Treize nouvelles vaudou
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Treize nouvelles vaudou

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Description

L’ouvrage Treize nouvelles vaudou explore l’imaginaire dans ses mystérieux labyrinthes. Une manière propre à l’écrivain Victor de sillonner le vaudou avec humour, force et passion. Ce jeune maître du fantastique va très loin, en puisant dans son quotidien les armes pour mieux voir la réalité. Le résultat est que dans ces nouvelles discrètes et subtiles, tombe la frontière entre réel et imaginaire, le visible et l’invisible. Les dieux et les hommes se mêlent à la même histoire loufoque qui s’appelle VIVRE.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 octobre 2007
Nombre de lectures 2
EAN13 9782897121709
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Gary Victor
Treize nouvelles vaudou
Préface d’Alain Mabanckou
Collection en bref
Mise en page : Virginie Turcotte
Maquette de couverture : Étienne Bienvenu
Dépôt légal : 3 e trimestre 2007
© Éditions Mémoire d’encrier inc., août 2013.


Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Victor, Gary, 1958-
Treize nouvelles vaudou
(Collection En bref)
ISBN 978-2-923153-81-0 (Papier)
ISBN 978-2-89712-171-6 (PDF)
ISBN 978-2-89712-170-9 (ePub)
I. Titre. II. Collection: Collection En bref (Mémoire d’encrier (Firme)).
PS8593.I325T73 2007 C843’.54 C2007-941755-8
PS9593.I325T73 2007


Mémoire d’encrier inc.
1260, rue Bélanger, bureau 201
Montréal, Québec,
H2S 1H9
Tél. : (514) 989-1491
Téléc. : (514) 928-9217
info@memoiredencrier.com
www.memoiredencrier.com


Réalisation du fichier ePub : Éditions Prise de parole
Dans la même collection :
Taximan , Stanley Péan
La montagne ensorcelée , Jacques Roumain
Un homme seul est toujours en mauvaise compagnie , Gary Klang
La vie et les voyages de Mme Nancy Prince , Nancy Prince
La vraie histoire de la princesse Osango , Lomomba Emongo
Nola Blues , Jean-Marc Pasquet
Chantier d’écriture , Annie Heminway et Rodney Saint-Éloi (dir.)
Chroniques d’un leader haïtien comme il faut. Les meilleures d’Albert Buron, Gary Victor
Jazzman , Stanley Péan
Le testament des solitudes , Emmelie Prophète
L’autre moitié de l’Amérique du Sud. Lettres à mon petit-fils , André Corten
Du même auteur chez Mémoire d’encrier :
Chroniques d’un leader haïtien comme il faut. Les meilleures d’Albert Buron , Montréal, Mémoire d’encrier, 2006.
Treize nouvelles vaudou , Montréal, Mémoire d’encrier, 2007.
Saison de porcs , Montréal, Mémoire d’encrier, 2009.
Soro , Montréal, Mémoire d’encrier, 2011.
Maudite éducation , Montréal, Mémoire d’encrier, 2012.
Collier de débris , Montréal, Mémoire d’encrier, 2013.
Préface
Gary Victor, scribe de l’humanisme
par Alain Mabanckou
Lorsque je tiens un roman de Gary Victor, je m’attarde longtemps sur le titre, non sans une certaine admiration. Posez quelques-uns de ses livres sur une table, vous lirez ou écrirez, rien que par la magie de leur titre, les lignes qui suivent : À l’angle des rues parallèles , empruntant La piste des sortilèges , je vis comme par enchantement Le Diable dans un thé à la citronnelle ! Pris de peur, pour le repousser, je lui lançai : Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin … Certes, ses compatriotes, Dany Laferrière, Louis-Philippe Dalembert, Émile Ollivier, Kettly Mars, Emmelie Prophète, Lionel Trouillot, Yanick Lahens, sont aussi des magiciens en la matière. Exception haïtienne? Secret jalousement gardé par les auteurs issus de la première République noire? Je n’ai jamais pu démêler ce mystère.
Lors de notre première rencontre au cours d’un salon du livre – il y a quelques années – même si j’étais un lecteur assidu des auteurs haïtiens de premier plan, même si Gouverneurs de la rosée , L’espace d’un cillement , Amour, colère et folie, , L’oiseau schizophone , Pays sans chapeau … furent des livres qui m’accompagnaient, je n’avais, hélas, rien lu de Gary Victor. Et pour cause, la plupart de ses ouvrages avaient été publiés dans son pays natal.
Durant cette rencontre, je vis alors un homme à la haute stature, la coupe afro , un livre à la main. J’entendis cette voix cassée, ce rire contagieux avant de lire, dans son regard tout d’un coup serein, l’angoisse d’un créateur qui sait que le monde est une multitude et qu’il lui faudra suivre l’envol du pipirite, l’écouter chanter afin de traduire avec justesse les présages de l’oiseau tourmenté par une aube dérobée.
Gary Victor? Son nom était souvent murmuré par ses pairs. Sa réputation le précédai donc : il comptait déjà parmi les auteurs les plus connus et les plus lus dans son pays avant de conquérir et de séduire l’arène littéraire française – comme le témoigne le portrait exceptionnel de l’hebdomadaire Télérama qui le qualifie de « King créole », ajoutant au passage qu’il « sublime la détresse du peuple haïtien, dans des contes où le fantastique débridé côtoie l’humour au vitriol. » 1 C’est cet humour qui fit le succès de ses sketches dont certains ont été rassemblés dans Chronique d ’un leader haïtien comme il faut 2 , diffusés jadis à Port-au-Prince et aujourd’hui, plus que jamais ancrés dans la mémoire collective de son île.
Cet humour, disais-je? Le lecteur le retrouvera dans l’atmosphère à la fois angoissante et burlesque de ces Treize nouvelles vaudou – la magie du titre, cette fois-ci, s’opère à travers le chiffre. Jusqu’où l’homme peut-il aller dans le dessein d’assouvir son appétit du pouvoir? Les sacrifices nocturnes, la pratique de la sorcellerie et des rites du vaudou susciteront des frissons. Dans « Pilon », par exemple, l’inspecteur Dieuswalwe Azémar, qui rêvait jadis d’être Hercule Poirot, Sherlock Holmes ou Maigret, raconte à un jeune collègue une des affaires criminelles qui lui fut autrefois confiée : trois meurtres dans lesquels les victimes passées au marteau pilon étaient réduites « en une bouillie d’os, de chair et de sang ». Les mobiles? Il faut repousser les ténèbres, questionner la lune, se résoudre « aux réalités du pays ». C’est ainsi que plane dans ce livre l’ombre d’Edgar Allan Poe et ses contes funestes ( Meurtre à la rue Morgue , pour ne citer que ce conte extraordinaire ). Que dire aussi dans « Le souffle » – clin d’œil à Birago Diop? – de ce meurtrier acquitté pour avoir argué qu’il n’avait pas abattu un homme mais... un animal? Nous le savons tous, et je serais mal placé pour le rappeler : nous naissons chacun avec notre double animal.
Dans ces Treize nouvelles vaudou , Gary Victor a réussi le pari de convoquer le mystère sans tomber dans le piège de la sensation ou de l’exotisme. Si la peur et l’angoisse nous encerclent, c’est sans doute parce que l’auteur nous rappelle que la nature humaine est un puits sans fond. Ce n’est pas seulement de la détresse du peuple haïtien dont parle Gary ici, mais de la longue épreuve qui nous conduit vers l’humanisme. Quoi d’étonnant que cela passe par l’évocation de nos travers les plus sombres?
Alain Mabanckou, septembre 2007
1 . Thierry Leclère, Télérama , N°2953, 19 août 2006.
2 . Mémoire d’encrier, 2006.
Pilon
L’inspecteur Dieuswalwe Azémar toussa. Une toux caverneuse, tonitruante qui fit tourner vers lui les rares clients de ce restaurant miteux de Port-au-Prince. Il avança la main pour prendre son verre de tranpe . Son jeune collègue, l’agent Colin, se permit de mettre le verre hors de portée de son supérieur.
– Inspecteur… Avec cette grippe, il vaut mieux que vous cessiez de boire. Je vous le dis pour votre bien.
Les yeux de l’inspecteur furent rouges de colère. Le jeune agent crut que son supérieur allait piquer une crise. Il se vit immédiatement transféré dans un quelconque bled, suite à un rapport dévastateur. L’inspecteur tapota paternellement l’épaule de l’agent Colin.
– Vous êtes un jeune homme honnête, agent Colin. C’est pour cela que je vous estime. Vous aimeriez sans doute savoir pourquoi l’alcool me tient aussi souvent compagnie.
L’agent Colin ne répondit pas.
– Je bois pour oublier. Pour ne pas voir. Pour ne pas sentir l’odeur de fin du monde qui émane de cette terre. Mais il y a des souvenirs dont on ne peut venir à bout. Dès ma première enquête, j’ai été plongé dans l’une des histoires les plus délirantes de ma carrière. Je venais d’arriver à la criminelle. Je buvais modérément. J’avais votre âge, prêt à tout pour devenir un policier célèbre et surtout intègre! Je rêvais d’égaler Hercule Poirot, Sherlock Holmes, le commissaire Maigret, etc. Un jour, le capitaine qui commandait mon unité, à l’époque il n’y avait pas de commissaire, me convoqua pour me confier une affaire de la plus haute importance dont il ne voulait pas s’occuper personnellement.
– Cela ne date pas d’aujourd’hui depuis qu’on vous confie les trucs tordus, fit remarquer l’agent Colin.
– Je devais enquêter sur une affaire de meurtres dans l’entourage du ministre de l’Intérieur! Appelons-le Pierre Servilien. Quelqu’un qui en l’espace de trois ans avait connu une ascension politique si fulgurante qu’il était devenu l’intime du Président Éternel. C’était alors l’homme tout-puissant. Personne ne savait comment il avait fait pour gagner la confiance du Président. Ce dernier habituellement si sourcilleux, écartant violemment sur son chemin tout possible dauphin, ne prenait aucune décision sans tenir compte de l’opinion de son ministre à qui il confiait même les secrets de son pouvoir.
– Il s’agissait de quoi exactement?
– Trois meurtres. Trois personnes retrouvées mortes comme si elles avaient été passées au marteau-pilon. On arriva difficilement à identifier les corps.
– Des corps passés au marteau-pilon! Comment cela?
– Il y a des choses qu’on ne peut décrire. Essayez d’imaginer un corps humain réduit presque en une bouillie d’os, de chair et de sang.
L’inspecteur, d’une main tremblante, essuya la sueur qui pompait par tous les pores de son visage. On comprenait qu’il était la proie d’images douloureuses. L’agent Colin crut bon de lui restituer son verre.
– Merci, agent Colin. La première victime fut William Prochu, ami d’enfance du ministre, son conseiller, chef de cabinet et surtout son homme à tout faire, continua l’inspecteur. La seconde victime fut sa maîtresse, Myrtha Béliout, une femme que le ministre fréquentait depuis plus d’une dizaine d’années, c’est-à-dire bien avant qu’il ne commence sa carrière politique. Je pensai tout d’abord que la femme du ministre était l’auteur de ces meurtres parce qu’elle avait, en public, proféré plusieurs fois des menaces à l’encontre de Myrtha Béliout et de William Prochu. Mais cela ne tenait pas.
– Pourquoi?
– Pour qu’on puisse transformer les victimes en bouillie, il avait normalement fallu les maîtriser, les immobiliser. Une femme n’en était pas capable.
– Elle aurait pu commanditer ces meurtres.
– J’y ai pensé mais cette hypothèse n’a pas tenu longtemps.
– Ce que vous racontez là est, de toute manière, épouvantable, Inspecteur.
– Les victimes avaient été broyées sans que rien n’indique qu’on les avait maîtrisées, ligotées, droguées, ou empoisonnées. Les médecins légistes avaient été formels sur ce point. Comment imaginer alors madame Servilien coupable de ces meurtres aussi étranges surtout que la troisième victime fut son propre fils de sept ans.
– Mon Dieu! s’exclama l’agent Colin.
– L’assassin avait procédé de la même manière pour les deux premières victimes. Pierre Servilien, le ministre devint l’ombre de lui-même. Il pouvait à peine répondre à mes questions. L’enfant revenait de l’école. C’est dans sa chambre que cela arriva. Dans la maison étaient présents la mère et deux domestiques.
– Vous avez interrogé les deux domestiques?
– Je les fis placer en garde à vue. Leur interrogatoire n’apporta aucun élément nouveau. Ils paraissaient toutefois en proie à une peur de nature superstitieuse. Une de ces peurs dont même la torture ne pouvait avoir raison.
– Vous les avez torturés?
– Non, dit l’inspecteur Dieuswalwe visible-ment offusqué. Je suis un vrai policier. Je ne torture ni ne tabasse les suspects.
– Vous avez fait quoi, alors?
– J’ai fait relâcher les domestiques. J’étais certain qu’ils n’étaient pas les coupables. Leur peur, cependant, me mit la puce à l’oreille. Les deux domestiques s’empressèrent de fuir la capitale. L’un rechercha la protection de son pasteur protestant, l’autre celle d’un prêtre vaudou.
– Ne me dites pas, Inspecteur, que ces crimes n’étaient pas naturels?
– Rien de rationnel n’expliquait ces meurtres, agent Colin. Personne ne pouvait ainsi broyer ces corps dans l’état où ils étaient. Et puis, mettez-vous cela en tête. Quand une prétendue raison s’érige en dogme, la réalité peut devenir inexplicable.
– Comment l’épouse du ministre Servilien a-t-elle réagi à la mort de son enfant? demanda l’agent Colin.
– Son unique enfant, précisa l’inspecteur Azémar. Immédiatement après l’enterrement, elle déménagea, à la suite d’une scène terrible avec son mari. Je ne sus pas à ce moment la raison de cette dispute. Ce sont les agents de police en faction devant la maison qui entendirent les éclats de voix à l’intérieur. Il y eut un coup de feu. Le ministre Servilien, pistolet en main, avait tenté de dissuader sa femme de partir. Il pressa certainement la détente avec l’idée d’effrayer son épouse. Il n’allait pas mettre fin à sa carrière en commettant un meurtre. C’était un homme froid, calculateur, prêt à tout pour arriver à ses fins. Les prisons et les cimetières étaient pleins de gens qui avaient cru pouvoir s’opposer à lui.
– Sa femme l’a donc quitté.
– Le jour qui suivit les funérailles de l’enfant. Elle se réfugia dans un monastère bénédictin à une centaine de kilomètres de Port-au-Prince. Elle y est encore aujourd’hui. Elle vit recluse dans ce monastère, ne recevant la visite que d’un moine qui la confesse chaque jour. Un moine d’ailleurs muet comme une tombe.
– Curieuse histoire, en effet.
– Pour bien comprendre ce qui se passait, je devais impérativement fouiller dans le passé du ministre Servilien. Issu d’une famille paysanne originaire du centre du pays, il était venu à Port-au-Prince pour ses études secondaires. Il réussit brillamment les examens du bac. Il s’inscrivit à un concours au ministère de l’Intérieur d’où il sortit lauréat. Il fit ainsi ses études aux frais du gouvernement et parvint à obtenir une bourse d’études à l’étranger. Quand il revint, il fut nommé tout naturellement chef de service.
– Pour l’instant le parcours normal de beaucoup de cadres en Haïti, dit l’agent Colin.
– Pierre Servilien ne dissimule pas ses ambitions. Il a averti ses amis en particulier William Prochu : il veut atteindre le sommet. Mais il n’a pas de contact vraiment avec le gratin du pouvoir. On ne laisse pas n’importe qui atteindre le Président. Ceux qui constituent sa garde prétorienne veillent au grain. Pierre Servilien ronge son frein. Entre-temps, il rencontre Andrée Pétrus. C’est la fille d’un ex-baron du régime. Ce dernier a encore quelques influences. Pierre pense que cela peut l’aider d’une manière ou d’une autre. Il comprend qu’il peut ne pas trouver mieux. Quand on vient d’un bled perdu dans le nord-est d’Haïti, quand on porte un nom inconnu, avoir Andrée Pétrus dans son lit est une faveur du ciel. Il l’épouse avec la rapidité de l’homme qui ne veut surtout pas laisser passer une occasion pareille. Elle tombe enceinte le même mois.
– Vous venez de me dire que le garçon tué était son unique enfant? remarqua l’agent Colin.
– Ce bébé ne naît pas, agent Colin. Les Servilien ont un accident sur la route entre Port-au-Prince et Gonaïves. Andrée Servilien, selon la version officielle, perd son enfant.
– Pourquoi selon la version officielle? demande l’agent Colin.
– Plus les jours passent, plus j’ai le sentiment que tout dans cette histoire est cousu de fil blanc, agent Colin. Mon supérieur m’apprend qu’il reçoit des pressions du ministre pour que j’arrête l’enquête. Mais il y a des hauts placés dans le gouvernement qui aimeraient bien voir tomber la tête de Pierre Servilien. Je continue donc mes investigations.
– Vous faites quoi?
– Je fais un saut en province pour interroger à nouveau les deux domestiques qui ont fui la maison des Servilien. Le prêtre vaudou me met à la porte en me menaçant de mort si je persiste à importuner son client qui n’a rien à voir dans cette affaire madichon , dit-il. Il a bien dit affaire madichon . J’essaie de rencontrer l’autre domestique. Je n’y arrive pas. J’apprends qu’il a succombé à une crise cardiaque. Le pasteur, un homme âgé, fort sympathique par ailleurs, accepte de me parler.
– Il vous apprend quoi?
– Ce que ce domestique a vécu dans cette maison qui, paraît-il, était hantée par un esprit pilon.
– Comment un esprit pilon?
– Un esprit qui se promenait dans la maison en faisant un bruit pareil à un pilon. D’après le pasteur, cet esprit serait l’auteur de ces crimes.
– Cela n’a aucun sens, dit l’agent Colin.
– Tout n’avait aucun sens, agent Colin. Quand rien n’a aucun sens, on prête l’oreille à tout, on examine toutes les pistes possibles. J’apprends que l’épouse de Servilien vivait très mal la présence de cet esprit. Parfois, elle avait des crises graves, des convulsions qui la jetaient face contre terre et, à ces moments, elle se mettait à geindre comme un bébé.
– Vous n’aviez toujours rien comme information, fit l’agent Colin.
– Dans le cadre d’une enquête traditionnelle, je n’avais rien. Mais si on se reformatait un tant soit peu le cerveau pour qu’il puisse fonctionner dans un autre univers ; oui… Dans ce nouveau cadre, je me posai alors la question essentielle.
– Laquelle?
– Comment expliquer la réussite foudroyante en politique d’un homme comme Pierre Servilien?
– Il y a toutes les bassesses qui font partie de la panoplie d’un courtisan, contesta l’agent Colin. On ne peut pas savoir.
– Je sais, agent Colin. J’ai tout épluché à ce niveau. Pierre Servilien n’était pas le seul prêt à toutes les bassesses possibles pour se faire une place au soleil. Pourquoi lui et aussi vite? Il y a autre chose, agent Colin. Quelque chose de terrible lié à ces meurtres.
– Quoi?
– J’ai passé au crible l’épisode de l’accident où la femme de Pierre Servilien a perdu son bébé, accident survenu trois mois avant le début de cette fulgurante ascension. L’accident a eu lieu une nuit au début du mois de janvier, le 6 plus précisément.
– La fête des Rois dans la liturgie catholique. La fête du diable aussi selon certaines croyances populaires.
– J’ai essayé de reconstituer les faits. Les Servilien se rendaient à une fête à l’occasion de l’anniversaire d’un ami aux Gonaïves. C’est ce que Pierre Servilien a prétendu dans sa déposition. Personne n’avait vérifié à l’époque. Il n’y avait aucune raison. L’ami en question n’était pas aux Gonaïves à ce moment. Il était à New York.
– Vous épluchez tout.
– En fait, on ne sait pas vraiment si cet accident a eu lieu. On retrouve la voiture de Servilien dans un fossé, sans vraiment les traces d’un impact. Il prétend avoir heurté un autre véhicule qui roulait tous feux éteints.
– Et sa femme?
– D’après sa version, elle s’est endormie dans le véhicule un peu après son départ de Port-au-Prince. Il était à peine 17 heures. À cette époque, il fait nuit tôt. Elle n’a pas eu conscience de l’accident. Elle s’est réveillée dans un hôpital des Gonaïves sans son bébé.
– Sans son bébé!
– Oui. Une fausse couche! J’ai retrouvé par hasard le dossier dans les archives poussiéreuses de cet hôpital signé par un gynécologue qu’on a retrouvé mort deux semaines plus tard, une balle à la nuque dans un terrain vague à la sortie de la ville.
– Vous croyez que...
L’agent Colin n’osa pas continuer sa pensée.
– Le lieu de l’accident était bien spécifié dans le dossier de la police, continua l’inspecteur Dieuswalwe Azémar. Pierre Servilien n’avait pas jugé bon de le faire disparaître. Une petite localité au centre du pays. Je m’y suis rendu. Seul. Il m’a fallu du temps pour repérer quelqu’un qui me fasse confiance et qui se souvienne de cette nuit. Les avantages de l’alcool, agent Colin. L’alcool permet de fraterniser. L’alcool ravive la mémoire. L’alcool délie les langues.
L’inspecteur appela un serveur et commanda un autre verre de tranpe .
– Si je ne bois pas, je ne pourrai pas terminer ce récit.
L’agent Colin vit les doigts osseux de l’inspecteur se crisper autour du verre.
– Cette nuit-là, agent Colin, Pierre Servilien a accepté le pacte le plus ignominieux qui soit. Rien que pour le pouvoir. Même des politiciens les plus corrompus auraient hésité. Lui non. Il voulait tout. Rapidement. Il a menti à sa femme pour lui faire prendre la route de nuit. Il l’a droguée pour qu’elle soit à sa merci. Il n’était pas seul. Il était escorté de William Prochu, son ami et âme damnée. Ils ont simulé l’accident et ont transporté Andrée, endormie chez un sorcier du nom de Pwennfèpa, réputé disciple du diable. La maîtresse de Servilien, Myrtha Béliout, était présente au cours de la cérémonie. Une cérémonie qui a duré plusieurs heures au cours de laquelle le sorcier a récupéré le bébé encore vivant dans le ventre de sa mère et…
– Et? demanda l’agent Colin le corps glacé.
– Cet enfant a été passé au pilon, le corps broyé, le tout mangé, bu par les officiants, le sorcier, Pierre Servilien, sa maîtresse Myrtha Beliout et William Prochu.
L’agent Colin eut un haut-le-cœur.
– L’âme d’un innocent offerte au diable! Depuis lors, Pierre Servilien s’est retrouvé protégé du Malin. Tout lui a souri à partir de ce moment. Mais le sorcier et lui n’avaient pas tout prévu.
– Ils n’avaient pas prévu quoi?
– Ce qui ne pouvait pas être prévu, dit l’inspecteur Azémar. Cette âme innocente qui a connu la souffrance, l’atrocité des hommes dès son premier souffle s’est vue aussi dévorée par la haine et le désir de vengeance. À moins que ce ne soit une punition de Dieu. Un choc en retour que nul n’est capable d’expliquer. On ne peut que constater les faits.
– Pourquoi Pierre Servilien, lui, a-t-il été épargné?
– Peut-être a-t-on voulu qu’il réfléchisse des années à son ignominie avant le châtiment. Pierre Servilien a continué à faire partie du gouvernement pendant une année après la mort de son fils. Mais comme je vous l’ai dit auparavant, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Recherchant sans doute la protection du Divin, on le vit à l’église, dans les réunions de prières. On s’étonna de voir cet homme si hautain, qui se complaisait dans la terreur qu’il inspirait, parler d’amour et de paix dans les assemblées où il faisait témoignage, rappelant, les larmes aux yeux, sans en venir dans les détails, qu’il avait commis une abomination que personne ne pouvait soupçonner. Il dépensa l’immense fortune qu’il avait acquise comme ministre en faisant des dons à des œuvres charitables. On le vit même une fois à la prison principale distribuer couvertures et nourritures. Il intervint plusieurs fois sur les ondes d’une station de radio évangélique pour louer le Seigneur Jésus qu’il avait accepté comme sauveur. Un nouveau chrétien de cet acabit ne pouvait durer au gouvernement. Il démissionna, ce qui arrive rarement en Haïti. Il se réfugia dans un chalet qu’il possédait à la montagne. Il ne recevait personne. Il mourut dix ans plus tard, un 6 janvier au petit matin.
– Il est mort comment? demanda l’agent Colin.
– Le corps broyé, réduit en bouillie. On ne retrouva que l’index de la main droite avec lequel Pierre Servilien, de son sang, avait réussi à écrire en lettres détachées sur le plancher : pardon !
Une heure dix-sept!
Brad White, journaliste américain, résidait depuis une dizaine d’années en Haïti.

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