Opération Sabines
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Opération Sabines , livre ebook

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Londres, 1937. Le jeune enchanteur Carroll Mac Maël Muad et son domestique Julius Khool, vieux soldat maure ayant servi dans les légions de la République romaine de Weimar, sont recrutés par le Special Operation Service afin d'exfiltrer un savant vénitien, dont les travaux dans le domaine de l'atome risquent de bouleverser l'équilibre des forces en Europe.

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Nombre de lectures 4
EAN13 9782361834364
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Opération Sabines (Monts et Merveilles, 1)
Nicolas Texier

© 2018  Les Moutons électriques
Conception Mergey CD&E
Version 1.0.1 (30.10.2018)
Londres, 1937. Le jeune enchanteur Carroll Mac Maël Muad et son domestique Julius Khool, vieux soldat maure ayant servi dans les légions de la République romaine de Weimar, sont recrutés par le Special Operation Service afin d'exfiltrer un savant vénitien, dont les travaux dans le domaine de l'atome risquent de bouleverser l'équilibre des forces en Europe.
Ils ignorent cependant que ces découvertes ne sont pas convoitées que par les services de renseignements ennemis, mais également par une société secrète mêlant poètes, sorciers et créatures de l'outre-monde luttant pour leur survie. Loin de se passer comme prévu, l'opération "Sabines" amènera dès lors Carroll et Julius jusqu'au cœur des limbes, au long d'une route rythmée par les rencontres et les périls merveilleux.
Uchronie jouant sur les registres du roman d'espionnage, du polar, du roman d'aventures comme de la fantasy , Opération Sabines décrit une Europe où la magie côtoie locomotives, sabres, fiacres et arbalètes, et où les mages du M.I.6 croisent le fer avec les agents d'un Nouvel Empire romain œuvrant pour le désenchantement du monde. Roman vif et foisonnant, rédigé dans le style fleuri du vétéran qu'est Julius Khool, Opération Sabines se révèle aussi comme une réflexion sur les périls du progrès et sur les conséquences sociales et politiques qu'aurait l'existence d'une magie opérante.
Âgé de 48 ans, Nicolas Texier vit et travaille en région parisienne. Il est l'auteur de trois romans parus dans la NRF, aux éditions Gallimard, et contribue régulièrement à des travaux d'histoire militaire. Opération Sabines est sa première incursion dans le domaine de la fantasy .
PREMIÈRE PARTIE
1. Où je fais la connaissance de maître Carroll
Vous pouvez m’appeler Julius Khool. Je suis né au-delà du désert, et sous un autre nom, perdu désormais dans les limbes de l’enfance. J’ai été esclave, forgeron, mamelouk, légionnaire, porte-glaive, et il y a maintenant bien des années, parvenu au soir d’une vie de batailles, je décidai d’enfin poser les armes et d’embrasser la profession de domestique. Je servais alors depuis longtemps la bannière du roi Edgar, dans les troupes destinées à défendre nos comptoirs en Inde, mais en eus un jour soupé du gin, des currys et des climats extrêmes. Aussi, et sans pourtant posséder, dans les Royaumes-Unis de Grande-Bretagne, du Pays de Galles, d’Écosse ou d’Irlande, aucune attache ni famille, ni le moindre talent, à vrai dire, pour autre chose qu’éventrer mon prochain, panser mes chevaux et brocarder mes supérieurs, je décidai de rendre lance et uniforme puis de m’embarquer à bord du vapeur Excalibur , destination Londres, dans le but de me trouver un maître, un foyer, enfin quelque douceur de vivre…
Et c’est ainsi qu’à l’aube du 4 septembre 1937, je descendais de la passerelle du navire, humais, surpris, l’air vicié de la Tamise, foulais pour la première fois le sol des Royaumes et me dirigeais vers une agence de placement qu’un gabier, à bord, m’avait décrite comme des plus sûres. Les paperasses nécessaires à mon livret de serviteur avaient été remplies par mon chef d’escadron sous d’autres latitudes et après un rapide entretien avec un gratte-papier de ladite agence, j’optais pour le seul emploi digne auquel cet homme me voyait correspondre, entendais prononcer pour la première fois le nom de Carroll Mac Mael Muad et filais aussitôt me présenter au 115 Emhain street, domicile de celui que je me donnais dès lors comme nouveau maître.
Les Britanniques sont étranges, Londres une métropole aux dimensions d’un monde, et le spectacle qui s’offrit à moi sur le bref trajet jusqu’à sa demeure aurait tourné la tête à n’importe quelle bleusaille. Mais j’avais traversé (plus souvent cependant au milieu des flammes, qu’en déambulant ainsi tranquillement sans rien d’autre à la main qu’un baluchon de mes affaires) bien des cités de l’Orient charmeur, nombre de vallées encaissées, de déserts tourmentés, de forêts profondes et de bourgades emplies de senteurs inouïes et de teintes enivrantes. Aussi le tunnel bigarré de brumes, d’effluves, d’agitation et de mines insolites que forma mon trajet jusqu’à Emhain Street ne fit rien pour ralentir mon pas, lequel après des semaines de piétinements entre les plats-bords de L’Excalibur , semblait décidé à reprendre sa cadence virile et militaire. Tout au plus si deux ou trois estaminets s’offrirent d’étancher une soif qui, malgré l’air doux et le ciel un peu couvert du fin voile d’un smog beige, s’était présentée à moi dès l’instant où j’avais quitté la sobre poupe du vapeur – et maudit en fût le sir-capitaine, sire Yder de Gloucester, lequel avait cru bon, en m’ayant vu embarquer sous les traits d’un Maure farouche et solitaire, de me ferrer de deux ou trois façons différentes, les rares fois où je m’étais simplement avisé de partager le rhum avec des compagnons de bord et que ces agapes, débutées pourtant sous les auspices les plus civils, s’étaient malheureusement achevées par des mots, puis d’assez rudes coups, à vrai dire.
Bref, j’étais devant la porte du 115 avant que trois heures fussent passées après midi, et finissais par sonner, après un moment de perplexité, due autant à la digestion qu’au mauvais air de Londres lequel, depuis que j’avais quitté le dernier débit de boissons après une ultime tournée m’ayant laissé pour ainsi dire sur la paille, me semblait voiler tout des tourbillons d’une brume scintillante. Un carillon résonna plusieurs fois, sans effet, derrière la porte sombre. M’avisant cependant que, puisque j’étais précisément là pour cet emploi, maître Carroll ne devait pas bénéficier des services d’un domestique pour venir m’ouvrir, j’actionnai l’huis moi-même, sous l’œil pour le moins circonspect d’une mégère dont j’apprendrai plus tard qu’il s’agissait de mistresse Pye, la logeuse du 115, mais que je voyais pour l’heure me guigner, derrière les voilages, d’une mine sans doute destinée à m’avertir que, si j’étais un voleur, elle saurait appeler Scotland Yard. La porte finit cependant par céder, me dévoilant une entrée des plus banales, flétrie seulement d’une impression d’abandon et de désordre. Jugeant que maître Carroll devait être au logis, et enhardi, à vrai dire, tant par mon cœur de sabreur que par le talent des maîtres-brasseurs que j’avais salués sur mon chemin depuis L’Excalibur , je gravis promptement l’escalier, franchis encore une ou deux portes plus ou moins closes, avant de me trouver, brusquement, devant la silhouette allongée de maître Carroll Mac Mael Muad, esquire .
Il était nu, et il n’était pas seul. La pudeur était sauve, puisqu’un drap de soie pourpre enveloppait les deux corps, suggérant même quelque tableau à l’antique, du genre de ceux dans lesquels s’étendent les corps de Niamh et d’Oisin, au point qu’il est facile de constater que l’intérêt de l’artiste se trouve moins dans l’épisode lointain qu’il illustre, que dans les ombres et les courbes bien plus proches et concrètes de ses modèles. Tournée vers la grande fenêtre en ogive, la tête de la dame ne montrait qu’une ample chevelure brune, alors que ses atours m’étaient mieux soulignés par le drap, que s’ils m’avaient été offerts dans le peu de jours que de lourdes tentures de brocart laissaient passer entre leurs franges festonnées de velours.
Le visage écrasé sur l’oreiller, un bras pendant en dehors du lit, la bouche ouverte laissant filer un peu de bave, le maître des lieux montrait quant à lui les mèches et la bouille fine d’un godelureau sans envergure, fêtard, probablement beau parleur, dont les traits d’elfe et le bouc frisotté devaient empester la garce et le bellâtre. M’eussiez-vous donné une telle recrue, que je l’aurais d’abord rasée avant de prendre le temps de l’abrutir, à force de marches, de corvées et d’entraînements à la lutte, à la course et au maniement du sabre, afin de lui faire gagner en muscles ce qu’il aurait perdu des humeurs féminines dont le commerce du beau sexe avait sans doute empreint ses tissus virils.
Je comprenais à présent ce qu’avait voulu dire le placeur de domestiques, en parlant d’un emploi où la poigne et le tact étaient en même temps nécessaires. Je maudissais aussi le gabier que j’avais naïvement pris pour un ami lorsqu’il m’avait indiqué cette agence, probablement tenue par l’un de ses beaux-frères. La chambre était dans un chaos indescriptible de tissus, de bouteilles, de papiers, de coussins, de livres et de couverts. Il y régnait une odeur de fauve et de stupre, entremêlée à des relents de punch et de parfums vulgaires. La disposition de certaines bougies, voiles, musc, runes tracées à la craie sur les montants de la couche suggéraient probablement quelque rite de magie sensuelle que la morale réprouve. Comme les amants, le poêle ronflait encore, preuve que les tourtereaux pervers venaient probablement de s’assoupir, alors que l’après-midi passait, comme étaient passées la nuit puis la matinée, sans doute à d’interminables débauches. Éprouvant un vif coup de sang autant à ce tableau qu’à l’idée de m’être fait flouer et de devoir dorénavant servir un maître dont j’aurais désapprouvé la conduite, je titubai vers l’ogive, écartai brusquement les rideaux, ouvris grand les hauts battants de la fenêtre et pris sur la rue une grande goulée d’air, qui fit cesser mon tournis, balaya la pièce d’un vif courant d’air et me laissait un instant contempler le ciel vide et clair, suspendu loin au-dessus des toits et des humaines turpitudes.
Derrière moi retentit bientôt un premier grognement. Puis il y eut un juron et un cri étouffé, provenant sans doute de la dame, un « Bon sang mais c’est quoi ce bordel ? » proféré d’une voix râpeuse et suivi rapidement d’un bref et vif échange du couple aux timbres encore alourdis de sommeil. Lorsque je jugeai enfin que la dame avait dû se couvrir, je me tournai vers eux et avisai à deux pas maître Carroll debout, en caleçon et tenant, malgré sa carrure de lutin, une canne levée hardiment en une garde d’amateur et me criant une suite rageuse de questions insolentes. La fille, qui s’était vêtue à la hâte d’un genre de chemise de nuit bouffante, s’acharnait depuis une minute à attraper ses vêtements répandus dans la pièce tout en demandant sans cesse à « Carry » qui pouvait bien être « cette espèce de dingue » – termes que j’aurais évidemment récusés, eussé-je été plus sobre.
« Beau sire ! » tentai-je de m’exclamer d’une voix de stentor, rendue plus forte encore par le spectacle dont j’avais été témoin en entrant, comme par l’ale et le whisky goûtés chez les brasseurs. « Je suis ici pour vous servir ! Je suis ici, chez vous, dans ce magnifique réduit que bientôt je verrai comme ma propre demeure, sur le cachet des maîtres Jones & Stephens, placeurs. Ces papiers – que je lui tendis un moment avant qu’il ne songe à les prendre – vous prouveront mes dires et préciseront mes gages ! Sachez qu’avant de me présenter devant vous, j’ai longtemps servi la Couronne, au sein du 3 e Lanciers de la Table Ronde, qui, lorsque je l’ai quitté, stationnait encore dans un fort du Bengale. Capturé, tout enfant, par les Barbaresques aux confins du désert, entré adolescent dans les rangs des mamelouks de Carthage, fait prisonnier en Hellade au cours de la Grande Guerre, je choisis alors de m’engager dans la cavalerie de la XXXVIII e Tremonia Victrix … Sept années ! Au cours desquelles j’ai parcouru le monde, chevauché au sein des glorieuses légions de la République romaine de Weimar et mourir bien des camarades… Un complot ! Oui, un complot, ajouté à certaines injustices et à de sombres affaires de dettes plus ou moins fictives, m’ont cependant fait fuir la vindicte des Censeurs, pour venir offrir mon glaive à la Grande-Bretagne. J’ai tout d’abord servi dans le 1 er Dragon Étranger de Norfolk, avant que deux blessures obtenues aux confins de la Perse puis aux sources du Nil, ne m’offrent de devenir sujet du bon roi Edgar, et de servir comme lancier de la Table Ronde. Mais je suis las de la vie de caserne ! L’arbitraire de l’avancement m’a en outre régulièrement fait du tort et maintenu au grade de sergent d’armes, par l’effet des vexations infligées, pardonnez-moi, dans les troupes de Sa Majesté envers les soldats issus des troupes étrangères et par d’ignobles cabales au sujet de mon indiscipline et de mon goût pour le jeu et les femmes, mais en réalité parce que j’étais et suis toujours un Maure ! Alors que j’aurais pu, au regard de mes états de service et, permettez-moi encore, de mes simples qualités militaires, prétendre, au moins, au rang de colonel ! Alors me voici aujourd’hui devant vous ! Drapé de l’humble paletot du civil ! À peine débarqué de l’ignoble rafiot conduit par une bande de gredins qui m’a porté comme un sac depuis Ahménabad ! Car sans doute est-il temps pour moi de trouver un état, de m’établir quelque part, de fonder une famille… Vous êtes maître Carroll Mac Mael Muad et je m’appelle Julius Khool ! »
Mon discours n’eut sans doute pas la clarté que je lui restitue à l’heure d’en faire le conte, car il y eut un moment de silence, pendant lequel maître Carroll parcourut mes papiers en battant des paupières, sans avoir l’air de les comprendre ni d’avoir bien saisi le sens de ma harangue. Au moins avait-il baissé sa garde pathétique et ne tenait plus que mollement sa canne, plissant incroyablement les yeux sur les lignes qu’il déchiffrait à contre-jour et me laissant contempler les tatouages dont son buste s’ornait, différents de ceux que j’avais découverts sur mes compagnons d’armes en entrant au service des Britanniques et dont les troupes romaines n’avaient évidemment pas l’usage. La dame avait disparu derrière une tapisserie représentant Cúchulainn devant le fort d’un vavasseur. On avait entendu quelques petits bruits intimes, puis le tintement du pot de chambre en cuivre dont j’avais aperçu l’éclat quand la belle s’était dérobée dans le cabinet de toilette. Des froissements d’étoffe se firent encore entendre, au milieu de la rumeur provenant de la rue (cris des hâbleurs, roulement des fiacres, claquements de sabots portés par le souffle discret de la brise) et je prends conscience aujourd’hui de l’importance de cet instant, pour ce qui est de notre rencontre. Maître Carroll aurait tout aussi bien pu me congédier – après tout, se présentaient à lui six pieds huit pouces et 250 livres d’une sombre baderne serrée dans un caban roide de crasse, une espèce de sous-officier douteux sur le retour, mal rasé, aux yeux bistre, aux bottes crevées et au teint d’ébène, et pour tout dire à moitié ivre, sentant la botte, le poisson et la bière, tout suants, enfin, les yeux exorbités et la tignasse de ses cheveux crépus littéralement dressée sur la tête après tant de jours de vent et de sel. En outre, si tous ses domestiques le quittaient, il s’était sans doute habitué à vivre seul, savait probablement s’habiller et se nourrir sans aide. Mais il finit par me rendre mes papiers avec un hochement las de la tête. L’agent m’avait prévenu : l’homme que je devrais servir était un jeune hobereau irlandais, soi-disant étudiant en magie à l’université royale de Londres, davantage préoccupé cependant par ses plaisirs et dont le comportement avait plusieurs fois provoqué des scandales et peut-être même l’attention de la Garde, avait glissé l’homme avec une moue méprisante. Les gages, néanmoins, étaient conséquents et régulièrement versés par le chargé d’affaires à Londres du baronnet Finn Mac Mael Muad, de la province du Connacht – précisément l’oncle du jeune homme, avait également tenu à préciser l’agent, avec des sous-entendus qui m’échappaient alors.
Pour ma part, j’avais servi sous les ordres de jeunes officiers aussi fats que fantasques, de colonels qui prenaient un véritable plaisir à martyriser leurs hommes et de vieux majors rendus fous par les Indes, la nécromancie ou l’opium, et ce ne serait pas un petit Londonien moustachu et fluet comme un renard, amateur de billard, de donzelles et de bonne chère, qui ferait obstacle à Julius Khool, si votre serviteur avait décidé de s’installer dans ce nid qui, une fois rangé, promettait bien davantage de confort que tous les bivouacs dont j’avais pu souffrir les rigueurs au cours d’expéditions au cœur de jungles infestés d’esprits frappeurs, de moustiques furieux, de colons déments et d’indigènes par trop susceptibles.
« Euh, oui, bon ben la cuisine est en bas, Julius, si tu veux bien nous préparer à déjeuner… finit par prononcer maître Carroll, en retournant au lit et en posant sa canne. Et lave-toi les mains, également, si cela t’est possible… » ajouta-t-il je ne sais pourquoi, tandis que je franchissais la porte.
J’allai. Outre une certaine consternation, il y avait comme une note de renoncement, dans sa voix, qui me fit un peu de peine. Après tout, songeai-je en descendant avec précaution l’escalier, ce jeune homme était mon premier contact avec un véritable être humain depuis que j’avais débarqué – si l’on excepte bien entendu l’infâme crapule de l’agence, comme l’assemblée des braves avec lesquels j’avais tant de fois levé mon verre depuis ma descente de l’ Excalibur – et la pensée m’était pénible d’être tout de suite en froid avec maître Carroll, si nous devions passer au moins quelques semaines ensemble. Et puis ma situation financière, en étant loin d’être brillante, exigeait de moi que je mérite mes gages. Ayant dès lors à cœur de démontrer que nul n’aurait à se plaindre de mon service, toujours serré dans mon caban que je n’osai poser nulle part, je préparai tout ce qui me tomba sous la main dans le chaos de la cuisine, et il y eut bientôt des saucisses dénichées dans la glacière pour sauter dans une poêle, des patates pour revenir dans de l’huile et du curry pour s’épandre. Du lait, des harengs et des muffins passèrent entre mes mains, ainsi que deux grosses théières d’un thé plus noir que l’encre. Toasts et scones trouvèrent enfin leur maître. L’hôte tenait visiblement la chère pour un des plaisirs notables de l’existence, car malgré la carence en domestique (et, en l’occurrence, d’une bonne cuisinière qui, dans toute bonne maison, m’aurait épargné cette peine aux fourneaux et cette chaleur infernale), les placards regorgeaient comme si l’on dut endurer un siège. Deux plateaux ne furent pas de trop pour transporter tout ce que, définitivement en sueur, je bringuebalai à l’étage. La dame était partie : j’avais entendu comme des cris, des talons retentir dans l’escalier, puis la porte claquer à en faire trembler les murs et retrouvai dès lors maître Carroll seul, en chemise, avachi devant une console qu’il avait dégagée d’un revers de la main, en projetant tout un désordre de papiers, de nécessaire à barbe et d’effets divers, directement sur le tapis. Celui-ci était pourtant aux armes (devais-je plus tard m’en apercevoir, quand je serai parvenu à ranger un tant soit peu cette chambre) des Mac Mael Muad, sur lesquelles figurait naturellement, au sein d’entrelacs complexes, la couronne du roi d’Irlande, comme sur tous les blasons de cette nation de vantards, du simple chevalier aux plus nobles princes de l’Ulster.
Hormis les bâillements, les soupirs, les borborygmes, nous déjeunâmes presque en silence. Maître Carroll parut au départ choqué de me voir m’attabler face à lui et attaquer en éclaireur les saucisses, les petits pains de froment, le thé, le bacon, le beurre et les marmelades, sans la déférence attendue des domestiques dans les Royaumes. Mais j’avais une faim de loup, n’ayant rien avalé depuis la mauvaise chère de l’ Excalibur le matin même. L’ale dégustée en chemin me frappait en outre d’une soif dévorante. Et ce ne serait pas ce genre de freluquet – me disais-je le gosier plein de thé et les mâchoires broyant impitoyablement les scones – qui en imposerait à un vieux soldat de ma trempe, blanchi successivement sous le harnais des Turcs, des légions et des Indes : maître Carroll devait tout de suite savoir à qui il avait affaire ! Qu’il n’avait pas devant lui une de ces fripouilles obséquieuses qui fourmillent dans la domesticité britannique, mais un homme courageux, rompu aux tâches les plus rudes et qui, au soir d’une vie de travaux guerriers, n’aspirait qu’au repos et au respect de son âge comme de ses prérogatives !
Or s’il parut décontenancé, mon air renfrogné ainsi que l’ardeur avec laquelle je me jetai sur notre déjeuner semblèrent le dissuader de la moindre remarque puis même le faire un peu sourire. Nos mâchoires retentirent dès lors un long moment de concert et, de ce moment, des rapports d’égal à égal s’établirent entre nous, qui devaient durer toujours.
2. Où les ennuis commencent
Les problèmes commencèrent à peine deux mois plus tard. J’avais eu le temps de bien connaître maître Carroll, suffisamment en tout cas pour me rendre compte que ma première intuition avait été la bonne : j’avais affaire à un coquin, inscrit soi-disant en cursus de magie, mais qui n’assistait qu’aux rares cours lui permettant d’éviter l’exclusion de l’université elle-même. Son oncle, vieillard aussi sévère que fantasque, enchanteur du comté de Leitrim au nom de la Couronne et qui avait hérité du garçon au décès brutal de ses géniteurs, lui versait certes une pension – soumise à la condition expresse que mon maître poursuive ses études de magie afin d’être en mesure un jour de reprendre la charge familiale – mais celle-ci était amaigrie chaque fois que, depuis les ruines de son manoir perdu du Connacht, le vieux mage avait vent des frasques de sa pupille. Autant dire que les versements étaient à présent réduits à des subsides ridicules, correspondant d’ailleurs tout à fait à l’état déclinant de la fortune de l’oncle et forçant le neveu à chercher des revenus dans de petits trafics immoraux, réalisés pour la plupart dans le parc de l’université même, et qui consistait à revendre à de naïfs étudiants de première année des choses dont le commerce était soit illicite (comme dans le cas des condoms importés du Nouvel Empire ou de certaines préparations stupéfiantes), soit réprouvé par les recteurs de la digne université royale de Londres, comme certaines parutions mises à l’index par Westminster – pamphlets antimonarchistes, propagande matérialiste, Manifeste du surréalisme qui venait de paraître en France et toutes ces inventions pernicieuses et subversives venant d’outre-Manche.
Maître Carroll était néanmoins un coquin sympathique. Un être d’une bonté sans pareille, volontiers souriant, rêveur ou ironique, et qui avançait dans la vie avec un mélange étonnant de paresse, d’aisance et d’insouciance heureuse, et sans montrer ni l’espèce d’agacement existentiel qui traverse certains viveurs, ni la vacuité vaniteuse de la majorité des autres. Il n’était en réalité ni orgueilleux ni fat (malgré ce que ses boucles au front et sa claire barbiche entretenue m’avaient tout d’abord laissé craindre) et se montrait au contraire d’une profonde gentillesse, confinant parfois à de la naïveté lorsqu’il s’agissait de son commerce. C’était aussi un grand charmeur, et je lui avais sauvé la mise lorsque j’avais surgi chez lui la première fois comme une tempête, en lui épargnant une scène qui promettait d’être pénible avec la dame dont j’avais aperçu l’essentiel et que la nature, comme en revanche des atours conférés à la belle, avait doté d’un caractère impossible. Son physique de beau jeune homme et le don qu’il avait de manières trop charmantes amenaient en effet maître Carroll à une façon de badiner presque systématique avec les femmes, dont il lui arrivait de récolter les fruits, pratiquement sans le vouloir ni sans la moindre conscience, à vrai dire, des embarras, des peines ou des risques encourus par les dames ou lui-même, lorsqu’il s’agissait d’amoureuses sincères, de femmes mariées ou de jeunes filles dont les pères ou les frères étaient nombreux, vigilants ou vindicatifs. Le jeune homme voyait ces facilités comme un genre d’hommage au beau sexe et à ses propres dons de bellâtre, un culte rendu à la Déesse et une manière très agréable de se laisser vivre. C’était aussi un oisif dont les affaires de cœur comme de pécule exigeaient néanmoins entrevues, courses, dîners et parties de billard, et je passais dès lors beaucoup de mon temps à faire le guet, porter des billets, arranger des rendez-vous, faire ses commissions, lui permettre de fuir.
Hormis ces menues tâches, la vie chez maître Carroll était plutôt douce. Ce n’était pas un homme exigeant – aussi peu avec moi qu’avec lui-même, à vrai dire – et en quelques jours, j’étais parvenu à ôter au logis l’air de défaite dans lequel je l’avais découvert, mais qu’un ménage sévère et un rangement sérieux voire militaire parvinrent à dissiper, à la grande satisfaction de mon maître lequel, me dit-il un matin, ne redoutait plus en rentrant chez lui de retrouver le théâtre d’une scène ou d’un saccage. Enfin, il était peu présent, en dehors des soirées de whist ou de beuveries au cours desquelles il recevait au moins une fois par semaine ses deux amis Siward Colin et Banquo Crawkle (respectivement long poète pâle tourmenté auteur de pièces radiophoniques, et solide comédien roux réduit au métier de manœuvre chez un brasseur) et où mon seul devoir était de servir quantité de sandwichs, de punch, de bordeaux et de cognacs, mais que je passais surtout à régaler ces messieurs de mes souvenirs de campagne, qu’il s’agisse des combats, des magies exotiques ou, ce qui intéressait encore davantage les jeunes hommes, des mœurs étonnantes des civilisations lointaines, notamment en matière d’amours et de mariage. Au lendemain de ces soirs-là, je m’éveillais souvent avec un affreux mal de crâne, tant maître Crawkle avait porté de toasts, à la Couronne, aux Lanciers, aux tigres, aux Turcs ou au Bengale.
Mais en journée, j’étais le plus souvent seul, et l’entretien de la maisonnée me demandant à peine quelques dizaines de minutes par jour, j’étais libre le reste du temps et en profitais pour découvrir Londres et la Tamise, le peuple étrange et attachant des Cockneys, les bizarreries de la magie bretonne, les combats de boxe, les vastes chantiers au long du fleuve, les joutes à cheval et les estaminets où je retrouvais d’autres vétérans du Commonwealth, avec lesquels je partageais ce qui faisait déjà l’ordinaire de nos conversations quand chacun d’entre nous était encore sous l’uniforme : avancements et disgrâces, mouvements de troupes, techniques d’esquive et de contre à la lance et au sabre, mérites de tel ou tel général ou de tel nouveau maître d’armes, cours de la Bourse ou nouvelles de nos escadres, anecdotes et rumeurs croissantes de tensions entre les Royaumes et le Nouvel Empire au sujet des territoires concédés par les Romains à la signature du Traité de Versailles.
Je nouais également d’assez tendres relations avec mistresse Merrywick, une veuve d’Hampton Road, dont les charmes parvenus à leur plénitude comblaient mes vieux appétits de guerriers las des périples comme Ulysse abordant à Ithaque. Olive était sa propre maîtresse, possédait un magasin de chaussures et plusieurs petits relais de poste (guère davantage que de minuscules étables, à vrai dire) dans le quartier de l’East End, sans quoi elle ne se serait pas montrée aussi libre en dépit des regards torves des bigotes et du druide de sa paroisse, m’amenant naturellement à nourrir les plus grands espoirs, malgré ses admonestations quant à ce qu’elle appelait en français le savoir-vivre et ses serments que, tant que je ne laisserais pas un tant soit peu tomber la bouteille, il était vain de songer à la moindre relation sérieuse .
***
Une loi doit cependant être gravée quelque part selon laquelle la vie n’est jamais plus douce qu’avant les catastrophes. Pour la première fois depuis de longues années, je commençais à me croire heureux (au-delà de l’éphémère exaltation guerrière et des fraternités d’armes que j’avais éprouvées tout au long de ma carrière), lorsque le glas sonna un soir à notre porte, pour ainsi dire.
J’ouvris, et trouvai devant moi des seigneurs. Il était presque 17 heures d’une soirée brumeuse, à dix jours à peine de Samhain et des premières froidures, et l’allumeur de réverbères était déjà passé dans Emhain Street, laissant dans son sillage une guirlande de petits lumignons flotter dans le brouillard. Devant moi se tenait une petite femme sèche et sans âge en long tailleur de tweed, au regard à la fois exalté, vague et perçant caractéristique des augures et dont les cheveux courts paille de fer étaient coiffés d’un sobre béret noir épinglé d’un écusson à ses armes. L’autre semblait un dandy débonnaire, dont le bon visage rondouillard s’encadrait d’épais favoris pâles, mais qui me brandit brusquement sous le nez sa carte de chevalier, avec un sourire.
« Nous souhaiterions voir maître Carroll Mac Mael Muad, mon ami. Dame Alden Winter et moi-même, sire Random Bright. Aurais-tu l’obligeance de nous annoncer ? »
Déconcerté, je les introduisis rapidement dans le vestibule et montai prévenir mon maître. Par chance – croyais-je alors – il était rentré exceptionnellement tôt, après un cours obligatoire sur les étymologies des sortilèges développés dans les versions galloises du Livre de Myrrdin et je le vis pâlir en m’entendant prononcer le nom des visiteurs, de tels hôtes de marque ne pouvant honorer son logis que pour un motif des plus graves. Tout en cherchant les raisons qu’il aurait pu avoir de froisser les seigneuries qui gravissaient déjà l’escalier à ma suite, il bondit de sa chaise, m’ordonna de fermer la porte, tandis que lui-même se ruait à la fenêtre et tentait furieusement de l’ouvrir. Elle résista, cependant, et moi-même, un peu troublé tout de même de voir mon maître filer comme le premier des fripons cernés par la Garde, me retrouvai incapable de refermer la porte, un pan du lourd tapis de famille s’étant coincé sous le battant de chêne. Voyant virevolter les doigts de sire Random Bright, tandis qu’il atteignait le palier à la suite de dame Alden Winter, je n’eus pas de mal à reconnaître en lui un mage du Bel Hasard, ce qu’il me confirma par un regard entendu et un sourire goguenard. Maître Carroll cessa ses efforts en les entendant entrer dans la chambre et se tourna vers eux, le visage rouge de confusion, à la fois pour cette ridicule tentative de fuite que pour l’intérieur modeste où il les accueillait.
« Ma dame, messire, bredouilla-t-il en tentant de retrouver un minimum de contenance. Quel honneur..?
— Oh mais ne craignez rien, jeune homme ! prononça sire Random avec un gloussement de sa voix onctueuse. Nous sommes chez vous ce soir à un titre tout à fait amical, voyez-vous, même s’il s’agit d’une affaire… disons… particulière et dont nous voudrions vous entretenir… poursuivit-il en regardant vers la pythie, laquelle, toujours sans le moindre mot, se contenta de lui rendre un coup d’œil entendu – mais a-t-on jamais vu un regard bovin de la part de personnes dont les silences et les airs pénétrés sont précisément le fonds de commerce ?
— Peut-être qu’un peu de thé, d’ailleurs…
— Euh… Oui ! Bien sûr, messire ! Julius ! Si tu veux bien nous apporter un pot, et ce que tu pourras de beurre et de scones, je te prie ! s’empressa maître Carroll. Mais je vous en prie, ma dame ! Beau sire ! Je suis confus… ajouta-t-il en tendant un fauteuil vers ses hôtes.
— J’accepterai effectivement bien volontiers une tasse… prononça finalement la vieille dame en ôtant son béret et en se laissant sa longue jupe de tweed couvrir l’assise de sa chaise. Même avec les talents de sire Random, le trajet, grands dieux… Vous connaissez les embarras de Mayfair…
— Oh, très peu de choses, en réalité… » prononça à demi-mot le mage du Bel Hasard, en se rengorgeant néanmoins du compliment de la dame.
Cherchez la raison des encombrements qui ont lieu à Londres, et vous trouverez toujours quelque pratiquant de la Coïncidence qui a voulu se frayer un chemin aux dépens des honnêtes sujets du vice-roi Edgar ! Je m’apprêtais d’ailleurs à faire une remarque sur ce qu’il est permis de considérer comme un abus de pouvoir (les embarras de la circulation des fiacres étant l’une des choses qui dans cette ville avait le don de me mettre en rage), lorsque maître Carroll, averti par quelques précédents au cours desquels un mot proféré de ma part avait provoqué un esclandre, me rappela à mes devoirs et je dus descendre faire chauffer la bouilloire, en regrettant l’avarice du chargé d’affaires de l’oncle de Monsieur, qui refusait périodiquement d’engager une cuisinière, malgré les courriers alternativement courroucés ou déférents que je lui adressais presque chaque semaine.
Lorsque je remontai, quelques minutes plus tard, la discussion était déjà close. N’ai-je pas plus tôt, au fronton de ces pages tracé le mot d’ennuis ? Eh bien les visiteurs n’attendaient plus que maître Carroll s’habille, et ceci afin de le conduire à l’état-major général de l’Armée ! Je l’appris d’un mot de sa part, tandis que je versais le thé, et manquai éclabousser les doigts de sire Random, avant de laisser là tasses et théière à l’étonnement offusqué de ces seigneuries, afin de suivre maître Carroll dans la penderie où il enfilait déjà son costume de ville. Autant pressé par mes questions qu’inquiet par ma colère, il m’expliqua alors à demi-mot que « le gouvernement » souhaitait son aide pour une affaire dont la teneur devait pour l’heure rester secrète et que, par ailleurs, de malheureuses preuves semblaient s’être accumulées contre lui, au sujet de l’écoulement de certains articles de contrebande, tout cela – le service dû à la Couronne comme la menace d’une condamnation sévère – l’obligeant « absolument » à suivre nos visiteurs.
« Maître ! lui déclarai-je aussitôt dans un grondement ému, j’ai moi aussi jadis fait les frais de complots menés par des misérables ! Voulez-vous que je…
— Non, non, non, arrête ça tout de suite, Julius ! s’alarma maître Carroll en me voyant m’emparer de la plus lourde de ses cannes. Il s’agit de l’Armée, là, bontés divines ! »
Jeune fol ! Il en était déjà à passer sa veste avec l’empressement du conscrit pour la revue annuelle ! Malgré le respect que j’ai toujours eu pour mes officiers supérieurs, j’avais appris au cours de ma carrière qu’on ne pouvait, sans inquiétude, entendre prononcer les mots « d’état-major », qui plus est « général ». Ceci – ou je ne m’appelais pas Julius Khool et n’avais pas roulé ma bosse dans toutes les armées, sur tous les continents et toutes les mers du monde – annonçait quelque manigance des Services, et je m’ouvrais de cela auprès de mon maître dans un murmure, ajoutant que mon concours pourrait lui être salutaire, dans le traquenard où il se proposait d’aller se fourrer, tête baissée, en compagnie des deux seigneurs mages.
« Dans les lanciers, comprenez-vous, nous appelions “gredins” les officiers du renseignement militaire… Hormis deux ou trois vétérans...

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