Sol - Les réfugiés du froid
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Description

De dangereux changements climatiques ont profondément modifié la vie des habitants de l’Intérieur. Au cœur de l’hiver permanent, seule la cité bulle de Sol détient le secret de l’éternel printemps. Elle réserve cet incroyable privilège à une population d’élus, descendants des premiers bâtisseurs. Mais tout manquement aux règles édictées par les conseillers et les prêtres conduit au bannissement. Et la première règle est d’ignorer les souffrances des exclus, de ceux qui, exilés des territoires glacés, sont condamnés à choisir entre la mort par le froid ou le supplice des mines de pierre noire.
Au sein de la cité comme dans les rangs des exclus, la colère gronde. Marqué par la mort des siens, Inok n’a plus rien à perdre. Il décide de tout faire pour percer le secret du printemps et détruire l’ordre établi par les maîtres de Sol.
Habituée des mondes imaginaires, l’auteur d’Allia ou encore des Voleurs de lumière nous entraîne avec Sol dans un univers en mutation, miroir inquiétant de notre société égoïste.

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 84
EAN13 9782374534954
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0022€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Présentation
De dangereux changements climatiques ont profondément modifié la vie des habitants de l’Intérieur. Au cœur de l’hiver permanent, seule la cité bulle de Sol détient le secret de l’éternel printemps. Elle réserve cet incroyable privilège à une population d’élus, descendants des premiers bâtisseurs. Mais tout manquement aux règles édictées par les conseillers et les prêtres conduit au bannissement. Et la première règle est d’ignorer les souffrances des exclus, de ceux qui, exilés des territoires glacés, sont condamnés à choisir entre la mort par le froid ou le supplice des mines de pierre noire.
Au sein de la cité comme dans les rangs des exclus, la colère gronde. Marqué par la mort des siens, Inok n’a plus rien à perdre. Il décide de tout faire pour percer le secret du printemps et détruire l’ordre établi par les maîtres de Sol.
Habituée des mondes imaginaires, l’auteur d’Allia ou encore des Voleurs de lumière nous entraine avec Sol dans un univers en mutation, miroir inquiétant de notre société égoïste.


***




Auteur de fantasy (la trilogie Allia, Voleurs de lumière ), Sylvie Kaufhold s'essaie parfois aussi à la romance, adulte ou ado. Mais quel que soit l'univers choisi elle reste fidèle à ses thèmes de prédilection: la tolérance, la multiculturalité, l'écologie, le combat contre l'injustice. Prof de francais langue étrangère, cette Toulousaine d'origine vit en Allemagne depuis plus de 15 ans. 
SOL
LES RÉFUGIÉS DU FROID
Sylvie Kaufhold
Collection du Fou
À Anita, éditrice exigeante, qui a su accompagner pas à pas l'évolution de ce texte, de la nouvelle au roman.
Prologue
Mes réserves sont épuisées. Mes forces aussi. Mon corps décharné ne peut plus enfermer mon esprit qui n’aspire qu’à s’évader. Bientôt je rejoindrai mes rêves. Des rêves gais, tissés de rayons de soleil. Loin du froid et de la faim qui déchirent ma chair.
Depuis longtemps déjà, la chaleur et la lumière ont déserté nos vies. Le comté de l’Intérieur ressemble désormais aux vastes étendues blanches et glacées du Grand Nord dont parlaient mes aïeux alors que le blé de nos champs blondissait au soleil. C’était si exotique alors ! Cela me paraissait incroyable, un monde sans couleur et sans chaleur, où seuls les Aks, ce peuple endurant de barbares géants, pouvaient subsister. La petite fille dorée que j’étais alors ne pouvait pas imaginer vivre un jour dans ce désert blanc. Pourtant l’hiver a peu à peu englouti les champs de blé, les herbes folles et mes rires d’enfant.
Aujourd’hui, le froid est notre quotidien. Mordant, cruel, dévastateur. Le grand astre est pâle et bas depuis trop longtemps, les glaces éternelles ont recouvert notre monde. Certains disent que notre terre ne tourne plus, que notre partie du monde s’est arrêtée dans une sorte d’aube perpétuelle. Moi, je crois que notre monde est trop vieux, qu’il s’éteint doucement. Les jeunes s’agitent, travaillent. Ils rient, s’amusent et diffusent de la chaleur autour d’eux. Les vieux restent immobiles dans leur coin et ils ont toujours froid. Cela doit être pareil pour notre monde, il a perdu l’énergie de sa jeunesse. C’est dans l’ordre des choses.
Les habitants du comté ont bien essayé de lutter, de s’adapter, mais ils n’avaient ni la résistance ni la force des Aks. L’espoir d’une vie simple et gaie comme nous la connaissions les a abandonnés peu à peu, jusqu’à ce qu’il ne reste que la peine et la faim. Heureusement, pour moi la délivrance est proche. La réserve de bois est épuisée et mon ventre est vide depuis plusieurs jours déjà. Les hurlements des loups se font plus pressants. Je ne leur en veux pas. Eux aussi, ils ont faim.
Comme tous ceux du village, mon fils a emmené sa famille vers Sol, la cité à l’éternel printemps. On raconte tant de choses sur la cité bulle que je ne sais quoi penser ou qui croire. Les villageois imaginent beaucoup d’histoires merveilleuses à son sujet. Combien de légendes ai-je entendu ces dernières années ? Sol la lumineuse, la magnifique ! Sol la féconde, la nourricière ! Mais il y a autant de bruits horribles qui circulent. Sol la dévoreuse ! Pourtant, peu importent les risques, elle est leur seul espoir face à l’hiver qui avance. Ici, bientôt, il n’y aura plus rien. Même les loups ne tiendront plus très longtemps. Ma carcasse ne leur apportera qu’un bref sursis. Ils seront bientôt engloutis par le grand froid blanc.
Je suis seule. Oh, il y a sûrement d’autres aïeules dans les maisons abandonnées du village qui attendent aussi de rejoindre leurs rêves. Du moins je l’imagine car je ne suis pas sortie depuis le départ des miens. À quoi bon ? J’ai décidé de ne pas les suivre. Je n’aurais été qu’une charge de plus dans leur vie difficile. La mienne a été longue, parfois dure, mais souvent belle. Ils ne peuvent pas en dire autant. Je ne regrette pas de quitter ce monde et ce qui y attend les hommes de l’Intérieur.
Il ne me reste qu’un souhait avant de m’éteindre. Puissent mes petits-enfants retrouver le printemps un jour et réapprendre à vivre.

Amalia la vieille
Village de Bro, comté de l’Intérieur, An 356 de l’ère de Styx.
Livre I Le manque
Chapitre 1
Pourquoi Gran n’est pas venue avec nous ? demande encore une fois Ylva en trottinant à côté de sa mère sur le chemin enneigé.
Le silence des aînés fait écho à la question de la petite fille. Un silence pesant, lourd de tristesse et de culpabilité. Comment lui dire que Gran est restée au village pour mourir, qu’elle n’a pas souhaité rejoindre les flots de réfugiés sur la route de Sol, qu’elle n’avait plus assez de force pour se construire une nouvelle existence. Un choix difficile à accepter pour son fils et les siens, mais un choix logique et respectable qu’ont fait de nombreuses personnes âgées au village.
Elle garde la maison, pardi. Il faut bien que quelqu’un veille sur la maison !
Les parents regardent le plus jeune de leurs fils avec reconnaissance. Inok sait toujours comment inventer des histoires pour sa sœur.
Toute seule ? s’étonne la fillette.
Mais non, t’es bête. Il y a d’autres grands-mères dans les maisons du village, des copines à elle. C’est aussi pour ça qu’elle a voulu rester. Pas question de louper une réunion du cercle.
J’aime bien l’accompagner quand elle y va, renchérit Ylva, ragaillardie par le mensonge de son frère, elles font un grand feu dans la salle commune et elles racontent des histoires en tricotant. La vieille Lison, c’est la meilleure des tricoteuses ! Mais c’est Gran qui raconte les meilleures histoires. Elles vont me manquer ses histoires.
Et les miennes alors ? plaisante Inok, elles ne te suffisent plus ?
Oh si ! s’écrie la petite fille en saisissant la main de son frère. Raconte, raconte comment sera la vie dans la cité de Sol !
La cité de Sol. Le but de tous les marcheurs qui fuient aujourd’hui le froid rampant de l’hiver permanent. Comme leurs compagnons, la famille d’Ylva et d’Inok a cru pouvoir survivre au village, lutter contre l’avancée de l’hiver, adopter un mode de vie proche des gens du Nord. Mais ça n’a fonctionné qu’un temps, jusqu’à ce que le froid ne s’installe définitivement et ne finisse par les chasser. Ils ont résisté jusqu’au jour où les loups ont emporté la dernière chèvre et avec elle, leur dernier espoir. La dernière récolte ayant gelé, le gibier ayant déserté les forêts, ils n’avaient plus rien. Rien que leurs bras à louer. Ce jour-là ils ont décidé, le cœur lourd, de suivre le flux incessant des villageois vers la cité. Et Gran a décidé de ne pas les accompagner.
Un court instant, la famille avait d’abord pensé rejoindre Le Lorcal. Louise, la tante des enfants, les aurait sûrement accueillis dans les territoires côtiers, le temps qu’ils prennent leurs marques.
Chez tante Sucre d’orge ? s’était exclamée Ylva, ravie, provoquant l’hilarité de ses frères malgré le sérieux de leur situation.
Les enfants ne l’avaient jamais vue, mais, entre eux, ils appelaient Louise tante Sucre d’orge car elle leur en envoyait parfois dans des petits paquets de papier brun. C’était la fête et les autres gamins du village les regardaient avec envie. Parfois il y en avait même assez pour partager. Le mari de tante Sucre d’orge était confiseur, avait dit leur mère un mot magique qu’ils aimaient répéter comme un mantra. Quel métier fantastique ce devait être ! Vivre au milieu de ces délicieuses créations… Et puis les côtes n’étaient pas encore touchées par l’hiver permanent. Ils auraient pu, avec l’aide des leurs, y commencer une nouvelle vie. Ylva s’imaginait déjà vivant au milieu de milliers de confiseries, toutes plus sucrées les unes que les autres !
Ce n’est pas possible, avait dit leur père, John, réduisant d’un coup les espoirs d’Ylva à néant. Tu sais bien que nous n’avons pas l’argent nécessaire pour passer les postes-frontières qui mènent à la mer. Sans argent, les gardes nous laisseront crever sur les chemins à la merci des loups et des bandes de pillards. Nous n’irions pas bien loin.
On pourrait demander l’accueil dans d’autres villages pour éviter les postes-frontières, avait suggéré Jehan, l’aîné des trois frères, qui deux ans auparavant avait accompli un compagnonnage de quelques mois.
Et que crois-tu y trouver ? avait demandé John. Des jouvencelles accueillantes avec des paniers fleuris ? Les villages que nous rencontrerions seraient aussi pauvres, aussi glacés que le nôtre, et sans doute vidés de leurs habitants. Ceux qui ne sont pas déjà partis à l’ouest, sont sur la route de Sol ou ont rejoint les bandes de pillards.
Leur mère avait soupiré et pris Ylva dans ses bras pour la consoler de ses rêves perdus. Le nez dans la chevelure blonde de la petite fille qui sentait encore bon l’enfance et l’innocence, elle avait levé ses grands yeux tristes vers son époux. Il avait raison. Elle le savait. Il était inutile de rêver, il fallait composer avec la réalité. Sans compter que les territoires côtiers avaient sûrement fort à faire pour intégrer les réfugiés déjà sur place. Sans doute resteraient-ils des mois à la charge de sa sœur et de son mari. Ça ne donnerait rien de bon.

***

C’est donc la mort dans l’âme qu’ils ont abandonné leur rêve du Lorcal et quitté leur ferme. Ils se sont mis en route vers Sol en espérant y trouver sinon le bonheur au moins la sécurité. Sur le chemin glacé qui les mène aux tristes faubourgs de Sol avec les dernières familles de leur village, ils ont rencontré ceux de Rippen et de Haut-Bloc, et d’autres encore qui viennent de plus loin. Affamé par l’hiver éternel, le comté de l’Intérieur se déverse entièrement sur la route de Sol.
Tout en marchant ou le soir autour du feu, ils écoutent de fabuleux contes sur la cité bulle, la cité à l’éternel printemps comme la nomment les villageois. La croyance la plus répandue veut que les premiers bâtisseurs aient imaginé cette cité pour s’opposer au changement de climat. À l’époque, on les avait pris pour des fous, des oiseaux de mauvais augure. Et puis le moine illuminé qui les dirigeait faisait peur aux petites gens. Exalté, il parlait de magie, d’alliance, de miracle. Personne n’y comprenait rien et puis la colline avait toujours eu mauvaise réputation. Alors on avait préféré garder espoir en la nature. Quelques hivers plus durs ne faisaient pas un changement durable ! On en avait eu dans le passé des hivers longs et froids, et ça n’avait tué personne. Ou du moins pas grand monde. Le printemps était toujours revenu. Puis les années passant, les gens avaient commencé à regretter de ne pas avoir écouté les bâtisseurs. Mais il était trop tard. Les portes de la cité étaient fermées, au mieux on pouvait s’engager comme serviteur ou travailler dans les faubourgs. Mais ça n’en valait pas la peine. On survivait tant bien que mal dans les campagnes. L’été avait depuis longtemps disparu, mais une sorte de saison douce suivait l’hiver, chaque année moins longue, chaque année moins douce. Longtemps les villageois avaient voulu croire à la fin de l’hiver, au retour des saisons, il fallait juste tenir, encore un peu, plus très longtemps.
Et puis un jour ils ont fini par accepter l’évidence. Le monde est froid pour toujours. À présent ils marchent vers la cité et s’étourdissent de récits et de légendes.
Ils ont inventé une toile si fine et si solide à la fois qu’elle emprisonne la chaleur tout en laissant passer la lumière, explique doctement un maître d’école certainement bien informé.
Ce sont sûrement les jeunes filles de Sol qui tissent cette toile ! s’émerveille une petite blonde boulotte en se voyant déjà admise au rang de tisseuse.
Peuh ! crache un homme tout en muscles, c’est un système de tuyaux, de fours et d’inventions mécaniques qui permet le miracle, pas une bande de donzelles sans cervelle !
D’autres compagnons émettent des idées plus farfelues, mais qui font rêver les marcheurs. Certains prétendent qu’un éclat de soleil tombé sur terre dans les temps anciens brille à l’intérieur de la Cité comme une boule de feu ! D’autres racontent que la chaleur de Sol provient d’une terre bénie par les prêtres qui fait fondre la neige. Certains même soutiennent qu’un pacte magique avec des divinités oubliées permet ce miracle. En fait personne n’en sait rien, la cité garde jalousement son secret. Des rares récits des bannis qui traversent les villages sur la route du sud, on sait que la cité est immense, qu’on y trouve même des arbres fruitiers et de verts pâturages qui nourrissent la ville. On enjolive le peu qu’on sait et on se donne du courage en inventant un futur aux allures de paradis terrestre.
Il y a bien un vieux qui proteste que rien de tout cela n’est vrai. Il raconte des horreurs qui font peur aux plus jeunes. Il dit que la ville bulle broie les hommes et se chauffe en brûlant leurs cadavres ! Qu’un magicien cruel est premier conseiller de la cité ! Que des monstres primitifs vivent dans ses bas-fonds ! On le hue et il se tait enfin, se contentant de maugréer par-devers lui que les plus beaux fruits portent toujours un vers dans leur sein. Un faiseur de mauvais présages, un vieux fou, égaré par le froid et la faim, voilà ce qu’il est. On refuse de l’écouter, on s’enthousiasme, on rêve, on en oublie presque le froid. Du haut de ses sept ans, malgré le froid Ylva ouvre de grands yeux tout ronds sur le monde et rit de plaisir. Elle a oublié les histoires de Gran et les sucreries de Louise. Elle se voit déjà gambadant dans l’herbe verte et cueillant des fleurs pour sa mère. L’espoir est comme un rayon de soleil qui déchire la plaine blanche.

***

Bientôt, au bout du chemin qui serpente entre les montagnes de neige et les pics de glace, ils voient Sol, la fabuleuse cité du printemps. C’est un dôme immense et brillant, comme on leur avait dit. Mais une bulle fermée sur elle-même, dont on ne distingue même pas les portes. Non, ce qu’on voit bien ce sont les faubourgs : des tas de baraquements crasseux, de la neige noircie, devenue boueuse au contact de la fumée des usines grises qui se détachent dans le froid de l’hiver. Ylva glisse sa main dans celle trop grande d’Inok et se serre contre son frère. Les rires de leurs compagnons se taisent et tous continuent à marcher en silence. Même le vieux n’ose plus cracher son venin et ses mauvais présages.
À leur arrivée, les villageois comprennent vite que très peu d’entre eux pénétreront dans la bulle. Des bataillons de géants du Nord, les Aks, entourent la cité et trient les nouveaux arrivants. Eux-mêmes n’ont pas à choisir entre la Cité ou les faubourgs. Ils ont choisi de vivre à la limite des mondes. Ni dans celui des mineurs, entassement de masures de bois, ni dans celui des bourgeois de Sol, à l’abri de la cité bulle, mais à l’écart des uns et des autres, dans une sorte de village tribal fait de yourtes aux lourdes tentures traversées de tuyaux métalliques. Un village depuis lequel ils dirigent les mines de Sol et au sein duquel quelques centaines d’entre eux ont élu domicile après avoir quitté les territoires du Nord et l’océan de glace.
Pour passer les faubourgs et entrer dans la ville, les nouveaux arrivants doivent posséder plus de mille goulds. Les parents d’Inok en possèdent trois. Alors que John arrive à la hauteur de l’un des trois guichets qui régulent l’entrée des nouveaux venus, un géant blond aboie :
Droit de passage ?
Nous cherchons un emploi… dit John.
Un emploi ? Tu m’étonnes ! Et qu’est-ce que tu crois que les centaines de gueux qui arrivent tous les jours veulent faire ici ?
J’ai trois fils robustes, nous ne demandons pas grand-chose, un endroit où loger et une occasion de prouver que nous savons travailler.
Quel âge ont tes fils ? demande l’homme sans lever les yeux de ses papiers.
Vingt ans, dix-neuf ans et dix-sept ans. Ce sont de bons travailleurs.
Intéressé, le garde dévisage John, puis son regard glisse sur les garçons, avant de s’arrêter sur Jehan. Un homme de l’Intérieur aussi grand et large que l’aîné de la famille est une chose rare. Habillé comme un garde, le jeune homme pourrait se fondre dans leur groupe.
Il est à toi ce gars-là ? demande le Ak, incrédule. T’es sûr que ta femme n’a pas été voir du côté des montagnes ?
John blêmit sous l’insulte, mais ne bronche pas. Dans un combat au corps à corps, il n’aurait aucune chance de l’emporter. Et provoquer le Ak ne pourrait que leur nuire. Déjà, ce dernier continue :
Bon, assez ri. Si tu élèves ce coucou dans ton nid, c’est ton problème. Tes fils serviront dans la mine. Avant dix-huit ans, les gars restent porteurs avec les femmes et les enfants. Donc, avec toi, ça nous fait trois mineurs et un porteur robuste. Dans un an, si ses poumons tiennent le choc, il pourra passer mineur. Des filles ?
Juste une enfant.
Ylva lève son nez pointu et ses grands yeux vers le garde. Elle réussit à lui faire un beau sourire malgré la peur. Redevenu un instant humain, le géant du nord jette un œil du côté du village de yourtes où l’attendent peut-être ses propres enfants, jouant sur d’épais tapis, dans la chaleur bienheureuse de leur foyer. Il ébouriffe les cheveux d’Ylva avant de déclarer d’un air désolé :
Mignonne, la petite. Mais trop jeune pour la cité. Allez, circulez, baraque trente-six pour toute la famille et demain à la mine !
Ils seront donc parqués dans un quartier de baraquements en bois, avec les autres travailleurs venus des campagnes. Les rares réfugiés qui peuvent acheter leur passage sont conduits vers les portes de la ville, sous les regards envieux des exclus. Ceux qui restent sont regroupés dans un coin de la grande cour, à l’exception des jeunes femmes sans enfant. Les recruteurs Aks les font s’aligner pour choisir les plus avenantes.
Certaines d’entre vous vont pouvoir rentrer dans la cité, annonce leur chef. Sol a besoin de servantes, de lavandières et de travailleuses des champs.
Un murmure impressionné parcourt le groupe des exclus. Il y a donc un moyen de rentrer dans Sol sans payer la taxe. Le vieux qui a raconté des horreurs sur Sol pendant le voyage a un ricanement sinistre.
Vous ne croyez quand même pas qu’ils vont en faire des citoyennes, bande d’idiots ! Elles rempliront les bordels de la ville, oui ! De la chair fraîche pour les gros bourgeois de Sol.
Une femme éclate en sanglots en découvrant sa fille dans la file de jeunes femmes. Une vieille femme toute ridée la pousse rudement du coude.
Arrête de te pleurer. La petite deviendra peut-être vraiment lavandière. Mais même au bordel elle sera mieux lotie que nous. Si j’avais encore l’âge d’écarter les cuisses pour un peu de chaleur, je n’hésiterais pas une seconde. Plutôt ça que crever de froid dans leurs baraquements pourris !
Le plus grand des gardes passe d’une fille à l’autre, les examinant comme sur un marché aux esclaves. Il soupèse leur poitrine, vérifie leurs dents… Celles qu’il ne trouve pas assez belles ou assez fortes vont rejoindre les rangs des exclus. Celles qu’il juge satisfaisantes restent dans la ligne. Bientôt elles ne sont plus qu’une petite dizaine.
Bon, vous allez me suivre dans la cité pour prendre vos fonctions.
Les jeunes femmes se regroupent, voulant croire à leur chance, trop heureuses d’échapper aux faubourgs glacés. Une seule refuse de suivre le garde. Elle ne veut pas quitter les siens. Son refus provoque l’hilarité des géants barbares.
Tu veux donc finir comme ces gueux ? demande le Ak, incrédule, en montrant les familles qui attendent l’ordre du départ, serrant leurs maigres possessions.
Je n’entrerai dans la bulle qu’accompagnée des miens ! proteste à nouveau la jeune femme.
Alors tu n’y entreras jamais, pauvre idiote, répond le Ak en la repoussant vers le groupe des pauvres. Les bourgeois se passeront de tes beaux yeux. Il y a d’autres jolies croupes qui sauront se montrer moins farouches.
Il crache de mépris et aboie un ordre dans sa langue. Les gardes conduisent aussitôt les derniers exclus de la chaleur vers leur baraquement. La neige fondue mêlée à la terre noire du sol forme une boue épaisse et froide dans les ruelles mal éclairées. Les constructions sont vétustes.
En arrivant devant le tas de planches qui doit être leur abri, la baraque trente-six, Ylva lève des yeux embués de larmes vers Inok. L’intérieur de la petite cabane n’est pas fait pour lui remonter le moral. Dans un coin, une table et quelques tabourets branlants, dans l’autre un immense cadre de bois, recouvert d’un vieux matelas et de quelques mauvaises couvertures, et c’est tout. Leurs maigres possessions emportées de la ferme ne seront pas de trop pour améliorer ce triste lieu. La déception de sa petite sœur est si forte qu’Inok la prend dans ses bras et lui ment instinctivement, juste pour la voir sourire.
Ils nous mettent à l’épreuve pour voir qui d’entre nous mérite de faire partie des élus. Mais nous sommes forts dans la famille. Ils ne tarderont pas à nous inviter dans leur Cité. Et en attendant nous allons vivre de belles aventures, tu verras.
Chapitre 2
Père ! Ils arrivent ! Je vous en supplie père vous devez leur obéir. Résister ne sert à rien. Ils vont vous massacrer.
Liane crie et pourtant elle sait qu’il ne l’écoutera pas. Le vieil homme est prêt à risquer sa propre vie et celle d’Alan pour sauver celle de sa fille. Il ne réussira qu’à les faire tuer tous les trois. Elle entend les pas des gardes dans la rue, elle les sent s’approcher et la panique la gagne. Son souffle s’accélère. Sa poitrine se soulève dans ce corset idiot, elle cherche l’air qui lui fait défaut, elle se sent défaillir.
Liane ! Suis-moi !
C’est son frère qui la tire par la manche et la pousse dans leur grande armoire. Il referme la porte derrière elle non sans poser un dernier baiser sur son front en murmurant qu’il l’aime. Il glisse une dague dans sa main et disparaît. Alan. Son frère. Son double. Son jumeau.
Tapie dans la pénombre au milieu des vêtements pêle-mêle, elle hésite à respirer alors qu’elle voudrait hurler. Hurler de peur, de rage. Hurler l’injustice de ce qui leur arrive. Mais y a-t-il jamais eu une justice dans leur chère cité ? Sol la cité qui assure leur survie en les protégeant de l’hiver extérieur. Sol qui contient toutes les richesses du monde, l’abondance et le luxe y règnent sans partage. Pas de pauvreté, pas de faim, pas de froid entre les murs. Un accès illimité à tout ce qui est nécessaire, à condition de se soumettre aux règles édictées par les premiers bâtisseurs : obéir aux maîtres intérieurs et oublier le monde extérieur que Sol asservit pour mieux prospérer. Sol enfin qui leur impose l’apprentissage du chant dès leur plus jeune âge. Chanter encore et toujours, pour que les voix les plus pures enfin rejoignent le corps des concubines au service du premier conseiller, grand maître du printemps.
Le cœur battant, elle écoute les pas qui approchent, la porte qui s’ouvre avec fracas, les voix des soldats. Elle presse ses mains sur sa bouche pour retenir ses cris.
Ordre du premier conseiller : Dame Liane doit rejoindre le corps des concubines !
Jamais ! Moi vivant, jamais vous ne prostituerez ma fille.
C’est son père qui a crié. Le vieil homme amoureux de ses violons veut-il se transformer en guerrier pour la défendre ? Ineptie. Ils vont le massacrer et la trouver ensuite. Elle aurait dû se livrer quand l’un des conseillers a envoyé sa demande, lors du dernier banquet où elle a chanté avec ses amies du chœur des artisanes. Le sort aurait au moins épargné les siens. Son orgueil va leur coûter la vie. Elle aurait pu cacher sa voix et enlaidir son visage. Mais elle a voulu briller devant ses camarades et éblouir ceux qui les écoutaient. Elle a voulu briller en ignorant les conséquences. Être repérée par un conseiller présent, être recrutée comme concubine du premier, pour une vie au service de ce personnage qu’elle imagine ignoble. Une vie courte si on en croit les ragots, qui font état de disparitions régulières de concubines tombées en disgrâce, dont les charmes se sont fanés ou dont la voix s’est voilée.
Soyez raisonnable, maître Luth, vous avez déjà reçu deux mises en demeure.
L’homme essaie de rester conciliant. Il parle doucement, presque poliment. Pourtant il y a une froideur dans sa voix qui ne laisse rien espérer de bon. Si la douceur ne fonctionne pas, il n’y a pas à douter que d’autres méthodes suivront.
Ma fille a clairement dit qu’elle ne souhaitait pas rejoindre le corps des concubines. Ma femme est décédée il y a des années. La place de Liane est à mes côtés. En outre, elle est en train de passer l’examen de maître luthier.
Confiez votre boutique à votre fils. Votre fille a été choisie, élue, c’est honneur pour votre famille. Et si elle vous manque, prenez donc une servante pour la remplacer !
Le ton s’est durci. Elle sent l’impatience monter dans la voix du soldat. Elle entend un claquement de doigts.
Comment osez-vous ?
La voix de son père tremble, il s’étrangle de rage. Quelque chose se passe qu’elle ne saisit pas du fond de son armoire. Pourquoi son frère est-il si silencieux ? Soudain elle comprend.
Lâchez immédiatement mon fils ! Bande de lâches !
Soit vous nous livrez votre fille séance tenante, soit je les laisse égorger votre fils.
Non, pas Alan ! Tout, mais pas ça. C’en est trop. Elle ne peut plus supporter cette mascarade de justice. Elle enfouit la dague dans les plis de sa longue jupe avant de pousser brutalement les battants de l’armoire. Elle sort. Un simple signe de tête de son chef et le soldat qui tient un sabre sous le menton d’Alan, les bras tordus dans le dos, le relâche. Elle croise le regard désespéré de son père, celui immensément triste de son frère, mais il est trop tard pour reculer.
Je veux la promesse que rien ne sera fait contre la vie des miens si j’accepte de rejoindre le corps des concubines.
L’homme hoche la tête en signe d’assentiment. Un soldat s’approche d’elle, mais elle l’évite et se jette dans les bras de son frère une dernière fois. Elle l’étreint avec tout l’amour qui les lie depuis leur naissance et lui murmure de s’occuper de leur père. Ils doivent vivre. Son sacrifice ne doit pas être vain. Déjà, deux soldats la tirent brutalement en arrière. Leurs poings refermés comme deux étaux sur ses poignets lui font mal, elle serre les dents, mais ne dit rien. Ils l’entraînent hors de l’atelier. Son père et son frère sont tombés à genoux, des larmes coulent sur leurs joues. Elle sait que quoiqu’il arrive, elle ne les reverra pas.
Chapitre 3
Alerte ! Alerte ! Un éboulement dans la section cinq !
Dans un désordre indescriptible, mineurs et porteurs se ruent vers les escaliers de pierre qui remontent vers la surface. Durant un court instant, les couloirs souterrains ne sont plus que hurlements et bousculades, certains n’hésitant pas à marcher sur leurs voisins tombés à terre pour quitter plus rapidement la fournaise. Criant, suppliant qu’on les laisse s’enfuir avant que le nuage de poussière ne se répande dans le reste de la mine et ne les asphyxie, ils se pressent contre la lourde grille qui bloque la seule voie de sortie. De l’autre côté les gardes Aks les regardent calmement, nullement décidés à libérer le passage. Les enfants pleurent, les femmes gémissent, les hommes insultent leurs gardiens.
Surmontant le chaos, la voix sonore et gutturale de Svörken, le chef des Aks, appelle les fuyards au silence. Un aboiement bref, mais efficace. Malgré la peur qui leur noue le ventre, les mineurs se taisent, car même au sein de la communauté Ak, Svörken fait figure de géant. C’est une montagne de muscles qui inspire le respect à tout être doué de raison et ne voulant pas mettre prématurément fin à ses jours.
La fuite est minime, circonscrite à la section cinq, les mineurs de cette section ont été évacués, l’endroit a été bouché par nos forces. Il n’y a pas de blessés. Les valeurs sont normales dans le reste de la mine. Le nuage ne passera pas le barrage. Retournez tranquillement à votre travail et tout se passera bien.
Tout se passera bien ?
Une femme décharnée lui crache au visage. La matraque du gardien s’abat à travers la grille et elle s’écroule sans un cri. La foule s’écarte. Un pas en arrière pour éviter de nouveaux coups. Un seul homme trouve en lui assez de courage pour interroger Svörken, mais il prend soin de ne pas être insultant :
Savez-vous combien d’enfants ont été pris dans le nuage avant d’être évacués ?
Ça s’est passé très vite, ils n’ont pas respiré assez longtemps la poussière minérale pour en souffrir, lui répond le géant blond avec aplomb. Pour ses camarades il ajoute dans sa propre langue : enfin, si on ne compte pas ceux qui étaient déjà en mauvais état.
Ils doivent remonter respirer à la surface, exige un autre mineur, encouragé par les grognements approbateurs de la foule. Tous les enfants, les jeunes gens et les femmes de la section cinq. Sinon nous ne retournerons pas à nos postes.
Déjà fait. Ils sont tous à la surface, aboie Svörken, satisfait d’éviter une crise plus importante au prix de cette concession modeste. Allez, dispersez-vous et reprenez le travail si vous voulez manger ce soir !
Les mineurs savent que leurs gardiens disent la vérité. De toute façon après le choc d’un éboulement, la plupart ne sont pas en état de travailler. Les mineurs paniquent à l’idée de piocher à nouveau. Et la section devra être sondée dès que le nuage se sera posé. Avant il est impensable de pénétrer dans le couloir, à moins de vouloir se suicider.
La foule crasseuse et fatiguée, pressée contre la grille, commence à se retirer en maugréant. Encore une journée dans cet enfer à cogner sur la pierre lisse et dure. Une journée de plus à supporter les radiations brûlantes de cette pierre, pulsant littéralement, comme si elle était munie d’une vie propre. Une journée à transpirer dans cette chaleur intense, mais malsaine, à cogner tout en tremblant à l’idée de toucher une veine friable qui conduirait à un éboulement et son incontournable nuage de poussière minérale qui achèverait les plus faibles d’entre eux. Et tout ça pour que Sol, la cité parfaite, puisse profiter de la chaleur de la pierre, une cité où ils n’entreront jamais. Eux, ils crèvent devant ses murs dans le froid de l’hiver ou dans la fournaise de ses murs, alors que d’autres se prélassent dans la douceur d’un printemps éternel, persuadés que l’ordre du monde doit être respecté pour le bonheur du plus grand nombre. Les mineurs, eux, n’appartiennent pas aux élus bienheureux, ils ne peuvent que compter leurs morts.
Lok était dans la section cinq aujourd’hui, avec ses trois enfants et sa femme, souffle Jehan à l’attention de son père. Le plus jeune a sept ans.
John se contente de hocher de la tête. Que pourrait-il ajouter ? Que la femme de Lok a déjà les poumons déchiquetés par le dernier éboulement et qu’elle ne survivra sûrement pas à celui-là ? Il est parfois inutile de formuler l’horreur. Les mots n’ont plus de sens quand le malheur prend des proportions pareilles.
Revenu sur leur lieu d’extraction, il passe sa gourde à ses trois fils en leur ordonnant de boire une gorgée d’eau. Tous réajustent leur foulard, rempart dérisoire contre les fines particules minérales, tranchantes comme des lames de rasoir, qui peuvent flotter dans l’air après un éboulement, même à quelques sections de là. Puis John fait signe à ses deux aînés de reprendre leurs pioches et commence lui-même à ramasser les éclats déjà arrachés par leur dur labeur de l’après-midi.
Il ouvre le grand sac de toile usée qui couvre les épaules douloureuses d’Inok et y dépose les éclats. Noirs, lisses, pulsants. Le sac est presque plein. Après une courte hésitation, John ajoute un dernier morceau. Ses genoux plient sous la nouvelle charge, mais l’adolescent se redresse aussitôt d’un coup de reins énergique. C’est lourd, mais, à dix-sept ans, c’est presqu’un homme. Ses épaules se sont élargies et il a beaucoup grandi depuis leur arrivée dans le quartier des mineurs, comme si leur monstrueux labeur l’endurcissait. Physiquement du moins.
Encore un peu, dit John en l’encourageant du regard, inutile de remonter pour rien.
Il souffre de devoir charger le plus jeune de ses fils comme une bête de somme, mais il n’a pas le choix. Cela fait longtemps qu’il n’a plus le choix. Le jour où il a refusé de mourir de froid dans leur ferme, il a choisi cette vie qui n’en est pas une. Il a choisi Sol, mais Sol ne l’a pas choisi. Les faubourgs miniers sont désormais sa seule patrie. Il ne peut pas retourner en arrière. Sa vie d’avant a été engloutie par l’hiver. Goût amer de l’impuissance. Certains jours il se surprend à penser qu’une mort rapide serait peut-être la meilleure solution. Amalia l’ancienne, Gran pour ses petits-enfants, a sans doute fait le bon choix. À l’heure qu’il est, elle ne souffre plus. Seul, il aurait sans doute lui aussi mis fin à ses jours, mais il doit vivre pour ses fils.
Secouant sa tristesse, il ajoute une dernière pierre et rabat la toile. Plus le sac est plein, moins Inok aura d’allers et retours à accomplir. Un mal pour un bien , se dit John, en essuyant la sueur qui coule sur son front. La chaleur malsaine des profondeurs de la mine est presque plus dure à supporter que le froid mordant de la surface. Sous les mèches brunes collées à son front crasseux, les yeux d’Inok le fixent sans vraiment le regarder. Dans la lueur vacillante des lampes à huile, plusieurs enfants attendent que leurs aînés remplissent leurs sacs. Trop jeunes, trop faibles, ils ploient sous la charge qui leur incombe. Beaucoup pleurent en silence, résignés. D’autres toussent du sang, les poumons déchiquetés par la poussière minérale. Ceux-là ne tiendront plus très longtemps.
La pierre est dure et lisse. Il faut beaucoup de force et de persévérance pour en arracher des éclats à coups de pioche. C’est pourquoi seuls les hommes demeurent au fond des boyaux durant de longues heures, frappant sans relâche les parois luisantes. Une ronde incessante d’enfants, d’adolescents et de femmes porte le produit de ce dur labeur vers la surface glacée. Il leur faut gravir de nombreuses marches dans des couloirs obscurs avant d’arriver à l’usine de traitement. La plupart des enfants sont maigres et pâles, mais ils continuent à avancer, portant leur lourde charge. Et puis un jour ils s’effondreront. Bientôt remplacés par d’autres enfants, d’autres familles.
John et ses deux fils aînés creusent. Jehan et Luc ne rechignent jamais, ils creusent en cadence, soutenant leur père dans son effort. L’aîné est bâti comme un roc. Montagne blonde, il peut presque soutenir la comparaison avec le peuple des Aks. Le second en revanche est plus sec, plus nerveux, comme leur père. Il compense son manque de muscle par une énergie inépuisable. À eux trois, ils abattent un énorme travail. Leurs gardiens le savent et les traitent sinon avec respect, du moins avec une certaine considération. Dans quelques mois, Inok deviendra mineur lui aussi. Et la famille n’aura plus de porteur.
À leur arrivée, Maman, Ylva et Inok portaient les sacs. À présent Inok est seul pour remonter à la surface le produit des trois mineurs. Ses mains gelées sont douloureuses dans la chaleur de la mine. Comme si des milliers d’aiguilles piquaient le bout de ses doigts. Il les frotte contre son pantalon de toile brune pour les soulager et réajuste les lambeaux de tissu qui lui servent de gants.
Allez, dit John, tu peux y aller. Ne traîne pas, mais vois si tu peux obtenir un peu de soupe à l’usine avant de redescendre. Demande à Sven, il ne dira pas non.
Inok hoche la tête. Il ne parle pas. Il ne parle plus. John lui jette un regard inquiet, soupire puis, résigné, reprend le travail au rythme de sa pioche. Il n’y a rien à faire pour soulager le jeune homme, sa peine est trop grande. Depuis des semaines, depuis que Maman et Ylva ne sont plus là, il n’a plus rien à dire.

***

Avant, il lui fallait répondre aux milliers de questions qui préoccupaient sa petite sœur à leur arrivée. Elle était curieuse de tout, s’intéressait à tout. Petite fée blonde et gaie arrivée par un méchant hasard dans un monde de grisaille. Il lui avait promis de belles aventures. Elles avaient été hideuses. Le bois de chauffage manquait. La baraque où ils s’entassaient à six était une pièce unique, aux parois de mauvaises planches percées de trous, qui laissaient entrer le vent froid de l’extérieur. Mais Inok racontait le futur, le bonheur à venir et Ylva souriait tout en grelottant dans son manteau élimé, pressée contre son frère. Ils étaient tous ensemble, tous les six, et seul comptait l’avenir. Leur mère se forçait à sourire en écoutant John affirmer qu’avec trois fils pareils, il aurait tôt fait de prouver leur valeur à la mine. Et puis, ils avaient compris que leur mère et Ylva devraient descendre elles aussi les escaliers surchauffés qui menaient en enfer et que personne n’échappait à cette énorme machine à broyer les ouvriers.
Victime, comme la plupart des enfants, des ravages des particules minérales, la petite Ylva était rapidement tombée malade et sa mère peu après. Lorsqu’Ylva avait cessé de sourire, Inok avait dû parler pour la guider dans l’obscurité des couloirs, l’encourager à avancer et la soutenir lorsqu’elle faiblissait sous la charge. Lorsqu’elle s’était mise à tousser et que son petit foulard s’était souillé d’écarlate, il avait dû lutter contre la boule d’angoisse qui bloquait sa propre gorge. Il avait ravalé sa peur de perdre sa jolie princesse et il avait commencé à raconter des histoires pour effacer le chagrin qui menaçait de les engloutir. Des histoires de rayons de soleil, de chants d’oiseaux, de comment serait leur vie un jour, dans la cité. Il ne croyait pas ses propres histoires, naturellement, mais cela leur faisait du bien à tous les deux d’imaginer un autre avenir.
Les poumons déchiquetés, Ylva et leur mère avaient toussé durant de longs jours et s’étaient affaiblies peu à peu, jusqu’à ce qu’elles s’éteignent, ensemble, à bout de forces. Inok n’avait pas eu le droit de les veiller. Il lui fallait descendre dans la mine avec son père et ses frères qui s’épuisaient à extraire la pierre noire et luisante que tous convoitaient. Un soir, au retour de la mine, ils les avaient trouvées enlacées sur le grand lit, endormies à jamais. Entre elles, sur l’oreiller, une fleur écarlate.
John avait pleuré, longtemps, puis il avait expliqué à ses fils que c’était mieux comme ça, qu’elles ne souffraient plus. Il avait dit qu’elles étaient trop belles pour une vie comme celle-là, que c’est pour ça qu’elles avaient rejoint leurs rêves. Inok ne l’avait pas écouté. Il avait senti un grand vide l’envahir, un vide que rien ne pourrait jamais remplir, même pas la profonde haine qu’il ressentait à présent pour la pierre noire.

***

À présent, sans Ylva, les histoires d’Inok sonnent creux, elles n’ont plus aucun sens. Comme le monde dans lequel il vit – ou plutôt survit. Pourquoi ? Il ne le sait pas, il accomplit ses tâches sans se plaindre – son père est assez malheureux comme ça –, mais il les accomplit comme dans un rêve éveillé. Ou plutôt un cauchemar. Habitué au travail pénible, mais sain, de la ferme, il n’a pas peur des lourdes charges et des longs escaliers. C’est la misère autour d’eux qui l’angoisse. Leur existence n’est plus qu’un sombre marécage dans lequel ils finiront tous par se noyer.
Le jeune homme franchit la dernière marche et le vent fouette son visage. Le froid succède brutalement à la chaleur étouffante des profondeurs de la mine, lui arrachant des larmes qui coulent sans bruit le long de ses joues creuses. Il rajuste le sac de toile qui laboure ses épaules meurtries et se dirige vers les grands fours où il doit livrer sa cargaison. Un Ak encore plus grand que les autres soulève sans effort le sac d’Inok, l’évalue et lui remet une petite plaque indiquant le poids de cette livraison. Inok la prend sans un mot. Il ne vérifie pas le montant indiqué car il sait que les Aks n’essaient jamais de tricher. Leur dureté est leur trait de caractère dominant, reflet de celle de leurs conditions de vie. En revanche, ils ne connaissent ni le mensonge ni la tricherie, qu’ils considèrent comme une perte de temps. Inok range la plaquette de métal dans sa poche au côté des quatre premières reçues dans la matinée. Il doit les remettre à John car seuls les mineurs sont payés, les porteurs, femmes ou enfants, ne comptent pas. Sans doute parce qu’ils meurent si vite.
L’homme le pousse sans ménagement d’un coup dans les côtes et appelle le porteur suivant. Une douleur aiguë traverse le dos fatigué d’Inok. Il retient un cri et se contente de grimacer. Inutile de se plaindre, il n’y a personne pour l’écouter. Après un bref coup d’œil aux gardes, il file à l’intérieur de l’usine, en direction des cuisines.
Qu’est-ce que tu fais ici à cette heure-ci ?
Pris en faute, Inok s’immobilise, regarde prudemment l’homme qui l’appelle ainsi et reconnaît l’ami de son père. Soulagé, il s’oblige à rendre son sourire à Sven, il n’est pas bon de le fâcher s’il veut manger. L’homme est occupé à remuer le brouet qui leur sera servi à la pause. Encore une bonne heure de travail d’ici là. Lorsque les hommes seront servis, il restera trop peu de soupe pour apaiser les estomacs affamés des enfants et des femmes. C’est pourquoi John lui a dit de passer voir Sven dès maintenant.
Allez viens, va, dit le cuisinier en lui tendant un bol fumant et un quignon de pain, dépêche-toi d’avaler ça avant que les autres arrivent. Je ne sais pas comment tu fais, mais tu grandis à vue d’œil ces temps-ci ! Tu dois mourir de faim.
Inok le remercie des yeux.
Toujours muet à ce que je vois, plaisante l’homme pour meubler le silence.
Tout en réchauffant ses doigts autour du bol, le jeune homme hausse les épaules. Il faudra plus qu’un bol de soupe pour le faire parler. Sven n’insiste pas. Il ne connaît pas vraiment Inok, pourtant il ressemble tellement à sa mère que ça fait mal de le regarder. Il donnerait tout ce qu’il possède pour la voir devant lui, vivante, vibrante comme du temps de leur jeunesse. Mais cette époque-là n’existe plus, un temps où on pouvait faire des choix, même des mauvais.
Il se sent proche de ce grand gars, poussé trop vite dans ce monde effroyable. Quelque mois encore et il passera mineur, mais qui portera les charges des quatre hommes ? Peut-être s’associeront-ils à une autre famille de Bro. Dans les baraquements les amitiés et relations de voisinage perdurent. Sven lui aussi vient du même village. Il en est parti plusieurs années auparavant, peu avant l’union des parents d’Inok. Malgré sa force très au-dessus du commun, le géant blond d’une quarantaine d’années a toujours détesté les travaux des champs. Arrivé avant l’exode des paysans, avec de nombreux contacts dans les villages avoisinants, il a rapidement trouvé à s’employer et s’est fait une place en convainquant les Aks de lui confier la gestion de l’approvisionnement. Depuis, il a fait du chemin dans les faubourgs de Sol et personne ne remet son autorité en question. Les Aks le traitent en partenaire, en égal. Dans la journée, il dirige les cuisines des usines, le soir il retrouve l’auberge des faubourgs dont il est le propriétaire, qui bénéficie d’un chauffage à l’air chaud, luxe exceptionnel. John affirme même que Sven ne reste dans les faubourgs que parce qu’il le veut bien. Une histoire de révolte, de syndicale ouvrière, de revendications… Inok ne connaît pas tous les tenants et les aboutissants, mais il ne peut pas admettre qu’on puisse vouloir rester là, à moins d’être un barbare Ak ! Et encore, les Aks eux bénéficient d’un certain confort dans leur village de tentes. Les tuyaux métalliques qui le traversent apportent de l’air chaud au sein de leurs yourtes. Et leur constitution robuste les rend résistants au froid qu’ils n’affrontent que pour vaquer à leurs tâches de surveillance dans les faubourgs durant la journée. La vie d’un Ak est bien plus enviable que celle d’un mineur. Même si rien n’égale le confort légendaire de la cité bulle.
Le jeune homme avale rapidement le contenu de son bol et fourre le pain dans sa poche pour plus tard. Après un salut muet à Sven, il reprend le chemin de la mine.
Chapitre 4
Ils veulent nous voir. Le premier conseiller et son maître du chant veulent des résultats ! s’énerve le vieux moine en soutane grise. Ces incompétents arrogants menacent de revenir sur les privilèges du monastère. Ils oublient qu’ils doivent tout à la Félicité éternelle. Sans nous, ils ne sont rien !

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