Un demain sans hier
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Description

Fuyant leur monde mourant, les éternels ont semé sur Terre les germes qui avaient déjà éteint leur civilisation.
Dans une petite ville du sud de la France, à l’aube de ses trente ans Laura végète, seule et taciturne.
De son côté, Raphaël vient de réussir une mission à hauts risques en délivrant la fille kidnappée d’un milliardaire chinois.
Dans un monde qui affiche tous les signes de déclin, quel est le lien entre cette jeune scientifique flamboyante que le Times compara à Léonard de Vinci, ce mercenaire impitoyable au passé oublié et ces étranges immortels ?
A priori aucun.
Pourtant, des événements extraordinaires vont les propulser au cœur d’une épopée au-delà de l’espace et du temps, là où le bien et le mal trouvent racine sur la Terre et ailleurs…
Et si l’histoire n’était qu’un éternel recommencement, et si les coïncidences n’existaient pas, et si l’éternité résidait dans un demain sans hier ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 05 janvier 2022
Nombre de lectures 2
EAN13 9782312087504
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0350€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Un demain sans hier
Le Ken
Un demain sans hier
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
© Les Éditions du Net, 2022
ISBN : 978-2-312-08750-4
Prologue
Californie été 1916
En ce dimanche d’août, l’activité à l’hôpital d’Oakland avait été relativement calme. Le pasteur Harold Williams y venait chaque fois après l’office à l’église de sa paroisse.
Les effluves captivants de jasmin canalisaient les velléités agressives des paroissiens et contribuaient à adoucir cette journée d’azur aux températures clémentes.
« Yahvé vit que la méchanceté des hommes était grande sur la terre, et que toutes les pensées de leur cœur se portaient chaque jour uniquement vers le mal. Yahvé se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre, et il fut affligé en son cœur » .
Ainsi avait-il commencé son prêche ce matin-là en lisant un passage de la Genèse. Les dernières informations du front venant d’Europe l’avaient mis dans un état de réel désarroi. Décrites comme des moyens modernes pour écourter cette guerre terrible, de nouvelles armes naissaient chaque jour dans un charnier de boue et de sang. Les dernières en date n’étaient autres que ces canons, enchâssés sur un corps blindé mu par des chenilles d’acier. Les chars d’assaut venaient de faire leur entrée pour la première fois de l’histoire sur le champ de bataille de la Somme, dans les Hauts de France. Une fois de plus, l’ingéniosité de l’homme flirtait avec la dame à la faux qui faisait ravage à l’autre bout du monde.
« Seigneur », pensait-il, « pourvu que la souffrance de ton fils sur la croix ne fut pas en vain » . Depuis toujours, la guerre était une de ces constantes dégradantes de la dignité humaine. Il se disait parfois que rien n’avait fondamentalement changé. Comme un spectateur de la société qui l’entourait, il avait l’irrépressible sentiment que le monde courait à nouveau le plus grand des dangers : celui de s’attirer les foudres de Dieu. Malgré sa peine et sa douleur, sa foi demeurait inébranlable. Il partageait l’amour et la vocation pour Dieu depuis sa plus tendre enfance et pour son plus grand bonheur. Il se voyait tel le berger remettre ses brebis dans le droit chemin.
Comme chaque dimanche après sa messe, il allait à l’hôpital pour prendre soin de ceux que la santé avait abandonné. Il exprimait tous les jours de la gratitude pour ce que sa vie lui avait donné et considérait comme normal de vouer sa vie aux autres. Le soutien moral qu’il donnait inlassablement aux malades était tel un don, les soulageant de leur souffrance par ses mots d’amour et de paix.
L’infirmière de service vint à sa rencontre ce jour-là.
– Révérend, nous avons un malade qui demande à vous parler immédiatement. Il pense sa dernière heure venue et…
– Je vous suis, répond-il de sa voix grave et sereine. La compassion visible sur son visage était toujours perçue comme un signe sincère de réconfort. Il apportait une dimension spirituelle qui faisait parfois défaut à la routine de l’hospice. À son contact, le corps médical se sentait plus proche de ces personnes et de leur douleur.
Ils entrèrent dans une chambre commune où vingt lits étaient parfaitement alignés. Les parfums d’éther et de discipline étaient la seule alternative au chaos de leurs derniers instants. Il côtoyait depuis longtemps la souffrance mais jamais son cœur ne s’était détaché à la vue de ces corps déformés.
L’infirmière l’amena au chevet d’un homme âgé, avoisinant les quatre-vingts ans, visiblement affaibli. Son teint mat et sa peau burinée par le soleil soulignaient les origines méditerranéennes.
– Je crois qu’il est d’origine Turque, chuchota l’infirmière comme pour compléter les pensées du révérend.
Aussitôt qu’il l’aperçut, le vieil homme saisit la main du pasteur et le regarda dans les yeux avec une vivacité qui surprit Harold Williams.
– Haji, c’est mon nom, prononça-t-il d’une voix faible au fort accent étranger. J’arrive à la fin de mon existence et je dois soulager mon âme d’un poids lourd de soixante ans, mais je ne veux parler à personne d’autre que vous.
Il souriait. Sa sérénité illuminait son visage. Harold Williams posa sa main sur la sienne et l’écouta.
– Vous seul, homme d’église et de foi, peut comprendre ce que j’ai à dévoiler, dit-il en regardant l’infirmière qui partit après un signe de tête du pasteur. Il s’assit près du vieil homme, sa main toujours scellée dans la sienne. Il respirait péniblement, marquait de longues pauses avant de reprendre son souffle pour poursuivre. Le pasteur l’écouta d’abord poliment, puis visiblement de plus en plus intéressé. Haji ne cessait de parler. Il buvait régulièrement afin d’hydrater sa gorge desséchée. De nouvelles étincelles de vie s’animaient en lui. Les témoins de la scène virent à plusieurs reprises le révérend tourner les pages de sa bible, comme s’il y cherchait quelque chose. Il n’écoutait plus seulement, il soutenait la conversation, posant lui-même des questions au vieillard extenué. Puis , Haji se cala confortablement dans son lit et ferma les yeux. La flamme qui s’était emparée de lui cette dernière heure l’avait consumé.
Harold Williams prononça les derniers sacrements et après un souffle discret, Haji s’éteignit, un air apaisé drapait alors son visage.
L’infirmière qui croisa le Pasteur, alors sur le point de quitter les lieux, le trouva bouleversé. Il lui porta un regard vide, porteur de détresse et murmura, « et Yahvé dit : je vais effacer de la surface de la terre les hommes que j’ai créés… » et il s’en alla d’un pas pressé. La croix de bois usée qui pendait à son cou depuis sa plus tendre enfance, se balançait sous ses pas.
Fuente del sol, au sud de Valladolid , Espagne , de nos jours
Carlos Marco arriva sur le chantier à six heures du matin. Déjà , l’aube augurait des chaleurs supplicieuses. Le genre de journée à n’accepter que des travaux à l’abri du soleil. Mais son client payait gracieusement ses services. D’ailleurs il était là, lui aussi, déjà en train d’évaluer ce que deviendrait la propriété après les travaux terminées. Mike Murray accueillit Carlos avec son sourire habituel. Ce grand dadais, légèrement voûté, se déplaçait lentement. Sa poignée de main énergique exprimait cependant toute la détermination qui l’habitait.
Mike était de ces hommes d’affaires Anglais qui décidèrent, à la fin des années quatre-vingt-dix, de s’établir au soleil. Nombre d’entre eux avaient pris pour terre d’adoption le Sud-Ouest de la France. N’en déplaise aux mauvaises langues, ces capitaux venant de la Perfide Albion permettaient de restaurer un patrimoine laissé en désuétude en redonnant à cette région un visage patiné et revigoré. Une façon pacifique de reprendre cette Aquitaine dont ils en furent chassés lors de la bataille de Castillon le dix-sept juillet quatorze cent cinquante-trois.
Mike , et Maria , son épouse, avaient pris un autre chemin par une poussée du destin les emmenant vers l’Espagne . Un an plus tôt, ils étaient passés à côté d’une magnifique propriété dans le Périgord Noir . Un couple d’Américains les avait coiffés sur le poteau en offrant au vendeur dix mille euros de plus que le prix initialement demandé.
Le jour même, sous le coup d’une impulsion encore inexpliquée, Mike décida de surprendre son épouse. Il loua une voiture, traversèrent les Pyrénées et offrit à Maria l’opportunité de chasser sa déception en découvrant pour la première fois le pays d’origine de ses grands-parents.
Ce qui devait être un séjour de réconfort se transforma rapidement en une révélation. L’Andalousie leur explosa littéralement au visage, dans un ouragan d’accents, de couleurs et de saveurs. Leurs cœurs vibraient au rythme du flamenco, cette soirée où leurs regards complices disparus se ravivèrent alors.
Curro Albaycin, chanteur et personnage de légende dans le quartier d’Albaycin de Grenade, les subjugua en donnant vie à un poème de Federico Garcia Lorca. La guitare flamenca qui l’accompagnait transcendait chacune de ses postures passionnées. De ce coup de cœur naquit une conviction, ils allaient vivre dans ce pays.
Leur soudaine soif d’aventure les poussa plus loin. Ils voulurent en savoir davantage sur cette culture qui les stimulait. Ils remontèrent vers le nord pour explorer la province de Castillo y Léon. Les jours qui suivirent furent dédiés à découvrir cette région, et conforta leurs premières émotions. Mike remit plusieurs cartes d’affaire aux meilleures agences immobilières de la contrée. Son cahier des charges était simple et stimulant :
– Je cherche une belle propriété, mon plafond est trois millions d’euros. Je demeure à l’hôtel El Jardin De La Abadia à Valladolid jusqu’à samedi midi.
Avant la fin de son séjour, il reçut nombre d’appels la plupart dans un très bon anglais pour lui dévoiler « La » propriété recherchée.
– Vous avez mon adresse électronique, répondait-il amusé et excité à la fois. Envoyez-moi des photos, des descriptifs et je vous répondrai si j’y vois un intérêt.
Son détachement apparent était une protection à un nouvel échec, même s’il avait la certitude dans son for intérieur que cette fois serait la bonne.
À regret ils virent les jours s’égrener et finalement ils durent retourner en Angleterre avec dans le cœur les aquarelles sonores ibériques.
À l’atterrissage, Heathrow arborait un arc-en-ciel aux couleurs maussades d’un plafond nuageux incertain. Maria fit un vœu. À peine arrivés à leur domicile, elle se précipita sur son ordinateur oubliant pour quelques instants le froid humide des anciennes demeures londoniennes restées inhabitées. Les offres immobilières s’affichaient par dizaines. Le tri dura trois heures et quatre choix potentiels sortaient du lot. Mais l’adrénaline boostée par l’excitation se dissipa et la fatigue reprit le dessus. Ils décidèrent de s’octroyer une courte pause et d’apprécier à sa juste valeur bienfaitrice un thé de Ceylan. Le téléphone sonna, avec lassitude Mike décrocha. Une femme l’aborda alors dans un Anglais d’oxford des plus parfaits.
– Bonjour, je suis Mélanie Miller. Notre agence de Castillo y Léon nous a informé que vous recherchiez une propriété et j’ai ce qu’il vous faut. Je suis à Londres. J’ai une vidéo à vous montrer, cela ne prendra qu’une heure tout au plus.
Après les premières secondes de surprise, Mike articula sa réponse :
– Chère Madame, nous avons quitté Valladolid ce matin même, s’empressa-t-il de répondre, impressionné cependant.
– Monsieur Murray, je travaille pour une compagnie immobilière mondiale spécialisée dans les recherches de biens exceptionnels. Si je ne vous convaincs pas aujourd’hui, vous n’entendrez plus parler de nous, c’est dans nos engagements.
Mike resta muet quelques instants. Il regarda les dossiers des quatre propriétés qui leur restaient à analyser. Après tout, une de plus pourquoi pas, se dit-il.
– Dans ce cas, rencontrons-nous Madame Miller, mais pas plus d’une heure, nous sommes assez fatigués.
– Monsieur Murray, puis-je vous demander de ne pas défaire vos valises, il est fort possible que je vous offre ce soir même de vous ramener en Espagne.
Il sourit intérieurement. Cette femme faisait preuve d’une opiniâtreté pimentée d’un soupçon de charme.
– Madame Miller, soyez sérieuse et réaliste je vous prie. Permettez-moi de vous rappeler un autre principe très simple : l’humilité est la meilleure des conseillères.
Moins de cinq heures plus tard, le vol British Airways 0624 de 22 h 35 avait à son bord des passagers de dernière minute mais voyageant en première classe. Mike et Maria, harassés par cette folle journée, s’endormirent immédiatement sous l’œil bienveillant de Mélanie Miller.
Elle avait réussi la première étape de sa mission. Sa classe, son intelligence son rayonnement avaient immédiatement séduit le vieux couple. La vidéo pourtant très vendeuse fut en dessous de la réalité. Cette nouvelle terre d’asile se trouvait dans la province de Castilla y Léon, à une heure à peine des vignobles prestigieux de Ribero del Duero. Un ciel dense, d’un bleu infini et une légère brise ennoblissaient un environnement déjà onirique. Le couple britannique était face à une hacienda du quinzième siècle. L’architecture était magnifique, l’influence arabe évidente. Les volumes imposants laissaient place à l’imagination sans limite de Maria. Déjà, elle visualisait l’emplacement des meubles, tapisseries, rideaux chamarrés et bien entendu sa collection de tableaux aux couleurs vives qui ensoleillaient son habitat Londonien. Sa passion et son enthousiasme étaient une source de bonheur incommensurable pour Mike qui n’avait pas vu son épouse si espiègle, si jeune depuis tant d’années. Ce pays est une source de jouvence pensa-t-il, la tendresse plein les yeux. La perfection.
La propriété de dix hectares était parfaitement close par un mur de pierres, contemporain de la maison. Des oliviers centenaires et des massifs de lavandes apportaient les couleurs pastel, contrastant avec la vivacité des roses et des camélias sertis dans un jardin harmonieusement entretenu. Pour Mike cependant, une tache au décor : une remise en décrépitude en bordure du luxuriant jardin potager aux arômes de thym et de basilic. Abandonnée depuis des décennies, les murs lézardés et la toiture effondrée portaient les meurtrissures d’un soleil implacable dont les légendes locales le disaient capable de sécher davantage les pierres. L’état de cette bâtisse était devenu une fixation pour Mike. Plus tard, il réglerait ce problème mineur, il fallait d’abord acheter ce bien.
Les démarches ne furent que simple formalité, Mélanie Miller facilitant chaque étape de cette fabuleuse acquisition et… transaction.
Le prix final fut plus élevé que prévu initialement, mais Mike comme Mélanie, savaient que le prix de base n’était qu’indicatif.
– Maria et Mike, vous êtes maintenant les heureux propriétaires de « Vela Blanca ». Nos recherches patrimoniales nous ont permis de retrouver le nom d’origine de votre hacienda. Un beau non, n’est-ce pas ?
Vela Blanca, répéta intimement Maria.
Le jour de la signature, Mélanie recruta un professeur entièrement dévoué à leur apprentissage. Pendant sept jours, ils prirent tous leurs repas en la compagnie agréable de Miguel Serrano, professeur de langue doté d’une belle érudition.
Miguel était un doctorant en histoire au Museo de las Ferias à Medina del Campo. Sa connaissance de la région et de son passé accéléra leur apprentissage sur les us et coutumes locales.
Depuis leur installation à Vela Blanca, leur vie avait pris un nouveau sens, bercé par un sablier qui s’écoulait plus lentement. « J’apprécie enfin de voir passer le temps » se disait Mike.
Il rejoignit Carlos et se dirigèrent vers la vieille remise. Le soleil pointait à l’horizon et déjà ses rayons s’agrippaient aux plis de leurs vêtements. Sous l’œil curieux de Mike , Carlos Marco examina une dernière fois les lieux. Son corps râblé aux muscles encore saillants était en harmonie avec la dureté de ces terres millénaires. Sa casquette et ses épaules fatiguées lui ajoutaient certainement des années qu’il n’avait pas. Son visage ciselé de crevasses, tranchait avec la perspicacité de son regard bleu clair et de sa voix colorée animée de passion.
– Monsieur Mike ( prononcer Maiickeii ) vous êtes bien sûr que c’est ce que vous voulez ?
Son accent fit sourire Mike. Carlos faisait tout son possible pour accommoder sa forte inflexion espagnole à un Anglais des plus approximatifs.
Carlos avait été unanimement recommandé par tous les professionnels de la région. La qualité de ses restaurations avait porté sa réputation au-delà des frontières régionales. Sa première rencontre avec Mike demeurait inoubliable :
« Señor Mourraii … » Mike Murray lui demanda aussitôt de l’appeler par son prénom devenant alors malgré tout « Señor Maiickeii ».
Carlos avait essayé à plusieurs reprises de convaincre Mike de restaurer cette remise en ruines qui l’embarrassait depuis le début.
– Señor Maiickeii je vais vous faire du bon travail et cela ne vous coûtera pas cher. Mais imaginez ce bâtiment restauré. Señor Maiickeii, imaginez ! Vous allez faire revivre cette propriété, vous allez faire revivre Castilla y León, et même l’Espagne !
Dans un ultime plaidoyer plein d’enthousiasme il avait enfin eu raison du rationalisme de Mike. Personne alors n’aurait pu se douter de la portée de ses mots.
Un olivier plusieurs fois centenaire jouxtant la bâtisse en ruines contribuait à sa détérioration. Ses racines s’étaient emparées du soubassement et continueraient de nuire à la pérennité de la rénovation. Ses branches noueuses rappelaient les doigts déformés des anciens du village et comme pour eux, les maladies trouvaient avec l’âge les chemins de la victoire. Il fallait s’en débarrasser.
Mike alla retrouver Maria qui l’attendait, plus heureuse que jamais sur leur terrasse ombragée, au sol dallé de pierres ocre pales.
– Je t’ai préparé des œufs au bacon et des toasts à la marmelade.
Même loin du pays, certaines habitudes persistent. Ce jour-là, le jeune Miguel fut leur invité. L’atmosphère était imprégnée d’un subtil mélange de roses et de romarin. Ces lieux ravivaient tous leurs sens.
Depuis des semaines, le couple faisait parler de lui dans le village. La presse locale fit du déracinement de l’olivier le sujet à discuter : « Rénovation ou destruction de notre patrimoine ? ». C’est ce qui expliquait en ce jour la présence plus nombreuse de badauds autour de Vela Blanca.
Miguel ne voulait rien rater du spectacle et arriva très tôt lui aussi ce matin.
Mike s’assit, appréciant sa demeure et la joie retrouvée de Maria. Plus loin, Carlos entamait ses travaux d’élagage. Telle une ruche en mouvement, son équipe matinale se mettait à l’œuvre. Bientôt, les clameurs des moteurs de tronçonneuses vinrent briser la tranquillité matinale.
Tout se passait tel que prévu. Après que les principales branches et le tronc furent sectionnés, la pelle mécanique entreprit son travail de levier pour déraciner les restes de l’arbre centenaire. Mike restait impassible à ce spectacle. Il avait taraudé la terre et les océans à la recherche d’or noir, sillonnant chaque recoin de ce monde aux réserves taries. Un trou de plus dans le sol ne l’impressionnait pas aujourd’hui. Cette vie de nomade l’avait rendu suffisamment riche pour entrevoir avec Maria une retraite baignée de chaleur, d’ombre et de senteurs subtiles. De plus, il se doutait que le bois de cet olivier referait un jour surface sous la forme d’une table ou d’objets décoratifs, et pourquoi pas labellisés « Vela Blanca ».
Fidèle à sa promesse, le soleil indécent mordillait les chairs, se faisant d’heure en heure de plus en plus gourmand. Alors que Maria s’apprêtait à offrir une limonade glacée, pressée de citrons dorés de la propriété, elle remarqua l’effervescence des travailleurs autour de l’arbre. Elle le souligna d’un signe de tête à Mike et Miguel alors que Carlos venait à grands pas dans leur direction. Il enleva machinalement sa casquette et essuya la sueur de son front d’un revers de manche.
– Señora Maria, señores il faut que vous veniez voir cela !
Cette attitude provoqua un regain de tonus chez Mike qui malgré son allure cintrée, suivi à grands pas Carlos vers le trou béant laissé par les racines arrachées.
En observant de près, on pouvait distinguer clairement les angles de pierre d’une petite construction jadis enterrée.
Sans attendre Carlos sauta spontanément et commença à déblayer la terre meuble à cet endroit. Des planches de bois pourries obstruaient ce qui devait être l’entrée d’un petit tunnel. On aurait pu croire à une canalisation d’égout, mais ce n’était pas le cas.
Mike approuva du regard pour dégager le passage et explorer ce qui pouvait se cacher derrière. Miguel rejoignit Carlos et enleva avec délicatesse les planches de bois qui se désagrégèrent aussitôt. Une structure aux formes rectangulaires s’ouvrait à lui. La moue de Miguel se chargea d’intérêt. Il leva la main en demandant le silence au groupe qui l’entourait. L’excitation devenait palpable. Chacun était suspendu aux instructions à venir. Il se mit à genoux, essayant de voir ce que ce trou noir pouvait bien receler.
– J’aurai besoin d’une torche électrique, auriez-vous cela ?
Avant que Mike ne réponde, Carlos demanda à un des ouvriers d’aller chercher une lampe dans la camionnette. Moins d’une minute plus tard, Miguel était équipé. Il s’accroupit à nouveau et rampa dans la structure. Le faisceau lumineux fit scintiller des arrêtes métalliques d’un coffre de grande taille. Miguel s’enfonça plus loin dans ce terrier défloré et observa de plus près l’objet mystérieux. Il agrippa une des poignées de métal et tira le coffre à l’air libre. Le mutisme avait enveloppé la scène, ponctué ici et là de murmures furtifs. L’objet séculaire était lourd et de grande taille. La construction de pierre dans laquelle il avait reposé l’avait plutôt bien conservé. Le bois avait résisté, les ferrures légèrement rouillées. Miguel regarda Mike qui donna son accord pour extraire du trou béant l’objet inattendu. Trois ouvriers vinrent lui prêter la main.
Soudain, comme un seul homme, le groupe se tut. Un son, au début à peine perceptible s’amplifia jusqu’à atteindre une stridence insupportable. Certains hommes s’enfuirent en criant, d’autres s’agenouillèrent et protégèrent leurs oreilles pendant quelques secondes. Comme animé d’une vie propre, le coffre convulsait, sous le regard anxieux des spectateurs consternés. Nul doute que la presse locale venait de trouver une manchette qui dépasserait les frontières d’un l’intérêt, jusque-là local.
Cet objet devait avoir été enfoui là depuis des centaines d’années. L’olivier avait été certainement planté pour en masquer la présence.
L’idée d’ouvrir le coffre était freinée par la crainte d’en découvrir le contenu. Ni Miguel, ni Mike ne voulaient profaner dans la brutalité une découverte de cette nature. L’objet était comme animé d’une vie propre. Les regards se croisèrent, des frissons parcoururent les échines des ouvriers déroutés quand il vibra de nouveau. Quel mystère détenait-il ?
Mike ne disait pas un mot. Il n’avait jamais vu au cours de sa carrière quelque chose de semblable. Son flegme britannique fut mis quelques instants à l’épreuve, mais une éducation ancestrale reprenait finalement le dessus. La foule percevait l’angoisse croissante sur les visages des tâcherons inquiets. Miguel reprit le contrôle de la situation.
– Mike, dit-il, nous devons l’emmener au musée. Là-bas, nous aurons les moyens d’en savoir un peu plus. Je ne pense pas que nous devrions en faire plus ici, finit-il en montrant les mines perturbées des personnes qui s’agglutinaient.
Mike ne répondit pas immédiatement. Il regardait avec suspicion cet objet aux pulsations devenues régulières tel un cœur remis de ses émotions. L’impassibilité qu’il affichait n’était que de surface. Il composa un numéro de téléphone, une voix lui répondit.
– Mélanie Miller ? En effectuant des travaux, nous avons trouvé un coffre bien étrange. Pouvez -vous vous renseigner sur les propriétaires précédents de Vela Blanca aussi loin que vous le pouvez. Merci .
P REMIÈRE PARTIE
Chapitre I
La nuit amplifiait le climat contrasté et rude du désert de Gobi . Rien n’altérait la détermination du groupe d’hommes se déplaçant à vive allure et en silence. Ni le froid, ni la poussière de quartz, ni le tranchant des cailloux que leurs bottines foulaient ne les ralentissaient. Leur aisance indiquait un groupe aguerri aux actions de combats.
La nature de leur mission ne laissait place à aucune erreur d’estimation. L’objectif était en vue. Ils se mirent à ramper, négligeant l’inconfort et la douleur provoqués par l’âpreté du sol hostile. Tels des caméléons, ils s’étaient suffisamment rapprochés pour avoir en ligne de mire les sentinelles susceptibles de donner l’alarme.
Là, plantée au milieu de nulle part, se dressait une des forteresses de Kwan Chenko. Ténébreuse, imposante, étrangement entourée d’une brume que les reflets lunaires animaient d’un voile troublant. La rugosité des murs était un écho à cet environnement sauvage, raboteux, déserté de toute conscience.
Ici, tel un artiste de lugubre inspiration, le vent sculptait tous les jours et avec constance, un paysage avide de mort.
Personne n’avait voulu jusqu’alors s’attaquer au repaire de Chenko, et le mystère qui l’entourait demeurait total. De généreux pots de vin ainsi que des analyses précises de photos satellite, dévoilèrent enfin son mystérieux emplacement.
Kwan Chenko avait bâti sa réputation sur trois piliers : terreur, puissance et vengeance. Sa fortune immense s’abreuvait à la source de trafics en tous genres : armes, drogues, femmes, enfants, organes. Son influence dépassait de loin les limites de l’Orient. Il s’était diversifié et avait accru ses gains grâce aux rançons extorquées de ses attaques cybernétiques. Nul doute que cette forteresse abritait des serveurs et des hackeurs capables d’attaquer entreprises et gouvernements du monde entier. Les nouvelles formes de piraterie se développaient à la vitesse des évolutions technologiques. Dans ce domaine aussi, Chenko confortait son monopole.
De mère Chinoise et de père Russe, Kwan Chenko était le seul à avoir pu fusionner la mafia Chinoise et Russe qu’il dirigeait d’une main de fer. Ses ennemis disparaissaient dans des morts violentes. La trahison d’une personne se traduisait par l’exécution immédiate de toute sa famille et de ses relations connues. Qui pouvait alors oser le défier ? Son sens du business en faisait un homme à part.
Les économies d’échelle faisaient du sens dans l’industrie du crime, comme dans n’importe quel autre business, et se chiffraient en milliards de dollars. Il n’avait désormais plus de concurrence en Asie ou en Russie, ses plus gros marchés. Certains experts estimaient que la puissance financière colossale de Kwan Chenko dépassait le produit intérieur brut de certains pays Européens, mais en fait, personne ne savait grand-chose sur lui. La neutralité bienveillante dont il bénéficiait de la plupart des gouvernements en faisait un « intouchable ». Statut acquis en contrepartie d’informations compromettantes sur les puissants de ce monde. Une différence sensible cependant : les hommes politiques changent, les mafieux résistent ou meurent. Kwan Chenko était lui, toujours en vie.
Ici, il régnait en maître absolu. Son droit de vie et de mort en faisait l’égal d’un dieu, celui que l’on craint par confort, habitude ou absence d’esprit de rébellion. Jamais personne n’avait eu le courage de s’opposer à ce monstre.
Jamais avant ce soir.
La formation se déployait dans un ordre précis où chacun connaissait son rôle, fruit d’une préparation dans laquelle le hasard n’avait pas de place. Nom de code « CASABLANCA ». La règle était immuable : à chaque mission, toujours un nom de ville de dix lettres, chacune attribuée à un membre du commando.
« C1 à CASABLANCA », le message, murmuré au travers de l’équipement radio, n’avait nul besoin d’être plus explicite. Le silence pour seule réponse annonçait l’imminence de l’action. Sur les remparts, pas moins de douze gardes armés étaient déjà repérés.
L’absence de coordination dans leur ronde prouvait que Kwan Chenko ne redoutait ici aucune menace. La mission n’en était pas moins dangereuse.
Éliminer le barrage des sentinelles ne prendrait tout au plus qu’une minute, tout comme l’entrée dans la citadelle du groupe Un. Atteindre l’objectif et ressortir ne devra pas excéder sept minutes trente, permettant au groupe Deux, de préparer le repli.
Remontant de la citadelle, des bruits de débauche et de souffrance parvenaient aux oreilles des « Ombres », nom que les membres du commando avaient adopté.
De son poste de garde, un des hommes de Kwan Chenko faisait sa ronde.
Impassible, il détourna son regard, surplombant depuis son rempart l’immensité et la noirceur du désert. Ses yeux noirs aux paupières lourdes se plissèrent comme pour chercher une lueur de nouveauté dans ce paysage de désolation qui l’entourait. Rien de spécial ne vint éclairer un regard déjà éteint, aujourd’hui pas plus qu’hier, dans cette vie inerte dont il était finalement prisonnier.
Chaque rafale de vent arrachait au désert ses feux follets de sable tournoyants. Ce spectacle simple d’une nature indomptée ne lui inspira pas la moindre réflexion. Il racla sa gorge, cracha au loin dans un geste automatique et s’essuya le nez du revers de sa main. Il fit quelques pas et marqua un bref d’arrêt. Il haussa mécaniquement les épaules et laissa percer un léger ricanement. Ici, seule la raison avait fui ces lieux maudits. Un sourire édenté prit forme sur sa peau vérolée et se résorba tout aussi vite qu’il était apparu.
Dans moins de deux heures, il retournerait dans la moiteur du baraquement où il noierait l’insipidité de son existence dans un flot de bière. Telle était la vie de ces pauvres bougres qui, dans leur monde, se pensaient du bon côté.
Il alluma négligemment une cigarette…
– « C1… Top »-
… et fut surpris de ne trouver que le goût du sang dans sa bouche, avant de s’effondrer le regard fixe dans le clair de lune. La précision de la première balle tirée avait fait son œuvre, et il ne fallut que trois secondes pour que les onze autres tirs silencieux eussent le même effet. La barrière de gardes venait d’être effacée.
Déjà, les grappins étaient lancés et hissaient l’escouade de mort. L’opération était dans les temps.
La préparation rigoureuse avait familiarisé les Ombres aux lieux à investir. Six hommes étaient entrés dans l’enceinte. Leur attitude ne laissait entrevoir aucun flottement. Ils atteignirent l’aile Est de la cité et y pénétrèrent rapidement. Les lieux défilaient avec automatisme. Un immense couloir, trois coursives, six Ombres . Deux d’entre eux se précipitèrent jusqu’à la dernière coursive, passant devant la septième porte, objet de la mission. Deux autres se positionnèrent respectivement devant la deuxième et la troisième coursive. La rumeur du vent voilait leurs pas rapides. L’effet de surprise fut total.
La somnolence des gardes dans cette salle les empêcha de comprendre le sens de l’irruption des hommes armés. Simultanément les six hommes entamèrent un concert de feux nourris, une symphonie mélancolique dont l’épilogue était déjà écrit dès la première mesure.
La puissance des armes, associée à la précision méthodique des mercenaires, ne pouvait laisser la moindre chance aux vingt-quatre gardes de l’aile Est. Leurs visages se figeaient dans une dernière stupeur alors que les balles meurtrières éclataient organes et os qu’elles rencontraient.
Lorsque les fusils se turent, leurs silencieux fumaient encore. Avant que le dernier garde n’expire son ultime souffle, la porte numéro sept s’ouvrit enfin.
Sur un lit, inconsciente, gisait une enfant d’une dizaine d’années. Fille d’un richissime homme d’affaires Chinois, elle avait été enlevée voilà quatre mois. À ce jour, elle était toujours la monnaie d’échange aux vingt millions d’Euros de la rançon demandée.
A1 examina rapidement son état. Elle était visiblement droguée mais son pronostic vital n’était pas engagé. On l’installa sur le harnais conçu spécialement pour cette occasion. S1 avait pour mission de la porter.
« C1 OK » annonçait la sortie du groupe. Chacun des six membres ne put s’empêcher de penser aux personnes qui se trouvaient derrière les autres portes.
C1 imagina un instant les vies condamnées derrière ces portes scellées. Chacun , un jour, a droit à une deuxième chance , se dit-il. Dans un geste imprévu, il déposa sur quelques serrures une charge explosive à effet retardé. Après leur départ, ces portes s’ouvriront dans le fracas d’une détonation laissant une occasion de fuite aux captifs malchanceux. Ce qu’ils en feraient ne le concernait pas. En moins d’une minute, l’intégralité du groupe s’était retrouvée.
Soudain, C1 s’immobilisa, imposant de fait la même attitude au reste de la troupe. À une vingtaine de mètres, trois hommes armés se dirigeaient d’un pas décidé vers l’aile Est.
« A4, trois gars verrouillés ». De son poste d’observation depuis les remparts, A4 venait d’annoncer que sur simple signal, il mettrait fin au danger imminent par des tirs précis à distance. Dix mètres : dans quelques secondes, les Ombres seraient découverts, et toujours aucun ordre de C1. Le temps s’arrêta. Soudain, C1 bondit au milieu des trois gardes surpris.
Sa célérité empêcha le moindre son de s’échapper de leur bouche entrouverte. Seul le souffle vif des lames d’acier tranchant deux gorges vint se superposer au craquement d’une nuque brisée. Moins de deux secondes avaient été nécessaires. C1 restait immobile alors que les trois hommes s’effondraient simultanément, comme des marionnettes dont les fils auraient été sectionnés.
Ramenant les trois corps dans l’obscurité protectrice, C1 montra d’un geste rapide les raisons de son acte. À peine perceptible sous un col de chemise, se dissimulait un gilet pare-balles. Blesser seulement ces hommes représentait un risque qu’il ne pouvait se permettre. Une alarme prématurée était synonyme d’échec et de mort.
Les Ombres avaient observé la scène, et tous savaient que seul C1 pouvait réussir un tel coup, renforçant le respect vis à vis de cet homme.
Intrigué, C1 s’accroupit auprès d’une de ses victimes et en remonta rapidement la manche droite.
Le tatouage qu’il découvrait sur l’avant-bras de la victime représentait un serpent dont les anneaux s’enroulaient autour d’un globe terrestre. La garde d’élite de Kwan , pensa-t-il. D’après une discrète rumeur circulant dans la mafia chinoise, Elle seule porte en permanence des gilets pare-balles et un tel tatouage.
Il s’assura du bien-fondé de sa réflexion en constatant la présence du même tatouage sur les bras des deux autres corps.
Il est ici ! pensa-t-il. Son regard, brusquement, prit l’acuité du félin. Kwan se déplace toujours avec une centaine de gardes.
Ses sens passèrent à un niveau d’alerte maximum. Il devenait urgent et vital de quitter les lieux. La formation rejoignit dans la plus grande vigilance le reste du groupe dont le niveau de tension s’était encore accru. Le mutisme dans l’action forgeait l’alliage de leur efficacité.
Sur les remparts, une dizaine de lance-roquettes de forte puissance était fixée au sol, tous dirigés vers les véhicules repérés, le hangar à hélicoptère, l’unité des gardes et ce qui devait être la résidence de Kwan Chenko. Avant de s’engager dans le désert, C1 jeta un vif regard à sa montre. Le premier Top avait été donné onze minutes plus tôt. Tout s’était déroulé comme prévu. Ou presque.
Il déclencha le dispositif de mise à feu à retardement, le bip de retour confirma le verrouillage des cibles et l’activation des explosifs. Quatre minutes de course à allure soutenue étaient nécessaires pour regagner les Jeeps qui les conduiraient en moins de vingt minutes à leur rendez-vous héliporté.
Pendant la course, il ne put s’empêcher de penser à l’imprévisibilité de Kwan Chenko, imprévisibilité qui le rendait incroyablement dangereux. Il réalisa à quel point la chance faisait aussi partie des aléas de son métier. La chance ? Peut -être pas. Il pensa à la vision furtive qu’il avait eu avant son intervention. Il avait « vu » ces trois hommes et leurs gilets pare-balles. Depuis plusieurs mois, des flashs envahissaient son esprit, telle une nouvelle intuition qu’il n’expliquait pas. Une sorte de prémonition qui leur avait peut-être sauvé la vie aujourd’hui.
Alors que les silhouettes des 4 X 4 se profilaient dans un paysage ankylosé par le halo lunaire, un tonnerre lumineux gronda derrière eux.
Le groupe put voir le désert superbe rougeoyer dans un brasier incandescent où le feu lutta contre le froid. Les roquettes venaient de jouer le seul rôle qui leur était destiné. Mais aucun regret ne viendrait hanter les nuits de ce commando que ni peur ou angoisse ne définissaient.
Malgré la réussite de l’opération, le groupe demeura silencieux lorsque l’hélicoptère de combat les souleva du sol.
Raphaël Adam médita sur cette erreur d’appréciation. Il s’était attaqué à un très gros morceau, et les informations qu’il avait obtenues s’avéraient fausses. Demain, il reverrait avec les Ombres tous les détails de cette opération qui aurait pu tourner au désastre. Pourtant l’intervention était un franc succès. Il ôta son bonnet et avec fierté, scruta des yeux chaque membre de cette fraternité d’exception. Ils étaient tous ses amis et il leur vouait une confiance absolue. Leur histoire commune les fusionnait davantage au gré de leurs victoires, chacun amenant son unicité à cet ensemble indivisible. Lorsqu’il amorça l’esquisse d’un sourire, il sentit autour de lui l’ambiance se détendre jusqu’à de mutuelles tapes viriles sur l’épaule. La mission avait été menée à terme et le commando s’en était très bien sorti. Il sourit alors franchement, provoquant des applaudissements spontanés.
Il regarda Sue Chang, emmitouflée dans un sac de couchage, toujours endormie. Il se demanda quels souvenirs viendraient hanter les rêves de cette gamine. Son visage redevint imperceptiblement sérieux. D’un certain côté, il l’enviait presque, lui dont les souvenirs d’enfance lui avaient été volés. Oui, se dit-il, mieux valait une mémoire tapissée de cauchemars que le néant qui meublait la sienne. Aussi loin qu’il se souvenait, sa vie commençait à son adolescence.
Il la regarda à nouveau.
Demain, elle allait retrouver son père, et ce dernier transférerait dix millions d’Euros sur un compte numéroté en Suisse. Le risque avait un prix que Raphaël savait apprécier à sa juste valeur.
Il ferma les yeux, son visage marqua de nouveau le tourment qui l’envahissait depuis toujours. Un nouveau flash lui vint à l’esprit, il y vit un océan en ébullition.
Chapitre II
Sa vieille 2 CV blanche n’avait pas de climatisation, mais une capote que Laura s’empressa d’ôter pour profiter du soleil. Pour un mois de mars, la chaleur était exceptionnellement élevée.
Elle boucla sa ceinture, ajusta les écouteurs de son lecteur MP3 et, avant de démarrer, lança la première chanson, volume maximum, « Tu bosses toute ta vie pour payer ta pierre tombale, tu masques ton visage… » Antisocial , le tube du groupe hard rock Trust des années quatre-vingt refaisait surface pour lui donner le goût de se lâcher.
Elle hochait la tête au rythme des vers de Bernie Bonvoisin et des riffs de guitare de « Nono ». Le spectacle qu’elle pouvait afficher lui importait peu : quand elle écoutait sa musique, elle revendiquait le droit d’être seule au monde. Le vent dans ses cheveux châtains et indisciplinés ordonnait un ballet de liberté. Le teint hâlé par son jogging dans les sentiers cévenols mettait en exergue ses grands yeux couleur noisette. Des gouttes salées perlaient encore sur sa peau et la perspective d’une douche lui procura alors une vague de bien-être. Elle remarqua une carcasse de voiture calcinée que la police n’avait toujours pas enlevée. En un coup d’œil, elle identifia une BMW série 5, avec la calandre défoncée, probablement utilisée comme voiture bélier lors du cambriolage de la bijouterie de centre-ville, deux jours auparavant. Cette voiture venait enfler le nombre de milliers d’autres incendiées chaque année en France. Elle pourrait trouver la scène filmée sur les réseaux sociaux, complices d’un voyeurisme aux instincts les plus vils. Ces actes dégradants réjouissaient leurs auteurs en quête de reconnaissance, agissant à visage découvert pour une gloire éphémère.
D’ailleurs, le prix de la vie aujourd’hui n’était que relatif. La sauvagerie s’amplifiait dans le pays et partout en Europe avec une violence qui ne cessait de croitre : agressions physiques, vandalisme, dealers de came contrôlant l’accès des quartiers.
Laura y voyait les signes avancés d’une société ayant déjà franchi le cap du déclin et frisant la déliquescence. Elle habitait dans un coin jugé mal famé et à éviter à tout prix. Les gouvernements de tous bords avaient abandonné les gens qui vivaient là et qui faisaient de leur mieux pour résister à la pression d’une vie chaque jour plus difficile. Vivre ici n’effaçait en rien leurs valeurs ni leurs droits à une vie décente. La défense de leur cause figurait dans les slogans des politiques. Mais ces discours sonnaient toujours aussi creux qu’une châtaigne rongée par les vers.
Elle gara sa deuche dans sa rue. L’immeuble de six étages la surplombait de ses soixante-quinze ans poussifs. Les ravalements de façades successifs affichaient les limites de ce que l’on pouvait soutirer de constructions qui auraient dues être démolies depuis des lustres. Elle ne détestait pas cet endroit qui n’avait rien à voir avec son enfance bercée par l’espace d’une grande maison et d’une aisance financière.
C’était ici que son père avait grandi et dont il était parti à l’âge de onze ans. Les circonstances de la vie l’avaient ramené dans cette ville et le choix de ce quartier peu recommandable avait surpris tout le monde. Elle recherchait un retour aux sources, loin des stéréotypes réducteurs. La réalité était au contact des gens simples qui triment devant les vraies menaces et difficultés de la vie. Depuis qu’elle vivait ici, elle avait appris beaucoup de choses, sur les autres mais surtout sur elle-même.
Le béton renvoyait la chaleur de ce soleil de plomb. Après la dernière tentative de rénovation, les façades couleurs jaune et rouge apportaient plus de gaieté que les gris et noir précédents.
Devant le 105 rue Molière, elle remarqua la chaise de Monsieur Ruiz, toujours là, le treillis de paille effiloché. Vers dix-neuf heures, Monsieur Ruiz prendrait place sur son vieux siège, raconterait ses histoires et jouerait du banjo ou de la guitare pour le plus grand plaisir du voisinage.
Un soir, Karim l’accompagna de son al aoud dans une improvisation Arabo-Andalouse mémorable et quelques semaines plus tôt, un gars faisait du rap sur la musique de Monsieur Ruiz. Elle ne pouvait lui donner un âge, sûrement plus de soixante-dix ans : monsieur Ruiz était intemporel.
Il y avait toujours du monde, jeunes et moins jeunes pour ces petits récitals devenu, un rituel. La gentillesse et la générosité ne connaissaient pas de frontière générationnelle, de classe sociale ou d’ethnie. Le respect trouvait de nouvelles formes dans cette société ayant redistribué l’échelle de valeurs.
L’humain avait toujours sa place dans ces lieux interdits, où l’insécurité, tel un cancer, corrodait chaque jour davantage le tissu social.
En entrant dans l’immeuble, son regard s’attarda sur les petites boîtes à lettres alignées, percées de six trous caractéristiques des HLM de l’époque. Elle y devina dans la sienne les l’ombre blanche d’un courrier. Elle ouvrit la porte minuscule et découvrit avec surprise un télégramme déposé à onze heures ce samedi.
Un télégramme ? À notre époque ? Elle ouvrit le pli de sept mots seulement :
« Laura, appelle-moi c’est urgent – stop – signé Raymond »
Que pouvait bien lui vouloir son boss en plein week-end ?
Le fait qu’il puisse fournir un effort d’écriture un samedi était un exploit en soi. Depuis qu’elle travaillait avec lui, elle ne lui avait rien trouvé. Il n’avait aucune bienveillance mais une volonté à montrer qu’il était le chef sans en avoir la moindre des compétences.
Pour Laura, il était clairement un homme qui ne gagnait pas à être connu.
D’un geste lent, comme pour en apprécier chaque seconde, elle chiffonna de ses deux mains le télégramme, dont elle n’avait que faire, en une boule qu’elle jeta par-dessus son épaule. Par amusement, elle chercha à la rattraper en plaçant un bras derrière son dos. À sa grande surprise, la boule atterrit dans sa paume de main. Il y avait des jours où de simples gestes suffisaient à la rendre presque heureuse. Elle monta les escaliers la menant au dernier étage de ce bâtiment trop vieux et trop pauvre pour être doté d’un ascenseur.
Arrivée à son pallier, elle remarqua d’abord le bout rond de chaussures de mauvais goût qu’elle reconnut aussitôt. Elle avait développé cette sensibilité au contact de sa mère qui lui disait pouvoir juger une personne à ses godasses.
– Ha, Laura, j’ai cru que tu ne viendrais jamais : cela fait maintenant deux heures que je t’attends !
La moindre phrase que prononçait Raymond affichait sa volubilité étourdissante, complétant un tableau déjà peu flatteur. Le ton était agacé. Il reprit.
– Tu sais qu’aujourd’hui il existe des solutions modernes pour être joint, comme le téléphone par exemple ! Tu allumes le tien de temps en temps ? Bon bref, on a besoin de toi, tu ne peux pas savoir à quel point. Une affaire urgente il parait et ça vient de Paris.
Elle n’en croyait pas ses yeux. Raymond était là, assis devant les pas de sa porte et paniqué. Il était miné par des tics dont il avait réussi à en obtenir la palette complète. Quand il lui parlait, il haussait frénétiquement ses sourcils. Quand il marquait une pause, ses yeux restaient écarquillés.
Qu’a-t-il pu arriver de si important pour provoquer un tel stress chez ce type, pensa-t-elle ?
Elle le contourna, ignorant sa présence. En quoi pouvait-elle être impliquée dans une « affaire urgente » ? Elle, une chercheuse en langues disparues. Au moins je l’aurais vu perturbé une fois dans ma vie , ironisa-t-elle.
– Écoute Raymond, on est samedi. J’ai moi aussi droit à des loisirs, on en parlera lundi OK ?
Maintenant il secouait sa tête en roulant les yeux de manière presque convulsive. Sa voix devint légèrement plus stridente.
– Laura, il faut que tu viennes au bureau, maintenant, je t’assure, c’est vraiment important. Tu comprends bien que je ne serais jamais venu… dans ce… ici quoi, si ce n’était pas sérieux, dit-il en regardant avec insistance autour de lui.
Elle exhala un long soupir, ne cherchant pas à masquer son agacement.
– Ok, je pose mes affaires et je te retrouve en bas.
Soulagé, il porta ses mains derrière sa tête, révélant sous les aisselles de nouvelles auréoles jaunâtres de sueur se superposant certainement à celles de la veille. Dans le monde de Raymond, il n’était pas bon être une chemise de nylon bleu pâle.
– Je t’accompagne, dit-il, quelque chose s’est passé…
Il était hors de question que cet individu franchisse le seuil de sa porte.
– Je te retrouve en bas, coupa-t-elle net.
Le ton était ton sec, le regard tranchant et catégorique. Cette fille avait un foutu caractère qu’il ne se sentait pas d’affronter.
– Bon , très bien. J’ai un coup de fil à passer, dit-il en lui montrant son téléphone portable. Il marqua une pause. Je t’attends en bas et ne traîne pas trop. Ce quartier, tu sais il, comment dire… il craint un peu.
Elle le fixa inexpressive et intensément. Il détourna son regard et amorça la descente des escalier dont les murs tagués accroissaient son inconfort.
« Ce quartier craint un peu », la faisait bouillonner. S’il a déjà attendu deux heures, il pourra attendre un peu plus, se dit-elle.
Une douche, était la priorité et le plaisir du moment. La tiédeur de l’eau sur sa peau lui apporta instantanément le réconfort attendu. La sueur s’écoulait le long de son corps et le shampoing aux extraits d’aloé véra embaumait la salle de bain. En moins de cinq minutes elle était redevenue une femme prête pour l’action. Elle effleura du regard le miroir et apprécia le reflet qu’elle y voyait. Deux grandes noisettes dans un visage à l’ovale parfait. Ses cheveux longs et indomptables ondulaient malgré le poids de l’eau qui les alourdissait. Un bref sourire illumina la pièce, cette femme captait la lumière qui l’entourait.
Une demi-heure plus tard, revigorée, vêtue d’un jean et d’un tee-shirt parme, Laura rejoignait Raymond, déshydraté, assis sur le capot de sa voiture. Il était aux aguets du moindre signe suspect pouvant surgir d’une des portes de ces immeubles moribonds. Avant de descendre elle avait pensé un instant à lui apporter une bouteille d’eau, un court instant seulement.
Ils arrivèrent, chacun dans leur voiture, sur un des sites de l’École des Mines d’Alès. Il composa le code qui ouvrit la lourde grille de métal. Elle avait été installée récemment afin d’éviter de nouveaux vols et saccages devenus habituels.
Elle le suivait sans parler, elle considérait toute discussion avec lui comme un gâchis pour l’intellect.
Elle se rappela un déplacement de quelques jours avec lui à Paris. Il lui avait proposé d’aller dîner dans un « bon petit restaurant », qui s’était avéré minable lui aussi.
Ce soir-là, il tâcha sa cravate jaune par les éclaboussures d’une soupe de tomate. Un choix régalien s’imposait alors : changer de cravate, en acheter une nouvelle ou ne pas en porter du tout. Mais elle ne put imaginer le quatrième solution. Le lendemain, lorsqu’elle le retrouva dans le hall de l’hôtel, elle remarqua, en fait tout le monde remarqua, qu’il avait fait son nœud de cravate, énorme, de façon à cacher la fameuse tache. Résultat , une cravate jaune de dix centimètres de longueur pendait sur la portion la plus large, ornant une chemise à fleurs rouges et vertes. Elle réprima un sourire. Raymond conjuguait harmonieusement ringardise et avarice à un niveau insoupçonné. Le cliquetis de la porte qui s’ouvrait la sortit de ses pensées.
La salle de réunion, toujours en travaux, se dotait des dernières technologies. Un mobilier design était en attente d’installation. Les investissements en matériel vidéo se multipliaient. Ils permettaient d’économiser des frais de déplacement et accroissaient la réactivité dans les recherches.
Raymond exécuta la procédure complète pour activer la visio-conférence, l’écran doté d’une caméra était posé sur la table.
Depuis deux ans, Laura travaillait sur l’analyse de langues disparues. Le Gouvernement avait accédé à sa requête. Le choix de l’École des Mines d’Alès lui donnait des moyens de recherche et lui permettait un retour aux sources.
Elle eut la meilleure des recommandations rédigée par le chef de cabinet du ministre de l’Industrie en personne. Cet ami et ancien camarade de promotion connaissait sa valeur. Il était au courant du drame qu’elle avait vécu alors qu’il travaillait à l’ambassade de France au Mexique.
Son admission en tant que chercheuse à l’École des Mines ne fut qu’une formalité. Toutes les écoles auraient fait un pont en or pour recevoir un profil comme le sien. Mais pas ici. Certains lui reprochaient ses relations à Paris, d’autres ne comprenaient pas en quoi le gouvernement pouvait avoir besoin de ce type d’expertise, « les langues disparues ? Pensez -vous ! » . Elle avait aussi la réputation de faire bouger les lignes. Avant même d’arriver, elle en dérangeait certains dont Raymond dans son style sournois et insidieux.
L’écran de télévision s’alluma. Trois personnes apparurent dans une image striée de fines lignes blanches et rouges. La réception n’était pas à son optimum.
– Bonjour Madame, Messieurs, commença Raymond, redevenu mal à l’aise. Madame Quensey a pu finalement se rendre disponible. Pour votre information, cette ligne est sécurisée par un système de cryptage.
Raymond n’avait rien dévoilé du contenu de la réunion. Était-il lui-même au courant ? Ou voulait-il la faire payer pour l’avoir fait griller dans la rue de son quartier ?
Laura reconnut immédiatement celui qui prit la parole. Sa seule présence expliquait une situation des plus sérieuses.
Georges de Fleuris , président-directeur général du Centre National de Recherche Scientifique , suivi à sa droite de Pilar Moreno , conseillère du gouvernement espagnol, spécialiste des affaires internationales et pour finir à gauche, Franck Altman , colonel de l’armée dont le regard bleu clair réfrigérait d’ores et déjà l’air ambiant.
Georges de Fleuris surnommé « l’Influent » était un immuable au gré des gouvernements qui se succédaient dans la capitale. Professeur des Universités en physique et astrophysique, il s’était brillamment distingué lors de sa mission précédente en tant que directeur de la recherche auprès d’un ministre. Elle l’avait rencontré succinctement lors d’un cocktail mondain à Paris quelques années plus tôt. Doté d’un charisme discret, c’est surtout son physique ingrat dont elle se souvenait.
Le colonel prit la parole. Mâchoires cadenassées, crâne tondu au-delà de la coupe réglementaire. Il avait le nez légèrement tordu, une cicatrice en dessous de l’œil droit et un col de chemise qui avait du mal à contenir son cou de taureau à la jugulaire palpitante. Cet homme portait en lui les marques d’opérations de terrain.
– Madame, merci d’être parmi nous, nous essayerons d’être efficaces. Nous allons vous montrer des photographies pour lesquelles nous aimerions votre avis. Vous pouvez les agrandir à l’aide de votre clavier de contrôle. L’approche était directe. La voix sans fioriture laissait entrevoir le caractère d’un homme en acier trempé.
– Vous ne croyez pas que l’on pourrait commencer par le début, et me dire de quoi il s’agit avant de me balancer vos photos ? Lança Laura.
Le fauve venait d’être lâché dans l’arène dans un style tout aussi direct. Franck Altman la fixa droit dans les yeux, au point de provoquer une toux nerveuse chez Raymond.
Sans répondre, il dévoila une première photo. Elle faillit reposer sa question mais se ravisa. Elle était là pour une raison et son professionnalisme devait prendre le dessus sur son impétuosité. Elle regarda le cliché. On aurait dit un morceau de métal lisse, brillant, sur lequel l’on pouvait distinguer certains graphiques aux allures primitives.
– Désolée, cela ne me parle pas, une once de désinvolture dans la voix.
Franck Altman positionna la seconde photo. Laura fit une moue sceptique et manœuvra le joystick lui permettant de zoomer sur le document. Sur le même support métallique poli, elle pouvait apercevoir un symbole qui lui paraissait familier, mais encore rien de précis.
Altman renouvela l’exercice à sept reprises. Rien de ce qu’elle voyait ne la confortait dans son impression. Elle commençait d’ailleurs à exprimer certains signes d’impatience, se demandant finalement ce qu’elle faisait ici.
– Nous allons maintenant vous montrer la photo réf Al30S963.
Lentement la photo pris place sur l’écran.
Laura l’observa avec attention. Elle déplaça son buste, jusqu’alors collé sur le dossier de sa chaise et ouvrit grand les yeux. Elle activa de nouveau le petit levier lui permettant d’agrandir et de parcourir chaque centimètre de cette photo. Un silence massif s’invita alors, comme sixième protagoniste.
Raymond avait déjà vu cette attitude chez elle et imaginait les innombrables connexions nerveuses qui s’opéraient dans son cerveau. Même s’il ne l’aimait pas, il reconnaissait à contre cœur son intelligence exceptionnelle. Elle se leva pour s’approcher de l’écran de télévision emmenant avec elle le clavier de contrôle. Elle dirigeait sa tête dans tous les sens pour mieux apprécier chacun des symboles qui percutaient son regard désormais enflammé. La scène dura suffisamment longtemps pour que Raymond se risque à prendre la parole.
– Eu… dis, est-ce que tu peux nous donner quelques informations sur ces clichés ?
Elle ne répondit pas, ce qui sortait de la bouche de Raymond n’était qu’un bruit inaudible. Elle pivotait sa tête tout en jouant de son clavier, et dans un geste bruyant et d’une rare vivacité elle reversa la télévision sur un des côtés. Elle pouvait désormais mieux voir sans jouer les contorsionnistes.
Elle fit signe à Raymond de tenir la télévision pour qu’elle ne tombe pas.
Il regardait à droite et à gauche et finit pas obéir à l’ordre muet qu’il venait de recevoir. Laura avait déjà pris quelques pas de recul.
– Où avez-vous obtenu ces épreuves, finit-elle par demander le regard toujours rivé sur le poste TV .
Le visage du Colonel apparut la tête penchée à quatre-vingt-dix degrés. En dehors du contexte formel, la scène eut été amusante.
– Madame, la question n’est pas là, mais bel et bien de savoir si vous pouvez nous éclairer sur ces signes et leur signification, trancha-t-il.
Comme si elle n’avait rien entendu, elle reprit.
– Je suis désolée, mais la question est bien là ! Je répète, ça vient d’où tout ça ? Ou alors vous allez vous chercher un autre spécialiste en la matière. Il doit en exister deux ou trois dans le monde, peut-être moins. Alors ?
Raymond reconnaissait ce caractère imprévisible qu’il détestait autant qu’il redoutait. Mais intervenir, là, en tant que chef, était au-dessus de ses capacités. L’inaction était finalement le domaine dans lequel il excellait le mieux. Ses yeux jusqu’alors grands ouverts se mirent à cligner nerveusement, ce que Laura remarqua immédiatement. Préparons -nous au « Raymond’s tic show » , se dit-elle, en réfrénant un sourire.
Elle attendait toujours les réponses qui ne venaient pas. Dans un soupir d’exaspération, elle ramassa son sac, le mit en bandoulière et amorça en bougonnant un départ.
Georges de Fleuris jusque-là discret intervint alors. Sa voix dénuée de chaleur avait en ce jour la pâleur des neiges fondantes. Il gardait un ton aimable, sous contrôle. Aucune inflexion vocale ne laissait supposer une tension quelconque. Il pesait chacun de ses mots dans le but de capter la curiosité de son interlocutrice.
– Madame , nous avons récemment mis à jour un objet qui a suscité notre plus grand intérêt et qui je pense devrait vous… comment dire, oui, devrait vous intéresser aussi. Nous pensons que votre expérience pourrait être un atout dans la compréhension de la situation.
Georges de Fleuris avait réussi, Laura était tout ouïe. Il reprit.
– Je vais vous éclairer. Cette découverte encore confidentielle s’est faite dans le Nord-Ouest canadien et elle est partagée entre nos gouvernements.
« Découverte encore confidentielle », ces trois mots étaient le Sésame à son attention.
– Monsieur Fleuris, à ce stade de notre discussion, j’ai besoin d’en savoir plus sur cet objet. Vous parliez du Nord-Ouest canadien, pouvez-vous développer s’il vous plait, car les pièces du puzzle ne coïncident pas.
Une voix féminine à la saveur ibérique l’interpella.
– Madame, la raison de votre présence aujourd’hui est que vous êtes reconnue comme une experte internationale des langues perdues et une scientifique soi-disant hors pair. Je pense qu’en tant que fonctionnaire de votre pays, vous n’avez pas besoin de plus d’informations pour vous acquitter de votre tâche, n’est-ce pas ?
Dans un français parfait, agréablement teinté d’un accent castillan, Pilar Moreno tentait de recentrer la discussion, mais pourquoi ?
Il ne fallut qu’une seconde à Laura pour décortiquer le personnage ; La quarantaine, mince, attirante, un nez légèrement aquilin, des cheveux noirs retenus par un nœud de tissu blanc. Une chemise blanche dont le col reposait sur un tailleur noir. Du Chanel ? Elle ne pouvait le dire. Ses mains manucurées et ongles vernis rouge vif apportaient la touche finale à ce tableau de mode finalement pas si lointain du monde politique. Mais que venait faire le gouvernement madrilène dans cette affaire ?
Laura la fixa et se demanda ce qu’elle voulait cacher. Faisant fi de la remarque de Pilar Moreno , elle inspira et poursuivit son propos.
– Je répète ma question, que savez-vous de plus sur l’origine de ces photos ? Son souffle court marquait la tension qui l’animait. Écoutez, si ce que j’ai vu est correct, il y a incompatibilité entre la nature de ces signes et l’endroit où vous avez mis à jour cet objet.
Plus déterminée que jamais, elle gardait le contrôle de la réunion. Un lourd silence s’imposa alors. De son côté, Raymond s’accommodait du rôle de repose télé qui le mettait hors du champ de vision.
– Et bien je pense que nous avons suffisamment pris sur votre samedi et nous vous en remercions. Je crois que nous arrivons au terme de cette session. Faussement polie et limite sarcastique, Pilar Moreno persistait à éluder la question en abrégeant la séance. Laura l’aperçut même chuchoter dans le creux de l’oreille de Georges de Fleuris. Oui , cette femme n’est pas claire , se dit-elle.
Le Colonel prit la parole.
– Madame Moreno, nous n’avons pas encore fini. Monsieur Fleuris et moi-même allons poursuivre cette réunion. Vous êtes libre de partir si vous le souhaitez. La coopération entre nos deux pays n’est finalement qu’optionnelle. L’ambiance venait de prendre quelques degrés.
« Optionnelle », saisit Laura. Altman reprit.
Les mots du Colonel Altman eurent pour effet de rigidifier Pilar Moreno sur sa chaise. Elle perdait de sa superbe et même son maquillage et ses toilettes soignées ne pouvaient le masquer.
– Laura, reprit Altman, dites en nous plus.
« Laura » tient, se dit-elle, l’atmosphère évoluait vers une volonté évidente de détente. Elle confirma d’un signe de tête et d’un « mouais » à peine audible. Sa curiosité atteignait visiblement le seuil d’ébullition.
Le colonel, qui avait compris son état intérieur poursuivit d’une voix apaisée.
– Ai-je aussi raison de croire que si nous répondons à vos questions, vous nous ferez part de vos commentaires sur ces photographies ?
Elle confirma de nouveau avec le même son. Son intérêt sur ce qu’elle venait de voir était tel qu’elle voulait bien évidemment en savoir plus.
– Absit reverentia vero, murmura Georges de Fleuris.
« Ne craignons pas la vérité » , traduisit mentalement Laura.
Altman reprit.
– D’accord, à compter de maintenant vous êtes sous le couvert du Secret Défense. Rien de ce qui va être dit ne devra être divulgué. Acceptez-vous cette règle ?
Elle acquiesça d’un signe de tête. Raymond , complétement perdu fit de même, mais son dodelinement passa totalement inaperçu. Il fut d’ailleurs surpris et sursauta lorsqu’Altman lui adressa la parole.
– Cher Monsieur, heu, excusez-moi, j’ai oublié votre nom, vous êtes toujours là ?
– Oui, oui répondit Raymond, en montrant sa tête penchée.
– Très bien, dans ce cas, pouvez-vous remettre le poste de télévision dans le bon sens, cela enlèvera à cette discussion sérieuse son côté burlesque.
– Oui, absolument, répondit Raymond en s’exécutant maladroitement.
Le colonel continua.
– Ces photos ont été prises sur un objet découvert dans la glace. Des fouilles, mettent au jours des éléments qui nous rendent perplexes. L’objet en question a été trouvé sous six mètres de glace et émet… des vibrations. Nous estimons de six à dix mille ans l’âge de cet objet.
– Six à dix mille ans… cohérent. Finit-elle dans un souffle.
– Nous ne sommes pas encore parvenus à déchiffrer tous ces symboles. Ils sont très proches de l’écriture Sumérienne et c’est pour cette raison que vous êtes ici.
Laura demeurait perplexe.
– Colonel , vous avez bien identifié l’écriture de Sumer . Mais je n’ai pas connaissance que cette langue se soit développée au-delà du Proche - Orient . Alors , la trouver au Canada … vous comprendrez que je suis assez perplexe. Dites m’en davantage sur l’objet lui-même.
Le colonel réfléchit, puis reprit.
– Oui , c’est également un point d’intrigue pour nos services. Pour être tout à fait clair, l’alliage de cet objet nous est, comment dire… inconnu lui aussi. Nous devons compter sur votre expertise, finit-il.
Laura agrandit l’image jusqu’à en faire un gros plan sur le colonel. Il avait l’air sincère, malgré ses mâchoires crispées.
– C’est d’accord, dit-elle franchement.
– Merci Madame Quensey , reprit calmement Georges de Fleuris . L’objet est désormais en France et en sécurité dans une de nos bases militaires. Demain matin une voiture viendra vous chercher pour examiner cette… chose. Je vous retrouverai sur place, finit-il.
– Entendu, reprit-elle, je crois que tout a été dit aujourd’hui. À demain donc.
Mais avant de partir elle rajouta.
– Au fait, Monsieur de Fleuris, je peux comprendre la relation entre la France et le Canada, mais qu’est-ce qui explique la présence de la dame bien sapée à côté de vous ?
Pilar Moreno resta de marbre. Fleuris reprit.
– Nous aurons tout le loisir d’en discuter lors de notre prochaine rencontre, répondit-il.
Elle acquiesça d’un balancement de la tête et rajouta :
– Une dernière chose, si vous devez me recontacter un week-end, envoyez une personne de qualité pour cela.
Elle portait son dernier coup d’estoc à Raymond dont le sourire de parade venait de confirmer le KO technique.
Elle était intriguée au plus haut point et devait en savoir davantage.
Depuis deux ans, elle avait cultivé une inimitié toxique. Le sentiment qu’une nouvelle page de sa vie allait se tourner l’envahit.
Cette journée avait commencé par un footing dans les sous-bois où elle allait souvent se ressourcer et se terminait par l’éruption de questions inattendues. Elle quitta la pièce, l’écran de télévision devint noir et la Visio s’interrompit.
Dans ses locaux Parisiens, Georges de Fleuris se leva. Il remercia Pilar Moreno et le colonel Franck Altman qui le quittèrent. Il sortit de la poche de son veston une flasque de métal aux liserés d’or fin. Il en dévissa lentement le bouchon. Déjà se dégageait le bouquet mystique et envoûtant de la liqueur des moines Chartreux. Il porta le goulot à sa bouche et se laissa charmer par l’élixir dont la formule se terrait toujours dans les douves du monastère isérois.
« Amicus optima vitæ possessio » se dit-il en regardant sa flasque, « un ami est le plus grand trésor de la vie ». Il réfléchit avant de prendre son téléphone. Il composa un numéro lui donnant un accès direct. Une voix d’homme répondit, celle de celui pour qui il avait travaillé des années plus tôt et qui depuis était arrivé au sommet de sa carrière.
– Monsieur le Premier ministre, la rencontre avec Laura Quensey vient de prendre fin.
Il fit un bref compte rendu de cet entretien et reprit.
– Demain, nous irons la chercher pour analyser le « bloc » à Carpiagne. Dans la foulée, nous partirons pour le Canada afin de procéder à de nouvelles et dernières recherches sur cet objet.
Faisant mine de réfléchir, il rajouta.
– Pilar Moreno n’a pas montré une volonté de coopération. Je pense que nous devons en obtenir davantage de son gouvernement.
– C’était ce dont je me doutais, répondit son interlocuteur. Demain j’appellerai mon homologue à Madrid. De nos jours, il est difficile de parler de leur colonialisme, leurs conquistadors sans parler de leurs exactions. C’est un passé sensible dont ils veulent à tout prix éviter la moindre publicité.
Il marqua une pause.
– Vous savez Georges nous étions déjà, en période de crises, économique, sociale, environnementale, migratoire, identitaire, etc., la liste était déjà longue et nous incitait à la prudence. Depuis, nous avons en plus toutes ces étranges manifestions dont nous ne savons rien. Alors restons plus que jamais vigilants mon ami.
La voix au téléphone devint plus grave.
– Pensez-vous que Madame Quensey soit la personne de la situation ?
– Le chef de cabinet du ministre de l’Industrie qui la connaît bien, la décrit comme une femme remarquable, un des esprits les plus brillants de sa génération. Je fais abstraction de son attitude bougonne. Nous savons à quel point elle a été marquée par le drame mexicain. Je suis persuadé que son comportement en exprime toujours les séquelles. Un défi à la hauteur de son intelligence devrait la remettre sur les rails. Nous serons fixés rapidement monsieur le Premier ministre.
– Très bien. Bonsoir Georges.
Fleuris raccrocha. Depuis qu’il errait dans les sphères politico administratives, il avait perfectionné son pas de danse face à la valse des changements de gouvernements. Il devait cela à son instinct, aux orientations novatrices qu’il avait su insuffler dans son domaine et aussi à un sens politique hors du commun. Il avait toujours su naviguer dans les eaux troubles du pouvoir.
Il regarda le cadre accroché dans lequel la mission du CNRS était écrite en lettres d’or : « Identifier , effectuer ou faire effectuer, seul ou avec ses partenaires, toutes les recherches présentant un intérêt pour la science ainsi que pour le progrès technologique, social et culturel du pays. »
Tout au long de sa carrière, son rôle avait évolué, porté par sa propre personnalité, et en ce jour il devait évaluer les experts susceptibles de contribuer à la mission du CNRS .
Il prit son trousseau de clefs et ouvrit un tiroir de son bureau. Il en sortit un porte-documents marron de type gibecière. Des taches sombres en avaient imprégné le vieux cuir, donnant à l’objet une patine baroudeuse. Il tourna les deux boutons oblongs en laiton terni qui maintenaient fermé le battant et le souleva d’un geste délicat. Il y remarqua les trois lettres gravées d’un or fané, « KMK », en retira une chemise cartonnée couleur mauve qu’il ouvrit lentement. Il mit de côté une lettre tamponnée d’un sceau officiel mexicain et ouvrit le dossier dont il reprit pour la deuxième fois la lecture. Il allait aujourd’hui l’analyser avec des éléments nouveaux qui venaient de prendre vie et même au-delà de ses attentes. Il se leva et observa aussi loin que son regard pouvait porter. Il s’étira longuement. Dans cette position ses bras paraissaient encore plus longs. Il n’avait que peu dormi, mais ses idées demeuraient des plus limpides. Il n’y avait plus aucun doute, une intuition inexplicable le guidait dans ses choix, Laura Quensey était bien la femme de la situation.
Chapitre III
Le vent froid s’engouffrant sous les pans fermés de son manteau de flanelle ne le gênait pas. Au contraire il en appréciait la morsure délicate. Son regard vert turquoise scrutait l’horizon sauvage des massifs méridionaux. Il en éprouvait en cet instant un plaisir simple. Il ne s’étonnait plus de sa candeur face aux merveilles de ce monde qu’il avait tant parcouru et qu’il connaissait si bien. Il avait trouvé ici le lieu de quiétude pour élaborer son plan. Il savait depuis toujours que l’inéluctable se profilerait à l’horizon.
Son col remonté ne pouvait maîtriser sa longue chevelure blanche qui se soulevait aux assauts de cette brise printanière et qui tranchait avec ses traits de visage demeurés à l’abri du temps.
Bientôt il lui faudra se battre pour défendre cette Terre de son plus terrible danger. Son corps et son esprit y étaient préparés et il attendait ce moment comme une délivrance. Un soleil rouge se couchait au loin. Combien de fois avait-il été témoin de ce spectacle extraordinaire ? Il respira profondément, revigorant son corps de cet air vespéral. Il ferma lentement les yeux. Derrière lui, il reconnut le bruissement de pas feutrés sur les graviers de marbre blanc. Sans même se retourner il s’adressa à son interlocuteur.
– Erik, nous devons trouver Raphaël Adam, nous n’avons que quelques mois tout au plus. Ceci devrait vous aider. Il tendit un petit boîtier métallique couleur tungstène. Nous devons nous attendre au pire, et peut-être plus tôt que prévu.
Erik prit délicatement l’objet dans ses mains. Il demeura quelques instants silencieux, visiblement il cherchait ses mots.
– Ce Raphaël Adam, c’est un mercenaire imprévisible Monsieur. Nous ne savons quasiment rien sur lui. En quoi le voyez-vous différent des autres malfrats ?
– Peut être dans son efficacité. Peut-être du fait que personne, n’ait pu l’approcher. Peut-être parce qu’il est différent.
– Monsieur, je connais bien ce genre d’individus, seul l’appât du gain leur parle dans ce milieu.
– C’est également ce qu’il croit aujourd’hui, mais vous aussi Erik, bientôt vous comprendrez qu’il est bien plus que cela. Allez à Grenoble, il y a une épreuve sportive à laquelle il ne pourra se soustraire, je le sens, je ne l’ai jamais senti aussi proche… depuis si longtemps.
Erik marqua une courte pause. Il ne comprenait pas le sens de cette dernière phrase, mais il savait qu’il était inutile de poser de nouvelles questions. Depuis des années il était après Raphaël Adam , ce fantôme qui se jouait de tous les services spéciaux du monde entier.
Il percevait aujourd’hui à quel point Raphaël Adam importait pour l’homme à la chevelure immaculée.
– Je vais redoubler d’efforts pour le retrouver. Je vais mobiliser tous les meilleurs agents du territoire, il ne devrait pas nous échapper.
L’homme au regard turquoise sourit intérieurement. Il se retourna et ajouta :
– Erik, quand vous l’aurez retrouvé, arrangez-vous pour qu’il fasse la connaissance de Tzac.
À ce nom, Erik ouvrit plus grand ses yeux, regarda instinctivement autour de lui et effleura la crosse de son revolver. Il ne put réfréner son accent munichois jusqu’alors invisible.
– Monsieur, ce Tzac, est un vrai psychopathe. Un criminel instable et dangereux. Je pense qu’il est certainement encore plus déséquilibré que votre Raphael Adam. L’idée qu’il soit à votre service n’a d’ailleurs rien de tranquillisant. Que recherchez-vous à les faire se rencontrer ?
Erik savait qu’il n’aurait pas de réponse directe à sa question.
– Erik, vous le savez mieux que quiconque, il ne peut y avoir d’alliance entre l’agneau et le loup. Tzac sera la première étape du chemin qui le mènera à moi. Je veux qu’il soit prêt à affronter quelqu’un à sa hauteur… et Tzac a, d’un certain côté, le bon profil.
Erik prit quelques secondes avant de reprendre la parole.
– Monsieur, dans l’hypothèse où je retrouve cet « Adam », je ne suis pas certain de pouvoir assurer sa sécurité face à cette vermine de Tzac. Vous savez à quel point cet homme est violent et incontrôlable. Erik fut surpris que cette perspective n’ait même pas effleuré l’esprit de son interlocuteur.
Tzac était un malfrat des plus dangereux qui avait œuvré pour la pègre toulonnaise. Le nouveau filon pour ces gens sans scrupules, était les sectes de tous ordres. Les discours annonciateurs de la fin du monde, recevaient de plus en plus d’échos de toutes les couches de la société. En réponse à une demande croissante d’âmes perdues, les sectes germaient comme les parasites, faisant la fortune des gourous opportunistes et des mafias du monde entier. Une nouvelle pierre à l’édifice du déclin des sociétés dans le monde.
Devant l’ampleur de la situation, le SDOWS commença à s’y intéresser. Il avait été décidé que le meilleur moyen d’infiltrer ce milieu était de créer une nouvelle secte. Il fallait trouver quelqu’un, inconnu du public, un homme au profil de mystique ferait l’affaire.
Erik en parla à cet homme à la chevelure immaculée qui le fascinait tant. Curieusement, ce dernier accepta d’en incarner le leader spirituel et en suggéra même le nom, « les Gardiens de l’Éternité ».
Ce fut trop facile et Erik pressentait que ce plan s’inscrivait dans un schéma plus global dont il n’était pas le metteur en scène mais un des acteurs. Quant à Tzac, il apportait à son insu la crédibilité mafieuse et violente de la secte stéréotypée. Mais malgré tout, cette association avec cet homme mystérieux et cette brute épaisse était tellement dissonante.
Erik ne rajouta rien, manifestement son interlocuteur savait précisément ce qu’il voulait et pourquoi il le voulait.
– Il faut désormais le tester, lui et ses mercenaires. Mon vieil ami je crains que l’heure ne soit l’heure n’est plus aux paroles, mais aux actes.
Dans un salut respectueux, Erik s’éclipsa. Il entra dans sa voiture et porta un coup d’œil aux dernières éditions des principaux journaux européens posés sur le siège passager de sa Mercedes noire. Partout , des manifestations d’objets volants non identifiés faisaient la une de la presse. Ce qui avait été traité initialement comme des canulars avait pris rapidement une tournure des plus inquiétantes. Londres , Dublin , Madrid , et Paris , toutes les capitales étaient en proie à une frénésie d’événements qu’on ne pouvait plus garder confidentiels.
Ces phénomènes étaient également sur la liste des priorités du SDOWS mais aucun indice ne permet de lever la moindre piste. Non, pas le moindre petit homme vert à se mettre sous la dent, pas le moindre crash de soucoupe volante sur lequel on aurait pu disserter. Rien. Mais quelque chose se tramait et les discussions sur le sujet dans les couloirs des gouvernements allaient bon train, parfois aux dépens de toute discrétion. Les angoisses grandissaient et filtraient à tout va. La désinformation, jusqu’alors efficace, demandait des moyens qui se raréfiaient face aux déferlements du sujet sur le web.
Son flair lui susurrait qu’un lien existait entre ces événements et la tâche que son interlocuteur énigmatique lui avait assignée. Il démarra son véhicule et porta son regard dans le rétroviseur.
Le soleil qui disparaissait avait ce soir la couleur d’une orange aigre douce, saveur à laquelle il pressentait son destin lié.
Chapitre IV
Laura avait eu un parcours atypique, celui auquel seuls des gens hors du commun peuvent prétendre. Elle troubla ses parents lorsqu’à l’âge de cinq ans ils découvrirent qu’elle avait appris toute seule l’espagnol en regardant la télévision. Capitalisant sur ce don, ils lui donnèrent des cours particuliers d’anglais. À six ans elle parlait couramment trois langues, et à huit, elle se distrayait en résolvant des équations mathématiques et en lisant les revues scientifiques de ses parents. De ce qu’elle lisait, elle retenait absolument tout. Elle avait toujours refusé de partir pour une école de surdoués, sa différence elle devait l’assumer elle-même en vivant parmi les autres, les « normaux » issus d’une société « normale ». Son esprit critique précoce développa sa maturité et son indépendance, sacrifiant au passage la candeur de l’enfance. Les souvenirs de poupées et de dînette, elle n’en avait pas. Mais dès son plus jeune âge, bouillonnaient dans son cerveau « Les pensées » de Blaise Pascal, les œuvres de Newton, la conquête spatiale et les hiéroglyphes égyptiens. Elle affichait des talents pluridisciplinaires en se passionnant autant pour les mathématiques que la physique, la chimie, la biologie, l’astronomie, l’économie, la littérature et l’archéologie. Elle savourait les longues heures de ses journées à oxygéner son esprit d’une activité sportive quotidienne et étancher sa soif de savoir. La connaissance était pour elle un puits qu’elle savait sans fond et dans lequel elle s’engouffrait chaque jour avec une passion dévorante. À douze ans elle maîtrisait le latin, le grec, parlait le mandarin et commençait l’apprentissage du russe. À l’âge de treize ans elle se présentait en candidate libre aux épreuves du baccalauréat S qu’elle obtint avec la mention très bien et les félicitations du jury. Mais que faire à treize avec un bac scientifique ? Aucune classe préparatoire n’était prête à prendre le risque d’avoir une gamine si jeune dans ses rangs.
Son père prit un congé sabbatique et décida alors de parcourir le monde avec elle. Objectif ; assister aux conférences d’experts dans tous les domaines et de poursuivre l’enrichissement intellectuel de cette enfant hors du commun. Elle n’enjambait pas les étapes, elle les pulvérisait avec brio, animée d’une faim jamais rassasiée. Elle rencontra des gens exceptionnels, des prix Nobel qui étaient tous surpris par son savoir et sa lucidité pour une jeune fille de son âge. Ces rencontres ne passèrent pas inaperçues. Le Times en avait même publié un article et la compara, avec d’autres jeunes du monde entier, aux nouveaux « Leonard de Vinci », rien que cela ! À seize ans elle intégrait Polytechnique après avoir réussi brillamment le concours d’entrée. Elle en sortie cinquième de sa promotion en réussissant en parallèle une double maîtrise d’archéologie et d’histoire de l’art. Ce fut l’époque où elle devait prouver ses capacités à faire aussi bien que n’importe quel homme briguant un poste élevé dans le privé ou dans la haute Administration. Les garçons, elle s’en lassait après quelques jours ou pire, elle les effrayait. Quel gars normalement constitué voudrait d’un phénomène qui éclipserait son égo ? Que pouvait-elle bien attendre de quelqu’un dont la seule stimulation se trouvait en dessous de la ceinture ? Elle vivrait seule, libre et heureuse. Une relation sérieuse ? Un jour peut-être mais ce n’était pas sa priorité.
Elle tissa un large réseau de relations qu’elle avait su maintenir et accroître au fil des ans. L’étude des mathématiques, de la chimie, de la biologie, de la physique et l’astrophysique lui permettant de développer un sens rationnel et de structurer son travail. Pour se détendre, elle se plongeait dans les livres d’histoire et d’archéologie. Même dans ce domaine et en tant « qu’amateur » elle en apprenait aux experts qu’elle rencontrait. Son impact sur les gens suivait toujours le même cheminement : d’abord le choc, avec les relents d’arrogance qu’elle pouvait inspirer, ensuite l’intérêt et pour finir, souvent de l’admiration. Son carnet d’adresses contenait les noms de chercheurs les plus pointus sur tous les continents. Les plus grands groupes pharmaceutiques lui avaient offert des ponts d’or pour qu’elle rejoignît leurs rangs.
Mais l’ambition n’était pas son moteur. Elle avait la soif d’apprendre et de se confronter aux meilleurs de ce monde. Laura avait atteint un rayonnement qu’elle n’avait jamais voulu. Même lorsqu’elle courait ou nageait, elle réfléchissait à de nouveaux défis intellectuels. Seules l’escalade et la plongée sous-marine lui permettaient de se ressourcer et de reprendre une dose d’humilité face à l’immensité de la nature.
Son père plutôt discret avait toujours été là pour elle. Il distillait une philosophie simple avec des paroles dont elle avait besoin. Elle se rappela à l’aube d’une grande décision ce qu’il lui avait dit :
« Ne laisse personne se mettre entre toi et ton destin ».
Et comme pour en faire écho, elle décida de faire un choix de vie, l’étude des civilisations disparues. Ses proches n’en furent pas vraiment surpris, quant à ses pairs, ils ne comprirent pas cette décision. « Quelle perte pour la science » et « ce n’est pas avec cela qu’elle va gagner décemment sa vie » ou encore, « quelle tête de mule, son caractère la perdra ! » pensaient-il.
Mais telle était et avait toujours été Laura, brillante, imprévisible et voulant vivre à fond ce qui lui importait.
La Vision conférence de cet après-midi l’avait stimulée.
Ce soir-là, elle ne trouva pas le sommeil. Les images de cet objet mystérieux hantaient son esprit. Elle avait bien sûr immédiatement identifié les signes comme étant d’origine Sumérienne.
Les premiers fragments connus de cette écriture remontaient à cinq mille ans sur des rouleaux de papyrus ou de terre cuite. Cette civilisation demeurait un mystère pour tous les archéologues de la planète. On ne savait presque rien d’elle, si ce n’est qu’elle vivait dans le berceau de la civilisation, la Mésopotamie, majoritairement l’Iraq d’aujourd’hui. Elle se leva avec souplesse et caressa les reliures de ses innombrables livres, à la recherche de celui qui lui donnerait les indices qu’elle cherchait.
Sandra avait consacré ses deux dernières années à étudier cette langue et le peu que l’on connaissait de cette civilisation. Sa main s’arrêta sur un livre à la couverture de cuir rudimentaire. Après une brève hésitation, elle le saisit et s’allongea sur son lit. « Palenque, l’énigme du Roi Pakal ». Ses gestes devinrent alors plus tendres et attentionnés lorsqu’elle en tira une photo utilisée en marque page, une photo d’elle avec un homme. Au loin, l’on devinait la pyramide Mayas de Palenque. L’homme à ses côtés n’était autre que le célèbre professeur Mc Kay. Elle ferma les yeux déjà embrumés dans un rappel de tendresse et de tristesse.
Chapitre V
C’était trois ans plus tôt dans le sud du Mexique.
N’écoutant que son instinct, Laura étudiait alors l’histoire pré Colombienne avec la plus grande détermination. Après être passée par le Pérou et la Bolivie, elle décida de compléter ses connaissances à la faculté de Mexico où elle fit la rencontre du professeur Kevin Mc Kay. Cet Ecossais enthousiaste n’avait pas d’âge. Il avait le regard incertain, caché derrière des sourcils en bataille. Il était devenu un des meilleurs experts de la planète sur les Indiens mayas et inca. Il avait à son actif plus de quarante années de recherches brillantes. Il avait arpenté l’Iraq, l’Égypte, la Turquie, le Cambodge et depuis une quinzaine d’années l’Amérique latine et le Mexique où il avait finalement décidé de poser ses valises. Ses cours étaient devenus un passage obligé pour quiconque embrassait une carrière en archéologie. Ses étudiants venaient du monde entier pour rechercher son label. Il avait une approche pragmatique des choses et incroyablement ouvert en toutes nouvelles thèses. Comme tant d’autres, elle tomba sous le charme de cet homme plus âgé dans un cadre de respect et d’estime. Le vieux Professeur la remarqua très vite comme « une élève brillante aux capacités illimitées ».
« Nous façonnons tous les jours ce que nous sommes, dans la forge brûlante de notre passé ».
Ainsi avait-il l’habitude de commencer presque théâtralement chacun de ses cours. D’ailleurs, tel un rituel ses élèves prononçaient cette phrase à haute voix dès que le professeur entrait dans l’amphi.
C’est à ses côtés qu’elle se sentit grandir en mettant à jour des trésors allant au-delà de ses rêves d’enfance. Ses dernières découvertes sur le site de Palenque avaient soulevé nombre d’interrogations au sujet du roi Pakal . Le mystère autour de sa pierre tombale était devenu une obsession. Ce roi avait emporté dans sa tombe plusieurs mystères. D’abord sa taille, bien plus grand que la moyenne de ses contemporains. Ensuite , la dalle sculptée, placée sur son tombeau le dépeignant, en y regardant de près, tel un astronaute à bord d’un aéronef.
Depuis plusieurs mois, le Professeur Mc Kay avait entrepris une nouvelle quête qui le rendait plus anxieux et parfois plus étrange. C’est en Bolivie , sur le site de Tiahuanaco , qu’il découvrit des sculptures étranges, pouvant rappeler certaines sculptures égyptiennes. Comment ces blocs énormes se trouvaient-ils sur ce plateau, au milieu de nulle part, quel en était leur but ? Il travaillait passionnément à la résolution d’une énigme millénaire dont il ne trouvait pas la clef. Ses recherches prirent un caractère obsessionnel. Laura demeurait une rare privilégiée avec qui il partageait ses réflexions même si de plus en plus incohérentes. Elle se remémora une soirée dans son bureau.
– Tout devient si logique, si clair, disait-il.
Elle perçut un sourire fatigué tentant d’éclairer son visage.
– Professeur, puis-je vous aider ?
Il la regarda avec tendresse.
– J’ai compris ! Nous devons regarder les choses de façon globale et non plus limiter notre pensée.
Laura l’observait, muette. Il reprit.
– Si je vous disais que la Mésopotamie antique et l’Amérique du Sud partagent la même histoire, ou au moins des références similaires, que diriez-vous ? Si je vous disais que ce lien invisible est aussi réel que vous et moi, qu’en penseriez-vous ?
Elle porta un instant un regard sur la carte du monde épinglée sur le mur. Ses yeux galopaient d’un continent à l’autre, sans rien évoquer. Elle amorça un sourire.
– J’en pense qu’il faut que vous m’en disiez un peu plus Professeur.
– Je n’en attendais pas moins de vous, dit-il, tout à coup revigoré.
Mais ce soir-là, elle n’obtint rien de plus.
Les jours de travail avec le Professeur Mc Kay nourrissaient l’esprit à foison, c’était l’environnement idéal. Peu à peu il lui dévoila les premières conclusions de ses recherches tout en lui promettant de tout lui révéler.
Mais un drame inattendu allait bouleverser ce cycle de vie sans écueil, un de ces jours où les destins basculent, les vies se déchirent, les âmes se réalisent.
C’était le troisième jour du mois de mars. Sur le site d’un nouveau vestige Maya, le groupe d’archéologues dirigé par Mc Kay fut pris pour cible dans une embuscade par une junte locale. Leur présence n’avait jamais menacé les chercheurs à la quête du passé. Pourtant, ce matin-là une violence encore inconnue allait enflammer pour toujours la conscience de Laura. Des guérilleros avaient fait irruption au cœur de l’expédition. Leur attitude sortait d’un vieux western de série B. Ces voyous tiraient en l’air, marchant avec l’assurance surjouée de conquérants face à l’absence de danger. Tout se passa très vite et le vieux film s’accéléra, changea de registre, passant du western à celui de l’horreur. Ces crapules étaient ivres et drogués. Ils prirent pour cible les hommes et commencèrent à les exécuter. La panique s’empara des scientifiques qui essayèrent de fuir, mais l’histoire ne laissait aucun doute quant à son épilogue. L’abomination se trouvait autant dans leurs actes que dans leurs rires aux résonances barbares. Ils passèrent prés de Laura, en la méprisant et en la menaçant de leurs canons encore fumants.
Kevin Mc Kay se tenait droit, affrontant la menace avec le plus grand courage. Il défia du regard ces miliciens en uniforme de pacotille qui en retour lui renvoyaient un sourire jauni par la nicotine. Il serrait sa vielle gibecière de cuir comme le plus précieux trésor alors que les hommes le traînaient par le col de sa veste.
– Tout est là Laura. La « clef » est là, dit-il en agrippant sa sacoche. Quand vous lirez, vous comprendrez.
Sans un geste désespéré, il tenta de s’en débarrasser en la jetant vers la jeune femme.
Mais la sacoche n’atteint jamais son but. Elle tomba sur cette terre ocre et poudreuse à la fois avant d’être ramassée par un de ces pantins à la recherche d’un gain, aussi faible soit-il.
Mc Kay tenta de s’en emparer, mais la lutte inégale était perdue d’avance. Elle retint son souffle quand l’homme dirigea son revolver vers le Professeur. Elle ne sut jamais si ce fut son cri, ou le rotor d’un hélicoptère de l’armée Mexicaine, qui masqua la détonation fatale. Elle sentit un liquide chaud sur son visage et ses bras découverts. Dans la confusion elle cria son nom alors qu’il s’effondrait lourdement dans un linceul de poussière.
Alors que l’armée Mexicaine débarquait de l’hélicoptère les armes à la main, une jeep déboula de la jungle épaisse emportant le groupe terroriste derrière une étoffe de verdure devenue silencieusement complice.
Hagarde , Laura resta incrédule et déroutée par cette sauvagerie aussi rapide qu’impitoyable. Elle regarda ses camarades abattus froidement et se précipita vers le corps du Professeur Mc Kay . Elle resta à genoux, pleurant l’atrocité des pertes amies. Les officiers lui posaient déjà des questions, voulaient savoir si elle allait bien, mais seul un brouhaha lancinant résonnait dans sa tête. Pourquoi lui ? Pourquoi eux ? Pourquoi elle ? Pourquoi demeurait-elle la seule survivante de cette tragédie ? Que voulait dire le Professeur en parlant de la « clef » ? Tout se brouillait, devenait confus. Elle ne voulait que pleurer et crier sa douleur. Ce jour-là, sa logique fut mise à l’épreuve de la cruauté humaine si unique dans le monde animal. Ce jour-là, elle perdit le sourire qui la caractérisait jusqu’alors. C’est aussi ce jour-là que son sens critique se mua en amertume et méfiance. Elle prit conscience de la plus dure des manières du côté éphémère de la vie. De nombreuses nuits, son sommeil fut perturbé. Elle se réveillait en sueur, revivant chaque nuit les détails horribles de cette attaque meurtrière, ressentant sur sa peau le sang de son ami assassiné.
Et puis, progressivement, lentement, elle sentit une pulsion nouvelle battre en elle, comme une claire détermination que sa vie avait un but plus grand qu’elle-même.
Elle ferma alors ses paupières. Les souvenirs remontaient à la surface à la vitesse d’un exocet bondissant hors de l’eau. Sur le site de Palenque, elle se rappela les dernières réflexions de Mc Kay.
– Laura, l’histoire de Palenque dépasse celle maya. Vous en savez suffisamment aujourd’hui. Enrichissez votre voyage et plongez-vous dans la recherche des Sumériens. Reprenez mes travaux sur ce peuple peu connu. Aujourd’hui, j’ai l’intime conviction que nous allons franchir un grand pas.
– Les Sumériens ? Mais je ne vois pas de relation avec…
– Voyez plus large, soyez plus « globale » et surtout aucun apriori lui avait-il dit en souriant. Il faut remettre en question une histoire que je découvre, au crépuscule de ma vie, avec des pans probablement oubliés. Tous les chemins connus nous amènent aux mêmes endroits. Vous êtes ici pour en découvrir de nouveaux.
Loin d’être morts où inactifs, les souvenirs sont la braise qui maintient le feu présent allumé. Depuis des années maintenant, elle avait aveuglement suivi les conseils du Professeur. Après sa disparition, son engagement à découvrir la civilisation Sumérienne lui avait redonné goût à la vie.
« Nous façonnons, tous les jours, ce que nous sommes dans la forge brûlante de notre passé ».
Depuis des années maintenant, elle avait fait sienne cette devise, en imaginant son âme torturée, reforgée désormais dans les flammes de l’espoir.
Chapitre VI
Le top du départ avait eu lieu trente-deux heures plus tôt.
La chaleur accablante de ce mois de mai avait donné à cette épreuve un caractère plus inhumain encore. Les premières douleurs s’étaient déjà éclipsées.

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