Une Jeune Femme au Paradis
137 pages
Français

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Une Jeune Femme au Paradis , livre ebook

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Description

Il y a vingt ans, David était un jeune homme amoureux au succès grandissant.


Aujourd’hui David, reclus dans sa maison, est brisé, fatigué. Rien ne le prédestinait à rencontrer Blanche, puis Bruce.


Qui sont-ils ? Cette jeune femme qui semble le réanimer... Ce jeune homme mystérieux, toujours là au bon moment...


Pourquoi s’intéressent-ils autant à lui ?


Et s’il n’y avait pas de hasard et que l’incroyable était possible ?

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 1
EAN13 9782490630653
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0007€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L ’ Auteure
Julia Weber est née en 1987 dans le sud de la France.
Travaillant dans le paramédical depuis dix ans, l’écriture est d’abord pour Julia un exutoire avant de devenir sa passion. Elle essaie dorénavant de partager le plaisir qu’elle a si souvent ressenti dans ses lectures en relatant des histoires de gens ordinaires ou extraordinaires, où s’entremêlent gaieté et tristesse.
Julia espère faire passer sa joie de vivre et ses rires au travers de ses écrits.
Julia Weber est aussi l’auteure de A Walk on the White Side , paru en 2019 aux Éditions Inceptio.
Julia Weber



INCEPTIO
Direction éditoriale : Guillaume Lemoust de Lafosse
Ophélie Pourias
© Inceptio Éditions, 2021
ISBN : 978-2-490630-49-3
Inceptio Éditions
13 rue de l’Espérance
La Pouëze
49370 ERDRE EN ANJOU
www.inceptioeditions.com
À la mer,
Prologue
Un mois plus tôt.

Nuit noire, trombes d’eau et route sinueuse. Parfait pour une petite balade en bord de falaise. Un homme et une femme, à bord d’un SUV noir, slaloment sur la côte surplombant la Méditerranée déchaînée.
Je n’arrive pas à y croire, à imaginer qu’elle prend déjà son envol. J’ai l’impression qu’hier encore, elle venait se glisser entre nous dans le lit.
Une femme nostalgique.
Arrête ! Ce n’est pas non plus comme si la vie s’arrêtait.
Un homme terre à terre.
C’est juste que notre petite fille grandit et je crois que je ne m’étais pas préparée suffisamment.
Tu n’es jamais préparée à rien.
Dit l’homme qui a laissé sa trousse de toilette à la maison pour partir en week-end.
Il rit et enchaîne :
Je suis fier de ce qu’elle est devenue.
Moi aussi, même si je suis un peu inquiète.
Pourquoi donc ?
Elle ne m’a quand même pas l’air très sûre d’elle pour ses études.
Oui. Enfin, toi non plus à son âge tu n’étais pas sûre de ton cursus.
C’est vrai, mais j’aimerais bien qu’elle ait un travail qui lui permette d’être à l’abri du besoin.
Tu sais, je crois qu’on a réussi… Je pense qu’elle a les ressources pour s’en sortir quoi qu’il arrive. Et même si elle ne fait pas de grandes études, elle a les moyens de faire quelque chose de sa vie.
Tu as sans doute raison.
Tu as été une super-maman et tu le seras encore pendant longtemps.
Tu n’es pas mal non plus, chéri, mais je me demande toujours si on a bien fait de…
Écoute, elle est heureuse comme ça, nous aussi et c’est tout ce qui compte. Bon sang ! Quel temps pourri !
Stéphane ralentit. Dehors, c’est le déluge. Le ciel s’abat sur eux.
Cela fait bien longtemps que je n’ai pas vu ça. J’écoutais une émission à la radio l’autre jour et…
Sonia s’interrompt. Elle tourne la tête pour regarder par la fenêtre arrière droite du SUV.
Tu as vu le type sur le bas-côté ? demande-t-elle à son mari.
Je t’avouerais que là, je suis surtout concentré sur la route, je n’y vois pas à dix mètres.
Vraiment bizarre, il était planté là sans bouger, tout endimanché sous cette tempête !
Hmmm.
Une masse sombre passe soudainement devant eux, peut être un chevreuil. Stéphane appuie sur le frein de toutes ses forces, donnant un violent coup de volant. Le véhicule dérape sur le bitume et se retrouve à contresens. Lumière de phares. Bruit de tôle.
Silence.
Kaboum, kaboum, ka...
Plus rien.
Le jeune homme en costume s’approche de ce qui ressemblait encore à une voiture il y a quelques minutes.
Ça va aller, affirme-t-il alors que personne ne peut plus lui répondre.
1
1er octobre 2018

Blanche a dix-huit ans, un perfecto en cuir, besoin de personne… mais pas de Harley. Elle préfère le métro.
Elle se dépêche, sa spécialité c’est d’être en retard. Ce soir, mieux vaut que cela soit la préparation de cocktails. Après tout, c’est son job. Elle court dans les escaliers qui remontent vers la surface du monde.
La nuit est déjà tombée et l’enveloppe comme une seconde peau. À l’intérieur d’elle-même, une obscurité s’en rapprochant l’a envahie voilà de cela un mois.
Elle pousse la porte d’entrée du Paradis. Nom de bar original pour un établissement situé au 14, rue du Paradis. Lui n’a rien de blanc ni de saint. Il lui permet de vivre, Blanche a besoin d’argent.
Jusqu’à ce qu’un accident de voiture emporte ses deux parents il y a un mois, elle ne s’était pas posé la question de devoir travailler. Elle devait faire des études, traîner sur les bancs de la fac pendant un an dans n’importe quel cursus, faire la fête, puis prendre une décision.
Elle aurait sûrement pu faire sa rentrée, mais celle-ci était deux jours après l’accident et en réalité, elle n’avait pas eu le courage de faire semblant.
Elle se souvient de ce premier septembre 2018 comme si c’était hier – elle s’en souviendra toute sa vie. À l’appel de la police, la jeune femme n’avait pas compris. On n’annonce pas la mort par téléphone, si bien qu’en arrivant sur place elle n’avait pas envisagé cette option, se doutant seulement que la situation devait être préoccupante. Puis, quand elle avait fini par comprendre, elle avait été prise de haut-le-cœur et avait vomi sur le bitume. Pas pleuré. Vomi.

T’es en retard.
Je ferai cinq minutes de plus.
Voilà comment Blanche et son patron se disent bonjour – invariablement – depuis deux semaines.
Elle pose son perfecto derrière le bar, pas de sac à main à planquer, le nécessaire est fourré dans les poches intérieures du blouson de cuir.
Les clients vont défiler et ils verront une jeune femme souriante. Ils verront ce qu’ils ont envie de voir – sûrement pas elle. Travailler dans un bar a cet avantage, les gens ne cherchent pas de la profondeur aux propos. Non, ils veulent se détendre. Fêter un événement. Noyer leur chagrin. Trouver un partenaire d’un soir.
Ce boulot lui évite le contact de personnes trop curieuses ou avenantes. Et puis, observer les gens a son charme. C’est un peu comme aller au cinéma, mais en version gratuite.
La vie de Blanche depuis deux semaines se résume donc à cela : dormir, observer les gens de loin et bosser. Ses amis se sont éparpillés aux quatre coins de la France pour leurs études et ça l’arrange bien. La pitié, la sollicitude, très peu pour elle. Une bonne tragédie dans votre vie et l’on vous regarde comme si vous n’étiez plus la même personne. Un petit oiseau à protéger. Ou alors on vous fuit. Normal, qui sait quoi dire ? La mort, elle, est indicible, point.
Difficile d’engager la conversation avec quelqu’un qui vient de perdre sa famille.
« Salut, ça va ?
Oh oui super, je n’ai jamais été aussi bien. »
« Salut, j’ai appris que tes parents venaient de mourir.
Cool, tu l’as su comment ? »
Non, clairement les autres n’ont rien à lui dire et elle n’a rien à répliquer.
Elle est un paria. Un paria qui s’est laissé submerger par des flots de larmes dans les bras de sa tante quand une espèce de guignol – endimanché dans une robe – a tenté de rendre hommage à ses parents. La sonorité était pourrie, les mots entrecoupés de pubs pour Dieu, et elle n’en avait pas écouté la moitié. Mais les cercueils de ceux qui l’avaient élevée étaient là. Devant elle. À l’intérieur, leurs corps blafards, rigides. Le thanatopracteur avait fait un sacré boulot. On ne voyait presque pas les traces du choc frontal sur son père. Sa mère, par contre, elle n’avait pas pu la voir.
Il n’y avait eu que la sœur de celle-ci pour la soutenir. Les grands-parents de Blanche étaient décédés. La jeune femme n’avait ni frère ni sœur et son père avait coupé les ponts avec toute sa famille.
Les cercueils trônaient donc au milieu de l’allée d’une église. Elle n’allait plus jamais les revoir. Cette réalité l’avait percutée de plein fouet.
Elle avait pleuré.
Plus depuis.
Blanche sert les clients comme un automate. Elle sourit, accepte un verre qu’elle vide discrètement dans l’évier.
Une jeune femme de son âge, blonde – autant que Blanche est brune –, se trémousse devant le bar, un verre à la main, sur une musique d’ambiance, contre un jeune homme visiblement aux anges. Elle est bourrée d’artifices, porte un soutien-gorge qui lui fait remonter les seins jusqu’aux clavicules et pourtant ça a l’air de rouler pour elle.
Pas comme pour la serveuse. Son petit ami l’a quittée il y a deux mois de ça. La raison officielle, c’est qu’il ne se sentait pas d’avoir une relation à distance. Quand elle voit la blonde devant elle, elle se rend bien compte de la différence de standing.
Blanche est plate comme une limande, pas très grande, les yeux bleus et des cheveux qui lui chatouillent les reins, raides comme des baguettes.
Non, rien à voir avec un top-modèle.
Le bar se remplit, les clients parlent fort pour recouvrir de leur voix la musique, dont le volume augmente au fur et à mesure que la foule se densifie. C’est un cercle sans fin qui bousille les tympans. Des lumières colorées, tamisées, habillent les hommes et les femmes qui ressemblent à des sardines en boîtes, huilées à la transpiration. Il fait chaud, ça sent mauvais. À une époque, que Blanche n’a pas connue, cette odeur était gommée par celle de la cigarette.
Plus la nuit avance, plus les jupes sont courtes, ou plus elles remontent. Les vestes tombent.
La jeune femme ne peut s’empêcher d’être écœurée. L’alcool rend pas mal de gens sirupeux, collants, la libido de certains prend ses aises.
Elle se demande si elle est née à la bonne époque. Elle aurait préféré se retrouver dans un New York des années 1940, face à des hommes en costumes et des femmes aux lèvres peintes d’un rouge éclatant, le bourbon désinhibant assez ces messieurs, mais ne leur ôtant pas cette classe qu’ils veulent se donner en public. Mais elle vit à Ciel-sur-Mer, une grande ville qui surplombe la Méditerranée. Une ville de tous les excès, qui vit des grandes entreprises, de la fête et du tourisme.

Sa mère lui faisait souvent remarquer qu’elle aurait dû sortir avec ses amis. Les voir au lycée lui suffisait. Certes, depuis qu’elle bossait ici et que ses parents étaient morts, elle passait son temps en dehors du monde, mais c’était déjà un peu le cas avant.
Blanche se tourne un peu brusquement et ce mouvement lui colle le vertige. Elle se reprend un instant, appuyée à une étagère. Derrière ses paupières closes, du sang, des litres de sang. Elle ouvre vivement les yeux.
Fais chier, maugrée-t-elle.
2
Sa décision est prise depuis plusieurs jours. Seulement là, à quelques minutes de passer à l’acte, David Kellerman n’est plus très sûr de lui. Il est affalé sur son canapé, son pied droit tapote le sol à une allure vertigineuse. De la trouille, voilà ce dont il s’agit ! Il attrape une cigarette dans le paquet qui trône sur la table basse, l’allume et tire dessus si fort que la plupart des fumeurs en auraient la tête qui tourne. Sa main tente de réorganiser ses cheveux pour la dixième fois, mais eux aussi cherchent à le tourmenter. Ils retombent inlassablement devant ses yeux.
Ce soir, il s’est mis au défi de sortir de son environnement rassurant, son bunker, celui dans lequel il a fini par se retrancher à temps complet.
Au départ, c’était juste qu’il préférait sa solitude, mais il sortait encore. Sauf qu’en un laps de temps plutôt court, il n’a plus su faire en société. Kellerman s’est mis à fuir ceux qui lui rappelaient trop sa douleur. Puis les autres, parce que personne ne pouvait comprendre sa détresse. Personne. Et puis, il ne supportait plus de devoir faire semblant de bien se tenir. D’ailleurs, à la fin, il ne prenait même plus la peine de mettre des formes à ses propos, à ses refus de voir les gens qui l’entouraient. Tous ces types qui font bon chic bon genre alors qu’ils ne cherchent que le paraître. Il ne se fait pas d’illusions, si on lui gravitait autour c’était grâce à sa notoriété. Celle dont il a su tirer profit.
Lui, après avoir usé de tout ce que cela lui a apporté, est devenu un pauvre réac. Un type qui n’a pas besoin de grand-chose, seulement de relations vraies, sincères. Un type qui préfère avoir pour compagnie la tristesse plutôt qu’un écran plat Full HD.
Toutes ces pensées n’arrangent pas ses affaires. Difficile de sortir s’il y a plus d’arguments pour rester bien à l’abri de la connerie humaine que pour nager dedans.
Un soupir lui échappe, mais il se lève tout de même, enfile son chapeau et ouvre la porte d’entrée. L’air vespéral le pénètre par tous les pores. Il n’a pas à marcher longtemps, mais assez pour se faire heurter par une épaule et marcher sur le pied. C’est une mauvaise idée, il va faire demi-tour.
Est-il vraiment possible qu’il franchisse à nouveau cette porte ? Après toutes ces années ?
Le Paradis est devant lui.
L’enseigne clignote.
Un verre et il rentre, c’est tout. Ni plus ni moins.
Il va au Paradis pour se persuader qu’il sait encore passer inaperçu au milieu des saints. Sa gorge se serre – ou peut-être est-ce sa poitrine ? Il y a trop de monde. Un tabouret est libre devant le bar : havre de paix, refuge inespéré. On se raccroche à tout et n’importe quoi quand on est en détresse. Un grain de sable fait l’affaire tant qu’on y repère quelque chose de rassurant. David et les tabourets du Paradis, c’est comme retrouver un vieil ami avec qui l’on a passé des heures, et qu’on n’a pas revu depuis quelques années. Oh oui ! Il en a bu des verres sur eux. Il l’atteint enfin, son Graal. Il aurait pu casser la figure du moindre minot qui s’en serait approché. Parce que maintenant qu’il a retrouvé son compagnon à quatre pattes, il observe la clientèle et réalise qu’ils ont tous moins de la moitié de son âge. Les jeunes imberbes qui draguent des blondes ficelées comme des rôtis lui semblent tous étranges. Pourtant, lui aussi était un fêtard invétéré. C’était il y a bien longtemps.
Il n’y a que l’alcool qui peut l’aider à affronter la réalité, le réchauffer de l’intérieur. C’est son compagnon de tristesse, de rires – pas toujours très motivés. De désespoir. Il se sent merdique, une vraie loque. Il n’y a pas à chercher loin pour voir la différence entre lui et le reste du monde. Mais ça n’a pas toujours été le cas. Avant, il brillait.
David est caché derrière ses cheveux qui lui retombent sur le visage et une barbe qui lui en dévore la moitié. Pourquoi perdre son temps à raser des poils qui repousseront, de toute façon ?
Une boule s’est nichée dans son ventre, sa poitrine, sa gorge. La crise d’angoisse guette. Ou peut-être cardiaque. Plusieurs fois, il a cru que son cœur se brisait… D’ailleurs, il s’est brisé. Cela ne l’a pas tué.
Un whisky sec.
Ça ne sert à rien d’ajouter une formule de politesse, la serveuse n’entendrait rien. Il a lancé sa commande à une ombre, il ne l’a même pas vue. Sûrement qu’elle non plus, d’ailleurs.
Blanche apporte son verre à David.
J’avais dit sec, maugrée-t-il.
Fallait parler plus fort ! rétorque-t-elle.
Il ne prend pas la peine de répondre, pourtant après quelques minutes à siroter son alcool dilué, il lève la tête afin de l’observer. Les personnes qui ont du répondant l’ont toujours intrigué. Cela n’a pas changé, semble-t-il. Il voit un petit bout de femme, tout jeune, dissimulé derrière de longs cheveux noirs et une frange. C’est tout. Elle passe de client en client, communiquant peu avec eux. Elle fait son travail, ni plus ni moins.
Ça lui rappelle quelqu’un, ce qui n’arrange en rien son envie de prendre ses jambes à son cou. Seulement, il n’est plus un gosse et puis, il n’a plus fait d’exercice depuis longtemps. Il trouverait le moyen de se casser une jambe ou de perdre un poumon entièrement goudronné à la blonde – cela doit alourdir l’organe.
Il n’y a plus rien qui tienne en lui pour même qu’il puisse fuir.

Un whisky, SEC !
Cette fois-ci, elle ne se trompe pas, ne lui décochant même pas un sourire. Cette serveuse est sûrement mal élevée.
Ceci dit, qui est-il pour se faire une idée de l’éducation de qui que ce soit ? Il a des enfants, mais quand sa femme a ouvert les yeux sur l’être abject qu’il est, elle est partie avec eux. Elle a embarqué son parfum aussi, et ses petites manies. Sa façon de le regarder. Il a gardé espoir, puis il a compris. Seulement, il ne peut pas l’admettre. Cette femme avec qui il envisageait de finir sa vie, partie en un claquement de doigts. Elle a retrouvé l’amour. Pas avec lui.
Le Paradis l’ennuie. Si ses lumières artificielles lui permettent d’être caché, elles ont pour revers d’amorcer une migraine. Ou est-ce la musique – le bruit – qui lui agresse les tympans comme le ferait un marteau-piqueur ? Il dégaine finalement son portefeuille. Après tout, il a tenu un verre de plus qu’espéré.
Vous en avez bu deux.
Un mal servi, vous n’avez pas fait votre boulot. Ça n’est pas mon problème.
Il se lève, amorçant sa sortie.
Écoutez-moi bien, je n’ai aucune envie de payer votre conso, donc vous allez régler de suite, sinon Greg, installé à l’entrée, va se faire un plaisir de vous refaire le portrait.
Pour ce que j’en ai à foutre !
Blanche fait le tour du comptoir et vient se mettre au niveau de David.
Regarde-moi bien l’ancêtre. Je suis peut-être bien plus jeune que toi, mais tu ne vas pas me la faire à l’envers et…
Il rit à gorge déployée, elle le regarde incrédule.
David sort un deuxième billet qu’il lui tend, lui laisse la monnaie, et emprunte la sortie en passant devant le fameux Greg, lui tapant sur l’épaule.


23 Juillet 1999

“Madame, Monsieur, bonsoir. Voici les titres de cette édition du journal. Le feu ravage les massifs des Alpilles…”
David coupe le son du téléviseur. Il n’a pas franchement envie de se saper le moral avant de sortir. Tout en sifflotant, il se parfume et s’admire devant son miroir en pied.
Il faut être honnête, à vingt-six ans, David est une star locale. Tout Ciel-sur-Mer est à ses pieds depuis qu’une galerie de la capitale expose ses sculptures. Il a su réaliser ses rêves. Il est en train de devenir le meilleur. Il aspire à être le sculpteur le plus prisé de la décennie, et ensuite, il n’aura plus qu’à se dorer la pilule au soleil et à vivre de placements financiers, faits sur le dos de ses ventes. Puis, il devrait bien pouvoir se faire courtiser par un ou deux banquiers suisses, et planquer quelques billets pour ses vieux jours. Mais en attendant, il veut fêter son succès naissant. Savourer les regards des femmes sur lui et... non. Les femmes lui suffiront pour ce soir.
La réception est organisée par des bourgeois de la ville tout étriqués dans leurs tenues de gala. Il apprécie particulièrement ce genre de soirée. N’ayant pourtant jamais connu cela, il a réussi à s’adapter, se fondre dans le décor.
Son enfance a été plutôt heureuse. Il est issu d’un milieu très modeste mais n’a jamais manqué de rien pour autant. Quand il se remémore le passé, il y a des mésanges qui chantent, un parterre de feuilles amortissant les pas, des saules pleureurs, un énorme tilleul, un peuplier, du laurier, un toboggan à double descente et des jeux en bois. Le luxe, c’était l’amour de sa mère. Le manque, celui de son père.
Maintenant qu’il a de l’argent, difficile de ne pas apprécier le confort et les demoiselles toutes plus pomponnées les unes que les autres.
Ce soir ne fait pas défaut. Il est impressionné par tout ce champagne. Il n’a pas vraiment d’ami, mais à présent, des tas de relations. Il ne les apprécie pas et ne cherche personne à estimer. Si ce n’est pour l’heure cette Emma, qu’on lui a présentée comme étant la fille d’il ne sait plus quel pingouin, et qui lui fait de grands sourires. Il l’aborde, lui sort tous ses atouts charmes. Elle en fait de même dans la salle de bains de l’étage, ses bourgeoises fesses posées sur le meuble vasque.
3
Il faut bien manger ! Blanche Perrin émerge, il est quatorze heures. Ça n’est pas la faim qui la tiraille, mais son corps est une espèce de tyran qui refuse de faire ce qu’elle lui demande s’il n’est pas suffisamment alimenté. Sans parler de son cerveau.
Ses pensées sont capables de rester désordonnées jusqu’à ce qu’un peu de nourriture vienne les classer. Mais Blanche n’est pas toujours sûre qu’il soit bon qu’elles deviennent à nouveau compréhensibles – à cause de la douleur. Blanche n’est pas masochiste, elle cherche la paix.
La paix pour être heureuse. Qui ne cherche pas le bonheur ?
C’est difficile, pour ceux qui restent. La Mort. Elle a l’impression qu’elle est un bateau auquel on a coupé ancre, amarres et voiles, pour l’abandonner en pleine tempête. Sa coque est fendue, elle prend l’eau et elle essaie d’arrêter les dégâts à l’aide d’une serpillère – pas très efficace.
L’œuf au plat crépite dans la poêle. Il toussote et appelle celle qui l’a balancé dans son enfer beurré.
Elle hésite sur le programme de l’après-midi. Série télé au lit ? Livre au lit ? Sortir ? Non. Non, vraiment, personne ne mérite de voir ce splendide pyjama en poils synthétiques, communément appelé « pilou-pilou ».
La série, c’est une bonne idée. La télé endort les neurones, même pas besoin de drogue pour déconnecter de la vie réelle.
C’est ainsi que Blanche se retrouve à être à nouveau en retard pour aller au travail. Hypnotisée par une boîte à images et sons.
En poussant la porte du Paradis et en balançant à nouveau la même réplique à son patron, une question existentielle lui vient. Sa vie est-elle vouée à se passer ainsi ? Car il y a encore peu de temps, elle avait des rêves. Seulement, elle ne s’en souvient même plus.
Enfin quoi ? Elle est une fille à peine sortie du lycée. Elle avait envie d’un petit ami gentil, pas trop collant – les pâtes trop cuites ce n’est jamais bon. Mais quand même, elle voulait qu’on l’aime et elle voulait aimer.
Elle repense à son ex – celui qui l’a plaquée au début des vacances. Ce crétin ne l’a sûrement jamais aimée, et avec du recul, il ne lui manque pas.

Le Paradis clignote, le Paradis vocifère. Le Paradis n’est pas apaisant. Elle aurait plutôt imaginé qu’on appelle cet endroit « Enfer ».
Blanche y déambule comme chez elle. Elle a ses habitudes.
Elle y reconnaît l’homme d’hier soir. Celui du whisky sec. Elle l’a observé, il dénote des autres clients. Il demande la même chose que la veille. S’il n’est pas un habitué des lieux, il l’est de la boisson. C’est flagrant.
Il a tout de même une certaine prestance. Un quelque chose – derrière sa décrépitude. Elle n’arrive même pas à lui donner d’âge.
Eh bien, cette fois-ci, elle ne s’est pas trompée !
Eh bien, il va pouvoir commencer à être poli, alors !
Un éclair de malice passe dans les yeux de l’homme.
Merci Mademoiselle.
Avec plaisir, cher Monsieur.
Plaisir, plaisir… peut-être pas à ce point !
David, se présente-t-il en tendant sa main.
Blanche, lui apprend-elle en la lui serrant.


22 mars 2000

David ?
Qui le demande ?
Emma.
Connais pas !
Nous avons fait connaissance dans une salle de bains en juillet dernier.
Oh oui, comment vas-tu ?
Bien. Je voulais simplement t’informer... Tu es le père d’un petit Samuel. Il est né hier.
Quoi ? C’est quoi cette connerie ? Qu’est-ce que tu veux ? De l’argent ?
J’ai tout ce dont j’ai besoin, je voulais juste… C’est, je suppose, normal que je te l’apprenne. Je ne savais pas trop si je devais le faire. Enfin… maintenant, tu sais.
Je suis père ?
Oui.
Pourquoi ne m’as-tu rien dit plus tôt ?
C’était délicat, et puis maintenant, je suis en couple, explique Emma.
Je peux le voir ?
Bien sûr.
4
Un mois dont le rythme nycthéméral devient plus nocturne que diurne. Pour Blanche, c’est dû au travail. Kellerman lui, n’en avait plus depuis longtemps. Pour ainsi dire, depuis un mois, il a adopté le « rythme de Blanche ». Ils ne parlent pas vraiment. Elle arrive pourtant à lui tirer des sourires qu’il range dans sa cave à souvenirs, un peu comme il le ferait avec du bon vin. Il est collectionneur.
Il n’a plus besoin de passer commande. Elle le voit, elle le sert. C’est ainsi que David reprend goût à sortir de nuit. Il n’irait pas prendre un bain de foule en pleine journée, mais le soir venu, il se met un peu de parfum pour venir voir Blanche, restant désormais jusqu’à la fermeture de l’établissement. S’il avait su, il aurait fait plaisir à son médecin – qui est aussi son ami – plus tôt.
Fred, il l’a rencontré il y a bien longtemps au détour d’une gastro, à la fin de l’hiver 2005. À l’époque, David Kellerman avait du succès. Enfin, il aimait se montrer aux côtés de ses anciennes sculptures. Il était jeune marié, avait réussi à laisser le plus grand drame de sa vie dans un tiroir fermé à double tour, et brûlait la vie par les deux bouts. Celle-ci lui avait appris qu’elle pouvait être courte. Trop courte. Il avait bien tenté de créer à nouveau après ce qui s’était passé, mais cela n’avait plus la même saveur. Il avait alors pris sa décision « Carpe diem ». Il recommençait à faire la fête. À peine sa relation entamée avec Isabelle – sublime, douce Isabelle –, elle était tombée enceinte. Il lui offrait son premier enfant. Un garçon. C’était en septembre 2005. Lui était déjà le père d’un jeune garçon de cinq ans, Samuel, accident d’une nuit alcoolisée et festive avec une jeune femme dont il avait fini par retenir le prénom – Emma. Et puis… il préfère ne pas repenser à tout cela.
Fred le tanne pour qu’il se prenne en main, qu’il arrête de se lamenter sur son sort – le départ d’Isabelle. Qu’il vive. À tel point que David a fini par se dire qu’il allait l’exclure lui aussi de sa vie. Enfin, on a quand même toujours besoin d’un médecin. S’il y a un malencontreux courant d’air entre son salon et sa chambre, il pourrait s’enrhumer, sait-on jamais…
Blanche doit avoir approximativement l’âge de son aîné. Il habite à Ciel, mais il ne le voit jamais. Il paraît que l’alcool et la mauvaise humeur font fuir. Ça s’est vérifié avec son fils – aussi avec Isabelle. C’est la raison qu’elle lui a donnée, en tout cas, quand elle l’a quitté il y a neuf ans. Il se demande quand même si cela n’aurait pas plutôt un lien avec ce type qui couche à présent avec elle.
D’y penser l’énerve. Il n’a pas bougé d’un pouce, parlé à personne, et pourtant il sent sa mauvaise humeur poindre.
Votre whisky ne vous a rien fait !
Pour la première fois, Blanche lui a adressé la parole spontanément. Il lève un sourcil, puis la tête afin de la regarder. Elle lui a glissé ça sans attendre de réponse et est retournée s’installer derrière son bar. Cela aura eu le mérite de le dérider – l’espace d’une minute, il a l’air d’avoir son âge. Car si, le whisky lui a fait quelque chose : il lui a donné l’apparence d’un homme de dix ans de plus. À moins que ce soit la tristesse, l’aigreur, ou l’amertume.
Il avait tout pour réussir et être heureux, mais en définitive, c’est la recherche du bonheur qui l’a détruit. David n’est pas fait pour cela. Il en est conscient, et en est arrivé à se demander quelle est réellement sa place dans les rouages de ce monde. Il n’a toujours pas la réponse et se demande si c’est le cas de Blanche.
Il observe la jeune femme alors qu’elle est à nouveau cachée derrière son bar.
Elle a l’air sympathique, hein !
Un homme assis à sa droite semble lui aussi en pleine contemplation de la gamine.
C’est une gosse.
Et toi, un vieux croûton !
Kellerman se tourne vivement, prêt à expliquer la vie à l’espèce de con qui vient de lui parler, mais il n’y a plus personne.
Quand le Paradis rallume ses lumières blanches, tous les clients prennent la fuite et inondent la rue, tels les petits rats d’un certain joueur de flûte. D’habitude, David se joint à eux et disparaît chez lui en un éclair. Pas ce soir. Il veut interroger la jeune serveuse.
Greg lui fait comprendre qu’il va falloir sortir. Il ne fait pas d’histoires, car poser sa question avec des dents en moins lui semble plus compliqué. L’homme aux muscles saillants à l’air d’être du genre à agir avant de parler, alors que David fait l’inverse. Ce mauvais accordage pourrait être dangereux pour son faciès.
Sous un lampadaire, il allume une cigarette en attendant qu’elle ait fini. L’espace d’un instant, il doute. Il ne voudrait pas l’effrayer. Seulement, cette jeune femme, il voudrait la connaître mieux. En savoir plus. Une curiosité envers un autre être humain, qu’il n’a pas ressentie depuis longtemps, l’a saisi et il se demande bien pourquoi. Toujours est-il qu’il va tenter de résoudre cette énigme. Si elle accepte. Ses pensées, bien trop vides d’émotions ces dernières années, s’animent. C’est comme un shoot. L’arrivée d’une drogue en plein dans ses neurones. Il veut en prolonger les effets. Il veut sniffer de la Blanche à pleines narines pour ressentir. Sa mécanique interne trop rouillée l’a laissé sur le carreau depuis trop longtemps. Grâce à cette jeune femme, il a l’impression qu’on lui offre une seconde chance de vivre. Cette gamine, à peine sortie de l’adolescence, peut-elle vraiment lui procurer un moment d’apaisement ?
Il garde en tête que ça ne peut durer que quelques instants, car la joie est éphémère, le ressenti de toute chose est fugace. À peine craque-t-on une allumette qu’elle est déjà consumée.
Ses pensées s’emmêlent. Il perd le fil, depuis qu’il vit seul – qui plus est reclus –, elles sont peu animées, éthérées, lentes. Il a ralenti son système, si bien que, comme un corps qui manque de gymnastique, sa matière cérébrale n’est plus en capacité de gérer cet exercice trop important. Il patine. Blanche sort du bar. Une voiture passe, elle se trouve illuminée par ses phares, et l’espace d’un instant, un halo de lumière entoure la jeune femme qui passe les portes du Paradis. Et David Kellerman photographie la scène dans sa tête.
5
Blanche a l’impression que le rituel de sa venue lui donne un quelque chose vers lequel tendre. Un rendez-vous muet, tous les soirs. C’est drôle l’importance qu’un inconnu peut prendre dans votre vie, même s’il n’y a rien d’autre qu’un whisky sec posé sur un comptoir. L’Homme a besoin de régularité, de routine pour survivre. Ça lui donne un cadre, un but, et limite l’angoisse. Un objectif est anxiolytique, il permet d’affronter les lendemains.
— Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir.
Plus tôt, David a pensé tout haut – et ricané ironiquement. La musique n’était pas très forte, Blanche l’a entendu. Ça lui a fait écho. Sa mère disait ça, avant de mourir, et qu’il n’y ait donc plus d’espoir. Ça lui serre le cœur de repenser à elle. Bien sûr, l’adolescence de la jeune femme avait entraîné quelques confrontations entre elles deux, mais Blanche savait que quoi qu’il se passe, sa maman serait là. Un roc qui résiste aux tempêtes. Une force douce et sucrée. Elle voudrait pouvoir l’appeler. Manger de son gâteau au chocolat invariablement raté. Mais c’est le passé. Blanche doit avancer alors qu’il n’y a plus de vie. La serveuse frissonne en se retrouvant dans la rue. Ce n’est pas une question de température. Il lui semble qu’on l’observe. L’image de David accoudé à son bar lui vient en tête. Il paraissait énervé ce soir. Quelque chose de familier émane de lui et cela la laisse perplexe. Elle ne peut pas mettre de mots dessus, mais cela a pour effet de provoquer une certaine inquiétude chez elle. Elle se soucie d’un client avec qui elle échange à peine quelques politesses. Tout à l’heure, elle n’a pu s’empêcher de lui faire remarquer sa mauvaise humeur. Ce n’était pas qu’elle attendait une quelconque explication ou réponse. Juste une réaction. Avoir un impact sur ce qu’elle n’entendait pas et qui semblait l’envelopper dans une noirceur infinie.
Ajustant son manteau, Blanche s’engage dans la rue. Vidée de tout, d’énergie, de capacité de réflexion, de force. Vidée. Sucée jusqu’à la moelle par cette vie nouvelle qui n’en est pas une. Elle n’a pas besoin de s’alcooliser puisqu’elle se sent déchirée – saoulée aux êtres humains, aux vapeurs de vodka et d’aisselles. Elle imagine son père lui demander ce qu’elle trafique. C’est vrai quoi, lui et...

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