking, j’aimerais me rendre près de l’Intra pour repérer leur camp et les postes des sentinelles. Nous pourrons mieux les éviter.
— J’allais te le suggérer, répondit le centaure. Je te charge de cette tâche pendant que je parle au chef de ce bosquet pour essayer d’obtenir que le Grand-Bosquet soit réuni.
— Je vais l’accompagner, intervint Aleel. Je pourrai mieux les repérer avec mon regard.
— Je vous guide, décida Emro. Elbare peut assurer le contact avec notre chef aussi bien que moi.
Aleel et Sénid suivirent le petit versev, tandis qu’Elbare conduisait Nolate et Twilop au centre du bois. Ils marchèrent d’abord d’un bon pas, sans user d’une prudence particulière. Ils devaient se trouver à plusieurs centaines de mètres du fleuve et donc loin des sentinelles. Le Viking nota cependant qu’ils descendaient une pente assez régulière.
Quand Emro ralentit le pas, Sénid sut qu’ils approchaient. Le versev se dirigea vers une série de buissons qui couvraient un espace assez vaste. Il courbait le dos comme s’il craignait de se faire repérer. Le Viking l’imita et se glissa à sa suite dans les fourrés. Ils avancèrent lentement, en cherchant à faire le moins de bruit possible. Il y avait un sentier sinueux, presque invisible, entre les branches. Ils ne parvenaient pas à éviter tous les bruits de feuillages, mais, puisque les observateurs se trouvaient de l’autre côté de l’Intra… Ils s’arrêtèrent devant le cours d’eau.
— De ce point, nous avons un bon aperçu de leur position, murmura Emro.
Sénid nota mentalement la disposition des lieux, sachant que chaque point de repère deviendrait crucial en cas de combat. À cet endroit, le fleuve faisait environ trois cents mètres de largeur. Au loin en amont, il semblait y avoir des rapides. Face à eux, toutefois, la pente peu prononcée ralentissait le courant. Sénid regarda l’autre rive, à la recherche des postes des sentinelles. Un mouvement attira son attention sans qu’il puisse déterminer s’il s’agissait d’un animal ou d’un espion.
— Là, murmura Aleel, un géant!
Emro la regarda, étonné.
— Comment pouvez-vous en être aussi sûre à cette distance?
La cyclope s’abstint de répondre, toute son attention concentrée sur la rive occidentale. Elle avait évidemment usé de son regard d’aigle pour repérer l’origine du mouvement. Toujours en se concentrant, Aleel scruta l’ensemble de la berge. Sénid fit de même, en cherchant à mémoriser ce qu’il apercevait. Il saurait mieux comprendre les explications de son amie à un seul œil quand elle décrirait ce qu’elle voyait.
— Il y a deux géants près d’un grand arbre, dit-elle. Ils ont érigé une sorte de cabane pointue à l’aide d’arbres qu’ils ont disposés en pyramide.
Sénid repéra également la construction, pratiquement impossible à distinguer dans la forêt pour l’observateur qui ignorait quoi chercher. Elle lui avait justement échappé lors de son précédent coup d’œil. Le Viking ne connaissait des habitudes des géants que le quartier de Capitalia où se trouvait l’ambassade des colosses, et ce genre d’abri ne ressemblait en rien à leurs habitations. Évidemment, pour surveiller les versevs, ils avaient bâti quelque chose de discret, plutôt que les massives structures cubiques de leur architecture habituelle. Leur taille les handicapait déjà suffisamment quand ils tentaient de passer inaperçus.
— Ils sont trois, peut-être quatre, expliqua Emro. Nous ignorons leur nombre exact. Mais ils ont d’autres équipes réparties le long du fleuve.
Sénid n’en doutait pas. S’il avait commandé des forces armées, il aurait agi de la même façon pour surveiller un peuple, pendant que le gros de ses forces devait agir ailleurs. En trouvant les différents points d’observations, les amis pourraient se déplacer assez facilement vers Ênerf. Évidemment, il leur resterait alors le plus dur à faire, c’est-à-dire entrer dans la capitale des géants pour y prendre le quatrième morceau. L’absence d’une partie de leurs forces militaires leur laissait une mince chance de succès.
Combien de colosses devraient-ils éviter? Sénid n’osait l’estimer. Plusieurs géants étaient à présent prisonniers à Saleur, mais, comme il ignorait l’importance de leur population, les centaures n’avaient peut-être arrêté qu’un bataillon. Il était tentant de se montrer optimiste et de se dire que, si Lama avait voulu les arrêter, elle avait envoyé le maximum de soldats disponibles. L’âpreté des combats pour reprendre la capitale centaurine constituait un indice en ce sens. Le Viking ne se serait jamais permis de sous-estimer leur adversaire. Il n’aurait jamais risqué de faire honte à Nolate et à la formation qu’il lui avait donnée.
Ils reculèrent lentement dans les fourrés et allèrent retrouver les autres qui avaient pris contact avec le chef du Bosquet-Majeur et qui patientaient en attendant que le Grand-Bosquet soit réuni.
3
— Ca suffit! Nous en avons assez entendu. La réponse est non.
Nolate resta sans voix. Il avait révélé aux membres du Grand-Bosquet les intentions de Lama de transformer tous les êtres pensants du Monde connu en hermaphroïdes. Il avait également exposé leurs craintes à propos du sort que la déesse réserverait aux versevs. Si vraiment sa magie ne pouvait agir que sur les espèces animales, comme le pensaient les djinns, Lama chercherait à vider la Versevie de tous ses habitants. Les aveux d’un géant agonisant, lors de la bataille de Saleur, confirmaient cette hypothèse.
Le centaure avait aussi révélé comment les Vikings, les cyclopes et sa propre espèce comptaient lutter pour empêcher la souveraine de mettre son plan démoniaque à exécution. Il avait expliqué le rôle que pourraient tenir les versevs dans cette guerre. Compte tenu du malheur qui frappait leur espèce, Nolate comprenait qu’ils ne puissent participer.
Il ne s’était cependant pas attendu à autant de véhémence dans le refus.
— Nous comprenons la situation délicate dans laquelle cette maladie vous place, commença prudemment Nolate. Naturellement, la complexité de la tâche que nous avons entreprise nous impose des limites. Nous nous efforcerons néanmoins de vous venir en aide…
— Il est un peu tard pour les regrets, coupa le chef du Grand-Bosquet. Une intervention médicale de la part de vos peuples ne réparera pas le tort que vous nous avez causé.
Le chef, un versev assez âgé – il y avait des pousses orangées dans ses cheveux, comme les arbres à l’automne – fixait le centaure avec dans les yeux une colère comme Nolate n’en avait jamais vu chez un membre de cette espèce. Sa position surélevée lui permettait de regarder de haut son interlocuteur. Le vieillard se dressait sur un monticule, entouré de neuf autres responsables de bosquets qui formaient un demi-cercle, eux-mêmes à l’intérieur d’un demi-cercle plus vaste. Le centaure occupait l’espace ouvert dans la formation.
À la réflexion, la réunion tenait plus du procès que de la rencontre diplomatique.
— Que voulez-vous dire? répondit enfin Nolate. Lama avait l’intention d’exterminer votre espèce de toute façon. Nous n’avons rien à voir avec le mal qui vous frappe.
— Bien sur que non, concéda le chef. Toutefois, votre intention d’éliminer la déesse l’a incitée à agir. Nous comprenons que vous vouliez échapper au sort qu’elle vous destine, mais pour vous arrêter elle a envoyé des troupes qui ont arpenté notre sol des mois durant. Tout ça ne serait jamais arrivé si vous n’aviez pas entraîné l’un des nôtres dans votre équipée.
— Ce que vous dites là est faux, s’insurgea Elbare, qui se tenait en retrait. Je les ai suivis de mon plein gré.
— Silence, Elbare du bosquet Venteux. Ton tour viendra de justifier tes actes. Ne va pas croire que ton interprétation du rite funéraire rachète tes actions précédentes.
Elbare accusa le coup. Nolate le vit reculer d’un pas comme s’il avait reçu une gifle et demeurer immobile, tête baissée, tel un enfant pris en faute. Le centaure connaissait peu de choses des coutumes des versevs; personne ne les connaissait vraiment; il supposa que seul l’interlocuteur présent dans le demi-cercle avait un droit de réplique. Le chef reporta son attention sur le centaure et braqua sur lui un regard toujours aussi chargé de colère.
L’impression de Nolate de se retrouver devant un tribunal se précisait de plus en plus.
— De plus, votre mission a amené des géants sur notre territoire, reprit le chef. À présent, voilà que vous vous introduisez à votre tour sur nos terres. Ça suffit! Nous, versevs, sommes un peuple paisible, ayant peu d’aptitudes au combat. Nous sommes excédés que les espèces plus belliqueuses en profitent pour amener leurs problèmes jusque chez nous.
Il se tourna vers les autres versevs du Grand-Bosquet et leur parla en versevois. Nolate écouta sans comprendre l’étrange chuintement pareil au bruissement d’un feuillage secoué par le vent. Les hochements de tête qui accompagnaient l’échange confirmaient un appui unanime. Le chef porta à nouveau son attention sur le centaure et le fixa avec un air triomphant. Il paraissait évident qu’il avait rallié à son opinion jusqu’aux plus réticents de ses collègues.
— Nous sommes tous d’accord, annonça-t-il. Le Grand-Bosquet confirme le refus de la Versevie de se joindre à votre rébellion. Nous statuerons sur votre avenir en session privée. Veuillez quitter le demi-cercle, à présent.
Nolate envisagea un ultime effort pour amener le chef à fléchir, mais il y renonça rapidement, convaincu qu’il n’obtiendrait aucun résultat. Il aurait aimé obtenir la participation des versevs, qui auraient excellé dans les missions d’espionnage. Qui de mieux placé qu’un être capable de prendre la forme d’un arbre pour épier une position ennemie sans attirer les soupçons? Enfin, compte tenu du mal qui les frappait, il valait sans doute mieux que les versevs restent en dehors de la rébellion. Nolate fit un pas en arrière pour se retirer.
— Entre dans le demi-cercle, Elbare du bosquet Venteux.
L’injonction du chef lui rappela que le Grand-Bosquet n’en avait pas fini avec eux. Tremblant, Elbare s’avança jusqu’à la place libérée par Nolate. Le centaure lui posa une main sur l’épaule et sourit pour lui signifier son appui. Il rejoignit ensuite Aleel, Sénid et Twilop, qui avaient tout observé de la scène en compagnie d’Emro. Ses amis affichaient également leur déception, à laquelle s’ajoutait l’inquiétude.
Une série de bruissements se mêla aux bruits de la forêt. Les versevs discutaient dans leur langue. Nolate n’y comprenait rien, évidemment, ne connaissant de cet idiome que quelques mots. Twilop, qui avait étudié plusieurs langues, saurait lui traduire l’échange entre le Grand-Bosquet et leur compagnon de mission.
— Ils parlent de son implication dans notre mission, expliqua l’hermaphroïde à voix basse.

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