Mon nom est Nobody
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Description

Deux femmes, cinq hommes dans la rue, des sans-abri n’ayant rien d’autre à partager que leur mendicité. Au gré du hasard, des liens étroits se créent à travers le groupe qui deviendra une famille paradoxale.
Issu de milieux différents et par instinct de survie, chacun se bat à sa façon pour tenter de se libérer du carcan de l’itinérance. Tous des êtres humains formant une sorte de meute nageant à contre-courant dans une société souvent mal ajustée à leur réalité.
Avec l’aide d’âmes charitables, certains finiront par s’en sortir. Hélas, tous n’auront pas cette chance. Par découragement, ils opteront pour l’irréparable en posant des gestes déchirants pour mettre fin à leurs souffrances et à leur détresse...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 11 décembre 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782925009535
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0017€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

AVANT-PROPOS
L’itinérance, phénomène social de tous les temps est souvent jugée de façon impitoyable et incomprise par ceux imbus de préjugés. Accepter avec abnégation de demeurer victime de circonstances malheureuses, et comme solution choisir libéralement la mendicité comme mode de vie peut paraître à certains égards une forme de masochisme ou d’insouciance morbide. Cependant, les données réelles de cet enjeu appartiennent uniquement à ceux qui en sont les victimes ou les initiateurs. Subir ou accepter de vivre dans la misère, le froid, la faim et la pauvreté peut paraître inconcevable pour les personnes bien nanties, mais pour ces êtres vulnérables, c’est parfois leur dernière échappatoire.
Ces visages cicatrisés par le temps qui espèrent un sourire, ces mains noueuses qui se tendent vers l’aumône pour survivre, ces humains au cœur meurtri qui savent pleurer, mais dont les larmes ont séché sont des pères, des mères, des frères, des sœurs. Ont-ils le droit de réclamer d’être considérés comme un maillon de la grande chaîne humaine sans être jugés arbitrairement selon leur apparence ou montrés du doigt pour leur présumée inertie à vouloir briser les liens de leur asservissement ? Qui peut mesurer le poids réel de la souffrance qui se cache sous le masque d’un sans-abri ? Qui peut évaluer la profondeur du malaise que porte parfois le clochard dans son baluchon ? Dans ce roman, certaines âmes bien pensantes sensibles au phénomène ont osé un sourire, une parole encourageante, une petite tape sur l’épaule, des gestes qui se sont avérés efficaces pour stimuler, pour redonner confiance et pour encourager à aller de l’avant. D’autres, hélas, n’ont pas eu le privilège de telles rencontres et, par dépit ou désœuvrement, sont demeurés esclaves de leur impuissance à se réformer.


Chapitre 1
La nuit s’annonçait humide et froide ; novembre prenait sa place et s’installait lentement comme un visiteur indésirable.
Dissimulée derrière un épais brouillard, la noirceur étendait son voile de conquérant et recouvrait la voûte du ciel. Dans le parc, sous un arbre dénudé de ses feuilles, malgré l’air glacial, deux itinérants étaient assis sur un vieux banc de bois usé. Yves Ladouceur, surnommé le Prof. Petit, bedonnant, aux cheveux grisonnants, traînait dans sa besace de toile jaune décolorée une revue Readers Digest écornée et périmée qu’il consultait à répétition.
Son acolyte, Julien Labonté, était un jeune étudiant décrocheur, déluré, aux cheveux longs. On l’appelait le Doc parce qu’un jour, comme un habile rebouteur, il avait replacé l’épaule disloquée de Ti-Ben le Tousseux, itinérant par choix. Ce dernier s’était blessé lors d’une échauffourée avec un autre sans-abri qui l’accusait de s’approprier son territoire. Ils en étaient venus aux coups. À la suite d’un violent uppercut en plein visage, Ti-Ben avait embrassé le trottoir et, en tombant, son épaule s’était déboîtée.
Yves et Julien, quelque peu éméchés, philosophaient et grelottaient parce que trop légèrement vêtus pour affronter le glacial nordet qui faisait tourbillonner les feuilles mortes qui gisaient sur le sol. Malgré le froid, ils tuaient le temps avant de regagner leur refuge à ciel ouvert sous le vieux pont, pour aller étendre leur corps endolori et leur cœur meurtri sur leur grabat de fortune.
Soudain, le Prof annonça le signal de départ :
— Il doit bien être 6 h. Il faudrait penser à rentrer, mon chum.
— Rentrer où ? avait demandé le Doc d’un air dépité.
Affublé de leur mendicité et de leur détresse, le duo se mit en route vers leur abri de fortune. Ils avançaient, traînant la résonnance de leurs pas lourds qui brisaient le silence.
— Nous autres, mon ami, avec les noms de famille qu’on a, Labonté et Ladouceur, c’est pas étonnant qu’on se soit tous les deux ramassés dans la rue ! lança soudainement Yves le Prof d’un air moqueur. Labonté, Ladouceur ! répéta-t-il en secouant la tête. Les profiteurs nous repèrent vite. Peux-tu bien me dire comment on est arrivés là, toi étudiant et moi professeur ? On est pourtant des gars intelligents, on a fait des études, on avait des familles, on vivait quand même bien, on n’était pas des « deux de pique ». Un jour, sans réfléchir, on a tout troqué ça pour des chimères. Consentants ou victimes ? Le résultat reste le même.
— Toi, t’as l’don de déconner ! répliqua le Doc, agacé. À t’entendre, on ne dirait pas que tu as été professeur. Nos noms de famille n’ont rien à voir avec le fait que nous soyons devenus itinérants. On aurait pu s’appeler Lapierre ou Taillefer, ça n’aurait rien changé. C’est la maudite vie qui est la responsable. La vie ou le hasard, appelle ça comme tu veux. Elle te pousse vers la rencontre fortuite de personnes sans conscience et sans morale, au moment où tu es dans la dèche, que tu es le plus vulnérable et influençable pis que tu cherches le moyen de t’en sortir. Ces personnes se présentent à toi comme des bouées de sauvetage. Tu ne réfléchis pas, tu leur fais confiance et tu te laisses entraîner par leur damné pouvoir de persuasion. Ils te manipulent si habilement que tu finis par croire que tu es un nobody sans ambition si tu refuses leurs alléchantes propositions. Ils te font un lavage de cerveau en prétextant t’offrir une occasion soi-disant en or que tu ne peux pas refuser. T’es incapable de résister devant leur insistance et leur prétendue promesse de t’en sortir rapidement, sans avoir à fournir trop d’efforts. Ils font miroiter devant toi les avantages d’être pris en charge et protégé par leur système véreux et hop ! sans réfléchir, tu écartes toute logique et tout bon sens. Tu prends le risque et tu acceptes de jouer leur jeu. Que ce jeu s’appelle drogue, argent, besoin de pouvoir, ambition ou autre, te voilà pris au piège. Et, à ton insu, tu glisses lentement vers ta déchéance. « Signe ici en bas, mon pote, ça n’sera pas long que l’ cash va rentrer. T’sais, j’veux pas t’bousculer, mais comprends, y en a des dizaines qui attendent chaque jour qu’on leur vienne en aide. Nous autres, notre devise c’est : Service efficace et rapide, pas de « tataouinage ». Essaie d’trouver un organisme de charité qui peut régler aussi rapidement tes problèmes et te sortir de l’marde, mon chum, renchérit un deuxième. Tu te sens bousculé. Tu cherches à excuser ta faiblesse et ton manque de jugement, tu hésites, puis finalement, tu te dis : « ben quoi » ? Ça peut arriver à tout le monde, pis c’est juste temporaire, même si, au fond, tu sais fort bien que ça ne t’excuse pas et que leur baragouinage, c’est de la foutaise. Tu fais taire ta conscience et tu apposes ton nom sur le maudit bout de papier. Le lendemain, tu te rends compte que tu viens presque de signer ton arrêt de mort.
— Oui, en effet ! répliqua le Prof. Et quand tu prends conscience dans quel merdier tu t’es embarqué, tu te rends compte que la porte pour y entrer a été passablement invitante, facile d’accès et grande ouverte. Mais celle pour en sortir elle, a été cadenassée à double tour. Tu cries AU SECOURS, mais ceux qui, la veille, t’appelaient « my Buddy » ont disparu, sont devenus sourds à ta requête et ne t’ont pas laissé le code pour déverrouiller la porte de sortie. Le jour où je m’étais fait tabasser et voler les revenus de ma vente de coke de la veille, après m’avoir menacé, ils ont pris la poudre d’escampette au moment où les policiers sont arrivés. Tous partis, aussi vite que la phrase écrite à la craie par l’élève au tableau noir disparaît sous la traînée de la brosse à effacer du prof. Ni vu ni connu, personne pour me défendre. Pourtant, c’était ces mêmes gars qui, la veille, se disaient mes amis et à qui je remettais chaque soir les profits de ma vente de stupéfiants pour recevoir en retour un petit bonus ridicule. Une récompense vingt fois plus petite que les risques que je prenais. T’es jamais gagnant à ce jeu-là, mon vieux. Tu crois avoir trouvé la solution à ton mal de vivre et tu t’aperçois que tu es de retour à la case départ avec un problème amplifié. Ils étaient tout le temps à mes trousses pour me rappeler le maudit montant de ma dette à rembourser et les échéanciers pour le faire raccourcissaient de jour en jour. Puis, c’était les menaces, les coups et la violence verbale. N’importe où que j’aillais, ils me trouvaient, impossible de leur échapper. J’pensais juste à me suicider pour m’en sortir. J’voyais pas d’autre issue.
— De l’avilissement crasseux ! répliqua le Doc, la tête penchée vers le sol.
***
Poussés par la rafale, les deux comparses qui continuaient à marcher l’un derrière l’autre, avançaient péniblement en direction de leur refuge de fortune. Presque arrivés à proximité du vieux pont rouillé, à bout de souffle, ils décidèrent de se mettre à l’abri un court instant. Ils constatèrent soudain que tout en discutant et en philosophant, ils avaient omis de tourner à droite. Ils durent rebrousser chemin, se battant encore une fois contre le vent qui balayait en rafale de gros flocons de neige molle qui venaient se coller de façon désinvolte sur leur visage et leurs mains nues.
Tout près de leur destination, ils éprouvèrent une sensation de malaise et de curiosité quand ils entendirent l’écho de voix menaçantes accompagnées de jurons qui perçaient le silence et cheminaient jusqu’à eux.
— Hâtons le pas ! suggéra le Doc. Il y a peut-être urgence.
Ils arrivèrent sur place pour constater que la seule urgence était de tenter de calmer et de séparer Pit dit l’Acadien et Gigi Salami, l’Italien. Les deux hommes discutaient, se chamaillaient et se battaient à coups de bottine, à cause d’une prétendue bouteille de tord-boyaux (alcool frelaté) que Gigi avait soi-disant volée à son comparse.
Quand la quête de la journée avait été bonne, à même l’argent des dons récoltés dans la rue au nom de la charité, Gigi se présentait chez son fournisseur clandestin pour refaire le plein de sa bouteille vide de « flacatoune », comme il disait. Avant de s’endormir, il l’enveloppait avec précaution dans deux épaisseurs de papier brun avant de la placer sous sa couverture, non sans y avoir ajouté 3 ou 4 gros clous qu’il laissait rouiller au fond pendant quelques jours. Il prétendait ainsi soigner son anémie en buvant du vin ferré, comme les anciens faisaient.
— Parce que le fer, c’est bon pour la santé, hein l’Doc, pas vrai ? demanda-t-il. Avec ma recette, t’as les deux. L’fer pour la santé pis l’vin qui te réchauffe les entrailles l’hiver quand I’frette fait craquer tes os. T’apprendras jamais ça dans tes cours à l’université, mon gars. Moi, j’te r’file ma recette… gratis. T’essaieras de trouver un r’mède aussi efficace à la pharmacie au même prix, mon homme, disait-il en ricanant.
Le petit commerce illicite de son fournisseur se trouvait à proximité au fond d’une ruelle, dans le bas de la ville. Il avait pignon sur rue comme atelier de réparation de bicyclettes…
***
Ce groupe d’itinérants, locataires à ciel ouvert de l’espace vide sous le pont, était aussi disparate que les pierres du chemin. À l’occasion, après de longues négociations, le comité de décideurs improvisé acceptait pour quelque temps un nouveau venu, mais seulement temporairement et en échange d’une petite contribution. Ce qui avait été le cas pour Ti-Ben le Tousseux. Ils étaient les premiers à venir s’installer sous le pont et ils agissaient comme s’ils étaient les propriétaires de cet espace public. Gigi, dit Salami, y avait même installé une pancarte sur laquelle était écrit :
« NI PANCÉ MIM PAS ».
Le même jour, le Prof, découragé à la vue de l’annonce, l’avait corrigée pour :
« N’Y PENSEZ MÊME PAS ».
À tour de rôle, ils faisaient le guet pour s’assurer que personne ne viendrait s’installer sans leur permission. Ils surveillaient les allées et venues des flâneurs qu’ils croyaient susceptibles de vouloir envahir leur territoire…
***
Chaque soir, deux policiers, Gilles Vincent et Sylvain Lapointe, faisaient leur ronde dans le quartier et s’arrêtaient pour une vérification de routine. Après leurs recommandations au groupe de garder la paix et de se faire invisibles, les deux hommes de loi regagnaient leur voiture banalisée stationnée à proximité et repartaient sans plus.
Sylvain Lapointe, le plus jeune des deux policiers, beau garçon dans la vingtaine, fraîchement promu de l’École nationale de police de Nicolet, s’était fait ami avec le Doc, qu’il disait être un gars trop jeune et de trop grande valeur pour ainsi gaspiller sa vie dans l’itinérance. Il tentait de le persuader de retourner aux études en lui rappelant que, malgré les ronces qui jonchent notre route, on ne doit jamais oublier qu’ici-bas, sans exception, tout ce qui est voué à la vie est aussi voué à la mort, même nos problèmes.
— Avec détermination, l’impossible peut devenir possible si tu le veux vraiment, disait-il. Un jour, tes problèmes seront loin derrière toi. Si tu es prêt à investir courage et patience, tu y arriveras. Si ton rêve est encore de terminer tes études, tu peux le faire. Souviens-toi cependant, que chaque jour à procrastiner est un jour de perdu, lui avait dit le jeune policier.
Le Doc savait au fond de lui-même que ce garçon mature et déluré mis sur sa route par hasard avait raison.
Les soirs de grands froids, les policiers, oubliant volontairement la rigueur des consignes de leur État-major, osaient poser un geste de compassion en tentant de persuader plutôt que de commander à ce groupe hétérogène de déguerpir vers un centre d’accueil pour y trouver un peu de chaleur et de confort. Après plusieurs contestations et discussions, réfutant toutes suggestions pour rejoindre un centre d’hébergement, résignés, ils rendaient les armes et, en rouspétant, ils ramassaient leurs effets et partaient. Comme des robots bien programmés, le lendemain soir, ils refaisaient le même trajet en sens inverse. La rue résonnait alors de l’écho du grincement des roues rouillées des carrosses d’épicerie empruntés de façon permanente au grand désespoir du gérant du Super C voisin.
Tour à tour, ils ressortaient vieux cartons, couvertures humides, grandes bâches de plastique protectrices et réinstallaient leurs pénates pour la xième fois, sachant fort bien que tout serait à recommencer le lendemain, si la température continuait à afficher sous zéro…
***
Charlotte, seule itinérante et locataire féminine avant la venue de Marie-Carmen, appelait ce refuge son « condo à prix modique ».
— C’é bruyant et c’é pas chaud l’hiver, disait-elle, mais quand y pleut, au moins, la pluie nous tombe pas d’sus. La chaussée du pont su nos têtes nous protège.
Puis en ricanant, elle ajoutait : En plus, l’loyer n’coûte pas cher, pis… y a l’air climatisé, pas besoin d’piton pour l’ajuster, l’été la fraîche arrive en même temps que l’vent. Les lits sont pas très confortables, mais quand j’me saoule la gueule avant d’m’endormir avec la bouésson de Gigi, ben moé, j’entends pu rien, pis j’sens pas l’frette non plus. Pas besoin d’pilules. Un p’tit verre de fort ou de vin cul sec, un peu de Vicks su les narines et hop ! j’tombe dans les bras d’Murphey (Morphée) assez rapido, comme dit l’ltalien. Le Prof y prétend que j’ronfle et que j’parle souvent la nuite, parce que j’fais des cauchemars. Lui y ronfle pas, y lit toute la nuite avec sa satanée p’tite flashlight qui suit les pages à noirceur. Toujours les mêmes maudites histoires, dans l’même maudit livre qui doit dater de 1900. Les coins sont écornés et les feuilles y tiennent même pu ensemble. On dirait qu’y sait pas quoi faire d’sa peau l’pauvre gars. Y dit qui a un secrat dans son livre, mais y veut pas en parler à parsonne…
« Vers 8 h chaque matin, beau temps, mauvais temps, toujours la même maudite routine ! disait le Grand Pit. Un p’tit pipi dans la nature, pis les mêmes fringues que la veille. On couche tout habillé. La ville n’a pas prévu une rallonge du système d’aqueduc jusque sous le pont pour nous autres évidemment, donc pas d’eau pour se laver la face, pas de toilettes pour se rincer les reins. Le ventre vide, comme des charognards à la recherche d’une carcasse oubliée, chacun prend la route en direction de son parking réservé ou un bout de trottoir n’importe où dans la ville. Pis on entreprend une autre journée à demander l’aumône, avec l’espoir d’y décrocher au moins de quoi faire taire nos entrailles qui crient famine. J’me demande pourquoi on accepte de continuer de vivre comme ça. Peut-être qu’on fait des mauvais choix parce qu’on trouve pu not’ place dans l’monde d’aujourd’hui… Ou ben encore, parce qu’on est des faibles, des fabricants d’excuses qui refusent de voir la vérité en face et de la confronter. À vra’ dire, j’sais pu… »
***
Pierre et Marc, deux fonctionnaires employés pour le ministère du Revenu au centre-ville, avaient pris l’habitude de vider le fond de leurs poches de pantalon chaque soir, pour y retirer la petite monnaie qu’il leur restait à la fin de la journée. Ils déposaient ensuite les pièces au fond d’un sac Ziplock qu’ils cachaient dans le coffre à gants de leur voiture. Ainsi, ils avaient toujours quelques sous à portée de la main pour faire l’aumône, quand l’occasion se présentait.
Tous les itinérants connaissaient bien la Toyota beige des deux généreux colocs dont ils guettaient la venue chaque matin.
Soudain, comme sortie d’un nuage de fumée expulsée par les nombreux tuyaux d’échappement, apparaissait la petite quatre-chevaux qui tentait de se frayer un chemin en zigzaguant au milieu de la horde de conducteurs impatients.
Arrivé à la hauteur d’un mendiant assis sur le trottoir humide, Pierre activait le clignotant, tournait le volant en sa direction et s’approchait lentement de la bordure du trottoir au désespoir de ceux qui suivaient derrière. Cette manœuvre avait pour effet de déclencher une trâlée de coups de klaxon persistants et de jurons de la part des conducteurs irrités. Marc se penchait alors vers la boîte à gants et retirait quelques pièces du petit sac transparent. Il descendait la vitre de l’auto, étirait le bras et laissait tomber la monnaie tirée du coffre-fort imaginaire dans le vieux chapeau cabossé que le mendiant tenait au bout du bras.
— Tiens, pour toi mon homme, paie-toi un bon café chaud et passe une bonne journée.
Quand le quêteux entendait l’étranger l’appeler « mon homme », il gonflait la poitrine et semblait d’un seul coup retrouver un peu de sa dignité perdue.
— Des vrais rois de cœur, vous deux. Des vrais rois de cœur, lançait-il. Dieu vous le rendra un jour, mes amis. Dieu vous le rendra.
Sans plus, l’auto reprenait sa route et disparaissait dans la cohue pour répéter le lendemain le même scénario…
***
Malgré un soleil resplendissant, ce matin-là, le Prof se sentait trop mal en point pour rejoindre son bout de rue. Il semblait avoir été intoxiqué par le fish & chips que lui avait refilé la veille le cuisinier d’un petit casse-croûte mal famé. La tête en feu et l’estomac barbouillé, il avait proposé à Gigi Salami de lui céder son bout de trottoir pour la journée, en échange de petites compensations : quelques cigarettes et une petite pincée de hasch pour calmer son mal de ventre.
Le Prof maintenait de conviction ferme que son « spot » était le meilleur, le plus rentable, et qu’il valait bien un petit dédommagement en retour pour son geste généreux.
— Mon œil son geste généreux ! se dit Gigi. Ça l’arrange. Il ne voudrait pas se faire voler sa place par un membre de la ligue des semelles flottantes ou celle des sans chemises (noms attribués par la bande de Gigi à deux groupes adversaires).
Après entente entre les deux compères et le marché conclu, le corpulent Gigi Salami était venu s’installer sur le trottoir près du magasin de lingerie pour dames « FROUFROUS ET DENTELLES », bien avant l’heure d’ouverture de la boutique.
En prenant connaissance de l’annonce dans la vitrine, il s’était dit : « En plein mon style, froufrous et dentelles. Y’a pas à dire, le Prof y sait choisir ses places. Pas sur les marches, sur le trottoir, m’avait-il bien précisé ».
Pendant ce temps, traînant la patte, le Prof était parti s’étendre sur un banc dans le parc pour tenter de profiter d’un petit roupillon réparateur qui remettrait son estomac sur le piton.
Anxieux, le cher Gigi avait le pressentiment qu’il sortirait perdant de cet échange conclu trop rapidement. Tourmenté à la pensée que les policiers pourraient se pointer et lui ordonner de déguerpir avant qu’il ait eu le temps de tapisser de quelques pièces de monnaie le fond de sa casquette vide, il sentait les battements de son cœur s’accélérer. : « Troquer, c’est comme jouer au poker ou à la loterie. Tu sais que tu risques de perdre, mais tu prends une chance, pensait-il. »
Troublé de ne pouvoir tenir parole pour livrer au Prof la marchandise promise, il enleva sa casquette, leva la tête et, dans un geste de désespoir, il s’adressa au ciel :
— Bonne Sainte-Vierge, c’est moi Gigi Salami. Excuse-moi de te déranger, mais j’ai besoin que tu m’aides. Pourrais-tu, juste pour aujourd’hui s’il te plaît, organiser une espèce de petite manifestation imprévue pour les occuper ailleurs, ces emmerdeurs de flics ? Je sais, tu vas dire que je te parle juste quand j’suis mal pris. C’est pas que j’t’oublie, Marie, mais l’itinérance c’est comme un job à temps plein. Tu passes ta vie à voyager et à déménager. Quand les affaires sont dull dans une ville, ou que tu as continuellement la police au cul, tu prends la route et tu vas crécher ailleurs. Pas en limousine, en Trottibus comme les enfants de la garderie. Essayer de faire du pouce avec ma gueule de soûlon, pas de chance que quelqu’un m’embarque. Quand tu penses avoir trouvé le bon endroit où t’installer, à peine as-tu le temps de déballer tes guenilles qu’on te demande de déguerpir. C’est pas le paradis, ici-bas, Marie. Oui je sais, tu vas m’dire : « Fais un homme de toé » ! Ben, OK ! j’vas essayer, mais n’oublie pas la petite manifestation, s’il te plaît.
Il coupa court à son prétendu dialogue avec la Vierge Marie et s’arrêta sec. Il paralysa sur place quand il vit avancer vers lui d’un pas décidé deux gendarmes costauds. En vitesse, il remit sa casquette, se pencha pour ramasser ses fringues et sentit un courant d’air froid lui traverser l’arrière-train. Comble de malheur, la couture de son pantalon usé venait de céder. Il se sentit humilié à la vue des deux policiers qui se bidonnaient et lui demandaient :
— As-tu des épingles à couche dans tes affaires ? Tu vas en avoir besoin.
Le pauvre homme déguerpit à toute allure, une main appuyée sur le derrière de son pantalon tout en exhibant de sa main libre un doigt d’honneur à leur endroit.
Contrarié, il avança en grommelant quand soudain, il s’arrêta devant la vitrine d’un casse-croûte qui annonçait sur un grand carton jauni :
SPÉCIAL DU JOUR POUTINE
DOUBLE FROMAGE
2,00 $
Il n’était que 7 h 30, mais la lecture de cette annonce avait éveillé en lui l’envie pressante de se payer une poutine, même s’il n’était que l’heure du déjeuner. « Un petit extra », se disait-il, pour compenser sa déception. Il déposa son butin sur le trottoir, en sortit un chandail mité qu’il enroula autour de sa taille pour camoufler la fissure de son pantalon et fouilla le fond de sa poche. Il espérait y trouver quelques résidus de sa quête de la veille pour se payer la fameuse poutine dont il avait tellement envie. Il n’en retira qu’une pièce de 1,00 $ et une autre de 25 ¢. : « Merde ! Pas assez, s’était-il en continuant à saliver ».
Puis, se résignant, en marmonnant entre ses dents, il ajouta : « Il reste l’Œuvre de la soupe. Il faut ce qu’il faut. À l’heure du dîner, j’irai manger une soupe au chou pour faire différent d’avec la soupe au chou d’hier, de la soupe au chou d’avant-hier et peut-être aussi celle de demain. Cochonnerie !…


Chapitre 2
Au grand bonheur des itinérants, l’hiver cédait peu à peu sa place au printemps. Le mois de mai était aux portes et les bourgeons prenaient vie dans les arbres. Le gazon perdait peu à peu sa couleur jaunâtre pour dévoiler l’authentique vert printemps. Ce samedi matin là, Charlotte, le cœur en lambeaux, avait revêtu son vieux châle gris mité par-dessus ses deux uniques robes de coton noir qu’elle avait endossées l’une par-dessus l’autre. Traînant la semelle, les larmes aux yeux, elle avait pris la direction du parc dès le lever du jour.
Malgré l’heure matinale, le parc était passablement achalandé : de jeunes mamans poussant leurs carrosses, des personnes âgées promenant leur chien, des coureurs haletants, de simples promeneurs qui déambulaient pour profiter de la chaleur bienfaisante du soleil.
Arrivée sur place, à bout de souffle, elle espérait trouver un banc libre où reposer ses jambes endolories. Elle dénicha un banc de bois gris caché sous un arbre et s’y installa.
Nadine, étudiante en soins infirmiers au cégep, se réjouit que ce soit samedi, jour de congé. Elle enfourcha sa bicyclette et roula insouciante vers la demeure de son amie Julie pour l’accompagner dans une randonnée à vélo sur les routes de campagne. Elle voulut profiter de la nouvelle saison et du beau temps. Intriguée, elle s’arrêta quand elle remarqua non loin une femme vieillissante, cheveux en broussaille, vêtue de haillons, assise seule sur un vieux banc à l’ombre d’un grand chêne. La pauvre semblait perdue dans ses pensées.
Elle soliloquait tout en essuyant les larmes qui coulaient le long de ses joues. Nadine, décida d’observer de loin cette étrange créature, quand soudain, Charlotte, qui avait remarqué sa présence, lui fit signe de s’approcher. Hésitante, l’adolescente appuya son vélo contre un arbre et se dirigea vers l’inconnue.
D’un geste de la main, la vieille femme l’invita à s’asseoir à son côté.
D’une voix lasse, Charlotte qui avait un urgent besoin d’évacuer son chagrin, l’interpella :
— Assis toé icitte ! J’m’appelle Charlotte, pis toé ?
— Nadine.
Sans donner le temps à la jeune fille de s’enquérir si elle avait besoin d’aide, Charlotte s’engagea dans un long discours sans pause :
— Mon amie, Marie-Carmen, est morte ça fait déjà deux jeudis…
Puis, elle enchaîna en entrecoupant chaque phrase d’un hoquet, de pleurs et de sourds gémissements.
— …comme d’habitude, moi Charlotte, j’dormais sous l’vieux pont rouillé enroulée dans mes couvartures sales, étendue su mon tas de cartons humides, quand tout à coup, j’ai été réveillée par des criailleries qui se mêlaient au vacarme des autos… : « Est morte, la Marie-Carmen ! hurlaient mes compagnons d’misère, les itinérants, locataires comme elle pis moi des squats de fortune à ciel ouvert même en hiver. »
Elle baissa les yeux et sortit de sa poche un semblant de mouchoir façonné dans un carré de tissu effiloché et essuya ses larmes. Le regard dans le vide, elle secoua la tête, s’arrêta, prit une longue respiration et répéta :
— Ben oui, est morte, ma Marie-Carmen !
Elle se tourna vers Nadine et lui fit signe de la main qu’elle pouvait partir. La jeune fille, quelque peu ébranlée par cette situation imprévue, comprit que la vieille voulait rester seule. En silence, elle alla retrouver sa bicyclette et, sans se retourner, reprit tranquillement la route, laissant Charlotte à son chagrin…
***
Marie-Carmen avait été la fidèle amie de Charlotte. Femme dans la quarantaine, elle n’était pas une n’importe qui comme on aurait pu le penser. Généreuse et compatissante, elle avait le cœur sur la main, toujours prête à partager le peu qu’elle avait, à aider et à rendre service. La vie avec son lot d’épreuves et de malchances ne l’avait pas épargnée. Marquée par le destin qui l’avait fait basculer et conduite à la rue, elle traînait jour après jour les stigmates de sa chienne de vie, comme souvent elle disait.
Entre deux respirations rapides, la vieille Charlotte prit une courte pause et, en sanglotant, continua à marmonner :
— Oui, elle est morte, ma Marie-Carmen, pis moi, à c’t’heure, j’suis seule… Toute seule. Y’a juste son chat pis moi pour la regretter. Parsonne d’autre va la pleurer. Oh non, parsonne ! Elle avait d’l’amour plein l’cœur, la pauvre, mais a savait pas comment ni à qui l’donner.
En quête de tendresse et poussée par son désir profond de combler son besoin d’amour, Marie-Carmen était trop souvent devenue la proie d’hommes profiteurs et sans scrupules. Elle acceptait leurs avances pour se convaincre qu’elle était encore désirable, ne recevant en retour que quelques parcelles de bonheur éphémère : cigarettes, alcool, un peu d’argent. Ces petites douceurs passagères mettaient un peu de baume sur sa vie et l’aidaient à oublier un court instant sa dure réalité. Elle s’étourdissait dans les vapeurs d’alcool, croyant ainsi pouvoir repousser pendant quelque temps la douleur de son âme déchirée et de son cœur meurtri.
Pour panser quelque peu sa blessure, désespérée et honteuse, elle cherchait des excuses à son comportement qui lui répugnait : « Quand le bonheur passe tout droit à votre porte sans jamais s’arrêter et qu’on semble toujours accroché à un espoir aussi fragile qu’une lame à rasoir, c’est là qu’on aboutit », se disait-elle.
Sans être médecin ou voyante, elle savait depuis quelques mois qu’au fond d’elle-même la grande faucheuse l’attendait patiemment au détour, là où le trajet de sa pénible vie l’avait conduite. Elle confiait à son chat « Traîne-misère » qu’elle voulait partir la conscience en paix.
Par une journée grise, sans espoir, le cœur en lambeaux et les larmes aux yeux, comme une marchandeuse de rêves bon marché, elle avait cédé à l’idée de se vendre à Gigi Salami et Pit l’Acadien. En échange, elle pensa leur réclamer quelques sous pour pouvoir se payer une grand-messe. Elle s’imaginait ainsi refiler son âme à Dieu et régler ses comptes avec l’au-delà avant de quitter cette terre.
Trop tôt confiée à la rue par des parents pauvres, négligents et sans ambition, elle avait dès son jeune âge appris les rudiments du marchandage comme moyen de survie. Mais devant l’inévitable, elle rendait les armes. Pour une fois, elle sentait son impuissance à déjouer le destin. La mort était au rendez-vous et elle devait s’y préparer. Un petit clin d’œil à la religion lui semblait la solution pour tirer une ligne sur son passé, tourner dignement la dernière page du livre de sa vie, et ainsi adoucir quelque peu les effets des affres de sa déroute avant d’entreprendre le grand voyage de non-retour.
Tourmentée, elle avait très peu dormi cette nuit-là. Son mal lui traversait le corps comme une pointe de couteau mal aiguisée qui semblait lui broyer les os. L’humidité qui pénétrait ses couvertures effilochées la faisait frissonner.
Marie-Carmen n’avait aucune possession, mis à part son vieux manteau de peluche synthétique, ses bottes en caoutchouc sans lacets, son chat Traîne-misère et un souvenir secret enveloppé dans un minuscule carré de soie rouge solidement épinglé côté cœur de sa pelisse qui ne la quittait jamais.
Depuis leur rencontre, Charlotte et Marie-Carmen avaient partagé faim, misère, froid, injustices, mépris et indifférence. Leur histoire de vie presque identique et leur marginalité respective avaient forgé entre elles un lien d’amitié indestructible.
***
Cette nuit-là, Pit l’Acadien l’avait bien vue, la pauvre malade, mains et pieds gelés, fragile et vulnérable rassembler le peu de forces qu’il lui restait pour se glisser péniblement vers la couche de son amie Charlotte. Dans le noir, Charlotte dormait la tête enfouie sous les couvertures, emportée par les effets de l’alcool frelaté fourni par le Grand Pit. Elle ronflait comme une vieille toupie rouillée et ne s’était même pas aperçue de la présence de Marie-Carmen qui épingla délicatement sur la manche de son manteau délabré une petite note lui demandant de s’occuper de son chat, puisqu’elle partait pour un long voyage.
Attaché à la petite note, se balançait un mini carré rouge, nid protecteur d’une petite breloque en or en forme de bateau, sur laquelle était gravée la lettre « G »…
***
Marie-Carmen était alors âgée de dix-huit ans. Comme elle l’avait aimé passionnément, son Gabriel, ce jeune matelot descendu un vendredi soir de septembre du Blue Sea qui venait d’accoster dans le port de Montréal. Avide d’amour et de tendresse, trois jours lui avaient suffi pour qu’elle donne à jamais son cœur à ce jeune matelot inconnu. Mais la vie semblait toujours lui ravir jusqu’au plus petit bonheur, elle qui en comptait si peu. Après une fin de semaine d’amour et de passion, c’est le dernier soir de leur rencontre que Gabriel lui avait remis un petit bateau en or en souvenir de son passage. Il lui avait donné rendez-vous le lendemain matin sur le quai pour l’heure du départ du Blue Sea vers la Méditerranée.
Elle s’était présentée dès les premières heures, le cœur battant, persuadée qu’il la remarquerait de loin et qu’il courrait vers elle pour l’embrasser. Sans même sembler la chercher parmi les curieux venus assister au départ du bateau visiteur, elle l’avait vu s’engager de façon désinvolte vers la passerelle. Lorsqu’elle avait crié son nom, il n’avait même pas tourné la tête. Debout sur le quai, les larmes aux yeux, elle avait compris soudain que cet amour qui était arrivé dans sa vie de façon impromptue n’avait duré que le temps que vivent les roses, l’espace d’un trop court moment. Elle avait cru s’évanouir au moment où elle avait vu se précipiter vers lui une jolie jeune fille blonde sur laquelle il s’était penché pour l’embrasser avant de monter définitivement à bord. Comme tous les autres qui avaient traversé sa vie, Gabriel était reparti comme il était venu.
Malgré tout, elle l’avait attendu, espérant jour après jour recevoir un petit mot, une carte postale ou l’annonce d’un prochain retour.
Elle implorait le temps de cicatriser sa blessure. Hélas, il y a de ces blessures qui ne trouvent jamais remède. Au fond, elle savait bien qu’elle ne voulait pas guérir de cet attachement. Le souvenir de Gabriel et son amour pour lui étaient les seules raisons qui l’incitaient à continuer sur la route sinueuse de sa vie. Jour après jour, elle restait accrochée au souvenir de cet amour éphémère qui nourrissait son cœur et son âme. Vingt ans déjà s’étaient écoulés depuis le jour du départ de Gabriel, et elle l’attendait toujours sans pour autant croire à son retour. Comme une précieuse relique, c’est une photo de son beau matelot prise devant l’imposant bateau le soir de leur rencontre qui nourrissait ce vain espoir. Elle passait des nuits agitées, dérangées par les effets d’élixirs bon marché et de qualité plus que douteuse, cadeau empoisonné de compagnons itinérants de qui elle ignorait presque tout malgré la proximité qu’elle entretenait avec eux.
Ce soir-là, méconnaissable, le crâne rasé après avoir fait don à la Société du cancer de sa magnifique tresse de cheveux roux, Marie-Carmen était retournée sur son grabat de fortune après avoir épinglé le petit carré rouge sur la pelisse de son amie. Les yeux ouverts sur le manteau noir de la nuit, d’une voix éteinte, elle revivait en pensées le long chemin de croix de sa vie.

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