Que Dieu me pardonne (Chroniques célestes – Livre IV)
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Description

Eleanor ment à toute l’Édénie, pour ne pas détruire les derniers espoirs des guerriers célestes, et prétend pouvoir la sauver.
Les anges attendent d’elle qu’elle annihile les légions démoniaques de Lucifer et qu’elle rende sa sérénité au royaume.
La seule arme dont elle dispose ? Un glaive émoussé caché au fond de son sac.
La jeune humaine, qui semble ne se trouver là que par un malheureux hasard, sera-t-elle capable, pour ses amis, d’empêcher la chute de l’Édénie et d’accomplir une prophétie dont elle n’est même pas l’héroïne ?
Après « Les clés du paradis », « La chute de l’ange » et « Descente aux enfers », découvrez les ultimes aventures d’Eleanor dans « Que Dieu me pardonne », le quatrième et dernier tome de la saga « Chroniques célestes ».

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 13 décembre 2018
Nombre de lectures 146
EAN13 9782370116369
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0000€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Que Dieu me pardonne
Chroniques célestes – Livre IV

Marie-Sophie Kesteman



© Éditions Hélène Jacob, 2018. Collection Fantastique . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-636-9
Nous sommes des anges déchus qui nous acharnons à remonter vers notre céleste origine.
Christian Charrière
1 – Notre meilleure option


Allongé par terre depuis une éternité, les yeux clos, Gabriel semblait mort. Eleanor, les poings plantés sur les hanches, échangea un regard avec Oonel.
— Quand tu accepteras de revenir à la vie, on cherchera une solution, d’accord ? finit-elle par lâcher.
L’archange ouvrit les paupières et contempla un moment le plafond du poste de commandement. Les bourrasques soulevaient la toile graissée de l’édifice de fortune et le faisaient vibrer tout entier.
— J’avais besoin de réfléchir.
Le général se redressa sur son séant et jeta un regard fatigué aux deux jeunes gens qui se tenaient face à lui. Il faisait déjà nuit lorsque Eleanor et Oonel avaient rejoint l’armée. Les nouvelles qu’ils apportaient des Enfers étaient mauvaises et, avant même de penser à dormir, les deux amis avaient éveillé le prince. À présent, l’aube pointait à l’horizon.
— La question que je vais vous poser n’a aucun intérêt, prévint Gabriel en se frottant nonchalamment les yeux, mais j’ai besoin que vous y répondiez… Vous êtes certains de ce que vous avancez ? Réfléchissez bien.
Il se mit debout et s’épousseta. Les épais tapis, qui isolaient tant bien que mal la tente du sol, commençaient à s’imbiber de boue et produisaient d’ignobles bruits de succion à chacun des pas de l’archange.
Oonel baissa le regard, comme s’il se tenait pour responsable des derniers événements. Il acquiesça d’un air sombre. Le prince soupira et leva le visage vers le ciel nocturne qu’il ne pouvait pas voir, les mains sur la taille. Il ferma les yeux.
— C’est à se demander où notre malheur s’arrêtera. (Il marqua une pause) S’il s’arrête.
Au-dehors, le campement était silencieux, mais, compte tenu de la gravité des nouvelles qu’elle apportait, Eleanor avait insonorisé la tente avant d’adresser le moindre mot à son tuteur, ne serait-ce que de banales salutations.
Gabriel croisa les mains dans le creux de ses reins et commença à faire les cent pas. L’Ombre le suivait du regard, irritée par les bruits visqueux qu’émettaient les tapis. Lorsqu’elle interpella à nouveau l’archange, son ton était plus tranchant qu’elle ne l’aurait voulu. Il ne releva pas l’agressivité de sa protégée, trop absorbé par ses pensées.
— Bon, Gabriel, on fait quoi ?
L’intéressé s’immobilisa le temps d’un battement de cœur, avant de reprendre ses allers-retours fébriles, comme s’il n’avait pas entendu la question.
— Qu’est-ce qu’on fait ? répéta-t-il, sans même la regarder. Je n’en sais fichtrement rien. On ne dit rien à personne en tout cas. Si jamais la rumeur… Non, non, non (il semblait au bord de la crise d’hystérie), ça ne doit surtout pas s’ébruiter ! Toute cette histoire doit rester entre nous.
Quelqu’un passa près du poste de commandement et les trois compagnons se turent, attendant que l’importun s’éloigne. Dès que le silence revint, le prince se tourna vers le sylve et Eleanor. Sous ses yeux commençaient à apparaître des poches teintées de violet. Les archanges aussi ont leurs limites. Même Dieu.
— Après votre départ, la nouvelle de la désertion et de la mort de Métatron s’est répandue comme une traînée de poudre dans les rangs, expliqua Gabriel. L’humeur des troupes est maussade. (Il leur adressa un regard empli de reproches) Votre défection n’a pas aidé… Les légionnaires commencent à se méfier de moi et du conseil. Ils se mettent à douter de notre capacité à gérer cette guerre. (Il grogna de mécontentement) nous devons absolument garder la trahison d’Abrahel secrète, surtout à l’aube de notre entrée en Plaines sauvages.
Ils restèrent un moment silencieux.
— D’ailleurs, reprit-il d’un ton las, comme s’il savait que ce qu’il allait dire n’avait pas la moindre importance, votre « mission » aux Enfers…
Eleanor sourit d’un air serein, mais, à l’intérieur, elle frissonnait. Sa main se serra par réflexe sur la bandoulière de sa sacoche.
— Un vrai fiasco, comme tout le reste. Je voulais (elle hésita) profiter de l’éloignement de l’armée infernale pour essayer d’atteindre Lucifer, mais… il y a encore trop de guerriers qui gardent la grande crypte.
L’archange ne semblait pas avoir écouté un seul mot de son mensonge. Il avait l’esprit ailleurs. Il leva le regard vers eux sans redresser complètement la tête. Ces yeux-là ne présagent rien de bon, se dit Eleanor.
— Oonel et toi, reprit son tuteur d’une voix adoucie, presque caressante, vous aviez une excellente relation avec lui, n’est-ce pas ? Avec Abrahel, je veux dire… Vous vous entendiez bien.
La jeune fille grimaça, sentant venir le pire plan qui soit à cinq cents coudées.
Le maître d’harmonie répondit par l’affirmative.
— Il vous serait possible d’entrer en contact avec lui ?
— On n’a aucune idée d’où il se trouve à présent, répliqua Eleanor d’un ton catégorique.
Il me suffirait d’envoyer un murmurant, mais je refuse d’encourager cette folie… L’archange frotta un instant la barbe naissante qui recouvrait le haut de ses joues. Alentour, les bruits de la nuit s’apaisaient peu à peu. Les hiboux et les chouettes paraissaient accablés de fatigue.
— Faites votre possible pour le retrouver : essayez de lui faire entendre raison et ramenez-le dans nos rangs.
La jeune fille darda sur son tuteur un regard scandalisé. Son sang bouillonnait.
— Tu veux vraiment d’un traître comme lui dans ton armée ? Utilisons un démon pour vaincre l’autre démon ? (La colère lui donnait envie de rire) C’est ça, ta solution ?
Gabriel se laissa tomber sur sa couche de paille et appuya lourdement les bras sur ses cuisses. Chaque jour, il semblait à Eleanor qu’il vieillissait de dix ans. Il leva sur elle un regard qu’elle eut beaucoup de mal à soutenir tant ses yeux débordaient de crainte. Au travers du lien d’âme qui les unissait, la princesse la ressentait aussi vive que si elle avait été la sienne. Pourtant, elle n’avait pas peur. Pas cette fois.
— Ça l’est, tant que tu ne me proposes pas de meilleur plan, dit-il en faisant un geste vague de la main, comme s’il attendait d’elle une idée de génie qui réglerait d’un coup tous leurs problèmes.
Il soutint son regard. Eleanor pensa au vieux glaive émoussé qu’elle tenait caché dans sa sacoche et ses épaules s’affaissèrent. Elle n’avait pas d’autre option à présenter. Aucune susceptible de les aider, tout du moins.
— On fera au mieux, mais je crains que cette bataille ne soit perdue d’avance. Il ne reviendra pas.
Un sourire dépourvu de joie étira les lèvres de l’archange qui fixait le sol sans vraiment le voir.
— Perdue d’avance, répéta-t-il pour lui-même. Comme cette guerre.
Eleanor posa brièvement la main sur la tête de son tuteur avant de prendre congé.
— Et pourtant, on est toujours là à se battre.
— Prince ! appela quelqu’un depuis l’extérieur.
D’un geste, Eleanor leva l’insonorisation. Sur les ordres de Gabriel, un légionnaire entra, une Ombre sur les talons.
— Les éclaireurs, Prince.
L’archange fronça les sourcils alors que l’Andoïe s’inclinait.
— Pourquoi es-tu revenue seule ? demanda-t-il. Où est ton camarade ?
La trentenaire secoua la tête, l’air sombre.
— Severin a été fait prisonnier à Merrats, déplora-t-elle. Je n’ai aucune idée du sort que les démons lui ont réservé. Je ne dois ma survie qu’à une chance insolente.
Le visage de l’archange se durcit. À nouveau, il n’écoutait plus.
— Les Enfers contrôlent donc bien la cité… (Il redressa la tête) Si Severin est encore en vie, nous le sauverons.
L’Ombre, qui appartenait à la troisième génération, demanda la permission de prendre congé pour se reposer. Lorsqu’elle quitta la tente, Eleanor se tourna vers son tuteur.
— C’est quoi, cette histoire d’éclaireurs ?
Gabriel se leva et se pencha sur l’immense carte qui couvrait sa table de travail. Il saisit deux pions noirs dans la réserve et les déplaça sur Merrats.
— Les membres de la Caste quadrillent les terres andoïes alentour à la recherche de l’armée de mon frère. (Il posa le doigt sur la capitale de l’Argol) Et, apparemment, elle se trouve à portée de mon bras.
2 – La décision de Habrok


Habrok s’apprêtait à exploser, d’un instant à l’autre.
Eleanor et Oonel attendaient avec appréhension que l’éruption se déclenche, mais il leur semblait que ça faisait une ère que l’ange se tenait immobile au centre du groupe formé par la dix-septième légion. Des plaques rouges irrégulières et de mauvais augure coloraient son visage.
— Chef ? l’interpella Gaël dont la patience n’était pas la plus grande vertu.
Eleanor tressaillit lorsque la main de Habrok se dressa en l’air en un avertissement silencieux. Le jour était levé depuis longtemps maintenant, et le campement grouillait d’activité. Seule leur légion se tenait raide au beau milieu de toute cette agitation matinale.
— Eleanor, dit soudain le chef. Oonel.
Il articulait si lentement les syllabes que son discours donnait l’impression d’être haché.
— Je n’ai aucune idée de ce qui vous est passé par la tête (l’ombre sentit une sueur glacée couler le long de sa nuque lorsque le regard de l’ange se posa sur le sylve, puis sur elle), mais sachez que l’unique chose qui m’empêche de vous bannir immédiatement de cette légion est la promesse que j’ai faite au prince lui-même. Rappelez-vous cependant ceci : à la prochaine bavure (il grinça des dents pour se retenir de hurler) aussi infinitésimale soit-elle, je raye définitivement vos noms de la liste des membres de ma troupe, sans retour en arrière possible, serait-ce à la demande du roi en personne.
Eleanor avait l’impression qu’un gigantesque étau s’était refermé autour de sa gorge et gênait sa respiration. Oonel était blême. Que se passerait-il s’ils étaient exclus de leur légion ? Seraient-ils changés de groupe ou pire, seraient-ils renvoyés au Palais, sans plus de cérémonie ? La jeune fille déglutit et se jura d’obéir aveuglément à Habrok. Elle n’avait aucune envie de savoir ce qu’il adviendrait d’elle et d’Oonel si leur chef mettait ses menaces à exécution.
— Tant que je ne vous autorise pas à nous rejoindre à l’entraînement, reprit ce dernier, je ne veux ni voir vos têtes ni même entendre parler de vous. Laissez-moi digérer votre désertion, car, pour l’instant, rien que le son de vos noms me donne la nausée.
Les deux amis fixaient le sol comme s’il constituait une découverte terrifiante. Il existait de ces personnes qu’on ne pouvait pas regarder en face. Habrok, lorsqu’il était en colère, était l’une d’elles.
— Et je ne veux plus entendre un seul mot sortir de votre bouche tant que je ne vous ai pas dit être capable de tolérer votre voix. C’est bien clair ?
Ils inclinèrent une nouvelle fois le menton. Eleanor aperçut Limon, le chef de la troisième légion, se moquer ouvertement d’eux. Ça n’éveilla pas en elle la moindre once de ressentiment. Sa conscience tout entière était obnubilée par les propos de Habrok. Oonel et elle regardèrent leurs camarades s’éloigner entre les tentes écrues. Seuls Gen, Erwin, Gaël et Po osèrent se retourner et leur adresser un signe d’encouragement.
Lorsque leurs silhouettes eurent disparu, les deux compagnons restèrent paralysés au beau milieu du campement en effervescence ; les yeux braqués sur la ligne d’horizon imaginaire, constituée d’une multitude de toits en tissu pâles. Quelqu’un bouscula Oonel, les tirant de leur torpeur.
— Ça aurait pu être pire, non ? demanda-t-il en se frottant l’épaule.
Eleanor se tourna lentement vers lui, avec une envie folle de le secouer jusqu’à ce que les yeux lui sortent des orbites.
— Ça aurait pu être pire ? Alors là (elle fit un grand geste avec les bras), je ne vois pas comment !
Elle fourra les mains dans ses poches et s’éloigna, la tête basse. Le sylve la suivit sans une hésitation. Le campement avait été établi à la frontière entre le territoire andoïe et la Plaine sacrée, à la sortie de la vallée de Caldare. À l’est et à l’ouest s’étendait Hen Goedwig, la vieille forêt. Eleanor détourna rapidement le regard ; elle ne gardait aucun bon souvenir de cet endroit. Parfois, il lui arrivait de retourner en rêve sous les sombres canopées, et ces rêves-là finissaient toujours mal.
Oonel et Eleanor regagnèrent leurs quartiers en toute hâte, désireux de s’extraire de la cohue qui se pressait entre les tentes. Les légionnaires affûtaient leurs lames, réparaient les accrocs à leur tunique, ramassaient du bois et s’entraînaient à l’épée. Les deux amis n’avaient pas leur place parmi eux aujourd’hui, et les regards qu’on leur lançait étaient clairs quant à l’opinion des guerriers sur leur désertion temporaire.
L’Ombre et le sylve regagnèrent le campement de la dix-septième et hissèrent leur tente à la hâte, pour se dissimuler aux yeux de l’armée.
— Bien ! souffla Eleanor en se laissant tomber sur son duvet. On va profiter de notre liberté inattendue pour satisfaire Gabriel en contactant Abrahel.
Elle fit apparaître dans sa paume une perle argentée.
— Une liberté « inattendue » ? répéta Oonel, l’air ironique. Ils n’ont aucune idée de la raison de notre disparition… Alors tu t’étais attendue à quoi, au juste, à une énorme banderole avec « Bon retour parmi nous, merci d’avoir risqué votre vie dans les cachots de la grande crypte ? » écrit dessus ?
Eleanor s’allongea sur le ventre. Elle aurait aimé expliquer à Habrok et à ses camarades de légion pourquoi elle avait dû partir, mais elle ne pouvait pas en dire un mot, sous peine de fragiliser son terrible secret. Et si jamais la rumeur se met à courir que je ne suis pas l’enfant de la prophétie… Ce n’est pas tant ma réputation qui en prendrait un sacré coup, mais bien la crédibilité de Gabriel, ou du moins ce qu’il lui en reste, par ma faute… À côté de cette information, la trahison d’Abrahel passerait pour un fait divers.
La princesse joua un instant avec la bille qui scintillait entre ses doigts. En ces jours sombres, elle détestait l’angelot du plus profond de son être et, pourtant, elle mourait d’impatience de le revoir. L’ambiguïté de ses sentiments agitait douloureusement les tréfonds de son âme.
— Bon, tu le lui envoies ce murmurant ou pas ? la stimula Oonel.
Elle souffla sur la petite sphère qui s’envola et disparut au-dehors. Le sylve retira son pull orange vif. Ses cheveux, électrisés, se dressèrent comiquement sur son crâne. Il les aplatit grossièrement avec la main.
— Qu’est-ce que tu lui as dit ?
Eleanor roula sur le côté pour faire face à son ami. Elle devinait aux étincelles qui pétillaient dans le regard du maître d’harmonie qu’il attendait beaucoup de cette éventuelle entrevue. Lui aussi devait avoir d’innombrables questions à poser à Abrahel et encore bien plus de choses à lui dire.
— Je lui ai simplement proposé une rencontre. Pour l’instant, on ne peut faire qu’espérer une réponse… Mais, si tu veux mon avis, il n’y en aura aucune.
Pourtant, au crépuscule de la même journée, quelque part au milieu des Plaines sauvages, une main s’ouvrit sous la petite sphère argentée et l’absorba.
3 – Rencontre crépusculaire


— J’ai mal à l’estomac, se plaignit de nouveau Oonel.
Eleanor ne répondit pas. Les mille et une questions qu’elle avait préparées tourbillonnaient dans sa tête. Il ne fallait en omettre aucune, car ce pouvait bien être la dernière fois qu’elle voyait Abrahel.
Le sylve plaqua la main sur ses lèvres.
— Je crois que je vais vomir.
Dans le silence crépusculaire de la vieille forêt de Hen Goedwig, Oonel rendit son dîner avec d’horribles bruits d’éclaboussures. Son amie claqua sa langue contre son palais en guise de réprobation.
Il avait fallu moins de deux jours pour obtenir la réponse d’Abrahel. Dès que le murmurant s’était fondu dans la paume ouverte d’Eleanor, cette dernière avait fermé les yeux et savouré chaque vibration de la voix de l’angelot. C’était comme si elle avait été projetée des cycles lunaires plus tôt, lorsqu’il était toujours celui qui la protégeait.
Une silhouette surgit soudain de derrière un tronc. Eleanor et Oonel frissonnèrent de concert. Il sembla à l’Ombre que l’univers tout entier s’était tout à coup mis à tanguer, lui chavirant l’estomac. Hier encore, son cœur semblait mort. Aujourd’hui, il battait à lui pulvériser les côtes.
Quand il se fut assuré qu’ils étaient seuls, Abrahel rejeta sa capuche sombre sur ses épaules et baissa le tissu qui lui couvrait la moitié inférieure du visage.
— Salut.
Eleanor ferma un bref instant les yeux, savourant les nuances de contralto de la voix de l’angelot. Ce dernier s’adossa à un arbre, à bonne distance de ses deux anciens camarades. La princesse avait soudain la tête vide. Elle s’était imaginé six cents fois cette scène, de six cents manières différentes, mais toutes ses belles répliques s’étaient envolées à l’instant même où son ami avait entrouvert les lèvres.
— Salut, répondit finalement Oonel, prudent.
Il se balançait sur ses jambes d’avant en arrière selon un rythme erratique.
— Vous vouliez me parler de quelque chose ? demanda Abrahel en leur faisant signe de prendre la parole.
Mais aucun d’eux n’osa démarrer la discussion et ils se murèrent dans un silence pesant. Un mouvement d’air agita la canopée au-dessus de leurs têtes. Abrahel finit par grogner de mécontentement.
— Si vous m’avez fait venir jusqu’ici pour qu’on se regarde dans le blanc des yeux, je m’en vais immédiatement. J’ai pris le temps d’honorer ce rendez-vous malgré le travail que j’ai et…
Oonel s’avança soudain d’un pas assuré vers celui qu’il avait un jour considéré comme son frère. Abrahel ne bougea pas lorsque le sylve s’immobilisa à deux pouces de lui. Puis, soudain, le maître d’harmonie lui décocha un coup de poing si violent dans l’estomac que l’angelot chancela. Eleanor fonça sur son compagnon et lui attrapa le poignet avant qu’il ne frappe à nouveau.
— Oonel ! Reprends-toi, bon sang !
Il se dégagea d’un geste rageur, ses iris verts fixés sur celui qui avait été son frère.
— J’en avais besoin. Pourquoi es-tu parti comme ça ? hurla-t-il. Sans un mot, sans même un « Au revoir » !
Une main sur son estomac, l’intéressé se redressa, une expression de fureur pure sur le visage. Autour d’eux, les bruits de la forêt emplissaient tout l’espace. Eleanor serra les poings, tous ses sens en alerte. J’ai un mauvais pressentiment . Les deux garçons se mesuraient du regard et elle avait la nette impression qu’au moindre faux pas, ils se sauteraient dessus et que la situation tournerait au cauchemar. Elle tentait de trouver les mots justes pour apaiser les deux belligérants lorsque Abrahel prononça ceux qui la firent sortir de ses gonds.
— Toute cette histoire ne concerne que moi. Je ne vous dois aucune explication.
La jeune fille pivota sur elle-même et empoigna l’angelot par le col de sa chemise, bousculant Oonel au passage. Elle le plaqua violemment contre le tronc derrière lui. Eleanor soutint le regard froid d’Abrahel avec aplomb et amena son visage à moins d’un pouce du sien. Le garçon ne sourcilla même pas à l’impact de l’arbre sur son dos. Il eut un sourire foncièrement moqueur.
— Tiens donc, on a trouvé une sacrée dose de courage dans l’armée céleste, la provoqua-t-il.
La jeune fille lui rendit son rictus.
— Si tu veux mon avis, c’est plutôt toi qui as perdu de ta prestance. Tu sembles avoir molli aux Enfers, Abrahel. (Elle le relâcha sans le quitter des yeux) Quoi que tu en penses, tu nous dois des explications !
Il fit craquer sa nuque avec nonchalance et plongea le regard dans celui de son amie.
— Non, aucune.
Sa main partit sans qu’elle en ait conscience, mais Eleanor ne regretta pas son geste, dont le claquement sec retentit dans la forêt, ôtant une exclamation de surprise à Oonel. Le sylve eut un mouvement vers l’angelot avant de se reprendre et de reculer. Ce dernier passa les doigts sur sa mâchoire.
— J’ai serré ton cadavre dans mes bras ! explosa l’Ombre en pointant un index accusateur sur Abrahel. J’ai inhumé un cercueil vide devant tout le peuple céleste et je t’ai pleuré jusqu’à aujourd’hui, en revoyant chaque nuit ton exécution ! J’ai arrêté de vivre il y a six cycles solaires… Alors, quoi que tu en penses, tu me dois des explications ! Et si tu veux un bon conseil : elles ont intérêt à être claires !
La jeune humaine se dit un instant que la façon dont ils avaient engagé la conversation ne serait pas pour plaire à Gabriel qui espérait récupérer la loyauté de l’un de ses meilleurs guerriers. Mais l’image du prince se délita rapidement dans l’esprit d’Eleanor ; les ressentiments qu’elle nourrissait à l’égard de l’angelot étaient tels qu’avant d’évoquer la véritable raison de cette convocation, elle se devait de mettre les derniers événements au point.
— Pourquoi as-tu fui ? répéta Oonel d’une voix beaucoup plus calme, presque peinée.
Abrahel garda un moment le silence avant de soupirer.
— Parce que je devais partir.
Eleanor croisa les bras sur sa poitrine et fronça les sourcils.
— J’ai dit « claires ».
Il lui jeta un regard incendiaire et grinça des dents. À présent, il faisait si sombre qu’ils ne se voyaient plus qu’en nuances de gris. Eleanor n’était toujours pas habituée à cette vision nocturne et elle discernait encore mal les contours des choses. L’angelot remonta sa capuche de toile, comme si elle pouvait le protéger du monde et du courroux des deux personnes dont il était jadis le plus proche. Il soupira et mit ses mains sur sa taille.
— Il n’y a pas de raison à mon départ dans le sens où vous l’entendez. J’avais quitté mon foyer depuis beaucoup trop longtemps… Le moment était venu pour moi de rentrer.
Du coin de l’œil, Eleanor aperçut Oonel faire la grimace. Pour lui, le « foyer » de l’angelot avait toujours été le même que le sien : Sylvius. Dans la tête d’Abrahel, cela ne semblait pas aussi clair.
— Et tu t’es dit qu’il était temps de rentrer, reprit la jeune fille, comme ça, au beau milieu d’une quête de cette envergure, alors que tu aurais pu le faire depuis des dizaines d’années ? N’affabule pas, Abrahel, il s’est passé quelque chose. On ne décide pas de tout quitter du jour au lendemain. Tu peux bien nous le dire, maintenant qu’on sait à peu près tout. (Eleanor faisait son possible pour ne pas se mettre à hurler) Ça ne pourrait pas être pire que d’apprendre que tu es toujours en vie et surtout que tu nous as menti depuis le premier jour de notre rencontre…
Avec sa capuche remontée sur son front, les yeux de l’angelot n’étaient plus que deux gouffres sombres, mais Eleanor sentit le garçon se crisper. Il carra les épaules.
— Je ne suis pas autorisé à en dire plus, lâcha-t-il après un temps d’hésitation.
— Il se fiche de moi, demanda la princesse en se tournant vers Oonel. (Elle se recentra sur Abrahel) Tu vas vraiment te défiler avec ce genre d’excuse bidon ?
L’Ombre avait envie que son compagnon réagisse, qu’il baisse la tête, gêné, ou même qu’il entre dans une colère noire, comme ça lui arrivait si souvent auparavant, mais il resta stoïque, à la regarder bien en face.
— Disons simplement que mon géniteur est d’un naturel suspicieux et que la patience est une vertu qui lui fait cruellement défaut. J’avais de toute manière comme projet de rejoindre les miens avant l’Armageddon, car (il haussa les épaules avec désinvolture) ça aurait été contre nature de voir un démon combattre parmi vos rangs, non ?
— Ta mère est un ange, lui rappela Eleanor. Tu aurais tout à fait pu intégrer notre armée. Et puis, depuis quand attends-tu l’autorisation de quiconque pour dire ce dont tu as envie ?
— Tu crois que j’aurais eu ma place parmi les guerriers célestes ? ricana-t-il. Sûrement… Comme j’avais ma place à Sylvius et au Palais, n’est-ce pas ? Ne me fais pas rire. Quant à vous en raconter plus sur ce qui nous a menés à tout ça, je n’y tiens simplement pas.
Oonel secoua la tête, toute animosité disparue. Le regard qu’il posait sur son ami d’enfance était presque implorant.
— Rentre avec nous, le supplia-t-il en agrippant sa cape. Tu es chez toi en Édénie, je te l’assure.
Abrahel baissa les yeux et fourra les mains dans ses poches. Il semblait las. D’une certaine manière, sa posture avait quelque chose de fragile, de vulnérable, et la jeune fille eut soudain envie de le protéger, de le serrer contre elle et de lui dire qu’il ne serait plus jamais seul. Mais aujourd’hui, il y avait comme un mur de verre entre eux. Un obstacle infranchissable.
— Oonel, mon père est un démon ; je n’ai jamais été chez moi en Édénie. J’ai toujours voulu trouver un endroit où rentrer, un endroit que je pourrais appeler « maison ». Tu le sais mieux que quiconque. C’est chose faite et il est temps que j’y retourne. Je n’ai rien à faire ici.
Eleanor le retint par la manche alors qu’il s’apprêtait à partir. Elle mobilisa toute sa force de volonté pour chasser de sa voix la moindre trace de rancœur. Elle avait promis à Gabriel d’essayer de le ramener à leurs côtés. Elle alla puiser dans son âme des sentiments qu’elle avait profondément enfouis lorsqu’elle avait découvert la trahison de son ami.
— Cette guerre nous dépasse tous, dit-elle, et notre lien à tous les trois n’a rien à voir avec elle. Alors, s’il te plaît, ne disparais pas à nouveau.
Une chouette hulula quelque part dans la canopée. Leurs regards restèrent un instant noués, avant que l’angelot ne se dégage doucement de la poigne de sa compagne. La forêt de Hen Goedwig semblait plus froide et plus sombre que d’ordinaire. Eleanor avait l’impression que la rigole qui la séparait autrefois d’Abrahel s’était transformée en un gigantesque ravin dans le fond duquel se dressaient de longs pics rocheux acérés.
— L’Édénie ne fait plus partie de ma vie, murmura-t-il alors que l’Ombre sentait son cœur frémir, prêt à se fissurer à nouveau. Mais vous… (Il se détourna, leur opposant son dos) J’aimerais encore profiter de votre compagnie. Nous nous reverrons.
Il marqua une pause et Oonel le bouscula gentiment.
— On trouvera bien un moment pour se voir entre tes devoirs de chef de guerre et notre programme surchargé de légionnaires temporairement répudiés pour désertion.
L’angelot redressa la tête, manifestement surpris.
— Répudiés pour désertion ?
Le sylve grimaça et agita la main en l’air pour lui signaler qu’il ne s’appesantirait pas sur le sujet.
— Longue histoire, s’excusa-t-il. Pas très glorieuse. Et puis, tu pourrais faire attention à ce qui est vraiment important dans ce que je viens de dire : on trouvera des moments pour se voir !
Les plis du cache-nez d’Abrahel s’étirèrent subrepticement, comme si l’angelot souriait. Ou peut-être était-ce le vent ? Sans ajouter un mot de plus, le fils de Ramuthra s’éloigna. Il s’immobilisa et tourna son visage, à nouveau masqué, vers ses amis.
— Je suis désolé, lâcha-t-il. Vous savez, je ne voulais pas de tout ça : les mensonges, la mise en scène de ma mort…
— On a toujours le choix, rétorqua Eleanor, plus sèchement que nécessaire.
Il secoua la tête et la jeune fille sentit les doigts d’Oonel dans son dos. Son ton avait été trop agressif. Elle se mordit la lèvre.
— Détrompe-toi, certaines personnes n’ont pas voix au chapitre. Parfois, ta naissance même détermine ce que sera ta vie et, quoi que tu fasses, tu n’échapperas jamais à ton destin. Ce n’est pas faute d’avoir essayé… Regarde-toi. Est-ce que tu as eu le choix de venir en Édénie ?
Eleanor croisa les bras sur sa poitrine d’un air bravache.
— Oui, j’ai décidé d’intégrer cette guerre en connaissance de cause et de mon propre chef.
Abrahel soupira bruyamment.
— C’est faux. Tu ne voulais pas de cette quête, tu demandais juste à rentrer chez toi, près de ton père. Tu as la mémoire courte. C’est quand les démons l’ont assassiné et que tu as tout perdu que tu as accepté de rejoindre le peuple céleste. Je parie ce que tu veux que si ton père était toujours en vie, tu ne serais pas là devant moi cette nuit.
La princesse ne répondit pas. L’angelot avait raison et il le savait parfaitement. Si elle avait encore eu un endroit pour l’accueillir dans son Ancien Monde, loin de la folie furieuse qui ébranlait l’Édénie et les Enfers, jamais elle ne se serait lancée dans cette quête. Qui n’est même pas la mienne, à en croire Ysoir, Hisolda et Abrahel.
— Quoi qu’il en soit, je n’ai aucune envie de vous parler de ce qui m’a mené à rejoindre mon géniteur, car ces histoires-là ne sont pas ma plus grande fierté, mais… Vous avez peut-être raison sur un point : vous avez le droit de le savoir. Alors, demandez à Hisolda de vous raconter ce qu’elle connaît de mon passé. Elle est sans doute au courant de beaucoup plus de choses que ce que je voudrais.
Il sembla à Eleanor que, dans la pénombre de la nuit, le mur de verre se fissurait. Une fine lézarde serpentait sur la surface translucide. Derrière, il y avait Abrahel. Pas le fils alpha de Ramuthra, ni même l’ancien Abrahel, celui dont elle était tombée amoureuse, mais bien un autre homme, qui sous ses airs bravaches cachait une vulnérabilité presque attendrissante. Peut-être, après tout, ne connaissait-elle pas grand-chose de son ami.
L’angelot rentra la tête dans ses épaules, les mains toujours dans les poches, comme s’il souffrait de la fraîcheur de la nuit.
— Ne me regardez pas comme ça, dit-il d’une voix blanche. Ce n’est pas comme si je regrettais ce que j’ai fait. J’ai enfin trouvé une place qui me convient. Les démons me font confiance, ils me respectent, ils m’apprécient. Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est de vivre parmi des gens qui n’ont qu’une envie : vous voir disparaître.
Oonel baissa les yeux. Il connaissait les déboires par lesquels son compagnon était passé. Eleanor, elle, lui lança un regard qui disait noir sur blanc « Ah, non ? Tu crois vraiment que je ne le comprends pas ? »
Abrahel haussa les épaules.
— Ça ne va pas mieux avec les autres plumeux, alors ? Si ça te tente, je suis persuadé que les Enfers t’accueilleraient avec plaisir.
Eleanor leva les yeux au ciel alors que le garçon ricanait, satisfait de lui-même. Elle le dévisagea comme si elle le rencontrait pour la première fois et serra les bras autour d’elle. Avait-il toujours fait preuve d’autant de magnétisme ? Elle n’en avait aucun souvenir, mais à l’instant, elle avait l’impression d’être un astéroïde prisonnier de l’attraction exercée par un trou noir.
— Je ne le dirai plus, conclut Abrahel, il est temps que j’y aille. À une prochaine fois…
Eleanor dut avoir l’air triste, car il posa la main sur ses cheveux et ses yeux se plissèrent, comme s’il avait envie de sourire.
— Ne fais pas cette tête. C’est loin d’être horrible, l’armée infernale. Et puis, les anges ont enfin une raison légitime de me haïr, ironisa-t-il. Et ça, c’est plutôt un bon point.
L’Ombre resta un moment figée sous les frondaisons de la vieille forêt, aux côtés d’Oonel, après la dématérialisation de l’angelot. Lorsqu’ils quittèrent Hen Goedwig, Eleanor s’étonna que l’ignominieuse et ancestrale magie, qui l’avait retenue là des cycles lunaires plus tôt, n’eût plus aucune prise sur elle. À la lisière des bois, elle leva les yeux vers le ciel étoilé qu’elle s’était refusé de contempler depuis si longtemps. Il était magnifique. Peut-être même plus qu’avant.
* * *
Le campement de l’armée céleste était désert. L’aube ne tarderait plus, à présent. Il semblait même à Eleanor que l’horizon pâlissait déjà.
Lorsqu’elle et Oonel arrivèrent devant la charrette couverte qui tenait lieu d’infirmerie, la jeune fille hésita. Hisolda dormait sans doute encore, et il n’y avait pas de réelle urgence, mais les deux amis n’avaient pas réussi à trouver le sommeil. Alors qu’ils s’apprêtaient à faire demi-tour, gênés par leur visite trop matinale, une voix pâteuse les retint.
— Entrez, puisque vous êtes là.
Oonel poussa la princesse en avant. Le médaillon en améthyste qu’elle tenait fermement dans sa main pesait lourd. Installée sur une couche de paille plus que rudimentaire, Hisolda les attendait. Elle se massa les tempes en grimaçant.
— Si vous pouviez arrêter de penser à tant de choses en même temps, ça me ferait un bien fou ! J’en ai la migraine.
Elle leur montra les tonnelets qui jonchaient le sol et les força à s’y asseoir. Eleanor jeta un coup d’œil alentour et son attention se focalisa sur les genoux écorchés de la chamane.
— Je disais toujours que ma vie à Illendil était bien trop douce, s’amusa-t-elle en remarquant le regard de son élève. J’ai trouvé un défi à la hauteur de mes attentes.
L’espace était occupé par un capharnaüm sans nom constitué de bandages, de flacons et d’instruments aux formes étonnantes. Vous n’utilisez quand même pas vos remèdes étranges d’Illendil sur les guerriers ? Hisolda bâilla et augmenta la lumière dispensée par l’orbe de lave qui flottait au-dessus de sa tête.
— Eh bien, ils ont fait leurs preuves. J’évite simplement d’exposer les fioles dans lesquels fermentent des bestioles. (Elle sourit) Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai la très nette impression que la compliance des patients diminue quand ils comprennent ce qu’ils boivent.
— Vous avez raison, s’amusa la princesse, c’est surprenant. Vous passez toutes vos nuits ici ?
— Comme nous n’avons pas de blessé pour l’instant, je profite du peu de confort qu’offre ce lit d’appoint. Et pour tout vous dire, quand on connaît la dureté du sol andoïe, c’est comme dormir sur un matelas en plumes d’oie. Quoi qu’il en soit…
Eleanor caressa le bois du tonnelet sur lequel elle était assise.
— Vous savez pourquoi on est là.
La chamane eut un sourire las et secoua la tête en signe de négation.
— À dire vrai, pas la moindre…
Oonel sortit plus vite de sa torpeur que son amie.
— Vous ne parvenez plus à lire nos pensées, Madame ?
La vieille Andoïe insonorisa la pièce d’un geste prompt et pointa un doigt sévère sur le sylve. À part les archanges, Eleanor et le maître d’harmonie, personne sur le campement ne connaissait le don de Hisolda. Il aurait effrayé les légionnaires. Encore bien plus que ses remèdes aux batraciens et autres horreurs du monde animal.
— Oh si, je lis toujours très bien vos pensées, les enfants, mais actuellement, ça ressemble surtout à un énorme maelstrom. Le seul mot que j’arrive à extraire de tout ça, c’est « Abrahel ».
Eleanor acquiesça. Elle leva le bras et déplia les doigts. Le pendentif que Hisolda lui avait remis lors de son départ d’Illendil tomba entre elles. La chamane contempla un instant le bijou ouvert.
— Ah, dit-elle en se redressant. Voilà qui explique toute cette confusion. Vous savez tout…
La princesse rangea le collier dans la poche de sa veste. À ses côtés, le sylve avait du mal à cacher son impatience et se tortillait dans tous les sens. La jeune fille lui décocha un regard lourd de reproches et il s’immobilisa.
— Pas tout, non. J’imagine que vous ne serez pas surprise si je vous dis qu’Abrahel n’est pas mort.
L’Andoïe eut un soupir de soulagement si soudain qu’il fit sursauter les deux amis. Elle sourit à ses visiteurs nocturnes, une main posée sur la poitrine.
— Contrairement à ce que tu penses, tu me l’apprends. Bien que j’espérais secrètement que… même Ramuthra… Il n’aurait pas pu venir à bout d’Abrahel si facilement. Je ne pouvais me résoudre à y croire.
— Il a dit que vous nous raconteriez son histoire, l’interrompit Eleanor. Je sais qu’il est tard, mais…
— Tu veux dire tôt, la reprit Hisolda. Vous ne pouviez pas trouver le sommeil après ses révélations de la nuit, n’est-ce pas ?
La chamane secoua énergiquement la tête, l’air outré.
— Je ne pensais pas qu’arriverait un jour où j’aurais à divulguer ce que j’ai malencontreusement glané dans l’esprit d’un autre… Et surtout dans le sien ! Eh bien, puisque c’est son souhait, je l’exaucerai. Mais je ne comprends pas pourquoi il n’a pas répondu lui-même à vos questions…
— Son passé l’embarrasse, expliqua Oonel en repliant une jambe contre sa poitrine. Il a dit qu’il ne tenait vraiment pas à nous le raconter lui-même.
Hisolda fit la moue et se toucha distraitement un sourcil.
— Il n’a pas cette lâcheté, non. Je crois qu’il n’a pas envie d’avoir l’air de se plaindre de sa vie d’avant.
— Sa vie d’avant quoi ? répéta le sylve.
— Sa vie d’avant « tout ça », répondit-elle laconiquement, lorsqu’il était encore capable de faire confiance aux autres. Je vais aussi vous raconter le jour où tout a basculé et comment il est devenu l’Abrahel que vous connaissez. Je vous préviens, le récit sera pénible.
Hisolda avait sur le visage l’expression de celle qui s’apprête à faire quelque chose d’horrible. Elle inspira profondément.
— Avant de discuter d’Abrahel, je dois vous parler du temps où le prince Gabriel a atteint l’âge adulte.
4 – La vie d’avant


Il vivait au Palais une angeline magnifique qui sortait tout juste de l’adolescence. Elle était si belle que des anges venaient de toute l’Édénie pour la courtiser. Elle faisait la fierté de ses parents qui espéraient pour elle une union merveilleuse avec, si la chance leur souriait, l’un des archanges.
Mais Ysoir – car tel était son nom – aurait préféré naître laide. Ces anges qui lui tournaient autour la révulsaient. Elle désirait s’élever dans la société céleste grâce à ses talents et refusait d’être seulement la conjointe de quelqu’un, serait-ce celle du prince en personne. Elle voulait être Ysoir, l’angeline de basse lignée dont les dons de voyance rivalisaient avec ceux d’Urielle. Elle s’imaginait travailler en collaboration avec l’archange, façonner de fabuleuses prophéties et débattre de la signification de leurs visions. Elle se rêvait pilier de son peuple.
Cependant, le destin en décida autrement et les talents d’Ysoir ne se développèrent jamais assez pour satisfaire ses espérances. Désemparée par l’annihilation de ses ambitions et exaspérée par tous les prétendants qui la courtisaient, elle s’enfuit du Palais et se cacha pendant des jours dans la forêt d’Angorhn. Là, elle eut une vision. Une vision capitale qui changerait à jamais le cours de sa vie.
Il arrivait que les démons originels, nostalgiques du pays qui les avait vus naître, remontassent en secret en Édénie pour arpenter les terres d’où ils avaient été bannis. C’est ce que vit Ysoir, ce jour-là : le seigneur Ramuthra, un des archanges déchus, qui se promenait paisiblement à l’ombre de la forêt. Les légendes d’antan racontaient que lorsqu’une angeline s’offrait à un ange de haute lignée, ses pouvoirs se décuplaient. Guidée par sa soif de puissance, Ysoir rejoignit le chef démon. D’abord méfiant, Ramuthra se laissa peu à peu séduire par cette beauté énigmatique et le soir de leur rencontre, ils s’unirent dans le plus grand secret. Au petit matin, l’originel avait disparu.
Six cycles lunaires plus tard, Ysoir se présenta aux portes du Palais. Lorsque son père discerna sous les plis de sa robe son ventre rond, il la prit dans ses bras et lui intima de lui raconter sur-le-champ ce qu’il lui était arrivé. Mais quand l’angeline lui eut tout confessé, les traits de l’ange se métamorphosèrent. Honteux de l’avidité de pouvoir de sa fille, il la répudia avec l’ordre de ne plus jamais paraître devant lui.
Elle enfanta dans la douleur au beau milieu de la forêt d’Angorhn. Ysoir ne toucha jamais ce fils qu’elle venait de mettre au monde et l’abandonna nu et encore couvert de sang sur un tapis de mousse, sans l’ombre d’un regret. Il était la raison pour laquelle elle avait été exilée et elle refusait de souffrir sa présence. Ce nouveau-né aurait été condamné à mourir là, sans jamais avoir connu la chaleur d’un contact, si ses pleurs n’avaient pas attiré l’attention d’un herboriste en quête d’armoise.
Il y eut un moment de silence durant lequel Hisolda sembla reprendre son souffle.
— Pourquoi vous taisez-vous ? demanda Eleanor. Ce bébé, c’est Abrahel, n’est-ce pas ?
La chamane acquiesça.
— Il était trop petit pour se souvenir de quoi que ce soit de cette époque, bien entendu. Ce que je vous confie ici, je l’ai appris lors de ma rencontre avec Ysoir. La suite de l’histoire, elle, m’a été racontée par Abrahel et celui qu’il considère comme son père.
Les yeux d’Oonel s’écarquillèrent.
— Vous lui avez parlé ? Je veux dire : à celui qui l’a élevé, pas à Ramuthra. Quel genre d’ange est-il ?
Hisolda croisa les mains sur ses genoux, sans lever le regard vers le sylve.
— Un ange ? Oh non, ce n’est pas un ange. C’est un démon. Il a emmené Abrahel aux Enfers et s’en est occupé sans avoir la moindre idée de qui il était.
Il lui offrit tout l’amour et la joie imaginable. Jamais personne ne devait apprendre qu’il élevait en secret un petit ange. Mais plus Abrahel grandissait, plus sa ressemblance avec le seigneur Ramuthra devenait inquiétante. Un soir, le démon se résolut à convoquer l’originel, qui reconnut en lui son fils. Dès le lendemain, Abrahel fut arraché à son père adoptif et ramené de force en Édénie. Il avait à peine quarante ans quand il fut à nouveau abandonné au beau milieu de la forêt d’Angorhn avec pour seule directive de ne jamais révéler son identité, sous peine de voir mourir celui qui avait pris soin de lui.
Pour Ramuthra, il était l’arme idéale. Gorgé de puissance, il grandirait parmi les enfants des anges, il serait accueilli comme l’un des leurs, et le moment venu, il se trouverait au cœur du territoire ennemi, capable de détruire l’Édénie de l’intérieur.
— Quarante ans… donc quatre ans si on le rapporte à l’âge humain, commenta Eleanor, épouvantée.
Hisolda serra si fort ses mains l’une contre l’autre que ses doigts pâlirent. Dans la relative obscurité de l’infirmerie mobile, les yeux d’Oonel scintillaient.
— Il a dû apprendre à survivre seul dans la forêt, reprit la chamane. Pour se défendre, il taillait en pointe des branches de bois vert. C’est pour cette raison que sa façon de manier les armes est fort différente de l’escrime usuelle. Pour lui, ça revient à marcher ou à respirer, c’est instinctif. Il ne se bat pas pour la beauté du geste, mais avant tout pour sauver sa vie.
La vieille dame s’adressa au maître d’harmonie.
— La suite de l’histoire, à partir de sa rencontre avec les sentinelles sylvestres, tu la connais bien mieux que moi.
Eleanor fronça les sourcils. Il y avait quelque chose qu’elle ne parvenait pas à comprendre. Elle se repositionna sur le tonnelet qui lui servait de siège.
— Je continue de m’interroger, marmonna-t-elle. Pourquoi a-t-il rejoint Ramuthra alors qu’il lui avait tout pris et qu’il menaçait son père ?
Hisolda haussa les épaules, comme si c’était évident.
— Un enfant abandonné par sa mère, arraché au pays qui l’a vu naître, puis à la première personne qui lui ait jamais témoigné de la tendresse, sans parler de l’accueil glacé que lui a réservé la civilisation céleste… Ce petit n’avait strictement aucune idée de qui il était et de quel était son rôle dans ce monde. Il n’avait personne à qui se raccrocher ; il était complètement seul. Autant te dire que lorsque Ramuthra l’a recontacté des dizaines d’années plus tard, il s’est persuadé que c’était l’opportunité de trouver la place qui était la sienne. À présent, il a une identité : il est le fils alpha de Ramuthra. Pendant des années, il a transmis des informations à son géniteur, espérant obtenir sa permission de rentrer aux Enfers, auprès de celui qui l’avait élevé.
La chamane soupira.
— À cette époque-là, Abrahel n’attendait qu’une seule chose : que Ramuthra le somme de revenir dans sa patrie. Mais ce dernier ne semblait pas pressé de récupérer son fils ; il lui était beaucoup plus utile parmi les anges. (Hisolda pointa le doigt sur Eleanor) C’est ta venue au Palais qui a tout précipité. Lorsque Abrahel a averti Ramuthra que Gabriel avait trouvé l’enfant dont parlait la prophétie et qu’il était chargé de ta sécurité, l’originel jubilait. Il a ordonné à Abrahel de t’amener à lui dès la fin de ta formation. Il espérait pouvoir te retourner contre nous, de ton propre gré ou non. Les Enfers disposent de magiciens talentueux, s’ils sont toujours en vie, qui peuvent exercer sur les esprits un pouvoir contre lequel on ne peut rien…
Les premières lueurs du matin s’infiltraient déjà sous les pans de toile qui fermaient l’infirmerie. Eleanor bâilla. Il était temps pour elle et Oonel de regagner le campement de la dix-septième.
— Merci de nous avoir raconté tout ça, la remercia la jeune fille. Nous…
Un grand vacarme l’interrompit. Elle saisit la garde de l’une des lames sœurs et dégaina.
— La cloche d’alerte !
Oonel était déjà dehors, sa rapière au clair. Eleanor jaillit à son tour de l’infirmerie de fortune.
— Par où ? cria-t-elle à l’adresse d’un guerrier qui passait à leur portée.
— Flancs sud et ouest ! hurla-t-il en réponse, avant de disparaître parmi les tentes.
Hisolda les avait rejoints, nouant une bande de tissu blanc sur son front pour empêcher ses cheveux de lui tomber devant les yeux. Elle avait l’air sévère.
— Allez-y ! Nous avons un pays à défendre !
5 – Rapport de quête


— Les légions impaires au sud ! hurlait Gabriel.
Il arpentait le campement à une vitesse telle que le souffle de ses ailes mit plusieurs tentes à terre. Il dirigeait ses guerriers avec fermeté, sans jamais perdre le contrôle de sa voix.
— On fait quoi ? demanda Oonel alors qu’ils couraient vers l’ouest. Habrok ne veut plus nous voir.
— On va avec Michaël et les autres archanges.
Lorsqu’ils arrivèrent sur le front, le combat était déjà engagé. Il y avait tant de monde qu’il était impossible de savoir qui avait l’avantage. Dans la foule, Eleanor repéra la haute silhouette du sous-général, qui dirigeait la charge de ses frères. Urielle s’éleva dans les airs, rasa le sol, et faucha une demi-douzaine d’arbalétriers qui se tenaient hors de portée des archers célestes.
— Michaël ! s’écria Eleanor en arrivant à la hauteur de ce dernier. Qu’est-ce qu’on peut faire ?
— Te battre.
Et sans ajouter un mot de plus, il emmena ses archanges vers le flanc droit des troupes infernales, protégé par des porteurs d’écus et de lances. Ils entrèrent avec fracas dans les défenses des démons qui rompirent un moment leur formation. Une nuée de flèches s’éleva vers le ciel rosé et plongea presque aussitôt sur les lignes arrière de l’armée céleste. Eleanor s’immobilisa dans sa course et Oonel la percuta de plein fouet, les envoyant tous deux rouler dans l’herbe. L’Ombre se stabilisa immédiatement et projeta une puissante gerbe d’énergie au-dessus de leurs troupes. Les traits rebondirent sur le mur invisible, mais le choc fut si violent que la jeune humaine perdit le contrôle de son flux de magie.
— Oonel, les arbalétriers ! (À court d’haleine, elle reprit une inspiration avide) Démolis-les. Je te suis.
Un sourire terrible se dessina sur les lèvres du sylve.
— Avec grand plaisir !
Sa rapière à la main, il contourna les troupes adverses par la droite, et fendit soudain les rangs des tireurs. Les démons rompirent à nouveau leur formation. Certains dégainèrent.
Consciente que l’endurance d’Oonel ne lui permettrait pas de tenir longtemps face à tant d’ennemis, Eleanor se lança à son tour dans l’escarmouche. Lorsque son cimeterre trancha son premier membre, elle eut une pensée pour Avi, mort à la bataille de Caldare, et la haine qu’elle nourrissait envers les soldats infernaux se décupla. Elle détestait cette partie d’elle qui prenait plaisir à infliger de la souffrance, mais ce fut elle aussi qui lui donna la force d’anéantir, avec l’aide du sylve, la légion d’arbalétriers.
— Ça va ? demanda Oonel en rengainant.
Eleanor, une main crispée sur son épaule, regardait ses camarades achever les derniers démons survivants.
— C’est un véritable carnage, commenta-t-elle simplement. Quel intérêt Lucifer a-t-il à envoyer un si petit contingent de guerriers ? Il les précipite vers la mort.
Le maître d’harmonie écarta les doigts de son amie pour évaluer la gravité de sa blessure. Une lame lui avait profondément entamé le biceps.
— Je crois qu’il s’en fiche complètement. Il essaie sans doute de nous épuiser petit à petit par des attaques itératives de faible ampleur. Quand on sera assez crevés à son goût, alors il tapera fort. (Oonel grimaça) Il faut que tu ailles montrer ça à Hisolda.
— Pas besoin, je peux me soigner seule.
— Non, pas question ! Tu as déjà une immonde cicatrice sur le flanc, alors ne…
Le sifflement que produisit sa chair lorsque Eleanor la cautérisa lui fit froncer le nez. Ça piquait à peine. Quand elle eut terminé, elle pointa le doigt sur la file de blessés que leurs compagnons emmenaient à l’infirmerie, et à qui il manquait parfois un œil, une main, voire un bras.
— Il y en a qui ont plus besoin d’Hisolda que moi.
* * *
— Ça ne peut pas attendre cet après-midi ? soupira Eleanor, qui n’avait pas fermé l’œil depuis son entrevue avec Abrahel et l’escarmouche. Le soleil n’est même pas encore à son zénith.
Ses cheveux bruns, rendus hirsutes par l’humidité ambiante, faisaient ressembler Erwin à un ourson tout juste sorti d’hibernation. Oonel lui adressa un sourire d’excuse.
— On n’a pas du tout dormi cette nuit, expliqua-t-il. Quand on a voulu aller se coucher, la cloche d’alerte a sonné.
Eleanor tira sur ses cernes pour appuyer ses dires, mais l’Andoïe, l’air désolé, secoua la tête. Elle leva soudain les bras au ciel.
— Très bien ! Je m’habille.
Ce n’était pas tant le manque de sommeil qui lui faisait horreur, mais la raison pour laquelle le conseil des Ombres la convoquait, seule, en présence de son chef de légion. Est-ce que la Caste allait, elle aussi, la mettre provisoirement à pied pour désertion ? Des dizaines de scénarios défilaient dans son esprit, pires les uns que les autres. Elle sentit à peine la main qui lui tapota le genou.
— L’Ordre, dit Erwin, ce n’est pas l’armée. Ses membres sont libres d’aller et venir à leur gré, après avoir obtenu l’aval de leurs supérieurs pour partir.
La jeune fille dut avoir l’air perdu, car son chef de squad haussa les épaules avec désinvolture.
— Ce que j’essaie de te dire, c’est qu’ils ne vont pas te reprocher ta désertion. Je t’ai donné l’autorisation de t’absenter à l’instant même où tu m’as informée (son ton se fit volontairement moqueur) que tu devais t’éloigner pour chercher une fleur. Tu étais donc parfaitement en droit de quitter l’armée pour quelque temps. Et puis, arrête de te tracasser pour si peu, tu as d’autres sujets de préoccupation plus… préoccupants… si tu veux mon avis, comme une certaine guerre légendaire dont la chance d’en réchapper est, en soi, assez maigre. (Son sourire se fit plus appuyé) Bon, tu es prête à y aller maintenant ? Parce que le grand conseil supporte mieux les départs impromptus pour des missions extérieures capitales que les retards inexpliqués.
Eleanor était trop anxieuse pour plaisanter ; si le conseil des Ombres savait que sa « mission extérieure capitale » l’avait amenée à cacher dans le fond de son sac une lame pas plus aiguisée qu’un balai, il ne pardonnerait sans doute pas aussi facilement son absence. Lorsqu’elle quitta la tente, elle adressa à Oonel un dernier regard, plein de détresse.
Erwin ne l’avait pas interrogée, à son retour, sur la réussite de sa mission. Il ne lui avait pas non plus demandé où elle avait été ni de quelle tâche elle avait dû s’acquitter. Mais elle sentait qu’il espérait avoir des réponses lors de ce conseil très privé. Le chef de squad devait d’autant plus trépigner d’impatience qu’il était persuadé que son amie avait accompli un devoir primordial en vue de la réalisation de sa prophétie.
Eleanor se dit qu’il serait bien déçu d’apprendre que la vision ancestrale d’Urielle n’avait rien à voir avec elle, de près ou de loin, et qu’il s’agissait simplement d’une énorme erreur commise par Gabriel. Il vaut mieux qu’il l’ignore, comme le reste de la civilisation céleste, d’ailleurs… Eleanor continuait à jouer le jeu malgré la pression qui pesait sur elle, mais la fatigue commençait doucement à la gagner. Dans quelques instants, elle se trouverait devant le conseil des Ombres à devoir justifier sa récente absence.
— Ils attendent un rapport de mission complet ?
Son compagnon haussa les épaules alors qu’ils sinuaient entre les tentes, évitant les nombreux tendeurs qui se superposaient les uns aux autres comme une gigantesque toile d’araignée.
— Ils voudront en savoir un minimum… J’imagine que le niveau de détails dépendra de tes réponses à leurs premières questions.
Le visage de la princesse devint exsangue.
— C’est un problème ? s’inquiéta Erwin.
Eleanor opposa à l’Andoïe un regard qu’elle désirait serein, mais, dans son for intérieur, elle hurlait de panique.
— Non, pas du tout.
Il me reste quelques battements de cœur pour trouver un mensonge réaliste. Si jamais je leur montre le glaive Axial dans cet état… Ils ne croiront jamais que c’est l’artefact légendaire qui peut vaincre Lucifer.
Qui dit réunion exceptionnelle, dit cadre exceptionnel, et, une fois n’est pas coutume, l’Ordre avait délaissé l’obscurité et l’humidité de la forêt, trop dangereux en temps de guerre, pour siéger sous la tente de Lucain, le grand dirigeant de la Caste.
— Le voyage n’a pas été trop épuisant ? demanda le chef des Ombres.
Peut-être était-ce dû au confort relatif de l’espace, mais les conseillers semblaient plus détendus qu’à l’ordinaire. Eleanor, elle, ne l’était pas du tout, même si elle prétendait le contraire.
La jeune fille repensa au vent glacé qui avait bien failli lui faire abandonner sa quête, au sommet des Metendors, où elle avait attendu Barbatos. Elle prit un air faussement détaché.
— Une pluie torrentielle, un froid à vous faire tomber les doigts… Bref, quelques aléas climatiques, mais pas de problème majeur à signaler.
Rester vague, tout en étant précise. Elle ne parla pas du peuple de la montagne ni du démon médecin.
Selimène, la seule femme parmi les chefs, acquiesçait sans lâcher Eleanor des yeux. Cette dernière lui adressa un sourire poli, mais une sueur glacée trempait le col de la cape de laine de la princesse. Il lui semblait que la conseillère savait ce qu’elle cachait et qu’elle s’amusait beaucoup. Mais c’était impossible, n’est-ce pas ? Personne ne connaissait la vérité en dehors de Hisolda et de Abrahel. Même Oonel ignorait tout.
— Eleanor, dit-elle d’une voix langoureuse, j’ai du mal à saisir… C’est donc Gabriel lui-même qui t’a confié cette tâche.
L’intéressée acquiesça d’un franc signe de tête. Qui irait vérifier ? Erwin lui glissa un regard en coin. Il n’était pas au courant du but de la mission de son amie, mais il savait que l’ordre de départ n’émanait pas du prince. S’il comprit que ce qu’elle racontait n’était qu’un énorme tissu de mensonges, il n’en dit rien.
Après l’interrogatoire du conseil, la jeune fille pressentait qu’elle devrait répondre aux questions de son chef de squad, qui seraient nombreuses. Il avait été patient et coopératif ; il lui avait fait confiance. Le moins qu’elle puisse faire était de lui en témoigner un peu en retour, même si, par sécurité, elle ne pouvait s’étendre trop longtemps sur l’objet de sa quête.
— Très bien. Je m’étonne dès lors de la réaction du prince – très virulente, si tu veux mon avis – lorsque Erwin lui a fait part de ton départ, à toi et à ton ami le sylve.
Elle fit la grimace, comme si elle était gênée de répondre à l’interpellation.
— En vérité… Oonel ne devait pas vraiment faire partie du voyage. Gabriel avait refusé ma requête pour l’emmener aussi… Mais je n’ai pas réussi à le dissuader de me suivre.
Selimène plissa les yeux. Eleanor sourit à nouveau poliment.
— Et qu’en est-il de ta mise à pied par Habrok ? demanda-t-elle. Il s’insurge contre un ordre du prince ?
La jeune fille décida de rester évasive.
— Ce ne serait pas la première fois. Et puis, je pense que c’est le genre d’incident qu’un chef ne peut se permettre de laisser passer, s’il veut conserver un peu d’autorité. Il ne peut y avoir deux poids, deux mesures. J’aurais dû le prévenir avant mon départ, c’est tout…
Il y eut quelques rires parmi les dirigeants de la Caste, mais, lorsque le calme fut revenu, Archibald, le doyen du conseil, posa la question que la jeune femme redoutait.
— Et quel était le but de la quête que t’avait confiée le prince ?
Le vieil Andoïe croisa les doigts devant ses lèvres, ses yeux gris fixés sur l’Ombre. Eleanor soutint le regard de son supérieur avec l’aplomb de celle qui sait n’avoir commis aucune erreur.
— Vous n’ignorez certainement pas que mon destin est lié à une très ancienne prophétie (il y eut quelques hochements du menton) qui veut que je détruise Lucifer lors de l’Armageddon.
Les rideaux de velours qui obturaient l’entrée de la tente et les épais tapis bigarrés rendaient l’atmosphère étouffante. Il semblait à la princesse qu’un gigantesque étau se refermait autour d’elle au fur et à mesure qu’elle s’enfonçait dans des mensonges de plus en plus délicats.
— Je ne suis qu’une simple humaine, sans beaucoup de pouvoirs en comparaison de ceux de l’ancien général des armées célestes. Il fallait donc que je découvre ses faiblesses et, pour cela, je devais trouver quelqu’un qui pouvait me parler du roi des Enfers. Gabriel aurait, bien entendu, pu me raconter beaucoup de choses, mais, comme il me l’avait un jour expliqué, il a perdu contact avec son frère depuis si longtemps qu’il n’a plus la moindre idée de qui il est. C’est pourquoi il me fallait rencontrer quelqu’un qui l’avait encore mieux connu.
Elle attendit un moment que les conseillers intègrent ces informations. Selimène se décrispa un instant et Eleanor soupira presque de soulagement. Lucain sembla, quant à lui, soudain très intéressé par celui ou celle instruit des faiblesses de Lucifer.
— L’as-tu trouvée, cette personne ? s’enquit-il.
Une nouvelle bouffée de chaleur submergea la jeune fille et elle se contenta de hocher la tête. Le chef de la Caste lui fit signe d’approfondir, mais Eleanor secoua doucement le menton, prenant un air désolé.
— C’est une information que je ne peux pas partager avec vous ni avec quiconque, sur ordre de Gabriel. Cet allié inespéré a accepté de me rencontrer à la seule condition que son anonymat soit respecté.
Elle patienta à nouveau, attentive aux réactions des uns et des autres. Erwin se tordait les doigts derrière son dos. Selimène ne semblait pas plus convaincue que ça. Lucain et Archibald l’étudiaient minutieusement et le reste du conseil échangeait quelques mots sur le manque de confiance que les archanges leur témoignaient.
Lucain finit par lever une main autoritaire et les lazzis se turent instantanément.
— Si nous n’avons pas été mis dans la confidence, c’est que le prince avait ses raisons.
Eleanor surprit sur le visage de Selimène une terrible expression de colère, mais elle ne dura qu’une fraction de seconde. Tandis que Lucain recadrait sèchement ses conseillers, le regard d’Eleanor s’attarda sur la chevalière que Selimène ne cessait de faire tourner autour de son doigt. Le haut cierge qui éclairait la pièce se reflétait par instants sur la bague en or, dévoilant la gravure d’un oiseau de proie d’une grande finesse.
— L’important n’est pas là, conclut le chef des Ombres. Eleanor, as-tu obtenu les informations que tu désirais ?
— Je ne serais pas revenue sans.
Elle croisa le regard de la conseillère qui cessa de jouer avec son bijou et posa calmement les mains sur ses cuisses.
— Tu seras donc prête à accomplir ta tâche lorsque le jour sera venu, insista Lucain.
Eleanor acquiesça. Elle pensa un moment à cet homme ou à cette femme qui vivait sans doute une vie des plus banales, ignorant quel fabuleux destin aurait dû être le sien. Mais Gabriel s’était trompé et il ne sera jamais donné à cette personne de réaliser la prophétie pour laquelle elle était née.
— En ce cas, cette réunion est close.
Lucain renvoya les membres de son conseil ainsi que Erwin, mais demanda à la princesse céleste de rester un peu en sa compagnie. Malgré ses quarante ans, le chef de la Caste respirait encore la jeunesse. Il était grand et fort de carrure, les cheveux foncés, presque noirs, coupés en brosse. Au-dessus de sa barbe bien fournie, ses yeux gris clair brillaient d’une lueur vive.
Lorsqu’il se fut assuré que tout le monde s’était éloigné, il ordonna à sa subordonnée d’insonoriser sa tente.
— Parfait, dit-il en se laissant tomber sur la chaise en pin qui lui servait de point de commandement.
— Que désirez-vous de moi, chef ? l’interrogea Eleanor, surprise par toutes les précautions que prenait l’Andoïe.
L’homme posa les coudes sur ses cuisses et appuya son menton sur ses mains croisées. Son regard saisissant s’accrocha à son invitée et il lui fit signe de s’asseoir.
— Je ne t’ai pas demandé de rester en tant qu’Ombre, mais bien en ta qualité de princesse et de proche de Gabriel.
La jeune fille prit place aux côtés de Lucain, un mauvais pressentiment agitant sa conscience. Il y avait dans les yeux de son hôte quelque chose qui ressemblait à de la peur. Qu’est-ce qui pouvait effrayer à ce point un homme comme le grand dirigeant de la Caste ?
— Ça fait déjà quelque temps que je désire en discuter avec toi, car aller trouver le général avec aussi peu de preuves est… embarrassant. Pourtant, j’ai cherché à en récolter de nouvelles, crois-moi, mais j’ai lamentablement échoué.
Eleanor fronça les sourcils. La flamme du cierge, au centre de la tente, vacilla légèrement sur sa mèche.
— Qu’essayez-vous de prouver, exactement ? Et qu’est-ce que ça à voir avec moi ?
Lucain se redressa et s’appuya lourdement contre le dossier de son assise.
— Tu dois connaître les opinions très… contrastées qui existent dans l’armée par rapport au conseil des archanges et au prince. Certains légionnaires vont jusqu’à remettre en cause l’autorité du Seigneur…
— Oui, j’ai eu vent de ces histoires.
— Les guerriers évitent sûrement d’en parler devant toi, donc tu ne dois pas souvent entendre ce genre de propos, mais les réformistes deviennent de plus en plus nombreux. Ceux qui ne partagent pas leurs idées commencent à se laisser influencer et les fervents défenseurs de la royauté se font rares. (Il soupira) Je croyais que ces considérations épargnaient nos rangs, mais je me suis rendu compte, il y a quelques cycles lunaires, que ces idées tournaient également dans les esprits de nos membres. Et, pire encore ! renchérit-il. Certains d’entre nous vont jusqu’à penser que l’Ordre devrait avoir un véritable pouvoir décisionnel dans les affaires célestes.
Eleanor écoutait d’une oreille attentive, sans parvenir à porter du crédit à ce qu’elle entendait. Des anti-royalistes dans la Caste ? Alors qu’ils vénéraient littéralement Gabriel, qui les avait d’ailleurs créés. C’était ridicule. Et pourtant… Elle avait vu ce bref éclat de haine qui avait illuminé le regard de Selimène lorsqu’on avait évoqué le général de l’armée.
— Et parmi les dirigeants des Ombres ? s’avança-t-elle.
Un frisson la secoua lorsque les épaules de Lucain s’affaissèrent.
— Certains de nos membres trouvent insultant d’être relayés en arrière-plan, alors que, selon eux, nos capacités sont au-dessus de celles de certains anges. Ils ne seraient pas contre être représentés au conseil des archanges…
— Selimène fait partie de ces dissidents ?
Il acquiesça sans bruit. La princesse contempla la goutte de cire qui coulait le long de la bougie, le cœur serré.
— Je ne sais vraiment pas quoi dire, se contenta-t-elle de répondre. C’est… Enfin, je veux dire… Je connaissais l’existence du problème, mais je ne pensais pas qu’il concernait jusqu’aux hautes sphères de notre société. Ça risque de vite causer de gros soucis à Gabriel et aux autres archanges. Gérer une armée de cette taille est déjà bien assez difficile…
Lucain était du même avis. Il semblait vraiment inquiet pour l’avenir du pays et Eleanor ressentit pour lui une vague d’empathie. C’était un homme bien.
— Est-ce que tu pourrais essayer de glisser ça à l’oreille du prince ? À ce stade, l’épidémie ne sera pas facile à enrayer ; ces idées de réforme sont ancrées si profondément dans la tête de certains légionnaires et de certaines Ombres qu’il serait illusoire d’espérer les éradiquer.
— Gabriel est conscient du déclin de son autorité, dit la jeune humaine en se levant, mais comme moi, je pense qu’il sera surpris de l’importance qu’a prise la chose. À ce stade, une mutinerie serait presque envisageable.
— Presque ? répéta l’Andoïe. Je me réveille tous les matins en me demandant si je ne vais pas apprendre le meurtre de l’un ou l’autre archange.
6 – Première victoire infernale


— Lucain a raison, dit Gabriel. Les anti-royalistes sont de plus en plus nombreux. Mais de là à penser à une mutinerie… Je crois que c’est prématuré.
Eleanor se tenait face au prince, sous la tente de commandement. Chaque nouvelle journée apportait son lot de mauvaises nouvelles et les attaques infernales, même si elles restaient relativement faciles à parer, étaient épuisantes. Le visage de son tuteur semblait se décomposer un peu plus chaque matin. Ses joues creusées et son regard terne témoignaient de sa fatigue.
— C’est cette guerre qui les fait pulluler, grogna-t-il. Les anges tiennent mon père pour responsable du départ de Lifel et du conflit qui nous oppose à lui. Beaucoup sont d’avis qu’on aurait dû lui abandonner les Hommes lorsqu’il a demandé à les diriger.
Eleanor haussa les épaules, puis s’assit à côté de l’archange.
— Quoi de plus normal ? Ils considèrent à peine les humains comme des êtres pensants… Pour eux, voir le Seigneur chasser son propre fils du Palais pour préserver la liberté d’une race aussi insignifiante a dû être choquant.
Gabriel la fixa comme si elle venait de le gifler. Il eut un brusque mouvement de colère et écarta les bras.
— Et qu’est-ce que tu voulais que le roi fasse ? Qu’il sacrifie toute une civilisation pour satisfaire les désirs de grandeur de mon frère ?
Eleanor lui donna un coup d’épaule.
— Eh ! Je n’ai pas dit ça (son regard se perdit dans la contemplation des carpettes boueuses), mais si j’essaie de penser comme un ange… je me dis qu’en bannissant Lucifer, le Seigneur m’a abandonné et m’a préféré les Hommes. Et étant donné le nombrilisme de certains d’entre vous…
Gabriel secoua la tête.
— Quoi qu’il en soit, l’interrompit-il, le problème qui en découle reste le même : tout ça affaiblit l’armée. Et ce n’est pas le fait qu’ils remettent en cause mon autorité qui me fait horreur, mais le danger dans lequel ça place nos troupes. Les légionnaires sont déjà épuisés à force de contenir les assauts des Enfers, si on commence à s’entre-tuer les uns, les autres, ils nous démoliront en une seule frappe.
— Il nous faut juste terminer cette guerre au plus vite, dit Eleanor en se redressant. Pour ne pas laisser le temps à une révolte de s’installer. Et puis… Tu es capable de rendre la foi à ceux qui doutent des archanges. Les guerriers t’admirent énormément, même si certains contestent ton autorité, alors reste proche d’eux. Tu ne regagneras pas tous les cœurs de cette manière, j’en suis bien consciente, mais ça pourrait néanmoins rétablir un certain équilibre.
Gabriel et Eleanor tournèrent la tête vers l’entrée du poste de commandement d’où la voix de Michaël s’élevait fort. Il semblait particulièrement hâtif. Il fit irruption dans la tente sans aucune cérémonie, avec, sur les talons, deux Ombres. Le prince scruta les yeux de son bras droit et toucha la main de la jeune fille, mais il ne lui prêtait déjà plus la moindre attention.
— Tu devrais rejoindre ta légion… On discutera plus tard.
Dès qu’elle quitta les quartiers de son tuteur, le sous-général prit la parole. Eleanor ne saisit que quelques mots, avant que Gabriel n’insonorise l’espace. Michaël parlait vite, et avec fièvre. Quelque chose de grave venait d’arriver, la princesse en était certaine.
* * *
— Po ! s’énerva Gaël. Pour la vingtième fois, tu es assis sur ma cuisse !
Entassés sous la tente d’Oonel et d’Eleanor, Po, Gaël, Erwin et Gen partageaient leur petit-déjeuner loin du regard de Habrok. L’Ombre trouvait le temps de plus en plus long et venait même à se demander si l’ange les convoquerait un jour. Peut-être ne voulait-il plus d’eux dans ses rangs et que seule la requête du prince l’empêchait simplement de les renvoyer. Mais aujourd’hui, il y avait quelque chose qui la préoccupait plus que son chef de légion ou que le silence d’Abrahel.
Le regard horrifié de Michaël hantait si bien ses pensées qu’elle n’avait pas touché à sa ration de nourriture. Elle contemplait sans les voir le pain et le beurre qu’elle tenait en main.
Gaël lui tapa dans les tibias.
— Quelque chose te tracasse, Princesse ? Tu n’as pas lâché un seul mot depuis le début du repas.
Elle haussa les épaules, peu désireuse d’attiser leur curiosité et d’être assaillie de questions. Elle croisa le regard inquiet d’Erwin. En arrivant dans la tente, il l’avait interrogé sur la raison pour laquelle Lucain avait décidé de prolonger leur entretien en privé. Eleanor avait gentiment rembarré son commandant en lui faisant comprendre que le chef des Ombres avait ordonné que leur discussion reste secrète. Depuis, Erwin semblait convaincu que la cause de ses soucis était les mots qu’elle avait échangés avec Lucain.
La princesse détourna le regard du garçon. À côté d’elle, Gaël et Po se disputaient un quartier d’orange. Lassé de leurs chamailleries, Oonel l’attrapa d’un geste vif et le lança dans sa bouche avant de l’engloutir sans même le mâcher. Les deux anges le dévisagèrent d’un air médusé.
— Ça règle le problème, non ? s’amusa Erwin.
Po ne quittait pas Oonel des yeux.
— Gen, retiens-moi ou je le tue !
Aujourd’hui, toute l’armée était de repos forcé à cause des torrents de pluie qui se déversaient sur le sol andoïe. Sur la Plaine sacrée, l’aura de pouvoir du Seigneur repoussait les nuages et les vents, et, peu habitués aux intempéries, les anges étaient de mauvaise humeur. Tout le campement s’en ressentait. Le conseil des archanges avait été obligé d’ajouter, à la longue liste de ses responsabilités, la gestion des petits conflits internes dont la fréquence ne cessait d’augmenter.
— C’est Habrok qui risque de nous tuer un de ces jours, lança Brom depuis la tente d’à côté où se massait le reste de la dix-septième. Il est de mauvais poil !
Eleanor haussa les épaules et abandonna sa ration de nourriture à Gaël et Po, qui s’entendirent difficilement sur la répartition des denrées.
— Comme tout le monde, j’imagine, répondit la jeune fille. Enfin… ne t’attends surtout pas à ce que ça s’améliore lorsque Oonel et moi reprendrons l’entraînement. S’il se décide à nous convoquer…
Les deux abris de fortune n’étaient séparés que d’une petite coudée et, pourtant, le rideau de pluie était tellement dense que la princesse devinait plus qu’elle ne voyait le visage de Brom.
— Oh, ça ne saurait pas être pire, je t’assure, rétorqua-t-il.
— Tu pourrais être étonné, lâcha Oonel, l’air sérieux.
Repus, les légionnaires gardèrent le silence un moment, ils pressentaient que la mauvaise ambiance qui régnait dans l’armée n’était que les ridicules prémices d’une longue série d’épreuves bien plus difficiles. Eleanor regarda chacun de ses compagnons, se demandant si, parmi eux, se cachaient des anti-royalistes. Impossible.
Au-dehors, les trombes d’eau martelaient le sol et les toits de toile dans un vacarme assourdissant, mais hypnotique. La conscience de la princesse manqua s’éteindre à l’instant même où un craquement sec vint interrompre ses rêveries. Habrok, le visage ruisselant, passa la tête à l’intérieur de la tente. Le pouls d’Eleanor s’accéléra. Le sylve et elle se recroquevillèrent sur leur assise lorsque leurs regards croisèrent celui du chef.
— Inutile d’angoisser davantage, lâcha-t-il d’une voix blanche. La punition est temporairement levée. On va avoir besoin de tout le monde.
La toile de jute huilée qui le protégeait du déluge lui donnait l’air d’un vieux loup de mer échoué sur la côte après une forte tempête.
— L’instant est grave, les enfants. (Il fit volte-face et passa la tête sous la tente d’en face) Tous les guerriers sont attendus au poste de commandement. C’est aux cent premières légions de se présenter d’abord, alors… en route.
Tandis que Habrok disparaissait déjà entre les rideaux de pluie, Brom le retint.
— Chef ! De quoi s’agit-il ?
L’interpellé ne se retourna pas, mais tous purent voir frissonner ses solides épaules.
— Si le prince convoque ses anges, dit-il assez fort pour être entendu du groupe entier, c’est qu’aucun des premiers de légion n’avait le courage d’être porteur de cette nouvelle. Pas un seul.
Eleanor avait un goût âcre en bouche. Gabriel devait avoir décidé de révéler à ses troupes les terribles informations que Michaël lui avait rapportées. La jeune humaine échangea un regard avec ses amis. Eux aussi avaient peur. Peur d’entendre que les Enfers avaient gagné une bataille primordiale et que l’Édénie venait de perdre la guerre.
* * *
La pluie s’était transformée en une épaisse bruine qui glaçait les guerriers jusqu’aux os. Les membres des cent premières légions étaient rassemblés devant la tente de commandement. Personne n’osait prononcer le moindre mot. Les trois chefs se tenaient face au prince, la tête basse. Contrairement aux anges présents, Gabriel avait l’expression dure et impassible de celui qui énonce pour une énième fois une redoutable vérité.
Eleanor sentait ses mains moites, croisées dans son dos, glisser l’une sur l’autre. Elle échangea un regard avec Oonel. Avaient-ils vraiment bien entendu ce qu’avait dit leur général ?
— Asgard est tombée ? répéta quelqu’un dans un murmure.
Gabriel confirma d’un signe du menton.
— C’est terminé, déplora un second légionnaire. On a perdu.
Eleanor serra les dents, tentant de refréner son envie subite de loger un coup de poing dans le visage de l’impudent. Mais ce n’était pas son rôle. Le prince s’avança parmi les rangs et s’arrêta devant le guerrier désabusé, qui baissa instinctivement les yeux. L’attention de la jeune femme fut attirée par un éclat doré, à son doigt.

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