Tsavo, le résilient
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Description

Depuis des millénaires, l’Homme se répand sur toute la surface de la Terre, de manière incontrôlée et sans un regard pour les autres formes de vie qu’il massacre, le sourire aux lèvres. Aujourd’hui, la planète identifie ce comportement comme celui d’un parasite qui colonise et détruit son hôte, et face à sa mort prochaine elle décide d’éradiquer ce fléau. L’antidote s’appelle Tsavo, un lion aux proportions démesurées et aux capacités tout à fait singulières.
A ses côtés, un immense groupe d’êtres humains que la vie et les Hommes eux-mêmes ont broyé de leur violence sans limite : les résilients, tapis dans l’ombre de nos civilisations depuis une éternité, en attente de l’Appel de Tsavo et prêts au sacrifice de cette incontrôlable Humanité pour sauver la planète et toutes les autres espèces.
Pour la première fois depuis son apparition, l’Homme devra s’adapter à une vie sans violence ou mourir. Pour la première fois, il n’aura plus le choix et devra respecter cette Terre qui lui a donné la vie. Ou disparaître, des griffes et des crocs de Tsavo et de son armée.
C’est la résilience même de l’Humanité qui sera sondée.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 février 2017
Nombre de lectures 0
EAN13 9782312050362
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Exrait

Tsavo , le résilient
Thomas Da Rovaré
Tsavo , le résilient
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
© Les Éditions du Net, 2017
ISBN : 978-2-312-05036-2
À Lucia , mon empire
À mes Grands Lions
Prologue
Il était assis au bord de la falaise, le regard posé sur l’horizon. Il dominait l’ensemble du cratère éteint et contemplait les derniers rayons du soleil embraser les cimes face à lui, alors que dans la plaine, en contrebas, au cœur même du vieux volcan, l’obscurité commençait à s’étendre. Tout était calme, paisible. Le vent même, par sa douceur, sa chaleur, semblait caresser amoureusement cet écrin. Six cent mètres plus bas, l’écosystème vivait à plein régime. Les animaux se nourrissaient, jouaient, dormaient ou chassaient, chacun remplissant à la perfection la tâche qui lui était dévolue.
Cela faisait de longues heures qu’il contemplait ce spectacle naturel, immuable, les mêmes rituels répétés depuis la nuit des temps. Le lac apportait les sédiments pour que naisse l’herbe, le soleil la réchauffait pour qu’elle grandisse. L’antilope s’en délectait élégamment, les carnivores se régalaient du résultat de cet appétit délicat et les hyènes et les vautours nettoyaient les lieux pour que l’herbe puisse y repousser plus verte encore. Le cycle était parfait, tout avait été minutieusement calculé.
Mais le jour, et ce temps même, touchait à sa fin et il contracta l’ensemble de son corps puissant. Il se leva et plus bas, un frisson balaya le cratère. La gracieuse antilope leva la tête, l’hippopotame cessa sa bruyante baignade, le serval dressa ses oreilles. Le lion assoupi ouvrit brusquement les yeux, les oiseaux s’étaient déjà posés, silencieux. Éléphants, gnous, zèbres, buffles, rhinocéros, girafes, tous se figèrent. Les chasses s’arrêtèrent net, chasseurs et proies s’immobilisant et regardant dans la même direction. Des milliers de pupilles se dilatèrent pour mieux observer la forme sombre et gigantesque au sommet de la montagne. Le vent même sembla tomber. Le soleil venait de se cacher derrière la crête.
Un grondement d’abord, sourd, rauque, remplit le cratère, s’y déposa, presque liquide. Il dura une éternité, comme suspendu entre les parois abruptes. Puis vint le rugissement, et chaque pierre se mit à trembler, chaque oreille s’abaissa, les pattes arrières fléchirent en une inconsciente et immédiate soumission. La silhouette se mit en mouvement, plongea presque à la verticale depuis le sommet de la caldeira. Elle descendait à une vitesse vertigineuse en rugissant et les animaux comprirent que les temps nouveaux, les temps d’ après , étaient advenus. Après deux millions d’années d’apaisement, le cratère se réveillait. Et sa colère était d’une toute autre nature que la lave et les cendres.
Le Roi des Rois était de retour sur ses terres.
P ARTIE 1
Résilience
1
New - York

De nos jours
Cela faisait onze mois qu’Amy était à l’agence. Plus qu’un seul à tirer. Non pas qu’elle ne s’y plaisait pas, mais elle savait que d’ici peu, elle refoulerait les trottoirs sales de Piccadilly et les quais bondés de Victoria Station, et cela la réjouissait. Elle n’arrivait pas à poser ses valises, elle était rentrée de Malte un an plus tôt et elle repartait déjà. Ses parents avaient du mal à la suivre mais acceptaient ses perpétuels départs et ses retours trop rares. Ils avaient vraiment pensé en la voyant intégrer une des plus grandes agences de communication du monde qu’elle y ferait sa carrière et qu’à bientôt trente ans, ses années d’itinérance étaient derrière elle. Qu’ils allaient enfin pouvoir profiter de leur fille unique, la voir plus souvent, partager des moments simples en famille. Mais après une année à Malte, puis une autre seulement à New-York, elle repartait déjà pour une nouvelle vie à Londres.
Après l’obtention de son doctorat en science et technologie de l’eau, de l’énergie et de l’environnement, Amy avait vite compris que pour faire bouger les lignes, elle devrait disposer de vecteurs capables de véhiculer les potentiels messages qu’elle voudrait passer. Elle s’était donc logiquement tournée vers la communication et les médias pour parfaire son cursus.
Elle avait décroché un contrat d’un an à World Media Solutions , renouvelable si tout se passait bien. Et tout s’était parfaitement bien passé. Elle était assistante du comité de rédaction de la chaine de télévision principale de l’agence et avait démontré un potentiel impressionnant pendant cette année. En peu de temps, elle avait compris tous les mécanismes de la multinationale, analysant finement les audiences et les attentes du public, produisant des notes et des synthèses de grande qualité. En de nombreuses occasions, ses supérieurs lui avaient clairement témoigné leur satisfaction et elle était aujourd’hui un relais important pour les présentateurs-vedettes. Mais encore une fois, elle avait l’impression que quelque chose l’attendait ailleurs et avait choisi de ne pas poursuivre l’aventure.
WMS avait été créée il y a vingt ans. La société était structurée en nombreux départements, chacun spécialisé dans un média. Télévision, presse, réseaux sociaux, sites Internet, radio, l’agence était omniprésente, avec des relais dans presque tous les pays. C’était une organisation tentaculaire, composée de plusieurs milliers de collaborateurs et qui jouissait d’une influence dans tous les domaines, de l’économie à la politique en passant par les nouvelles technologies et l’énergie.
Amy était inscrite sur de nombreux réseaux professionnels et quand elle avait reçu l’annonce de recrutement par mail, lors de son séjour à Malte, elle y avait répondu sans trop y croire. C’était comme répondre à une offre d’emploi chez Google ou Apple, le fait même d’y postuler était un peu flatteur mais sans grand espoir. Mais son contrat sur l’île méditerranéenne touchait à sa fin et elle y avait répondu, comme à de nombreuses autres annonces à New-York. Elle se sentait coupable de ne rentrer que si rarement chez elle, coupable de rendre si peu à des parents qui lui avaient tellement donné. Elle s’imposait donc de revenir chez elle entre deux expériences à l’étranger. Ces retours lui pesaient parfois, mais cette année, elle avait été contente de quitter Malte et de revenir dans la civilisation.
Un an en tant que directrice de la communication d’une chaîne de télévision maltaise, cela faisait une belle ligne à son CV, mais il fallait relativiser. Les médias maltais étaient parfois comparables à la bienséance Viking et elle s’était plusieurs fois surprise à se demander ce qu’elle faisait là. Malte lui avait plu, elle avait un bel appartement près de la place des Tritons et elle s’était rassasiée de l’empilement culturel de cet incroyable archipel. Elle s’était pâmée devant les chefs-d’œuvre du Caravage, à La Valette, avait visité la grande majorité des trois-cent-soixante-cinq églises de l’île, fait de la plongée sous-marine à Gozo et arpenté Comino en solitaire un nombre incalculable de fois. Elle avait un peu honte de le penser, comme si cela insultait l’Histoire, mais après une année entière, elle avait l’impression d’avoir fait le tour de l’île. Et comme à chaque fois, après une période de quelques mois, elle devait partir. Ailleurs.
À sa grande surprise, World Media Solutions lui avait répondu dès le lendemain. Elle était convoquée la semaine suivante, à New-York, pour un entretien avec Tim Arden, le DRH de l’agence.
2
– Amy Patterson ? Entrez, je vous en prie ! Un café ? Un verre d’eau ? Vous allez bien ? Vous avez fait bon voyage ? Prenez une chaise !
Tim Arden avait dit cette phrase d’un ton enjoué, plein de chaleur, et d’une sympathie qui aurait voulu qu’il se lève, tende une main énergique et dévoile toutes ses dents blanches en regardant Amy droit dans les yeux. Mais il n’avait pas bougé d’un seul millimètre et gardé les yeux rivés à son écran.
Elle était un peu déstabilisée. Ses oreilles avaient perçu ce salut plein d’entrain qui lui donnait confiance, mais ses yeux voyaient cet homme, immobile, aux traits flous d’un mannequin de cire et son cerveau refusait qu’il y ait le moindre rapport entre les deux. Devait-elle se sentir en confiance ou craindre cette immobilité trompeuse ? Il semblait plutôt grand, même assis, avait le teint pâle et ses yeux bleus étaient agrandis par des lunettes à écailles qui devaient être revenues à la mode à New-York, mais encore bien has-been à Malte (et probablement dans le reste du monde). Son costume bleu foncé semblait parfaitement taillé, une grosse chevalière trônait sur sa main gauche. L’ampleur de son bureau faisait tout de suite comprendre à ses visiteurs qu’il était un cadre important à WMS. Et il était absolument impossible de lui donner un âge. Amy décida de ne pas décider et se mit sur le même mode, comme par mimétisme : elle demeura immobile.
Au bout d’une courte éternité, les yeux de Tim Arden quittèrent l’écran à contrecœur et se posèrent sur Amy qui sursauta presque. Pour la première fois, il regarda la jeune femme, blonde aux cheveux lisses et longs, élancée, à la taille fine mise en valeur par une robe noire élégante et près du corps. Ses traits étaient fins et son maquillage discret. C’était encore une très belle femme, même si elle n’avait plus vingt ans. Les yeux de Tim étaient restés plantés dans ceux d’Amy, mais elle sentit qu’il l’avait jaugée . Et étrangement, pas seulement physiquement. Ça lui donnait une drôle d’impression. Comme si l’entretien était déjà fini.
– Mademoiselle Patterson , consentirez-vous exceptionnellement à faire cet entretien assise ? Je crains que la nature ne m’autorise plus à me lever pour vous saluer et j’espère que vous me pardonnerez cet inélégant accueil. Il avait prononcé cette phrase doucement, un seul sourcil levé et sa bouche s’étirant enfin, révélant effectivement de belles dents droites et blanches. Amy découvrit alors les poignées de son fauteuil-roulant, à hauteur de ses épaules, et s’assit un peu plus rapidement qu’elle ne l’aurait voulu. Ça commençait mal.
L’entretien dura exactement trente minutes. Pas une minute de plus, pas une de moins. Une demi-heure pour un entretien d’embauche à WMS ? Tim Arden avait finalement été très sympathique et bienveillant, il lui avait expliqué la mission et les attentes mais n’avait posé que peu de questions. Ça avait laissé une étrange impression à Amy . Pas désagréable, mais étrange. Et Arden lui avait dit qu’il lui rendrait une réponse dès le lendemain. De nombreuses questions se bousculaient dans sa tête : pourquoi avait-elle été reçue par le DRH de WMS en personne ? Il devait bien y avoir d’autres responsables chargés du recrutement, non ? Et pourquoi lui avait-il posé si peu de questions, comme si cela ne l’intéressait pas vraiment ? Et pour quelle étrange raison revenait-il vers elle aussi tôt, le lendemain ?
Enfin, dans un sens, tout cela était plutôt positif, elle avait l’impression que ça allait marcher, le poste semblait intéressant et sacrément bien payé. Elle serait fixée demain.
3
Afrique du Sud
Province du Dinokeng

Quelques années plus tôt
Robert Kent dirigeait la Lions Academy of Dinokeng depuis plus de trente ans. Le soleil de l’Afrique du Sud avait brulé son visage et le vent y avait creusé de profonds sillons. Il était né dans la banlieue de Johannesburg, y avait mené de brillantes études en zoologie, avait connu l’Apartheid et ses souffrances et avait vite choisi, dès ses trente-cinq ans, de s’exiler loin des Hommes et de leur folie. Il avait terminé son cursus à Cap Town et était directement rentré à Johannesburg. Il avait travaillé dans différentes réserves et assez vite, il avait compris que le combat de la Terre et de ses animaux contre l’homme et son expansion était déjà perdu. Il n’avait pas cherché à se battre, ce n’était pas dans sa nature, il avait vu trop d’horreurs dans son enfance, mais il s’était retiré dans le bush sauvage pour se consacrer à sa passion des grands félins.
Sa réserve, la LAD , était située au nord de Pretoria, à deux heures de piste de la capitale administrative. Elle s’étendait sur cent-vingt hectares et abritait trente-sept lions. Dix-sept personnes travaillaient à plein temps avec lui et la réserve n’était pas ouverte au public. Il n’aimait pas les touristes et l’héritage de son père, qui avait été un grand chirurgien de renommée internationale, lui assurait sa survie, celle de ses employés et surtout celle de ses animaux. Nourrir une quarantaine de fauves, les soigner et leur offrir de gigantesques enclos coûtait une fortune. Mais Robert Kent dépensait sans compter, il n’était pas marié, n’avait pas d’enfant et son héritage s’éteindrait avec lui. Ça lui allait très bien.
La LAD avait recueilli, depuis trois décennies, les lions maltraités à travers le monde. L’humanité était prompte à s’émouvoir d’un lionceau battu dans un cirque mais une fois arraché à ses tortionnaires, personne ne pouvait assumer la garde d’un animal mortellement dangereux à nourrir pendant quinze ans. Les gouvernements, les ONG, les réserves ou les zoos, personne n’en voulait, sauf lorsqu’un décès libérait une place. On sollicitait souvent la réserve de Robert mais il refusait la plupart du temps. La cohésion d’une réserve est très fragile, des clans sont établis dans les enclos et y intégrer un nouveau membre était un processus long, complexe et très risqué. Si le nouveau venu n’était pas intégré, on ne pouvait pas fabriquer – et entretenir – un nouvel enclos à chaque arrivée.
Il connaissait tous ses lions et ses lionnes comme des membres de sa famille. Leur aspect physique étant proche, il est difficile de distinguer, pour le commun des mortels, un lion d’un autre. La distinction s’arrête bien souvent au sexe et à la couleur de la robe. Les lions blancs et les lions fauves. Mais pour Robert Kent, qui avait passé la moitié de sa vie à leurs côtés, chaque individu était unique. Physiquement, il connaissait leurs traits, leur mimiques, leur manière de se déplacer et de communiquer, mais il distinguait aussi chaque caractère : l’un était un gentleman, l’autre brutal mais affectueux ou dangereux, soumis, joueur, tous étaient différents. Exactement comme les Hommes, finalement. Il les avait tous recueillis lionceaux, les avait vu grandir, s’affirmer et devenir les magnifiques mâles et femelles dont il s’occupait aujourd’hui. Son clan.
Robert avait joué avec tous ses lionceaux. À six mois, un « bébé » lion pèse environ soixante-dix kilos. À deux ans, il peut en atteindre cent-cinquante et adulte, plus de deux-cent cinquante pour les mâles les plus forts. Si Robert avait pu suivre leur évolution et rester à leur proche contact même une fois adulte, les rapports avec ses protégés n’étaient pourtant pas toujours les mêmes. Un lion reste un lion. C’est un monstre sacré, une machine dotée d’une puissance effrayante et Robert gardait toujours à l’esprit qu’un simple coup de patte pouvait détacher sa tête de son corps. Il était devenu ce que ses employés appelaient un lion-walker . Un marcheur. L’un des seuls hommes au monde à pouvoir jouer et marcher aux côtés d’un lion adulte consentant, sans clôture, sans défense, sans bâton ni arme, simplement parce qu’il était l’un deux. Sans que l’animal n’y soit contraint d’aucune manière. Parce qu’il avait su créer des liens basés non pas sur la domination mais sur la confiance et, parfois même, l’amour. Certains lions le considéraient depuis toujours comme un frère, un autre lion, et pouvaient jouer avec lui sans égards particuliers, au risque de lui briser une côte en se roulant sur lui. D’autres le toléraient au sein du clan mais le considéraient comme un étranger « acceptable ». Cela avait parfois du bon car ce type de rapport entrainait une certaine attention des félins à son égard, et les jeux étaient souvent plus doux. Enfin , certains lions connaissaient – ou ressentaient – sa nature et n’acceptaient pas sa promiscuité. Les lions dictaient les règles, et Robert savait que s’il pénétrait dans certains enclos, il n’en ressortirait pas vivant. Et même avec ses lions « amicaux », il était toujours à l’affut de signes, observant leur langage corporel, écoutant l’intonation de leurs grognements , grondements, sifflements, gémissements, miaulements et rugissements. Il comprenait ainsi si le félidé acceptait sa présence à l’intérieur de l’enclos ou si le danger couvait. Toute erreur d’interprétation pouvait être mortelle.
Robert ne tirait aucune gloire particulière à marcher aux côtés de ses lions. Il aimait poser sa main sur ces corps surpuissants, passer ses doigts dans les crinières emmêlées, sentir le vent chaud du crépuscule Africain qui caressait les herbes brulées, contempler avec ses frères-lions le temps qui s’écoulait sur les montagnes du Dinokeng. Personne ne le filmait, il n’avait presque aucune photo de lui en présence de ses lions. Il n’en avait simplement pas besoin, il ne menait sa vie pour personne, pour aucune lutte, il n’avait aucune revendication. Il souffrait simplement parfois de sa nature, de n’être plus tout à fait un homme sans être vraiment un lion.
4
C’était fin décembre et l’été austral s’approchait en Afrique du Sud. Le soleil commençait à prendre son temps dans le ciel et l’herbe jaunissait de jour en jour. Bientôt, tout serait brûlé, aride et les averses se feraient rares. C’était l’un des premiers manjano mchana , un jour jaune , un jour doré , pour les Massaïs du Kenya, et ce terme s’utilisait à présent dans toute l’Afrique. Un moment de perfection. Au crépuscule, lorsque le soleil est bas dans le ciel, les grandes herbes prennent une couleur jaune orangée, entre cuivre et or. Les plaines semblent s’embraser et les milliers d’insectes et de particules à peine visibles se mélangent à la poussière pour former un ballet éblouissant. La lumière explose et l’air semble s’épaissir, le monde devient éclatant, lourd, brûlant mais apaisé. Un peu plus tard, le ciel virera à l’ocre, à l’orange, au rouge puis au violet. Les jours jaunes sont des moments d’exception, comme suspendus en dehors du temps. Les légendes Massaïs disent qu’à leur création, les lions étaient entièrement blancs mais que la nature les a créés un jour jaune et que leur robe a pris cette couleur de feu.
Robert aimait marcher avec ses lions dans ces fins d’après-midi si spéciales. Rien ni personne ne pouvait troubler cette plénitude. Il longeait la rivière déjà presque sèche et comme lors de la plupart de ses marches, il s’asseyait près d’un grand acacia avec un compagnon pour savourer la magie de l’instant et contempler l’embrasement de la plaine. Ce jour-là, l’élu était Vayetse, assurément le plus élégant de ses compagnons. Et probablement celui dont il était le plus proche. C’était un mâle fauve de neuf ans qui pesait deux-cent dix kilos pour une taille d’un mètre vingt au garrot. Il était magnifique et monstrueusement puissant. Certains animaux semblaient prendre la réelle mesure de leur force et de leur beauté et il émanait d’eux une puissance immuable, la certitude que si les hommes n’avaient pas d’armes, rien ne pourrait les détruire. Que si les mêmes règles avaient étés respectées par tous les animaux, à armes égales, ils seraient les rois de cette Terre. Vayetse étaient l’un deux. Mais il ne démontrait pas sa puissance en menaçant Robert, il n’en avait pas besoin. Chacun d’eux connaissait sa place, les codes à respecter, et le vieil homme ne s’était jamais senti en danger avec lui. Il ne l’aurait jamais avoué ouvertement par respect pour ses autres protégés, mais il était bien possible que Vayetse soit son lion préféré. Bien plus qu’un animal. Un ami intime. Un fils.
Mais Robert n’était pas dupe, il connaissait son lion mieux que personne et il restait un seigneur de guerre, un monstre capable d’abattre un buffle en furie d’une demi-tonne s’il le décidait. Il pouvait tuer Robert d’une seule griffe, d’un seul croc. Au cours d’une marche, deux ans auparavant, Vayetse s’était arrêté subitement. Le vent lui faisait face, il avait levé son museau et avait subitement disparu. Une gazelle de Thomson, dix secondes plus tard, pendait de chaque côté de sa gueule ensanglantée. Tout s’était passé en un éclair. Du mauvais côté du vent, elle n’avait pas senti le chasseur. Un bond gigantesque, une seule morsure, et la chasse était terminée. Robert n’avait pas bougé, n’avait pas regardé directement Vayetse lorsqu’il était revenu. Les lions se sentent provoqués lorsqu’on les regarde dans les yeux, alors il s’était assis et avait attendu que le monstre déchiquette patiemment sa proie, à dix mètres de lui, et l’abandonne aux hyènes et aux vautours. Trente ans à leurs côtés et le vieil homme était toujours subjugué par la puissance de ces animaux. C’était un rappel permanent à l’humilité.
Ce jour-là, Vayetse s’était couché de tout son long à l’ombre d’un grand acacia et Robert avait posé sa tête sur le cœur du lion. Il sentait vibrer chaque muscle de ce corps parfait, ils étaient en paix dans l’ocre crépuscule de ces terres arides. L’homme aimait à penser que ses lions étaient heureux. Une douce torpeur les maintenait dans un état de demi-sommeil, quand le lion émit soudain le premier grondement. Il se redressa brusquement, les deux pattes avant bien à plat sur la terre et tendit son cou au nord, juste devant lui. Le cœur de Robert battait fort dans sa poitrine. Il avait rebondi comme un pantin lorsque le lion s’était redressé et il lui fallut quelques instants pour reprendre ses esprits. Il regarda à son tour dans la direction guettée par le lion en cherchant l’animal repéré. Il le vit à environ cent mètres d’eux, qui s’avançait, et son cœur s’arrêta. C’était un homme.
Les lions ne sont pas des animaux de compagnie. Ils ne sont dominés par personne, ne connaissent pas la peur et se considèrent au sommet de la chaîne alimentaire. L’homme n’est à ses yeux qu’une petite girafe maigrichonne sur deux pattes. Une proie potentielle. Vayetse tolérait ce petit homme qui l’accompagnait depuis son plus jeune âge, comme on se prend d’affection pour un jeune animal malingre et sans défense. Mais c’était une exception. Et devant lui s’approchait une autre de ces petites brindilles animées qu’il n’avait jamais vue. Et il n’aimait pas ça. Robert ne s’était jamais retrouvé dans cette situation, il avait choisi le Dinokeng pour son isolement et s’était tellement enfoncé dans le bush qu’il ne croisait pas les Hommes . Peu de pistes étaient d’ailleurs tracées, il apercevait parfois des 4x4 au loin mais jamais sur les itinéraires de ses promenades lorsqu’il sortait un lion de son enclos. Cette liberté, basée sur la confiance et l’attachement réciproque, ne pouvait être perturbée par aucun événement extérieur qui ne soit naturel. Et depuis trente ans, Robert n’avait jamais croisé personne. Jusqu’à aujourd’hui.
L’issue était inéluctable, le lion tuerait l’homme. Proie , danger potentiel, il n’y avait aucune chance d’en réchapper. Beaucoup pensent que s’ils croisaient un lion dans la savane, ils auraient un espoir de survie. Peut -être le lion serait-il curieux et viendrait-il simplement renifler leur pantalon. Peut -être serait-il rassasié et préfèrerait-il continuer sa sieste en ignorant le visiteur. C’est une hérésie. Si un lion rencontre un homme et qu’aucune barrière ne les sépare, l’homme meurt, ne serait-ce que pour la domination territoriale. C’est ainsi. Les seules exceptions étaient les lion-walkers , tolérés au prix d’une vie d’attention et d’apprentissage, et ils ne devaient pas être plus d’une dizaine dans le monde. Robert comprit immédiatement qu’il allait voir un lion – son lion – tuer un homme devant ses yeux.
– Fuyez ! Tout de suite ! cria Robert à l’inconnu, au risque d’effrayer Vayetse et d’en subir les conséquences.
Sa silhouette était dansante dans le soleil couchant mais le prochain repas de Vayetse sembla ne pas entendre. Il marchait inéluctablement dans leur direction et celle de sa mort imminente.
– Fuyez ! hurla-t-il de toutes ses forces.
Mais Vayetse s’était déjà levé en grondant, avait fait un premier pas vers l’homme et replié légèrement ses pattes arrières, signe d’une attaque imminente. Un grondement sourd et continu fit vibrer l’air. Sa queue s’agita violemment autour de ses flancs, et c’était très mauvais signe.
À dix mètres, l’homme s’arrêta. Robert pouvait distinguer sa grande silhouette. Sa peau était mate mais ce n’était pas un Noir . Il était légèrement vêtu, un short safari, une fine chemise blanche dont les manches éteint retroussées aux coudes et des chaussures montantes. Comment était-il possible qu’un homme marche, seul, dans cette partie déserte de la savane ? D’où venait-il et que diable faisait-il là ?
– Il y a un lion, il va vous attaquer, fuyez ! dit Robert dans l’ultime et vain espoir que l’étranger saute immédiatement dans le premier arbre (il n’y en avait pas) ou rentre immédiatement dans sa voiture (qu’il n’avait visiblement pas non plus). C’était trop tard.
Vayetse rugit et prit un pas d’élan pour atteindre sa cible au premier saut.
– Ahou. Le rugissement venait de cet homme mais résonna comme celui d’un animal. Il était sourd, puissant et trop caverneux pour être produit par une cage thoracique humaine. Pourtant, c’était bien l’homme qui l’avait émis. En une seconde, Vayetse laissa tomber son arrière train et détourna la tête. Le lion semblait soudainement plongé dans une intense réflexion sur l’avenir de ses terres en contemplant l’horizon. L’homme s’avança, passa à un mètre de l’animal sans que celui-ci ne semble le remarquer et s’arrêta devant Robert en lui tendant la main.
– Bonsoir, Monsieur Kent. Mon nom est Tsavo.
Vayetse tourna la tête vers l’homme et s’allongea sans le quitter du regard. À quelques kilomètres, dans les enclos, trente-six lions se couchèrent simultanément.
5
Banlieue de Londres

28 mai 1976
William somnolait à l’arrière du vieux pickup de Dan qui chantait à tue-tête en conduisant, cinq mètres derrière la voiture de Bob . Comment pouvait-on avoir encore autant d’énergie à cinq heures du matin, après six heures enfermé dans une toute petite boite pleine à craquer de post-adolescents à moitié (ou totalement) imbibés dansant sur une musique absurde qui faisait encore couiner les tympans une heure après être sortis ? C’était l’école buissonnière des sens, ça puait la sueur, ça rendait sourd, ça laissait un goût pâteux dans la bouche et chaque pulsion du stroboscope faisait perdre un point de vision. Une soirée au Nightmare Club et c’était à chaque fois l’assurance de quelques années de perdues sur son capital-vie ! William était exténué.
À ses côtés, Phil ronflait bruyamment depuis qu’ils étaient partis. À dire vrai, il avait même commencé à dormir sur les banquettes puantes et collantes de la discothèque bien avant leur départ. Trop de tout, son corps avait fini par se mettre en veille. Et il ne semblait avoir aucun problème avec l’élégant filet de bave qui coulait sur son menton et faisait déjà une belle tache foncée sur son tee-shirt raidi par la sueur. Et on payait pour ça ! Devant, Kev essayait de chanter avec Dan mais il n’était plus en mesure de comprendre les mots qui sortaient de sa bouche depuis plusieurs heures et avec la fatigue, ça empirait de minute en minute. Ça ressemblait plutôt à de sinistres meuglements un peu plus forts à la fin de chaque phrase, genre je connais les paroles, hein ! Pathétique. Mais c’était samedi soir, ils avaient 18 ans, et c’était cool !
Dans la voiture devant eux, Meg et son frère roulaient un peu trop vite. William n’aimait pas ça, il était fou amoureux de Meg depuis toujours et il détestait que son grand frère se prenne pour un pilote de rallye quand sa petite sœur était à ses côtés. D’un côté, il refusait que quiconque ne la véhicule et se la jouait grand frère protecteur , d’un autre il conduisait comme un débile et mettait sa vie en danger. William aurait voulu lui dire mais Bob avait vingt-cinq ans et il était sacrément costaud. Il était bien capable, après un verre ou deux, de lui coller une bonne petite tarte devant tout le monde et si William pouvait s’éviter cette humiliation publique, ça lui allait. Il en avait parlé à Meg qu’il lui avait dit de ne pas s’inquiéter, que son frère savait ce qu’il faisait. Bon.
Ils avaient mis quarante-cinq minutes pour couvrir les cents kilomètres qui séparaient le Nightmare Club de leurs petites maisons de la banlieue nord-Londonienne. Ils avaient écumé toutes les discothèques plus proches de chez eux mais rien ne valait l’ambiance psychédélique de ce trou perdu. William se demandait souvent s’il trainerait avec le même groupe de paumés s’il ne sortait pas avec Meg. Son frère, ses potes… et lui. Plus que quelques mois à tenir et ils s’en iraient, sa Meg et lui, en colocation à Londres pour la suite de leurs études, et ça, ça valait tous les sacrifices, et même ces soirées entre abrutis ! Elle était belle, douce, brillante et il se disait parfois qu’ils s’étaient peut-être rencontrés trop tôt. S’aimeraient-ils autant dans vingt ans ? Dans quarante ? Il était néanmoins sûr d’une chose : c’était elle. Et il avait l’intime conviction qu’il était aussi celui qu’il lui fallait, à elle. Alors tant pis s’ils étaient jeunes, tant pis si leur classe sociale n’était pas tout à fait la même, s’il était noir et elle blanche, il était prêt à consentir tous les efforts nécessaires pour la rendre heureuse. Peu importait le prix.
C’était sans compter un détail.
Une minute plus tard, elle serait morte.
6
Il n’avait pas plu. Ils avaient un peu diminué leur allure et pour une fois, ils étaient même sous la vitesse autorisée. Bob ne buvait jamais. Et le feu était vert. Même pas un peu vert-orange, voire « fin de vert », mais vert-vert. Pas d’erreur, aucun d’eux n’était coupable. Les deux voitures avaient bien ralenti, mis leur clignotant, et tourné de Essex Street sur Grand Avenue, la grande route qui traversait le village. Un patelin minable, sans nom, sans histoire. Même pas un lieu duquel se souvenir, aucune image à garder, aucune raison d’y revenir. Pas de pèlerinage inconscient, pas de futurs flashbacks dévastateurs, que dalle. C’était juste nulle part.
On n’avait relevé aucune trace de freinage. Le conducteur du camion, un vieux truck Mack de dix-huit mètres de long pour trente-huit tonnes chargé comme une mule, n’avait juste pas vu le feu. C’est tout ce qu’il a dit et c’était peut-être bien vrai. Ça ne change pas grand-chose, si on oublie les douze bières qu’il s’était enfilé. Qu’il était en train de s’enfiler ! Il n’a pas embouti la voiture de Bob et Meg, pas du tout, il est passé par-dessus . Dan, une seconde plus tard, a pilé et la deuxième voiture a dérapé avant de s’encastrer à l’arrière du camion, au niveau des roues. Tout a explosé, dans la voiture, dans la tête de William. Il ne s’est pas évanoui, au contraire, tous ses sens étaient en alerte, l’adrénaline avait envahi chaque cellule de son corps. À sa droite, Phil semblait accroché dans l’encadrement des deux vitres. Dans son semi-coma, il n’avait pas mis sa ceinture et le choc l’avait propulsé comme une marionnette. Ses bras n’étaient même pas repliés pour se protéger, ils pendaient le long de son corps. Il était accroché au montant par la tête, dont William ne voyait que l’arrière. Un arrière sacrément déformé. Devant Phil, Kev n’essaierait plus jamais de meugler des chansons dont il ne connaissait qu’une parole sur deux : on ne voyait plus que ses fesses, le reste devait être quelque part à l’intérieur du camion. Ou ailleurs. Pas de ceinture non plus, éjection automatique, bon vol. Dan avait aussi chanté pour la dernière fois. Il n’était pas passé à travers son pare-brise mais était collé à son volant, comme s’il lui faisait un gros câlin. Ses yeux étaient grands ouverts et sa tête un peu trop tournée vers l’arrière-train de Phil dans une expression d’extrême étonnement : Mais qu’est-ce que ton cul branle à cet endroit, Phil mon pote ? Et où est ta foutue tête ?
L’épaule de William était en feu et il sentait bien qu’il y avait un problème avec son torse. Chaque respiration déchirait quelque chose. Il réussit à bouger un bras, puis l’autre. Loin d’être anesthésié, il avait une conscience aiguë du moment, des bruits, des odeurs, de la mort tout autour de lui. Il détacha sa ceinture, dégagea ses jambes et ouvrit la portière d’un coup d’épaule. L’onde de choc se propagea dans tout son corps et il crut qu’il allait vomir. Il s’affala sur la route, le visage collé au sol dans un drôle d’angle, ses pieds étaient encore dans la voiture. Il replia son bras – à peu près – valide et il se retrouva allongé sur le bitume, les yeux rivés sur le ciel, un affreux goût de sang dans la bouche. Je suis vivant. Ils sont tous morts et moi, je suis vivant . Mais alors que le soulagement commençait à poindre, un visage emplit subitement, violemment son esprit : Meg .
Ses yeux avaient vu. Le camion, l’impact, la violence. Les roues du trente-huit tonnes qui s’étaient élevées lorsqu’il passait par-dessus la petite voiture sportive de Bob, et surtout, il avait entendu . Le métal qui hurle, qui se froisse, se tord. Le verre qui explose. Et le camion était redescendu, avait presque rebondi . Comme pour s’assurer que résolument, non, il ne pouvait pas les aplatir plus. Mais le cerveau de William refusait pourtant de faire un lien précis entre Meg et toute cette violence. Il se releva tant bien que mal en crachant du sang, les jambes tremblantes. Il courut maladroitement vers la voiture de Bob, Bob le costaud, Bob le gars sûr-de-lui, le grand frère protecteur. Il voyait son bras, musclé et tatoué. Mais il était tout seul sur la route, comme perdu au milieu du verre explosé, et ce cher Bobby n’y était plus accroché.
C’était un massacre. William réussit à apercevoir le reste de Bob, encore bien assis dans son siège qui devait à présent toucher la route. Voire en dessous. Sa tête était à moitié rentrée dans son buste, sa bouche et son nez avait disparu et du sang faisait une collerette sur ses épaules et son buste. Ses yeux étaient ouverts et regardaient vers le haut comme pour dire dites-donc, Monsieur , pourriez-vous ôter ce camion de ma tête, je vous prie ? Il y avait ça dans tous les dessins animés. On enlevait le camion et plop , la tête ressortait en entier. Mais pas là.
Meg avait littéralement explosé. Elle était du côté de l’impact principal et, d’eux six, c’est probablement elle qui avait subi l’impact le plus violent. Son corps était presque démembré. William reconnut ses cheveux sur le tableau de bord mais vit aussi ses yeux et une partie de sa mâchoire un mètre plus loin, ce qui défiait les lois de l’anatomie humaine. Son bras gauche était toujours vaguement accroché à son buste mais dans une position tout à fait improbable. L’autre semblait avoir disparu. On ne voyait presque plus le reste de son corps qui semblait avoir partiellement fusionné avec le métal environnant. Du sang, partout. Des morceaux d’elle. Éparpillés . Son cerveau ayant abdiqué, William prenait à pleine main la matière grise gélatineuse (qui éprouvaient tant de sentiment à son égard quelques instants auparavant) et tentait de la reloger dans la moitié de tête qu’il pouvait atteindre. Il hurlait, hurlait à la mort quand tout vira au noir.
7
Zimbabwe
Province de Harare

De nos jours
La famille Palmer était très heureuse. Ces vacances dans la « brousse sauvage », comme disait le petit Bryan , étaient un vrai bonheur. Qui a déjà vu de la « brousse domestique » ? Ça faisait rire Hector à chaque fois. Mais là, les enfants gloussaient et tapaient sur les vitres sales du 4x4 depuis dix minutes et ça commençait à exaspérer Molly .
– Là, papa ! Là ! Il est là ! crièrent Kate et son frère en montrant le lion.
– Du calme, les enfants, laissez papa tranquille ou ce soir vous n’irez pas à la piscine, dit Molly en fronçant gentiment les sourcils. Les enfants se turent mais ils étaient quand même sacrément excités.
Ils étaient arrivés au Zimbabwe deux jours avant. Lodge cinq étoiles, climatisation, cuisinier et chauffeur personnels. Pas mal, mais il fallait quand même se méfier des glaçons qui pouvaient rendre un peu malade. Et des moustiques, certains soirs. Hector Palmer, dentiste-star à Beverly Hills, voulait le meilleur pour sa famille et il avait beau soigner (bon, surtout blanchir ) les dents de célébrités tous les jours, il avait su rester simple : rien de mieux pour lui qu’une bonne partie de chasse. Et s’il pouvait faire plaisir à Molly et les enfants en même temps, c’était l’homme le plus heureux du monde. Il partait souvent seul pour chasser les animaux les plus sauvages, dans des conditions parfois difficiles, mais cette fois-ci, il avait décidé que ce serait un voyage familial .
Palmer avait un sacré tableau de chasse à son actif : ours, girafes, lions, buffles, léopards, grands élans, rhinocéros… Il était un membre éminent de la célèbre Royal Hunters, association qui regroupait les chasseurs aux trophées les plus prestigieux. Il était redoutablement précis à longue distance et se disait parfois secrètement qu’il aurait fait un excellent tireur d’élite dans les forces spéciales. Comme dans les films. Il aurait peut-être même pu devenir un héros national si ses parents ne l’avaient pas obligé à faire dentaire à la fac. Bon, en même temps, son métier lui permettait de s’adonner à son sport favori dans les plus prestigieux terrains de chasse aux quatre coins du monde. Alors ça lui allait comme ça.
– Papaaaaaa !
Il sourit en entendant les enfants couiner derrière lui et Molly leur réclamer le silence.
– Là , boss, il est là ! lui dit doucement son guide assis sur le siège soudé sur le capot du Land Rover , en pointant son doigt devant lui. Et effectivement, à environ trente mètres d’eux se tenait un lion d’une dizaine d’années, un mâle magnifique qui les regardait sans bouger, la gueule ouverte. La voiture s’arrêta et depuis le toit ouvrant aménagé, Hector colla son œil sur la lunette de son fusil Fair Hunter préparé. Son arme préférée, d’une précision exceptionnelle. Le lion apparut en beaucoup plus gros et Hector fut un peu déçu par son air moribond. Bien sûr, il savait comment ces canned-hunting étaient organisées, il n’était pas idiot. Ce lion avait été élevé toute sa vie dans une cage d’un mètre sur deux pour être chassé, drogué le jour J et mis dans un enclos de deux mille mètres carrés pour qu’il puisse l’abattre sans y passer l’après-midi. Ça restait du sport, mais le danger était « contrôlé ». Mais bon, avec les enfants, c’était bien ainsi. Et ça restait un lion, quand même ! Il arma le Fair Hunter et visa l’arrière-train. Il voulait que ça dure un peu, que sa famille en profite. Pour quarante-mille dollars, on avait droit à plusieurs balles, quand même ! La détonation retentit et les enfants collèrent leur visage à la vitre. Le lion rua, s’assit brutalement et se releva en rugissant. Il disparut dans les herbes hautes avec une étrange démarche. Le 4x4 redémarra, doucement, et suivit la piste du fuyard. Dix minutes plus tard ( Dieu que les enfants étaient impatients et bruyants !), ils virent à nouveau le gibier au loin, assis sur la piste et haletant.
– Stop ! ordonna Hector à son chauffeur qui s’exécuta. Je veux l’avoir d’ici.
Il le mit à nouveau en joue, visa cette fois le centre du corps du monstre et appuya sur la détente. Le lion roula sur le sol et les enfants applaudirent en criant de plus belle. Molly était aussi excitée qu’eux.
– Bravo, boss ! dit son guide en lui serrant la main.
Ils coupèrent le moteur à deux mètres du lion qui faisait d’étranges bruits gutturaux. Hector et son guide descendirent de la voiture et s’approchèrent courageusement de leur proie. Le chasseur eut une petite frayeur quand l’animal tenta vainement de se redresser dans un ultime effort. Il ne traina donc pas trop, sortit son arme de poing et tira une fois à la base du cou. Le lion était mort, des cris stridents retentirent depuis la voiture et Hector se retourna en faisant un clin d’œil à la foule en délire. C’était un très beau spécimen et il était sacrément fier de l’avoir abattu devant sa famille. Quel souvenir ! Les enfants et Molly accoururent et suivirent quinze minutes de photos dans tous les sens : Hector tenant fièrement son Fair accroupi devant sa bête, Hector et Molly de chaque côté de la tête (qu’on avait redressé et posé sur un bâton), les enfants entre les pattes du fauve, Bryan et Kate voulurent même des photos de leurs mains plongées dans sa gueule ! Leurs copains seraient fous de jalousie !
Puis le guide revint du coffre avec une scie électrique et ils dégagèrent la crinière du fauve. Pour éviter de se salir, Hector recula d’un mètre et supervisa la dernière étape, mais pas la moins importante : le trophée ! Il payait cinq mille dollars supplémentaires pour ramener la tête de sa proie chez lui, et il entendait bien qu’elle soit parfaite. Sans compter les frais de taxidermie ! Le guide scia la tête du lion à la base du cou en moins de cinq minutes et ils la transportèrent dans une caisse prévue à cet effet que la société de chasse locale préparerait ce soir pour le transport aérien. Il allait encore devoir signer des tas de papiers ! Heureusement , avant ces tracasseries administratives, il leur restait deux jours – et une autre chasse surprise de girafe dont il n’avait pas parlé aux enfants – pour profiter du Lodge .
– Et maintenant, tout le monde à la piscine ! s’écria Hector.
Les enfants criaient et tapaient des mains et Molly adressa un clin d’œil appuyé à son mari.
– Bravo mon héros, lui murmura-t-elle en l’embrassant quand il remonta dans le 4x4.
Décidément, ces vacances africaines s’annonçaient bien.
8
Washington

12 septembre 1965
La soirée avait commencé depuis deux bonnes heures. Trois cents invités triés sur le volet, l’élite de Washington venait se montrer au bal des Monroe comme chaque année. Le manoir était somptueusement décoré et les jardins brillaient de mille feux. Des groupes s’étaient formés et discutaient dans l’atmosphère feutrée des grands salons, leurs voix à peine couvertes par l’orchestre qui déversait une musique classique discrète et élégante. Les meilleurs mets étaient servis, les vins les plus raffinés remplissaient les verres. Jack Monroe avait habitué ses convives, chaque année, à vivre une soirée exceptionnelle.
La famille Monroe était originaire de Londres, où le grand-père de Jack avait fait fortune dans l’industrie minière. Ils avaient quitté les bords de la Tamise pour ceux de l’Hudson à la fin du XIX e siècle et s’étaient facilement intégré dans les colonies WASP nord-américaines. Jack avait grandi dans un environnement d’excellence, s’était logiquement formé sur les bancs des meilleures écoles et s’était lancé en politique très jeune. À cinquante ans, il était devenu un leader Républicain incontesté et bon nombre de ses soutiens l’imaginaient dans les prochaines années troquer son magnifique manoir contre la Maison-Blanche. Et si ce n’était lui, ce serait son fils, Walter. Ainsi allait la politique sur cette rive de l’Hudson.
Jack Monroe avait rencontré Elisabeth à Yale, alors qu’elle préparait sa thèse. Ils étaient tombés amoureux et la jeune fille étant l’héritière d’une riche famille de Boston, Monroe père avait donné sa bénédiction à leur union. À vingt-trois ans, ils étaient mariés, à vingt-cinq Elisabeth donnait naissance à Walter John Monroe, premier et unique héritier du clan. Ils avaient essayé d’avoir d’autres enfants mais n’avaient jamais pu, sans qu’aucun diagnostic médical n’explique vraiment pourquoi. Jack avait pu consacrer sa vie à la politique et Elisabeth à ses passions : voyages, œuvres caritatives et par la suite œnologie. Elle était même devenue une véritable experte, surtout aux heures tardives de la nuit, quand elle était seule dans son manoir trop grand et qu’elle savait son mari dans les bras d’une (ou de plusieurs) autres. L’œnologie pathologique curative .
Mais ce n’est que quelques années plus tard qu’elle tenterait vainement de cohabiter avec une balle dans la boîte crânienne et en ce soir de septembre, tout allait encore parfaitement bien et les parents Monroe étaient au comble de la fierté. Gouverneurs, ministres, capitaines d’industrie et autres stars du showbiz faisaient s’entrechoquer leurs coupes de Champagne Rosé Brut Millésimé en riant un peu trop fort. C’était merveilleux.
Walter Monroe était un enfant solitaire. Il avait onze ans mais pas autant d’amis. Souvent en voyage, fréquemment moqué par ses camarades de classe pour son mode de vie privilégié, il était, de par sa position sociale, un peu exclu du monde « normal ». Il en souffrait, bien sûr, mais ce qui le rendait le plus malheureux était la solitude familiale dans laquelle il évoluait. Il aurait voulu jouer le samedi après-midi au basket avec son père, aller à la pêche de temps en temps, partager un semblant de complicité avec ses parents. Mais ceux-ci étaient toujours partis ou occupés à d’autres tâches plus importantes que lui. Il était encore jeune mais il avait déjà compris qu’il n’était pas la priorité de ses parents. C’était le lourd tribut des enfants d’hommes et de femmes accomplis, riches, célèbres et égoïstes.
– Hey petit Walter, tu veux te marrer avec nous ?
Walter se retourna et alors qu’il montait seul dans sa chambre pour relire Robinson Crusoé pour la vingtième fois, trois enfants plus âgés que lui s’étaient massés dans le couloir. Il les connaissait bien, trois « fils-de » plein d’arrogance et de méchanceté. Walter les croisait parfois aux diners mondains que ses parents lui imposaient et il les détestait. Celui qui s’était adressé à lui était Ben Harold , le fils de la plus grande chaine de supermarchés du nord-est des États - Unis . Il avait dix-sept ans, était gras comme un cochon et sentait la sueur à l’autre bout du couloir. Ses acolytes, guère plus avenants, avaient tous un peu plus de quinze ans et étaient du même gabarit. Nif - Nif , Naf - Naf et Nouf - Nouf . Walter eût envie de sourire en les voyant mais il avait trop peur de prendre une dérouillée. Bourgeois ou pas, les gamins se mettaient des peignées, mais pas question que les parents des enfants passés à tabac aillent se plaindre. Il fallait se débrouiller.
– Non merci, je monte me coucher, dit Walter sur un ton qu’il voulait un peu désinvolte.
– Arrête un peu, mon gars, il est grave tôt, profite un peu et viens faire le con avec nous !
Ben , alias Nif - Nif , parlait avec un sourire crétin que Walter détestait, un mélange entre arrogance, condescendance et affligeante stupidité. Naf - Naf et Nouf - Nouf pouffaient comme des débiles dans son dos. Nif - Nif mit en mouvement son quintal précoce et asséna une bonne claque dans le dos de Walter en l’entrainant dans le couloir.
– Allez, montre-nous ta chambre, gamin, qu’on voit si on a les mêmes jouets !
Les deux autres abrutis riaient derrière lui comme des hyènes en rut. Aucune chance qu’un adulte ne leur demande de le laisser tranquille, la fête battait son plein et tout le monde se foutait de quatre gosses dénués de la moindre stock-option ou d’appui au gouvernement. Qu’ils s’amusent !
Les quatre garçons rentrèrent dans la chambre de Walter et Ben siffla entre ses dents.
– Quel palace mon gars, regardez ça les copains, son lit est assez grand pour faire un foot !
– Ouais, bonne idée Ben ! crièrent les deux autres larbins.
Ben leur aurait dit que le cul d’une vache faisait de la lumière qu’ils seraient allés voir. Eux, par contre, n’avaient probablement pas la lumière à tous les étages.
Les trois invités auto-proclamés sautaient déjà sur le lit en prenant l’oreiller préféré de Walter comme ballon. Il n’en croyait pas ses yeux. Ni ses oreilles. Ils criaient comme des porcs qu’on égorge et avaient déjà fait tomber sa table de nuit.
– Arrêtez les gars, oh, les gars, arrêtez s’il vous plait vous allez tout casser !
Ben s’immobilisa et toisa Walter du regard.
– Alors comme ça, ça te plait pas, nos jeux, petit merdeux ?
– Si, si, mais c’est juste que vous allez casser ma lampe et… Walter senti le rouge lui monter aux joues. Les yeux du fils Harold brillaient étrangement. Il n’aimait pas ce regard. Pas du tout.
En dix secondes, tout fut prêt.
– On fait comme on a dit, les gars.
L’un alla fermer la porte à clef, l’autre baissa les rideaux. Ils étaient enfermés et Walter sentit les larmes lui monter aux yeux.
– Pourquoi vous faites ça, les gars ?
– Pourquoi vous faites ça, les gaaaaars ? répéta Ben sur un ton chevrotant. Certains sont passionnés par les chiens, l’équitation ou les bateaux, mais le hobby de Ben Harold, c’était l’humiliation.
– On fait ça, petit con, parce que t’as pas l’air d’aimer le foot. Alors peut-être qu’on pourrait jouer à un autre jeu tous ensemble, qu’est-ce que t’en dis ?
– Quel jeu ? demanda Walter d’un ton presque inaudible.
À ce moment, les copains de Ben saisirent chacun un poignet du garçon et l’allongèrent sur le lit. Ils tiraient sur ses bras et Walter cru qu’ils allaient les lui arracher. Walter ne voyait plus Ben Harold derrière lui qui lui dit d’une voix mielleuse :
– T’as raison, gamin, le foot c’est un truc de tapette. On va te montrer un autre jeu, c’est sûr que ça va te plaire.
Walter sentit qu’on lui baissait son pantalon et son slip jusqu’aux chaussures. Il était là, à demi allongé sur son lit, immobilisé, le cul à l’air. Oui, Ben Harold se marrait bien, il avait atteint un nouveau stade de l’humiliation.
– Arrêtez, bande de connards ! cria Walter en pleurant. C’est bon, vous avez vu mon cul, vous êtes contents maintenant ?
Mais alors qu’il pensait être au comble de la honte, qu’il détestait ces abrutis d’enfants qui profitaient de leur nombre, de leur âge et de leur force pour l’humilier, un phénomène auquel il ne s’attendait pas se produit.
Il sentit qu’on écartait sa fesse gauche d’une main et qu’on posait quelque chose de chaud et dur sur le bas de son dos. Son cœur s’arrêta dans sa poitrine et ses yeux s’agrandirent.
– Sûr que ça va te plaire, murmura Ben Harold en le pénétrant d’un seul coup violent. Walter voulut crier mais ne bougea pas, il gardait les yeux grands ouverts, fixés sur le mur. Il ne pleurait plus, son cerveau s’était mis en court-circuit. À chaque aller-retour, il entendait au loin un « tieeens ! » scandé par les trois garçons. Il sentit vaguement Ben Harold déverser un liquide chaud en lui en beuglant, mais il ne bougea pas non plus quand les deux autres porcs se relayèrent derrière lui en réclamant leur dû et en se marrant. Dehors, le feu d’artifice avait commencé et les trois garçons recommencèrent, encore, et encore.
Pour tous les invités, ce fut une soirée exquise.
9
New - York

De nos jours
Amy était concentrée. L’après-midi touchait à sa fin et elle n’avait toujours pas bouclé son rapport. C’était une analyse tordue, complexe, et elle commençait à en avoir assez. Lorsqu’elle travaillait plusieurs jours sur un même dossier, les fins étaient toujours difficiles. Elle relisait tout cent fois et doutait de la pertinence de ses propositions et de ses recommandations éditoriales. Les bureaux commençaient à se vider et vers dix-neuf heures trente, elle était presque seule au douzième étage. Sa tête était posée entre ses mains et elle relisait, encore et encore, les dernières lignes qu’elle avait rédigées à l’écran. Elle se dit que ce dernier mois allait être long, même si elle aimait son travail. Elle était épuisée et bâillait pour la troisième fois lorsque son téléphone vibra. Sûrement un message de ses parents qui lui proposaient, comme chaque mercredi, de venir dîner avec eux. Et elle dirait oui. Dans un mois, elle serait à Londres et de nouveau loin d’eux, il fallait qu’ils profitent les uns des autres.
– Bonsoir Mademoiselle Patterson .
Et c’est tout. Numéro masqué, pas de signature. Amy lut le message et fut plus intriguée qu’agacée par l’anonymat de l’expéditeur ; ce message lui donnait une bonne excuse pour décoller ses yeux de cette maudite analyse.
– Qui est-ce ? répondit Amy. Ses yeux retournèrent à l’écran de son ordinateur. Nouvelle vibration.
– C’est James Carter , Mademoiselle Patterson .
Elle eut un hoquet, ses yeux s’agrandirent et sa bouche s’entrouvrit un peu trop. James Carter, genre James Carter ? Genre son boss, le gars qu’elle avait vu trois fois en un an ? L’homme invisible de l’étage tout en haut, dont tout le monde parlait mais que personne ne connaissait vraiment ? Elle était incroyablement mal-à-l’aise, pourquoi lui envoyait-il un SMS ? Elle ne lui avait jamais parlé. Il fallait répondre quoi, là ?
– Bonsoir , Monsieur Carter , que puis-je pour vous ? Poli, simple, à disposition. Elle fixait l’écran de son téléphone. Trop bizarre, qu’est-ce qu’il voulait ?
– Merci de me rejoindre dans mon bureau.
Nouvelle déformation faciale, légère luxation des maxillaires. Le délire ! Le grand patron lui demandait – non, lui imposait – de venir (pas demain, plutôt immédiatement tout de suite sur le champ) dans son bureau ? Ça, ça craignait grave. À un mois de la fin de son contrat, c’était forcément lié. Mais qu’est-ce qu’il lui voulait ? C’était bien ou c’était pas bien ? Elle s’était habillée ce matin à la va-vite, son maquillage de fin de journée devait être affreux et il fallait qu’elle rencontre Dieu sans pouvoir aller faire pipi avant. Elle eut beau réfléchir, il n’y avait rien à répondre. « Dans une minute » ? Impossible. « C’est à quel sujet » ? Inenvisageable . « Tout de suite » ? Absolument inutile… Il fallait bouger, et vite.
Elle jeta son téléphone dans son sac à main, éteignit l’écran de son ordinateur, mit sa veste et se dirigea vers les ascenseurs. Son cœur battait un peu trop vite. C’était stupide, elle ne connaissait pas cet homme, elle n’avait rien fait de mal et n’avait rien à craindre de lui, mais elle n’aimait pas être prise au dépourvu. Il aurait pu la convoquer ou lui envoyer un mail, quand même, ou bien faire appeler une de ses secrétaires. Un texto, c’était trop… intrusif. Elle n’aimait pas ça.
D’après les rumeurs, Carter était un patron brillant. Ceux qui le côtoyaient de temps en temps ne tarissaient pas d’éloges à son égard. Il était assez jeune, Amy lui donnait la quarantaine, plutôt bel homme et très discret. Ses rares apparitions renforçaient son côté mystérieux et on ne savait pas vraiment qui étaient ses proches collaborateurs. Personne ne connaissait quelqu’un qui travaillait avec lui quotidiennement. On le disait calme, posé, élégant mais extrêmement exigeant. C’était vraisemblablement un caractère fort parfaitement maîtrisé, et son calme apparent faisait parfois peur aux personnes qui le croisaient en réunion. Son physique renforçait cette impression, il était grand, le teint hâlé et terriblement élégant. Il était racé . D’un charisme magnétique. Les gens aimaient l’écouter et être en sa présence, même s’il ne leur offrait que rarement ce plaisir. On le disait immensément riche, marié et père, mais personne n’avait d’information avérée sur sa vie personnelle et les salariés de son groupe détestaient ça. Pas d’anecdote, rien à colporter, le désert des ragots. Ce qui en devenait un, donc. C’était bien trop louche .
– Trente-troisième étage, annonça la voix synthétique de l’ascenseur.
Les portes s’ouvrirent et Amy pénétra dans un hall démesuré à la décoration chirurgicale. Tout était blanc, laqué. Une lumière indirecte adoucissait un peu l’atmosphère mais Amy eut l’impression de rentrer dans un laboratoire.
– Bonsoir, Mademoiselle Patterson, veuillez me suivre, je vous prie.
Amy tourna la tête et rencontra le regard amical du top-modèle qui venait de s’adresser à elle. Elle n’éprouvait que peu de jalousie envers les autres femmes, elle se savait elle-même l’objet de l’attirance de la plupart des hommes, mais la perfection de la secrétaire de Carter l’intimida quand même un peu. Elle la suivit dans un long couloir et la femme frappa doucement à une grande porte. L’antre de la bête , se dit Amy.
– Entrez, dit une voix sourde de l’autre côté.
La femme ouvrit la porte mais resta à l’extérieur, invitant Amy à pénétrer seule dans l’arène. Elle réussit à mettre son corps en mouvement et pénétra dans le bureau de son patron, les mains un peu trop moites à son goût.
L’homme en face d’elle était assis à son bureau, le regard rivé sur son écran. Derrière lui, une statue grandeur nature d’un fauve rugissant était l’unique touche décorative de la pièce. Il se leva, s’approcha d’Amy en lui tendant la main.
– Bonsoir, Mademoiselle Patterson. Sa voix était grave et contrastait un peu avec son sourire, son élégance et la finesse de ses traits. Un sourire simple mais qui semblait sincère flottait sur son visage et en une seconde, Amy confirma intérieurement la rumeur : il était magnétique.
– Monsieur Carter.
– Asseyez-vous, Amy. Puis-je vous appeler Amy ?
– Bien sûr.
– Très bien, alors vous m’appellerez James, ce sera plus simple.
Elle n’en crut pas ses oreilles. L’appeler James ? « Ouais, hier soir j’étais avec James au trente-troisième, on s’est é-cla-té ! ». Elle répondit sans y penser :
– Oui, Monsieur Carter.
Oups. Il ne releva pas.
– Vous nous quittez le mois prochain, n’est-ce pas ? Pour Londres, si mes informations sont exactes ?
– Oui Monsieur.
– C’est probablement le bon choix puisque c’est le vôtre. Prenez votre veste, nous allons dîner.
Il se leva mais Amy ne bougea pas. Que venait-il de dire ? Qu’est-ce qui se passait, là ? Son patron à qui elle n’a jamais parlé la convoque dans sa forteresse inaccessible et lui annonce qu’ils vont dîner. Comme ça ?
Il était devant elle, la fixait, mais elle demeurait lamentablement assise, incapable de bouger. Elle ne comprenait rien. Grâce au ciel, il brisa le silence et riant doucement. Il s’appuya contre le rebord de son bureau.
– Pardonnez -moi, Amy , je suis terriblement maladroit. Il souriait toujours, doucement, sans aucune malice. Ne vous méprenez pas, je ne profite nullement de ma position hiérarchique pour vous draguer, ce serait d’une affligeante vulgarité. Et si vous avez d’autres engagements, cela ne pose aucun problème. Mais je souhaite dîner avec vous ce soir, sans aucune idée derrière la tête, le plus simplement du monde. J’aimerais vous poser quelques questions avant que vous ne nous quittiez. Me feriez-vous ce plaisir, Amy ?
Elle était au comble du malaise. Amy entretenait des relations complexes avec les hommes. C’était une très belle femme au caractère fort. Elle savait ce qu’elle voulait, et avec qui elle le voulait. Elle avait eu des aventures, bien sûr, mais relativement peu comparé aux autres femmes de son âge. Et ça ne lui posait aucun problème. Elle n’était pas complexée par son célibat et profitait du corps d’un homme uniquement quand elle en avait envie. Et elle mettait toujours un terme à ces relations avant qu’elles exigent d’elle une trop grande implication. C’est à dire souvent le lendemain matin. Elle avait l’habitude de se faire draguer et savait calmer les prétendants les plus brûlants, très rapidement et sans la moindre pitié. Elle connaissait toutes les ficelles, des grandes séductions mondaines à la vulgaire drague post-alcoolique. Aucun problème pour elle, elle gérait. Mais là, dans ce bureau aseptisé, devant cet étrange inconnu qui l’invitait à dîner sans préavis en lui précisant bien qu’il n’avait aucune vue sur elle, elle ne savait pas comment réagir. Son cerveau avait buggé et elle n’avait toujours pas répondu. Ça devenait gênant, mais Carter la regardait toujours, patiemment, de ses étranges yeux marrons très clairs.
– Très bien, finit-elle par murmurer.
Il sourit plus franchement.
– Parfait, allons-y, Amy. Il traversa son bureau et ouvrit la porte qu’il tint à sa nouvelle invitée. Ils remontèrent le couloir jusqu’à l’ascenseur et Carter dit sur le ton de la confidence :
– Détendez-vous, Amy Patterson, ça va bien se passer, vous ne risquez rien, je suis un gentleman.
Il l’avait dit comme une conspiration secrète qui tendait à la douce moquerie. Amy rougit et détesta la sensation de chaleur intense qui semblait consumer le haut de ses petites oreilles. Ils n’échangèrent pas un mot dans l’ascenseur et Carter était aussi à l’aise qu’Amy était perdue. Il examina ses chaussures, replaça négligemment – mais savamment – ses cheveux châtains et souriait toujours. Amy était immobile, sa veste entre les mains, scrutant la porte de l’ascenseur comme si c’était une œuvre d’art au sens caché. Au bout de ce qui sembla une éternité à Amy, les portes s’ouvrirent sur le parking souterrain de WMS.
– Par ici Amy, s’il vous plait, dit Carter en guidant la jeune femme jusqu’à sa voiture. C’était un immense 4x4 citadin, noir aux vitres teintées. Il n’ouvrit pas la porte à son invitée et se dirigea du côté conducteur. Bon, on n’était pas dans Pretty Woman non plus. Elle se détendit un peu en montant dans la voiture de son patron.
10
Le restaurant était bondé mais lorsqu’ils y arrivèrent, un homme élégant sourit à Carter qui le suivit sans dire un mot. Le serveur les guida jusqu’à une petite salle où une seule table était dressée. Visiblement , son patron avait ses habitudes. L’atmosphère était feutrée et cela mit Amy mal à l’aise. Ça sentait quand même la drague à plein nez ! Ils s’assirent et le serveur disparut, toujours sans un mot. Il revint quelques secondes plus tard avec une bouteille, fit gouter le vin à Carter qui acquiesça et le remercia d’un sourire. Une fois les verres remplis, il disparut de nouveau, sans prendre la commande.
– Quelque chose contre de simples légumes, Amy ? demanda Carter. Je crains d’être un peu végétarien.
– Non, c’est très bien, répondit-elle un peu sèchement.
Il but un peu de vin, s’essuya la bouche et la regarda dans les yeux.
– Amy, détendez-vous, s’il vous plait. Je vous le répète, je ne vous drague pas, je n’ai rien à vous vendre et aucune mauvaise intention à votre égard. Regardez, la porte est là, si quoi que ce soit vous semble déplacé, fuyez. Vous êtes libre, n’ayez crainte.
Il lui sourit en inclinant légèrement la tête et dit :
– Bon, je sens qu’il vous faut quelques réponses pour vous détendre. Posez vos questions. J’y répondrai, promis.
Elle ne se fit pas prier.
– D’accord. Que faisons-nous ici ?
– Connaissance, nous faisons connaissance. Et j’ai quelques questions à vous poser, comme je vous l’ai dit.
– Nous faisons connaissance alors que je suis à l’agence depuis presque un an et que je pars dans un mois ? Un peu étrange, non ?
– C’est vrai. Mais il me semble plus pratique de faire votre connaissance avant votre départ plutôt qu’après, dit-il dans un sourire.
Elle se pencha un peu en avant. Elle se sentait mieux.
– Quel intérêt de faire ma connaissance ? Vous dinez avec tous vos collaborateurs ?
Il lui sourit de nouveau. Il semblait presque s’amuser.
– Pas tous, non. Peu, à dire vrai. Il y a effectivement une raison, et je vous la livrerai en temps voulu.
Elle but à son tour une gorgée de vin et s’appuya sur le dossier de la chaise.
– Ok, quelles sont vos questions, Monsieur Carter ?
– Je m’appelle James, Amy, et si je m’octroie le droit de vous appeler par votre prénom, j’entends que vous fassiez de même. Ce n’est pas un privilège hiérarchique que je m’octroie, alors mettez-moi à l’aise, s’il vous plait.
– D’accord, Monsieur… James.
– Ce sont des questions simples, Amy, aucun piège à venir. J’aimerais que vous me parliez de votre expérience à WMS, ça m’intéresse. Comment s’est passée cette année ? Racontez-moi, je veux savoir si certaines choses sont à améliorer.
– Vous m’invitez à dîner pour que je vous parle de mon travail, sérieusement ?
Cette fois, il rit franchement.
– Exactement Amy, quoi d’autre ? Ses yeux pétillaient.
Elle fut un peu déstabilisée et commença à envisager l’hypothèse qu’elle s’était peut-être emballée. Et s’il ne la draguait vraiment pas ? Elle raconta donc son quotidien à son patron, ses relations avec ses collègues, les éléments qui la freinaient et ceux qu’elle trouvait intéressants. Il l’écouta, sans la couper. Le dîner fut servi et elle dégusta des légumes extraordinaires dont le nom asiatique lui échappa dès que le serveur l’eut prononcé. L’ambiance était de plus en plus détendue. Au bout d’une heure, elle le regarda et mit sa main sur sa bouche.
– Je parle trop. Pardon.
– Vous ne faites que répondre à ma question, Amy, et je vous en remercie. Il est très intéressant pour moi de comprendre ce que les gens qui travaillent pour moi ressentent, ce qu’ils vivent chaque jour. Je n’ai pas une vision autoritaire du management. Je considère que si mes employés sont heureux dans leur travail, ils seront meilleurs pour l’agence. Je suis donc exigeant mais aussi à leur écoute, pour ne pas être déconnecté. Votre opinion est très instructive.
– Nous ne vous voyons pourtant jamais dans les bureaux, James .
Son corps se tendit et elle se mordit les joues d’avoir osé l’appeler par son prénom. Pourtant, il ne cilla pas.
– Vous avez en partie raison. Je suis physiquement assez peu dans les étages mais j’ai des comptes rendus fréquents de mes équipes. Hélas, il est vrai que mon emploi du temps ne me laisse que trop peu de temps pour discuter avec chacun d’entre vous.
Il venait subrepticement de replacer la barrière patron-employé. Moi, et vous. Amy ne s’en formalisa pas.
– Qu’aimez-vous dans la vie, James ?
– Ma fille, ma femme, mon travail. Comme tout le monde, j’imagine.
– Mais vous n’êtes pas tout le monde, vous le savez bien.
– À part mon compte en banque, quelle différence avec vous ou vos collègues, Amy ? Un homme est-il défini par ce qu’il possède ?
– En partie, oui. C’est la hiérarchie sociale.
– C’est une classification caricaturale. Mais une bonne couverture.
– Que voulez-vous dire ?
– Je n’ai aucun problème avec le fait que vous me voyiez comme quelqu’un de différent parce que j’ai de l’argent et une forme de pouvoir. Que vous me mettiez dans cette boîte, avec cette étiquette. Ça me va bien.
Amy sut qu’elle ne comprenait pas tout, mais décida de s’arrêter là. C’était son patron, et elle était sur un terrain glissant. Qui pouvait devenir dangereux, elle le sentait. Elle préféra bifurquer.
– Donc vous avez une fille, comment s’appelle-t-elle ?
– Victoria. C’est ma merveille.
– Quel âge a-t-elle ?
– Quatre ans, mais c’est toujours mon petit bébé.
Il y avait de l’amour dans les yeux de James Carter. Il aimait cet enfant plus que tout, et étrangement, elle se dit que cet homme était bon.
– Et vous, Amy, pas d’enfant, pas de petit ami, que faites-vous de votre amour ? Il avait dit ça sur un ton désinvolte mais Amy se redressa brusquement.
– Qu’est-ce qui vous fait dire que je n’ai pas de petit ami ? demanda-t-elle froidement.
– Détendez-vous, Amy, ce n’est pas une critique, ni un jugement. Il ne semblait pas embarrassé par la réponse d’Amy. Vous êtes jeune, brillante, belle et avec du caractère. Alors pourquoi ? Il posa la question avec un détachement qui cloua Amy sur sa chaise. Elle était un peu désemparée. Il était rentré dans son intimité avec une telle nonchalance, en continuant tranquillement son repas. Voyant qu’elle ne répondait pas, il fixa son regard et dit :
– Ne vous méprenez pas, Amy, ce n’est pas de la curiosité, c’est de l’intérêt. Vous n’êtes pas obligée de me répondre, bien sûr, mais ça m’intéresse. Vraiment. Vous m’avez mis dans une boîte, et je l’ai accepté. Dans laquelle puis-je vous mettre à mon tour ?
– Doit-on forcément porter une étiquette ?
– La réponse est non , Amy. Mais pas plus pour moi que pour vous.
Elle comprit qu’il n’avait pas apprécié son petit laïus sur la hiérarchie sociale. Il lui faisait élégamment comprendre qu’il n’était pas uniquement ce que le monde faisait de lui. Elle s’affaissa doucement.
– Vous marquez un point. Je vous présente mes excuses.
Il sourit, mais avec une grande douceur.
– Ça n’a aucune importance, c’est comme ça tous les jours.
– Si, ça en a. Je vous ai catalogué et je n’aurais pas dû. Vous aviez raison. La valeur d’une personne ne peut être réduite à sa position sociale ou à l’image qu’elle renvoie. Je vais donc vous répondre, vous l’avez mérité : je n’arrive pas à m’attacher aux gens. Voilà pourquoi je suis seule. Elle baissa les yeux.
Il ne dit rien et continua à manger son dessert. Pas un mot. Aucune réaction. Elle releva les yeux et l’observa. Il finit par lever les siens et haussa les sourcils.
– Qu’y a-t-il, Amy, vous attendez que je vous plaigne ? Que je vous juge ? Que je vous mette dans une autre boîte avec le mot « égoïsme » sur l’étiquette ? Je vous l’ai dit, je ne vous juge pas, je m’intéresse. Vous ne vous attachez pas, c’est votre droit. Assumez-le. Ça ne me pose pas le moindre problème. Mais vous n’avez pas répondu à ma question, Amy. Le pourquoi ?
Mais avant qu’elle put ouvrir la bouche, le téléphone de Carter se mit à sonner.
– Pardonnez-moi.
Il écouta son correspondant sans prononcer un mot. Au bout d’une petite minute, il finit par remercier son interlocuteur et raccrocha. Son regard avait changé.
– Ma chère Amy, je crains que notre dîner ne s’achève déjà, ce fut un plaisir. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je vais laisser John vous raccompagner à votre domicile, dit-il en se levant. Merci, ce fût très enrichissant.
Il lui serra la main en plongeant ses yeux à la teinte étrange dans les siens.
– À très bientôt, j’en suis sûr. Pour le pourquoi .
Et il disparut.
11
Une fois rentrée chez elle et couchée, elle eut du mal à trouver le sommeil. Ça avait été une étrange soirée. Plutôt bonne, il fallait l’avouer, mais étrange. Cet homme qu’elle ne connaissait que de vue avait déboulé dans sa vie et en quelques heures, elle s’était livrée. Elle avait échangé avec son patron-fantôme comme s’ils se connaissaient depuis longtemps. En plus d’être bel homme, il était doux et véritablement à l’écoute, assez loin de la description que ses collègues en faisaient. Il était charmant mais pas charmeur, et ça la déstabilisait. Pas une phrase déplacée, aucune allusion séductrice, pas un regard un peu trop appuyé. Il fallait bien l’avouer, il ne l’avait pas dragué. La jeune femme était étendue sur son lit et fixait le plafond de sa chambre à la décoration sommaire. Elle repensa à la disparition soudaine de Carter, et à son pourquoi . En quelques heures, il l’avait cerné et avait posé la bonne question. Pourquoi était-elle si seule ? Elle se l’était demandé mille fois, avait retourné sa solitude dans tous les sens et la réponse qu’elle avait donnée était partiellement vraie. Elle ne s’attachait pas aux gens. Mais il ne s’en était pas contenté, comme si ça n’était que la conséquence et pas la cause. Pourquoi ne s’attachait-elle pas aux gens ?
Son enfance de fille unique avait été sans histoire, ses parents aimants et attentionnés. Elle avait joué dans les parcs, eu des amis, fait du manège avec son père en riant. Elle savait que ces années avaient été privilégiées. Que beaucoup d’autres enfants avaient bien d’autres raisons d’être traumatisés. Son adolescence avait été un peu plus agitée, mais rien d’extraordinaire non plus. Elle avait fumé quelques joints, pris quelques cuites mémorables avec ses copines, été à la fac. Comme tout le monde. C’est juste après que les choses s’étaient compliquées. Il y avait eu Peter , d’abord, puis son oncle, ses grands-parents et sa meilleure amie. Ils étaient tous morts la même année. Les souvenirs de cette époque étaient voilés, tout se mélangeait un peu dans sa tête. Elle se souvenait en revanche très bien de cette sensation de cauchemar récursif, d’enterrements, de cercueils, de discours baignés de larmes, encore et encore. Ça avait duré une éternité et ses larmes s’étaient taries. Pendant cette période, quelque chose avait rompu en elle, son esprit s’était imposé une distance, un détachement coupable. Elle avait souffert de ne plus souffrir. Elle s’était laissé porter par la violence de ces abandons, ces déchirements à répétition et elle avait fini par ne plus se battre, à bout de forces.
Peter avait été son grand amour. À la fac, ils louaient le même appartement et vivaient comme un vieux couple. Leurs amis se moquaient gentiment d’eux, ils étaient inséparables. Amy et Peter. Peter et Amy. Amy avait déjà eu d’autres expériences avec les hommes, mais Peter était exactement ce qu’il lui fallait. Sportif, drôle et il faisait médecine. Les week-ends, ils partaient ensemble dans les montagnes pour de grandes marches. Parfois, ils faisaient un feu et dormaient à la belle étoile. Ils pouvaient parler ou faire l’amour pendant des heures. Peter était différent, et elle savait que jamais ils ne pourraient être séparés. C’était l’homme qui lui fallait.
Presque deux ans après leur rencontre, Peter était allé faire une randonnée en quad avec deux amis, un dimanche. Ils étaient partis tôt le matin pour profiter de la journée qui s’annonçait magnifique. Ils avaient déjeuné au bord d’un cours d’eau en plaisantant et en refaisant le monde, comme tout le monde à vingt ans. Ils étaient repartis et quelques minutes plus tard, Peter s’était arrêté sur le chemin boueux. Il avait oublié ses lunettes de soleil au bord de la rivière. Ses amis lui avaient dit de laisser tomber, mais Peter avait insisté car c’était Amy qui les lui avait offertes. Il avait fait demi-tour et foncé en direction du cours d’eau. Et de sa mort. L’accident était d’une banalité affligeante, sa roue avait heurté un rocher, le quad s’était retourné et était retombé sur Peter . Il était mort sur le coup. Fin de l’histoire.
Le monde d’Amy s’était écroulé. Ses espoirs, ses projets, ses besoins. Elle avait été dévastée. Trois semaines plus tard, son oncle s’était suicidé en se tirant une balle dans la tête. Quelques mois après, ses grands parents avaient eu un accident de voiture mortel et vers la fin de l’année, Melissa , son amie d’enfance, avait succombé à un cancer foudroyant. Des morts, des morts, des morts. Et à chaque fois, la violence de l’annonce, le déni, les mêmes mots, les mêmes larmes, la même souffrance répétée. Elle avait laissé une part d’elle dans chaque tombe.
Cette période l’avait changé, c’était vrai. Et c’était probablement une partie de la réponse au pourquoi de Carter. Elle avait subi trop de déchirures pour s’attacher à nouveau. L’ombre de Peter avait plané pendant longtemps sur sa vie et aujourd’hui encore, dans ces heures un peu trop longues du milieu de la nuit, il lui arrivait de repenser à son visage, ses mains, la chaleur de sa peau contre la sienne. La mort faisait trop partie de sa vie pour qu’elle succombe à l’insouciance nécessaire à l’amour.
James Carter était un homme étrange, assez insaisissable, et si elle refusait d’être sous le charme, elle ne pouvait s’empêcher de le trouver intéressant. Il était doux, hypnotique, d’une élégance et d’un raffinement certain, mais elle revit l’étrange lueur dans ses yeux lorsqu’il avait pris congé et ne pût réprimer un léger frisson.
12
Kenya
Mombasa

Quelques années plus tôt
Il était presque vingt-deux heures et Rodney Gibson était épuisé. Il avait roulé une bonne partie de la soirée et n’avait fait que ressasser les évènements de la journée. Une sale journée. Des clients pénibles, des animaux malades et des salariés qui n’en finissaient pas de se plaindre. Il n’y avait que deux cent kilomètres entre Manyani et Mombasa, et l’A109 courait sur tout le trajet, mais comme d’habitude, l’entrée de la ville-comté était bouchée. Il avait mis presque cinq heures pour rentrer du Sanctuaire et il faisait déjà nuit quand il aperçut enfin le haut portail éclairé de sa propriété perchée sur les hauteurs de la ville. Il gara son énorme pick-up Ford dans l’allée, ramassa son portable et grimpa les escaliers pour arriver devant l’imposante porte de sa villa. Il introduisit ses clés, fit tourner la poignée et pénétra dans le hall. Il déposa sa veste et fut surpris du silence qui régnait au lodge. Patty et les enfants devaient pourtant l’attendre…
– Chérie ? Les enfants ? Il y a quelqu’un dans cette belle maison ?
Un lourd silence lui répondit. Il fronça les sourcils. Où étaient-ils allés ? Visiblement, personne n’était là, mais il avait pourtant vu la Subaru de sa femme dehors. Étrange. Il prit son téléphone portable et composa le numéro de Patty. Quelques secondes après, il entendit la sonnerie du téléphone dans le salon. Elle l’avait laissé là. C’était tout à fait inhabituel et il n’aimait pas ça. Il raccrocha et se dirigea vers le salon. Lorsqu’il y pénétra, son cœur s’arrêta. Il lâcha son téléphone portable qui rebondit sur l’épais tapis.
Sa femme et ses deux enfants étaient bien à la maison. Tout le monde était là, sagement assis dans l’immense canapé. La pièce était sombre, seule la lumière d’appoint du canapé, celle dont il se servait pour lire le journal, était allumée. Ils n’émirent pas un son mais leurs yeux étaient remplis d’une terreur qui paralysa Gibson. Ils étaient vivants mais immobiles, leur teint livide et leur posture indiquaient un état de tension extrême. Avant qu’il ne puisse émettre le moindre son, il remarqua un homme, assis dans l’ombre, sur un des gros fauteuils perpendiculaires au canapé.
– Bonsoir , Monsieur Gibson . La voix était incroyablement grave, sourde, menaçante. Et lente aussi. Il ne distinguait pas les traits de l’homme mais sa posture avait l’air élégante et sûre d’elle. Pas une petite frappe de Downtown avec ses colliers en or et ses dessins dans les cheveux. Une colère incontrôlable monta en lui. On était rentré chez lui. On avait violé son intimité. On séquestrait sa famille, dans son propre salon ! Putain , il allait tuer cet inconnu, il réfléchirait après.
Il bondit sur l’homme assis devant lui qui n’esquissa pas un mouvement. Ses jambes demeurèrent croisées et ses mains jointes devant lui. Mais alors que Gibson arrivait à sa hauteur, une voix plus forte, caverneuse, explosa le lourd silence.
– Assis.
Et Gibson s’assit.
Non pas qu’il obéît à l’agresseur, non pas qui choisît de s’assoir. Mais son corps lancé bifurqua violemment sur la gauche et il s’assit lourdement sur le second fauteuil en face de son agresseur. Et face à cette sensation de ne plus être le maître de son propre corps, il commença à son tour à paniquer. Il respirait fort et sentit les premières gouttes de sueurs perler sur son front. L’homme en face de lui, qui n’avait jusqu’alors toujours pas fait un mouvement, pencha doucement son buste en avant et Gibson distingua son visage. Il était assez jeune, une petite quarantaine d’années peut-être, avait le teint mat et les traits de son visage étaient d’une grande finesse. Mais ses yeux, qui fixaient Gibson d’une incroyable intensité, étaient jaunes .
– Du calme, Monsieur Gibson. Vous pourrez bientôt parler. Car en effet, l’homme ne pouvait prononcer un son. Mais en attendant, vous m’écoutez. Très attentivement. Je ne suis pas là pour vous tuer. Ni même vous agresser. Je vous retiens, vous et votre famille, contre votre volonté mais dans le seul but d’avoir une petite conversation. Nous allons parler, puis je partirai. Normalement, tout le monde devrait survivre à cette soirée. Il esquissa un léger sourire. Et vous reprendrez votre vie. Donc, on refoule gentiment la panique, on respire et on se détend un peu. Cela vaut aussi pour votre famille.
L’homme s’était exprimé calmement, de sa voix de basse qui provenait plus de sa poitrine que de sa bouche. Ses yeux étaient rivés sur ceux de Gibson et il n’avait pas cillé une seule fois. Tout le monde se détendit un peu.
– Bien. Je vais maintenant vous permettre de parler, mais je ne peux que vous conseiller de mesurer tous vos propos, Monsieur Gibson. Je suis hélas d’une composition un peu particulière, et je ne tiens pas à regretter un acte réactif malencontreux. M’avez-vous bien compris ?
– Oui, murmura Gibson.
Il ressentit immédiatement un immense soulagement, il pouvait à nouveau s’exprimer.
– Je vais maintenant vous rendre la liberté de vos mouvements, j’espère que vous avez bien saisi le danger que vous feriez courir à votre famille et à vous-même si vous utilisiez cette liberté à des fins que je ne cautionnerais pas. Suis-je bien clair, Monsieur Gibson ?
– Oui, j’ai compris.
– Bien, les présentations sont donc faites.
– Quelles présentations ? Qui êtes-vous ? Et pourquoi nous séquestrez-vous ? Que voulez-vous ? La voix de l’otage monta un peu sur la fin de sa phrase.
– Calmez-vous, Gibson. Maîtrisez-vous un peu. Peu importe mon nom et je vous ai déjà expliqué que je souhaitais simplement m’entretenir avec vous. Une simple conversation. Je veux vous parler du Sanctuaire.
– Mais pourquoi venir ici ? Pourquoi ne pas me rencontrer au bureau ? Qu’est-ce que vous voulez, bordel ?
L’homme se trémoussait dans son fauteuil, en proie à une grande agitation. Les yeux de l’étranger brillèrent un peu plus.
– Gibson, pour la dernière fois, détendez-vous. J’ai un niveau de patience extrêmement faible et ce n’est pas à vous de poser les questions. Donc avant que je désolidarise la tête et le corps de vos enfants, vous vous calmez, vous vous taisez et vous répondez à mes questions. C’est mon unique avertissement.
Gibson s’affaissa dans son fauteuil. Les yeux de la femme et des enfants s’étaient de nouveau agrandis et ils regardaient droit devant eux, toujours immobiles.
– D’accord, d’accord, mais relâchez-les, s’il vous plait.
L’homme inclina légèrement la tête et un léger sourire se dessina aux commissures de ses lèvres.
– Rodney, regarde-moi bien. Penses-tu que je suis un homme avec qui tu peux négocier ? Penses-tu que tu accepteras, délibérément, de me parler si je les libère ? Que tu m’accorderas cette faveur ? Ne comprends-tu pas que je maintiens un simulacre de décision de ta part pour ne pas trop te blesser ? Par pure élégance ? Que je pourrais obtenir ce que je veux par bien d’autres moyens, bien moins agréables ? Alors maintenant tu arrêtes ces tentatives pitoyables de négociation, ce mignon petit jeu de je-défends-ma-famille-tuez-moi-d’abord et tu réponds à mes questions. Depuis combien de temps diriges-tu le Lion’s Sanctuary, Gibson ?
– Dix ans, siffla le directeur entre ses dents.
– Décris-moi le parc. Fais-le comme si tu avais affaire à un investisseur. Fais-moi rêver.
Gibson déglutit.
– Nous possédons presque deux cent lions. Un quart d’entre eux sont blancs. Soixante pour cent de femelles. De tous les âges. Nous accueillons près de cinq cent mille visiteurs par an, venus du monde entier. Nous sommes le plus grand parc dédié aux lions d’Afrique de l’Est.
– Aimes-tu les lions, Rodney ?
– Bien sûr, je passe ma vie à leur côté ! Qui êtes-vous ? Un défenseur des animaux ? Un chasseur ?
Pas de réponse.
– Parle-moi des visiteurs, Rod. Que font-ils au Sanctuaire ? Ils ne font que regarder les lions dormir et se nourrir ?
– Non, non, nous avons aussi mis en place certaines interactions. Nous avons une nurserie et nos femelles se reproduisent de manière contrôlée. Elles sont suivies par trois vétérinaires à plein temps au parc. Une fois les lionceaux nés, les visiteurs peuvent les nourrir au biberon et plus tard encore, jusqu’à leurs trois ans, ils pourront marcher à leur côté en toute sécurité avec nos gardes.
Le silence s’installa dans le salon. L’inconnu s’était levé et marchait entre ombre et lumière. Il était à présent dos à Gibson et ne bougeait plus.
– Combien, Gibson ?
– Combien de quoi ?
– Combien de lionceaux, combien de semi-adultes ?
– Actuellement treize lionceaux et neuf semi-adultes.
Nouveau silence.
– Les touristes les nourrissent et marchent avec eux ?
– Oui, oui, mais toujours sous la surveillance de nos équipes, vous voulez essayer, c’est ça ?
L’homme se rassit face au directeur.
– Non, Rodney, je ne veux pas essayer. Ce que je veux savoir, c’est : et après ?
– Comment ça, et après ?
– Ne fais pas le crétin, Rodney, que se passe-t-il lorsqu’ils sont trop grands pour la promenade avec les touristes ?
– Ah, et bien certains d’entre eux restent dans les enclos, nous les intégrons à un clan déjà établi, ou nous les réintroduisons dans leur milieu naturel. Et d’autres encore rejoignent le backend . Nous sommes très attachés à leur bien-être !
– Le backend ?
– Oui , la « maison de retraite » des lions si vous voulez, des enclos immenses, inaccessibles au public, où les lions coulent de longs jours paisibles, dans un état de semi-liberté, même si nous les nourrissons comme tous nos autres lions. Et nos vétérinaires veillent sur eux !
L’inconnu ne répondit pas. Il baissa les yeux et se tût. Longuement. Gibson n’osait pas dire un mot. Tout était calme. Un calme étrange et pas spécialement rassurant. Puis l’homme releva la tête.
– Rodney Gibson, maintenant tu vas m’écouter. Tu ne peux pas me prendre pour un idiot. Je ne suis ni un touriste ni un média. Je connais tes lions plus que tu ne peux l’imaginer. Plus que toi-même. Épargne-moi tout d’abord l’insolente plaisanterie de la réintroduction. Un lion en captivité ne pourra jamais être relâché. Il n’a pas de clan, dehors, n’appartient à aucun groupe et serait tué sur le champ. Quant à réintroduire un animal de trois ans au sein d’un clan déjà formé, tu sais bien que c’est juste socialement inenvisageable, il ne serait jamais accepté et finirait lui aussi en lambeaux. Combien ?
– Combien ?
– Dans ton appétissante maison de retraite ? Combien de têtes actuellement ?
– Heu, cinquante-trois, je crois.
En un éclair, l’inconnu avait bondi par-dessus la table du salon, et son visage était maintenant à quelques centimètres de celui de Gibson .
– Rodney Gibson, d’après mes calculs dignes d’un collégien, d’ici trois ans, vingt-deux nouveau pensionnaires auront rejoint les cinquante-trois vieillards de plus de trois ans déjà présents, exact ?
Gibson avait les yeux écarquillés et ne fit pas un mouvement.
– Heu, oui, environ…
– Ton backend sera donc formé d’environ soixante-quinze lions, et d’une vingtaine de nouvelles têtes par an, exact ?
– Oui, à peu près, moins ceux qu’on vend à d’autres parcs ou à des zoos en Europe !
– Combien l’année dernière ?
– Une dizaine, je crois !
Les sourcils de l’étranger se froncèrent, son attitude devint menaçante et sa voix plus sourde encore.
– Combien exactement ?
– Trois.
– Disons soixante-dix lions dans l’arrière-cour. Ça te parait correct ?
– Oui, oui, je pense !
– À combien estimes-tu le coût quotidien d’entretien d’un lion adulte ? Sa nourriture, ses frais vétérinaires ? Fais-moi une moyenne, Rod. Le directeur du plus grand parc de félins d’Afrique de l’Est doit connaître ce chiffre, n’est-ce pas ?
Le ton devenait franchement menaçant.
– Oui, environ deux mille cinq cent shillings par jour, je dirais !
– D’accord, disons dans les trente dollars US. Ce qui nous fait qu’actuellement, tes cinquante-trois lions invisibles et au repos te coutent mille cinq cent dollars par jour, soit environ six cent mille dollars par an. Et dans cinq ans, c’est presque un million de dollars annuels qu’il te faudra, c’est bien ça ?
– C’est possible…
L’homme se releva d’un bon, arpenta la pièce et se rassit dans le fauteuil face à Gibson.
– Mon cher Rodney, comprends-tu où je veux en venir ?
Le directeur du Lion’s Sanctuary suait maintenant à grosses gouttes.
– Je ne sais pas, monsieur, je ne sais pas…
– Tu sais exactement où je veux en venir, Rodney. Si nous allions visiter tous les deux cette charmante maison de retraite ? Je veux dire tout de suite ? Combien de lions trouverions-nous exactement ? Veux-tu faire un pari avec moi ? Si nous en trouvons plus de vingt, si tant est que cet endroit existe, je te rends ta liberté et je disparais. S’il y en a moins de vingt, je vous tue tous, en commençant par tes enfants. Tu veux parier ?
Gibson fixait l’homme au regard de feu.
– Non, je ne veux pas parier.
– C’est bien, Rodney, c’est très bien. Parce que je vais t’expliquer quelque chose. Sous couvert de préserver la race et d’agir pour son bien-être, tu fais du business. Tu gagnes simplement de l’argent en te servant d’eux. Tu fais payer tes visiteurs pour regarder les lions, pour caresser et nourrir les lionceaux, puis tu les fais à nouveau payer lorsqu’ils grandissent, avec les promenades des semi-adultes. De leur naissance à leurs trois ans, tu les exploites. Et quand ils deviennent trop dangereux pour marcher avec les hommes, qu’en fais-tu Rodney Gibson ?
L’homme s’était rapproché de Gibson qui ne disait plus un mot. Il était face à lui, très près, trop près. Sa voix grondait dans le salon et ses yeux brûlaient d’un feu destructeur.
– Tu les vends, petit homme ! Tu les vends aux sociétés de chasse, pour la canned hunting , ce massacre déguisé en sport, dans des enclos minuscules et avec des lions drogués. Ils t’auront rapporté de leur naissance à leur mort. Tu veux me faire croire que tu es un philanthrope qui offre une vie au calme dans ton backend imaginaire ? C’est la mort, que tu leur offres. Une mort truquée, facile, une proie immanquable pour les couards. Martyrisés, torturés, décapités à demi-morts et empaillés dans le meilleur des cas. Tu es un tueur de lions, Rodney Gibson, tu as organisé leur abattage à grande échelle et chaque seconde de leur vie te rapporte de l’argent. Tu fais croire aux gens qu’en les nourrissant et en se promenant avec eux ils contribuent à leur sauvegarde, mais chaque caresse et chaque pas aux côtés d’un lion est une partie du problème. C’est un morceau de la balle qui finira dans sa tête. Et tu le sais, Rodney, tu le sais très bien et ça ne te pose aucun problème.
L’homme émit un grognement sourd, féroce, et découvrit une partie de ses dents. De ses crocs. Ses yeux étaient déchaînés. Le temps se figea et Rodney se dit que cette soirée était la dernière de sa vie. Il savait bien que tout était vrai, et qu’il était inutile de tenter de convaincre son interlocuteur du contraire. Un seul mot et il le tuerait. En un éclair. Il pouvait sentir la haine de l’homme à son encontre. Il allait le massacrer.
Puis l’homme se leva et se tint droit devant Gibson. En une seconde, il avait retrouvé son flegme et son visage était redevenu impassible. Rodney tremblait comme une feuille.
– Dans deux jours, un million de dollars seront versés sur un compte au Botswana . L’expéditeur sera intraçable, fais-moi confiance. Tu vas prendre cet argent et construire dix nouveaux enclos dans ton sanctuaire de lions morts. Tu y mettras les neuf semi-adultes, puis les treize lionceaux, une fois qu’ils seront sevrés. Je ne te parle même pas de ta maison de retraite qui n’existe pas. Tu vas nourrir ces lions jusqu’à leur mort, et ne plus en vendre aucun. À partir de demain matin, plus aucun touriste ne touchera à un lionceau. Plus aucune balade avec des semi-adultes ne sera proposée. Ce temps est révolu, ça n’arrivera plus jamais dans ton parc d’attraction.
Il fixa Gibson plus intensément.
– Ne prend aucun risque, car à partir de ce soir, si un seul poil de lion est touché par la main d’un visiteur, je reviendrai te voir. Je massacrerai les tiens, sous tes yeux, je vous enfermerai dans votre maison, vous droguerai et nous jouerons à cache-cache jusqu’à ce que mes griffes et mes crocs prennent la couleur de votre sang. J’organiserai une petite partie de canned hunting dont vous serez les proies dans votre propre enclos !
Il se tut un instant.
– Dis-moi que tu as compris.
– J’ai… j’ai compris, balbutia Gibson d’une voix à peine audible.
– Bien. Vous êtes bien les pires, vous et vos abattoirs à ciel ouvert. Avec vos beaux discours de préservation de l’espèce. Vous êtes des assassins aux mains propres mais il faudra bientôt rendre des comptes. Aux lions. À moi. Et au reste du monde.
Il se dirigea vers l’entrée, se retourna doucement et murmura comme à lui-même :
– Un jour, bientôt, tu devras leur expliquer, Rodney Gibson.
Puis il disparut dans les ombres de Mombasa.
13
Russie
Moscou

Quelques années plus tôt
La représentation commençait dans moins d’une heure mais tout était prêt. Dehors , il faisait déjà noir et le thermomètre affichait cinq degrés. Dino Duroff listait mentalement les différentes étapes de son passage. Même si rien ne variait d’un soir à l’autre, il voulait que tout soit parfait. L’installation rapide des cages, l’injection des calmants, l’entrée des fauves, leur placement aux endroits stratégiques de la scène, tout était millimétré. Il travaillait au cirque Zoumarov depuis presque quinze ans mais il avait toujours ce même souci du détail. Les mâles dans les cerceaux enflammés, les femelles dansant autour de lui, le hasard n’avait sa place nulle part. Même s’ils étaient sédatés, ses animaux demeuraient des prédateurs caractériels dont il se méfiait. Et il faisait tout pour rester sur ses gardes. Combien de ses collègues avaient été blessés, parfois gravement, parce qu’ils avaient oublié qu’ils travaillaient avec des créatures qui pouvaient à tout moment refuser un ordre et potentiellement se rebeller…
Il parcourait donc le camion sur toute sa longueur, passant devant les cages sans voir les animaux qui le suivaient du coin de l’œil, absorbé par la répétition de chaque ordre qu’il devrait leur donner d’ici quelques minutes. Les spectateurs faisaient déjà la queue à la caisse, il entendait le murmure de la foule au loin.
– Magnifiques bêtes.
Il se retourna avec stupeur. Personne ne le dérangeait pendant sa préparation. En premier lieu, on respectait ce temps si spécial de concentration avant d’entrer en piste et par ailleurs personne, à part lui, n’avait le droit de pénétrer dans le camion des lions juste avant sa prestation. Aucun bouleversement dans les habitudes des félins ne pouvait être toléré aussi près d’une représentation. La mécanique était fragile et Duroff fut immédiatement pris d’une folle colère.
– Qui êtes, vous ? Qu’est-ce que vous foutez là ?
– Bonjour, monsieur Duroff. Je suis un grand admirateur de votre travail.
L’inconnu était appuyé nonchalamment sur une des cages, à moitié dans l’ombre de la lumière blafarde. Il semblait grand, bien habillé, et s’exprimait dans un russe parfait. Le ton était légèrement amusé.
– Je m’en fous, vous n’avez pas le droit d’être là, dégagez immédiatement ou j’appelle la sécurité !
Le dresseur s’approcha de l’homme mais au même instant, tous les lions présents dans le camion se levèrent en même temps et se mirent à gronder. En une fraction de seconde, l’air devint électrique et les animaux se collèrent aux barreaux de leurs cages, les babines retroussées. Ils n’étaient plus que colère.
– Hé, c’est quoi ce bordel ? Couchés !
Duroff prit sa perche électrique et s’apprêtait à refroidir les monstres enfermés tout autour de lui quand un doigt levé émergea de l’obscurité.
– Je ne crois pas que ce soit nécessaire, dit calmement l’homme dans l’ombre. Ahou.
Les lions se turent instantanément et s’assirent dans un même mouvement, mais sans quitter Duroff de leurs yeux brulants. Il les connaissait depuis longtemps mais il ne les avait jamais vus comme ça. Ça sentait les problèmes pour la représentation. Ils étaient trop nerveux. Trop… étranges .
L’homme s’approcha et le dompteur put voir son interlocuteur. Il était incontestablement beau, mais quelque chose dénotait dans son visage : son regard. Ses yeux étaient… jaunes. Dorés. En feu. Il recula d’un pas.
– Putain mais vous êtes qui ? Vous voulez quoi ?
– Oh, très peu de choses, mon cher monsieur. Cela ne monopolisera pas trop de votre temps précieux et grâce à votre petit geste, le monde se portera mieux.
– De quoi vous parlez, je comprends rien !
Duroff commençait à paniquer, il sentait que la situation devenait dangereuse et il n’aimait carrément pas le regard de cet homme.
– Du calme, petit homme, détend-toi. Maintenant.
L’artiste sentit immédiatement une vague de chaleur envahir son corps et il se sentit apaisé en un instant. Tout paraissait plus simple, plus calme.
– D’accord, qu’est-ce que je dois faire ?
– Ouvre toutes ces cages. Libère les lions.
– Pardon ?
Même s’il était calme, Duroff ne comprenait plus rien. Son esprit était dans une espère de brume. Que je fasse quoi ?
– Tu prends les clés que tu as à ta ceinture et tu ouvres chaque cage. Tu ne regardes aucun animal dans les yeux. Tu le fais vite, et tu le fais maintenant.
Sans trop savoir ce qu’il faisait, et même si dans une partie lointaine, inaccessible de son esprit toutes les alarmes s’étaient allumées et que quelque chose hurlait, il prit ses clés. Lentement, il ouvrit chaque cage et fit coulisser chaque porte. Il n’y avait plus aucune séparation entre lui et les créatures qui demeuraient immobiles.
– C’est bien. Ne bouge pas.
L’étranger ouvrit les portes arrières du camion des lions. À deux mètres, un autre semi-remorque, noir et gigantesque, sans la moindre inscription, était garé à l’envers, portes ouvertes lui aussi.
– Wow !
Tous les lions se mirent en mouvement, sauf un. Ils sautèrent d’un camion à l’autre, sans le moindre bruit. Ils se retournèrent et s’assirent, en faisant face à leur dompteur, à présent dans l’autre camion. Il était maintenant seul avec l’inconnu et un grand mâle, qui n’avait pas sauté. Duroff était incapable de bouger.
– Dites-moi, mon cher Duroff, comment s’appelle ce magnifique mâle dominant ? dit l’étranger en regardant le lion qui fixait toujours le dompteur.
– Lui ? Orgè.
– Orgè ? Sais-tu ce que cela veut dire ?
– Non, on l’a acheté à un autre cirque en Grèce il y a deux ans et ils nous ont dit qu’il s’appelait comme ça.
– Vraiment ? Et aimes-tu Orgè, Duroff ?
– Heu… Nous n’avons pas de très bonnes relations, en fait, il n’aime personne, ce lion ! Il est ingérable !
– Oh, le vilain lion. Et qu’as-tu donc fait pour qu’il t’obéisse ?
– Rien de particulier, la même chose qu’avec les autres, c’est quoi ces questions ?
L’homme s’approcha et fit face au dompteur. Son regard devint folie.
– Tu les frappes, forain. Tu les tortures. Des coups de pieds quand ils sont bébés. De l’électricité quand ils sont plus grands. De la drogue chaque soir pour qu’ils somnolent pendant ton petit spectacle. Tu en as même dégriffé deux. Voilà ce que tu fais avec ces créatures.
L’homme avait parlé d’un ton calme, sourd, comme s’il murmurait un doux secret. Duroff ne répondit rien. Une autre alarme s’alluma dans sa tête.
– Mais vous êtes qui, pour savoir ça ? Qu’est-ce que vous faites avec mes lions ? Il se sentait de plus en plus épuisé, comme drogué. L’homme sourit.
– Tes lions Duroff ? Parce qu’ils t’appartiennent ? Ils sont ta propriété ? Vois-tu, dompteur de fauves, grand maître des monstres, les lions n’appartiennent à personne. Ils ne se soumettent jamais. Ils sont patients, mais leur cœur n’appartient qu’à eux. Et ils finissent toujours par recouvrer leur liberté volée, même s’ils doivent en mourir. Regarde-bien ce lion, petit homme. Regarde ce qu’il est. Ce que tu en as fait.
Il se détourna et pénétra dans l’autre remorque, au milieu de tous les lions. Il fit de nouveau face à Duroff.
– Je vais parfaire ta culture, chien de cirque. Orgè, en Grec ancien, veut dire « La Colère de Dieu ». Il regarda le lion. Rends justice, fils. Nous t’attendons.
En un instant, tous les muscles du fauve se contractèrent et il bondit à la gorge de l’homme qui l’avait si souvent battu. Aucun cri ne fut poussé, ni aucun grognement.
Trois minutes plus tard, le camion avait disparu dans la nuit russe.
14
New - York

De nos jours
Le lendemain de leur étrange dîner, Amy était partagée entre deux sentiments. D’un côté, elle avait trouvé la compagnie de Carter très agréable mais d’un autre, elle avait l’impression d’avoir partagé un dîner annonciateur d’une romance qu’elle se refusait. Enfin, bien sûr, aucun élément n’accordait de crédit à cette hypothèse flatteuse, mais quand même, c’était un dîner en tête à tête. Pour une première rencontre. Donc, potentiellement louche. Bref. Elle se concentra de nouveau sur son dossier.
Elle remarqua qu’elle regardait son téléphone un peu plus souvent que d’habitude et se trouva ridicule. C’est bon, détend-toi, c’était juste un dîner entre un patron et son employée ! Mouais… Le soir, elle resta travailler un peu plus tard que ses collègues. Et elle avait mis son téléphone bien en évidence, juste au cas où… Mais il ne sonna pas. Ni ce soir-là, ni le lendemain. Carter ne donna pas signe de vie pendant trois semaines.
Un vendredi, en fin d’après-midi, alors que le temps avait repris ses droits et que ses dossiers étaient redevenus la priorité d’Amy, Rachel Goldberg, la secrétaire du département commercial, se planta devant elle.
– Patterson, Dieu te réclame. Tout de suite.
Elle lui fit un clin d’œil. Amy leva la tête et fixa bêtement la blonde sur le retour qui se tenait devant elle. La secrétaire leva les yeux au ciel.
– Amy, tu es vraiment à l’ouest. Carter te demande, dépêche-toi, il n’aime pas attendre.
La jeune femme ferma enfin la bouche.
– Oh putain !
Rachel leva les sourcils.
– Trente-troisième, grouille !
Les portes s’ouvrirent et Amy pénétra dans le couloir d’hôpital qui servait de hall d’accueil. Aucune secrétaire n’était cette fois présente mais la porte du bureau de Carter était entrouverte. Elle entendait une conversation entre un homme (probablement son boss), une femme et une troisième voix, enfantine.
– Entrez, Amy ! dit Carter au loin.
Comment l’avait-il vu ? Les caméras, probablement. Elle poussa la lourde porte et entra dans le bureau qu’elle avait découvert quelques semaines plus tôt. Carter était assis derrière son bureau de ministre et une femme, brune, le teint mat et les yeux clairs, était assise sur un des canapés. Sur ses genoux, une petite fille riait en tapant des mains. Tout le monde souriait, ça empestait le bonheur, dans ce bureau !
– Amy, je vous présente Sarah, mon épouse et ma fille Victoria, dit Carter en venant à sa rencontre. L’élégante femme se leva et tendit à son tour la main en direction d’Amy.
– Victoria ? dit Carter en regardant l’enfant, un sourcil relevé.
– Bonjour madame, dit la petite fille avec un sourire plein de malice.
– Bonjour mademoiselle, répondit Amy. Tu as un très joli prénom.
– Merci madame. Le sourire s’agrandit encore un peu.
– Bien, dit Carter, nous avions terminé. Asseyez-vous, Amy.
– Va embrasser ton père, dit Sarah à Victoria qui courut dans les bras de Carter, enlaça son cou et l’embrassa goulument. Carter rit. Elle n’aurait jamais cru qu’il puisse rire, lui qui paraissait si distant, inaccessible, presque insensible.
– Bonne soirée, ma chérie. Écoute bien maman, je viendrai t’embrasser quand je rentrerai.
– Je t’aime, papa ! Et n’oublie pas ta promesse du monde meilleur !
– Je n’oublie pas, chérie, fais-moi confiance. Et moi aussi, je t’aime. Va vite.
Sarah était déjà à la porte.
– Bonsoir, Amy, dit-elle.
Victoria fit un signe de la main.
– Bonne soirée, madame Carter, au revoir, Victoria.
Et la porte se referma. Pour le plan drague, c’était mort, elle s’était fait des films.
– Comment allez-vous, Amy ?
– Très bien, monsieur.
– Si mes souvenirs sont exacts, la dernière fois que nous nous sommes parlé, vous m’appeliez James.
– C’était il y a trois semaines, monsieur.
Carter sourit.
– Mais, mademoiselle Patterson, ne serait-ce pas un reproche à peine voilé que j’entends là ?
Amy rougit instantanément et maudit sa carnation un peu trop pâle.
– Je suis désolé, Amy, finit par concéder Carter. J’ai dû régler quelques affaires urgentes et je n’ai pas eu une minute à moi. C’est votre dernière semaine, n’est-ce pas ? Et vous nous quittez ?
– Oui monsieur, c’est exact. Je finis vendredi prochain.
– Très bien. Alors rendez-vous dans ce bureau, vendredi prochain, à vingt-deux heures.
Amy ouvrit de grands yeux.
– Pardon ?
Carter leva un étrange regard sur elle.
– Vendredi prochain. Vingt-deux heures. Ici.
Elle commençait à paniquer légèrement. C’était quoi, ce nouveau plan ?
– Pour quoi faire, monsieur Carter ?
Il s’enfonça dans son siège et fixa la jeune femme. Il ne souriait plus.
– Amy, épargnez-moi ce petit cinéma de jeune femme effarouchée. Je ne vais pas vous séquestrer, ni abuser de vous. J’ai à vous parler, vous vous en doutez depuis notre dernière rencontre. Et je souhaite vous parler le jour de votre départ, dans ce bureau, suffisamment tard pour que nous ne soyons pas dérangés. Vous viendrez, vous m’écouterez et vous ferez ce que vous voudrez de ce que je vais vous dire. Il est grand temps que vous sachiez.
– Que je sache quoi ?
– Amy, je suis désolé, j’ai une nouvelle réunion dans dix minutes, je dois vous laisser. Rendez-vous dans une semaine, ici même. Je vous souhaite un très bon week-end.
Elle bafouilla :
– Je ne sais pas, monsieur Carter, je…
– Mademoiselle Patterson ? À vendredi.
Elle se leva et se dirigea complètement déboussolée vers l’ascenseur. Au moment de franchir la porte, il l’interpela.
– Amy ?
Elle fit volte-face.
– Oui monsieur ?
– Prévoyez un peu de temps. Je parle peu, mais il m’arrive d’avoir des choses à dire.
En rentrant chez elle, Amy ne décoléra pas. Contre elle, contre lui. Elle, d’habitude si entière, si fière de son caractère bien trempée, n’avait pas réagi, elle avait simplement rougi comme une collégienne. Et lui, pour qui se prenait-il à imposer ces rencards nocturnes ? Dans une semaine, à vingt-deux heures, elle ne serait plus sous contrat avec WMS et rien ne l’obligeait à aller à ce rendez-vous qui sentait le guet-apens à plein nez. Elle n’irait pas. Tout grand patron qu’il était, il ne pouvait pas lui imposer ça. Mais rien ne l’énervait plus que la perfide curiosité qui lui murmurait doucement à l’oreille : Mais qu’a-t-il à te révéler ? Et pourquoi a-t-il dit qu’il était temps que tu saches ? Que tu saches quoi, exactement ?
Encore une fois, le sommeil se refusa à elle. Elle se retournait sans cesse dans son lit. Bon , finalement, peut-être irait-elle. Elle se détestait pour ça aussi. Quelle faiblesse. Mais la vérité était qu’elle mourrait d’envie d’entendre ce que Carter avait à lui dire. Et tout au fond de son esprit, elle savait qu’elle devait l’entendre. L’attente allait être longue.
15
New - York

Une semaine plus tard
Elle le fut.
Elle n’eut pas la moindre nouvelle de Carter pendant toute la semaine. Elle classa donc tous ses dossiers, prépara ses affaires et fit le tour de tous ses collègues pour leur dire au revoir. Amy n’était pas une sentimentale et elle n’avait tissé aucun lien fort avec les personnes avec qui elle travaillait mais néanmoins, ce fut une semaine un peu pénible. L’environnement professionnel apporte son lot de confort social avec ses habitudes, ses codes, et tout laisser derrière elle, tout recommencer, encore et encore, lui pesait parfois un peu. Mais ce qui la préoccupait surtout, c’était ce rendez-vous clandestin programmé vendredi soir. Elle avait retourné leur discussion dans tous les sens et elle n’avait pas réussi à échafauder des hypothèses solides sur leur future conversation. Les jours passaient, lentement, et dès le vendredi matin tout fut en ordre pour son départ. Elle avait à présent hâte de partir, ce temps entre deux temps s’étirait et elle pensait à présent beaucoup à sa nouvelle aventure londonienne qui débuterait dans quelques jours. Elle allait intégrer l’équipe du London Post pour deux ans, et retrouver l’ambiance et l’excitation d’une publication quotidienne lui tardait. Elle l’avait connu quelques années auparavant, à Paris, où elle avait travaillé pour 20 minutes . Elle avait adoré. Mais il restait néanmoins une étape à franchir, l’entretien avec son patron. Elle se disait que c’était probablement pour la saluer et la remercier du travail effectué, mais elle savait au fond d’elle qu’il ne recevait pas chaque collaborateur sur le départ. Elle était à présent impatiente de savoir mais aussi d’en finir avec ce mystère qui n’était probablement pas grand-chose mais qui monopolisait en permanence une partie de ses pensées.
Vers dix-huit heures, elle salua une dernière fois Rachel , qui était au bord des larmes (ce qu’elle trouvait un peu ridicule) et fila prendre un café deux rues plus loin. Elle avait quatre heures à tuer. Elle sortit un livre de Cyrulnik qu’elle ne trouvait pas le temps de terminer, s’installa confortablement et s’abima dans une lecture effrénée qui l’accompagna deux bonnes heures. Elle dîna sans trop d’appétit et appela ses parents. Elle irait les voir demain, passerait probablement quelques jours avec eux avant de s’envoler pour Londres , en milieu de semaine prochaine. À vingt-et-une heures trente, le cœur battant un peu trop fort (elle détestait cette sensation), elle rangea ses affaires et se dirigea vers la haute tour de WMS . Elle brillait de mille feux dans la nuit New - Yorkaise et s’élevait comme un colosse parmi les tours de Manhattan . Elle salua Josh , à l’entrée, et passa son badge sur le portique. Une lumière rouge s’alluma. Son cœur s’arrêta, elle ne faisait plus partie de WMS ! Josh s’approcha d’elle.
– Bonsoir, mademoiselle Patterson.
– Bonsoir Josh, je suis désolée, mon badge ne fonctionne plus et…
Josh avait déjà appuyé sur un bouton derrière le portique.
– Je sais, mademoiselle, vous êtes attendue.
La lumière vira au vert et le portique se débloqua. Avant qu’elle ait pu répondre, Josh était retourné derrière le grand comptoir du hall d’entrée et semblait absorbé dans une tâche passionnante. Il ne leva plus les yeux. Elle pénétra dans l’ascenseur et appuya sur le trente-trois. C’était incontrôlable, elle angoissait carrément ! Il était vingt-et-une heures cinquante.
Les portes s’ouvrirent sur le hall immaculé du bureau de Carter plongé dans l’obscurité. Seul un rayon de lumière filtrait de la grande porte entrouverte. Il savait qu’elle viendrait. Il savait qu’elle était là. Elle frappa timidement.
– Entrez Amy. La voix était ferme, presque un peu froide.
Elle franchit les portes. La pièce était sombre, les lumières éteintes, sauf celle de son bureau. Il était assis, plongé dans la lecture d’un dossier. Il ne se leva pas, lui sourit et posa les feuilles devant lui.
– Bonsoir, fermez la porte, je vous prie. Et asseyez-vous.
– Bonsoir, monsieur.
Elle ferma la porte, s’approcha du bureau et s’assit sur le grand fauteuil, face à lui. Elle ne savait pas quoi dire, son corps et son esprit étaient en proie à une grande panique qu’elle tentait – probablement vainement – de dissimuler.
– Vous êtes tendue ?
Il avait posé cette question très sérieusement, sans le moindre sourire, en rangeant les dossiers devant lui. Il semblait assez distant, ce qui ne mit pas Amy très en confiance.
– Un peu, dit-elle. Curieuse, surtout.
– Pouvez-vous me donner votre téléphone, s’il-vous-plait ? Et votre montre, aussi. Toujours ce même ton détaché.
– Pardon ?
Pour la première fois, il la fixa de son regard pénétrant et vraiment impressionnant. Elle demanda :
– Pour quoi faire, monsieur Carter ?
– Amy , en premier lieu, j’ai des informations importantes à vous communiquer, et mettre une distance supplémentaire en me donnant du « monsieur » dans chaque phrase ne va pas nous aider. Ensuite , comme je vous l’ai dit, j’ai besoin d’un peu de temps et je ne veux pas vous voir regarder votre montre, vous devez donner le temps nécessaire à cette conversation. Enfin , il n’est pas question que votre téléphone sonne au cours de notre entretien. Ni que vous nous enregistriez.
– Que je nous enregistre ?
– Oui, Amy, vous m’avez bien compris. Je ne prends aucun risque, et je vous demande donc de me remettre ces objets qui pourraient entraver la parfaite concentration que requiert cet entretien. Pouvez-vous me faire confiance, s’il vous plait ?
Elle hésita un instant puis s’exécuta, elle détacha sa montre et pris son téléphone dans son sac qu’elle posa sur le bureau. Il coupa le son, ouvrit un tiroir et rangea l’unique moyen de contact d’Amy avec l’extérieur. Elle était à sa merci et elle se sentait clairement en danger. Elle prenait un risque avec cet homme qu’elle ne connaissait finalement pas, qui pouvait avoir ce qu’il voulait, seule avec lui en haut d’une tour inaccessible à vingt-deux heures. C’était de la folie.
Carter s’enfonça dans son épais fauteuil, joignit ses mains sous son menton et fixa Amy de ses yeux trop clairs.
– Que faites-vous là, Amy ? demanda-t-il doucement.
– Je ne sais pas, monsieur Carter. James.
– Deux solutions s’offrent à nous, Amy. Soit j’ai terriblement envie de vous, soit je suis tombé amoureux.
Le cœur de la jeune femme s’arrêta. On était loin des salutations d’usage avant un départ professionnel. Elle ne répondit pas et regarda ses chaussures.
– Regardez-moi.
Elle releva les yeux.
– Pensez -vous que j’aie des difficultés à coucher avec une femme si j’en ai envie ? Je ne suis probablement pas très beau, mais probablement mieux que d’autres. Et comme vous l’avez vous-même souligné lors de notre dernière entrevue, je suis rangé dans la boîte « riches et puissants ». Pensez -vous donc qu’un homme comme moi rencontre la moindre difficulté à assouvir ses envies avec les femmes ?
– Non, probablement pas.
– C’est un bon début. Et par ailleurs, vous comprendrez d’ici quelques instants que je ne peux pas tomber amoureux. Ni de vous, ni de personne. C’est ainsi et je vais vous l’expliquer. Et croyez-moi, vous comprendrez parfaitement. Résumons donc : je vous présente mes excuses mais je n’ai pas l’objectif de coucher avec vous, Amy, et je ne suis pas amoureux non plus.
Elle rougit et se sentit un peu honteuse, comme si elle avait été démasquée, alors qu’elle n’avait rien à se reprocher. En tout cas, elle se sentait un peu moins en danger. Il se leva, fit le tour du bureau et s’approcha de la statue de fauve. Il lui tournait le dos, la main sur la crinière de pierre.
– Savez-vous ce qu’est la résilience, Amy ?
Il avait posé cette question d’une voix plus grave, sourde, comme une confession ou une menace voilée. Il semblait regarder la ville qui s’étendait à ses pieds. Que venait faire cette question ici et maintenant ? Elle réfléchit rapidement, repensa à Cyrulnik, à toutes ces heures passées à se documenter dans les périodes les plus sombres de sa vie. Elle connaissait un peu le sujet, oui. Probablement mieux que la moyenne.
– Oui, je crois. C’est notre capacité à accepter l’inacceptable, non ?
Carter se tut quelques instants.
– Accepter l’inacceptable, répéta-t-il. Un beau cliché. Pensez-vous vraiment qu’on peut accepter ce qui est par nature inacceptable ? Qu’un jour, on puisse se dire « ça y est, j’accepte » ? Ce qui est inacceptable demeure inacceptable, Amy, on apprend à vivre avec, autrement, mais on ne l’accepte jamais.
La conversation prenait un tour inattendu et le sujet intéressait la jeune femme au plus haut point.
– Mais on progresse, n’est-ce pas ? On évolue, on s’habitue et on finit par accepter ?
– Vous confondez l’habitude et l’acceptation. Les parents qui perdent un enfant, pensez-vous qu’ils acceptent ? La femme qui se fait violer dans les toilettes publiques finit-elle, à force de rendez-vous chez son psychiatre, par accepter ? L’adolescent miraculeusement rescapé d’un attentat qui a dû ramper sur les cadavres de ses camarades, trouve-t-il ça un jour normal ? Ils continuent de marcher, ils respirent, se nourrissent, mais ils n’ accepteront jamais. C’est ainsi.
– Pourtant, on survit à l’inacceptable, non ?
– Bien sûr, Amy, on y survit, mais on change .
– On change ?
Carter se retourna et fit face à Amy.
– Oui Amy, on change. À dire vrai, la résilience est l’unique épreuve qui modifie fondamentalement notre nature.
– Je ne comprends pas…
– Notre cerveau est programmé pour absorber les chocs psychologiques. Ces amortisseurs jouent parfaitement leur rôle pour la plupart d’entre nous. Vos parents décèdent, vous traversez une épreuve difficile, vous êtes le témoin d’une scène particulièrement traumatisante, votre cerveau sait gérer ça. Il faut parfois du temps, mais dans la plupart des cas, effectivement, il finira par accepter. Et la vie reprendra ses droits. Que reste-t-il de la grande peine que vous avez ressentie quand vos grands-parents sont morts il y a dix ans, Amy ? Vous étiez si proches, pourtant. Et si inconsolable.
Elle se redressa sur son fauteuil. Comment savait-il ? Carter s’assit en face d’elle, sur le bureau.
– Qu’en reste-t-il, Amy ? Une légère tristesse, des souvenirs ? L’acceptation ne veut pas dire l’oubli, mais vous avez fait votre deuil, comme les gens disent. Votre cerveau a accepté, il est programmé pour ça. Les morts « logiques », les accidents légers, les divorces, vos problèmes au travail, les traumatismes de notre quotidien, il peut tout gérer. C’est notre amortisseur psychologique, et il est très efficace. Jusqu’à un certain point.
– Il aurait un seuil d’acceptation ?
Carter lui sourit.
– C’est à peu près ça, Amy. Certaines épreuves auxquelles nous sommes confrontées sortent du cadre de fonctionnement de cet amortisseur. Elles le submergent. C’est ce qu’on appelle « traverser la résilience ». On passe de l’autre côté de cet acceptable , dont vous parliez. Et on devient autre chose. On devient un résilient .
– Un résilient ?
– Il y a deux manière de devenir un résilient, Amy. Soit l’épreuve à laquelle vous êtes confrontée est trop intense pour être assimilée par le processus habituel d’acceptation de votre cerveau, soit c’est l’accumulation de situations traumatiques qui saturent cet amortisseur et le submergent. Dans les deux cas, il ne peut plus faire face et vous traversez la résilience. Assistez à la mort violente de votre enfant, et votre cerveau court-circuite. Il ne peut pas faire face à cette situation et vous apaiser après quelque temps. L’amortisseur est immédiatement brisé par la violence du choc. Ou vivez des épreuves difficiles rapprochées, sans que le temps, composante essentielle de processus d’acceptation, ne puisse jouer son rôle, et vous finirez par basculer aussi dans la résilience. Ce sont les deux seuls cas. Et je vous l’ai dit, vous devenez autre chose . C’est l’unique manière de changer votre nature profonde. Nous sommes programmés par notre famille, nos gênes, notre éducation, notre milieu social. Nous avons une part de liberté, bien sûr, mais notre destin est souvent orienté avant même notre naissance. Et nous changeons peu ce tracé, contrairement à ce que nous voulons croire. Notre nature reste la même, elle peut évoluer, mais linéairement, normalement, logiquement. Lorsque vous traversez la résilience, c’est une fracture dans la ligne de votre vie, il y a un avant et un après. Nous ne sommes plus dans le cadre d’une évolution, mais d’une transformation. Le monde est scindé en deux catégories, Amy, les linéaires et les résilients, les « normaux » et les « brisés ».
Un silence s’installa dans le bureau. Carter et Amy se regardaient, immobiles. Elle redoutait les prochaines phrases de Carter. Tout clignotait dans son cerveau.
– Sais-tu pourquoi tu es là, Amy ? dit-il doucement en inclinant légèrement la tête. Qu’as-tu ressenti lorsque tous ces morts ont submergé ton existence ? Il parlait d’un ton doux, apaisant. L’accident de Peter, celui de tes grands-parents, le suicide de ton oncle, l’agonie de Melissa ? Que s’est-il passé en toi à ce moment-là, Amy ? Les résilients sont souvent solitaires, ont du mal à s’inclure dans un ensemble social, ils peinent à trouver leur place, se lassent vite de tout et de tous, ils se demandent fréquemment ce qu’ils font ici et maintenant, ils s’ennuient très souvent, même – surtout ? – au milieu de la plus somptueuse fête. En fait, ils sont un peu comme les astronautes à leur retour sur Terre. On dit qu’après avoir contemplé la planète depuis l’espace, ils ont tellement perçu la petitesse de notre condition, qu’ils ont pris tant de recul qu’ils sont incapables de mener une vie normale à leur retour, que tout leur semble tellement futile et insignifiant…
Les résilients ont une distance, un recul qui les met en marge, à l’écart du monde qu’ils voient à travers un autre prisme que les linéaires. Ils sont souvent intellectuellement supérieurs, voire brillants, peuvent changer sans le moindre regret de travail ou d’amis, ils n’ont plus aucune empathie, sont pragmatiques à l’extrême, synthétiques, analytiques. De par ce recul permanent, ils ont une vie sentimentale souvent pauvre et une libido proche du néant, ils trouvent ces relations, qu’elles soient physiques ou affectives, bien trop stéréotypées pour qu’ils s’y investissent. Ils paraissent distants, froids, inaccessibles voire parfois prétentieux. Ils sont en général insomniaques, souffrent souvent de migraines, sont incapables de faire confiance aux autres parce qu’ils ne connaissent que trop la faiblesse de la nature profonde de l’Homme, détestent la promiscuité et le contact physique. Et surtout, ils se sentent souvent… différents. Et seuls. Tellement seuls.
Nouveau silence. Un barrage se fissurait dans la tête d’Amy. C’était elle. C’était sa vie. Elle perdait le contrôle. Elle se faisait envahir, impuissante.
Carter demanda une nouvelle fois :
– Sais-tu pourquoi tu es là, Amy ?
– Je… Je crois.
Les yeux de Carter se firent plus brillants et plus… jaunes. L’intensité de son regard paralysait Amy.
– Tu es une résiliente, Amy Patterson. Et ça change tout.
16
Quelque chose se brisa en Amy. C’était presque physique . Toutes ces questions. Tout ce temps. Toutes ces lectures. Cette solitude. Les larmes inondèrent ses joues, incontrôlables. Elle ne savait rien, ne comprenait rien, mais elle ressentait l’absolue vérité des propos de Carter. L’accumulation de souffrance, le décalage et la distance permanents. Après toutes ces années, on lui dévoilait sa vraie nature. Elle faisait finalement partie d’un ensemble fini. Elle s’était effectivement toujours sentie différente, et aujourd’hui elle avait la confirmation, sans culpabilité, qu’elle l’ était .
Carter ouvrit un tiroir et lui tendit un mouchoir. Elle essuya ses yeux.
– D’accord. D’accord. C’est possible.
Il la regardait, immobile. Penses -tu que je puisse me tromper, Amy ? demandaient ses yeux.
– Ok, c’est certain. Je le suis.
– Oui Amy, tu l’es.
– Ok, ok.
Elle avait du mal à recouvrer son calme et dût prendre une profonde inspiration.
– D’accord James, parle-moi d’eux. Parle-moi de moi.
Il n’y avait plus aucune barrière entre eux, elle comprenait son attitude, sa distance, son implication. Elle n’était plus son employée, tout ce cadre professionnel avait volé en éclats. La conversation avait pris une tournure bien trop intime.
– La résilience créé des gens différents, Amy. Il y a en fait deux catégories de résilients. Les passifs et les actifs. On considère qu’une personne devient résiliente une fois qu’elle a appris sa nature. Qu’elle a été « convertie ». Je t’en parlerai tout à l’heure. Une fois que le concept t’a été expliqué, tu peux l’accepter ou tout rejeter. Sais-tu quel pourcentage de résilients passifs survivent ?
Elle secoua la tête.
– Zéro. Aucun. Refuse ta nature, et tu mourras. Tu t’enliseras doucement, tomberas dans une sourde dépression, tu te noieras dans tes questions sans réponses. Tu feras semblant de vivre comme les linéaires, mais tu n’es pas un linéaire. Il est impossible de faire semblant. Il y a de trop grandes différences entre les résilients et les linéaires, et on ne peut pas renier sa propre nature toute sa vie. Mais il y a aussi les résilients actifs. Ceux-là se transforment. Évoluent. Mutent. Ils acquièrent des capacités particulières.
– Comme quoi ?
– L’influence. La persuasion. Leur relation aux autres, notamment aux linéaires, devient particulière.
– Explique-moi, s’il te plait.
– De par leur nature si spéciale, les résilients peuvent, dans une certaine mesure, influencer les choix des linéaires. C’est une forme de contrôle mais discrète, douce, mesurée. Ils ressentent ce que les linéaires éprouvent, ce qu’ils attendent, ce dont ils ont besoin. Un résilient peut influer sur les choix d’un linéaire sans qu’il ne s’en rende compte, le guider pour que ses décisions soient celles souhaitées. Tu peux aussi ressentir . Ce qu’ils sont, ce qu’ils veulent, leurs rêves et leurs peurs. Et t’en servir. On appelle ça « lire » les linéaires.
– Est-ce moral, James ?
– Moral ? Peu importe. Je te décris ce que sont les résilients. Je ne porte pas de jugement. À eux de choisir ce qu’ils font de leur nature et de leurs capacités. Quand Peter a été broyé sous son quad, était-ce moral ? C’est un fait, c’est comme ça. Les résilients ont des capacités particulières, mais un prix à payer aussi, pour ce qu’ils sont. Personne ne se pose la question de la moralité.
– Il y a donc un autre prix à payer que ce qui nous a fait devenir résilient ?
– Oui , Amy . Les résilients ont gagné certaines possibilités, mais ils en ont perdu d’autres, aussi. L’amour, par exemple. La distance empêche l’amour. Fini pour nous le miel, les sentiments dégoulinants, la passion irrationnelle, mièvre et dévorante, l’amour béat. Ça nous est interdit, tout ça nous semble ridicule, dérisoire et inutile, nous avons trop de recul sur toutes les situations. La solitude, aussi. De par notre influence, il n’est pas possible d’expliquer ce que nous sommes aux linéaires. Ils n’ont pas traversé la résilience, ils ne peuvent donc pas comprendre ce que nous sommes devenus. Ils n’ont pas développé nos capacités et s’ils en mesuraient l’ampleur, ils nous chasseraient, nous tueraient. Ils ne peuvent que les réfuter puisque hiérarchiquement, cela les place derrière nous. Ils ne peuvent tolérer qu’une partie de leur liberté soient détournée, à leur insu. Aucun linéaire ne peut accepter la nature d’un résilient. Il faudra donc la garder pour toi, tu ne pourras en parler qu’aux autres résilients.
– Tu as dit « nous », James. Plusieurs fois. Es-tu un résilient ?
Il sourit.
– On peut dire ça, Amy. Je t’ai parlé tout à l’heure du moment où une personne apprenait sa vraie nature de résilient. Certains d’entre nous le découvrent tout seul, mais c’est rare. La plupart du temps, ils sont « convertis », informés… par un autre résilient.
– Comme toi avec moi, en ce moment ?
– Exact, Amy.
– Donc, les résilients actifs informent les résilients « aveugles » de leur vraie nature, et ces derniers en informent à nouveau d’autres, c’est ça ?
– Encore exact.
– Nous sommes beaucoup ?
Il sourit de nouveau.
– Nous sommes légion, Amy . Partout sur la terre. La plupart à des postes stratégiques. La résilience permet d’accéder aux places les plus influentes. De modifier le cours de l’Histoire . Imagine le nombre de personnes qui ont vécu des chocs violents, des traumatismes insurmontables. La plupart sont convertis et sont devenus des résilients actifs. Mais nous ne nous prenons pas pour une race supérieure, nous vivons cachés, dans une grande humilité. Ce que nous avons vécu nous rappelle chaque jour la petitesse de ce que nous sommes, l’insignifiance de nos vies. Nous n’avons aucun besoin de dominer gratuitement, de rabaisser les linéaires en leur démontrant notre pouvoir. Nous respectons leurs qualités et travaillons avec eux, pour eux.
– Mais comment reconnaître un autre résilient ? Est-ce que nous avons des codes, physiques ou oraux, comme les francs-maçons ou d’autres sociétés secrètes ?
– Amy, nous ne sommes pas une société secrète. Il n’y a rien d’ésotérique dans ce que nous sommes, aucune magie. Bien au contraire, nous sommes les êtres les plus pragmatiques qu’il existe, nous sommes factuels, distants, raisonnés, organisés, précis. Oui, tu reconnaîtras les autres résilients à leur détermination sans faille, à leur capacité à faire évoluer leur contexte dans le sens qu’ils ont choisi. Mais au début, ce sont plutôt eux qui te reconnaîtront que l’inverse. D’ailleurs, certains prendront contact avec toi prochainement. Il faut que tu sois à l’écoute, attentive, disponible. Que tu travailles tes sens, que tu prennes conscience de ce dont tu es capable, que tu t’entraînes, que tu progresses.
– Tout ça me fait un peu peur, James, je ne sais pas si je serai capable de faire ce dont tu parles, est-ce que tu me guideras, est-ce que tu m’aideras ?
– Non , Amy , je ne serai pas là pour toi. Mais d’autres le feront. Je dois aussi t’expliquer un autre aspect de notre nature. Cette peur dont tu parles… Amy , les linéaires ont peur de tout. De ce qu’ils ne connaissent pas, de ce qu’ils n’ont pas, de ce qu’ils craignent de perdre, d’aujourd’hui, de demain, de la vie, de la mort, toutes nos sociétés sont basées sur la peur. Et tous les pouvoirs en place les maintiennent depuis toujours dans cet état. Notre rapport à la peur est très différent. Au regard de ce que nous avons vécu, bon nombre d’entre nous ne craignent pas de mourir, Amy . Ni de souffrir. Nous avons une forme d’insensibilité au monde et à nous-mêmes, une telle distance que tu percevras bientôt l’entière insignifiance de notre existence. Seuls les résilients peuvent réellement s’affranchir de la peur. Nous ne craignons rien, ni pour nous, ni pour les autres. Et cette quête de la peur zéro est un axe important de notre travail quotidien. Lorsque tu t’affranchis de cette peur, tout s’ouvre à toi. Nous n’avons plus aucune limite, en rien. La plupart des kamikazes ou des terroristes sont des résilients pleinement actifs qui ont choisi le mauvais chemin.
– Mais comment sait-on que la peur n’est plus une composante de nos actions et de nos réactions ? Comment la mesure -t-on ?
Carter sourit et le silence s’installa dans le bureau. Il semblait ailleurs. Puis il cligna des yeux, revînt au monde, regarda de nouveau Amy et lui dit d’une étrange voix en inclinant légèrement la tête :
– Les lions, Amy. Les lions, évidemment.
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– Les lions ?
Amy ne voyait pas le rapport entre ces animaux et tout ce dont Carter avait parlé, tout ce qu’il lui avait révélé.
– Vois -tu, Amy , contrairement aux idées reçues, la peur se mesure effectivement. Toujours rien de surnaturel, c’est simplement une réaction chimique. Lorsque notre cerveau est confronté à une situation qu’il juge dangereuse, il transmet des signaux à notre corps. Et celui-ci réagit. Il émet ce qu’on appelle des phéromones. C’est un signal, mais qui n’est pas olfactif. Rien à voir avec la transpiration, c’est une émission parfaitement indétectable physiquement entre humains. Mais qui peut se ressentir , parfois. Tu peux voir qu’une personne a peur, tu peux parfois le sentir, mais ces phéromones particulières ne répondent à aucun de nos sens.

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