Yennès, au-delà des ténèbres
199 pages
Français

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Yennès, au-delà des ténèbres

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Description

Roman Fantastique - 381 pages


Y ennès, ils s’en sont pris à toi un soir d’automne.


E rreur monstrueuse qu’ont commise ces inconscients.


N i tes proches ni la police ne mesurent le véritable danger.


N on, ils sont perdus dans leurs coupables remords.


E t pourtant, tu rôdes, encore là, toute proche.



S ans même le savoir, chaque jour, ils peuvent croiser ton âme.


Entre les Alpes et Tchernobyl, vivez cette aventure mystérieuse et sanglante aux côtés d’une jeune femme à la jeunesse volée, victime d’une expérience interdite.


Mais attention à ne jamais la rencontrer sur votre route... vous pourriez le regretter.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 3
EAN13 9782379610394
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Yennès, au-delà des ténèbres


JEAN VIGNE
JEAN VIGNE



Mentions légales
Éditions Élixyria
http://www.editionselixyria.com
https://www.facebook.com/Editions.Elixyria/
ISBN : 978-2-37961-039-4
Corrections : Nord correction
Montage de couverture : Didier de Vaujany
Photographies : Joe Therasakdhi & LiaKoltyrina
Remerciements


Merci à Yulia, une jeune femme que je n’ai pas connue, mais qui, par les photographies de Niels Ackermann, dans son livre, L’Ange blanc , a pris vie dans mon roman. Elle a su m’inspirer par son regard parfois perdu, ses paroles simples mais touchantes sur la jeunesse ukrainienne, son envie de dévorer l’instant présent. J’espère qu’elle et ses camarades ont su trouver enfin un brin d’espoir dans l’avenir. Je vous invite à découvrir à ce propos le reportage en ligne de Niels Ackermann à ce sujet :
https://labs.letemps.ch/interactive/2016/tchernobyl/
Merci à L.S.Ange et Didier pour leur confiance, pour avoir permis à ce livre d’exister. Il n’est jamais facile pour un éditeur d’oser sortir des sentiers battus. Eux l’ont fait.
Merci à Céline pour son remarquable travail de correction. J’aurais aimé voir tous mes ouvrages traités de la même manière.
Et enfin, comme toujours, merci à Pascale, mon épouse, pour son travail de relecture, sa patience et son soutien indéfectible dans cette drôle d’aventure qu’est l’écriture.
Et j’espère, à bientôt pour un nouveau voyage...
« La science est à l’humanité ce que la drogue est à l’Homme : plaisir à petite dose, mortelle en overdose. »
Jean Vigne
Quelque part, l’an 2038


Je regarde le ciel, il s’assombrit chaque jour un peu plus. Difficile de survivre, vivre, n’en parlons pas. Je cherche dans le mot « avenir » une quelconque raison d’espérer, de poursuivre cette route menant invariablement à l’enfer. Pourquoi continuer, pourquoi se battre ? Pour tout ça ? Des champs de ruine, des parcs d’esclaves, la faim comme compagne et la misère comme amante ? Allons, tout est perdu, tu le sais...
Je lorgne mon flingue, un authentique Eagle pris sur le cadavre d’un pauvre type, un de plus pour alimenter ces monticules de corps empilés. Ils ne cessent de s'étendre chaque jour, les tours avant-gardistes d’une civilisation déclinante.
Je me souviens de ses paroles embrouillées, de sa peur, de cette urgence à vouloir quitter notre petite existence pourtant sereine.
Jamais je n’ai eu vraiment d’explications, elle, si souvent murée dans son silence et moi, à grandir dans un monde ravagé. Nous avons fui, encore et toujours. Nous savions, nous étions les seuls, les autres se nourrissaient d’une ignorance naïve. Personne ne nous a crus, qui aurait pu seulement entendre cette vérité folle ? Les villes sont tombées les unes après les autres comme un simple jeu de quilles, ces porte-parole de nos précieuses sociétés aujourd’hui reléguées au banc de l’Histoire. Des empires de béton devenus vétustes, l’emblème de l’inutile. Une armée est en marche, ce n’est pas la mienne. Elle s’avère mauvaise, puissante et carnassière.
— Max, faut y aller.
Sa main se pose sur mon épaule, légèrement calleuse, les ongles sales. Au moins sont-ils longs, coupés en arc de lune, le symbole d’une féminité pas totalement morte. Virginie, ma muse, mon ancre, l’unique raison qui me pousse à me battre. Un mois plus tôt, j’ai cru la perdre. Une opération qui a mal tourné. Nous l’avions pourtant repérée, nous pensions enfin la capturer, nous avons une fois encore échoué. Heureusement pour Virginie, ce sont les autres qui ont pris. En guise d’avertissement, elle s’est récolté une belle cicatrice sur la joue. Une marque dont elle est si fière, de quoi s’affirmer auprès des compagnons, montrer que jamais elle ne cédera sans résister et qu’elle finira par mourir, comme tous les autres, arme au poing. Une évidence, car, sans jouer au devin, elle périra sur ce vaste terrain de chasse. Je me souviens de son expression, ce jour-là, à son retour de cette expédition malheureuse. Son visage plein de hargne, de haine, peinée de n’avoir pas combattu jusqu’au bout auprès des siens, honteuse de son échec. Même si je n’ose lui avouer – trop d’arrogance existe en elle pour l’accepter –, je suis heureux de cette conclusion. Les autres sont morts pour la sauver, un cadeau inestimable qu’ils m’ont fait. Me permettre de passer quelques heures encore auprès d’elle, quelques jours – pourquoi pas un mois, un an ? – à l’aimer.
J’attrape ce collier offert par ma mère. Une jolie chaîne munie d’un médaillon, une photographie vernie à l’intérieur. Nous étions une famille, nous étions heureux. C’était avant, voilà des décennies.
Elle nous a tout pris... Je me souviens de l’histoire, de toute l’histoire...



Au même moment, ailleurs...

— Maman, ils sont là.
— Je sais, Noémie. Chut, tais-toi.
La petite observe sa mère, belle femme, bien que sa peau marquée de zébrures signe sa fin prochaine. Qu’importe, l’enfant profite de sa présence, se blottit contre elle, respire son odeur maternelle pour mieux se sentir protégée. Ainsi peut-elle oublier les voix extérieures, les aboiements des chiens, le cliquetis métallique des armes transportées par leurs poursuivants. Des êtres infâmes, le mal incarné, dont le but semble si simple : les supprimer sans l’ombre d’un remords.
Un jappement agressif claque à l’extérieur de leur cache, minuscule cagibi où s’entassent des balais, des seaux, des bouteilles de produits de nettoyage vides depuis longtemps. Un monceau d’ustensiles aussi vieux qu’inutiles. Aujourd’hui, qui se soucie de lustrer son sol ? La poussière a vaincu ce monde, commanditée par la misère rampante.
Le sang des fugitifs se glace. Derrière le maigre rempart de bois, un reniflement se fait oppressant. Celui d’une bête, un chien dressé pour tuer. Il est là, tout proche, ses crocs sans doute dévoilés dans l’intention de les achever. Noémie l’imagine, droit sur ses pattes et prêt à bondir.
— Black Métal a repéré quelque chose ! hurle l’un des traqueurs à l’extérieur.
La mère grimace, la main posée sur la tête de son enfant. Une petite, à peine âgée de six ans, à qui elle porte tout son amour, même s’il ne s’agit pas réellement de sa fille. Qu’importe, voilà trois ans qu’elle l’élève comme telle, pas question de la perdre, ni aujourd’hui ni demain.
— Maman ? supplie l’enfant, face aux grognements oppressants.
— Ne t’inquiète pas, ma chérie, je m’occupe de tout. Toi, tu restes assise là, bien sagement et, surtout, tu ne regardes pas.
La femme se redresse, une rouquine dont la longue chevelure tombe sur ses reins telle une chute d’eau baignée d’un crépuscule. Une déesse pour l’enfant, même si son visage trahit cette mauvaise maladie rampante. Un ultime regard vers sa fille et la jeune femme bondit. La porte du cagibi explose, volée d’éclats de bois auréolée d’une lumière vive. Noémie masque ses yeux de son avant-bras, de peur d’affronter l’un de ces tueurs et d’observer le carnage.
Elle ne peut malheureusement pas se protéger des cris, de ces hurlements accompagnés de craquements sinistres, de ce « pitié » trop vite prononcé et de ces longues plaintes bientôt taries, pour laisser place à un silence absolu, terrifiant. Seule sa respiration forte et rapide brise l’ambiance lourde. Contrainte par cette soudaine solitude, elle lève ses grands yeux verts en direction de l’entrée de son maigre abri, incapable de bouger. Une forme apparaît, un homme de belle taille, épaules larges, barbe longue et crâne rasé. Habillé d’un uniforme militaire noir, il porte en bandoulière un fusil mitrailleur. Une arme terrible, capable de la faucher d’un seul de ses tirs. Pourtant, la fillette n’a plus peur. D’un unique regard, elle a compris.
L’homme tend sa lourde main et dit, un franc sourire sur les lèvres :
— Viens, ma chérie, il est temps de partir.
— C’est fini ? demande l’enfant
— Oui, ma puce, ils sont tous morts. Mais d’autres pourraient revenir.
La fillette se précipite dans les bras du colosse, tout en lâchant d’une voix hachée :
— J’ai eu si peur.
L’homme glisse une main compatissante dans les cheveux de l’enfant et conclut, atteint d’une même émotion :
— Je sais, ma puce, je sais. Allons, partons, d’autres seront bientôt là.
Grenoble, de nos jours


Ce mal de crâne, une véritable torture.
Se lever, impossible. Arf ! Quelqu’un s’amuse à lui déchirer le lobe frontal. Sa main se pose sur son front, constate cette anomalie grossière, une bosse de belle taille. Dans un effort surhumain, il parvient à ouvrir les paupières, non sans subir le continuel tambourinement. Ses oreilles sont en feu, sa tête endure le même traitement. Difficile d’aligner des idées, impossible, pour dire vrai. OK, plafond blanc doté d’un lustre équipé d’une verroterie bon marché, un bureau sur sa droite où traînent des papiers en désordre, quelques romans sur une étagère bancale, un placard en face, et...
Il bondit du lit, traversé d’une décharge d’adrénaline. Les draps, l’oreiller, ils sont couverts de sang. Des taches brunâtres, en apparence sèches, la moquette au sol, d’une couleur beige sale, n’a pas échappé à ce triste sort.
Soudain, la pièce tangue autour de lui. Une envie de vomir le saisit, le voilà un genou à terre, torturé par cette violente douleur installée dans son crâne. Les sons se mêlent, sa vision se trouble, pourtant, il entend une voix puissante à travers la porte d’entrée.
— Monsieur, police nationale, on nous a signalé un problème chez vous.
Le silence s’installe. Voudrait-il répondre qu’il ne le pourrait pas. Que fait-il ici ? Où est-il ? Pourquoi ce sang sur les draps ? Et, pire, qui est-il ? Aucun souvenir des événements passés.
Aucun souvenir tout court.
Rien, le vide absolu.
La police insiste :
— Monsieur, nous savons que vous êtes ici. Les voisins se sont plaints. Veuillez ouvrir, s’il vous plaît.
Contraint par l’appel de l’agent, il se lève, fait un pas, un second et, soudain, s’écroule contre la porte d’entrée.
Sa dernière vision : cette maudite porte que l’on ouvre, son corps que l’on pousse et trois paires de chaussures en guise de panorama.
La suite se compose d’un noir absolu, un tableau sans couleurs et sans vie...
Paris, 27 ans plus tôt


— Cours, cours !
Elle rit. Ses cheveux volent au vent, nuée de filaments blonds dont l’agitation accompagne sa course folle. À bout de souffle, elle s’arrête enfin, s’adosse au premier mur aperçu, sans se soucier de sa tenue d’un blanc parfait. En manque d’oxygène, tout comme elle, Marc se poste devant la jeune femme, les mains appuyées sur son ventre, tentative malheureuse pour enrayer ce fou rire impossible.
Au loin, les détonations parcourent la capitale, furies colorées lâchées dans le ciel de Paris et dont les habits de lumière nappent les rues voisines de tonalités chaleureuses. Jennifer se détache enfin de la bâtisse vieillissante, les yeux rivés sur le feu d’artifice lointain.
— C’est magnifique, se contente-t-elle de dire.
— Moins que toi.
Le sourire de Marc s’accompagne de cette subtile gêne d’avoir ainsi avoué ses sentiments. Est-il allé trop vite ? Ils ne se connaissent que depuis une semaine. Une semaine où chaque minute, chaque seconde écoulée, il n’a pensé qu’à son visage fin, à sa douceur traduite dans une expression parfois lointaine, mélancolique, rêveuse. Jennifer s’approche encore. Il peut sentir son parfum de jasmin, enivrant – tentacules pour mieux harponner son cœur déjà conquis.
— C’est gentil, conclut-elle.
La voilà tout contre lui. Leurs pouls battent à l’unisson, plus fort, plus vite, musique effrénée accompagnée de cette soudaine sécheresse dans la gorge. Naturellement, leurs lèvres s’unissent, paupières fermées, ils voyagent loin de Paris, de ce 14 juillet, de ce feu d’artifice. Ils sont seuls au monde, plongés dans leur passion violente, surprenante tant elle est improvisée.
Est-ce le coup de foudre ? Aucun des amoureux n’ose l’imaginer, même s’ils ne peuvent plus le nier. Marc se détache à regret de ce baiser sucré, observe d’un regard de braise sa nouvelle compagne.
— Je t’ai longtemps cherchée, tu sais.
— Cherchée ?
— Une personne comme toi, capable de balayer mes doutes, mes peurs, de me faire rêver éveillé.
Jennifer ne dit rien, transportée par les paroles de son bien-aimé. Que pourrait-elle ajouter ? Quel mot, au risque de briser cette douce magie ? Celui-là, peut-être :
— Je t’aime.
Marc avale cette boule d’angoisse. Comment est-ce possible d’être ainsi envahi d’un sentiment si fort, capable de vriller les tripes pour mieux les déchirer ? L’amour fou, sauvage, il n’y croyait pas. Ce n’était bon que pour les histoires de petites filles, les romances à deux centimes. Pour vivre, il avait vécu ! Quelques passades, des amourettes mal débutées et dont la fin s’était toujours avérée douloureuse. Et pourtant, là, un sentiment différent semble se révéler, une étincelle rare, éblouissante, capable de l’aveugler.
Il a peur, peur de voir son émotion s’avérer à sens unique. Et si Jennifer n’éprouvait rien, sinon un plaisir passager, une simple promenade pour traverser le gué, se poser dans un autre port et vivre cette relation avant de prendre le large ? Dire « je t’aime » est si facile, éprouver cette émotion, se laisser brûler par elle et ne jamais la remettre en cause, là se trouve la véritable épreuve. Doucement, il attrape les joues de sa douce, caresse cette peau parfaite dans laquelle il aimerait se fondre et lâche, les larmes aux yeux :
— Moi aussi, je t’aime, comme jamais je n’ai aimé personne. Je ne sais pas ce qu’il m’arrive, je ne comprends pas.
— Moi non plus, avoue la jeune femme, les paupières baignées d’humidité.
— Je serai toujours là pour toi, quoi qu’il se passe. Tu m’entends ? Plus rien d’autre n’existe que toi, plus rien.
— Marc... je... je suis perdue. Tout va si vite entre nous.
— Tu regrettes ?
Elle lève ses grands yeux azur pour affronter son regard noir.
— Non, bien entendu, mais tant de couples se déchirent, il y a tellement de chagrin autour de moi... de nous.
— C’est pour cette raison que tu ne t’es jamais engagée ?
— Pour ça...
Elle s’interrompt, se hisse sur la pointe des pieds – Marc est si grand – et l’embrasse, avant de reprendre, dans un murmure, comme une faute à moitié avouée :
— Et parce que, jusqu’à ce jour, je n’avais pas trouvé la bonne personne.
De quoi pousser Marc à afficher un franc sourire, signe d’une victoire à laquelle il ne croyait plus. Le jeune homme attrape la main de Jennifer et l’entraîne près de la Seine, fleuve aux eaux profondes et sombres, en cette nuit sans étoile. Sa surface s’éclaire tel un miroir sous les feux lointains d’une Tour-Eiffel embrasée de la tête aux pieds. Les artificiers ont péché par excès, offrant à la Dame de fer un habit de gala pour fêter une lointaine révolution sanglante.
Mais ni Marc ni Jennifer ne sont attentifs à la cérémonie, pris par une tout autre réjouissance : la naissance de leur révolution. Leur armée ? Cet amour qu’ils espèrent éternel, capable de renverser mille Bastilles. Comment pourrait-il en être autrement ?
Lyon, 10 ans plus tard


— Les parties se sont mises d’accord et il est convenu ce qui suit. Article 1, tous les droits indivis sont cédés par M. Jasquier à Mme Olivier, moyennant une forme forfaitaire, et pour solde de tout compte, d’un montant de 85 000 euros. Article 2, de convention entre les parties, toute somme réglée et avancée, de ce chef, par Mme Olivier, s’imputera sur celle de 85 000 euros ci-dessus convenue.
Marc perd le fil de cette litanie interminable, sa pensée accablée par une seule idée : comment en sont-ils arrivés là ?
Ils s’aimaient, d’un amour fou, violent, exclusif. Proche de la jalousie, tant ils étaient liés. Trop fort, impossible à tenir sur la durée ? Peut-être... sans doute... certainement, à écouter cette juge et son discours pompeux.
Divorce, ce mot, simple, dégoûtant, aucun n’y songeait alors sur les quais de Seine, ce lointain 14 juillet 1992. La déclaration de leur amour, ce désir à fleur de peau qui leur brûlait les rétines, les lèvres, le corps. Impossible de penser qu’un jour, il se tarirait pour se transformer en une simple feuille morte. Une feuille qu’ils vont bientôt parapher pour clore ce triste chapitre.
Lui y croyait encore, s’accrochant aux branches d’un arbre déjà sec. Jennifer, plus lucide, prit la lourde décision de cette séparation. Comme toujours, elle seule pouvait affronter la réalité et voir ce que lui refuse encore d’accepter. Et pourtant, lorsqu’elle prononça ces simples mots : « Marc, notre histoire arrive à son terme, il est temps pour nous de nous séparer, de vivre notre vie sans l’autre, d’écouter nos cœurs. », il ne trouva rien à redire. La douleur fut immense, une flèche de feu plongée dans son âme, mais rien ne sortit de sa bouche, pas le moindre mot nappé de désespoir. Pas une phrase pour la retenir, pour dire combien elle se trompait, qu’il était toujours temps de reconstruire, de tracer un nouveau chemin et de l’emprunter, main dans la main, en évitant ces écueils semés sur leur parcours.
Pourquoi ? Il savait...
Au plus profond de lui, il connaissait déjà la cruelle vérité : comme toujours, Jennifer avait raison. Chaque jour, ils s’enfonçaient dans cette vie de couple tant méprisée. Cette routine dépourvue de passion, ce prisme de l’existence où l’autre n’est plus rien, sinon cette pièce d’un quotidien morose.
Chacun d’eux s’était promis de ne jamais vivre ce genre de relation, d’être différent de ces ménages à bout de souffle, tous deux avaient menti.
— Concernant Yennès...
Le prénom de sa fille force Marc à revenir à l’instant présent. Un lieu, un moment qu’il préférerait à jamais oublier. Tout cela n’est qu’un mauvais rêve, un cauchemar. Il va se réveiller sur les quais de Seine, dans les bras de sa douce, ses lèvres posées sur la bouche de Jennifer. Il va vivre, c’est ça, vivre et tout recommencer.
— Yennès ? lance-t-il, tel un automate.
— Pour le bien de votre fille, reprend la juge, je ne peux accepter la garde partagée. Comprenez, monsieur Jasquier, qu’il est impossible à une enfant de s’épanouir dans ce...
La juge louche sur l’information inscrite sur ce bout de papier, une vie de couple résumée en quelques lignes sur des feuilles blanches. Est-ce là tout ce qu’il restera de leur histoire, une simple phrase brisée ?
— Ce chalet d’altitude, reprend la juge. Elle doit avoir un univers stable, dans un lieu où elle pourra s’intégrer à la société, y grandir pour y trouver sa place et se construire. Vous comprenez ?
Non, il ne comprend pas. Tout respire l’étroitesse dans ce bureau, des murs à la tapisserie chargée au mobilier rococo, sans parler de l’esprit de cette juge visiblement acquise à la cause de Jennifer. Pourtant, Marc se tait. Il ne s’est jamais battu pour rien, il ne va pas commencer pour sa fille. Lâche il est, lâche il restera. La séance se termine par une succession de signatures interminables, l’amour n’étant qu’une arme de défense bien pâle face à l’administration et son stylo rédempteur.
Les voilà sur le perron du tribunal, jolie bâtisse dont la façade hautaine s’avère finalement l’égérie parfaite de cette justice sans âme. Jennifer fouille dans sa poche d’un geste nerveux, en extrait un mouchoir en papier passablement usé pour essuyer cette larme sur sa joue.
— Pourquoi pleures-tu ? lance Marc, amer.
— Que crois-tu, que cette histoire me plaît ? Que je vais balayer dix ans de ma vie avec toi comme ça ?
Elle n’en dit pas plus. C’est inutile, Marc s’en veut. N’a-t-il pas juré de toujours la protéger, d’être là pour elle contre vents et marée ? D’ici quelques minutes, ce ne sera plus le cas. Il va prendre le train pour Grenoble, puis ce bus pour Aime. Il ne verra sa fille que pour de rares vacances ; quant à Jennifer, elle deviendra un simple souvenir, un de ceux que l’on case dans le tiroir à regret. Le sien est déjà plein. L’existence est une chienne. Lorsqu’elle vous mord, elle ne vous lâche plus jamais.
— Tu sais, on aurait pu avoir une vie formidable, tous les deux.
Jennifer grimace à ces quelques mots. Son regard ne croise pas celui de son ex-mari, surtout pas. Elle a versé tellement de larmes sur ce passé aujourd’hui mort, la dernière vient d’échouer dans ce mouchoir. À quoi bon poursuivre ? Pourtant, elle ne peut pas partir, pas comme ça, pas sans rendre sa dignité à cet homme qui a tant compté dans son existence. Tellement d’étincelles avec lui, de fous rires, de complicité passés. D’un souffle, elle parvient à se retourner pour affronter la mine éteinte de Marc.
— On a eu notre chance. Comme beaucoup, nous avons joué de négligence, nous nous sommes perdus loin l’un de l’autre. Tu as raison, il faut maintenant nous reconstruire, mais je ne peux le faire près de toi, tu peux comprendre ça ?
Non, il ne peut pas.
— Et pour Yennès ?
Ah, l’argument de l’enfant, le piège parfait, la prison dorée. Marc s’en veut d’utiliser un tel stratagème, si basique, prévisible, méprisable. Une otage dont il s’est à peine occupé et qu’il avance sans vergogne. Jennifer, lasse, se contente de répondre :
— Elle a besoin de toi, je veux dire, d’un vrai père, pas d’un fantôme. Tu pourras lui téléphoner quand tu veux. Et puis, Lyon-Aime, ce n’est pas la mer à boire, non ?
Le silence s’installe entre eux, ce rempart bâti lentement durant tant d’années et devenu indestructible en ce jour. Ils ne se comprennent plus. Se sont-ils seulement compris un jour ? D’un geste rapide, presque fugace, Jennifer s’approche, claque une bise rapide sur la joue de Marc, avant de descendre les marches du palais de justice, tout en lâchant d’un ton empressé :
— Prends soin de toi.
Et elle disparaît tel un mirage, un fantôme, emportant avec elle son parfum de jasmin, son odeur préférée. Cette promesse d’une vie sensationnelle, une promesse à jamais évanouie dans cette brise d’automne.
Dans les environs d’Aime, trois ans plus tard


— Ta gamine te manque ?
— Crois-tu ?
Le docteur jette un œil rapide dans la pièce, espace cubique et boisé dépourvu de tout confort. Un vaisselier en pin brut, une table épaisse avec deux bancs inconfortables, une malle bardée de clous près de l’entrée, des rideaux en guise de volets pour masquer la lumière extérieure, l’endroit s’apparente à un monastère, loin des chalets de la traditionnelle carte postale. Pourtant, Marc se contente de ce confort spartiate, heureux chaque jour, lors du lever, de profiter ainsi d’une nature sauvage, exceptionnelle. La montagne est à ce prix. Il attrape la cafetière, vieille antiquité en fonte, ressert en jus de chaussettes son invité du moment, tout en ajoutant, sourire aux lèvres :
— Elle arrive dans trois semaines, pour quinze jours de bonheur.
— Quinze jours, c’est court.
— Bah, Jennifer n’est pas tendre en affaires. J’ai appris qu’elle s’était mise en ménage, d’ailleurs.
Marc s’interrompt, incapable de clore cette douloureuse confession. À quoi bon ? Le doc, comme l’appelle Marc, ne connaît ni Jennifer ni sa peine de cœur. Cette sale cicatrice à jamais ouverte depuis leur disparition. Jennifer, il ne l’a jamais revue. Quelques coups de téléphone pour s’accorder sur la garde de Yennès, rien de plus. Difficile d’être un bon père dans ces conditions. Jennifer, a-t-elle changé ? Met-elle toujours ce parfum au jasmin ? Une senteur fleurie dont profite aujourd’hui un autre homme.
Il hume le café chaud, en avale une longue gorgée. Une brûlure fugace dans son œsophage, de quoi interrompre cette conversation dérangeante. Malheureusement, le doc ne semble pas disposé à abandonner cette juteuse partie de « petites confessions intimes ».
— Tu es son père. Tu peux demander une révision du jugement. Tu es installé...
Il désigne le chalet d’un doigt hésitant, se ravise face à la pauvreté de l’endroit. De quoi pousser Marc à répondre :
— Tu vois ma gamine vivre ici ? Ce n’est pas la place d’une enfant de onze ans.
Il ravale sa colère, cette envie de tout plaquer pour rejoindre sa fille, sa femme. Impossible d’affronter la vérité en face, la belle Jennifer restera cette étoile unique installée dans son cœur. Elle a pourtant choisi un tout autre chemin, une voie loin de lui.
— Bon, je vais y aller, lance le docteur, à court d’arguments.
— Tu sais ce qui s’est passé, l’autre jour, dans les bois noirs ?
Le médecin attrape sa sacoche sans répondre. Marc insiste :
— Tu en as entendu parler, je me trompe ? Tout le village jacte là-dessus.
— Marc, qu’espères-tu…
On frappe à la porte, de quoi achever la conversation en cours. Surpris, Marc se lève. Il est tard, bientôt 19 heures, et son habitation pour le moins reculée n’incite pas aux visites impromptues. Qui peut bien débarquer comme ça ? Un randonneur égaré ?
Suspicieux, il s’approche de l’entrée et lance d’un ton prudent :
— Qui est là ?
C’est que, dans ces montagnes, les comptes se règlent à coup de douze. Un mot de travers, une phrase malvenue, et votre maison brûle, vous avec. L’année dernière, un garde forestier a retrouvé une voiture volée à deux kilomètres d’ici. Dans le coffre, un type coupé en deux à la taille, histoire de faire rentrer la victime dans la Mini volée.
— Gendarmerie nationale, monsieur Jasquier.
Gendarmerie nationale ? Que lui veulent-ils ? Aussitôt, il affronte le regard du doc. L’inquiétude se lit dans ses yeux. Rien de bon de voir les gendarmes débarquer à une heure si tardive. Poussé par cette curiosité teintée d’angoisse, Marc débarre sa porte et l’ouvre sans tarder. Il reconnaît sans mal les deux hommes pour les avoir croisés dans les rues d’Aime, à coller des PV en guise d’occupation. Pourtant, là, leurs prunelles brillent d’une étrange anxiété, loin de leur grisaille coutumière. Fini le puits d’ennuis incombé par des missions répétitives, visiblement, cette charge nouvelle s’avère pesante.
— Que se passe-t-il ? demande Marc, inquiet.
Le plus gradé des deux affiche un rictus désolé, brève introduction à une réponse tout aussi déplaisante.
— Nous avons une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Cela concerne Mme Hubert.
— Jennifer ?
Le gendarme s’arrête, le temps de vérifier l’information sur le papier qu’il tient en main, avant d’ajouter :
— Oui, elle a eu un accident de voiture ce matin, sur la rocade lyonnaise, alors qu’elle partait au travail.
— Un accident ?
— Un camion a fait une embardée. On est en train de déterminer les circonstances de l’accident.
— Et Jennifer, comment va-t-elle ?
Nouveau rictus de la part du gendarme, la conclusion à cette néfaste nouvelle.
— Elle n’a pas survécu. Nous sommes désolés.
Marc ne peut répondre, la gorge étreinte d’une soudaine angoisse. Une envie de crier, une envie qui ne sort pas. Seules les premières larmes témoignent qu’il respire encore. Une main se pose sur son épaule, celle du doc. Maigre tentative de réconfort, tentative pour le moins superflue.
— C’est son compagnon qui nous a demandé de vous prévenir. Il garde votre fille. Yennès, c’est ça ?
— Oui, répond Marc, incapable d’en dire plus.
— Il a dit que vous pouviez venir la chercher quand vous voulez. Encore désolé.
Un bref salut et les deux gendarmes se retirent, laissant seul un homme dévasté par la nouvelle. La vérité vient de le frapper de plein fouet, brûlante, ravageuse. Oh oui, malgré leur séparation, malgré cette distance imposée par Jennifer, il l’aimait encore. Chaque matin au lever et chaque soir avant de s’endormir, il espérait pouvoir reconquérir son cœur.
Aujourd’hui, c’est chose morte...
 
Aime, une semaine plus tard
 
 
Le bus stationne lentement, trop au goût de Marc. Voilà une heure qu’il patiente dans cette gare, qu’il trépigne plutôt. Jennifer morte, comment est-ce possible ? Il n’a même pas daigné se déplacer pour son enterrement. Sa lâcheté a parlé pour lui. Pourtant, il aurait dû, de quoi faire le deuil de cette femme unique, de ce sourire rare, de cette nostalgie toujours présente sous ce masque de beauté. Mais non, la peur a parlé pour lui. Celle de revoir sa belle-famille, digne représentante de cette petite bourgeoisie lyonnaise qui n’apprécie guère les fauteurs de troubles démunis au sein de leur dynastie. Et puis, il y avait Julien, le nouveau compagnon de Jennifer. Comment affronter sa présence, savoir qu’elle était heureuse auprès de lui, qu’elle avait trouvé le nouvel élu de son cœur ?
Et maintenant ?
Maintenant, voilà Yennès qui débarque dans sa vie. Une esquille venue du grand large pour s’échouer dans un port peu reluisant. Pas question pour Julien d’élever seul un enfant qui n’est pas de lui. « Après tout, elle a un père », a-t-il dit au téléphone, la voix chargée d’émotion. Lui aussi doit oublier Jennifer, lui aussi doit passer à autre chose, avancer, accompagné du fantôme de cette femme exceptionnelle. Une flamme dans la vie des deux hommes, une flamme soufflée trop tôt, trop vite. Marc serre le poing devant sa bouche, retient cette boule d’angoisse, ses larmes qui n’appellent qu’à sortir.
Le moteur du bus daigne enfin s’arrêter. Les portes s’ouvrent, le temps de voir de rares voyageurs descendre dans ce trou perdu, et elle apparaît.
Petite blonde, le même visage fin que sa mère, timide, le regard perdu, elle aperçoit son père. Ce dernier s’approche, gauche, ne sachant comment l’aborder. Les autres fois, la joie de briser une séparation trop longue servait d’accueil. En ce jour de deuil, que leur reste-t-il ?
— Bonjour Yen, tu as fait bon voyage ?
La jeune fille lève son grand regard bleuté, brûlé d’avoir trop pleuré, les mêmes yeux que Jennifer. Un rappel trop vif pour Marc, un coup de poignard. Tellement de temps a passé, rien n’est effacé.
— Tu n’es pas venu à l’enterrement de maman. J’étais toute seule...
Elle n’en dit pas plus. Ses prunelles rougies sont le meilleur témoignage de l’épreuve subie, terrible, innommable pour une enfant de onze ans. Et dire qu’il n’a pensé qu’à lui, focalisé par son propre chagrin. Est-il à ce point égoïste ?
— Viens là, ma puce.
Il ouvre ses bras en grand, immense oiseau de proie aux ailes déployées. Yennès n’hésite guère. Elle se précipite, enlace comme elle peut son père, déjà en sanglots.
— Maman me manque.
— À moi aussi, ma puce, à moi aussi.
Lorsque les âmes s’égarent sur le chemin de la vie, rien ne vaut l’amour pour les sauver, rien...
 

 
— Tu veux un œuf ou deux ?
— Deux, daddy . Merci.
Daddy , Marc sourit. C’est la première petite note d’affection livrée par sa fille depuis son arrivée. Dix jours d’un long apprentissage où, les premières nuits, Yennès n’a cessé de pleurer en appelant sa mère. Un calvaire pour Marc, une torture permanente. Et puis, comme l’exige la vie, sa douleur s’est radoucie, commuée en une nostalgie profonde, l’héritage qu’elle ne cessera jamais de porter en elle.
— On va descendre au village aujourd’hui. Je dois t’inscrire à l’école, ma puce.
— À l’école ? Quelle école ?
Yennès n’ajoute rien, tout est dit dans sa phrase. Elle vient de Lyon, une ville immense, chargée de culture, de couleurs, d’une agitation permanente. Ici, à Aime, qu’y a-t-il sinon l’écoulement du temps dans cette nature profonde ? Comment vont l’accueillir les autres enfants du village ? Vont-ils l’accepter ? A-t-elle une chance de se faire des amies ? En a-t-elle seulement envie ? Son père dépose les deux œufs au plat fumants sur le bacon, ajoute une tranche de gruyère finement tranchée et le jus d’orange.
— Et voilà, dit-il, de quoi te requinquer.
— Papa...
...

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