Mots et marées 02
88 pages
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Description

L'esclavage repose sur l'arbitraire. Marie-Josèphe-Angélique n'y fait pas exception. Née au Portugal, elle échoue à Montréal. En 1734, elle est accusée d'avoir mis le feu à la maison de sa maîtresse et d'avoir causé le brasier qui a rasé une quarantaine de maisons de la rue Saint-Paul. Carlos Taveira dresse un portrait réaliste des classes sociales en Nouvelle-France. Fusionnant habilement l'histoire et l'imaginaire, il raconte, dans une langue splendide, une époque mal connue. L'auteur agite la fatalité collée à la peau de l'esclave noire dont le monde intérieur fascine, car elle réussit à discipliner ses frayeurs et ses colères. Le roman raconte un pan refoulé de l'histoire du Canada, donnant la parole aux nombreuses femmes imaginaires qui, à l'intérieur de l'esclave, défient les juges. 11 provoque l'indignation. Une écriture efficace et un souffle puissant donnent une voix à une damnée de la Terre.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 14 juin 2016
Nombre de lectures 0
EAN13 9782896994397
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0021€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

TABLE DES MATIÈRES

1 - Un étrange étranger
2 - Marie-Josèphe-Angélique
3 - L’apprenti soldat du maçon
4 - Esclave, Mère et Insouise
5 - Œufs rouges, grenier sec
6 - Intrigue, fuite et violence
7 - La marée rouge
8 - Charmes, ruses et séduction
9 - Jean Morand
10 - Folies, fouets et vindicte
11 - Le tambour
12 - Tourments, guerres et blasphèmes
13 - La cachette
14 - Noirceur, apparition et espoir
15 - Une esclave arrive à Québec
16 - Feux, folies et cauchemars
17 - Maçon et chevalier
18 - Maladie, mort et passion
19 - La chevauchée
20 - Fuite, liberté et prison
21 - Fin de la chevauchée
22 - Avant l’envol des flammes
23 -La livraison
24 - Le parcours de la princesse
Postface
Bibliographie



Mots et marées
Les maux de Marie-Josèphe-Angélique


Du même auteur

Chez le même éditeur
De la racine des orages, poésie, Ottawa, 2014, 184 p.
Mots et marées, tome 1 : Pedro Da Silva, un Portugais messager du roi en Nouvelle-France, roman, Ottawa, 2014, 560 p.
La traversée des mondes , roman, Ottawa, 2011, 566 p.


Chez d’autres éditeurs
« Lusophonie en Nouvelle-France », série de cinq 5 articles, Le Courrier portugais / Correio Português, Montréal, 2013.
Mateus da Costa e os Trilhos de Megumaagee , roman, coll. « Nova Literatura », Lisbonne, Éditions Texto, 2006, 319 p.


Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Taveira, Carlos, 1953-, auteur
Mots et marées. Tome 2, Les maux de Marie-Josèphe-Angélique : roman / Carlos Taveira.

(Collection « Vertiges »)
Comprend des références bibliographiques.
Publié en formats imprimé(s) et électronique(s).
ISBN 978-2-89699-437-3 (couverture souple).--ISBN 978-2-89699-438-0 (pdf).--ISBN 978-2-89699-439-7 (epub)

I. Titre. II. Titre : Maux de Marie-Josèphe-Angélique. III. Collection : Collection « Vertiges »

PS8639.A896M682 2015 C843’.6 C2015-901377-1
C2015-901378-X

Les Éditions L’Interligne
261, chemin de Montréal, bureau 310
Ottawa (Ontario) K1L 8C7
Tél. : 613 748-0850 / Téléc. : 613 748-0852
Adresse courriel : commercialisation@interligne.ca
www.interligne.ca
Distribution : Diffusion Prologue inc.

ISBN : 978-2-89699-439-7
© Carlos Taveira et Les Éditions L’Interligne
Dépôt légal : premier trimestre 2015
Bibliothèque nationale du Canada
Tous droits réservés pour tous pays






Aux femmes qui, au péril de leur vie,
refusent chaînes, maîtres et fouets.


Ce roman ne serait pas entre vos mains sans :

Les Éditions L’Interligne, un pilier littéraire franco-ontarien
qui me publie pour la quatrième fois
Michèle Matteau, qui l’a chaleureusement recommandé
avant de céder son siège de directrice de collection
Michel-Rémi Lafond qui l’a reçu et relu
Jacques Côté, qui l’a adopté, révisé et corrigé
avec beaucoup d’enthousiasme
Estelle de la Chevrotière Bova, qui a déployé ses talents
d’infographiste comme pour mes romans précédents
Johanne Morency, ma compagne, qui m’a guidé
et soutenu dans l’expression de la « multiplicité »
de Marie-Josèphe-Angélique.



Sentence du juge et de ses quatre conseillers.
Montréal, le 4 juin 1734.

« Nous avons déclaré ladite Marie Joseph Angelique accusée, suffisamment atteinte et convaincue d’avoir mis le feu à la maison de la demoiselle Francheville […] Elle sera menée et conduite, par l’exécuteur de la haute justice, dans un tombereau servant à enlever les immondices […] Être attachée à un Poteau avec une chaîne de fer et brûlée vive, son corps réduit en cendres et icelles jetées au vent […] »

Archives nationales du Québec, Centre de Montréal,
Procédure criminelle contre Marie Joseph Angélique négresse, incendiaire, 1734, TL4 S1, 4136, Juridiction royale de Montréal.

Sentence du Conseil supérieur contre
Marie Joseph Angélique, négresse, pour crime d’incendie.
Ville de Québec, le 12 juin 1734.

« Le Conseil […] met lesdites appellations et sentence dont est appel, au néant […] Amendant a condamné la dite […] être pendue et étranglée tant que mort s’ensuive à une potence […] et ensuite son corps mort mis sur un [bûcher] allumé pour y être brûlé et consommé et les cendres jetées au vent […] préalablement appliquée à la question ordinaire et extraordinaire »

Archives nationales du Québec, Centre de Québec, Procédure criminelle contre Marie Joseph Angélique négresse, incendiaire, 1734, TP1, S28, P17230, Juridiction royale de Montréal, « Sentence du Conseil supérieur contre Marie Joseph Angélique, négresse, pour crime d’incendie à Montréal », juin 12, 1734, 24-26.


1
Un étrange étranger
Avril 1734. Le soleil est couché, il fait noir, le pr intemps précoce annonce la chaleur. La famille a soupé dehors, à la lumière du jour, entre la volaille qui becquetait les restants de bouffe qu’Élisabeth, la mère, vide à même le sol. François-Régis transporte un seau en cuir, énorme dans ses petites mains déjà calleuses, et l’accommode à un petit char qu’il attelle à un dogue poilu : ils s’en vont à la fontaine Champlain, le puits de la maison est en réparation. Le jeune a sept ans, a échangé sa robe d’enfant contre la culotte d’adulte, est donc prêt à aider père et mère.
Geneviève, sa sœur, est encore un bébé de deux mois ; elle pleurniche, n’aime ni l’emmaillotement serré ni le béguin enterré jusqu’aux yeux. Maman la protège de son mieux, car malgré sa robustesse et son appétit, la dernière-née la préoccupe. Nicolas, le père, ne s’attache pas trop au bébé, au cas où la brutalité de la Providence déciderait de l’enlever, comme elle l’a déjà fait avec quatre de ses enfants. Il y a des choses dans la mort auxquelles la vie ne s’habitue guère. L’autre gamine, Marie-Élisabeth, qui a hérité d’une partie du nom de sa mère, a déjà surmonté la barrière des deux ans, ce qui lui permet une espérance de survie.
La température est douce, les membres de la petite famille passent beaucoup de temps dehors, où ils cuisinent aussi. Nicolas allume sa pipe avec une braise ramassée dans le four à pain que lui-même a bâti. Sa femme essaye un repos. À la lumière d’une des lanternes, elle balance la chaise au rythme d’une berceuse. Geneviève est maintenant heureuse sur les genoux de sa maman, qu’elle dévisage. Marie-Élisabeth s’assoit sur une banquette, à côté de la chaise. Elle articule déjà des petits mots : papa, maman, tonton, donne, pain, manger, eau, poupée ; ainsi font tous les bambins depuis qu’ils existent, dans leur quête de protection et de survie. De tendresse aussi. Élisabeth le sait par instinct et elle caresse les boucles blondes qui s’échappent de la coiffe. Puis, de sa main libre, elle saisit un éventail et l’agite sur la tête d’une gamine à la fois, pour jouer. Le soleil s’en va et la nuit approche avec sa fraîcheur.
Nicolas aime le printemps et hait les excès de température. En tant qu’apprenti maçon, il a souffert, hiver comme été, entre les tourments de la chaleur et du froid, à tailler, charger, équarrir, aligner des blocs de pierre et trimballer des bacs de mortier pour les maisons qu’il a aidé à lever. De ces exercices-là, il a hérité de solides bras, charpentés à la masse et à la massette, d’un mauvais caractère que ses engagés craignent, et d’un mal de dos qui empirera au cours des hivers. Petit entrepreneur, il a trente-six ans, une famille, un métier recherché, quelque prestige et énormément d’ambition.
Il quitte la cour, suivi d’un autre chien domestique, vieux celui-ci. Sa maison est dans la Basse-Ville, au tournant de la rue du Sault-au-Matelot, dans la seigneurie du Séminaire. Il s’agit d’une maigre artère qui part de l’arrière-cour des édifices à trois étages de la place du marché, trotte vers le nord à l’ombre de la falaise du même nom de rue , et bifurque à gauche aux abords de la grève. Nicolas brimbale une lanterne qu’il dépose sur les marches de la façade de son domicile. Il contemple les feux et écoute les rires enivrés des vaisseaux ancrés dans la rade, arrivés de Louisbourg que les Anglais essayent d’étouffer économiquement. Ils prohibent le commerce avec l’Acadie, sous le contrôle de Sa Majesté britannique. La flotte de France n’a pas encore mouillé, le dégel étant récent.
Le maître maçon porte une chemise négligente, enfilée dans des culottes attachées aux genoux, et chausse des souliers français, boueux, que le chien renifle avec intérêt. La brise pas trop rassurante lui conseille de porter un gilet sur lequel tombe librement sa chevelure noire, abondante. Il y enfonce les mains, se gratte vigoureusement le scalp et ferme les yeux larmoyants de jouissance et d’apaisement. Il aspire la pipe, ravivant le rouge crépitant du tabac bien tassé dans le fourneau, lève la tête, et exhale par la bouche et les narines un nuage de boucane qu’il adresse à la Haute-Ville.
À cause du confinement de la Basse-Ville entre fleuve et escarpements, les rues accidentées, dans l’obscurité maintenant, sont étroites. Les murs ombrageux des maisons à étages, en pierre blanchie au lait de chaux, maltraités par l’hiver, se détachent faiblement de la noirceur grâce à un vague éclairage qui luit par les fenêtres vitrées. Nicolas entend les causeries de jeunes gens qui s’esclaffent et rasent la falaise pour se camoufler. Par leurs vantardises, il comprend que la bande est en marche vers la demeure du bourreau où ils s’adonneront à un des amusements prisés de tous les plaisantins d’antan : insulter le maître des hautes œuvres. Celui qui torture et pend les criminels du Canada est un esclave noir, bourru et solitaire, acheté aux Antilles. Il habite une petite maison voisine du Palais de l’Intendant, dressée à l’endroit d’une ancienne brasserie qui a appartenu à feu monsieur Jean Talon. Nicolas déteste déjà ces bandes noctambules, il les hait depuis qu’ils ont beurré la poignée de sa porte avec du purin.
Le maçon n’entend pas l’homme qui se déplace dans la nuit. L’étranger ignore la gadoue que le dégel a créée et marche au centre de la ruelle, car frôler les murs peut apporter la malchance. Malgré les ordonnances, il y a encore des urbains qui profitent de l’obscurité pour balancer toutes sortes de déchets par les fenêtres, voire leurs pots de chambre, sans hurler le cri d’avertissement d’usage. De plus, les citoyens ne sont pas très pressés de réparer et de remplacer les planches qu’une autre ordonnance oblige à installer devant leurs demeures, en guise de trottoir. Un adulte a suffisamment de poids pour casser le bois s’il est pourri, s’y enfoncer et s’y blesser.
Le chien arrête de flairer les chaussures, immobilise sa queue, scrute la noirceur, renifle et gronde. Nicolas, sachant que l’animal n’est pas incommodé par l’odeur de fumier à laquelle il s’est habitué depuis qu’il est chiot, prend la lanterne et l’élève au-dessus de sa tête. Il entrevoit une silhouette, s’effraye et recule. Le chien se met à japper pour montrer qu’il est capable ; à distance toujours, il est vieux et peureux. Occulté par les ombres, le dogue de François-Régis, celui qui tirait le petit chariot, répond au jappement. L’étranger pénètre dans le cercle jaunâtre de lumière et pose par terre un seau plein d’eau. Nicolas reconnaît celui que François-Régis a porté. Suivi de son dogue excité, le bambin sort de la noirceur et rassure son père.
— Il m’a aidé à la fontaine, dit-il, la mine attristée, soulevant le chariot cassé.
Malgré une impression de force qui s’en dégage, l’étranger est mince. Il porte gilet et justaucorps en bure sur une chemise sale, des culottes usées, chausse des souliers de bœuf qui ont fait du chemin et attache ses longs cheveux en queue de cheval. Il transporte une besace en bandoulière, une dague à la ceinture et deux charbons dans ses yeux allumés.
— Êtes-vous Nicolas ? s’enquiert-il.
— Oui.
— J’ai grand besoin de votre aide !
Nicolas, surpris par la réplique de l’homme, s’en méfie. Pourtant, il ne vient pas à l’aumône, les mendiants n’ont pas ce regard aiguisé et ne se baladent pas en exhibant des armes à la ceinture. Le temps d’un clignement de paupières, Nicolas croit à un bandit. Il serait très audacieux, néanmoins, d’essayer de voler quelqu’un à cette heure, avant le roulement des tambours du fort annonçant la retraite. François-Régis, après avoir remercié l’inconnu, disparaît par la porte de la cour, prenant le seau à deux mains et marchant à petits pas. Nicolas arrête le geste de l’inconnu qui s’apprête à aider le gamin.
— Il faut qu’il s’habitue.
Puis, il approche la lanterne de l’inconnu et retient une exclamation : l’homme est méconnaissable, victime d’un assaut de mouches noires ou de taons. Ou d’une sorte de moustiques musclés que les matelots normands appelaient maringouins, francisant un mot du tupi-guarani, venant des Tupi-Guarani du Brésil : mbarigui . Nicolas trouve cela intrigant, ce n’est pas la saison des insectes.
— Votre visage a plus de bosses et de cabosses que les rues de la Haute-Ville.
— Je les « haïs » ces maudits insectes. À cause d’eux, je n’ai plus de visage.
— Même ceux qui n’ont plus de visage ont encore un nom.
— C’est un nom dangereux par les temps qui courent.
— Quelle audace ! Me solliciter de l’aide en m’apprenant qu’il est dangereux de le faire.
— C’est Pedro da Silva 1 , le Portugais, qui m’a envoyé.
— Quelle effronterie ! Pedro est mort depuis longtemps.
Nicolas se dresse devant l’individu malgré l’inquiétante dague à sa ceinture. Même s’il n’est pas lâche, une raison cachée explique cette bravoure. Il sait que le soldat endormi chez lui se présentera, illico, au premier cri d’alarme, fusil en main, baïonnette au canon. L’homme sans nom lève les mains en signe de paix, un désespoir dans le regard.
— Je ne me moque pas de vous. Mais c’est bien par la volonté de Pedro da Silva que je suis ici. Indirectement, c’est vrai, mais c’est lui qui m’envoie.
Nicolas se raidit, reluque l’étranger, hésite, puis prend une décision.
— Entrez. Ce n’est pas convenable d’être vu en compagnie d’un homme dangereux.
Grattant son visage, Sans-Nom suit le maçon. Ils montent les marches, franchissent la porte et pénètrent dans un salon assez large. L’intérieur est obscur, il n’y a pas de feu allumé ; dans le poêle en tôle, que des cendres. La flamme de la lanterne pousse les ombres, dévoilant le contenu de la pièce : âtre, four, rouet à filer, pierre creuse pour laver les légumes contre une fenêtre, une sorte de buffet avec des tiroirs, un bahut, un berceau, un petit siège d’enfant. De solides poutres, en bois, traversent le plafond et un escalier disparaît par la bouche béante du grenier. Nicolas pose la lanterne sur une table massive, entourée de chaises et de bancs. Invité à prendre siège, Sans-Nom choisit un banc, dépose sa besace sur le plancher en bois, retire son justaucorps qu’il accroche à un clou et s’assoit, s’adossant au mur. Nicolas s’installe sur une chaise devant lui et remarque que la chemise de son invité est déchirée à l’épaule gauche.
La nuit, collée aux fenêtres vitrées, est sourde et muette.
Élisabeth fait son entrée, un bébé dans les bras. De sa chaise berçante, elle avait surveillé l’intérieur depuis que François-Régis lui avait dit que papa causait avec un étranger. Avec mille précautions, elle dépose le rejeton dans le ber, puis le balance doucement tout en fredonnant une berceuse. Geneviève, le bébé, s’endort et maman, après l’avoir couverte d’une laine, s’approche de la table avec une bouteille et deux tasses de terre cuite prises dans le buffet. Elle s’adresse à son époux.
— Votre invité veut-il manger ?
Nicolas perçoit le regard d’imploration de Sans-Nom et, toujours le dos tourné à son épouse, il acquiesce d’un hochement sec de la tête. Élisabeth disparaît, après avoir lancé un coup d’œil au berceau. Son mari ne décolle pas les yeux de Sans-Nom. Celui-ci ne le sait pas, cependant l’hospitalité, qui n’est pas dans les qualités les plus notoires de Nicolas, n’est pas le seul motif de cette invitation à entrer et à manger. Ce qui tracasse le maçon est la manière dont l’étranger avait prononcé le nom de Pedro da Silva. Il avait accentué les premières syllabes exactement comme Pedro l’aurait fait, et pour un court instant Nicolas eut le sentiment d’avoir entendu la voix du Portugais. Un Français aurait prononcé ce nom d’une autre façon : Pedrô da Silvâ. De plus, l’inconnu utilise la formule portugaise du prénom, oubliée depuis longtemps ; de Tadoussac jusqu’à Montréal, tout le monde l’avait connu comme le Portugais.
Élisabeth réapparaît, suivie de la petite Marie-Élisabeth qui a l’air d’une réplique miniature de sa mère, avec sa robe et sa coiffe. Elle apporte une assiette à soupe en étain, remplie d’un ragoût encore fumant, enrichi d’une épaisse tranche de pain bis. Toujours la fille accrochée à ses jupes, elle entend le remerciement de l’inconnu et pose la nourriture sur la table, ainsi qu’une cuillère transportée dans la poche de son tablier. Elle allume les mèches des lampes à huile, de celle qui est sur la table, du bec-de-corbeau accroché au mur, et éteint la chandelle de la lanterne, pour économiser. Dévisageant Sans-Nom pour la première fois, elle s’écrie.
— Dieu tout-puissant ! Votre visage…
Mais pour cette femme habituée aux fatalités, l’action remplace la surprise. Tandis que la petite Marie-Élisabeth reste sur place, fascinée par l’inconnu qui lui gratte la coiffe, sa mère va vers le buffet. On entend un tiroir qui s’ouvre avec difficulté, le bruit de flacons qui s’entrechoquent et l’eau d’une cruche versée dans une cuvette. Élisabeth réapparaît à la lumière avec un tissu sec, un autre mouillé et un flacon à large bec qu’elle dépose sur la table. L’inconnu accepte le tissu mouillé où il enfonce le visage pendant une bonne minute, laissant entendre des marmonnements de satisfaction. Puis, avec le tissu sec, il essuie soigneusement son visage maltraité. Il plonge deux doigts dans le flacon qui contient un onguent acheté aux Wendats, à base de gras d’ours mélangé à des plantes médicinales, et l’étend sur les enflures. Élisabeth récupère flacon et tissus et, suivie par la fillette, reprend le bébé et disparaît par une porte.
Sans-Nom dévore maintenant le ragoût où il trempe des morceaux de pain, poussant le tout avec un vin fort, coupé à l’eau. À la fin du repas, Nicolas verse une portion d’eau-de-vie dans les tasses tachées par la vinasse. L’homme sans nom détache le mouchoir qu’il porte au cou, s’essuie les lèvres, boit une lampée d’eau-de-vie, fait claquer sa langue et s’adosse paresseusement au mur. Il paraît plus détendu, en décrochant de la ceinture un sac à feu où il porte tabac, briquet, pierre, amadou et une pipe qu’il prend dans ses mains. Son amphitryon accepte la bourse et remplit sa pipe. Une fois les fourneaux bourrés et le tabac allumé, Nicolas le regarde, inquisiteur.
— Une tragédie est arrivée à Montréal, répond Sans-Nom à la question non formulée.
Ce n’est pas une surprise. Un coureur des bois montréalais avait apporté la mauvaise nouvelle. Malgré le dégel, il avait parcouru à cheval, en huit jours, la distance entre Montréal et Québec par le chemin du Roy, la première grande route de l’Amérique du Nord qui, enfin, devenait plus ou moins carrossable. Cet homme, aussitôt arrivé, s’en alla au Palais de l’Intendant livrer une lettre en provenance du gouvernement de Montréal. Malgré la consigne de silence qui lui fut communiquée, la bière de l’auberge dénoua sa langue. La nouvelle se répandit par la ville sous sa forme primitive, le ragot. Sans-Nom confirme.
— Beaucoup de maisons mangées par le feu.
— Un accident ?
— Les geôliers détiennent une esclave.
— Une Panisse ? On dit qu’elles font de bonnes esclaves.
— Non. Pas une Panisse. Une négresse venue du Portugal. On dit qu’elle a mis le feu à la maison de sa maîtresse. Le vent a fait le reste.
— Du Portugal, s’exclame Nicolas, comme mon père... Et c’est vrai, ça ? Qu’elle a mis le feu, je veux dire.
— Le peuple le croit et veut se venger. On parle déjà de la question et de la pendaison.
Le maçon n’aime pas parler de ces choses. Il a assez entendu les cris effroyables des malheureux qui ont dû passer par la torture, qu’on appelle question, faisant partie des procédures légales. Il était très jeune à l’époque, travaillait à contrat au Palais de l’Intendant auquel sont annexées les prisons ainsi que la maison du bourreau. Dans la demeure de l’architecte qui lui avait appris le métier, les hurlements des suppliciés venaient hanter ses cauchemars.
Aussi évitait-il les pendaisons. Une fois, curieux, il s’était approché de l’escalier appuyé contre un échafaud de fortune, un U carré planté à l’envers, que les charpentiers avaient levé avec une mauvaise volonté. L’acteur du dernier acte de sa vie était un voleur qui, bourré d’eau-de-vie, avait exercé ses douteux talents dans un monastère. Un suicide ! Après les derniers marmonnements en latin du prêtre de service au condamné, l’exécuteur avait gravi les marches, traînant derrière lui le malheureux, la corde au cou. Le bourreau, tel un vautour rouge agrippé à la potence, avait vérifié le nœud coulant, soupiré longuement, s’était signé et, d’un coup de pied, avait dérobé l’escalier au damné, lui offrant la mort. Mort qu’il avait accélérée en se lançant, toujours suspendu à la potence, sur le corps gigotant du condamné qu’il avait enjambé à califourchon, afin de lui briser le cou.
— Comment avez-vous parlé à Pedro ? Êtes-vous allé voir une sorcière ?
— Non. J’ai peur des sorcières.
— Dites donc !
— Le feu a détruit la maison où j’habitais. Alors j’ai cherché un abri que je connaissais déjà. En dehors des murs de la ville. C’est un arbre qui forme une cabane de Sauvage, avec ses branches habillées de feuilles tellement longues qui tombent sur le sol. J’y ai couché. C’est là que j’ai eu ce rêve. Mais ça ne paraissait pas du tout un rêve. C’était si vrai… Pedro me parlait comme je vous parle là.
— Et qu’est-ce qu’il vous a dit ?
— M’a dit de venir ici. Que vous m’aideriez.
— Et quoi d’autre ?
— Je lui ai dit que je ne pourrais pas m’échapper.
— Pourquoi ?
— C’est mieux pour vous de ne pas le savoir. On me cherchait…
— On vous cherchait, mais on ne vous a pas trouvé.
— Pedro m’a dit que la nature se chargerait de me cacher.
— Pedro a dit ça ?
— Quand je me suis réveillé, j’ai vu un pigeon, comme ceux qu’on utilise pour porter des petits messages enroulés aux pattes. Il roucoula, et tout à coup je fus entouré de toutes sortes de mouches qui mirent mon visage dans cet état. J’ai donc pu sortir tranquillement, quitter les environs de Montréal sans que personne ne m’incommode…
Nicolas sait reconnaître la menterie. Toutefois, chez cet homme, et malgré les lacunes de son histoire, il perçoit une zone interdite où il n’arrive guère à pénétrer. Insensible à l’intense observation dont il est objet, l’étranger continue de s’exprimer nerveusement. Ce qu’il dit fait tomber les dernières résistances du maçon. Des choses connues que de lui et de Pedro. Sans-Nom finit son histoire.
— Et il parla d’une lettre jamais livrée. Il m’a dit que vous savez de quoi il s’agit.
Nicolas Dassilva 2 sait bien de quoi il est question. Son père, Pedro da Silva, lui en a déjà parlé.
— Et pourquoi avez-vous besoin d’aide ?
— À cause de cette histoire de l’esclave et de l’incendie. J’y comprends rien et pourtant… Je ne sais pas comment la raconter.
— Et si vous commenciez par le début ?
Sans-Nom répond en regardant la noirceur des fenêtres. Comme s’il s’attendait à y voir quelque chose, ou quelqu’un, il prononce son nom.
— Marie-Josèphe-Angélique…


1 - Pedro da Silva, dit Portugais . Né probablement à Lisbonne vers 1647-1651. Arrivé en Nouvelle-France vers 1672-1673. Épousa Jeanne Greslon, dite Jolicoeur, le 16 mai 1667 à l’Ange-Gardien. Le couple eut au moins 14 enfants. Il habita Beauport, puis s’installa à la Basse-Ville de Québec, rue du Sault-au-Matelot. Premier messager du roi de la Nouvelle-France, il dédia une grande partie de sa vie à transporter et à livrer des marchandises. Il décéda à Québec le 2 août 1717, victime d’une épidémie. Pedro da Silva fut le personnage principal du premier roman de cette série, du même auteur : Mots et marées , tome 1, Ottawa, Les Éditions l’Interligne, 2014, 560 p.

2 - Nicolas Das(s)ilva, dit Portugais . Né à Québec le 12 juillet 1698. Deux mariages : avec Élisabeth Laîné le 12 avril 1722; puis avec la veuve Marie-Gabrielle La Roche le 8 janvier 1759. Maître maçon. Mort à Québec en 1761.


2
Marie-Josèphe-Angélique
« L’an mil sept cent trente-quatre, le douze d’avril après midi, nous, Pierre Raimbault, Conseiller du roi, Lieutenant général civil et criminel au Siège de la Juridiction Royale de Montréal, […] avons fait amener devant nous, la Négresse de la demoiselle [Thérèse de Couagne] Francheville, nommée Angélique, prisonnière en icelle […] . Interrogé de son nom, surnom, âge, qualité et demeure. // A dit se nommer Marie Joseph, âgée de vingt-neuf ans, née au Portugal et qui a été vendue à un Flamand qui l’a vendue à feu sieur Francheville, il y a environ neuf ans, où elle a toujours demeuré depuis . »

Archives nationales du Québec, Centre de Montréal, Procédure criminelle contre Marie Joseph Angélique.

Vous m’appelez Marie-Josèphe-Angélique, messieurs, et pourtant je ne suis qu’une Maria parmi d’autres ; de leur nation je suis venue, des autres noms je n’ai pas la mémoire. Mais je sais que ma mère s’appelait Maria. Nous étions deux Maria en pleurs désespérés quand j’ai été achetée au Portugais en besoin d’argent pour payer les dettes de la maison et les luxes de sa famille. J’étais d’un jeune âge, incertain, dont j’ai souvenance grâce au Flamand qui me l’a dit au moment de me pousser sur son lit.
— C’est la première fois que je couche avec une femelle de neuf ans.
À neuf ans, sur le lit d’un homme brutal, loin de ma mère et de mon père, abandonnée par Jésus et par la Vierge… J’étais comme un bateau perdu sur une mer inconnue ! Je me recroquevillais sur moi-même, cherchant un réconfort qui n’arrivait pas ; les rues de mon enfance étaient devenues des chemins d’eau, des sentiers de larmes sur la mer salée.
Parce que peu de gens comprenaient ma langue, je me parlais à moi-même, et parce que peu de gens m’adressaient la parole, je me répondais. La haine, cette force terrible qui nous consomme, mère de toute vengeance, s’occultait sous la noirceur épaisse du chagrin.
Un jour, quand je préparais le manger de mon maître dans les poêles du bateau, je me suis vue comme si je quittais mon propre corps : une enfant à jupe noire, tablier, coiffe, sabots démesurés, regard vêtu de servitude… En la regardant, j’ai su que j’étais quelque chose d’autre que je n’arrivais pas à être, que mon esprit libre serait toujours attaché au corps captif d’une enfant qui ne grandissait pas.
Au fil des années, messieurs, et parce que le tablier n’arrivait pas à m’asservir, une autre force méconnue essaya de prendre sa place. Il s’agissait d’une sorte de monstre envahissant mes tripes comme une de ces pieuvres, petites sur les côtes, mais gigantesques dans la mer océane… C’était la haine, dont je goûtais pour la première fois les poisons : une insoumise poussait dans mon ventre !
J’avais neuf ans lorsque j’ai embarqué seule sur ce maudit bateau, j’en ai vingt-neuf aujourd’hui. J’ai bien compté nos Noëls endiablés, il y en a vingt depuis que les maîtres entrent, sans invitation, dans mon corps violé ; il y en a vingt depuis que la servante vide leurs pots de chambre, qu’elle nettoie les vomissements de leurs ivrogneries, blanchit leurs chemises puantes, soigne leurs maladies, leur prépare le manger. Il y en a vingt qu’Insoumise et Servante couchent sur le même paillasson.
Il y en a vingt depuis que nous nous nourrissons des restants.
Voici pourquoi, messieurs, nous connaissons bien notre âge. Nous avons compté chaque jour de chaque mois de chacune des années de notre captivité : vingt-neuf !
De malheur, il en eut vingt. Les autres années, au Portugal, étaient bonnes ; du moins c’est l’idée que je m’en étais faite. Je jouais avec les enfants de ma maîtresse, qui m’y autorisait tant que je ne couchais pas dans leurs chambres. Je sautais à la corde, jouais au colin-maillard, à cache-cache, et maman chantait des berceuses portugaises censées écarter le mauvais sort. « Padre nosso pequenino, quando Deus era menino 3 . » Papa m’assoyait sur ses genoux sautillants – « clip-clop, clip-clop, clip-clop ; é o cavalinho da minha princesa 4 » –, me soulevait, m’enfourchait sur ses épaules et partait, riant, au galop ! Quand je me souviens d’eux, un seul mot fait surface dans mon esprit : saudade 5 . Toutefois, je sais que vous, messieurs, ne connaissez pas ce mot, parce qu’Hommes, parce que Blancs, parce que Libres. Vous n’avez jamais été femme, négresse et captive.
Le nouveau maître m’a transportée en Hollande où il négociait avec ceux de sa race de marchands. Je priais mon Dieu portugais pour y être vendue. Je ne voulais pas me rembarquer dans les grands bateaux, je paniquais à cause des tempêtes et des monstres marins qu’on dit fort abondants dans la mer océane. Et, tout en paniquant, je m’enfermais dans ma chambre et je me racontais des histoires de vengeance, je m’insurgeais et j’imaginais les plus grands maux à l’encontre du monde des libres.
Le Flamand m’a fait traverser l’océan et je couchais sur le pont du bateau sous l’œil vicieux des matelots. N’eussent-ils pas eu la crainte du fouet et le respect de l’argent de mon maître bourgeois, ils auraient abusé de ma faiblesse. Ils riaient de cette enfant habillée en domestique, priant dans une langue qui leur était inconnue : « Pai nosso que estais no céu, santificado seja o vosso nome… Mas livrai-nos do mal 6 . » Enfoui dans mes tripes, quelque chose de sombre aiguisait pourtant les lames des couteaux de cuisine.
Nous avions traversé la mer sans mourir ni tuer. Nous montâmes ce grand fleuve qu’on dit « cimetière de bateaux », prières aux lèvres, et nous nous sommes retrouvées chez vous.
Le Flamand brassait des affaires avec des catholiques français de la Nouvelle-France, qu’il détestait, mais la foi dans l’argent est plus forte que la Foy des croyants. Puis, nous poursuivîmes le voyage vers la Nouvelle-York où les habitants, tels que le Flamand, appartiennent aux religions réformées, celles que les Portugais et vous, Français catholiques, haïssez. Parmi eux, en Nouvelle-Angleterre, nous, Insoumise et Esclave, vécûmes de nombreuses années. J’y ai survécu à la vérole, qui me marqua le visage et augmenta mon prix marchand, car un esclave immunisé contre les épidémies a une valeur plus sûre.
C’est ainsi que, après avoir appris le flamand, nous avons appris la langue anglaise.
Vous connaissez la suite, messieurs : il y a neuf ans que nous avons été vendues à cette riche famille de la Nouvelle-France. La langue française est donc la quatrième que la route de l’esclavage m’a forcée à parler.
Un prêtre catholique me baptisa ici, à Montréal. Il récitait ses prières, dont « Pater noster, qui es in caelis », que je reconnaissais : ma mère et mon père me l’avaient apprise dans la langue de mon premier esclavage : « Pai nosso que estais no céu . »
Il s’agissait de mon troisième baptême : le Portugais catholique, le Flamand protestant, le Français catholique. J’ai eu le privilège d’avoir comme parrains les amis riches de nos riches maîtres qui m’ont imposé les trois prénoms de leur unique fille, déjà décédée : Marie-Josèphe-Angélique…
Comme s’ils avaient eu le pressentiment que je n’étais pas seule ! Qu’avec moi avaient émigré, du Portugal, des passagers clandestins…


3 - Notre Père tout petit, quand Dieu était enfant.

4 - C’est le petit cheval de ma princesse.

5 - Saudade : mot portugais intraduisible. Mélange de nostalgie, d’amertume, et de douceur dans la souvenance.

6 - Notre Père, qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié… Mais délivrez-nous du mal.


3
L’apprenti soldat du maçon
Sans-Nom est fatigué. Le baume le soulage quelque peu des enflures au visage car il sommeille, tête adossée au mur. Nicolas Dassilva saisit la lampe qui frétille sur la table, laisse l’invité plongé dans l’ombre et se dirige vers un mur. Une porte apparaît, il l’ouvre et pénètre dans la chambre des enfants où dort aussi le soldat.
Le jeune militaire s’était présenté chez le maçon, un sac à l’épaule et un embarras dans le geste, un papier en main signé par l’autorité militaire. Nicolas n’eut pas d’autre choix que de trouver un coin où l’installer, une place au foyer et un siège à la table. Il n’y a pas de casernes dans la ville : il revient donc aux habitants de loger les soldats. Les nobles et les gens d’Église sont dispensés de donner auberge aux troupes et les bourgeois peuvent acheter une exemption. Pour soulager l’effort des citadins, ceux-ci reçoivent les munitions de bouche distribuées par l’intendance militaire aux soldats : le quart de livre de pois secs, le quart de livre de lard ou de bœuf salé, du poisson quand Dieu interdit la viande, enfin la livre et demie de pain. Les rations de tabac et d’eau-de-vie, on les garde pour soi.
Le jeune s’est bien intégré dans sa famille d’accueil et il mérite la confiance de Nicolas qui en a fait un apprenti. Car ce soldat n’a aucun métier, il n’est pas perruquier, charpentier, armurier, taillandier, maçon ou maréchal-ferrant, ce qui lui permettrait de mieux s’en sortir. Les soldats exercent librement ces arts avec l’autorisation du commandement, entrant ainsi en concurrence directe avec les habitants. Les capitaines, quand leurs hommes obtiennent des revenus civils, peuvent légalement empocher leur maigre solde.
Ce soldat qui dort est connu sous le sobriquet de Trois-Joues, à cause d’une longue cicatrice qui lui divise la joue gauche en deux, résultat d’un fâcheux accident pendant la pratique de tir. Le fusil de son voisin dans la ligne des tireurs avait explosé : le malheureux avait perdu la vie, la jeune recrue y avait gagné un surnom. Trois-Joues, malgré un sommeil agité, dort à poings fermés sous sa couverture de poils de chien. Nicolas pose la lampe à huile par terre, se penche et le secoue sans ménagement. Le soldat se réveille en sursaut, effrayé par le visage ombragé du patron.
— Pour un soldat vous êtes bien peureux, se moque Nicolas.
— Mauvais rêve.
— De guerre ?
— Je ne m’en souviens plus.
Il s’en souvient, mais ne veut pas le raconter. Sa conscience le ramène à sa chambre sommairement meublée, à sa paillasse large, au lit partagé par les enfants, au coffre. Des clous sur les murs soutiennent les vêtements de tous les jours.
Dans le cauchemar, il se battait en duel contre un camarade d’unité qui guette une occasion de le défier. Il avait décidé de faire de Trois-Joues sa victime, sans autre raison que d’exercer sa mauvaise humeur sur le jeune timoré. Les duels surviennent surtout entre militaires de même rang : ainsi le veut le code d’honneur. Ces combats sont défendus et peuvent conduire à l’échafaud si l’un des duellistes meurt. Dans son cauchemar, Trois-Joues fut perforé par l’épée de Mauvaise-Humeur. Les camarades formaient le carré autour, et une tribune décorée d’étendards royaux exhibait les autorités coloniales : gouverneur, intendant et évêque. Au-dessus, flottait le buste de Louis IV, qui avait été installé à la Place-Royale lors du siècle passé. L’épée de Trois-Joues devint trop lourde, il n’arrivait pas à la soulever, ses jambes de plomb refusaient de collaborer. Pour ajouter à cette confusion, un sorcier gweugwehono 7 , tête enfilée dans un crâne d’ours, dansait, psalmodiant des cantiques en latin, avec le crucifix en haut et les huiles sacrées dans un contenant en écorce. Voilà pourquoi, maintenant complètement réveillé, le soldat regarde Nicolas, embarrassé comme s’il pouvait lire dans son cauchemar, et lui répète qu’il ne se souvient plus.
Nicolas Dassilva n’insiste pas, il a d’autres soucis. Sans-Nom a réveillé des souvenirs enfermés dans les tiroirs de sa mémoire. Il pose la lampe sur un coffre et contemple l’ombre de Trois-Joues allongée sur le mur.
Le jeune militaire boucle sa ceinture et s’assoit sur un banc pour enfiler les bas de l’uniforme. Ensuite, il prend ses bottes et force le pied gauche dans celle que le droit avait utilisée la veille pour éviter que les chaussures ne prennent le format d’un des pieds. Les cordonniers bottiers ne font pas la différence entre bottes gauche et droite et les militaires reçoivent, avec leurs chaussures, la consigne de les alterner quotidiennement. Trois-Joues peine à trouver des bottes à la mesure de ses petits pieds dont Mauvaise-Humeur se moque : « Petits pieds de courtisane, d’adorables petits pieds de marquise. »
Trois-Joues sait que le maître de la maison a besoin de lui. Il ne l’a pas réveillé pour un service à l’unité, pour des exercices militaires ou pour faire le gardien au pied d’un échafaud. Car il était sentinelle au château Saint-Louis la veille, il avait eu les pratiques de tir et de manœuvres militaires la semaine passée. Et il n’y a pas de criminel à pendre.
Nicolas suit son chemin, passant d’un compartiment à l’autre (dans ces maisons, il n’y a pas de corridors). Dans la chambre principale, il pose la lampe au pied d’un autre coffre, plus grand, plus vieux. Il soulève le lourd couvercle et plonge ses bras à l’intérieur, éloignant couvertures, manteaux, tuques, gants, mitaines et bas de laine. Soudain, Nicolas s’immobilise, il vient de trouver ce qu’il cherche. Il s’agit d’une cassette recouverte de peau de loup-marin, aux dimensions appropriées pour contenir des documents.
Il retourne au salon, cassette sous le bras. Trois-Joues l’attend, assis à côté de l’inconnu, plongé dans un sommeil agité.

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