Vibrations
392 pages
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Description

Lorsque Anna, une jeune scientifique en physique des particules et en physique quantique, et Mik, son ami d’enfance, ingénieur en électronique et en informatique, inventent une machine capable de vibrer à plus de 10 % de la vitesse de la lumière, ils attisent la convoitise d’un riche et puissant industriel.
Aidés d’un professeur d’université, du tuteur d’Anna et de la mère de Mik, poursuivis par une inspectrice d’Interpol et pourchassés par l’industriel et ses hommes de main, ils devront affronter le passé pour sauvegarder leur découverte et trouver le moyen de survivre à leur ennemi.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 septembre 2014
Nombre de lectures 533
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0041€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

VIBRATIONS

Pierre Floret



© Éditions Hélène Jacob, 2014. Collection Science-fiction . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-167-8
À mon père qui a suivi l’écriture de ce roman pas à pas,
Mais qui ne pourra, hélas, voir cette histoire publiée.
Merci pour tes réponses, pour tes leçons et pour ton amour,
Merci pour tous ces moments qui resteront à jamais gravés dans mon cœur.
Ce livre est pour toi, Papa.

À ma mère, pour son aide et son dynamisme,
Sans toi, je chercherais encore les fautes d’orthographe du premier chapitre.

À mon épouse, Melissa, qui a vu germer l’idée et qui m’a poussé à lui donner corps,

À mon frère, ma sœur et mon parrain pour leurs encouragements.

À Mireille, pour ses conseils et son soutien.
Chapitre 1 – Le vibrateur


12 avril 2014

Le stylet, qu’une main blanche aux doigts fins maniait nerveusement, courait sur la plaquette tactile de l’ordinateur. À l’écran, posé sur un bureau en chêne clair, les formules mathématiques défilaient rapidement.
Enfin, après une dernière équation, la main posa le stylet sur son socle puis vint ramener les cheveux blonds de la jeune femme en arrière. Ceux-ci caressèrent son cou fragile tandis que ses paupières se fermaient un instant. Elles se rouvrirent, dévoilant des yeux verts, fatigués d’avoir trop regardé l’écran luminescent.
Après un soupir, un sourire de satisfaction vint éclairer un instant le visage opalin de la jeune femme. Apparemment, ses formules tombaient juste, pour la énième fois. Elle fit légèrement tourner son fauteuil de bureau afin de regarder la pendule : 18 h 28. Elle referma les yeux et se fondit dans son siège.
L’obscurité de cette soirée d’avril envahissait déjà les recoins de la bibliothèque et la faible lueur de l’écran ne suffisait pas à éclairer les piles de livres entreposés çà et là sur les étagères, sur deux chaises ou à même le sol. Visiblement, Anna Mandeleiva n’était pas une fée du logis. D’ailleurs, depuis qu’elle était entrée au lycée, son tuteur – un homme rigide et très méticuleux – avait abandonné tout espoir de voir un jour cette pièce rangée à son idée.
Dans son dos, quelqu’un frappa soudain à la porte. Toc… Toc… Toc. Toc. Toc… Toc. Toc.
Entre, Mik, annonça la voix douce et lasse d’Anna.
Un jeune homme athlétique pénétra dans la bibliothèque. Typé indien, il avait les yeux marron foncé et la peau légèrement bronzée. Ses cheveux noirs en bataille et ses vêtements mal ajustés lui conféraient un aspect négligé. Son intonation seule trahissait son assurance et, pour l’heure, sa curiosité.
Coucou, Anna ! lança-t-il. Qu’il fait sombre ici, ajouta Mik en allumant.
Appelle-moi Professeur, lâcha-t-elle d’un ton calme. Alors ?
Alors… ça marche. Enfin, en théorie. J’ai suivi tes directives. Je l’ai chargé à fond, mais sans le mettre en marche. Et maintenant ?
Le visage d’Anna, une fois de plus, s’illumina d’un sourire tandis qu’elle faisait pivoter sa chaise pour faire face au jeune homme. Son regard se posa alors sur l’objet que Mik tenait dans ses mains en le lui présentant de manière presque respectueuse. Elle le saisit et commença à l’inspecter, le tournant en tous sens.
C’était un bracelet en laiton de dix-sept centimètres de longueur qui épouserait parfaitement l’avant-bras gauche de son porteur. Sur sa partie supérieure, un épais boîtier rectangulaire lui donnait un aspect imposant. En haut à gauche du boîtier, un interrupteur à deux positions semblait attendre qu’on le place sur « ON ». Cet interrupteur était suivi d’une ligne luminescente verte finissant par un symbole de batterie ; jauge sous laquelle une fente courait sur toute la longueur du boîtier, permettant de déplacer une aiguille sur une règle graduée de 8 à 100.
Dans sa partie intérieure, le bracelet dévoilait l’extrémité de dizaines de petites billes de céramique sortant du boîtier. Trois attaches réglables devaient se clipser pour maintenir l’engin au bras.
Alors, ça sert à quoi ? questionna Mik.
Hein ? fit Anna sans lever les yeux.
Je te demande à quoi ça sert !
Ah ! À voyager dans le temps, répondit-elle distraitement après un moment de silence.
Elle releva légèrement la tête afin de voir l’expression de Mik. Il était perplexe et cela amusait beaucoup Anna. Elle regarda alors son ami dans les yeux, plissant légèrement les siens, un sourire sur les lèvres. Le jeune homme, incrédule, demanda de nouveau, mais plus calmement cette fois :
Redis-moi à quoi ça sert, Ann… heu… Professeur.
D’accord, c’est bon ! Je t’explique. Tu as fabriqué un vibrateur. Si tu as bien suivi mes instructions, lorsque l’appareil sera mis en marche, les électrodes polariseront les billes dont le cœur est en acier, en faisant passer à l’intérieur un courant continu. Ensuite, les micro-électro-aimants disposés autour des billes leur insuffleront un mouvement très rapide. Ce dernier, transmis aux atomes et molécules en contact avec les billes, les fera vibrer à l’unisson. Tu suis ?
Heu… oui ! hésita Mik. Mais quel rapport avec le voyage dans le temps ?
J’y viens. Ce qu’il faut que tu comprennes, c’est que cette vibration est en fait un mouvement. Lorsqu’un objet vibre, sa structure va et vient entre deux points de l’espace. Le vibrateur va alors entraîner tout ton corps dans ce mouvement.
Mik hochait la tête en signe d’approbation. Anna continua :
En physique, Einstein nous apprend que plus un corps se déplace vite, plus son temps propre ralentit pour un observateur extérieur. De la même manière, plus une personne se déplace avec vélocité, plus le temps autour d’elle va passer rapidement. Le vibrateur va te permettre d’osciller suffisamment vite pour ralentir ton temps propre.
Soit, dit Mik en haussant les épaules. Pourtant, lorsque je roule en voiture ou quand je voyage en avion, même en allant à vive allure, le temps autour de moi n’accélère pas. À ma connaissance, la seule voiture capable de voyager dans le temps, c’est une DeLorean et moi, je rou…
C’est normal que tu ne voies pas le temps ralentir, coupa Anna qui avait souri à l’allusion. Et pour deux raisons. La première, c’est que tu ne vas pas assez vite en voiture ou même en avion. En théorie, il faudrait se déplacer à 10 % de c , « c » représentant la vitesse de la lumière, pour commencer à ressentir la différence. Et la seconde…
C’est pour ça que le cadran sur le bracelet commence à 8 % ? interrompit Mik. Ça correspond à la fréquence minimale de vibration des billes ?
En effet, répondit Anna. Et comme tu as pu le constater, faire vibrer des billes d’acier à cette vitesse n’est pas une mince affaire.
Tu m’étonnes ! s’exclama Mik. Deux ans que nous cherchons à y parvenir. Et sans parler de l’énergie nécessaire. Heureusement que les nouveaux systèmes de stockage sont plus performants que les batteries disponibles au début de nos études, sinon, le vibrateur ne pourrait fonctionner qu’en le branchant à une centrale nucléaire.
Et pour l’instant, malgré les nouvelles technologies et selon les chiffres que tu m’as transmis, l’appareil ne trémulera pas plus d’une minute à la fréquence de vibration minimale, ponctua Anna en se tournant vers son ordinateur.
Elle soupira. Décidément, ce projet était de longue haleine. La quasi-totalité de l’argent que ses parents, pourtant riches, lui avaient légué avait été investie dans ce dessein.
Mik interrompit ses pensées :
Tu ne m’as pas donné la seconde raison pour laquelle je ne vois pas le temps ralentir, Professeur.
En effet, dit Anna en quittant des yeux l’écran bleuté pour faire face à Mik. Cette seconde raison, la voici : c’est ton temps propre qui va ralentir alors que le temps autour de toi va accélérer. Les choses vont donc se produire plus vite, de ton point de vue. Toi, tu te contenteras de vieillir plus lentement. Mais le plus incroyable, c’est que tu auras la sensation que tout est normal. Tu auras la sensation de vieillir normalement et il te semblera que c’est le monde autour de toi qui défile plus rapidement.
Mik semblait dubitatif. Mais déjà, l’envie d’essayer le brûlait.
Il prit le bracelet des mains d’Anna et, tout en commençant à l’ajuster sur son bras, il interrogea :
Donc, si je mets le bracelet et que je l’active, je voyage dans le temps ?
Pas tout à fait, rétorqua Anna. La position 10 % correspond en quelque sorte à la limite pour voyager vraiment. En deçà de cette vitesse de vibration, soit à 8 %, tu vas juste vib…
Elle s’interrompit. Mik la regarda sans plus oser bouger. Anna semblait perdue dans ses pensées.
Un problème ? s’enquit-il.
Un doute ! répondit-elle évasive. Si tu vibres, ton corps ne devrait plus réfléchir la lumière de la même manière et, de ce fait, tu devrais…
Elle hésitait.
Je devrais quoi ?
Je ne sais pas s’il est très prudent d’essayer maintenant. Je n’ai sûrement pas pensé à tout et ce pourrait être…
Pourrait être quoi, Professeur ? insista Mik.
Les yeux d’Anna se levèrent sur le visage de son ami et elle répondit lentement :
Tu devrais… disparaître.
Mais c’est génial ! s’écria le jeune homme en bouclant le bracelet à son bras. Allez ! Je l’active. Tu es prête ?
Au moment où sa main droite allait actionner le bouton, celle d’Anna vint s’interposer.
Je ne sais pas, Mik. C’est peut-être dangereux.
Allez ! Quoi, Professeur ? Qu’est-ce qui peut être dangereux ?
Je viens de te le dire, je ne sais pas ! Je n’avais pas pensé à l’invisibilité. Peut-être y a-t-il d’autres choses auxquelles je n’ai pas pensé. Des choses plus gênantes… plus risquées.
Mais pour savoir, il faut bien essayer, répondit-il. Et s’il m’arrive quelque chose, tu pourras toujours intervenir. J’ai confiance en toi, Anna, tu le sais.
La main de Mik, qui s’était posée sur celle de son amie, la saisit délicatement et ses yeux s’emplirent de tendresse. La jeune femme le regarda un instant sans bouger puis retira ses doigts de l’emprise du jeune homme. Elle sentait le sang marteler ses tempes, ce qui se produisait chaque fois que Mik se montrait trop intime avec elle. Alors, rougissante, elle murmura d’une voix mal assurée tout en baissant les yeux :
S’il te plaît, Mik, quand on travaille, je t’ai déjà dit de m’appeler Professeur.
Le jeune homme la regarda fixement. Un sourire timide vint se dessiner sur ses lèvres et, sans ajouter un mot, il plaça l’interrupteur du vibrateur sur « ON ».
Dans un premier temps, il ne se passa rien. Puis Mik commença à sentir un léger picotement sur la peau en contact avec les billes. Il en fit part à son amie.
C’est normal, dit-elle. Tu dois être en train de faire masse et ton bras absorbe donc une partie de l’électricité libérée par les électrodes. Ne t’inquiète pas, le phénomène devrait s’arrêter lorsque les électro-aimants se mettront en marche.
Mik regardait le vibrateur et sentait sa détermination vaciller petit à petit, tandis qu’un bruit faible et sourd commençait à se faire entendre ; le son grave devint de plus en plus aigu sans pour autant augmenter en puissance, jusqu’à devenir inaudible. Mais déjà, il était remplacé par un gémissement humain.
Mmmhh ! Professeur, mon bras ! Il me fait mal, souffla Mik en serrant les dents.
C’est normal, dit Anna en regardant son ami avec angoisse. Tu commences à vibrer. La douleur devrait passer rapidement.
Soit, répondit-il en parlant de plus en plus fort, mais c’est juste le braaAAAHH !
Cette fois, Mik hurla de douleur. Dans le boîtier, un « clic » venait de tinter et les billes qui vibraient jusqu’alors à une vitesse relativement basse afin de se synchroniser, accélérèrent subitement leur mouvement à la vitesse indiquée par l’aiguille du vibrateur : 8 %.
En un instant, l’avant-bras de Mik et l’appareil devinrent translucides. Mais le jeune homme ne s’en rendit pas compte. Seule la douleur l’importait. Il voulut remettre l’interrupteur sur « OFF », mais, dans un réflexe, il retira sa main, une douleur fulgurante au bout des doigts l’empêchant d’atteindre le vibrateur. Ce dernier oscillait si vite qu’il n’était plus possible de le toucher. Anna entreprit à son tour d’intervenir, mais elle crut que sa main allait éclater lorsqu’elle effleura la machine.
Pendant que Mik continuait de crier, son bras disparut complètement tandis que, petit à petit, son corps devenait transparent. Le jeune homme recula, s’étira, essayant en vain d’éloigner son bras de lui pour échapper à la douleur qui l’envahissait progressivement, remontant vers son épaule puis se propageant dans sa poitrine. À force de reculer, il buta contre une pile de livres posés par terre et tomba en arrière… mais lentement ; le vibrateur, désormais invisible, semblait le retenir, empêchant le jeune homme de s’effondrer sur le sol. Anna tenta de l’attraper par le bras désormais inexistant, mais ses doigts ne rencontrèrent que le vide.
Bientôt, le cri de Mik s’étouffa tandis que sa gorge disparaissait. Lentement, sa tête puis son buste s’effacèrent à leur tour devant Anna, qui tonnait son nom et pleurait tout en essayant d’aider son ami. Mais chaque fois qu’elle tentait de le toucher, soit elle passait au travers de son corps invisible, soit elle retirait précipitamment ses mains en criant de douleur.
Dans un ultime assaut, lorsqu’elle se risqua à prendre Mik dans ses bras – ou du moins le peu qu’elle en distinguait encore –, la décharge l’éjecta en arrière, la faisant heurter son fauteuil de bureau. Elle s’effondra sur le sol, groggy. Puis, avec effort, elle essaya de se relever et vit les pieds de Mik vibrer encore un instant avant de disparaître, la laissant seule, en sanglots, agenouillée au milieu de la bibliothèque désormais silencieuse.
* * *
Pour Mik, la douleur avait progressé comme une lame de fond, envahissant inexorablement chaque partie de son corps. Son bras gauche, sur lequel était fixé le vibrateur, avait presque cessé de lui faire mal au moment où il avait disparu. La douleur s’était alors déplacée lentement à mesure que son corps devenait translucide, jusqu’à ce qu’il fût entièrement invisible. À présent, elle était devenue supportable et lui permettait de se concentrer sur ce qui se passait autour de lui.
Ou plutôt, il pouvait se concentrer sur ce qui ne se passait pas. Car Mik ne voyait et n’entendait plus rien. Tout était gris. Plus de formes, plus de couleurs, excepté ce gris. Le monde n’était qu’un brouillard opaque et silencieux. Il lui semblait pourtant avoir les yeux ouverts, il lui semblait également ressentir son corps vibrer – sensation assez étrange – et, surtout, il lui semblait qu’il tombait toujours.
Il tombait lentement, très lentement, mais sûrement. Il avait plus exactement le sentiment qu’il s’enfonçait dans le vide. L’univers gris dans lequel il baignait s’opacifiait, se densifiait. De surcroît, il avait du mal à respirer. En fait, il y arrivait à peine.
Il commença à paniquer. Il étouffait. Tout d’abord, il voulut stopper le vibrateur, mais sans vraiment savoir pourquoi, il s’abstint. Avec effort, il inspira fortement et longuement ; l’air entrant difficilement dans ses poumons. Après quelques secondes, il sentit qu’il avait bel et bien inspiré. Il contrôla la panique qui avait commencé à l’envahir et, après avoir réinspiré au maximum, il réfléchit. Le jeune homme n’était peut-être pas un physicien, mais il était loin d’être idiot. Rapidement, il pensa :
Je vais attendre avant d’arrêter le vibrateur. Anna avait raison de se méfier. Je me suis précipité pour le mettre en fonction, réfléchissons bien aux conséquences avant de l’éteindre.
Le fait que je ne vois rien est gênant, mais pas handicapant, passons.
J’ai mal partout, mais c’est supportable, passons encore.
J’ai du mal à respirer, mais j’y parviens, passons toujours.
Ce qui m’inquiète, c’est cette sensation de chute. J’étais sur le plancher de la bibliothèque et voilà que je tombe. En admettant que ce soit dû à cette pile de livres que j’ai heurtée, je devrais depuis longtemps être couché par terre. Mais je continue de tomber.
Anna m’a dit que je vibrerais. Si c’est le cas, j’imagine que je ne repose plus sur le sol de la même manière. Je suis mouvant ou plutôt, c’est le sol qui est devenu mouvant pour moi, comme du sable et donc, je dois être en train de passer au travers.
Si c’est bien ça, je devrais attendre d’avoir fini de traverser le plancher pour désactiver le vibrateur.
Mik avait mal partout et respirer était déjà une épreuve en soit. De ce fait, il avait du mal à se concentrer sur sa chute qui paraissait affreusement lente dans ce monde uniformément gris et au silence angoissant. Les secondes s’égrenèrent puis la sensation de chute accéléra. Mik eut l’impression qu’il venait de se décoller d’un énorme chewing-gum qui le retenait au plafond.
Sa main droite actionna l’interrupteur. En une seconde, son corps cessa de vibrer, retrouvant sa consistance, et le monde autour de lui reprit ses couleurs et ses formes. Il voyait de nouveau.
Il put confirmer qu’il était en position de chute, comme il l’avait pensé. Il était presque couché sur le côté droit et, comme il l’avait imaginé, il avait bien traversé le plancher de la bibliothèque. Il se rendit alors compte qu’il était dans la salle à manger du rez-de-chaussée, à un mètre quatre-vingts du sol. Il n’eut pas le temps de se préparer à la chute que, déjà, il s’affalait sur le parquet dans un bruit sourd.
Tout son corps tremblait. Il respira à grandes goulées et, sans chercher à se relever, il appela, d’abord dans un souffle, puis de plus en plus fort.
* * *
Dans la bibliothèque, Anna fixait le plancher en sanglotant. Elle venait de tuer son meilleur ami. En un flot d’images continu, les souvenirs qu’elle avait de Mik défilaient devant ses yeux embués de larmes.
Leur rencontre à l’école primaire lorsque la mère de Mik était arrivée de sa province, après une séparation difficile. Leurs premières années de camaraderie où leurs jeux innocents avaient créé ces liens solides qui les unissaient encore aujourd’hui.
Elle se souvint de la manière dont Mik s’était rapproché d’elle encore davantage, au collège, lorsqu’elle avait perdu ses parents dans l’accident de leur avion privé. Comment, après ce drame, ils avaient construit ce monde bien à eux dans lequel personne ne pénétrerait jamais.
Car elle s’était juré d’attendre la fin de ses études pour commencer une vie amoureuse avec le seul garçon qui savait la comprendre et la faire rire. Certes, ses études étaient maintenant achevées. Elle n’avait pourtant pas osé avouer son amour à Mik, une peur trop grande l’en empêchait. Mais elle se disait qu’elle avait le temps, qu’ils en parleraient et que finalement, ils feraient leur vie ensemble.
Et maintenant, il était trop tard. Cet homme avait disparu dans un cri. Plus jamais il ne murmurerait son prénom, plus jamais il ne viendrait à son secours, comme au lycée, contre ce garçon qui…
Un bruit vint interrompre ses pensées. Un bruit sourd, comme un corps qui tomberait sur le sol. Cela provenait du rez-de-chaussée. Elle tendit l’oreille tout en relevant la tête. Son cœur accéléra, battant entre angoisse et espoir. Déjà la voix de Mik perçait l’espace, étouffée par la distance, mais bien reconnaissable.
Professeur !
Anna sauta sur ses pieds. En une seconde, elle était sortie de la bibliothèque. La seconde suivante, elle dévalait le grand escalier de marbre, un court sprint la fit traverser le hall, et, dans une glissade magistrale, elle se retrouva agenouillée dans la salle à manger, tenant son ami dans ses bras, le serrant sur sa poitrine.
Mik ! s’écria-t-elle sans oser y croire. Oh ! Mik, tu es vivant. J’ai eu si peur.
Doucement ! Doucement, Anna. J’ai mal partout, hoqueta le jeune homme qui étouffait tant Anna le serrait fort.
Pardon ! dit Anna en relâchant son ami. J’ai cru que tu étais mort.
Mik tenta de se relever, mais il resta appuyé sur un coude. Ses yeux cherchèrent un instant à croiser le regard fuyant d’Anna, maintenant confuse d’avoir été si démonstrative. Elle l’aida cependant à se mettre en position assise.
Merci de t’inquiéter, mais je suis bien en vie, dit-il en souriant. Par contre, j’aimerais bien comprendre ce qui s’est passé.
Anna, redevenue le professeur Mandeleiva, regarda enfin son ami :
Moi aussi, j’ai du mal à comprendre ce qui t’est arrivé. Explique-moi tout !
Le jeune homme détailla ce qui venait de se passer : la douleur, le silence, le monde gris, la gêne pour respirer, sa chute lente, sa réapparition et ce qu’il ressentait encore. Anna l’écoutait avec attention tandis qu’elle l’aidait à s’asseoir en marmonnant après chaque explication de son ami – « j’aurais dû y penser ! » ou « c’était à prévoir ! » –, avec un ton de reproche contre son propre manque d’anticipation. Puis, après un bref silence, elle se mit à parler dans le vide, sans vraiment s’adresser à Mik, comme si elle réfléchissait à haute voix :
Pour commencer, la douleur est due au fait que ton corps n’entre pas en vibration d’un seul coup, mais petit à petit, il faudrait y remédier. Le silence environnant et ta difficulté à respirer proviennent, eux, de la consistance de l’air. À cause de ton état de vibration, l’air est devenu moins fluide. C’est aussi pour cela que tu tombais moins vite. Et tu es passé à travers le plancher parce que, au contraire, il était devenu moins dense pour toi. La vibration de tes atomes ne te permettait plus de t’appuyer normalement dessus. Il faudrait que je vérifie ça, c’est intéressant.
Et pour la vision ? Pourquoi ne voyais-je plus rien ?
Mik tenta d’écouter la réponse, mais déjà les effets de l’adrénaline s’estompaient pour laisser la place à une immense fatigue et à une douleur qui s’insinuaient dans tout son corps. Tout en tenant la main de son ami, toujours à genoux près de lui, le regard perdu dans le lointain, Anna continuait de penser à voix haute. Elle ne se rendait pas compte de l’état de Mik et hésita un instant avant de répondre :
Tu ne voyais plus rien pour la même raison que tu es devenu invisible, et ça, j’aurais aussi dû le prévoir. La lumière ne pouvait plus se réfléchir sur toi parce que tu vibrais. Par conséquent, ton corps ne recevait plus les photons normalement ; il les réfractait moins, voire pas du tout. Résultat : tes rétines ne captaient plus la lumière et ton cerveau ne pouvait plus interpréter les signaux qu’il recevait. C’est pour cela que tout était gris.
La main de Mik qu’Anna tenait toujours se mit à trembler. Cette dernière tourna la tête pour voir que ce n’était pas seulement la main, mais tout le corps de son ami qui tremblait, luttant contre une douleur sourde.
Tu as besoin d’assistance ? s’enquit-elle en voyant le jeune homme osciller d’avant en arrière. Je peux t’aider à te relever, si tu veux.
Non merci, murmura Mik en hoquetant, le corps parcouru de spasmes nerveux. Je crois que je vais dormir un peu. Mais c’est gentil de t’inquiéter pour moi, Anna. Enfin, je veux dire, Profes…
Il ne termina pas sa phrase. Son corps bascula en arrière et sa tête heurta le parquet. Mikael Neugoins venait de s’évanouir.
Chapitre 2 – À tout problème sa solution


14 avril 2014

La lumière du jour filtrait à peine à travers les lourds rideaux de la chambre d’ami et, dans la pénombre, ouvrant lentement les yeux, Mik fit le point. Il bougea d’abord les pieds, les jambes, puis les mains et enfin les bras. Il s’étira ensuite de tout son long. Lorsqu’il constata que seule une bosse à l’arrière de son crâne lui faisait un peu mal, il roula sur le flanc et fit basculer ses jambes sur le côté du lit. Il redressa ensuite son buste afin de s’asseoir. Il releva la tête, regardant le plafond quelques secondes. Il se passa ensuite la main dans les cheveux afin de tâter la bosse. Enfin, comme tous les matins, il tenta en vain d’aplatir ses éternels épis. Ses cheveux resteraient décidément incoiffables.
Déjà, il pensait à autre chose. Il avait soif. Par chance, quelqu’un avait laissé un grand verre d’eau sur la table de nuit, juste à côté d’un réveil qui indiquait 9 h 01. Mik but avec délectation puis se leva. Il ouvrit les rideaux, inondant soudain la chambre de la vive clarté du matin ensoleillé.
Ses yeux bruns devinrent deux fentes qui scrutèrent le jardin de la demeure d’Anna. Une haie de thuyas le bordait sur tout son périmètre. Les deux hectares ainsi délimités étaient plantés d’arbres et de massifs de fleurs dispersés çà et là, au milieu desquels serpentaient des allées de graviers. Ces allées convergeaient vers le milieu du jardin où se dressait un hangar de douze mètres sur six. La porte principale, visible de la maison, était fermée, mais une lampe, restée allumée au-dessus de la porte, trahissait une présence.
Mik s’habilla avec les vêtements soigneusement pliés et laissés à son attention sur une chaise, puis il sortit de la chambre et descendit le grand escalier de marbre. Il entra dans la cuisine où il servit deux copieux petits-déjeuners. Lorsque Anna travaillait à l’atelier, elle avait toujours un appétit d’ogre. Il posa le tout sur un grand plateau, ouvrit la double porte vitrée et sortit avec le plateau dans le jardin. Ses pieds firent craquer le gravier tandis qu’il cheminait précautionneusement vers l’atelier.
Arrivé à un mètre de la porte, il appela :
Anna ?
Pas de réponse.
Anna ?
Toujours rien.
Professeur ? lança Mik un peu irrité.
Entre, Mik, répondit la voix de la jeune femme.
Viens m’ouvrir, dit-il, je suis chargé.
Un silence, puis la porte s’ouvrit brusquement vers l’extérieur, frôlant le plateau. Mik ne vit que la chevelure blonde d’Anna qui avait déjà fait demi-tour.
Comment vas-tu ? questionna-t-elle d’un air volontairement détaché.
J’ai survécu, répondit simplement Mik en posant le plateau sur la seule table libre.
Le jeune homme releva alors la tête et détailla l’atelier. Celui-ci était empli d’un bric-à-brac monstrueux de circuits imprimés, de batteries en tous genres, de pistons, de vérins hydrauliques et d’une infinité de pièces mécaniques et électroniques qui encombraient toutes les tables et étagères de la pièce.
Au centre du hangar, Anna s’affairait sur un grand établi de deux mètres sur quatre, traversé sur toute sa longueur par une double étagère sur laquelle était entreposé uniquement de l’outillage. Elle se retourna, le vibrateur dans les mains. Mik tressaillit.
Qu’en dis-tu ? demanda-t-elle avec un air badin.
Le jeune homme regardait le vibrateur avec un soupçon mêlé de crainte.
J’espérais que tu l’aies jeté.
Ne dis pas de bêtise, voyons, insista-t-elle en tendant l’engin vers Mik. Alors, tu ne vois rien ?
À contrecœur, ce dernier le saisit et commença à l’observer. Rien ne semblait avoir bougé. Tout en se dirigeant vers le petit-déjeuner, il l’interrogea :
Il est plus lourd, non ?
En effet ! Quoi d’autre ?
Comme le boîtier intérieur n’était pas complètement refermé, Mik l’ouvrit. Anna n’était pas seulement une physicienne, elle possédait indubitablement des dons en mécanique. Mik put s’en rendre compte.
À quoi sert le cran d’arrêt sous la réglette ?
À éviter de pousser le curseur de vitesse de vibration, répondit-elle. J’ai bien réfléchi depuis deux jours et, ce matin, j’ai…
Pardon ? interrompit son ami. Depuis combien de jours ?
Deux. Ça fait deux jours que tu dors. Enfin, plus exactement, trente-huit heures.
Mik ne dit rien. Il se laissa tomber sur une caisse qui servait de siège et se contenta de regarder Anna avec un air de reproche. Il reposa le vibrateur sur la table à côté du plateau et, sans rien dire, il commença à manger.
S’il te plaît, supplia-t-elle, je ne pouvais pas savoir et puis, je t’avais dit d’attendre.
La belle affaire. Tu me remues un biscuit sous le nez et tu espères que je ne vais pas le manger…
Anna semblait triste. Elle ne parla pas pendant quelques secondes puis, de sa voix la plus douce, elle murmura :
Mik ?
Celui-ci releva la tête, qu’il avait obstinément gardée baissée.
S’il te plaît, Mik, excuse-moi ! lâcha-t-elle avec son sourire le plus charmeur.
Bien qu’il connût l’astuce, le jeune homme ne put résister. En soupirant, il sourit faiblement à son tour en tournant la tête de droite à gauche. Il avala ensuite la tartine de confiture qu’il avait dans la bouche avant de dire :
Tu finiras par me tuer avec ton invention. Allez ! Viens manger et donne-moi le fruit de tes réflexions.
Anna s’installa et commença :
Tout d’abord, j’ai considéré que si l’on décide de mettre le vibrateur en marche, il faut attendre que le corps tout entier vibre à l’unisson avant d’accélérer, donc, le vibrateur ne doit pas dépasser les 8 % avant cet instant. Le cran de sûreté s’enlèvera alors automatiquement. De plus, il faudrait que cette vibration ne se propage pas petit à petit au porteur, mais d’un seul coup. J’ai donc pensé mettre au point une combinaison qui transmettrait la vibration au porteur dès qu’elle sera uniforme.
Bonne idée, confirma Mik. Ainsi, fini le désagrément principal de cette invention. Ensuite ?
Il faudrait aussi des semelles particulières pour éviter de passer au travers du sol. Pour cela, j’ai envisagé qu’elles auraient une structure moléculaire spéciale. Ce serait une sorte de polymère, comme la combinaison, mais qui absorberait une partie de la vibration afin de rester un minimum en contact. Ainsi…
Son ami l’interrompit :
Et qui va réaliser ces chaussures et cette combinaison ?
Un chimiste… oui, un chimiste pourrait nous aider. Tu sais, quelqu’un qui posséderait un laboratoire et qui aurait la possibilité de nous fabriquer tout ça…
Anna s’interrompit et, tout en buvant une gorgée de café, elle regarda Mik du coin de l’œil tandis que ce dernier commençait à faire de gros yeux :
Pas lui !
Si ! répondit simplement la jeune femme avec un sourire à la fois gêné et amusé.
Ah non ! cria son ami. Ne me dis pas que tu as demandé de l’aide au professeur Besnard !
Mik ! C’est le meilleur chimiste que nous connaissons. Et puis, tu l’aimes bien, en fait.
Quand il ne me parle pas… Non ! J’espère que c’est toi qui iras chercher la combinaison à l’Université !
En fait, c’est lui qui doit me l’amener, aujourd’hui ou demain.
Génial ! ironisa le jeune homme en haussant les épaules.
Il termina de déjeuner puis, reprenant le vibrateur, il poursuivit comme pour oublier la future rencontre avec le professeur :
Pourquoi le vibrateur est-il plus lourd ?
Anna, qui à présent mangeait copieusement, montra alors de nouveaux électro-aimants disposés autour des billes de céramique.
C’est toi qui m’as suggéré ce système pour faire vibrer les billes. Au lieu de leur faire faire un aller-retour, tu m’avais dit qu’il serait plus judicieux qu’elles dessinent des petits cercles et impriment un mouvement circulaire aux atomes. Ainsi, l’énergie nécessaire au mouvement serait diminuée et nous disposerions d’une plus grande autonomie avec les batteries. Tu avais déjà mis en place les électro-aimants, mais j’en ai acheté de nouveaux afin de maximiser le rendement. Je commençais à les installer lorsque tu es entré.
Mik regardait l’appareil :
Je vais devoir reprogrammer le microprocesseur afin qu’il transmette le signal convenablement, marmonna-t-il. En tout cas, tu te débrouilles de mieux en mieux en électronique, conclut-il en appréciant le travail de son amie.
Tandis qu’Anna savourait le compliment avec un sourire charmé, l’électronicien se leva et se dirigea vers l’établi. Pour lui, l’aventure de l’avant-veille n’était plus qu’une histoire lointaine. Maintenant, les idées fusaient en tous sens dans sa tête. Anna, qui continuait de manger, lança entre deux gorgées de café :
Sur l’établi, tu trouveras aussi des bracelets de synchronisation. Tu les vois ?
Le jeune homme darda son regard vers l’établi, là où Anna travaillait lorsqu’il était arrivé. Il y avait en effet un bracelet de poignet, deux bracelets de cheville, un collier et une ceinture, tous en métal doré, posés pêle-mêle sur une étagère. Mik saisit la ceinture, elle était lourde. Elle comportait les mêmes billes que celles du vibrateur sur la surface intérieure et, comme elle n’était pas fermée, il put voir qu’autour des billes, dans la carcasse assez large de la ceinture, était disposée une série d’électro-aimants. Il considéra ces nouveaux éléments ; les bracelets et le collier étaient confectionnés sur le même modèle.
Voyant que Mik se taisait, Anna lui expliqua :
Pour permettre à la vibration de se propager dans tout le corps en même temps, je me suis dit que le vibrateur pouvait être aidé par ces « relais ».
Son ami continua l’explication pour montrer qu’il avait compris :
Ainsi, lorsque tous seront synchronisés à la vitesse de base, l’oscillation sera alors transmise au corps par la combinaison. Mais je ne vois pas comment la combinaison va pouvoir vibrer sans que le corps oscille en même temps.
La combinaison est conductrice, annonça la jeune scientifique. Elle servira également à transmettre les informations à chaque élément pour qu’ils se synchronisent avec le vibrateur. La structure en polymère va en absorber la trémulation, évitant de la communiquer au corps. Lorsque tous les éléments de la combinaison vibreront au même rythme, le vêtement se tendra, se mettant alors en mouvement en entraînant le corps avec lui.
Joli ! Et pour la vision et la respiration, tu y as réfléchi ? questionna-t-il, tout en commençant à travailler sur le vibrateur.
Abandonnant le plateau avec les restes du petit-déjeuner, Anna se dirigea à son tour vers l’établi central et y saisit une sorte de masque qu’elle montra à Mik.
C’était un bloc de plastique sombre et mat doté d’une grille sur le devant. Derrière la grille, quatre petits ventilateurs aideraient à faire entrer l’air vers la bouche et le nez, que le masque couvrirait. Mik lui prit des mains :
Tu nous fais un remake de La guerre des étoiles ? rit-il.
Tu es vraiment idiot, parfois, répondit Anna en haussant les épaules.
Mik plaça le masque devant sa bouche et ajouta :
Non, Anna, je ne suis pas un imbécile… je suis ton père !
Le professeur Besnard va confectionner une mousse spéciale, comme pour les semelles et la combinaison, répondit la jeune femme en levant les yeux au ciel – faisant une moue avec sa bouche qui voulait dire « pauvre garçon ». Elle va permettre de faire vibrer l’air qui entrera dans le masque. De cette manière, tu n’auras pas à forcer ta respiration.
Pardon ? dit Mik qui avait perdu son ton rieur. JE ne vais pas forcer MA respiration ?
Eh bien…, fit Anna un peu gênée en baissant les yeux, tu t’es bien porté volontaire pour les tests, non ?
Mik soupira tandis qu’un large sourire venait se dessiner sur le visage opalin de son amie. Le jeune homme se remit à bidouiller le vibrateur. Sans relever la tête, il annonça cependant :
Pour la vision, j’ai pensé à un système.
Dis-moi, s’enquit la jeune scientifique, intéressée.
Il faudrait confectionner une paire de lunettes. Les verres seraient composés de micro-caméras ultrasensibles orientées vers l’extérieur. Des microprocesseurs interpréteraient les signaux lumineux captés par les caméras et un laser enverrait les images ainsi reconstituées directement sur la rétine.
Anna réfléchit un instant :
Ça risque d’être un peu lourd, tu ne crois pas ?
En fait, non. La monture serait une sorte de serre-tête que nous pourrions fabriquer dans la même matière que ta combinaison. Ainsi, les lunettes seraient toujours bien tenues et ne risqueraient pas de tomber à cause du poids. De plus, elles serviraient de relais pour la tête, par la même occasion, qu’en dis-tu ?
J’en dis que ça fait beaucoup de choses à faire. Ne traînons pas !
Et les deux amis se mirent au travail.
* * *
Ils s’activèrent toute la matinée. Puis tout l’après-midi. Vers 15 heures, le portable d’Anna sonna, mais elle ne daigna pas répondre. Il se manifesta de nouveau à 16 heures. Observant Mik rassembler et brancher les électro-aimants du vibrateur, la jeune femme avait décidé de faire la même chose sur les bracelets, la ceinture et le collier. Elle éteignit donc carrément son téléphone, afin de ne plus être dérangée.
Mik, quant à lui, après avoir terminé son travail sur le vibrateur, avait reprogrammé en deux temps trois mouvements le microprocesseur et s’était attelé ensuite à chercher les éléments utiles pour assembler les lunettes. Les pièces manquantes formaient déjà une longue liste et les plans assistés par ordinateur avaient été envoyés par courrier électronique à la fonderie qui fournissait les pièces moulées aux deux inventeurs depuis le début du projet.
À 17 h 30, alors que Mik programmait les bracelets qu’Anna avait assemblés, quelqu’un frappa à la porte. Il leva les yeux vers la jeune femme, aussi irrité qu’elle d’être dérangé.
Anna quitta son tabouret, et, tout en se dirigeant vers la porte, elle demanda :
Qui est-ce ?
Une voix d’homme assez âgé, empreinte d’une certaine lassitude, annonça :
Ce n’est que moi, Professeur.
Anna ouvrit la porte en la poussant suffisamment fort pour que celui qui se tiendrait derrière la reçoive en pleine figure, mais Justinien Offenbach s’était posté à l’écart, apparemment habitué à cette manœuvre.
Justinien était un homme très grand et fort mince. Malgré ses 70 ans, il paraissait encore jeune. Ses yeux gris au regard froid et pénétrant rendaient son visage austère et même un sourire n’aurait pu en adoucir les traits. Ses cheveux gris blanc étaient plaqués en arrière et son costume impeccable tombait à la perfection. Il avait tenu le rôle de conseiller financier auprès des parents d’Anna, rôle qu’il jouait à présent auprès de leur fille, en plus de celui de tuteur.
Il avait été formé par son père au métier de majordome lorsqu’il vivait en Suisse et, depuis, en gardait le comportement assez guindé. De ce fait, Anna le considérait plutôt comme un homme à tout faire, surtout lorsqu’elle était occupée.
Cela fait plus de trois heures que j’essaye de te joindre.
Je suis affairée, lâcha la jeune femme en retournant à l’établi. Aie l’obligeance de desservir le plateau et d’aller me chercher les pièces indiquées sur la liste que voici, continua-t-elle d’un ton autoritaire en tendant un morceau de papier à Justinien.
Celui-ci posa un bref regard sur la liste avant de la glisser dans la poche intérieure de sa veste et, se saisissant du plateau, il lança à l’attention de sa jeune protégée :
Je crains qu’il ne te faille attendre l’année prochaine et les résultats d’exercice de cette année pour pouvoir dépenser à nouveau ton argent.
Anna se retourna d’un bond :
Quoi ?
D’un pas lent, le vieil homme se dirigeait vers la sortie du hangar. Stoppant son travail, Mik avait relevé la tête tandis qu’Anna rejoignait son tuteur.
Qu’est-ce que ça veut dire ? Que je suis ruinée ?
Pas exactement, mais la situation mérite ton attention. Si vous voulez bien m’accorder quelques instants tous les deux.
Et il sortit. Anna le suivit dans la cour. Mik avait déjà éteint les lumières et s’achemina avec eux vers la maison.
En arrivant dans la cuisine, le jeune homme entreprit de faire la vaisselle, aidé d’Anna, pendant que Justinien disparaissait quelques secondes pour revenir muni d’une sacoche et de deux grands classeurs de comptabilité.
Il posa le tout sur la table et commença à tourner les pages.
Depuis sept ans que tu as commencé à concevoir et à réaliser ton appareil, et deux ans et demi que vous avez quitté l’Université, Mik et toi, la fortune que t’avaient léguée tes parents n’a cessé de diminuer. En tant que tuteur, je me suis assuré que tu ne manquerais de rien jusqu’à ta majorité, mais depuis, c’est toi qui disposes de ton argent.
Anna écouta cette entrée en matière avec un calme apparent. En réalité, elle commençait à s’impatienter.
Or, ta comptabilité, tout comme le rangement de ta chambre et de ton bureau, est assez chaotique, continua Justinien sur un ton de léger reproche. Je passerai sur les frais généraux qui sont déjà lourds et je parlerai directement de ton invention. Non contente de nourrir et loger monsieur Neugoins, ajouta Justinien en faisant un clin d’œil amical au jeune homme, tes seuls revenus d’actionnaire de la société parentale ne suffisent plus à couvrir les dépenses que vous multipliez depuis ces deux dernières années et…
C’est bon ! grinça Anna. Combien me reste-t-il ?
Justinien s’était tu. Il regardait à présent la jeune femme avec des yeux un peu tristes. Sur le ton d’un ami qui ne voudrait pas faire de mal, mais dans l’obligation de répondre, il ajouta sur un ton moins formel :
Compte tenu des dépenses mensuelles de nourriture et des factures courantes, ainsi que des impôts que je garde précieusement de côté pour vous éviter la faillite, il vous reste un peu moins de dix mille euros pour vos… loisirs.
Anna resta bouche bée de surprise. Mik, qui connaissait bien la situation financière de la jeune femme, étant son ami et confident, prit la parole :
Mais nous disposions de plus de deux cent mille euros au 1 er janvier. Où est passé l’argent ?
Justinien retourna un livre de comptes et pendant que le jeune homme parcourait les colonnes de chiffres, le majordome reprit :
Les pièces détachées nécessaires à votre invention sont onéreuses, d’autant plus qu’elles sont souvent fabriquées sur mesure, comme les boîtiers, les électro-aimants ou les microprocesseurs. Il faut dire que vous avez dépensé en moyenne trois cent mille euros par an depuis ces six dernières années. Si je soustrais les frais courants qui s’élèvent pour nous trois et pour la maison à environ cinquante mille euros l’an, vous avez dépensé pour ce projet près de trois millions d’euros.
Mais c’est impossible ! s’écria Anna. C’est toute la fortune que m’ont laissée mes parents !
C’est bien ce que je disais, conclut Justinien.
Mik avait quitté le livre de comptes et estima rapidement les frais nécessaires à l’achat des derniers appareils, soit : les micro-caméras, les processeurs pour les bracelets, les électro-aimants manquants, les puces de mémoire et autre matériel. Le tout devrait aisément se chiffrer entre dix à vingt fois plus qu’il ne restait.
Anna faisait le même calcul et Justinien, qui avait ressorti la liste de sa poche, arriva au même résultat. Comme souvent lorsqu’elle réfléchissait, la jeune scientifique parla sans regarder personne, comme pour elle-même :
Ces problèmes d’argent ne sont que provisoires. Il nous manque deux cent mille euros pour terminer la fabrication. Si je compte sur le prix de la combinaison que va me demander Johnny…
Monsieur Besnard t’a demandé à être payé ? coupa Mik.
Anna le regarda, l’air absent :
Oh ! Histoire de justifier l’utilisation du labo et de la fileuse ! Tu sais bien qu’il ne me soutirerait jamais le moindre centime, mais depuis l’année dernière, l’Université réclame des comptes pour les expériences hors cours. Donc, soit tu finances tes recherches, soit l’Université revendique des droits sur les découvertes. J’ai pensé qu’il était plus judicieux de payer.
Et quelle somme projette de te demander ce cher professeur ? intervint Justinien.
Je n’en sais rien. Il m’a simplement dit qu’il ferait au mieux. Je l’attendais aujourd’hui, d’ailleurs.
Mik jeta un coup d’œil sur l’horloge de la cuisine : 19 heures. Sans dire un mot, il commença à fouiller dans le placard à conserves. Après avoir ouvert une boîte de cassoulet qu’il mit à chauffer, il extirpa du réfrigérateur le plateau de fromages et une assiette de charcuterie qu’il posa sur le bout de la table. Pendant ce temps, Anna et Justinien additionnaient les moindres centimes disponibles sur les comptes en banque de la jeune femme, afin de rassembler la somme nécessaire à la finition du vibrateur.
Ne cherche pas, Anna, arguait toujours son tuteur, tu n’as pas assez d’argent.
Et si je vends des parts de la société de mes parents, finit par exprimer la jeune femme, en restant majoritaire, je peux me passer des revenus qu’engendrent…
Non ! trancha Mik qui n’intervenait généralement pas dans les affaires de son amie. Ne touche pas au capital !
J’allais le dire, surenchérit Justinien.
On ne sait pas ce qui nous attend, ajouta Mik. Au vu des dépenses que nous avons déjà engagées et des surprises que nous a déjà réservées le vibrateur, mieux vaut éviter de se séparer de la seule chose qui nous maintienne encore à flot.
De quoi je me mêle ? s’offusqua Anna. C’est mon argent, non ?
Justinien, qui sentait la situation s’envenimer, coupa net celle-ci en inférant :
Vendre aujourd’hui des parts de ta société, c’est donner l’impression que l’entreprise de tes parents est financièrement fragile. Le cours de tes actions va alors chuter et la société sera rachetée en moins d’un an. Résultat, il ne te restera plus rien du tout. Cette solution est donc inenvisageable. Tu ne peux ni te séparer de tes actions ni emprunter à ton nom dans une banque pour financer ce projet, à moins de fournir des garanties solides que tu n’as pas. Mik ne peut pas contracter de crédit non plus. La meilleure solution est d’attendre que les dividendes du résultat de cette année te soient versés, c’est-à-dire patienter jusqu’en janvier prochain.
Vous êtes vraiment nuls, tous les deux, je suis sûre qu’il y a une solution ! cria Anna. Et puisque vous en êtes incapables, eh bien c’est moi qui la trouverai.
La jeune femme enrageait. Après tout ce temps, elle échouait à deux pas de l’arrivée pour ce qu’elle considérait comme une futilité. Hors d’elle, rouge de colère, elle se leva d’un bond, envoyant sa chaise heurter la cuisinière derrière elle. D’un revers de la main, elle balaya les feuilles de comptes dans la cuisine et sortit de la pièce, furieuse. Elle traversa le couloir à grands pas et monta l’imposant escalier de marbre. Les deux hommes entendirent claquer la porte de la bibliothèque. Silencieux, ils regardaient tous deux en direction du couloir. Alors, Justinien tourna la tête vers Mik, soupira et lui demanda d’un ton calme :
Que nous as-tu préparé pour le dîner ?
Mik se tourna vers la cuisinière électrique. La casserole de cassoulet avait été renversée lorsque Anna s’était levée et son contenu finissait de se répandre lentement sur la plaque de cuisson tandis qu’une partie gouttait sur le sol.
Je te propose de la charcuterie et du fromage, soupira Mik en arrêtant la plaque.
Chapitre 3 – Le maître et l’élève


15 avril 2014

Pour Anna, la nuit promettait d’être agitée. Mais comme le lui avaient souvent répété ses parents, « rien ne valait une bonne nuit de sommeil pour trouver la solution à un problème. » Ainsi, dans la bibliothèque, après avoir ruminé cette épineuse question du financement de son projet, elle avait lu quelques traités de physique durant trois longues heures, puis elle avait senti la torpeur familière envahir son esprit. Lorsque ses idées n’avaient plus été qu’un amalgame de formules mathématiques et de relevés de comptes qui dansaient devant ses yeux fatigués, la jeune femme était allée se coucher sans un bruit.
Mik, qui était monté prendre une douche avant de s’installer dans la chambre d’ami, n’était pas venu la déranger, connaissant trop bien le caractère si particulier de son amie. Anna était passée discrètement devant la chambre du jeune homme pour rejoindre la sienne. Après s’être couchée, elle avait sombré presque immédiatement dans le sommeil, bien trop épuisée pour rester éveillée.
Au matin, elle ouvrit les yeux avec la désagréable sensation d’avoir à peine eu le temps de les fermer. Elle entra dans la salle de bains après avoir longé le mur du couloir et prit une douche froide. Rien de tel pour se réveiller. Elle s’habilla ensuite avec énergie et descendit le grand escalier sur la pointe des pieds. Au rez-de-chaussée, tout était éteint, signe que Justinien dormait toujours. Il n’était donc pas encore 6 heures. Anna gagna la cuisine et se servit un café qu’elle déposa dans le four à micro-ondes.
Pendant que la tasse tournait doucement, elle réfléchissait. Pourquoi ressentait-elle une gêne à l’idée de ce qu’elle allait faire ? Elle n’en savait rien, mais elle était déterminée. Sa décision était prise. Si elle voulait voir aboutir son invention, elle aurait besoin d’argent, et comme les banques ne lui autoriseraient pas de prêt sans un dossier solide, ce qu’elle n’avait pas, elle avait pensé demander l’argent à quelqu’un.
Or, dans son sommeil, un nom avait résonné. Elle avait beau y songer, ce nom lui semblait à la fois familier et inconnu – comme sorti du plus profond de sa mémoire – et pourtant, ne lui rappelait rien. Mais surtout, il la mettait mal à l’aise… étrange sensation qui se dissipa pendant qu’elle buvait son café brûlant.
Elle rejoignit ensuite le garage et monta dans une BMW Z3, ultime désir de son père que sa mère avait fini par lui offrir, un mois avant leur tragique accident. Anna fit démarrer le moteur. La porte du garage s’ouvrit automatiquement et le coupé s’engagea dans l’allée, faisant craquer le gravier du perron.
En passant devant la porte d’entrée, la jeune femme constata que le hall était allumé, lui signalant que Justinien était en train de se lever lorsqu’elle quitta la demeure familiale.
Dans la voiture de sport bleu métallisé, Anna roulait tranquillement. Comme à son habitude, elle conduisait en suivant des lignes imaginaires qui se voulaient être les plus performantes possibles, si elle devait un jour aller au plus vite. Anna et Mik avaient suivi quelques cours de pilotage pour leurs 20 ans et les leçons de leur professeur gardaient pour elle toute leur efficacité.
« Tu entres toujours dans un virage par l’extérieur, » disait-il, « et pense à venir chercher la corde lorsque tu es dedans. À la sortie, tu dois à nouveau être à l’extérieur sauf si le virage suivant tourne en sens inverse. En sortie de virage, tu dois pouvoir accélérer… et surtout, ne freine jamais DANS le virage, toujours AVANT… le mot-clé est Anticipation… »
Et depuis, Anna s’évertuait à suivre ces conseils dès qu’elle prenait le volant.
La route entre Pontoise et Paris était plutôt agréable. Depuis les années 2000, de grands chantiers autoroutiers avaient permis de fluidifier le trafic et, à présent, les embouteillages ne survenaient que dans la très proche banlieue parisienne.
Anna arriva dans la capitale à 6 h 30. Ne sachant pas vraiment où elle devait se rendre, elle interrogea l’ordinateur de bord de la voiture.
GPS ! articula-t-elle d’une voix claire.
L’écran tactile s’alluma, projetant une discrète lumière rouge dans l’habitacle.
Je cherche une banque susceptible de me prêter de l’argent, annonça-t-elle simplement.
D’une voix douce, le GPS commença à énumérer toutes les banques qui se trouvaient à proximité du véhicule en commençant par la plus proche. Anna écoutait tout en cherchant une place pour se garer.
Je cherche plutôt un fonds d’investissement, rectifia-t-elle.
Le GPS se tut une seconde, puis recommença en nommant cette fois les noms des banques et de fonds d’investissement de la ville. Anna s’impatientait. Elle toucha l’écran tactile. Le GPS s’arrêta immédiatement et une voix sonore lança :
« L’utilisation du GPS doit se faire à l’arrêt. Merci de stopper le véhicule avant toute utilisation manuelle de l’appareil. »
Anna jeta un bref coup d’œil dans ses rétroviseurs : la circulation était quelque peu ralentie, le flux de voitures devenant chaque minute plus dense. Elle se gara comme elle le put et toucha à nouveau l’écran du GPS, mais celui-ci, de la même voix sonore, annonça :
« Vous êtes garée en double file, merci de trouver une place adéquate avant d’utiliser l’appareil. »
Anna inspira profondément et redémarra le plus calmement possible :
Indique-moi la place de parking libre la plus proche, ordonna-t-elle.
Le GPS, de son doux accent, lui indiqua la destination. En surbrillance sur le pare-brise, juste au-dessus du tableau de bord, apparurent alors des flèches et des indications de distance qu’Anna suivit. La place était bien là. La jeune femme se gara et, cette fois, s’installa confortablement afin de pianoter sur le GPS. Elle annonça d’abord :
Fonds d’investissement de toute la région parisienne.
Le GPS mit cinq secondes avant de commencer à débiter la liste qu’il avait téléchargée. Anna rectifia sur l’écran, faisant disparaître le nom de tous les établissements bancaires et tout ce qui avait trait à l’immobilier. Enfin, elle lut tout haut :
Onos !
Pour toute réponse, le GPS précisa : « Quartier de La Défense ».
L’écran se transforma alors en un plan sur lequel serpentait une ligne rouge. En surbrillance sur le pare-brise, une flèche verte suivie de l’indication « 200 m » s’afficha. Avec un léger sourire, Anna s’assit correctement dans son siège, boucla sa ceinture et mit le contact.
* * *
À 6 h 58, Mik, allongé sur le dos, dormait.
À 6 h 59, ses paupières closes frémirent, son torse se souleva ostensiblement lorsqu’il prit une grande inspiration et que le vieux réveil-matin posé sur la table de nuit eut un déclic annonçant l’enclenchement de la sonnerie. La main de Mik se posa sur celui-ci d’un geste rapide et précis, empêchant le marteau de frapper les deux cloches.
Sur son visage basané, une légère gaieté s’esquissa avant que le jeune homme n’ouvrît les yeux. Son pouce enclencha la sécurité afin que le réveil ne sonne pas, puis il s’étira, se tourna sur le côté et s’assit au bord du lit. Ensuite, il bascula sa tête en arrière et ses yeux noirs se posèrent sur le plafond, tandis qu’en un geste vain, il passait la main dans ses cheveux dans l’espoir d’aplatir les épis rebelles, comme chaque matin.
Après ce bref rituel, il se leva et s’habilla prestement, puis descendit le grand escalier de marbre. Lorsqu’il entra dans la cuisine, une odeur de pain grillé lui mit l’eau à la bouche. Il se servit un bol de café et s’installa à table pour se préparer deux tartines de pain à la confiture. Il entamait tout juste son petit-déjeuner lorsque Justinien entra par la porte-fenêtre.
Bonjour, Mik, heureux de voir que tu as récupéré ton rythme. La journée va être belle, bien qu’il fasse un peu frais pour l’instant.
Bonjour, Justinien. Merci pour le petit-déjeuner.
De rien. Je t’ai déjà dit de ne pas me remercier. Cela rentre dans mes attributions.
Certes, rétorqua le jeune homme, c’est de ta responsabilité vis-à-vis d’Anna, pas de moi. Merci donc, insista-t-il.
Justinien eut un sourire à peine perceptible qui disparut aussitôt, rendant à nouveau son visage austère.
N’attendions-nous pas une visite pour aujourd’hui ? questionna le vieil homme.
Il me semble que si, confirma Mik en se remémorant les paroles de son amie. Le professeur Besnard devrait passer avec du matériel…
Et une facture, termina Justinien sombrement.
Mik se leva de table et plongea son regard dans l’évier :
Anna n’est pas levée ?
Elle est partie tôt ce matin.
Elle a dit où elle allait ?
Non, ajouta Justinien en soupirant. Mais je pense qu’elle doit se rendre à la banque, histoire de négocier un prêt. Cela semblait lui tenir à cœur de finaliser son projet. J’espère qu’elle ne va pas faire quelque chose d’inconsidéré.
La tête basse, le regard dans le vague et la mine sévère, Mik ne dit rien durant quelques secondes. Enfin, il se tourna vers Justinien et lui annonça d’une voix terne :
Je serai dans l’atelier si tu me cherches. Lorsque monsieur Besnard arrivera, dis-lui de m’y rejoindre.
Bien ! répondit Justinien en commençant à nettoyer la vaisselle du petit-déjeuner.
Mik sortit de la cuisine. Un vent frais le fit frissonner alors qu’il se dirigeait vers le centre du jardin. Le ciel dégagé annonçait une belle journée, mais seule la femme qu’il aimait accaparait ses pensées. Qu’allait-elle encore inventer ?
Il entra dans l’atelier avec cette idée, mais elle le quitta rapidement lorsqu’il vit le vibrateur, posé là, sur l’établi, l’incitant à se mettre immédiatement au travail.
Il commença par vérifier la disposition des éléments et les branchements des bracelets, puis ceux de la ceinture. Ensuite, il connecta chaque élément à son ordinateur afin de vérifier la synchronisation des pièces et simula leur utilisation pour vérifier qu’aucun défaut ne viendrait entraver leurs vibrations respectives. Enfin, avec les données recueillies, il fit une simulation de consommation pour avoir une idée du temps durant lequel pourrait être utilisé l’appareil. À ce moment précis, Mik devint livide.
Sur l’écran de son ordinateur, un graphique signalant les niveaux de vibration reportait les temps disponibles ; il était vierge. Au-dessous, une ligne de calculs indiquait la puissance disponible de la batterie du vibrateur et celle nécessaire à son fonctionnement. Enfin, au bas de l’écran était inscrit « utilisation à 8 % » et, dans le coin inférieur droit, clignotait un chiffre suivi de trois lettres : « 2 sec. »
Mik se cala dans son siège en soupirant. L’engin puisait trop d’énergie. La batterie n’était plus assez grosse, plus assez puissante… l’entière alimentation était à repenser. Il en était là de ses réflexions lorsqu’on frappa à la porte.
Qui est-ce ? interrogea-t-il.
Pour toute réponse, la porte s’ouvrit sur une silhouette imposante qui en prit quasiment tout l’encadrement. L’homme entra dans l’atelier et vint droit vers Mik.
D’environ un mètre quatre-vingts, monsieur Besnard était un homme ventripotent qui devait bien peser cent dix kilos. Sa bouche façonnait en permanence un léger rictus en partie camouflé par une moustache et une barbichette grisonnantes. Ses cheveux châtains virant aussi au gris étaient rabattus sur le côté. Enfin, ses yeux marron brillaient de malice.
Mik, qui ne s’était pas tourné pour voir qui entrait, tressaillit au son de la voix rauque :
Monsieur Neugoins ! Bien le bonjour ! Si j’avais su votre présence ici, j’aurais pensé à apporter mon traité de chimie pour enfants.
Monsieur Besnard, quel… plaisir de vous revoir, répondit l’interpellé en grimaçant et en levant les yeux sur le professeur. Toujours aussi drôle, à ce que j’entends !
Et vous, toujours aussi peu enclin à la repartie. Enfin, vous vous exprimez, c’est déjà ça. Mademoiselle Mandeleiva n’est pas là ?
Non, hélas !
Le professeur regarda le jeune homme calmement. Ses yeux parcoururent lentement l’établi puis tout l’atelier. Enfin, après avoir poussé quelques objets de la table où Mik et Anna avaient pris leur petit-déjeuner la veille, monsieur Besnard posa la mallette qu’il tenait à la main et l’ouvrit. Il en sortit une combinaison gris pâle qu’il déplia, en la tenant à bout de bras par les épaules. L’air enjoué, il se tourna vers Mik :
Qu’en dites-vous ?
Mik, qui l’avait suivi des yeux pendant tout son petit manège, ne répondit rien. Monsieur Besnard ajouta :
J’avais pensé vous la teindre rose bonbon ou jaune citron avec des petits pois verts, cela vous irait à merveille, non ?
Il passa la tête de côté pour voir l’expression du jeune homme. Mik était pâle. Quelles que soient les blagues de monsieur Besnard, il ne savait jamais quoi répondre. Il se sentait toujours gêné, à la fois en colère et honteux, comme un enfant timide sur le point de se faire gronder. Le professeur Besnard l’avait toujours impressionné.
Allons, ne sois pas timide… Tu es un grand garçon, maintenant, et je ne vais pas te manger, dit monsieur Besnard sur un ton taquin. Tu dois bien trouver quelque chose à me rétorquer, non ?
Mik restait sans voix, le regard fixé sur la combinaison.
Crois-moi, je profite que nous soyons seuls pour te le dire. Je suis certain que tu peux faire preuve de beaucoup de repartie, je te demande juste de jouer le jeu. Je ne vais ni me vexer, ni t’en vouloir… essaye…
Pourquoi tenez-vous tant à ce que je réponde à vos provocations ou à vos blagues idiotes ? finit par lâcher Mik.
Simplement pour t’aider. Tu m’es sympathique et j’aimerais que tu sortes un peu de ta coquille. Ta timidité est un véritable handicap, pour toi-même, pour moi, pour les autres, et aussi pour Anna.
Et en quoi ça vous regarde ?
En rien. Je vous aime bien, Anna et toi, répondit monsieur Besnard d’un ton détaché en haussant les épaules. Et crois-moi, réussir à surmonter ta timidité, qui est une sorte de peur, te permettrait de faire et d’obtenir des choses que tu n’imagines même pas. J’aimerais seulement t’ouvrir cette porte, après tu verras bien…
Mik appuyait son regard sur le professeur. À présent, il ne savait plus trop s’il devait entrer dans son jeu ou continuer de le craindre. Il est vrai que le jeune homme était très timide, excepté avec Anna – et encore, lorsque ses sentiments n’entraient pas en jeu. Il était timide aussi avec Justinien, qu’il connaissait pourtant depuis très longtemps. Mik avait toujours eu peur des autres… des enfants, des adultes, des professeurs… toujours eu peur de parler en public à haute voix ou de s’adresser à une personne nouvelle. Depuis l’enfance, il avait vécu assez renfermé, n’ayant que très peu de contacts avec son entourage, honteux d’il ne savait quoi. Mais si monsieur Besnard se proposait de l’aider à surmonter cette frayeur, alors peut-être que ça valait le coup d’essayer…
Bon ! lança monsieur Besnard. En attendant que tu te décides à te montrer un peu plus courageux, montre-moi donc ce qu’Anna et toi comptez faire de cette combinaison, jeune homme.
À ces mots presque magiques, Mik retrouva son assurance. Il se tourna vers l’établi, considéra le vibrateur, et toute sa timidité s’évanouit :
Professeur, annonça-t-il, je vous présente le vibrateur.
Et il tendit l’appareil à monsieur Besnard. Celui-ci s’en saisit et l’examina sous tous les angles.
C’est bien joli ! Et ça sert à quoi ?
Et pour la première fois de sa vie, Mik osa une blague avec la personne qui lui faisait sans doute le plus peur au monde.
À vibrer !
Il se tut et attendit, fébrile, la réaction du professeur, lequel leva un sourcil, étonné, en affichant un large sourire avant de hocher la tête en signe de félicitations.
Soit ! Mais encore ?
Mik lui expliqua rapidement le fonctionnement du vibrateur et les problèmes qu’il avait rencontrés lors de son utilisation, ses impressions ainsi que les solutions qu’Anna et lui avaient envisagées. Monsieur Besnard bougeait la tête en écoutant. Lorsque Mik eut terminé son exposé, il regarda le professeur qui marchait de long en large dans l’atelier en caressant sa barbichette.
Intéressant, lança-t-il soudain. Narrée par toi, l’histoire est bien plus vivante que racontée par Anna. Enfin, je pense que les quelques objets que je vous ai apportés pourront vous aider.
Il retourna à la valise et en sortit les chaussures et une couverture d’environ un mètre carré, pliée en quatre, le tout dans la même matière que la combinaison.
C’est extensible, c’est souple, et ça a exactement les propriétés que voulait Anna. Reste à savoir ce que tu vas en faire, ajouta le professeur en le regardant avec son rictus habituel.
Mik, gêné, baissa les yeux en rougissant. Monsieur Besnard le fixait et, lorsque le jeune homme releva son visage, le professeur leva les sourcils avec un air de dire « Réponds quelque chose ! » Mik hésita puis balbutia :
Heu… Étant donné qu’elle n’est ni rose bonbon ni jaune citron avec des petits pois verts, j’hésite à porter cette horreur, mais pour l’heure, je pense que je pourrais au moins la brancher. (Il hésita encore un instant et ajouta) Vous me donnez un coup de main ou votre compétence s’arrête au tricotage de combinaison en polymère ?
Le professeur sourit avec bonheur avant de répondre :
Tu vois, ce n’est pas si dur ! Par contre, si tu pouvais éviter de mettre une semaine avant de trouver tes répliques, on devrait pouvoir s’amuser un peu pendant qu’on connecte cette invention. Au boulot !
Mik sourit à son tour. Finalement, il lui plaisait bien de répondre aux plaisanteries du professeur. Et ensemble, ils se dirigèrent vers l’établi afin de connecter le vibrateur à la combinaison.
La tâche se montra plus ardue que prévu. Les deux compères passèrent la matinée entière à ajuster la combinaison. Tout en discutant et en se lançant quelques taquineries, ils durent faire des coupes, des rafistolages, de la couture, de la soudure… Enfin, vers 13 heures, monsieur Besnard se laissa tomber sur un tabouret en soupirant. Il avisa son comparse qui terminait de fixer une manche sur le bracelet de poignet qu’il posa enfin à côté du respirateur.
Mik observa le professeur :
Voulez-vous manger quelque chose ?
Sans commentaires, lança monsieur Besnard, que la fatigue rendait bougon.
Il se leva et marcha vers la porte qu’il poussa sèchement. Malheureusement, Justinien arrivait avec un plateau garni de nourriture et était sur le point d’ouvrir ladite porte. Le plateau vola, ainsi que les victuailles, et le pauvre tuteur se retrouva par terre.
Le fracas invita Mik à se retourner. Il ne vit que les pieds de Justinien et comprit en un instant ce qui se passait. Il osa :
Que vous soyez au régime, je peux le comprendre, mais cela ne vous oblige pas à gaspiller la nourriture, Professeur !
Monsieur Besnard se tourna vers Mik qui imitait son rictus si commun. Ce dernier plissa les yeux et objecta sur un ton faussement sévère :
Et faire des remarques désobligeantes à ses aînés s’appelle de l’impertinence.
Mik ne savait comment réagir, tant le professeur gardait son sérieux. Il baissa les yeux en marmonnant :
Excusez-moi, Professeur, je ne voulais pas vous offenser.
Je sais. Par contre, moi, je savais que te répondre durement te mettrait mal à l’aise, conclut monsieur Besnard avec un grand sourire.
Mik regarda alors le professeur en faisant « non » de la tête et sourit à son tour. Décidément, il n’y avait pas de limites.
Pendant ce petit échange, Justinien avait ramassé le plateau tout en écoutant la conversation. À présent, il regardait Mik comme s’il le voyait pour la première fois. Le professeur vint couper court à ses interrogations en l’interpellant :
Justinien, je vous prie d’accepter mes excuses, ce n’était pas volontaire.
Prétend-il, ajouta Mik en ricanant.
Auriez-vous autre chose à nous proposer pour le déjeuner ? continua monsieur Besnard en souriant.
Il saisit le plateau des mains du vieil homme qui s’épousseta en disant :
Je dois pouvoir vous préparer quelque chose, mais cette fois, je vous prierai de venir dans la cuisine.
C’est plus sûr, lança Mik. En espérant que monsieur Besnard trouvera le moyen de s’asseoir sans fracasser la table.
Profite que je suis fatigué, gamin ! Mais tu ne perds rien pour attendre.
Bah ! Vous vous exprimez, c’est déjà ça ! conclut Mik en riant.
Sale gosse, ronchonna le professeur en direction de Justinien. Je me demande si je ne préférais pas quand il ne disait rien… Il a vraiment du répondant quand il ose, non ?
Pour tout vous dire, c’est la première fois que j’entends Mik faire ce genre d’humour, mais je ne doutais pas de sa capacité à vous mettre en échec.
C’est parce que je suis un peu fatigué. On discute et on travaille depuis ce matin et…
En effet, coupa Mik. Il discutait pendant que je travaillais et, à son âge, je peux comprendre que ce soit épuisant comme exercice, pas vrai, Professeur ?
Prends ça et laisse les grandes personnes discuter, veux-tu ? lui notifia monsieur Besnard en lui tendant le plateau que Mik accepta volontiers.
Vous avez raison, conclut-il, vos problèmes de personnes du troisième âge ne me concernent pas.
Mik, chargé du plateau et de son ordinateur portable, se dirigea vers la cuisine en gloussant. Après avoir mis la nourriture gâchée dans la poubelle, il déposa le plateau dans l’évier avec le peu de vaisselle qui n’avait pas été cassée. Ensuite, il posa son ordinateur en bout de table, puis disposa le couvert pour quatre personnes tandis que Justinien préparait de quoi manger et que monsieur Besnard s’installait.
Vers quelle heure doit revenir Anna ? questionna le professeur.
Aucune idée ! répondirent en chœur Justinien et Mik.
Leurs regards se croisèrent un instant, puis monsieur Besnard lança à l’attention de Mik :
Nous devrions pouvoir faire les tests avec la combinaison cet après-midi, n’est-ce pas ?
À ces mots, le jeune homme soupira. Il alluma son ordinateur et, lorsque le logiciel de simulation fut chargé avec les données, il le tourna vers le professeur. Ce dernier considéra longuement l’écran tout en caressant sa barbichette :
Je constate comme un problème, non ?
D’un sourire triste, Mik tourna l’écran vers lui :
On ne peut décidément rien vous cacher, Professeur. Le temps de fonctionnement était d’une minute lorsque le vibrateur fonctionnait seul, mais maintenant, avec tous ces relais imaginés par Anna, il ne reste plus que deux secondes d’autonomie, soit le temps de synchroniser les divers éléments et que la combinaison se tende. Bref, il faut trouver une autre source d’énergie, la batterie du vibrateur seul ne suffit plus.
Un peu perplexe, monsieur Besnard s’enquit :
Je peux me connecter sur le Net, avec ta bécane ?
Mik lui tendit l’ordinateur.
Naturellement. Qu’est ce que vous cherchez ?
En guise de réponse, le professeur pianota cinq bonnes minutes sur le clavier. Enfin, il fit pivoter l’ordinateur vers Mik. Ce dernier, qui commençait à s’impatienter, lut l’article affiché. Il s’agissait d’une rubrique sur les propriétés d’un alliage à base de nickel, cobalt, manganèse, lié à un maillage de lithium et de graphème. D’après les chiffres énoncés, Mik calcula rapidement qu’une batterie équivalente à celle installée sur le vibrateur aurait une capacité de stockage environ deux fois supérieure. Il leva les yeux sur le professeur qui se lissait nonchalamment le sourcil.
Très impressionnant, dit Mik d’un ton narquois. Ainsi, nous pourrons utiliser la machine quatre secondes. Merci, Professeur.
De rien. Je me disais cependant qu’il me serait possible de fabriquer ce genre de structure de stockage au labo. Et si je la fabriquais en l’entrelaçant autour de la combinaison existante, cette dernière ferait office de batterie ET de système de communication.
Mais n’y aurait-il pas un problème de court-circuit ? ajouta Justinien qui écoutait silencieusement depuis le début de la conversation.
Il apporta un plat de spaghettis qu’il déposa sur la table. Ils se servirent à tour de rôle et chacun commença à manger.
Non ! lança soudain le professeur. La combinaison en polymère est, de par sa composition, non conductrice. Elle ne sert qu’à transmettre la vibration.
Et moi, ajouta Mik, comme chacun le sait, je suis naturellement isolant, donc j’évite tout effet de masse avec la batterie. C’est ça, Professeur ?
En effet. C’est pourquoi je n’aurai pas besoin d’intervenir sur la structure de stockage en la traitant chimiquement, afin de ne pas électrocuter le porteur.
Faites-le quand même, suggéra le jeune homme, au cas où quelqu’un d’autre veuille utiliser le vibrateur !
Chacun se remit à manger en silence. L’ambiance était détendue lorsque Justinien s’adressa au professeur :
J’imagine que cette nouvelle combinaison ne va pas être gracieusement offerte par votre Université ?
C’est exact, répondit monsieur Besnard. J’ai d’ailleurs la facture de la combinaison en polymère. Si vous voulez, je vous regrouperai le tout lorsque j’aurai finalisé notre nouvelle idée.
Et à combien s’élèvera cette facture ? articula sombrement Justinien.
Eh bien, en tenant compte du prix de la première combinaison, des matériaux dont j’ai besoin et du temps de réalisation, je dirais que vous pouvez compter aux alentours de… cent mille euros.
Mik ouvrit grand la bouche et Justinien s’étrangla littéralement.
À ce moment, la porte de la cuisine s’ouvrit et, ses grands yeux verts pétillant de joie, Anna entra en lançant glorieusement :
J’achète !
Chapitre 4 – Première entrevue


Dans la cuisine, chacun regardait Anna avec interrogation.
Debout sur le pas de la porte, celle-ci arborait un sourire radieux. Le visage basané de Mik, un peu inquiet, semblait lui demander si tout allait bien. Les yeux gris de Justinien, réduits à deux fentes, cherchaient à savoir ce qu’elle mijotait. Seul monsieur Besnard lui rendit son sourire en la saluant :
Bonjour, Anna, dit-il simplement. Ta matinée s’est bien passée ?
À merveille, Professeur.
Installe-toi et raconte-nous, proposa le bedonnant chimiste sur un ton amical en lui désignant la chaise libre.
Anna s’assit, se servit une bonne assiette de spaghettis et, tout en mangeant, commença son récit.
* * *
Le même jour, quelques heures plus tôt.

Lorsque la jeune femme était arrivée dans le quartier de la Défense, la circulation était déjà dense. Elle mit donc un peu de temps pour arriver devant un immeuble gigantesque sur la façade duquel on pouvait lire :
FONDS D’INVESTISSEMENT ONOS
RECHERCHE NOUVELLES TECHNOLOGIES
L’édifice, bâti en seulement deux ans grâce au « projet de relance 2015 » du quartier de la Défense, avait bénéficié d’une dérogation spéciale de l’État français fin 2011. Sa tour de 425 mètres de hauteur et de 65 mètres sur 65 de base en faisait l’immeuble le plus imposant du quartier d’affaires.
Anna chercha une place dans la rue pour se garer en contournant le bâtiment. Sur la façade sud, une entrée de parking s’engouffrait sous l’édifice. La Z3 s’y engagea.
Lorsque le véhicule arriva à la barrière de sécurité, un gardien dévisagea Anna une seconde avant de lui demander :
Vous avez rendez-vous ?
Non, répondit-elle.
Raison de votre venue ?
J’ai besoin d’argent pour un projet scientifique. Je souhaiterais voir…
Désolé, Mademoiselle, répondit froidement le gardien. Il vous faut un rendez-vous.
Écoutez, je n’ai pas de temps à perdre. J’ai de l’argent, je suis solvable, je possède même une société. Je désire pouvoir m’entretenir avec un responsable des crédits pour financer une nouvelle invention. Ne me dites pas qu’ils sont tous occupés.
Je vais me renseigner. Votre nom, s’il vous plaît ?
Anna Mandeleiva.
Veuillez entrer dans le parking et attendre sur l’aire de stationnement à votre droite. Je vous demande une minute.
Accordée ! répondit-elle sèchement.
La barrière de sécurité se releva et Anna conduisit son véhicule à l’endroit que lui avait indiqué le gardien. Dans son rétroviseur, elle pouvait l’observer en train de discuter au téléphone.
Les minutes s’égrenèrent. Enfin, après avoir raccroché, le gardien pianota sur un ordinateur, sortit de son bureau et rejoignit la Z3. Anna ouvrit sa vitre.
Alors ? s’enquit-elle.
Dernier sous-sol, place 2. Vous avez rendez-vous au 111 e étage.
Quel bureau ?
N’ayez pas d’inquiétude, répondit le gardien en souriant, à cet étage, il n’y a qu’un seul bureau et vous ne pourrez rencontrer qu’une seule personne.
Et sur ces mots, il repartit près de la barrière de sécurité.
Tout en guidant son véhicule, Anna se répétait les paroles du gardien :
Un seul bureau… une seule personne… pour tout un étage… et situé haut, en plus. De toute évidence, je vais rencontrer quelqu’un d’important.
Au dernier sous-sol, le parking était désert. Elle gara sa voiture à la place 2 et se dirigea vers le seul ascenseur qu’elle vit, au beau milieu du parking. Lorsque les portes automatiques s’ouvrirent, un groom en costume noir strict et d’une carrure impressionnante se planta devant elle :
Vous désirez ?
Anna trouva la requête étrange. D’un mouvement de tête circulaire, elle avisa le parking puis, avec un sourire, elle lança :
Monter !
Le garçon d’ascenseur lui rendit poliment son sourire et la questionna de nouveau :
Quel étage ?
111 e !
À ce nombre, le groom recouvra son sérieux. Sa main gauche détacha le seul bouton qui fermait sa veste et sa main droite se plaça comme pour se préparer à saisir une arme que le mastodonte aurait dissimulée dans une poche revolver.
Votre nom ? interrogea-t-il d’une voix neutre.
Anna perçut la froideur de son intonation. Elle observait la main droite de son interlocuteur. Décidément, l’individu qu’elle allait rencontrer n’était pas n’importe qui.
Anna Mandeleiva, se nomma-t-elle d’une voix intimidée.
L’homme recula d’un pas et pianota sur un clavier qu’elle ne pouvait voir de l’extérieur de l’ascenseur. Après quelques secondes, le groom s’effaça légèrement sur la gauche et invita la jeune femme à s’introduire dans la cabine.
Je vous en prie.
Anna entra. Un léger « bip » retentit. Les portes se refermèrent derrière elle et l’ascenseur se mit en mouvement, tandis que le groom abaissait son bras droit et reprenait un air détaché, en lui adressant un léger sourire.
La montée se fit en silence. Tout en évitant de croiser le regard du garçon d’ascenseur qu’elle devinait posé sur elle, Anna balaya des yeux l’ensemble de la cabine. Cela lui permit de voir que l’encadrement de la porte de l’ascenseur comportait un scanner, que les touches d’accès aux différents étages avaient été remplacées par un ordinateur dont l’écran dévoilait une silhouette humaine de couleur verte côtoyant l’inscription « Rien à signaler », et que chaque coin supérieur de la cabine était doté d’une micro-caméra UHD {1} . Décidément, rien n’était laissé au hasard.
Lorsque l’ascenseur s’arrêta et que les portes s’ouvrirent, Anna se retrouva dans un couloir d’une dizaine de mètres de long. Avant que les portes ne se referment, elle entendit le groom lui souhaiter :
Bonne journée, Mademoiselle.
Merci, répondit-elle si bas qu’on aurait pu croire qu’elle se le disait à elle-même.
Elle arpenta le couloir. Sur les murs et le plafond en plexiglas opaque d’où filtrait une lumière diffuse, une ombre glissa ; celle d’un scanner géant qui passa trois fois autour de la jeune femme avant de s’arrêter. Enfin, au bout du couloir, la porte qui obstruait l’entrée s’ouvrit sur un homme encore plus massif que le garçon d’ascenseur.
Sans prononcer un mot, ce dernier observa Anna de la tête aux pieds, puis, sans la quitter des yeux, l’invita à entrer d’un geste de la main.
Anna pénétra alors dans une pièce gigantesque, laquelle devait sûrement mesurer cinq cents mètres carrés. Par l’immense baie vitrée qui formait l’angle sud-ouest de la tour, Anna pouvait voir la ville de Paris tout entière.
Un bureau imposant occupait l’angle nord-ouest du bureau, et une table basse entourée d’un canapé et de trois fauteuils, sur la droite d’Anna, constituait l’ensemble du mobilier. Enfin, à gauche de la jeune femme, trois portes amputaient un mur, dont celle du centre s’ouvrit sur un homme grand et mince : monsieur Onos lui-même.
Outre grand et mince, Onos était un homme à la silhouette athlétique malgré ses cheveux grisonnants plaqués en arrière. Ses yeux d’un gris très clair lançaient un regard froid et méprisant. Son visage anguleux à la peau dorée et burinée par le soleil était inexpressif.
Lorsque Anna le vit, son cœur fit un bond dans sa poitrine. Elle connaissait cet homme. Il lui semblait l’avoir déjà rencontré, bien qu’elle fût incapable de se souvenir quand et où. Une vague inquiétude l’envahit, presque de la peur. L’homme s’approcha d’elle. Au fur et à mesure qu’il avançait, l’angoisse montait en la jeune femme bien qu’elle n’en laissât rien paraître. Lorsqu’il arriva à deux pas d’Anna, Onos la toisa de son mètre quatre-vingt-dix-huit et sur son visage, jusqu’alors inexpressif, un léger sourire apparut tandis que ses yeux gris la transperçaient.
Sa voix grave et un peu cassée résonna dans le bureau.
Bonjour, Mademoiselle. Permettez-moi de me présenter, monsieur Kévin Roland Onos. Et vous êtes ?
Mademoiselle Anna Mandeleiva, répondit-elle de la voix la plus assurée possible.
Enchanté de faire votre connaissance, répondit monsieur Onos en lui tendant une longue main fine et sèche.
Anna la lui serra. Onos perdit son sourire et, en serrant un peu plus fort, il ajouta :
Oui, vraiment enchanté !
Puis il fit volte-face et, tout en marchant vers le bureau, il demanda :
Pour quelle raison êtes-vous venue à moi ?
Bien que persuadée que monsieur Onos connaissait la réponse, elle formula :
Je suis actuellement en train d’effectuer des recherches et, comme celles-ci sont coûteuses, j’ai besoin d’aide pour les financer.
Onos ne répondit pas. D’un geste, il invita la jeune femme à s’asseoir sur un siège à pied unique pivotant, tandis que lui-même s’installait dans son grand fauteuil en cuir noir comme l’ébène. Il pressa une plaque tactile sur le bureau afin d’en extraire un écran translucide sur la droite du plan de travail. Un clavier lumineux apparut également en surbrillance à portée de main d’Onos qui dardait son regard sur Anna, semblant attendre que celle-ci en dise davantage. Anna, qui ne voulait pas trop dévoiler son projet, se contenta d’exprimer :
Je possède des actions dans une entreprise qui me certifie une rente annuelle substantielle. Ainsi, il me sera possible de vous rembourser rapidement. Je peux également mettre une hypothèque sur ma maison située à Pontoise en guise de garantie.
Onos écoutait. Lorsque Anna eut terminé, il posa ses coudes sur le bureau et croisa les mains devant son visage. Le regard planté dans celui de la jeune femme, il laissa le silence s’installer quelques secondes avant de prendre la parole :
L’argent, voyez-vous, n’est pas un problème. En revanche, vos recherches nous intéressent. Si elles s’avèrent être utiles, le fonds d’investissement Onos se propose de leur trouver des débouchés économiques et ainsi assurer le remboursement de votre emprunt par l’intermédiaire des bénéfices engendrés grâce à votre invention.
Anna fronça légèrement les sourcils. Elle commençait à comprendre qu’il lui faudrait parler de ses recherches, du moins en partie. Or, elle préférait l’éviter, même si elle ne voyait pas d’application pratique pour son invention.
En fait, annonça Anna en parlant lentement afin de ne pas se trahir, je ne pense pas que mon invention puisse être commercialisable…
Elle hésita encore avant d’ajouter :
Mais je pourrais vous rembourser dès l’année prochaine.
Le financier, qui n’avait cessé de la scruter, tourna alors son regard vers l’écran de son ordinateur et pianota sur le clavier luminescent. Après quelques secondes, l’écran transparent qu’Anna lisait à l’envers se divisa en quatre parties. À sa grande stupéfaction, elle découvrit une fiche d’identité ainsi que son parcours scolaire et professionnel dans le cadre en haut à gauche, un acte de propriété de sa maison de Pontoise et une photo de sa demeure et de sa Z3 en haut à droite, le nombre de parts qu’elle possédait dans la société léguée par ses parents ainsi que les dividendes qu’elle avait touchés pour les cinq dernières années en bas à gauche et, enfin, l’état de tous ses comptes bancaires avec les derniers mouvements financiers en bas à droite.
Onos posa alors sa main gauche sur le bureau, juste à côté du clavier. L’image qui s’affichait sur l’écran translucide apparut alors sous ses doigts effilés. Pendant que l’homme d’affaires faisait apparaître une à une les différentes fenêtres par l’intermédiaire de ce nouvel écran tactile, Anna sentit de nouveau son cœur bondir dans sa poitrine. Comment avait-il pu obtenir ces informations confidentielles ? Elle le regarda, ses yeux verts teintés de frayeur et d’incrédulité. Pour unique réponse, Onos sourit imperceptiblement et ses prunelles ressemblèrent un bref instant à celles d’un prédateur ayant flairé une proie. Très vite, cependant, son visage redevint inexpressif au point qu’Anna se demanda si elle n’avait tout simplement pas imaginé cet air sinistre sur le faciès de son interlocuteur.
D’après les informations dont je dispose, votre situation financière n’est effectivement pas catastrophique, reprit Onos. Cependant, même si un fonds d’investissement fonctionne différemment d’une banque, il ne peut se permettre, tout comme un établissement bancaire, de prêter de l’argent sans savoir à quoi il s’engage.
Je comprends, acquiesça la jeune femme. Mais je n’ai besoin de cet argent que pour une durée très courte ; huit mois, en l’occurrence. Dès janvier prochain, je serai en mesure de vous rembourser.
Onos inspira profondément.
Je suis dans la finance depuis fort longtemps, Mademoiselle, et je peux vous affirmer qu’on ne peut jamais prédire les événements avec certitude, surtout sur une période aussi longue que huit mois. C’est pourquoi je vous répète qu’il me faut des garanties.
Ma maison et mes parts de société ne suffisent pas ?
J’ai bien peur que non. Je préférerais fonctionner comme mon fonds d’investissement le fait normalement.
C’est-à-dire ? s’inquiéta Anna.
Onos se leva en s’appuyant de ses deux mains sur le bureau. Il commença alors à marcher dans la pièce tandis qu’Anna le suivait des yeux en faisant pivoter son siège.
En théorie, répondit l’homme d’affaires, il faudrait que vous me présentiez l’état de vos recherches ou, du moins, que vous me donniez une idée de la direction que prennent celles-ci ou, même, que vous m’informiez de la teneur de vos travaux. Ensuite, un comité se réunira afin de statuer sur d’éventuels débouchés économiques.
Et si mes recherches sont purement théoriques ?
Dans ce cas, les sommes engagées peuvent être récupérées en revendant le fruit de vos travaux au gouvernement de votre pays d’origine ou de votre pays d’accueil, suivant le contexte géopolitique, naturellement.
Onos, qui était arrivé près de la baie vitrée, fit demi-tour et dévisagea la jeune femme, attendant une réponse. Celle-ci réfléchissait aux informations qu’elle pouvait lui divulguer, sans trop en dire. Depuis le début, elle se méfiait de lui, et, plus ils discutaient, plus ses doutes concernant cet homme qui pouvait tout connaître de vous en une minute se renforçaient.
Mais une fois que je vous aurais remboursé capital et intérêts, nous serons quittes, non ?
Pas exactement, répondit Onos. En fait, si vos recherches aboutissent uniquement sur la création de brevets, le fonds d’investissement Onos touchera 35 % de chaque demande d’exploitation du ou des brevets. Si le projet est commercialisable et que vous décidez de vous lancer dans le montage d’une société de production, d’exploitation ou d’utilisation de votre invention, mon fonds d’investissement deviendra propriétaire de 35 % de ladite société. Enfin, si vos recherches sont purement théoriques et qu’elles sont revendues au gouvernement, mon fonds d’exploitation touchera, après remboursement de votre dette et des intérêts, 35 % des bénéfices restants.
Et pourquoi 35 % ?
Afin que le financeur principal de vos travaux, en l’occurrence le fonds d’investissement, soit associé à cette découverte. Mais ne vous méprenez pas, cela sert aussi vos intérêts, puisque vous bénéficierez de l’appui de nombreux experts qui s’assureront que les activités liées à votre invention ne périclitent pas.
Anna resta songeuse un moment.
Mais la plus grosse partie de mes recherches a déjà été financée !
Dans ce cas, nous pourrions effectivement réviser le taux de participation.
Anna calcula rapidement qu’elle aurait besoin de cinq cent mille euros pour terminer le vibrateur et assurer ses arrières. Comme le lui avait dit Mik, elle ne savait pas ce qui pourrait encore se passer, cinq cent mille, c’était raisonnable.
J’ai déjà investi trois millions d’euros dans ce projet, déclara-t-elle enfin. Si vous consentez à m’octroyer un prêt de cinq cent mille euros, je suis prête à vous accorder 15 % des bénéfices qui découleront de mon invention.
Onos sourit.
Vous comptez vite et bien, Mademoiselle Mandeleiva, et vous êtes généreuse. J’accepte cette proposition à condition de savoir sur quoi portent vos recherches.
La jeune scientifique se mit en quête d’une échappatoire, mais n’en trouva aucune. Elle allait devoir parler de sa découverte et se demandait comment en cacher le plus possible. Enfin, elle finit par révéler :
Je suis en train de mettre au point un vibrateur. Le but de mes recherches consiste à faire vibrer des billes de céramique à cœur d’acier le plus rapidement possible et d’observer les effets induits par cette vibration.
Et où en êtes-vous de ces expériences ? s’enquit Onos d’un ton détaché, mais le regard brillant de convoitise.
À l’heure actuelle, la machine est opérationnelle et peut vibrer à environ 8 % de la vitesse de la lumière, ce qui, en soit, est considérable. En revanche, de nombreux effets secondaires et indésirables sont constatés et, pour pouvoir continuer mes travaux, j’ai besoin… de vous.
Sans mentir, elle avait réussi à dissimuler les résultats principaux de son expérience, c’est-à-dire que le vibrateur avait été testé et avait fonctionné sur un humain qui disparaissait lorsqu’il vibrait trop vite et que, théoriquement, son temps propre ralentissait, ce qui le faisait voyager dans le futur.
Très bien ! annonça Onos en tapant ses mains l’une contre l’autre comme pour conclure les négociations. Je vais immédiatement faire rédiger le contrat et vous repartirez ce matin même avec votre argent. Naturellement, il faudra me tenir au courant de vos avancées afin que nous puissions voir ensemble quels débouchés seraient susceptibles d’être envisagés.
Naturellement, lança Anna sans plus vraiment réfléchir, tant elle était contente d’avoir obtenu son argent.
Après avoir effectué les diverses vérifications administratives, ce qui fut bref au vu des accès et autorisations dont disposait le financier, Anna lut et relut le contrat puis y apposa sa signature. L’argent fut transféré sur son compte bancaire. Enfin, après les formules de politesse d’usage, Onos reconduisit la jeune femme aux côtés de son garde du corps.
Mademoiselle, je vous souhaite de réussir dans votre entreprise, lui dit monsieur Onos sur un ton aimable. Je vous recontacterai dans trois mois afin de savoir où vous en êtes.
Sur ces mots, ils échangèrent une poignée de main.
Je vous remercie, Monsieur, bonne journée, répondit-elle en souriant.
Il lui rendit son sourire. Puis il s’adressa à son garde du corps.
Monsieur John, veuillez reconduire notre associée à l’ascenseur, dit-il avec autorité.
L’homme s’exécuta et Anna prit le chemin du retour.
Finalement, tout s’était très bien passé et les appréhensions de la jeune femme ne semblaient plus justifiées. Monsieur Onos était certes un peu froid, mais il lui avait prêté cet argent sans trop de difficultés et cela le rendait plus sympathique. Pourtant, quelque chose l’incitait à se méfier. Au plus profond d’elle-même, ce nom, Onos, tambourinait comme un avertissement.
* * *
Lorsque la porte du bureau se fut refermée sur le garde du corps et qu’Onos se retrouva seul dans l’immense pièce, il rejoignit la baie vitrée. Il inspira profondément en regardant la ville au-dessous de lui. Il avait perdu son sourire et ses yeux gris lancèrent un regard sombre. Il croisa les bras sur sa poitrine et attendit. Lorsque la porte du bureau s’ouvrit puis se referma, le financier tourna la tête et vit que son garde du corps était seul.
Vous avez bien raccompagné mademoiselle Mandeleiva ? questionna-t-il.
Oui, Monsieur.
Bon ! dit-il en regardant de nouveau par la fenêtre. Je veux que vous la suiviez et que vous me rapportiez ses moindres faits et gestes.
Bien, Monsieur !
Je veux également que vous me renseigniez sur toutes les personnes qui travaillent avec elle.
Bien, Monsieur.
Vous passerez aussi chez elle afin de savoir où en sont exactement ses recherches.
Bien, Monsieur.
Ramenez-moi des documents qui me permettent de me rendre compte et de faire travailler mes équipes sur son projet.
Bien, Monsieur.
Onos se retourna et se dirigea vers son bureau. Immobile, le garde du corps le suivit des yeux.
L’industriel s’installa dans son fauteuil et commença à pianoter sur son ordinateur. Très vite, il revint à la page partitionnée en quatre. Il afficha alors le CV puis cliqua sur le lien des parents d’Anna. Là, devant une page écrite retraçant le parcours et la fin tragique de monsieur et madame Mandeleiva, Onos se figea, les yeux rivés sur leur photo.
Durant une minute, il ne se passa rien dans le bureau, pas un son ne vint perturber ses réflexions. Puis il regarda son garde du corps. Celui-ci hésita avant de demander :
Autre chose, Monsieur ?
Non, vous pouvez disposer, Monsieur John.
Sans dire un mot, le garde du corps se retourna et sortit du bureau.
Lorsqu’il fut seul, l’homme d’affaires tapa alors sur son clavier, et la photo du vieux tuteur d’Anna apparut sur l’écran. L’homme d’affaires se leva, retourna à la baie vitrée, jeta un rapide coup d’œil sur la ville, fit volte-face et revint lentement vers son bureau. À deux mètres, il s’arrêta et scruta l’écran translucide qui affichait toujours l’image de Justinien Offenbach. Un rictus mauvais contracta ses lèvres et, tandis qu’il se frottait les mains l’une contre l’autre, Onos murmura :
Cette fois-ci, je te tiens !
Chapitre 5 – Espionnage industriel


Lorsque Anna eut fini son récit, Mik et le professeur Besnard la félicitèrent. Seul Justinien resta stoïque, la fixant d’un regard noir, ce qui, pour la jeune femme qui le connaissait bien, signifiait qu’il était en colère. Mais l’heure étant à l’allégresse, elle fit mine de ne pas y prêter attention.
Le repas s’acheva par la présentation de la matinée de Mik, que celui-ci raconta sans omettre de lancer quelques plaisanteries en direction du professeur. Anna, bien qu’étonnée par le changement d’attitude de son ami, rit de bon cœur.
Enfin, après le repas, elle prit la parole :
Bref, maintenant que nous avons l’argent, je propose que Justinien aille acheter le matériel dont nous aurons besoin pour fabriquer les lunettes. Pendant ce temps, j’irai à l’Université avec le professeur afin de modifier la combinaison, qu’en dites-vous ? interrogea-t-elle en se tournant vers monsieur Besnard.
Ma foi, je n’y vois aucun inconvénient, répondit ce dernier en caressant son ventre repu. Mais après un petit café.
Je viendrais volontiers avec vous, annonça Mik en passant la main dans ses cheveux en bataille et en se calant dans sa chaise.
Anna, toute souriante, se tourna vers son tuteur. Celui-ci la fixait toujours de son regard glacial. Il était totalement immobile et semblait attendre que la pièce se vide afin d’avoir une discussion avec celle qu’il considérait comme sa propre fille.
Les grands yeux verts de la jeune femme reflétèrent l’incompréhension. Elle formula, sans quitter Justinien des yeux :
Pouvez-vous rassembler les affaires ? Je vous rejoins dans une minute.
Sentant que Justinien et Anna avaient besoin d’être seuls, les deux compères quittèrent la cuisine pour se rendre dans l’atelier. Lorsqu’ils furent sortis, le vieux majordome laissa exploser sa colère :
Tu n’es vraiment qu’une gamine stupide et impatiente ! Une enfant gâtée qui ne mesure pas la gravité de ses actes.
Mais qu’ai-je fait de si répréhensible ? se défendit Anna. J’avais besoin…
Tais-toi ! coupa Justinien.
Anna s’exécuta. Jusqu’à ce jour, le vieil homme ne lui avait jamais parlé sur ce ton, ce qui rendait l’injonction encore plus violente. Le fait qu’elle ait obéi sans discuter calma un peu son tuteur. Il poursuivit :
Crois-tu que moi, qui possède 29 % des parts de ta société et qui en suis le gérant par procuration depuis la mort de tes parents, je n’avais pas les moyens de financer la fin de ton projet ? Crois-tu que je cherchais simplement à te mettre des bâtons dans les roues ?
La jeune femme déglutit difficilement sans répondre.
N’as-tu réellement pas pensé un seul instant que je cherchais à te montrer et à t’apprendre quelque chose, en refusant de te prêter cet argent dont tu avais tant besoin ?
Anna resta silencieuse, les yeux baissés.
Regarde-moi ! lança-t-il comme si elle avait 8 ans. Crois-tu que moi, qui me comporte envers toi comme un père envers sa fille depuis quatorze ans, je t’aurais laissée tomber ?
Mais je voulais finir mon projet, objecta Anna. N’est-ce pas toi qui me dis toujours de finir ce que je commence ?
Si ! Mais je voulais que tu te rendes compte de ta demande, de ce que cinq cent mille euros peuvent représenter, comprends-tu ?
Oui, balbutia la jeune femme, je comprends. Mais ma démarche ne mérite pas que tu te mettes dans un état pareil ! osa-t-elle en bravant le regard du vieil homme.
Celui-ci se redressa alors de toute sa hauteur, dominant Anna qui se sentit toute petite. En lui lançant un regard sévère, Justinien lâcha :
Je ne crois pas que tu comprennes vraiment la portée de tes actes. Et même si c’était le cas, ce serait un peu tard, jeune fille ! Sans compter à QUI tu as demandé cet argent.
À ce mot accentué, QUI, Anna perçut un réel reproche et, sans l’expliquer, elle savait qu’elle le méritait. Elle se remémora alors l’étrange malaise qu’elle avait ressenti face à Onos et questionna son tuteur :
Pourquoi une telle aversion pour cet homme ?
Suis-moi ! ordonna Justinien pour toute réponse.
Et il quitta la cuisine. Dans le couloir, il tourna à gauche et marcha à grands pas vers le bureau. Anna, qui le suivait difficilement, hésita un instant avant d’entrer dans la pièce. Elle avait pris l’habitude de travailler dans la bibliothèque, le bureau étant pour elle un sanctuaire dans lequel elle ne s’aventurait jamais, un endroit sacré où ses parents passaient de longues heures lorsqu’elle était enfant et où seul Justinien pénétrait encore.
À l’intérieur, une douce lumière filtrait par les fenêtres, chacune dissimulée par de fins rideaux. Deux bureaux en teck se regardaient au centre de la pièce. Couvrant les murs, des étagères bondées de livres et de classeurs en tous genres se superposaient sur plusieurs rangées. Seule une table à dessin, éclairée par un tube fluorescent, coupait un peu la symétrie du lieu.
Justinien saisit un des classeurs et le posa sur le bureau qui faisait face à Anna. Il l’ouvrit et, après avoir vérifié les premières pages, il s’effaça pour laisser place à la jeune femme. Celle-ci se pencha sur le classeur et commença à le feuilleter. Elle pâlit en lisant les différentes copies de titres de journaux et comptes-rendus d’enquêtes qui composaient les pages de cet étrange ouvrage.
Entre 1976 et 1981, Onos avait été impliqué – par l’intermédiaire d’une compagnie qu’il avait montée en Amérique du Sud – dans des trafics de bois précieux, d’or et de diamants au Brésil. Ces accusations avaient toutes été abandonnées « faute de preuves », « au bénéfice du doute », ou par l’intervention de politiciens qui légalisaient ses activités ou annulaient les procédures.
À ces documents étaient joints des transactions financières, virements bancaires ou retraits de fortes sommes en liquide, des changements de propriétaire sur des titres boursiers ou sur des possessions immobilières qui expliquaient en partie la façon dont le financier s’était sorti de ses problèmes judiciaires.
Anna lut ensuite le rapport d’un détective sur la création et les activités, dès 1981, du fonds d’investissement de monsieur Onos.
Étrangement, dès sa mise en place, ce fonds était devenu acquéreur de nombreuses idées dans des domaines très variés. Mais surtout, le nom des protagonistes ne figurait que sur des inventions ou des découvertes de petite envergure. Les meilleurs brevets n’étaient liés qu’à un seul patronyme : Onos.
Son nom apparaissait également dans une affaire de pollution des sols au Mexique pour laquelle il avait été innocenté en 1982. Il semblait encore être l’instigateur de différents coups d’État, de manipulations, d’actes d’extorsion ou de corruption dans des pays africains où ses sociétés avaient exploité les minerais, et ce, jusqu’en 1986.
Anna releva alors des yeux effrayés vers son tuteur. Justinien, toujours calme, l’invita à continuer, mais elle demanda :
Comment une personne peut-elle commettre autant de méfaits sans jamais être inculpée ?
Ses relations, son influence, son dynamisme financier et surtout la corruption lui donnaient toujours l’avantage, soupira Justinien en haussant les épaules. Comme tu as pu le lire jusqu’à maintenant, à chaque fois qu’il a été innocenté, des transactions financières ou boursières plus ou moins visibles apparaissaient dans les comptes de ses compagnies. Jusqu’en 1986, ces affaires étaient rendues publiques, il n’y avait aucun doute quant à sa culpabilité. Mais à partir de cette date, en revanche, tu ne trouveras plus que de rares coupures de presse.
Et pourquoi ?
Parce qu’Onos est dorénavant suffisamment riche et puissant pour que ses activités illégales restent dans l’ombre. Tout ce que tu pourras trouver dans les archives officielles le concernant à partir de 1986 te donnera l’impression que ce monsieur est bien sous tous rapports.
Mais ça n’efface pas son passé !
Certes ! Mais comme il n’a jamais été véritablement inquiété, et qu’à ce jour il y a prescription, il est dorénavant irrépréhensible aux yeux de la justice.
Anna feuilleta rapidement les documents qui suivaient. Il s’agissait de copies de communiqués internes, de courriers, de notes manuscrites, parfois de relevés de comptes bancaires ; le travail d’un enquêteur. Justinien soupira lorsque Anna lut un synopsis de l’ensemble des notices qu’elle avait sous les yeux.
Vous l’accusez de meurtre ? questionna-t-elle soudain en regardant le vieil homme.
Justinien saisit le feuillet et le parcourut des yeux.
« Je prends pour base cette note interne jointe au dossier où, en réponse à la réclamation de deux brevets par un universitaire, le directeur de l’agence "K.R. Onos France" a demandé à la direction générale, basée à New York, la marche à suivre. Pour cette affaire, j’ai dû personnellement fournir les références des brevets, leurs intitulés et l’argent qu’ils avaient déjà rapporté. Je suis également parvenu à intercepter la réponse de la direction générale : "problème réglé sans suite." Le jeune universitaire a été retrouvé mort. Selon le rapport officiel de police (copie jointe), il s’est suicidé par pendaison (aucun rapport d’autopsie) suite à la perte de son emploi, au cambriolage de sa maison et au départ de sa petite amie.
Mon enquête personnelle m’a permis de découvrir les indices suivants :
– Le cambrioleur est introuvable (enquête de police classée).
– L’ancien employeur de l’universitaire a reçu des ordres de la très haute direction, une holding luxembourgeoise appartenant à Onos, lui demandant de licencier le jeune homme.
– Sa petite amie m’a donné la description d’un homme assez strict, répondant au nom de John, qui lui aurait sommé de quitter son "fiancé." Cette description correspond trait pour trait au garde du corps de monsieur Onos.
– Dans l’appartement de l’universitaire (que sa famille m’a autorisé à visiter), j’ai découvert que le cambrioleur n’a absolument rien volé. Cependant, les lieux ont été fouillés méthodiquement, à la recherche, sans doute, de lettres de menaces et d’un carnet contenant le cheminement scientifique à la base des deux brevets, retrouvés par mes soins dans une cachette que m’a indiquée sa petite amie et que le cambrioleur n’a heureusement pas trouvée (documents joints).
Suite à cette affaire, j’ai enquêté dans les archives du fonds d’investissement Onos et y ai décelé trois affaires semblables. »
Le compte-rendu s’arrêtait là. Au crayon à papier, quelques mots étaient ajoutés :
« Je pense m’intéresser plus particulièrement à monsieur Onos afin d’en apprendre davantage sur lui, étant certain de sa culpabilité dans cette affaire. »
Justinien soupira :
En fait, finit-il par dire, c’est cette enquête qui m’a incité à monter ce dossier.
Il replaça la feuille dans le classeur. Anna fit passer entre ses doigts les pages encore nombreuses qui suivaient.
Mais il a arrêté ses activités depuis, n’est-ce pas ?
Les documents sont classés par ordre chronologique, répondit Justinien en souriant tristement. Tu y trouveras tout ce que tu désires jusqu’en 2004, date à laquelle j’ai cessé de répertorier ses activités.
Cependant, reprit la jeune femme, ce que j’ai lu jusqu’à maintenant ne m’explique pas pourquoi je ressens un tel malaise vis-à-vis de cet homme.
Peut-être devrais-tu le garder et continuer ta lecture, conclut Justinien en refermant le classeur et en le tendant à Anna. Je ne te demanderai qu’une seule chose.
Dis-moi !
Le vieux tuteur parut gêné.
Eh bien…, hésita-t-il, quoi que tu apprennes, je veux que tu me promettes de ne pas agir inconsidérément.
C’est-à-dire ?
Je veux que tu prennes le temps de bien réfléchir avant toute initiative, car Onos est loin d’être n’importe qui.
Je ne comprends pas, dit alors la jeune femme en fronçant les sourcils. Tu penses que je pourrais mal réagir en lisant ce classeur ?
Il contient en effet les réponses à ton malaise, des informations, aussi, que j’ai préféré te cacher, mais que la situation m’oblige à te dévoiler désormais.
Alors je t’écoute, lança Anna, ses grands yeux verts pleins de curiosité.
Je préférerais que tu lises d’abord le classeur.
Pourquoi ? Ça me concerne personnellement ?
Hélas oui ! Depuis que je m’occupe de toi, je cherche à te protéger, je fais en sorte que tu ne manques de rien.
Anna se remémora ce que Justinien avait fait pour elle et ce qu’il représentait à ses yeux. D’abord un père de substitution, ensuite un tuteur, puis un conseiller financier pour ses affaires. Il lui servait même de confident lorsqu’elle éprouvait le besoin de parler. Elle l’aimait comme son père qui avait disparu trop tôt, et le vieil homme l’avait remplacé du mieux qu’il avait pu. Elle se rendit compte que jamais elle n’avait donné le moindre signe de gratitude à ce personnage qui avait passé sa vie à s’occuper d’elle.
Et qu’ai-je à voir là-dedans ? s’enquit-elle, comme pour chasser un sentiment de culpabilité naissante.
Justinien hésita un instant avant de répondre :
Te parler d’Onos est très délicat, car pendant des mois, lui et moi nous sommes opposés directement à propos de toi. À la mort de tes parents, Onos a voulu récupérer leur entreprise et, pour ne pas que tu la perdes, j’ai dû… l’affronter. Je peux te dire que c’est un adversaire redoutable. Sans ce classeur, je crois qu’il aurait gagné.
Et maintenant, tout va bien ?
En fait, j’ai continué à le surveiller durant trois ans, mais comme il ne se montrait plus vraiment menaçant vis-à-vis de nous, j’ai relâché cette vigilance. Je n’avais surtout plus le temps. Je devais m’occuper de toi et de l’entreprise de tes parents, ce qui ne me permettait plus beaucoup d’autres… loisirs.
À présent, Anna prenait conscience des risques que Justinien avait affrontés pour elle, mais aussi de tout ce qu’il avait fait, de ce qu’elle avait pu voir jusqu’à ce qu’elle venait d’apprendre. Elle comprenait pourquoi il ne lui avait pas prêté l’argent tout de suite, agissant comme un père qui veut préparer sa fille à la dure réalité. Elle réalisait combien elle avait agi telle une gamine gâtée, égoïste et capricieuse. Elle regarda tendrement son tuteur et lui demanda :
Et lui devoir de l’argent risque de réengager les hostilités, c’est ça ?
Justinien allait répondre lorsque la porte du bureau s’ouvrit. Anna et Justinien tournèrent la tête pour voir apparaître monsieur Besnard.
Toc toc. Excusez-moi, mais il est 14 heures et je dois filer. Tu comptes venir, Anna ?
Un instant, dit la jeune femme.
Elle se tourna vers Justinien pour lui demander :
Alors ?
Le tuteur réfléchit une seconde puis lui annonça d’un ton calme :
Lis le classeur et, surtout, garde ton sang-froid, quoi qu’il t’enseigne. Onos ne te recontactera pas avant trois mois, ça nous laissera le temps de nous organiser, d’accord ?
Anna regarda la tranche du classeur sur laquelle était écrit « F.I.O. », pour « Fonds d’Investissement Onos ». Puis elle leva les yeux vers le vieil homme.
D’accord. Je le lis et je viens en parler avec toi. Tu peux le remettre à sa place. Maintenant, je sais où le trouver.
Elle tendit le classeur à Justinien qui s’en saisit et le replaça sur son étagère.
Peux-tu aller faire les courses, s’il te plaît ? ajouta la jeune femme. Après tout, même si ces informations me donnent à réfléchir, j’ai un contrat avec monsieur Onos. Le rembourser maintenant éveillerait ses soupçons. Donc, autant utiliser cet argent pour finaliser le vibrateur comme prévu. Nous aviserons plus tard.
Très bien, répondit Justinien d’un ton qui se voulut léger. J’achèterai tout ce qui te manque cet après-midi. Et dès demain, tu pourras te remettre au travail.
Anna regarda alors son tuteur dans les yeux et lui dit tout bas :
Merci.
Elle fit demi-tour et se dirigea vers la porte. Avant d’en franchir le seuil, elle se retourna à nouveau et, avec des sanglots dans la voix mais un sourire de reconnaissance aux lèvres, elle murmura :
Merci pour tout.
Et elle sortit, accompagnée de monsieur Besnard.
Lorsqu’il se retrouva seul dans le bureau, Justinien resta immobile quelques secondes, le regard fixe. Puis ses yeux balayèrent la pièce avant de se poser sur le classeur. Il inspira profondément et, souriant, il murmura :
Pour l’heure, tu as l’avantage, mais le match ne fait que recommencer !
* * *
Dans la voiture qui se dirigeait vers l’Université, le regard perdu dans le lointain, Anna réfléchissait. Elle essayait de se rappeler ce que ce nom, Onos, pouvait représenter pour elle au point de la mettre mal à l’aise à sa seule évocation. Mais… aucun souvenir. Elle repensa alors à tout ce qu’elle avait lu le concernant et elle ne put retenir un frisson. Onos était vraiment quelqu’un d’effrayant !
Au volant de la Z3, Mik conduisait d’un air détaché, suivant la vieille voiture du professeur Besnard. Cependant, il ne pouvait s’empêcher d’observer Anna du coin de l’œil. Il sentait bien que quelque chose la tracassait. Après plusieurs minutes, il osa lui demander :
Quelque chose ne va pas ?
Anna tourna la tête vers lui et un sourire gêné et triste s’ébaucha sur ses lèvres. Puis, elle regarda de nouveau par sa fenêtre. Mik n’insista pas. En général, Anna lui confiait tout. Si elle avait décidé de ne rien dire, c’est que la situation devait être grave. Mais la patience avait toujours servi le jeune homme et, une fois encore, il savait qu’avec un peu de temps, sa seule amie lui dévoilerait son tracas, soit pour l’en informer, soit pour solliciter son aide. Il attendit donc quelques instants avant de parler à nouveau, changeant de sujet :
L’idée de fabriquer une combinaison dotée d’une batterie devrait nous permettre d’utiliser de nouveau le vibrateur.
Anna ne broncha pas.
Je pense que si cette « batterie » est suffisamment grande, nous pourrions même accélérer un peu la vibration.
Toujours rien.
J’ai un logiciel de simulation sur mon ordinateur. On pourrait voir de combien d’énergie nous avons besoin pour accélérer jusqu’à… disons 20 %, qu’en penses-tu ?
Pour toute réponse, la scientifique se tourna afin de prendre la sacoche et en sortit l’ordinateur. Elle le mit en marche et ne put que s’émerveiller des talents de son compagnon. En seulement deux secondes, l’ensemble du système fut chargé et un choix de programmes envahit l’écran. Mik, qui surveillait du coin de l’œil, précisa :
« Sim Vib » pour « Simulation Vibrateur ».
Anna effleura l’écran et une nouvelle page s’afficha. Sans que Mik intervienne, elle pianota des chiffres, les effaça, recommença pour finalement annoncer :
J’ai besoin du schéma de la structure atomique de la nouvelle combinaison afin de connaître exactement la quantité d’énergie que nous pourrons stocker et donc utiliser. Mais d’après ce que tu m’as raconté ce midi, je pense qu’avec une couche de stockage d’un centimètre, nous aurons une autonomie d’environ dix minutes à 8 %, ça te va ?
Pour commencer, oui, répondit Mik. Et… combien de temps à 20 % ?
Environ une minute de vibration, soit…
À l’aide du clavier, Anna bascula vers un autre programme et tapa rapidement les temps de vibration qu’elle venait d’obtenir.
Une minute et trente secondes pour les observateurs.
Si j’ai bien compris, récapitula l’ingénieur, si j’utilise la combinaison à 20 % de la vitesse de la lumière et que je vibre une minute, il se sera en fait écoulé une minute et trente secondes pour vous, c’est ça ?
C’est ça, confirma Anna.
Ce n’est pas très spectaculaire, marmonna Mik avec une moue de déception. Enfin, ça nous permettra toujours de faire des essais. Nous verrons ça avec le professeur quand nous serons arrivés à l’Université.
Il se tourna vers Anna, mais elle avait déjà refermé l’ordinateur et son regard était à nouveau plongé vers le lointain.
* * *
Lorsque Justinien ferma la porte de la grande demeure, celle-ci se verrouilla automatiquement.
Il s’achemina vers le garage et appuya sur un interrupteur placé juste à côté de la porte. La place désormais libre qu’occupait la Z3 se souleva alors lentement, faisant apparaître une nouvelle plate-forme sur laquelle attendait un autre véhicule ; une voiture massive aux formes carrées, sans rétroviseurs extérieurs. Sa carrosserie noire et ses vitres teintées la rendaient encore plus imposante.
Justinien s’assit au volant. Se substituant au tableau de bord, un écran s’alluma, indiquant le niveau des batteries ainsi que leur autonomie et les indications habituelles de vitesse, compte-tours, heure et kilométrage. Les différents témoins lumineux d’ABS, d’ESP, d’airbag et autres systèmes de sécurité s’éteignirent un à un, et le moteur démarra automatiquement lorsque le vieil homme eut bouclé sa ceinture de sécurité. Sur la droite du tableau de bord, l’emplacement du GPS s’éclaira, offrant une vue panoramique arrière. Justinien s’engagea alors dans l’allée.
Quand il eut passé le portail, celui-ci se referma simultanément avec la porte du garage et, sur l’écran du GPS, une indication en rouge signala « alarme maison enclenchée ». Justinien y jeta un coup d’œil rapide.
Cette alarme anti-intrusion protégeait la maison, le hangar et tout le jardin par balayage infrarouge. Des caméras de sécurité renvoyaient en temps réel les images qu’elles filmaient au poste de police et tout mouvement suspect serait ainsi connu.
Justinien prit la direction du centre-ville, tournant au premier carrefour.
Dans la rue désormais silencieuse, une berline noire, semblable à celle de Justinien, démarra à cet instant et vint s’arrêter devant le grand portail.
Monsieur John, en complet noir et lunettes de soleil sur le nez, sortit du véhicule. Il se redressa de toute la hauteur de son mètre quatre-vingt-dix et rejoignit le portail. Sa main droite gantée de cuir noir fouilla dans sa poche et en délogea un téléphone. Il toucha l’écran tactile et chuchota un code, désactivant la sécurité. Ensuite, il plaça le cellulaire face au portail et attendit, les yeux rivés sur l’écran.
Après quelques secondes, les mots « Interception signal » furent remplacés par « Alarme neutralisée » et le portail s’ouvrit. John emprunta l’allée, suivi par sa voiture qui, en mode automatique, alla faire un demi-tour dans la cour pour se garer devant le perron de la maison.
L’homme de main monta jusqu’à la porte d’entrée et recommença son manège avec son portable. Après un déclic, la porte de la maison s’entrouvrit. Le garde du corps pénétra dans la demeure en rangeant son téléphone dans sa poche. Une fois dans le hall, il retira ses lunettes de soleil et balaya le lieu d’un regard circulaire. Il attendit quelques secondes en silence et, lorsqu’il fut certain d’être seul, il commença son travail.
Il inspecta d’abord le rez-de-chaussée, visitant chaque pièce sans rien toucher. Il perdit un peu de temps dans le bureau, car il passa une camé-scan devant chaque livre et chaque classeur. Puis il monta au premier étage où il répéta l’opération dans la bibliothèque et dans la chambre d’Anna, où la jeune femme gardait de nombreux ouvrages de physique.
Lorsqu’il eut inspecté toute la maison, il sortit dans le jardin en direction du hangar. À l’intérieur, il filma le bric-à-brac puis se dirigea vers l’ordinateur que Mik utilisait habituellement lorsqu’il ne travaillait pas sur son portable.
Il posa sa camé-scan sur l’établi, près de l’unité centrale, et mit l’ordinateur en marche. Ce dernier s’alluma sur une page de sécurité. Monsieur John lut sur sa camé-scan « Recherche signal ». Au bout d’une bonne minute, l’appareil afficha « Échec ». Le mastodonte palpa l’écran, une autre ligne de commande apparut : « Aucune connexion possible ». John commençait à s’impatienter. Il sortit un câble de sa poche en marmonnant.
Incroyable ! Un ordinateur sans connexion Wi-Fi.
Il brancha sa caméra sur l’unité centrale et toucha à nouveau la partie tactile en disant :
Copie.
L’appareil inscrivit « Décryptage en cours », puis « Désactivation sécurité impossible », enfin « Erreur système » et il s’éteignit. John eut un léger sursaut. Il effleura l’écran une fois de plus. Rien. Il pressa les boutons sur les côtés de l’appareil. Toujours rien. Enfin, il observa le moniteur. Une simple ligne de texte était inscrite : « Tentative d’intrusion détectée. Système bloqué. »
John toucha le clavier, mais rien ne se produisit. Il éteignit l’ordinateur et le ralluma. La ligne de texte se réinscrivit immédiatement. L’homme de main fronça les sourcils. Il choqua l’écran tactile de sa camé-scan. Rien.
Merde ! pesta-t-il.
Enfin, il rangea l’appareil dans sa poche et réfléchit un instant. Valait-il mieux tout laisser en plan ou emporter l’ordinateur ?
De sa poche, un double bip interrompit ses pensées. Il sortit alors son téléphone sur lequel clignotait « Arrivée Offenbach imminente ».
Sans hésiter, le garde du corps quitta le hangar et courut à sa voiture. Il s’engouffra côté passager et la voiture démarra en automatique. Sur l’écran du GPS, une carte du quartier indiquait un point rouge à deux pâtés de maisons, qui se rapprochait de sa position.
Le véhicule s’éloigna tout seul de la propriété et, déjà, l’affichage central indiquait « Réactivation alarmes » tandis que John reprenait tranquillement sa place au volant. Lorsqu’il atteignit le bout de la rue, il jeta un dernier coup d’œil sur l’écran du GPS redevenu rétroviseur, au moment où la voiture de Justinien apparaissait au carrefour.
Chapitre 6 – Une fabrication difficile


Lorsque le professeur Besnard arriva à l’Université, il conduisit Mik et Anna à son laboratoire. Le temps de mettre en fonctionnement les différentes machines, il leur expliqua l’organisation de son atelier.
L’ingénieur informaticien et la jeune scientifique l’écoutèrent sans l’interrompre. Enfin, le professeur s’assit devant son ordinateur et commença à dessiner la structure atomique de la combinaison de stockage. Anna regardait par-dessus son épaule et, lorsqu’elle eut assimilé le schéma, elle s’installa sur le second ordinateur pour calculer l’énergie dont disposerait le vibrateur.
Mik, quant à lui, déambulait dans la salle en détaillant les machines. Enfin, après avoir fait le tour de l’atelier, il demanda à monsieur Besnard :
Dites-moi, Professeur, ne serait-il pas judicieux de découdre la combinaison maintenant, afin de tricoter les deux combinaisons ensemble quand la seconde sera terminée ?
Ta requête tombe à merveille. Je me disais que tu pourrais t’en occuper, vu que tu n’as rien d’autre à faire.
Sauf que je ne sais pas quelle est la machine adéquate ni comment l’utiliser.
Et ça prétend être ingénieur, ironisa le professeur.
Il fit tourner son siège tout en humectant sa lèvre supérieure avec sa langue et désigna une énorme machine.
C’est celle-ci. Bon courage ! lança-t-il.
Et il se remit au travail.
Pendant qu’Anna et le professeur œuvraient sur la structure de la combinaison afin d’en optimiser les performances, Mik tourna autour de la machine, cherchant les divers boutons et manettes. Puis il introduisit le vêtement souple dans un orifice et, après avoir fait quelques réglages, il vint trouver le professeur.
Pouvez-vous venir voir, s’il vous plaît ?
Ce dernier interrompit son travail et se rendit auprès de la machine. Il observa les leviers et, après avoir vérifié le bon emplacement de la combinaison, il mit l’outil en marche, lequel, lentement, avala le vêtement tout en l’effilant.
Bien, annonça alors monsieur Besnard. Tu peux venir nous aider, à présent ?
Mik suivit le professeur et s’installa près d’Anna. Il brancha son ordinateur portable et récupéra les données que la jeune femme avait déjà calculées, puis il les entra dans un programme et soupira :
C’est pas vrai.
Que se passe-t-il ? s’enquit Anna.
Eh bien, d’après mon logiciel, il faudra environ quatre jours pour charger la combinaison.
Ce n’est pas un problème, répondit-elle. Je peux introduire une forme alvéolaire à la structure moléculaire de la batterie. Ce qui lui permettra de se charger en seulement quelques minutes tout en gardant ses capacités de stockage.
Il fallut tout de même une bonne demi-heure à Anna pour retracer son schéma. Elle allait le présenter au chimiste lorsqu’elle se rendit compte que celui-ci, les yeux fixés sur son écran, ne bougeait plus.
Un souci, Professeur ? demanda-t-elle.
As-tu une idée des contraintes mécaniques que tu vas demander à la combinaison et à son porteur lorsque le vibrateur atteindra les 10 % de la vitesse de la lumière ? questionna monsieur Besnard en guise de réponse.
Anna resta interloquée. Mik regarda ses deux collègues perdus dans leurs pensées. Enfin, après une bonne minute d’hésitation, il osa :
C’est quoi exactement, le problème ?
Anna pianota alors une formule mathématique sur son ordinateur, qu’elle tourna légèrement vers Mik en lui disant :
C’est ÇA le problème !
Le jeune homme déchiffra la formule et haussa les deux sourcils. Ses yeux marron devinrent vitreux et son visage basané trahit de l’incrédulité. Le professeur Besnard sourit devant cette expression d’incompréhension et lança :
Incroyable, non ?
Mik tourna son visage vers le professeur en soupirant.
En effet ! Malgré toutes ces années, même avec la formule sous les yeux, je suis toujours incapable de traduire les résultats qu’Anna et vous calculez de tête. Ça signifie quoi, ce charabia ?
Anna prit la parole :
À 9 % de c , l’énergie cinétique emmagasinée par les particules égalise leur force de cohésion. À 10 % de c , cette énergie devient supérieure, ce qui a pour effet de déstructurer les molécules et donc le porteur, la combinaison, le vibrateur… Bref, tout ce qui atteint cette vitesse.
Mais le mouvement n’est pas censé être uniforme pour le porteur ? se renseigna Mik.
En théorie, et en admettant que l’on se déplace en ligne droite, si, argumenta le professeur. Mais en pratique, le fait d’insuffler un mouvement giratoire aux particules entraîne une différence de trajectoire infinitésimale entre les atomes. À 10 %, cette différence est trop grande pour que les liens moléculaires entre les atomes résistent. Tout ce qui atteindra cette vitesse sera alors réduit à l’état de particules indépendantes.
Et la combinaison ne peut-elle pas servir de « filet » anti-explosion, en ajoutant une couche extérieure ? demanda le jeune homme naïvement.
Anna et le professeur se regardèrent. Sans dire un mot, les trois amis se remirent alors à pianoter, chacun sur son ordinateur. Le professeur décida de retoucher la formule de la combinaison de polymère, Anna se donna pour objectif de concevoir le schéma de la partie protectrice et de la structure de stockage, et Mik devait faire correspondre le réglage du vibrateur avec la nouvelle combinaison imaginée. Ils travaillèrent tout le reste de la journée. Lorsque la nuit tomba, ils cessèrent leurs activités et quittèrent le laboratoire tout en continuant de discuter des problèmes que chacun rencontrait dans son domaine.
En arrivant à la maison d’Anna, Justinien attendait sur le perron en observant le ciel d’un air soucieux. Mik arrêta un instant la Z3 devant le grand escalier pour permettre à son amie de quitter le véhicule et redémarra en direction du garage.
Bonsoir, Justinien, que se passe-t-il ? questionna Anna en le rejoignant.
Le vieil homme la dévisagea, ses yeux bleu gris teintés de colère.
Je crois que nous avons été « visités » !
Mik, qui sortait du garage, considéra la jeune femme et son tuteur, tous les deux immobiles sur le perron. Il entra dans le hall et, sur le mur à gauche de la porte, il ouvrit un compartiment blindé qui enfermait l’ordinateur gérant l’alarme de la maison.
Il pianota alors rapidement et son regard s’assombrit devant la vidéo du portail qui montrait un homme à la stature imposante, les cheveux coupés ras, une paire de lunettes de soleil sur le nez, présentant son téléphone portable à la porte d’entrée. Puis, l’image se coupait et reprenait lorsque l’énorme berline noire tournait à gauche en sortant de la propriété.
Mik referma le panneau et se dirigea vers le hangar. Il fit démarrer son ordinateur et ne fut pas étonné de voir l’écran s’allumer sur la phrase de sécurité « Tentative d’intrusion détectée. Système bloqué. »
Il sourit à la lecture de ce message. Anna entra à ce moment.
Ils ont volé quelque chose ?
Je ne crois pas.
Mik posa ses pouces de chaque côté de l’écran. La phrase disparut pour laisser la place à une nouvelle demande : « Entrer code de désactivation ».
Il tapa rapidement un code et l’ordinateur ronronna normalement.
Comment fais-tu ça ? interrogea le professeur Besnard qui venait d’arriver et avait assisté à la manœuvre.
Avec mes doigts, répondit Mik en haussant les épaules pour marquer l’évidence, mais avec une pointe de sarcasme dans la voix.
Monsieur Besnard apprécia intérieurement la plaisanterie tandis que l’informaticien, toujours souriant, pianotait sur l’ordinateur avant de laisser la place à Anna.
Tu connais ? questionna-t-il en montrant une photo de l’imposant personnage prise par la caméra de l’ordinateur de Mik.
Anna fronça les sourcils tandis qu’elle sifflait entre ses dents.
Monsieur John. C’est le garde du corps d’Onos.
Eh bien, te voilà fixée ! lança Justinien qui venait d’entrer.
Mik retourna alors à la voiture et y récupéra son ordinateur portable. Il revint dans le hall et le brancha au système de sécurité. Il tapa sur les touches pendant quinze bonnes minutes avant de se rendre dans le hangar pour connecter ses deux ordinateurs ensemble. Il copia des informations vers son portable et rejoignit la cuisine où tout le monde était installé et semblait l’attendre.
Voilà ! dit-il à Anna. L’alarme pourra toujours être coupée, mais les caméras de sécurité continueront de fonctionner sans leurs témoins lumineux. Ainsi, si notre visiteur revient, nous saurons exactement ce qu’il fait, à son insu. De plus, Justinien et toi en serez avertis sur vos cellulaires, et vous pourrez même le voir via les caméras.
Je préférerais qu’il ne puisse pas entrer du tout, formula Anna.
Moi aussi, renchérit Justinien.
Si on fait ça, ils sauront que nous avons découvert leur intrusion et nous perdrons l’avantage de la surprise, non ?
Le professeur approuva de la tête. Anna semblait dubitative. Justinien s’adressa à Mik.
Sais-tu ce qu’il est venu faire ici ?
Le jeune homme posa son portable sur la table, l’alluma et chargea un programme.
Oui ! répondit-il avec un sourire. Il est venu espionner nos travaux, mais il n’a rien emporté avec lui.
Comment ça ? demanda Anna en se tournant vers son ami et en fixant l’écran de l’ordinateur.
Voici les données qu’il avait stockées dans sa camé-scan. Apparemment, il avait inspecté toute la maison avant de se brancher à mon unité centrale.
Et pourquoi n’a-t-il rien emporté ? s’enquit le professeur, émerveillé par l’habileté informatique de Mik.
Parce que lorsqu’il s’est connecté sur mon engin, mon programme anti-intrusion a copié l’ensemble des données de sa camé-scan avant de formater son disque dur et de court-circuiter son processeur, rendant sa machine inutilisable.
Et il n’a concrètement rien volé puisque sa visite devait passer inaperçue. J’ai d’ailleurs fait le tour de la maison pour m’en assurer, continua Anna.
Et que t’apprend cette copie des données ? demanda Justinien.
Il a scanné l’ensemble du bureau, de la bibliothèque et la chambre d’Anna, et il a filmé toute la maison ou presque. Il a également scanné l’atelier.
Mik était tellement concentré qu’il ne vit pas le regard d’Anna posé sur lui. Les grands yeux verts de la jeune femme ne pouvaient plus se détacher du visage de ce garçon qui rayonnait littéralement pour elle. Non, de toute sa vie, aucun autre homme ne l’émerveillait autant que Mikael Neugoins.
Pendant un moment, chacun resta silencieux. Puis, tandis que Justinien apportait de quoi manger, la scientifique détourna le regard et prit la parole.
Maintenant que nous nous savons espionnés, je propose que nous prenions les mesures nécessaires pour mettre à l’abri des regards indiscrets tout ce qui touche à nos recherches.
Les trois amis acquiescèrent.
Tout d’abord, nous ne devons rien laisser de notre invention sans surveillance. Et lorsque nous quittons la maison, celui qui y entrerait sans y être invité ne devra pas trouver la moindre piste sur nos travaux. Bien sûr, nous sommes tous les quatre concernés, termina-t-elle en se tournant vers le professeur.
Celui-ci hocha la tête en signe d’assentiment tout en caressant sa barbichette. Tout le monde était d’accord. Ils mangèrent rapidement.
Et pour le laboratoire ? demanda Justinien.
J’aviserai demain, répondit simplement Mik en refermant son ordinateur portable.
Quant à moi, annonça Justinien, je vais remettre mon réseau de surveillance d’Onos en fonction. Je pense que, par les temps qui courent, ce sera plus prudent.
Chacun acquiesça. Dès que le professeur eut pris congé, Mik et Anna se rendirent dans l’atelier où ils rassemblèrent toutes les pièces concernant le vibrateur dans un sac de voyage. Puis ils rangèrent l’atelier et allèrent se coucher.
* * *
Le lendemain matin, après avoir fait le tour de la maison pour s’assurer que rien ne dévoilerait leurs activités, Mik et Anna prirent le chemin de l’Université tandis que Justinien partait pour la ville afin d’acheter les pièces manquantes de la liste et rendre visite – comme il l’avait dit sur un air de comploteur – à ses « amis ».
En arrivant au campus, le jeune ingénieur brancha immédiatement son portable aux trois ordinateurs qui bénéficieraient dorénavant du même programme anti-intrusion que l’ordinateur de l’atelier. Anna attendit que Mik eût terminé pour se remettre à la tâche, tandis que le professeur se dirigeait vers la fileuse qui avait depuis longtemps fini son travail de « détricotage » pour installer ce qu’il restait de la couverture d’un mètre carré qu’il avait préparée à cette même intention.
Mik vint également enregistrer son programme sur chaque machine.
Le projet « vibrateur » était dorénavant sécurisé.
Ils travaillèrent ensuite sur leurs équations et modèles de molécules toute la journée. Le soir venu, ils quittèrent le laboratoire. Au moment où le chimiste allait brancher l’alarme, Mik intervint.
Attendez, Professeur.
Il connecta son ordinateur portable et, après quelques minutes, il laissa la place à monsieur Besnard.
C’est bon. L’alarme fonctionne à présent comme celle de la maison d’Anna. Et les images des caméras seront lisibles sur votre téléphone.
Tout en faisant non de la tête, le professeur tapa le code pour enclencher l’alarme en murmurant :
T’es pas croyable, gamin. T’es pas croyable.
Et il sortit du bâtiment. Mik le suivait, un sourire de fierté illuminant son visage. Il était rare que monsieur Besnard fasse un compliment. Ensemble, ils quittèrent l’Université.
Anna et le professeur s’étaient mis d’accord pour que monsieur Besnard soit leur hôte jusqu’à la finalisation de la combinaison. Ils se rendirent donc tous chez Anna afin de passer à table.
Pendant le repas, alors qu’ils discutaient encore de leurs formules, le téléphone du professeur sonna. Ce dernier le sortit de sa poche et décrocha. À l’écran, la caméra de sécurité du laboratoire s’afficha, faisant apparaître monsieur John. Le professeur resta figé devant l’image, tandis que tout le monde se taisait. Mik sortit alors son ordinateur portable du sac de voyage qu’il gardait dorénavant toujours avec lui et y connecta le téléphone du professeur. L’image apparut alors et tout le monde observa l’écran avec une certaine anxiété.

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