Sous les filets
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Description

Extrait : "Les voyageurs qui suivent maintenant la route de Nantes à Vannes traversent le pont de la Roche Bernard, dont les câbles gigantesques, suspendus au dessus de l'embouchure de la Vilaine, et retenus aux deux rives, vont chercher, par de longs souterrains, un point d'attache plus sûr à la racine même des collines ; mais beaucoup de ceux qui s'arrêtent pour contempler cette merveille de l'industrie contemporaine ignorent que ce passage..."

À PROPOS DES ÉDITIONS LIGARAN :

Les éditions LIGARAN proposent des versions numériques de grands classiques de la littérature ainsi que des livres rares, dans les domaines suivants :

• Fiction : roman, poésie, théâtre, jeunesse, policier, libertin.
• Non fiction : histoire, essais, biographies, pratiques.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 20
EAN13 9782335102185
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0008€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

EAN : 9782335102185

 
©Ligaran 2015

Le passeur de la Vilaine
I
Les voyageurs qui suivent maintenant la route de Nantes à Vannes traversent le pont de la Roche Bernard, dont les câbles gigantesques, suspendus au-dessus de l’embouchure de la Vilaine, et retenus aux deux rives, vont chercher, par de longs souterrains, un point d’attache plus sûr à la racine même des collines ; mais beaucoup de ceux qui s’arrêtent pour contempler cette merveille de l’industrie contemporaine ignorent que ce passage, où l’on ne trouve aujourd’hui qu’un motif d’admiration, était, il y a peu d’années encore, une occasion de retard et parfois de sérieux péril.
Un bac établissait seul alors la communication entre la Loire-Inférieure et le Morbihan. Or, la violence du courant, la largeur de la rivière sur ce point et l’action de la marée, qui en faisait, à certaines heures, un véritable bras de mer, rendaient souvent la traversée difficile. Là, comme au passage des cent rivières maritimes qui sillonnent nos côtes occidentales, les chalands, surchargés par les fermiers qui ramenaient leurs troupeaux des foires ou par les femmes qui revenaient des pèlerinages, avaient plus d’une fois sombré, léguant aux conteurs de veillées et aux poètes des paroisses un éternel sujet de récits ou de complaintes. Qu’on ajoute les crimes commis sur ces carrefours des eaux, les romanesques aventures, d’amour, les miraculeuses rencontres de saints, de fées ou de démons, et l’on comprendra comment l’histoire des passeurs (c’était le nom donné aux conducteurs de bacs) formait un des chapitres les plus dramatiques de ce grand poème éternellement embelli par l’imagination populaire.
À vrai dire, l’existence de ces hommes avait quelque chose d’étrange. Leurs barques, espèces de ponts qui marchaient sur les eaux, étaient devenues leurs demeures. Aux jours ordinaires, ils y attendaient souvent pendant des heures le cri d’appel du piéton isolé, qui entrait dans le bac sans s’asseoir, leur jetait son obole, et continuait sa route. Pour eux, tout visage ne faisait que passer, tout entretien n’était que l’échange de quelques mots ; leur vie se composait seulement d’apparitions fugitives et de courts épisodes. Forcés ainsi de tout saisir au passage, en mesure de recueillir mille indices et jouissant des longs loisirs qui sollicitent la méditation, les passeurs acquéraient, comme les bergers, une lucidité subtile qui leur permettait de lire là où les autres ne voyaient rien d’écrite. Ils devaient à cette supériorité une certaine indépendance que maintenait encore leur position exceptionnelle. Chacun avait, en effet, besoin de leurs services sans qu’ils eussent besoin de personne. Maîtres de hâter ou de retarder le voyage de celui qu’ils transportaient, ils le tenaient momentanément dans leur dépendance sans dépendre jamais de lui. On comprend l’espèce d’avantage que pouvait leur donner une pareille condition sur des riverains fréquemment obligés d’invoquer leur bonne volonté. Toujours présents d’ailleurs à un passage inévitable, ils y exerçaient forcément une surveillance à laquelle peu de choses échappaient, et nulle personne sage n’eût voulu s’attirer la malveillance de ces portiers des deux rives.
Robert Letour, établi à l’embouchure de la Vilaine, connaissait ces privilèges, et en usait dans une juste mesure. Fils et petits-fils de passeurs, il tenait à maintenir la dignité de sa profession. Depuis vingt-six ans que le bac de La Roche-Bernard lui était confié, pas un voyageur n’avait eu à se plaindre de son inexactitude ou de son imprudence, mais pas un d’eux non plus n’avait impunément essayé de lui imposer son caprice. Ses seuls aides étaient son fils Urbain et sa fille Claude. Bien qu’ils fussent nés tous deux de la même mère, jamais frère et sœur n’avaient présenté un contraste plus frappant. Le premier était un beau garçon de vingt-quatre ans, vêtu avec une propreté recherchée et élevé aux écoles de Vannes, où on le citait également pour son bon sens, ses bonnes qualités et sa bonne grâce ; la seconde, au contraire, sourde et muette de naissance, portait une jupe de berlinge brun, une camisole de tricot bleu et une coiffe de toile rousse ; ses pieds et ses bras nus étaient tannés par le hâle. Il y avait dans ses traits frustes et dans ses formes grossièrement robustes je ne sais quoi de dur qui la mettait, pour ainsi dire, en dehors de son sexe, et ne permettait point d’apprécier son âge. En réalité, elle n’était l’aînée d’Urbain que de quelques années ; mais, prisonnière dans le silence, elle semblait s’y être pétrifiée. Toute sa personne manquait de l’aisance mesurée qui met la grâce dans la vigueur. Cependant sous cette enveloppe mal dégrossie se cachait une pénétration singulière. Le temps que d’autres dépensent à écouter et à répondre, Claude l’employait uniquement à observer. Son père le savait, et ne manquait guère de la consulter dans ses incertitudes. Tous deux s’étaient fait un langage de signes qu’ils comprenaient seuls, et qui leur permettait d’échanger leurs idées à la grande surprise des riverains, pour qui ces communications muettes étaient toujours un nouveau motif d’émerveillement.
Par une belle soirée de septembre de l’année 1839, plusieurs paysans étaient réunis au bas de la pente rapide qui conduisait au bac de Robert, et admiraient la curieuse télégraphie du passeur, qui donnait par signes à la sourde-muette des ordres aussitôt exécutés que compris. Ils revenaient de la foire de Marzeau, et attendaient que la batelée fût complète pour gagner l’autre rive.
– Sainte Anne ! s’écria un jeune fermier qui portait à la main un fer de faux enveloppé d’une corde de paille, en voilà une femme parfaite ! Jamais de mauvaises paroles, et toujours prête à l’obéissance !
– Eh bien donc, si elle vous plaît tant, joli Pierre, reprit avec un peu d’aigreur une petite paysanne placée vis-à-vis du fermier, qui vous empêche de lui proposer la bague d’alliance ? La Claude sera riche, et qu’est-ce qu’il faut de plus à cette heure pour nos gars que des pièces d’argent à faire sonner dans leur ceinture et une montre au gousset ?
– Pour une montre, fit observer le passeur, j’ai idée que le joli Pierre en a une, – et vous aussi, la Manon : – faut même croire qu’elles sont du même horloger et qu’on les a réglées bien d’accord.
– À cause ? demanda la paysanne.
– À cause, reprit Robert, qu’un de vous ne passe jamais pour couper l’herbe sur l’autre bord sans que le second arrive quasiment aussitôt avec sa corde et sa faucille.
Tous les assistants se mirent à rire ; Manon rougit jusqu’à la racine des cheveux.
– Ah ! Jésus ! c’est donc bien par hasard, balbutia-t-elle.
– Je ne dis pas, répondit le passeur ; mais du moins faut pas accuser le joli Pierre d’avaricieuse envie, vu que, depuis qu’il fait l’herbe avec vous, la Manon, il ne retourne plus voir la fille de la Noisetierre, et pourtant on la dit riche à ne savoir que faire de son argent.
– Eh bien ! pour lors il y en a qui ne sont pas comme elle et qui savent en trouver l’usage, repartit un vieux paysan ; quand ça ne serait que M. Richard ! regardez-moi plutôt la maison qu’il vient de faire bâtir là, près des chantiers.
Le père Surot (c’était le nom du paysan) montrait une habitation nouvelle, construite au penchant du coteau, et devant laquelle on avait commencé les terrasses d’un jardin qui descendait jusqu’à la rivière. Le passeur y jeta un regard dans lequel l’observateur attentif eût pu lire une malveillance mêlée de dédain et de dépit.
– Oui, oui, dit-il entre ses dents, le grand boisier , comme on l’appelle depuis qu’il exploite tous les travailleurs de bois de la Bretèche, est devenu un monsieur à cette heure. C’est lui qui doit fournir le tablier du nouveau pont, où il gagnera, disent les autres, des mille et des cent !
– Ce que c’est que la chance ! reprit Surot ; il y a une douzaine d’années, ce n’était que le contremaître d’Antoine Burel, et même on le disait près d’être chassé ; mais, quand le malheur est arrivé à son bourgeois et que les blancs l’ont tué, il a continué ses entreprises, si bien que le voilà aujourd’hui parmi les grosses g

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