Terra-Luna
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Description

Fantasy - Tout public - 260 pages


Malgré le renforcement du bouclier d’invisibilité, les rebelles sèment toujours la discorde au sein du peuple magique. Afin de conserver le pouvoir, les magiciens les combattent avec âpreté. Batailles et trahisons se succèdent. Vulkan, maître du feu, et une section de sentinelles poursuivent Livia jusqu’en Amérique du Sud pour tenter de la capturer.


Premier humain à être autorisé à venir sur le septième continent, Gus découvre avec ravissement Terra-Luna qui lui semble être un paradis. Mais, est-il vraiment là par hasard ? Une fois les combats terminés, que réservent encore les jeux de l’amour à nos héros ? Des runes vibreront-elles ? Et si oui, perturberont-elles l’ordre établi ?


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Informations

Publié par
Nombre de lectures 53
EAN13 9782379611940
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Terra-Luna – 2 – Le septième continent

Eva Justine
Eva Justine


Mentions légales
Éditions Élixyria
http://www.editionselixyria.com
https://www.facebook.com/Editions.Elixyria/
ISBN : 978-2-37961-194-0
Illustration de couverture : Baptiste Colin
Et si le temps n’était qu’une perception de la réalité parmi d’autres ?
1

Le temps répare les blessures de ceux qui ont souffert d’avoir été séparés

Depuis son réveil, Gus ne cessait d’aller de surprise en surprise. Quand il avait ouvert les yeux, il s’était tout d’abord cru au paradis, puisqu’il flottait dans une pièce immaculée. Où étaient les anges et ses grands-parents ? Un sanglot était monté dans sa gorge à l’idée de ne plus jamais revoir ses parents et ses amis, et de définitivement dire adieu à son rêve d’être le roi de la pizza. Sentir des larmes couler sur sa joue l’avait cependant intrigué. S’il était au paradis, pourquoi pleurait-il ? Il aurait dû être heureux et sauter de nuage en nuage, ou se prélasser dans un bain chaud avec un tas de jolies filles. Qu’est-ce qui clochait ? Prudemment, il avait glissé une main sous lui pour vérifier s’il y avait bien un lit, mais n’avait rencontré que du vide. Je vole , avait-il pensé, émerveillé.
— Vous voilà enfin réveillé. Je commençais à désespérer de voir la couleur de vos yeux, déclara une infirmière en entrant dans la pièce.
Son appréhension d’être bloqué entre deux mondes se dissipa.
— Je suis à l’hôpital ? demanda-t-il d’une voix incertaine.
— Sur Terra-Luna, nous l’appelons « centre de soins ». Vous êtes dans une salle d’examen.
— Ai-je dormi longtemps ?
— Un peu plus de quarante-huit heures. C’est la première fois qu’un humain est dans notre service, alors nous ne connaissions pas votre réaction au sort d’endormissement.
— La vache ! Quarante-huit heures. La dernière fois que ça m’est arrivé, j’étais grippé. Comment ai-je été transporté ici ? Je ne me souviens de rien.
— Notre maître soigneur répondra dans un instant à toutes vos questions.
Elle pulvérisa quelque chose dans ses oreilles, semblable à un vent frais.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Un stabilisateur émotionnel. Je suis déjà passée tout à l’heure vous insuffler une dose d’énergie. C’est sans doute grâce à elle que vous êtes enfin réveillé.
Elle appuya légèrement une paume sur son nombril, puis tâta ses côtes. Les yeux écarquillés comme des soucoupes, Gus recouvrit pudiquement son sexe de ses mains quand il réalisa qu’il était totalement nu.
— Je repasserai plus tard. Reposez-vous ! Votre tension est encore un peu élevée.
Après son départ, Gus examina attentivement le plafond pour tenter de repérer les fils qui le maintenaient en l’air. Pourquoi étaient-ils invisibles ? Rompraient-ils au moindre mouvement ? Il y en avait forcément, sinon comment expliquer qu’il ne se cassait pas la figure ? À quelle hauteur du sol était-il ? Un peu plus d’un mètre, selon son estimation. Mettre les corps en apesanteur avait assurément un certain nombre d’avantages pour ausculter des malades, mais ça fichait les jetons. Gus ouvrit grand les yeux. Hein ? Avait-il bien entendu le nom de Terra-Luna ? Il ressentit le besoin de prononcer le nom à haute voix pour y croire, parce qu’après tout ce qu’Abraham et Louan lui avaient raconté, il était certain qu’y mettre les pieds était impossible.
— Comment te sens-tu ? l’interrogea Exodiale, le maître soigneur, à son entrée dans la pièce.
— Prêt à escalader des montagnes, répondit spontanément Gus.
— Quel dommage qu’il n’y en ait aucune sur Terra-Luna.
— Je suis vraiment sur Terra-Luna ? Mais, je croyais qu’aucun être humain n’avait le droit d’y venir sans exploser, ou un truc comme ça ?
Le maître soigneur sourit.
— Effectivement. Tu es le premier à avoir obtenu la permission de pénétrer sur notre terre sacrée. L’Ancienne a autorisé ta venue à cause de ton état de santé jugé critique, lui expliqua-t-il avec la plus grande franchise.
Gus afficha un sourire heureux. Si ce continent ressemblait réellement aux descriptions d’Abraham, il était en quelque sorte au paradis. Le maître soigneur posa les mains sur son crâne.
— Pas de fourmillements ou de palpitations ?
— Non.
— Une douleur ?
— Non plus. Je me sens en pleine forme.
— Alors, c’est parfait.
Exodiale prit un air satisfait. À son arrivée au centre, ce patient avait perdu beaucoup de sang, aussi avait-il réservé son diagnostic pendant plusieurs heures.
— De quelle façon suis-je arrivé ici ? J’étais avec Veilleur dans le salon de tatouage et… paf ! je me réveille à l’hôpital. Pourquoi est-ce que je ne me souviens de rien ?
— J’ai effacé de ta mémoire les derniers instants et les conséquences tragiques de ton attaque.
— « Tragiques de mon attaque », répéta-t-il.
— Aucun chirurgien n’aurait pu te sauver, affirma Exodiale, c’est pour cette raison que l’Ancienne t’a confié à moi. Il fallait agir vite, aussi ai-je fait de mon mieux pour te maintenir en vie.
— Pourquoi a-t-elle fait ça, puisque je ne suis pas magicien ?
— Elle seule connaît la réponse à cette question. Tu auras bientôt l’occasion de la lui poser.
L’expression sur le visage de Gus suffisait à montrer combien il était tourneboulé.
— Quelques gouttes de sang magique t’ont permis de survivre, alors sois heureux d’être encore parmi nous.
— Est-ce que ça veut dire que je suis devenu une sorte de mutant ?
— Tu ne possèdes aucun pouvoir. Je t’ai juste insufflé l’énergie nécessaire pour surmonter le pire.
Gus observait ce docteur qui ressemblait beaucoup à Gandalf 1 . Il l’avait sauvé, mais pour combien de temps ? Un jour ou l’autre, le mal prendrait sa revanche, car cela se passait toujours ainsi dans les films. Lyïs était-elle déjà venue lui rendre visite pendant qu’il dormait ? S’il ne se trompait pas, son amie devait probablement être en ce moment même dans la salle d’attente, à se faire un sang d’encre. Alors qu’il allait lui poser la question, Exodiale le remit sur pied grâce à un sort, puis, assuré que son patient allait bien, se dirigea vers la porte.
— J’ai encore de nombreuses tâches à accomplir. Une soigneuse va t’accompagner jusqu’à une chambre dans laquelle il y a un vrai lit, précisa-t-il, amusé, avant de lui souhaiter une bonne journée et de sortir.
Gus était en pleine confusion. Une dizaine de questions tournaient dans sa tête depuis qu’il avait remarqué la longue cicatrice barrant son cœur. Que lui était-il arrivé ? Les rebelles l’avaient-ils torturé pour le faire parler ? Que s’était-il passé après le départ de Lyïs ? Qui l’avait trouvé dans le salon et transporté jusqu’ici ? Ce soigneur était resté trop mystérieux, alors il espérait qu’Abraham et Lyïs l’aideraient à y voir plus clair.
Quelques heures plus tard, après une sieste récupératrice, son réveil fut bien différent du précédent puisque son ami se tenait à ses côtés. Un large sourire sur le visage, Abraham le regardait, sans cacher son plaisir de le revoir.
— Comment te sens-tu ?
— La tête un peu cotonneuse, mais ça va. Et toi ? Et vous tous ? Je savais que vous réussiriez à leur filer entre les pattes. Est-ce que Lyïs est venue avec toi ?
— Elle ne sait même pas encore que tu es ici.
— Ah bon ! Comment ça se fait ?
— Elle et Louan ont fusionné le soir de leur arrivée. Ils sont actuellement en retraite charnelle, donc tu la verras plus tard.
— C’est le nom que vous donnez au voyage de noces ?
— En quelque sorte. Combien de temps dure-t-il chez vous ?
— Je ne sais pas trop… une ou deux semaines, si l’on a assez de fric.
— Ici, la retraite dure un mois entier.
— Oh. Eh bien, ils ne doivent pas s’ennuyer, pouffa-t-il. Et Veilleur ? Est-il rentré lui aussi ?
— Non. Il est encore à Paris. L’un de nous le ramènera à l’occasion d’une prochaine mission. Pour le moment, la gardienne de l’immeuble s’occupe de lui.
Une expression ravie sur le visage, Gus pavoisa :
— Je suis sûr que tu es épaté de me voir là.
— Carrément. Pour être honnête, quand on m’a dit que tu étais ici, j’ai d’abord cru à une énorme farce.
— Qui t’a prévenu ?
— Vu que c’est la première fois qu’un être humain est autorisé à fouler notre sol, l’annonce de ta présence a fait le tour du continent aussi vite que ça, déclare-t-il dans un claquement de doigts.
— Oh eh… vous aussi vous êtes humains. Enfin… physiquement, vous donnez bien le change.
— C’est vrai, mais nous nous considérons avant tout comme des magiciens. J’admets que ce n’est pas très sympa de vous appeler ainsi. Désolé ! s’excusa-t-il avec une légère grimace. En vérité, beaucoup disent que tu es un curieux mélange.
— Un mélange de quoi ?
Abraham toussota dans sa main avant de révéler :
— D’humain et de crétin.
— C’est charmant… vraiment charmant.
— Ne fais pas attention. Tu seras surtout le Black humain, vu que nous ne sommes pas très nombreux sur le 7 e . Il y a plusieurs siècles, un mystérieux virus a décimé les nôtres. Nous avons succombé en masse. Le temps que les soigneurs de toutes les contrées trouvent un remède, la maladie nous avait cruellement touchés. Puisque nous ne pouvons fusionner qu’avec une magicienne de la même couleur de peau, nous resterons malheureusement toujours minoritaires.
— Merde, soupira Gus.
— Ouais, c’est pas de chance.
— Le bon côté des choses, c’est que votre souffle de vie est sûrement plus facile à trouver.
— Oui et non, regretta encore Abraham. Il se peut que le mien réside sur une contrée différente ou que je le croise sans que nos runes vibrent. En tout cas, ne t’en fais pas, tu vas toutes te les mettre dans la poche, aussi sûr que deux et deux font quatre.
Pour l’instant, ce n’était pas ce qui préoccupait le plus Gus, alors il changea de sujet.
— À ton avis, l’Ancienne va-t-elle me garder ou me renvoyer en France ?
— Bien malin qui pourrait le savoir. Pourtant, il n’y a pas trente-six solutions. Soit tu restes parmi nous, soit tu retournes chez toi et tu ne te souviendras même pas de ton séjour ici, grâce à un sort d’oubli.
Gus contempla le nom « Terra-Luna » tatoué sur son avant-bras. Peut-être se demanderait-il un jour sa signification. Maintenant qu’il connaissait l’existence des magiciens et les savait capables d’effacer des pans entiers de souvenirs, voire toute la mémoire, grâce à une simple manipulation mentale, il les trouvait un peu flippants.
— Tiens ! Je t’ai apporté des fringues.
Abraham posa une poche en papier sur le lit.
— Ici, on s’habille léger, car les températures avoisinent la plupart du temps les 30 °C, expliqua-t-il pour justifier le choix du short et du tee-shirt bariolé.
— Cool. Adieu les pulls et les pantalons, s’enthousiasma Gus en ôtant sa blouse.
Abraham pâlit en découvrant la vilaine cicatrice qui marquait son corps. Pour lui, les cicatrices étaient semblables à des tatouages. Elles racontaient des épreuves et ne ressemblaient à aucune autre, alors mieux valait en faire une fierté, plutôt qu’une chose honteuse. Heureusement, une fois son histoire connue de tous, plus personne n’y ferait réellement attention. Tel qu’il connaissait Gus, celui-ci finirait même par raconter d’une façon mélodramatique la manière dont un rebelle avait essayé de le tuer, afin que tous soient suspendus à ses lèvres.
Lorsqu’il quitta sa chambre, Gus remercia la soigneuse et tous ceux qu’il croisa dans le couloir. Dès qu’il posa un pied hors du centre de soins, une explosion de couleurs l’accueillit. Il resta un instant sous le charme du ciel bleu dépouillé de nuages, des feuillages aux verts intenses et des maisonnettes aux toits rouges, bleus et, parfois, arc-en-ciel disséminées dans la luxuriante végétation alentour.
2

Quand il n’y a pas d’erreur d’aiguillage, l’errance se termine

Gus appréciait la caresse du soleil sur sa peau. Il mesurait son incroyable chance d’être sur Terra-Luna, alors qu’en ce moment même, les Parisiens frissonnaient de froid. Surpris de ne voir aucune voiture autour d’eux, il leva le nez et scruta le ciel à la recherche d’engins volants. N’en voyant aucun, il posa la question à Abraham.
— Ici, nous nous déplaçons à moto ou en bus et utilisons les navettes pour aller de port en port. Les voitures sont rares et réservées aux dirigeants.
Gus était presque déçu d’apprendre que les Terra-Luniens circulaient sur des chemins de terre. Abraham lui expliqua que le but premier des Anciennes était justement de ne pas défigurer le paysage. C’était la raison pour laquelle il existait peu d’axes routiers reliant les contrées entre elles. Il fallait bien admettre que, si le béton apportait des commodités, il éloignait les peuples de la nature. Les hommes comprendraient trop tard combien le réchauffement de la planète causait de dramatiques conséquences. Gus ne savait pas vraiment à quel moment tout était parti en vrille sur les autres continents. Ici, l’air était pur, ça sentait bon l’iode et il n’y avait aucun bruit, hormis celui des oiseaux ou des enfants jouant un peu plus loin. Terra-Luna était définitivement un vrai paradis.
— Voici ma moto, annonça Abraham en s’arrêtant devant une machine impressionnante.
— On dirait celle d’un super-héros, s’extasia Gus.
— C’est normal. J’en suis un. Si tu avais vu le plongeon que j’ai réalisé il y a quelques semaines pour sauver ma peau, tu serais sur le cul.
— Raconte !
— Grimpe et je te dirai tout quand on sera chez moi.
— Tu ne me files pas un casque ?
— C’est superflu. Le taux d’accident avoisine les 0,5 % grâce au pilotage automatique.
Abraham lui expliqua que sa moto ralentirait, s’écarterait d’un obstacle ou s’arrêterait si besoin, puisqu’un logiciel enregistrait le trajet, calculait les distances de sécurité et gérait la vitesse.
— Et si vous vous cassez la figure, parce que… je ne sais pas moi… un animal surgit tout à coup de la forêt ?
— Cela n’arrive jamais. Les seules chutes sont généralement dues à des défaillances mécaniques. Si un pilote tombe de sa moto, un sort le protège instantanément.
— Du coup, tu as encore tous tes points.
— Ici, ce système n’existe pas. Par contre, notre formation de sentinelle implique de savoir piloter pour nous mêler au trafic routier sur les autres continents. Si cela peut sembler super de rester tranquillement assis sans se soucier d’autre chose que de profiter du paysage, nous, les mecs, on préfère les sensations fortes.
En France, c’était le genre de technologie uniquement visible dans les reportages futuristes. Ça faisait rêver, bien sûr, mais seuls quelques nantis pouvaient se payer de tels prototypes. Et encore, si ceux-ci arrivaient réellement sur le marché, parce qu’ils restaient souvent au stade de projet ou étaient fabriqués en un unique exemplaire pour épater les médias et la concurrence.
— Nos dirigeants ne savent gérer la sécurité routière qu’à coup de PV, regretta Gus. Votre système est ingénieux. Il éviterait bon nombre d’accidents.
— Si tu veux mon avis, les gouvernements devraient sérieusement s’occuper des problèmes des habitants plutôt que de continuer à investir des sommes folles dans la conquête de l’espace.
— Ouais. Avant de marcher sur la lune, apprenons déjà à ne plus marcher sur la tête.
Abraham ne commenta pas ces paroles pleines de bon sens. Gus lui demanda s’il allait rouler d’un côté de la route plutôt qu’un autre ou à la sauvage.
— Dès que le pilotage automatique est enclenché, c’est la moto qui décide. Allez ! Grimpe !
— Tu habites loin ?
— Non, à une quinzaine de minutes environ. Au fait ! Je ne t’ai pas encore annoncé la bonne nouvelle. J’ai quelques jours de permission, alors je vais pouvoir te faire visiter la contrée.
Gus, qui adorait la nature et l’aventure, était aux anges d’explorer Terra-Luna avec lui. Durant plusieurs kilomètres, ils roulèrent sur des chemins bordés de plantes tropicales et d’arbustes croulant sous les fleurs multicolores. Les paysages étaient d’une beauté à couper le souffle. Sur leur gauche, la mer turquoise semblait infinie. Gus avait hâte de partir à la découverte des longues plages de sable blanc et de se baigner dans l’eau translucide. Il songea qu’il devait être agréable de boire un verre en admirant le coucher du soleil avec le clapotis de l’eau pour seule musique.
— Ici, on ne s’ennuie jamais, affirma Abraham. Ta première plongée te donnera l’impression d’être à l’intérieur d’un aquarium géant et il me faudra te rappeler ta condition d’être humain pour t’obliger à remonter à la surface.
— Je nage très mal et je ne mets pas la tête sous l’eau.
— Ah ! Eh bien, tu apprendras, ce n’est pas compliqué. On arrive !
3

La beauté est une promesse de bonheur

La moto entra dans un quartier aux maisons coiffées de tuiles bleues. Celle d’Abraham se cachait au bout d’une allée. Le tableau paraissait idyllique, pourtant... quelque chose tracassait Gus.
— Où sont les chiens ?
Il venait de remarquer qu’il n’en avait encore vu aucun.
— Il n’y en a pas sur Terra-Luna.
— Hein !? (Il avait presque croassé.) Vous n’aimez pas les chiens ?
Son ami ne put s’empêcher de rire.
— Ne dis pas de conneries. Nous aimons tous les animaux, mais ne les domestiquons pas.
— Et Veilleur ?
— C’est différent. C’est un chat.
— Et alors ?
— Les chats sont les amis des magiciens depuis des millénaires. En plus, ils ne sont pas compliqués, puisqu’ils vivent leur vie de chat.
— C’est-à-dire ?
— Ils sont indépendants, vont où bon leur semble. Tu en verras beaucoup du côté du port, car c’est là-bas que le poisson est le plus facile à attraper. Ce sont des pros pour charmer les pêcheurs.
Gus ne pensa plus aux chats quand Abraham posa la main droite sur un écran fixé au mur pour ouvrir sa porte.
— Ici, nous n’avons pas de clé, l’informa-t-il. Juste une reconnaissance digitale ou faciale.
Même si c’était la disparition assurée des serruriers, Gus trouvait ça épatant. De toute façon, il adhérait à tout ce qui lui donnait l’impression d’être dans un film futuriste.
— La maison d’à côté est celle de Louan et Lyïs.
Gus tourna aussitôt les yeux dans la direction indiquée.
— Si Lyïs est là, je pourrais aller lui faire un petit coucou pour lui dire que je suis ici.
— Impossible. On ne dérange pas un couple en pleine retraite charnelle.
Son ton était catégorique.
— Louan serait capable de t’assommer afin d’avoir la paix.
— OK ! OK ! regretta Gus, qui n’avait pas du tout envie de le voir en colère.
Depuis le pas de la porte, il engloba d’un seul coup d’œil l’agencement du salon aux teintes taupe et crème. Un canapé envahi de coussins, une table basse sur laquelle étaient posés un ordinateur portable et des manettes de jeux. Au fond, une cuisine ouverte. Sur la droite, de larges baies vitrées habillées d’un voilage transparent ondulaient à chaque souffle d’air chargé du parfum de la mer.
— C’est beau, dit Gus. Moi qui t’imaginais logé dans une chambre de caserne, je me suis bien trompé.
— Content que ça te plaise.
— C’est super propre aussi.
— Des robots ménagers entretiennent les lieux de vie. Nous avons également des systèmes d’extraction de poussière et de saleté. Quant aux vitres, elles ont un programme autonettoyant intégré.
Une nouvelle fois, Gus trouva les magiciens astucieux. Hormis un maniaque, qui appréciait de faire le ménage ? Utiliser l’intelligence artificielle pour les corvées était absolument génial.
— Tu n’as pas de télé ?
— Lorsque je veux jouer ou visionner des vidéos, il me suffit de...
D’un geste de la main, Abraham afficha un écran virtuel.
— Frimeur ! croassa Gus avec une pointe de jalousie.
— Magicien, se contenta de corriger son ami dans un éclat de rire, avant de pointer du doigt les boîtiers de jeux soigneusement rangés sur l’étagère. Je les ai rapportés de France. Si tu préfères lire, j’ai quelques romans sympas dans ma chambre.
— Tu veux dire que tu n’as pas la télé ou qu’il n’y en a pas sur tout le continent ?
— Pas de télé du tout. Si nous désirons connaître les nouvelles du monde, nous nous connectons au Web ou lisons des rapports officiels. Nous sommes un peuple de savoir. Nous parlons plusieurs langues et la haute technologie nous intéresse. Et puis, ici, les températures oscillent en permanence entre 30 et 33 °C, donc nous allons souvent à la plage. Grâce au bouclier, nous ne connaissons qu’une seule saison, lui révéla-t-il encore.
Mieux qu’un climat tropical , songea Gus, qui aurait détesté être confronté à des ouragans dévastateurs. Du soleil toute l’année, sans avoir à subir la saison des pluies, lui convenait très bien.
— J’espère que vous avez des discothèques et des bars.
— Affirmatif. Nous aimons nous amuser tout autant qu’apprendre. Dans cette contrée, la jeunesse s’éclate à la Lune rousse et il y a plein de petits restos sympas.
Gus pria intérieurement pour avoir l’opportunité de tout découvrir avant de retourner dans le froid et la grisaille parisienne. Abraham versa du jus de fruits dans des verres, puis lui en tendit un.
— Si on en revenait aux chats ? Explique-moi pour quelle raison vous les aimez autant.
Abraham s’installa dans le canapé.
— De tout temps, on leur a attribué des pouvoirs magiques, commença-t-il. Par exemple, les Celtes les considéraient comme des êtres surnaturels. D’après eux, leurs yeux permettaient à quelques privilégiés de contempler le monde des fées et, de la même façon, d’accorder à celles-ci la possibilité d’observer celui des humains. Selon les époques et les pays, les chats ont été adorés ou haïs. Au début du Moyen Âge, ceux qui avaient la malchance d’être noirs étaient associés aux démons, alors ils étaient torturés et tués. Pour les hommes, ils étaient l’incarnation du mal, parce qu’ils vivaient la nuit.
Abraham avala d’un trait le contenu de son verre. Il se demandait comment Gus réagirait s’il se métamorphosait tout à coup en panthère. Il s’enfuirait probablement en courant.
— Si nous savons qu’il existe cinq sens, on en attribue souvent un sixième aux animaux, continua-t-il. Ils ont un sens instinctif de l’équilibre, de l’orientation, de la télépathie ou de la prémonition. Le chat possède également une perception extrasensorielle. N’as-tu jamais entendu parler d’histoires de chats parcourant des centaines de kilomètres pour retrouver leur maître ?
— Si, confirma Gus.
— L’un des plus beaux exemples reste celui d’une chatte aveugle qui a réussi à rejoindre sa famille après des semaines d’errance. Personne n’a jamais compris de quelle façon elle s’y était prise, mais elle a sans doute progressé à l’aide de relais olfactifs ou acoustiques. Selon moi, les chats s’aident de bruits connus ou d’odeurs familières pour faire jouer leur mémoire associative. De repère en indice, ils finissent par arriver chez eux. Cependant, le mystère reste entier lorsqu’ils rejoignent leurs maîtres dans un lieu lointain et totalement inconnu.
— Ma grand-mère disait toujours que si le sien ronronnait, se frottait le museau et faisait de petits yeux, c’était signe de beau temps. Milo était également super fort pour signaler les tempêtes. S’il éternuait, cela annonçait invariablement de la pluie.
Abraham sourit. Cette vieille dame avait visiblement créé une grande complicité avec son animal pour remarquer toutes ces petites attitudes.
— À sa mort, Milo n’a plus jamais voulu quitter sa tombe, révéla Gus. Si quelqu’un l’emportait, il revenait toujours au cimetière. Ça rendait mes parents dingues. Au bout de quelque temps, ils lui ont construit un abri et l’on se relayait pour lui donner à manger. Je me suis d’ailleurs souvent demandé s’il la savait morte ou s’il attendait tout simplement son retour.
— C’est bien triste d’attendre ainsi sans aucun espoir, déplora Abraham.
— Peut-être qu’un beau jour, Veilleur débarquera ici sans prévenir.
— Impossible. Il lui faudrait monter à bord d’une navette et d’un bateau. Bref, ce serait compliqué. Lyïs ira le chercher à la fin de sa retraite charnelle ou bien, comme je te l’ai déjà dit, nous le ramènerons à l’occasion d’une mission.
Pour le moment, la jeune femme oubliait tout ce qui n’était pas lié à l’instinct de reproduction, puisque celui-ci supplantait tout.
— Je sais que le divorce n’existe pas sur Terra-Luna, mais ne me dis pas que personne ne trompe jamais personne, je ne te croirais pas.
Abraham se gratta la tête. Comment lui expliquer que, même si c’était possible, aucun magicien ne le faisait, parce qu’il ressentait moins de plaisir qu’avec son souffle de vie ? Une rencontre était prédestinée, inscrite dans le sang et les gènes. Les fusionnés étaient faits l’un pour l’autre. Pour un magicien, c’était une évidence, mais sans doute difficile à concevoir pour un être humain.
— Ne cherche pas à comprendre, c’est tout simplement magique, conclut-il pour faire court. As-tu faim ? Je peux préparer une salade composée. Ça te tente ?
— Faisons-la ensemble, proposa Gus. J’adore cuisiner.
— Et moi, manger, alors nous sommes faits pour nous entendre. Prends ce qui te fait envie dans le frigo, moi, j’aime tout.
Gus examina son contenu : légumes, poisson, laitages et bouteilles de bière. Les fruits et les œufs étaient rangés dans de petites panières posées sur le plan de travail.
— Dommage, il n’y a pas de poulet, regretta Gus.
— Nous nous régalons plutôt de poisson, puisque la mer est juste à côté.
— Et ça, qu’est-ce que c’est ? l’interrogea Gus en désignant une boîte remplie de gélules colorées.
— Nos repas, quand on a la flemme de cuisiner. Une seule gélule est aussi nourrissante qu’un plat complet. Je m’en sers lorsque je rentre de mission ou que j’ai oublié de passer commande à la centrale d’achat.
— Pourquoi n’as-tu aucune sucrerie ni barre chocolatée ? gémit Gus, qui se demandait s’il était possible de vivre sans chocolat.
— Ça évite le dentiste, rigola Abraham. Ne t’en fais pas ! Même si nous n’avons pas de grandes surfaces, tu pourras en commander via la centrale d’achat. Je t’expliquerai comment faire tout à l’heure. En attendant, je te propose de m’occuper de la salade de fruits, pendant que tu prépares l’autre. D’accord ?
Gus accepta.
— Crois-tu que votre Ancienne m’autorisera à vivre ici ? demanda-t-il pendant qu’il découpait avec application une tomate en rondelles.
Il lui avait déjà posé la question, mais c’était plus fort que lui, il cherchait inconsciemment à être rassuré sur son installation définitive.
— En toute franchise, je ne sais pas. Elle pèsera sans doute le pour et le contre, parce que si tu restais sur Terra-Luna, tu ne verrais plus tes proches et perdrais ton travail.
— Oh, pour les pizzas, je m’en fiche, je peux en faire n’importe où.
Évidemment, ne plus revoir sa famille ni ses amis le rendrait triste, mais il pourrait continuer à leur parler et peut-être réussirait-il à négocier une petite visite de temps en temps.
— L’Ancienne a pleine autorité, le prévint Abraham avec le plus grand sérieux, afin qu’il comprenne l’immensité de son pouvoir. Quoi qu’elle décide, tu devras t’y soumettre.
Impossible d’oublier qu’elle lui avait sauvé la vie, alors Gus n’avait pas l’intention de lui désobéir. Il posa une main sur son cœur réparé, soulagé d’en sentir les battements. Bon sang ! Il aurait vraiment détesté être un zombie. Le jeune homme avait vu plusieurs films avec de pauvres bougres obligés de bouffer des êtres vivants pour survivre, alors il était plutôt satisfait d’échapper à un tel destin. Abraham profita du repas pour lui expliquer le fonctionnement de leur centrale d’achat.
— Il suffit de se connecter à un site pour enregistrer tout ce dont nous avons besoin. Aussitôt la commande passée, tout est livré quelques heures plus tard.
— Et si je veux quelque chose qui se trouve hors du continent ?
— Si ta demande est validée, tu seras livré le lendemain. Si c’est quelque chose de petit et léger, un drone se chargera de le déposer devant ta porte, sinon tu devras attendre le retour d’une navette.
— Comment saurai-je si ma commande est acceptée ?
— Tout ce que tu sélectionnes apparaît dans un récapitulatif. Sinon, c’est que c’est introuvable ou non autorisé. Tu auras accès à une liste des produits interdits et une alerte s’affichera si tu te trompes. Si tu restes parmi nous, tu auras plein de choses à découvrir, mais je t’aiderai à te familiariser avec notre manière de vivre.
Ils discutèrent ensuite de la façon dont les magiciens naviguaient de port en port pour changer de contrée. Quand Gus apprit la gratuité de tous les transports, il en resta muet de stupeur. Comment ce peuple arrivait-il à réaliser un tel exploit ? Manifestement, l’Ancienne détenait un secret que beaucoup de rois ou présidents auraient apprécié de connaître. À la fin du repas, ils rangèrent leurs assiettes et couverts dans le lave-vaisselle, puis Abraham lui proposa de visiter l’étage. Dans une première chambre aux teintes chaudes, un lit king size et un dressing occupaient tout l’espace. Plusieurs livres ainsi qu’une bouteille d’eau étaient posés sur une table de nuit. Tout était sobre. Abraham ouvrit une porte donnant sur une élégante salle de bains aux tons terre de Sienne et vanille. Une phrase – « le bonheur est ici » – peinte sur l’un des murs apportait une touche bucolique.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Gus.
Il désigna une cabine en inox dépourvue de porte.
— Une cabine de séchage. Il suffit d’y entrer et de laisser l’air chaud t’envelopper.
— Je connais un système identique pour les mains. C’est génial de l’avoir agrandi.
— Pratique, rapide et agréable, confirma Abraham. (Il ouvrit un tiroir sous le lavabo.) Si tu as besoin de serviettes, elles sont ici.
Gus leva la tête et examina le plafond pour tenter de découvrir d’où provenait le doux ronronnement qu’il entendait.
— C’est la lunisation, un système solaire et lunaire qui fournit l’éclairage du 7 e continent. Grâce à elle, la température à l’intérieur des maisons est agréable. Un procédé spécifique nous permet de dessaler l’eau de mer pour nous laver.
Gus comprit que cela n’avait finalement pas beaucoup d’importance qu’il pleuve rarement.
— Et l’autre chambre ?
— Elle est identique à celle-ci. Ma mère et ma sœur l’utilisent quand elles me rendent visite.
Alors qu’il ouvrait déjà la bouche pour lui poser une nouvelle question, Abraham lui signala que deux malles venaient d’être livrées.
— Comment le sais-tu ? Personne n’a sonné, s’étonna Gus.
Abraham montra son front.
— Ah oui ! La « tvpathie ». J’avais oublié. C’est trop cool, ce truc. Pas besoin de sonnette ni de téléphone, contrairement à nous autres, pauvres humains.
— Descends avec moi. Le boîtier ne connaît qu’un seul locataire, alors je vais enregistrer un code d’accès pour te permettre d’entrer si je suis absent. Je ne peux saisir que deux reconnaissances oculaires et digitales, les secondes étant déjà prises par Louan.
Abraham lui expliqua qu’il lui suffirait désormais de taper « GUS » pour la déverrouiller.
— Et si, par hasard, je me trompe ?
— Tu penses oublier ton prénom ?
— Quand j’ai trop bu, je ne sais pas toujours qui je suis, admit Gus, sans oser affronter son regard.
— Si cela arrive, un sortilège te bloquera instantanément et tu devras attendre que quelqu’un vienne te délivrer.
Gus se souvint aussitôt du jour où il était resté immobilisé dans l’entrée de son immeuble.
— Au bout de trois erreurs…, commença Abraham.
Gus buvait ses paroles. Que lui arriverait-il ?
— Tu exploseras, affirma-t-il le plus sérieusement possible.
Les yeux de Gus s’arrondirent. Abraham pinça les lèvres pour s’empêcher de rire.
— Mais… c’est affreux.
— Yep !
À la seconde où Gus réalisa qu’il se moquait de lui, il attrapa l’une de ses chaussures pour la lui jeter à la figure. Hélas, elle n’atteignit pas son but, puisqu’Abraham la figea avant d’être touché. Gus ne désespéra pourtant pas d’y parvenir, car il lui lança la seconde, qui subit le même sort.
— C’est de l’antijeu, grogna-t-il.
Gus réprima son envie de continuer à lui balancer des trucs, puis il fixa sa paire de chaussures immobilisées en l’air et éclata de rire. S’il avait eu des pouvoirs identiques à ceux de son ami, lui aussi se serait sans aucun doute beaucoup amusé à faire ce genre de blagues.
— Je vais essayer de ne jamais me disputer avec toi, dit-il, finalement vaincu, mais n’abuse pas trop de tes tours de magie, sinon Terra-Luna pourrait bien connaître son premier gréviste.
— Aide-moi à rentrer la malle au lieu de dire des bêtises.
— Pourquoi ne la fais-tu pas voler ? Ça serait plus rapide et moins fatigant.
— Tant que les muscles et la tête fonctionnent, nous nous en servons, rigola Abraham.
Ils délaissèrent celle au nom de Lyïs, puis posèrent la leur au milieu du salon.
— Tout son contenu t’appartient, le prévint Abraham.
— Ah bon !
— Vas-y, ouvre-la pendant que j’attrape deux bières.
Gus fut surpris de découvrir toutes ses affaires soigneusement rangées à l’intérieur. Joie et émotion se succédèrent en lui.
— Est-ce que ça veut dire que je vais définitivement rester ? s’exclama-t-il aussitôt.
Avant qu’il ne se fasse trop d’illusions, Abraham préféra temporiser :
— L’Ancienne a sans doute jugé utile que tu aies tes affaires le temps de ton séjour. N’oublie pas qu’une malle peut faire le voyage en sens inverse.
Pour devancer sa tristesse, il proposa :
— Si on allait à la Lune rousse fêter dignement ton arrivée ? Les magiciens sont également très curieux, alors prépare-toi à être le centre d’attraction.
— Je me change et hop, hop, hop ! on y va, s’exclama Gus, son optimisme revenu.
4
 
Avancer pas à pas ou main dans la main, mais toujours ensemble
 
Gus savait qu’en entrant à la Lune rousse, tous les yeux se braqueraient sur lui, alors il s’appliqua à soigner son look. Habillé d’un tee-shirt imprimé de deux ailes blanches dans le dos et d’un jean sombre, il vaporisa un nuage d’eau de toilette sur ses joues fraîchement rasées, puis s’admira dans la glace. OK, il n’était pas aussi viril qu’Abraham avec sa belle largeur d’épaules et ses dents parfaitement alignées, mais ce soir, le charme français prouverait...

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