Pour te sauver
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Description

Une jeune femme se réveille dans une usine poussiéreuse, ligotée à une chaise, complètement nue et blessée.
Elle ne sait pas ce qui lui est arrivé et pourquoi elle est là, mais elle sait que cela n’augure rien de bon.
Le pire, c’est qu’elle ne se rappelle même pas qui elle est.
Elle ne se rappelle que d’une chose.
Le nom d’un homme : Mike Fausher.
Elle ignore qui est cet homme, mais elle sait qu’il pourra l’aider.
Elle fera tout pour s’échapper de ses ravisseurs et pour retrouver Mike Fausher afin qu’il l’aide à se rappeler qui elle est et pourquoi on lui veut du mal.
Sera-t-elle capable de résoudre ce mystère avant qu’il ne soit trop tard? Sera-t-elle capable d’être sauvée?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 12 août 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782897753528
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0020€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

POUR TE SAUVER
 
 
 
 
 
 
 
Mylène Schanck
 
 
 
 
 
À Éric, Guillaume, Orlando, Priscilla et Sabrina
Merci de m’avoir aidée et d’avoir cru en moi
 
Merci à ma famille que j’aime plus que tout
Alain, Guylaine et Joanie
Sans vous, je n’aurais pas pu accomplir ce que j’ai fait
et je n’aurais pas tenté ma chance
 
Merci aussi à tous ceux qui m’ont encouragée à poursuivre ce rêve !
Mes élèves, mes amis, ma famille…
Vous êtes nombreux, alors je ne peux pas tous vous nommer,
mais vous êtes quand même dans mon cœur et dans mes pensées.
Je vous aime
 
Un merci bien spécial à Guillaume Musso. Il m’a donné envie d’écrire grâce à son imaginaire et il m’a beaucoup inspirée.
J’ai essayé de lui rendre hommage d’une certaine façon dans ce roman.
 
Merci, merci, merci !
 
 
 
 
1
Le réveil
 
 
Malheur à celui qui rêve : le réveil est la pire des souffrances.
Primo Levi
Si c’est un homme (1947)
 
Je reviens à moi, mais il n’y a rien de naturel à ce réveil. Je le sais, car c’est une douleur atroce et saillante me traversant le crâne qui me ramène à la réalité. Une réalité bien cruelle puisque j’ai l’impression que quelqu’un s’est amusé à me tirailler de coups de matraque.
J’ai un goût métallique dans la bouche me donnant des haut-le-cœur continuels.
Ma tête tourne sans arrêt.
Je dois avouer que je suis complètement perdue.
Que m’est-il arrivé ?
Où suis-je ?
Je regarde autour de moi pour déceler un indice, mais je suis plongée dans le noir.
Il fait aussi sombre que dans un four ici.
Mon estomac se noue et mon cœur se met à battre la chamade sans que je puisse le contrôler.
Mon cerveau me dit de partir immédiatement, de m’enfuir loin de ce lieu inquiétant, mais je n’y arrive pas.
Paniquée, j’entreprends de bouger mes bras et mes jambes sans aucun résultat.
Ma poitrine va éclater !
Je n’y crois pas !
C’est une blague, une supercherie, un cauchemar…
Ce ne peut être vrai.
Réveille-toi… Réveille-toi immédiatement !
J’ai beau me le répéter une centaine de fois, je dois me rendre à l’évidence que je ne suis pas en train de rêver.
Je tire donc à nouveau sur les cordes qui me lacèrent les poignets et les chevilles, mais il n’y a rien à faire, je suis prise au piège comme un vulgaire animal qu’on dirige vers l’abattoir.
Quelqu’un m’a ligotée sur une chaise de fer glaciale.
Trop glaciale même !
Contrôlée par la peur, je ne peux plus retenir mes larmes qui commencent à couler à flots.
C’en est trop : JE SUIS NUE, BORDEL !
On m’a mise nue sur cette foutue chaise et on m’y a attachée en plus de me donner une raclée. Je crie à m’époumoner :
— AIDEZ-MOI ! JE VOUS EN SUPPLIE ! SALAUDS ! LAISSEZ-MOI PARTIR !
En vain.
Personne ne vient à ma rescousse.
Qu’ai-je fait pour mériter cela ?
Seigneur !
M’a-t-on violée ?
L’angoisse devient trop forte et je manque de souffle comme si un rouleau compresseur me passait sur le corps.
Je ne peux pas rester ici. Je vais mourir ! Je tente de faire basculer ma chaise pour briser mes liens, mais j’entends plutôt un cri horrible qui semble provenir d’une bête sauvage. Affolée, je tente de détecter d’où provient cet épouvantable bruit, sans succès.
Après plusieurs secondes, je suis terrifiée en réalisant, en fait, qu’il provient de ma bouche !
Merde !
Je suis certaine d’avoir des côtes fêlées.
Je ne dois pas y penser puisque je risque de perdre à nouveau conscience à tout moment si je m’y attarde trop. Pour me changer les idées, j’essaie de réfléchir à ce qui m’est arrivé.
Quelle date sommes-nous ?
Depuis combien de temps suis-je retenue prisonnière ?
Je ne pourrais dire.
D’accord…
Cela ne me paraît pas prometteur tout ça.
Mais ma famille doit me chercher, non ? Mes ravisseurs doivent bien avoir laissé des indices sur leur passage ! Ce ne peut pas être un enlèvement parfait. La police se dévoue en ce moment même corps et âme pour me retrouver.
C’est certain.
Moi. Une fille si... Moi ?
Mon corps ne peut plus supporter cette anxiété incessante. J’entre en convulsions et je dégobille quelque peu dans mes cheveux.
Le tournis reprend toute son ampleur et je m’évanouis de nouveau.
Dans un monde meilleur…
Où tout ceci n’est qu’un cauchemar.
*
Beurk !
La vomissure a séché dans ma chevelure, j’empeste la mort et le tournis perpétuel m’accueille toujours dans ses bras, mais ça m’est complètement égal.
Quelque chose de bien pire m’arrive.
Quelques secondes avant le grand trou noir, j’ai réalisé une chose absurde et épouvantable : je ne me souviens de rien ! Mes parents, mes amis, mes histoires d’amour, mon travail, mon adresse, ma ville, mon pays…
Mais le pire de tout, c’est que je n’ai aucune idée de qui je suis !
Comment est-ce possible ?
Je me sens pourtant jeune et vive d’esprit.
Mes blessures à la tête doivent être plus considérables que je ne me l’étais imaginée.
Allez… Eh… Quel est mon prénom ?
Stupide cerveau !
J’ai envie de crier de peine, de douleur, de rage, mais je sais que ça ne servirait à rien, excepté à me rendre encore plus faible.
Hannah.
Hannah, c’est joli, non ?
— Oui, dis-je tout haut, je m’appellerai ainsi jusqu’à preuve du contraire.
Je me sens tout à coup beaucoup plus calme, comme si avoir une identité, probablement fausse, réglait la majorité de mes soucis.
Au contraire, je sens que je perds la boule chaque seconde qui passe.
Où sont mes foutus kidnappeurs ?
Ces connards ne peuvent pas m’avoir abandonnée dans ce lieu lugubre pour toujours. Ils reviendront pour la rançon ou tout simplement pour me torturer à nouveau, non ? Ils ne me laisseraient pas agoniser dans cet endroit obscur et sentant le métal à plein nez. Les larmes refont surface. J’ai terriblement peur de succomber à mes blessures sans avoir pu dire adieu aux gens que j’aime, car même si je ne sais pas qui ils sont, je dois bien avoir des êtres chers, non ? Cette perte de mémoire est si irréelle que j’en oublie presque mes maux. Ils sont malheureusement bien encore présents, mais le supplice qui me tourmente m’obsède trop pour me laisser envahir par le mal. Je décide de me concentrer sur des informations plus vitales à ma survie.
Depuis combien de temps n’ai-je pas mangé et bu ?
Je me sens si faible.
Je suis persuadée d’être mince dans la vie de tous les jours, mais si je ne me nourris pas d’ici peu, je risque de me rompre en deux.
Et où suis-je au juste ?
Je force mes yeux au maximum, mais il fait si noir.
Je n’y vois rien du tout.
Aucune lumière n’arrive à pénétrer ici, car cet endroit maudit n’a même pas une fenêtre.
Même pas une !
Je me découvre soudain une claustrophobie nouvelle qui s’ajoute à mon malaise. Je ne dois pas désespérer de la sorte.
Je suis toujours vivante et, au moins, je suis seule dans cette pièce. Même si je n’y vois rien, j’ai toujours mes autres sens. Plus tôt, j’avais détecté une odeur ferrique dérangeante. De plus, mes yeux et mon nez me démangent comme si c’était l’endroit le plus poussiéreux de l’univers. Pour me concentrer et me redonner un peu de force, je ferme les yeux afin d’écouter les sons ambiants autour de moi.
Je fronce le front.
C’est la première fois que je réalise qu’il fait aussi chaud. L’intérieur de mes cuisses nues est collant et dégoulinant. C’est écœurant !
Et qu’est-ce que j’entends ?
Un léger vrombissement.
Celui familier aux machineries lourdes des usines de grosses entreprises telles que celle de pâtes et de papiers.
Lorsque j’ouvre les yeux à nouveau, pour valider ma pensée, je suis abasourdie de constater que j’arrive réellement à voir la pièce dans laquelle je me trouve. Je suis bien dans une sorte d’usine dégoûtante. De gigantesques machines industrielles m’entourent et m’oppressent. Ces monstres me font croire qu’ils veulent ma peau à tout prix et les vertiges repartent de plus belle.
Une lueur qui semble venir de derrière moi me permet de voir comme s’il y avait une porte dans mon dos.
Serait-ce la réponse à mes prières ?
Serait-ce la police qui m’a pistée et qui m’a enfin retrouvée ?
L’adrénaline ravive mon corps et j’essaie de déplacer ma chaise vers cette porte miraculeuse.
Je prends une grande respiration et je me mords la lèvre inférieure.
— Vas-y, Hannah, donne tout ce que tu as.
Oublier la douleur est plus difficile que je ne le pensais, alors, après une légère rotation de 90 degrés vers la gauche, j’abandonne. Par contre, ma voix ne souffre aucunement, elle.
— À L’AIDE ! Je suis ici ! Venez s’il vous plait ! À L’AIDE ! Je suis attachée et je souffre ! AIDEZ-MOI ! JE VOUS EN PRIE !
Malheureusement pour moi, je me suis complètement fourbée. Personne n’est venu me sauver. C’est l’opposé ! Une porte à ma droite, anciennement en face de moi, s’ouvre avec fracas. Une lumière intense jaillit de cette embrasure et m’aveugle.
Mes yeux s’habituent lentement à cette luminosité et ma vision s’éclaircit enfin, me laissant y distinguer une silhouette masculine. Plus de six pieds de haut, il me semble percevoir un éclat de roux au niveau de sa chevelure et au niveau de sa mâchoire.
Je le vois parfaitement maintenant.
Début quarantaine, roux, barbu, portant étrangement des lunettes de soleil dans cette noirceur et aussi bâti qu’Arnold Schwarzenegger dans Terminator un, deux, trois, quatre, mille, les commissures de ses lèvres m’indiquent immédiatement qu’il est plus que furieux.
Il me crie avec hargne :
— TA GUEULE, PÉTASSE ! TA GUEULE, SINON JE TE SAIGNE !
Il est armé d’un long couteau de boucher !
En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, je deviens livide et j’ai des sueurs froides qui me traversent le corps.
Il s’élance vers moi, la rage au ventre, ramène ma chaise vers lui et me met son arme au niveau de la trachée.
— Je vais t’empêcher de crier pour toujours, petite garce.
Je déglutis et mes yeux s’embuent en une fraction de seconde.
Pourquoi, mon Dieu ?
J’aurais vraiment dû me taire.
*
Une voix féminine derrière lui me sauve la vie.
Pour l’instant.
— Mérak ! Que fiches-tu là au juste ? Éloigne-toi d’elle immédiatement.
— Mêle-toi de tes affaires, la gouine. Cette petite merde m’empêche de dormir.
— Je te le jure, tu m’appelles encore une fois comme cela et je te brise les dents. J’ai un nom, tu sais. C’est Jess, nom de dieu !
Jess n’a pourtant rien d’une lesbienne dans ce qu’elle dégage. Femme d’une trentaine d’années, les cheveux lisses auburn coupés au carré et les yeux marron (tiens, elle ne porte pas de lunette de soleil, elle), elle doit mesurer cinq pieds six pouces.
— De toute manière, que faisais-tu en train de roupiller ? ajoute-t-elle. Tu étais à ton quart de service. Il fallait que tu la surveilles sans répit. Elle aurait pu s’enfuir !
— Elle ne pourra pas s’enfuir puisque je la tue ce soir.
Je réprime un cri tandis qu’il me fixe avec ce sourire de dément.
— Tu ne peux pas la tuer, abruti ! Ils ne le veulent pas, tu le sais bien. Nous devons nous contenter de la retenir jusqu’à nouvel ordre.
Ils ? De qui parle-t-elle ? En plus d’être complètement barjos, ils ont des supérieurs qui dirigent cette opération torturons Hannah  ?
— Jess a raison, Mérak, dit d’une voix timide un deuxième homme semblant beaucoup plus jeune.
Voyons ! Combien sont-ils à vouloir ma peau ? Qu’est-ce que je leur ai fait à ceux-là ?
Je ne les connais même pas !
— En fait, ça ne faisait pas partie du plan initial de la torturer à ce point, ajoute-t-il avec plus de véhémence. Ils ne seront pas contents du tout quand nous la leur livrons. C’était eux qui devaient s’en occuper.
Mérak me crache dessus.
Je pleure.
C’est plus fort que moi.
— Tu as raison, petite tête, rigole Mérak. Laissons-leur la sale besogne. Mais, ça ne nous empêche pas de nous amuser un peu.
De deux mouvements vifs, il m’entaille les bras de son couteau rouillé et tranchant. Je crie de douleur et, lui, il éclate d’un rire sadique. Le sang chaud coule directement vers mes avant-bras. Mes plaies vives sont des tisons de feu. Tout ça est franchement insupportable, alors la colère me gagne et je geins, entre deux sanglots :
— Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter cela ? Qu’est-ce que j’ai fait ?
Après un silence interminable, il sourit à nouveau et me dit avec une sincérité déconcertante :
— Tu vis. Pétasse !
Un frisson me parcourt l’échine tandis que mon sang continue à couler abondamment. Mérak s’éloigne de moi et je dois dire que ça me fait un grand bien. Jess prend sa place et j’espère de tout cœur qu’elle vient guérir mes plaies.
On peut toujours rêver...
Elle fixe ses yeux aux miens et me dit d’une lassitude aiguë :
— Pourquoi fallait-il que tu viennes mettre de la merde dans nos vies, hein ? Tu aurais dû être une bonne fille à papa.
J’aurais dû être une bonne fille à papa ? Si je suis dans ce pétrin, c’est que j’ai fait quelque chose. Peut-être que je me suis retrouvée à un endroit où je ne devais pas être ? Que j’ai parlé à une personne avec laquelle je n’aurais pas dû ?
Tant de suppositions se bousculent dans ma tête.
J’ai beau m’imaginer toutes les horreurs du monde, je n’arrive pas à concevoir que ce que j’ai fait soit si monstrueux que je doive mériter ce sort funeste.
— Qu’ai-je fait de si mal ? la supplié-je. Dites-le-moi, car j’en suis si désolée. Jess…
— Tais-toi.
Sans que je m’y attende, elle me gifle fortement au visage. Prise de court, je manque de souffle. Je sens toute la vibration de son coup dans ma tête et dans mon corps. Quand cette dernière se disperse un peu, un « flash » m’envahit.
Un souvenir me revient !
En fait, j’espère de tout cœur que c’en est un.
Un simple nom.
Mike Fausher.
Je ne sais aucunement qui il est ni pourquoi je le connais, mais je dois à tout prix le retrouver, car il est mon seul indice et le seul qui puisse m’aider à rester en vie dans ce monde de fou dans lequel je me suis réveillée.
*
Cette simple information me redonne du courage et de l’espoir. Tout n’est pas perdu. Mike Fausher est là, bien présent dans ma tête.
C’est peut-être mon père ?
Hannah Fausher !
Ça sonne assez bien.
Peut-être mon mari même ?
Quel âge ai-je déjà ?
Je dirais que j’ai 25 ans…
Peut-être plus mon amoureux alors.
Oui !
Ou un ami très proche qui sait ?
Je l’ignore, mais une chose est certaine ; si je le connais, il me connaît aussi et il doit être en train de faire tout son possible pour me retrouver. Même si mes blessures coulent toujours, je souris pour la première fois. Tout n’est pas perdu pour moi ! Jess me regarde d’un air perplexe.
— Ça y est Mérak, soupire-t-elle. Tu l’as rendue folle, mon vieux. Éric, ajoute-t-elle, c’est ton tour. Nettoie-moi ça, dit-elle en pointant mes coupures, et fais la manger pour qu’elle ne nous crève pas dans les mains.
Éric, le plus jeune des trois, porte également des lunettes de soleil. (C’est une mode d’en porter à l’intérieur ?) Début vingtaine, châtain, il est environ ma grandeur. Je dirais qu’il mesure 5 pieds et 10 pouces. Il a une bouille amicale qui me donne automatiquement confiance. Je suis persuadée, en le voyant, qu’il ne m’a pas touchée une seule fois. En fait, il ne s’agence pas bien au duo horrible que forment les deux autres. Quand il s’avance vers moi, craintif, je lis sur son visage qu’il est désolé et qu’il leur en veut de me faire souffrir de la sorte. Peut-être qu’avec lui, j’aurai une pause pour me remettre de mes nombreuses contusions ?
— D’accord, dit-il. J’ai justement des restants de sandwich que je n’ai pas mangés hier dans mon sac. Je m’occupe de tout. Partez maintenant.
— Nah. Moi, je reste à côté pour dormir. Empêche-la de crier si tu ne veux pas que je lui règle son compte, beugle le gros colosse.
— Ouais, ouais.
— Je vais dormir aussi à côté pendant l’heure de ta garde pour être certaine que tout se déroule comme prévu. Il ne faudrait pas que tu fasses la même erreur que Mérak. Ils ne seraient vraiment pas contents si le plan ne se déroule pas comme ils le veulent.
— Je sais, Jess, s’énerve légèrement Éric. Je connais le plan. Je sais quoi faire.
Les deux « mercenaires » quittent la pièce, convaincus.
Il ne reste plus que lui et moi.
Il me contemple.
Ma nudité le perturbe et le gêne ; il n’est pas le seul.
J’aimerais bien avoir des vêtements en ce moment, mais puisque je ne connais pas vraiment son tempérament, je n’ose pas le lui demander. Bizarrement, il déchire des bouts de sa chemise carreautée rouge pour m’en faire des bandages. Je le vois alors de très près. Il est plutôt mignon en fait. Il ressemble à un jeune Éric Bana (c’est cocasse puisqu’ils ont le même prénom), ce comédien d’Hollywood qui jouait dans une des versions de Hulk .
Quelle nullité, ce cerveau !
Je ne me rappelle rien de ma vie, mais je connais Arnold avec ses Terminators et Bana avec ce stupide géant vert. Je dois être une cinéphile, j’imagine.
Perdue dans mes pensées frustrantes, Éric me parle directement pour la première fois :
— Je m’excuse… Pour tout ça.
— Pourquoi portes-tu des lunettes à l’intérieur ?
Voilà. C’est fait ! Ça m’obsédait.
Déstabilisé, il bredouille.
— Eh… En fait… Parce que… Eh… Je ne pourrais te le dire.
Il s’éloigne pour se prendre une chaise et s’installe plutôt loin de moi. Je lui fais peur ou quoi ? Je semble vraiment le rendre mal à l’aise. Mais, avec lui, je ne crains pas pour ma vie. Je sais qu’il ne me touchera pas. Au loin, je vois qu’il enlève ses lunettes et il me sourit en coin.
Je lui rends cet échange amical.
Pauvre Éric.
Je suis certaine qu’il est entraîné de force dans ce manège stupide. Il ne me veut pas de mal, au contraire, il cherche à créer un lien de confiance.
Puisque le terrain semble être bon, je me lance. Je n’ai plus rien à perdre.
— Éric, c’est ça ?
— Oui.
— S’il te plait Éric. Tu sembles être un garçon gentil. Tu n’es pas comme tes camarades. Je le sais, je le ressens. Laisse-moi partir, je t’en supplie et je jure que je ne dirai rien à personne. J’oublierai même ton nom ! Promis.
Il soupire, un vrai soupir.
— Agéna, écoute… Je ne peux pas faire ça et tu le sais très bien. Même si je le voulais, j’aurais de trop gros ennuis.
— Agéna ? lui crié-je presque au visage en m’étouffant.
— Bien sûr ? C’est ton prénom ! Pauvre fille. Le coup à la tête était plus fort que je ne le pensais.
Agéna ?
Il vient de dire Agéna ? Je m’appelle comme ça.
Merci, maman et papa, pour ce nom grotesque.
Hannah, c’était bien mieux. Pfff !
J’ai au moins une information supplémentaire pour ce foutu casse-tête qui semble être loin d’être résolu.
— Écoute, ajoute-t-il avec tristesse, je vais te détacher les mains maintenant pour que tu puisses manger, mais seulement si tu me promets d’être gentille, d’accord ?
Je hoche de la tête.
Je meurs de faim et son sandwich non terminé d’hier sera un festin pour moi.
Il défait mes nœuds et c’est une délivrance divine malgré la gale qui commence déjà à se former sur mes bras. Ceux-ci sont tellement engourdis par le serrement des liens que je ne les sens pas pendant une bonne minute ou deux. Après ce laps de temps où je me suis dégourdie à mon aise, Éric me donne le fameux sandwich en rigolant.
— Merci beaucoup, lui dis-je.
Sans rien répondre, il me regarde gentiment de ses yeux noisette tirant subtilement sur le vert. Si innocents.
J’engloutis le tout en quelques bouchées et le silence se réinstalle. Incapable de supporter cette pression et avide de savoir, je lui pose la question qui me trotte dans la tête depuis le début :
— Pourquoi suis-je toute nue ? C’est ce pervers de Mérak qui m’a fait ça ?
— Non, non, m’assure Éric. Quand on t’a prise, tu étais déjà dans cet état.
Quoi ?
Impossible.
Il me ment !
L’angoisse qui n’était pas présente depuis le commencement refait surface et je crois tout à coup qu’il n’est pas aussi sympathique qu’il le laisse paraître. En plus, je ne sais pas quelle heure il est, mais je suis certaine que cela fait bientôt une heure que je suis avec lui.
Peut-être quarante-cinq minutes ?
Une chose est sûre, je n’ai aucune envie de passer une autre heure ici avec Jess ou le psychopathe comme compagnie !
Éric remarque rapidement mon inquiétude :
— Ça ne va pas ?
Allô ? Je suis attachée nue à une chaise et je souffre le martyre. Tu as ta réponse, non ?
— Non, non… Tout va bien, dis-je d’une petite voix.
Le mensonge s’impose.
Il recule d’un pas incertain. Non ! Je ne dois pas perdre cette chance. Il est peut-être mon seul moyen de sortir de ce foutu endroit. Je retente le coup puisque, pour l’instant, j’ai toujours les mains libres et qu’il est assez proche de moi.
J’en profite !
Je me penche vers lui et lui touche le bras pour l’attendrir en le regardant droit dans les yeux :
— Éric. Je ne veux pas mourir. S’il te plait, laisse-moi partir ! Libère-moi.
Après une hésitation minime, je suis étonnée, car il ne s’oppose point à ma requête.
C’est trop facile !
Ça ne peut être vrai !
Il me nargue.
— Tu as raison, Agéna. Ça n’a pas de sens tout ça ! Je n’ai pas signé pour ça.
Signé pour ça ?
Je n’ai pas le temps d’y penser, car même si Éric défait tranquillement mes nœuds aux chevilles, j’entends un bruit d’agitation dans la pièce d’à côté.
Non !
Pas déjà !
Plus vite, Éric. Plus vite !
Je me retourne tranquillement sur moi-même, afin de ne pas trop souffrir, pour identifier la porte où j’avais perçu, la première fois, cette merveilleuse lueur.
Mon billet de sortie vers la liberté, quoi !
Mais…
Il n’y en a pas ?
Quoi ?
C’est impossible !
Il n’y a qu’une issue ?
Comment cela se peut-il ?
D’où venait cette lumière derrière moi ?
Je n’ai plus le temps de penser, il faut que j’agisse.
Éric murmure pour lui-même qu’il n’a que 23 ans et qu’il ne voulait tout simplement pas mourir aussi jeune.
J’ai pitié de lui.
C’est affreux de devoir agir comme un criminel tout simplement, car on vous menace de vous tuer.
Il ne mérite pas ce traitement injuste.
Lorsqu’il termine de me libérer, il est déjà trop tard.
Jess entre dans la pièce.
— Non ! crie-t-elle. Qu’as-tu fait, imbécile fini ?
Tout semble se passer au ralenti dans ma tête encore un peu endolorie. Avec de légers remords pour ce pauvre jeune homme inoffensif, je lui balance un coup de pied de toutes mes forces dans l’entrejambe et il s’écroule en criant de douleur. Jess, en furie, court dans ma direction en pointant son arme à feu dans ma trajectoire. Je vois une lionne prête à tuer devant moi et malgré ma douleur aux bras et aux côtes, l’instinct de survie me permet d’empoigner la chaise qui m’a tenue si longtemps prisonnière et de m’en servir pour la frapper au visage à de multiples reprises.
Deux détonations se font entendre lorsqu’elle s’écroule de douleur au sol. Le premier projectile atteint l’une des machines et un acier liquide et brûlant se déverse rapidement sur le plancher. L’autre atteint malheureusement la jambe de ce pauvre gamin qui se met à brailler furieusement.
Mon Dieu ! Je ne dois pas rester ici une seconde de plus !
Mes deux adversaires sont hors d’état de nuire et je ne vois toujours pas celui que je redoute le plus.
Je me mets donc à marcher.
Je jogge. Je cours…
Le plus vite possible, même si je boite.
Je ne regarde pas derrière moi lorsque j’entends Mérak hurler comme un dingue dangereux mon nom et se lancer à ma poursuite.
J’espère seulement lui échapper.
M’en éloigner.
Je veux vivre !
*
Lorsque je repense soudainement à Mike Fausher dans ma course effrénée, je souhaite seulement le retrouver au plus vite.
J’ai besoin d’être près de lui à tout prix sans même savoir pourquoi.
La dernière phrase qu’Éric m’a dite me terrifie.
Je n’ai pas signé pour ça.
Toute cette histoire est beaucoup plus sérieuse que je peux le penser, j’en suis maintenant plus que convaincue.
Ces gens ont signé un contrat pour avoir ma peau.
Des gens veulent véritablement ma mort, bon sang !
Je dois vivre pour retrouver Mike, je dois vivre pour découvrir la vérité sur cette folie, je dois vivre tout simplement pour moi.
Je traverse la dernière grande porte métallique de l’entrée de cette usine et le vent froid de la nuit qui pince ma peau me confirme que je suis vraiment sortie de ce premier enfer.
Je ne rêve pas, mais cet atroce réveil est la pire des souffrances.
 
 
 
2
Mike Fausher
 
 
Souviens-toi de la fragilité des choses humaines
Fénelon
Référence biographique
 
— Disons bonsoir à Mike Fausher ce soir…
Mike Fausher.
Dans sa tendre enfance, il s’était toujours dit que c’était un nom de gagnant.
Ses parents étaient tous les deux des chirurgiens réputés s’étant rencontrés en travaillant pour le Children Hospital de Pittsburgh. Ils avaient été rapidement reconnus dans leur domaine, ce qui leur avait permis de s’acheter une demeure plus que digne de ce nom. Ils s’étaient procuré une belle grande propriété sur Malvern Av . dans Squirrel Hill . Elle rendait beaucoup de membres de leur entourage jaloux. De très grande superficie, elle avait un joli toit de tuiles bleues, des volets majestueux émeraude, une façade spectaculaire de briques beiges, un gigantesque porche et un garage double qui aurait pu servir de maison standard !
Monsieur et madame Fausher étaient des voisins extraordinaires. Ils n’hésitaient jamais à inviter leurs proches à leur demeure pour papoter et pour casser la croûte. Chaque samedi, durant l’été, ils organisaient un BBQ et invitaient différents patients de leur hôpital ainsi que leur famille pour passer du bon temps au bord de la piscine. Monsieur Fausher disait toujours qu’être malade était la pire des malédictions et que c’était la moindre des choses de poser ce genre de gestes pour les soutenir dans cette rude épreuve.
Les Fausher étaient également devenus les parents les plus aimants qu’on ne puisse pas avoir lorsque leur poupon avait pointé le bout de son nez en 1987. À la suite de ce jour, ils n’avaient voulu que le meilleur pour leur fils et puisqu’ils en avaient les moyens, ils lui refusaient rarement ses demandes. Mike avait toujours eu tout ce qu’il avait désiré. Les jouets, les fêtes thématiques d’anniversaires, les vacances à Walt Disney et bien plus encore.
Cependant, il n’y avait réellement que deux choses qu’il aimait plus que tout.
La première était le hockey.
Il était tombé amoureux de ce sport, en 1992, à l’âge de cinq ans seulement, lorsqu’il avait vu l’équipe favorite de son père, les Penguins de Pittsburgh, remporter la coupe Stanley. La joie de son paternel était si intense et contagieuse qu’il avait voulu, dans sa tête de jeune enfant, le revoir ainsi tous les jours. Il était son idole et il souhaitait à tout prix le rendre fier.
À six ans, il avait commencé à jouer au hockey pour le plaisir.
Plus grand que la moyenne pour son âge, il s’était vite fait remarquer par ses entraîneurs pour son talent naturel. Chaque année, il se démarquait plus que les autres et jouait avec plus d’intensité. Ce n’était plus qu’un simple jeu, mais une vocation, un but précis de réussite.
À quatorze ans, mesurant près de six pieds, il avait été repêché par une équipe de semi-pro qui l’avait préparé et poussé plus loin qu’il n’aurait jamais pu l’imaginer afin de se faire remarquer par les équipes de la NHL. À seize ans, le rêve qu’il avait préparé toute son enfance avec ses parents s’était enfin réalisé. Son agent avait reçu l’appel tant attendu. Il avait été contacté par les pingouins de Pittsburgh afin de participer à leurs camps de recrutement !
La vie était trop belle.
Il était réellement le champion qu’il croyait être.
Sa destinée semblait être toute tracée pour lui dans le meilleur des mondes.
*
La deuxième chose qu’il aimait le plus au monde était son meilleur ami Joe Miller.
Ils se connaissaient depuis la tendre enfance puisqu’ils étaient voisins. Joe avait deux ans de plus que lui. Il s’amusait souvent à prendre soin de son cadet à son insu comme le ferait un ange gardien lorsqu’un gosse l’embêtait à l’école. Quand cette dernière se terminait enfin, ils se retrouvaient à l’extérieur et passaient des heures à jouer au hockey dans la rue, à échanger leurs cartes Pokémon rares et spéciales et à narguer les voisins. Les Fausher et les Miller se partageaient avec joie ces deux grands gaillards qui ne demandaient qu’à être ensemble durant tous leurs moments libres. En vieillissant, Joe encourageait toujours Mike à se surpasser et à donner son 110 % lors de ses entraînements ou lors de ses parties décisives.
Ce dernier lui était grandement reconnaissant de tout ce soutien, car il savait que, sans lui pour le raisonner, il aurait tout abandonné bêtement à quelques reprises. Il croyait souvent ne pas être à la hauteur pour jouer dans les « pros » et désirait changer de voie. Dans ces moments moins glorieux, son camarade lui payait des billets pour aller voir un match des pingouins et lui disait :
— Regarde Mike, mon vieux, c’est toi ça ! Bientôt, tu seras sur cette glace, les gens crieront ton nom… Ton nom à TOI, mec ! Tu rêves de ça depuis toujours. Ne lâche pas tout maintenant. Sinon, je ne pourrai pas réaliser le mien... Me foutre à poil avec ton nom écrit sur ma poitrine entouré d’un cœur et qu’on me voit projeté sur le grand écran du stade ! Pense à mon rêve de devenir célèbre, vieux !
Ils rigolaient toute la soirée, passaient un temps merveilleux et Mike sortait du Mellon Arena plus motivé que jamais.
*
C’était le meilleur quartier du monde, la meilleure famille du monde, le meilleur choix de carrière du monde, la meilleure amitié du monde, la meilleure vie du monde, quoi ! Mais la fragilité des choses humaines allait le rattraper.
Trop vite.
Lors de sa fin de semaine au camp, il avait reçu un appel de son meilleur ami. Enjoué, il avait répondu avec plein d’entrain afin de lui partager toutes ses nouvelles expériences extraordinaires, mais avant qu’il ait eu le temps de dire quoi que ce soit... son monde s’était déjà écroulé :
— Mike... tu dois revenir à la maison, mon vieux, avait dit Joe en sanglots. Il est arrivé quelque chose de terrible. Reviens maintenant.
Il était inutile de savoir la suite, inutile de se déplacer à la maison familiale. Tout son corps connaissait la réponse atroce qui l’attendait.
Ses parents étaient morts.
ILS ÉTAIENT MORTS !
Comment avaient-ils pu l’abandonner comme ça ? Lui qui ne vivait que pour leur plaire et pour les rendre fiers.
C’était bien pire qu’il ne se l’était imaginé.
Lorsqu’il était arrivé chez Joe, il avait presque perdu conscience. En voyant son domicile si aimé en cendres, il n’avait pas pu retenir son malaise plus longtemps et avait vomi tout son être. Les pompiers lui avaient dit qu’ils avaient fait tout ce qui était en leur pouvoir pour leur venir en aide, mais que, malheureusement, l’incendie s’était déclenché dans leur chambre à coucher lorsqu’ils étaient probablement endormis et qu’ils ne s’étaient pas réveillés à temps.
Après ce triste jour, on avait voulu l’envoyer chez ses grands-parents maternels habitant au Québec, situé au Canada, mais il avait refusé catégoriquement. Les services sociaux l’avaient plutôt confié au Miller qui l’avaient accueilli comme leur propre fils.
Mike avait changé.
Il était devenu plus sombre, plus sérieux, plus méfiant et plus distant avec les gens qui l’entouraient. À la surprise de tous, il avait même décidé d’abandonner le hockey même s’il avait reçu des offres plus qu’alléchantes de son équipe fétiche.
Les Miller avaient tout fait pour qu’il change d’idée, mais il n’y avait rien à faire. Ce rêve, il le vivait pour son père et s’il n’était pas là pour le réaliser avec lui, tout ça n’avait plus aucune importance.
Plus rien n’avait de sens et de goût... Tout était gris pour lui.
Il avait au moins eu la chance d’avoir été chéri et estimé par sa famille adoptive qui l’avait encouragé à poursuivre ce qui le motivait vraiment.
À 18 ans, il avait entrepris des études pour devenir pompier. Il voulait absolument rendre hommage à ses parents qui lui avaient tout donné dans la vie. Grâce à ses capacités physiques et à son six pieds trois, il s’était rapidement fait remarquer et certaines casernes souhaitaient déjà qu’il travaille pour elles lorsqu’il finirait son baccalauréat en Emergency medecine du University of Pittsburgh .
Joe, lui, avait commencé ses études postsecondaires dans les forces policières deux ans plus tôt. Il disait à tout le monde qui voulait bien l’entendre que c’était une façon de prouver à tous les racistes de ce monde qu’un aussi beau noir que lui pouvait faire quelque chose de bien. Que les noirs n’étaient pas seulement des voyous comme on le voyait à la télévision.
À 21 ans, ils avaient atteint leur but et ils pouvaient enfin vivre leur vie d’adulte.
Avec son héritage, Mike s’était décidé à acheter sa propre maison sur Hasley Ln dans Squirrel Hill . Il ne voulait pas s’éloigner de son quartier d’enfance où il avait vécu tant de belles choses. C’était une grande maison toute bleue qui avait fait pencher son cœur. Il se voyait très bien vieillir dans ce « palace » avec une femme et quelques bambins courant dans toutes les pièces.
— Je n’en reviens pas, mon vieux, avait dit Joe. 21 ans, pompier et propriétaire ! Et puis quoi encore ? Il te manque juste une petite femme.
— Ah... Allez, arrête ! La moitié de mes succès ont été possible grâce à un argent que je n’ai même pas mérité. Toi, au moins, ton poste tu l’as eu pour ce que tu vaux vraiment et non pas parce que tous les gens qui t’entourent ont pitié de toi.
— Bon, bon, bon. Suffit, petite victime. Tu mérites tout ce qui t’arrive. Tu as travaillé très fort ! Il faut fêter ça ! Tu as été engagé à la station 15, nom de dieu ! C’est DINGUE !
— D’accord. Tu as raison. J’ai RÉUSSI !
— Bien sûr que tu as réussi ! Allez, viens ! Je te paye la bière.
Mike avait rarement été aussi heureux. La vie semblait lui sourire à nouveau et il savait que ses parents seraient fiers de ce qu’il devenait.
Il méritait à nouveau son nom de famille.
Un nom de vainqueur.
Cette soirée-là s’annonçait prometteuse, mais il était loin de se douter qu’en fait, elle allait changer sa vie de A à Z.
*
Les deux fêtards étaient devenus des habitués du Squirrel Hill Sports Bar. Lorsqu’ils étaient entrés, tout le personnel avait crié :
— FÉLICITATIONS MIKE !
Des confettis avaient éclaté de partout et une forte musique entraînante s’était fait entendre. À chacun de ses pas, des gens l’arrêtaient pour lui souhaiter que du bon pour sa future carrière. Il sympathisait même avec de parfaits inconnus qu’il rencontrait pour la première fois cette soirée-là.
Cette énergie positive lui faisait énormément de bien.
Tout ça, il le devait à son allié.
Il cherchait à le retrouver dans ce tourbillon étourdissant afin de le remercier.
Dans sa recherche, il était plutôt tombé nez à nez avec la plus belle création de l’univers :
— Oh ! Je m’excuse. Je ne vous avais pas... Wow !
La jeune fille aux longs cheveux roux bouclés et aux yeux d’un bleu profond avait réprimé un petit rire nerveux et lui avait fait le plus beau des sourires.
— Mike ? avait-elle dit en rougissant.
— Hein ?
— C’est bien ton nom ?
— Oui ! Mais... eh... comment le sais-tu ?
— Il est écrit partout dans ce bar avec des photos géantes de toi en habit de pompier. J’imagine que tu es pompier alors ?
— Oh… Oui. Hahaha. Tu es la plus belle chose que je n’ai jamais vue de ma vie. EH ! Je veux dire... Je peux te payer un verre ?
Elle avait ri. Ouf. Mais le plus important, c’est qu’elle avait accepté sa proposition.
— Mike, mon vieux... Oh, oh ! Qui est cette jolie demoiselle à tes côtés ?
— Émilia... Émilia Rhodes, avait-elle dit avec confiance.
Mike et Émilia avaient échangé un regard complice et affectueux.
— OUUUAAAAH, avait crié Joe en faisant sursauter ces deux compères.
— Joe ! Ça ne va pas la tête ? Tu es fou ou quoi ?
— Je suis désolé, avait-il rigolé. J’ai toujours pensé que tu étais gai. Je suis trop soulagé. Fiou !
Mike, offusqué, lui avait fait un doigt d’honneur. Émilia, elle, avait trouvé cela très cocasse et riait à cœur joie.
Mike avait très peur, car il savait que par ces simples instants, il était déjà follement amoureux d’elle.
*
À la suite de cette soirée, les deux tourtereaux passaient tous leurs moments libres ensemble. Joe les rejoignait régulièrement et ils passaient des heures à déconner et à s’amuser.
Personne n’avait été stupéfait lorsque leur relation était devenue officielle seulement après quelques semaines et qu’elle avait emménagé avec lui.
Ils filaient le parfait amour.
C’était le bonheur absolu.
Elle le comblait jusqu’à oublier la tristesse qu’il avait tant éprouvée lorsqu’il pensait à ses défunts parents.
Quand il partait à la caserne pour de longues heures, Émilia se permettait enfin à recommencer ses contrats de peintures. Elle était une artiste exceptionnelle qui se faisait connaître de plus en plus chaque jour.
Mike était arrivé, un soir, fou de joie à la maison puisqu’on lui avait offert un meilleur poste. Il serait un peu moins à la maison, mais il était certain qu’elle comprendrait.
Son entrain avait complètement disparu quand il avait découvert sa douce moitié en pleurs.
— Mike... Je suis enceinte. Je te demande pardon. J’aurais dû prendre la pilule contraceptive comme tu me l’avais demandé.
Enceinte ?
Ce ne pouvait pas être possible.
Pourquoi ne l’avait-elle pas écouté ?
Pourquoi n’avait-elle pas pris de précaution ?
Pourquoi ce satané préservatif avait-il percé aussi ?
Ils étaient trop jeunes pour avoir un bébé.
Ils avaient encore de nombreuses choses à vivre avant d’en arriver là. Ils avaient parlé de voyage, d’aventure, de travail acharné… Avec un bébé, rien de tout cela ne pouvait se produire.
C’était gaspiller leur jeunesse, quoi !
C’était peut-être exagéré de penser ainsi, mais ils n’étaient pas prêts pour une telle responsabilité. Du moins, il n’était pas prêt !
Il pensa soudain à ses parents.
Cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas pensé à ses parents qu’il se sentit coupable et une petite boule se forma dans son estomac.
Son père...
Il ne serait jamais un aussi bon père que le sien. Il en était certain.
Tout ça allait beaucoup trop vite et c’était si inattendu.
Il avait franchement la frousse.
Voilà…
Il aurait voulu lui dire tout cela, lui dire qu’il voulait des enfants, qu’il les aimerait plus que tout, mais pas maintenant.
Malheureusement, il ne lui avait rien dit.
Il avait reculé et était parti en courant à toutes jambes.
— Mike ! Reviens, je t’en prie, avait crié Émilia.
Il n’y avait rien à faire. Il était déjà bien loin.
Cette nuit-là, il avait passé la soirée à boire avec Joe.
— Écoute, lui avait-il dit. Tu as fait le con. Tu n’aurais pas dû partir comme tu l’as fait. Émilia, il n’y en a pas deux comme elle. Si tu ne te donnes pas un coup dans le postérieur, tu vas la perdre. Elle et ton enfant ! Assume, mon vieux.
— Ouais... Tu as raison.
— J’ai toujours raison. Et tonton Joe sera là pour vous aider. Mais s’il y a des couches à changer... Oublie-moi, avait-il affirmé en riant.
Mike était heureux. Il avait peur de cet avenir incertain, mais il était prêt à l’affronter avec la femme de sa vie. Il allait refuser sa promotion afin d’être le plus possible à la maison et, à 25 ans, il deviendrait père de son premier enfant.
Lorsque leur jolie petite fille avait pointé le bout de son nez, il s’était dit qu’il avait été imbécile. C’était l’événement le plus heureux de sa vie. Elle était si minuscule et si fragile ! Il ne voulait que l’aimer. Les parents étaient fous de joie et les Miller encore plus, car c’était, pour eux, leur première petite-fille.
On ne pouvait pas mentir, tout allait pour le mieux pour la famille Fausher-Rhodes.
Ils étaient aux anges.
Deux ans s’étaient écoulés et ils s’étaient enfin mariés.
Un des plus beaux mariages d’amour qu’il avait été possible de voir.
Au niveau professionnel, Émilia avait même reçu une offre très sérieuse. La plus sérieuse depuis le début de sa carrière. On voulait qu’elle devienne consultante en arts. Elle attendait cela depuis des années. Le seul hic était que ce nouveau poste se trouvait à Washington.
La discussion avait été brève, car Mike s’était laissé convaincre facilement. Une de leurs casernes était prête à l’échanger et il gagnerait environ dix mille dollars de plus que ce qu’il faisait présentement.
Ils avaient beaucoup d’espoir en la vie.
Le plus difficile pour Mike était de dire adieu aux gens qu’il aimait.
Aux Miller, mais surtout à Joe.
Son meilleur ami.
Son frère.
— Ce n’est pas grave, Mike. Washington, c’est seulement à quatre heures de route. Alors, quand tu t’ennuieras ou que je m’ennuierai, TU feras le chemin pour venir me voir, avait rigolé Joe.
Le déménagement approchait à grands pas. Il ne restait que quelques jours avant le jour J.
Émilia était devenue nerveuse et distante.
— Qu’est-ce qui se passe, mon amour ? Tu as des doutes maintenant ?
— Non, non. Je n’ai jamais été aussi certaine de quelque chose. J’ai grandement hâte que tout soit derrière nous, avait-elle soupiré.
Mike trouvait sa femme plus qu’étrange. Il ne l’avait jamais vue ainsi.
La veille du départ, elle lui avait assuré qu’elle avait une dernière petite chose à régler avant leur départ, lui avait offert un léger baiser sur les lèvres et était partie.
*
— Puis-je parler à monsieur Fausher ? Mike Fausher.
— C’est bien moi.
Mike s’était fait réveiller au beau milieu de la nuit par cet appel étrange.
Il était une heure du matin et Émilia n’était pas encore rentrée. Peut-être avait-elle été voir une bonne amie avant de quitter l’État de la Pennsylvanie et avaient-elles perdu la notion du temps ?
— Monsieur, vous devez venir au commissariat s’il vous plait. Immédiatement.
— Que se passe-t-il ?
— Nous préférons ne pas vous en parler au téléphone.
— Eh... D’accord. Je réveille ma fille et je m’en viens.
Son cœur avait accéléré. Qui avait-il ? Pourquoi voulaient-ils le rencontrer à cet endroit à une heure si tardive ?
L’horreur l’attendait.
Joe était là.
Tout le monde avait un visage digne des enterrements.
Son estomac s’était retourné.
On lui avait pris son enfant des bras et on l’avait amené ailleurs.
Non.
NON !
Impossible.
Ce ne pouvait être vrai !
PAS ENCORE.
— Je suis désolé, mon vieux. J’ai identifié le corps et c’est bien elle. C’est bien Émilia.
— Non. NON ! Je veux la voir. Je veux la voir maintenant, avait-il crié de rage et de peine en poussant tout le personnel, même son meilleur ami.
Lorsqu’il était arrivé à la morgue, une vision d’épouvante l’attendait.
Émilia était en sang et déjà quelque peu bleuie par le temps.
Un trou béant se trouvait derrière son crâne.
On l’avait assassinée !
Qui avait pu faire une chose si monstrueuse à une femme si douce, si aimante et si amicale ?
Joe avait mis sa main sur son épaule afin de le réconforter.
— Les spécialistes m’ont dit qu’elle n’a pas été violée et que sa mort a été sans souffrance. C’est un homme qui promenait son chien qui l’a retrouvée au Highland Park dans des buissons vers minuit, avait-il dit en sanglotant.
Les deux amis s’étaient regardés et avaient pleuré à chaudes larmes.
Pendant des heures.
À la suite de cette nuit-là, Mike était devenu un peu fou.
Puisque Joe travaillait sur le dossier, maintenant qu’il avait été promu enquêteur, il le harcelait toujours pour avoir des nouvelles. Il allait sur le lieu où l’on avait retrouvé le corps et cherchait des indices sur le coupable.
Les mois passaient et il n’y avait aucune avancée. C’était un meurtre de la main d’un expert. Il n’y avait ni empreinte, ni ADN, ni témoin...
Rien.
Il était tellement obsédé par le cas de sa femme qu’il ne rentrait pratiquement plus travailler et lorsqu’il le faisait, il arrivait en retard de plusieurs heures.
Son capitaine avait décidé qu’il était mieux, pour tout le monde, qu’il prenne un congé maladie indéterminé afin qu’il revienne au travail apte à sauver des vies.
Pour sa fille, c’était également l’enfer.
Une autre sorte d’enfer.
Elle était plus souvent avec Joe ou avec la gardienne qu’avec son père.
Après la première année écoulée depuis la mort de sa femme, Mike était tombé dans l’alcool.
Il s’occupait très mal de son enfant.
Une fois, il était allé avec elle au dépanneur s’acheter de la bière et du vin et il l’avait oubliée dans le réfrigérateur. Puisqu’elle était trop petite, elle n’arrivait pas à pousser la porte pour sortir de cet endroit glacé. C’était le commis qui l’avait vue et qui avait appelé la police.
Cette soirée-là, on avait voulu lui enlever la dernière chose qui lui restait de sa femme.
Cela avait été comme un dur réveil pour lui.
Il avait réalisé qu’il était un père abominable !
Il aurait dû se concentrer sur sa fille qui était toujours là, elle. Il aurait dû laisser l’enquête aux professionnels et continuer à vivre pour lui et pour son enfant.
À 29 ans, près de la trentaine, il avait demandé de l’aide.
Joe l’avait inscrit dans des réunions d’alcooliques anonymes et ce support l’avait plus qu’aidé. Il avait arrêté progressivement toute consommation.
Il était à jeun depuis six longs mois.
Par contre, le vide dans sa poitrine se faisait toujours sentir.
Il avait besoin de quelqu’un ayant une distance objective sur sa souffrance pour discuter de son histoire et de sa peine.
Depuis ces six derniers mois, il allait aussi deux fois par mois à des rencontres pour les personnes en deuil.
Tous ses compagnons avaient vécu une tragédie semblable à la sienne, alors il n’éprouvait aucune culpabilité à laisser aller ses émotions.
*
Mike était perdu dans ses pensées.
Il repensait à tout ce qu’il avait vécu…
Mais la réunion où il se trouvait présentement l’avait ramené à la réalité.
— Alors, Mike. Que s’est-il passé de nouveau dans ta vie ces deux dernières semaines ? dit Kim, l’organisatrice de ces rencontres.
Mike regarda autour de lui et il se sentit nul. Pour la première fois, il trouvait qu’il ne méritait pas son nom.
— Eh bien, mon patron doit m’appeler ce soir ou demain pour discuter d’un retour progressif au travail. Je m’y sens prêt et il me laisserait m’occuper des recrutements ce qui me permettrait d’avoir une augmentation en plus.
— Wow ! C’est super ça !
Les gens avaient applaudi avec joie.
— Merci, c’est gentil. J’ai aussi fait un rêve vraiment étrange hier soir.
— Ah oui ? Parle, n’aie pas peur, continua Kim avec intérêt.
— Émilia était dans mon rêve. Elle tentait de me prévenir d’un terrible danger prochain. Mais, on dirait que quelqu’un ou quelque chose l’empêchait de me parler clairement. Cela semblait si réel. J’ai eu l’impression qu’elle était toujours là et qu’elle avait besoin de moi.
— C’est parfaitement normal, Mike. Les êtres que nous aimons et qui nous quittent plus tôt que nous l’aurions voulu restent dans notre esprit et dans notre cœur. Aujourd’hui, c’est le deuxième anniversaire de la mort d’Émilia. Il est donc tout à fait normal que tu penses qu’elle veuille te parler ou te dire quelque chose. Mais ce n’est qu’un rêve Mike et non un message.
Les autres membres de la rencontre acquiescèrent.
— Oui, vous avez sans doute raison, soupira Mike.
— Et toi, Suzie ?
On passait déjà au « numéro » suivant.
Sans qu’il soit réellement convaincu du fondé des dires de Kim.
Lorsque la séance se termina, Joe l’attendait à la sortie avec deux billets pour aller voir le premier match à domicile du mois de mai entre les Penguins et le Lightning de Tampa Bay.
— Je sais que nous sommes le 16 mai. C’est une journée difficile pour toi... ET je sais que nous sommes un lundi soir, mais c’est les PINGOUINS, mon vieux ! La gardienne est déjà au courant. Je lui ai payé les heures supplémentaires. Allez ! Dis oui, dis oui, supplia Joe.
Mike ne put s’empêcher de sourire. Un match au Consol Energy Center avec son meilleur ami, il n’aurait pu demander mieux pour lui changer les idées.
*
Ce fut la meilleure soirée de leur vie !
Presque...
En plus de gagner 3-2 en prolongation, Mike eut la chance, grâce à l’acharnement de Joe, de pouvoir patiner sur la glace officielle de Pittsburgh et de tirer dans leurs filets pendant trente minutes. Il n’avait pas fait cela depuis si longtemps qu’il eut l’impression de retomber en enfance.
Comme si ce n’était pas déjà assez beau, il rencontra les trois joueurs qui avaient permis à l’équipe de remporter la victoire : Mike Cullen et Phil Kessel ayant marqué tous les deux durant la première période et Sidney Crosby ayant compté le dernier en prolongation seulement après quarante secondes de jeu.
Mike pensa avec amertume qu’il aurait pu être le Crosby des pingouins s’il n’avait pas tout gâché quelques années plus tôt. Mais bon... Il était maintenant trop tard pour retourner en arrière.
— Joe ! Je n’en reviens pas ! Tout ce que tu as fait pour moi ce soir. Ça me touche énormément. Ce fut une des plus belles soirées de ma vie, je te le jure. Merci, merci beaucoup.
— Ce n’était rien du tout. Tu étais encore dans les archives de leur équipe. Cela a été très facile de les convaincre ! Il est seulement minuit, mon vieux ! On aurait dû sortir prendre un café et se prendre une poulette, gloussa Joe. Il est temps pour toi de retourner à la chasse à la femme, non ? Pendant que tu es encore jeune et beau gosse.
— Je ne sais pas. Je crois que ce ne serait pas juste envers Émilia. Ça fait seulement deux ans, tu sais. En plus, j’ai encore rêvé à elle hier soir. Je n’aurais pas dû arrêter les recherches. Je n’aurais pas dû la laisser partir ce jour-là. J’étais son mari ! Je la connaissais par cœur… J’aurais dû voir que quelque chose la tourmentait. J’aurais dû lui poser plus de questions. Il y avait des signes chez elle qu’elle n’était pas elle-même. Et moi, complet idiot, je lui ai dit : « D’accord. Vas-y. À plus tard. » Elle serait encore parmi nous si j’avais agi autrement.
— Ça suffit, s’emporta Joe. J’en ai ras le bol que tu agisses comme cela. Tu ne vis que dans le passé, mais il y a l’avenir aussi ! Tu es vivant putin et Émilia, elle, elle est morte ! cria-t-il.
Un silence assourdissant s’installa entre eux et Joe regretta immédiatement son indélicatesse.
— Comment as-tu pu dire une chose pareille ? siffla Mike. Tu n’as pas honte ?
Il alla se réfugier dans la cuisine pour faire sortir sa colère.
Fixant la porte du sous-sol, il décida de s’y rendre pour y prendre une bière.
Celles qui étaient cachées dans un réfrigérateur verrouillé à clé et qui ne servaient, depuis six mois maintenant, qu’à rafraîchir les invités.
— En ce moment, j’en ai besoin, se murmura-t-il.
Il alla chercher la clé du verrou, enleva le cadenas et se prit une bouteille de vice.
Il remonta à la cuisine, la décapsula et s’apprêta à en prendre une gorgée.
— Mike ! Ne fais pas ça. Tu as travaillé si fort. Tu vis peut-être un moment difficile, mais il est éphémère... Comme cette bière. Si tu la bois, tu te sentiras bien une heure, deux maximum, mais demain matin, tu ne voudras plus te regarder dans le miroir. Je le sais... et je sais que tu le sais aussi.
Il déposa la bouteille, cogna sur le comptoir du lavabo et se retourna vers son ami les yeux embrouillés.
— Je suis désolée, ajouta-t-il. Je suis un con.
— Ça va. C’est moi qui suis crétin.
En s’essuyant les yeux, il remarqua que son répondeur clignotait.
— Je m’excuse Joe. Je dois écouter ce message. Il pourrait être très important. Le capitaine devait me contacter aujourd’hui pour le travail.
— Vas-y !
Après avoir pressé sur le bouton « marche » de la machine, ils furent surpris de ne pas entendre la voix chaleureuse et masculine du capitaine, mais plutôt une voix féminine remplie de détresse.
— MIKE ! MIKE ! C’est Agéna ! Je suis sortie de l’usine, Mike ! J’y suis arrivée ! Mais, ils me pourchassent. J’en suis certaine. J’ai besoin de ton aide, je t’en supplie. Retrouve-moi au…
OH NON ! OH MON DIEU…
La ligne coupa.
Pendant quelques secondes, un silence complet régna dans la pièce.
Les deux hommes se regardèrent, affolés.
— Mike, dit Joe avec un léger trouble dans la voix. Qui est Agéna ?
*
 
 
 
3
Le BRGR

 
Ils s’étaient fait confiance, ils s’étaient complétés,
ils s’étaient aimés. Et maintenant ?
Guillaume Musso
L’appel de l’ange
 
Je suis perdue.
J’ignore où je me trouve, mais j’avance sans interruption. J’ai la sensation d’être sur une artère routière importante, mais il n’y a pourtant aucune foutue voiture.
Quelle heure est-il ?
Tout est sombre.
Par chance, quelques lampadaires sont parsemés ici et là, ce qui me permet de voir un peu ce qui m’entoure.
À ma gauche, un boisé.
Seigneur. J’ignore si je suis de nature brave et aventureuse, mais je n’emprunterai pour rien au monde ce sentier forestier lugubre.
Toute nue surtout ! Si j’avais des vêtements…
Peut-être.
J’entends tout à coup de forts hululements épeurants.

La droite me conviendrait mieux, j’en suis persuadée.
Malheureusement, je ne fais qu’y trouver des dizaines de bâtiments gigantesques ternes et brunâtres ressemblant à des usines industrielles.
Je passe mon tour.
Je viens tout juste de sortir d’un endroit similaire. Je n’irai pas y chercher de l’aide pour, finalement, m’y retrouver prisonnière une fois de plus !
Ah ! Mais il fait si froid !
Je suis certaine qu’il ne fait même pas dix degrés Celsius et, sans soleil, j’ai l’impression d’être en plein hiver. Mon corps ne pourra pas supporter cette sensation encore bien longtemps.
Je voudrais ne plus sentir mes jambes. Être tout simplement assise dans un bon bain chaud.
Mes pieds me font énormément souffrir.
Toutes les petites imperfections du sol me détruisent les plantes. Si je continue ce long périple sans souliers, je risque d’avoir les pieds en sang. En fait, je crois que, bientôt, je ne pourrai même plus les appeler ainsi, car chaque fois que je les regarde, ils semblent s’être détériorés un peu plus.
Malgré tout, je ressens un extrême soulagement. Cela fait plus de quarante minutes que j’ai échappé à mes ravisseurs, je n’en suis pas certaine, mais je présume, et ils ne m’ont toujours pas retrouvée.
Comment cela se fait-il en fait ?
Serait-ce possible que Mérak ne soit pas le sans-cœur que je m’étais imaginé et qu’il ait préféré amener ses « collègues » aux urgences ?
J’imagine que oui. Ils doivent être nécessaires au bon fonctionnement du « plan », alors, je suis chanceuse, j’ai une longueur d’avance.
Minime puisque je suis une satanée piétonne...
Et si personne ne me retrouve ?
Jamais.
JAMAIS !
Je me fais pitié.
Toute cette histoire me fait tant divaguer. Bien sûr qu’on va me retrouver et m’aider. Il y a des gens bons sur cette Terre.
Si c’était eux, ces foutus fous, qui me retrouvaient les premiers ?
Ils me tueraient sans hésitation !
Je dois cesser de me tourmenter de la sorte. Il faut que je garde le moral pour continuer à avancer.
Il est évident qu’en progressant à ce bon rythme, je trouverai un commerce encore ouvert malgré l’heure tardive.
J’ai l’impression de vouloir convaincre quelqu’un.
Mais qui ?
Moi ?
Ça ne fonctionne pas comme je le désirerais.
Je n’en peux plus. C’est assez.
Je dois absolument prendre une pause si je ne veux pas mourir d’épuisement aussi jeune.
Je me couche donc dans l’herbe, un peu cachée par un rocher, et j’attends un signe de Dieu. J’espère qu’il ne me laissera pas tomber.
Après quelques minutes, j’entends un bruit au loin. Je me penche vers cette source bruyante et mon visage est illuminé par les phares d’une voiture.
Je suis sauvée !
Merci !
Je souhaite seulement que ce ne soit pas les trois fous. Faites que ce soit n’importe qui sauf eux.
Je crie à l’aide et fais des mouvements suppliants en oubliant presque mon allure du moment.
La voiture s’arrête.
Quel soulagement !
Je pleure de joie lorsque j’arrive enfin à distinguer parfaitement les traits horrifiés du conducteur. Une dame d’une quarantaine d’années se trouve derrière le volant d’une voiture orangée. Sur la calandre, il y a une sorte de croix dorée. Je me dirige vers le derrière du véhicule et j’aperçois deux jeunes enfants complètement endormis sur la banquette arrière. Ils semblent si paisibles. J’aimerais être eux. Des enfants innocents, sans crainte et sans peur, qui dorment en compagnie de leur mère aimante.
Où est la mienne ? Et mon père ? J’aimerais tant les voir. Ils doivent être si inquiets !
Sur la valise, je peux y déchiffrer une petite écriture qui indique Aveo .
Jolie automobile. J’aimerais bien en avoir une moi aussi. Pratiquement autant que des vêtements.
La femme sort enfin de son véhicule. Asiatique, les cheveux remontés en un chignon défait, elle est complètement affolée.
— Mon Dieu, Madame ! Avez-vous besoin d’aide ? Vous devez être gelée !
— Je suis si contente que vous vous soyez arrêtée. J’avais perdu espoir. On me veut du mal, madame. J’ai besoin de votre aide ! Je vous en supplie. On me pourchasse !
— Sont-ils près d’ici ?
— Je l’ignore ! Cela fait près d’une heure que je marche en espérant croiser une bonne âme et vous êtes la première que je rencontre.
— C’est monstrueux ! Ne restez pas là ! Entrez dans la voiture pour vous réchauffer.
Cette dame est si gentille, mais je vois que mon état la gêne et la perturbe au plus haut point.
— Je suis heureuse d’avoir emprunté cette route, ajoute-t-elle épouvantée. Par chance, nous revenons de vacances à la plage, alors j’ai quelques vêtements dans ma valise. Restez ici, je vais vous chercher quelque chose.
Des vêtements.
Sublime !
Cela semble faire si longtemps que je n’en ai pas porté.
Ce pourrait être un sac de patates et je serais plus que comblée.
La dame arrive plutôt avec une jolie robe blanche fleurie à bretelles minces. Elle me donne également une petite veste lilas et des souliers de plages assorties à la veste.
— Je n’ai que cela... Je suis désolée, me dit-elle avec tristesse.
— Cela fait amplement l’affaire. Vous êtes d’une gentillesse infinie. Je vous serai à jamais reconnaissante.
Maintenant que je suis habillée, elle devient un peu plus curieuse. Elle veut savoir où on m’a retenue en otage, pourquoi on m’a enlevée et si je connais mes kidnappeurs.
— J’ignore qui ils sont... Je ne les avais jamais vus auparavant, mais ils ont été assez bêtes pour dire leurs prénoms devant moi.
— Vraiment ? Ce sont des amateurs !
— Sauf s’ils étaient certains que j’allais mourir ce soir…
Nous nous regardons, terrifiées.
Elle semble être tombée dans une grande réflexion et je ne veux pas la déranger.
Je fixe alors la radio illuminée de la voiture. C’est joli, cette petite lumière. Mais…
23 heures ?
Seulement ?
Pourquoi dormaient-ils tous alors ?
À 21 h…
Ils devaient penser que cela allait durer toute la nuit, alors ils voulaient prendre des forces ?
La femme me tire de mes réflexions.
— Vous devriez aller au poste de police, me dit-elle, convaincue. Je vous y amène immédiatement. Puisque vous savez leurs prénoms, peut-être seront-ils dans les fichiers déjà existants ? De ce fait, ils retrouveront les salauds qui vous ont fait cela, ils vous protégeront et ils pourront soigner vos blessures.

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