Sous les nuages, les blés d or
73 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Sous les nuages, les blés d'or , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
73 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Un point de départ à ce second journal : la crise de la quarantaine et plus encore cette impression d’appartenir à une génération (70-80) qui a été biberonnée aux lendemains qui déchantent.
Trente ans plus tard, les enfants de la crise sont devenus parents. Qui sommes-nous ? Que pensons-nous de la vie, du bonheur ? Qu’avons-nous fait de nos rêves ? D’où je vous parle ?
Au fil de chroniques variées mais agencées sans hasard, j’espère susciter l’envie d’une seconde vie, libre et heureuse, à la recherche moins du temps perdu que du sens des choses.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 02 décembre 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782312070865
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0012€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Sous les nuages, les blés d’or
Alexis Wetzel
Sous les nuages, les blés d’or
Journal d’un survivant II
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
© Les Éditions du Net, 2019
ISBN : 978-2-312-07086-5
Avant - propos
À la suite de mon précédent ouvrage « Ces lumières qui dansent sur les eaux du port » et à la faveur du répit inespéré que me laisse la maladie, j’ai voulu donner une suite à mes chroniques de quarantenaire. Pas de faux semblant, le même travail d’entrailles.
Un point de départ à ce second journal : la crise de la quarantaine et plus encore cette impression d’appartenir à une génération (70-80) qui a été biberonnée aux lendemains qui déchantent.
Trente, quarante ans plus tard, les enfants de la crise sont devenus parents. Qui sommes-nous ? Que pensons-nous de la vie, du bonheur ? Qu’avons-nous fait de nos rêves ? D’où je vous parle ?
Puis, au fil de nouvelles chroniques variées mais agencées sans hasard, j’espère susciter l’envie d’une seconde vie, libre et heureuse, à la recherche moins du temps perdu que du sens des choses.
En effet, il me parait même urgent de nous affranchir de cette vie postmoderne hors-sol pour, enfin, nous réapproprier notre profonde nature humaine.
Voilà sans doute la clef du bonheur de l’Homme : assumer et réconcilier la vieille dualité entre ses désirs d’absolu et sa finitude.
Je dédie ce livre aux âmes d’enfants, à ceux qui ne peuvent se résoudre au cynisme ambiant et qui espèrent toujours, sous les nuages, cueillir les blés d’or.
I – La tyrannie des nuages
Commençons par faire le tour de nos vies, de nos croyances, de nos arrogances!
Au fond, nous avons passé quinze à vingt ans de nos vies à apprendre sagement le monde, assis sur un banc d’école. Mais, que croit-on connaître de la vie ? Sommes-nous sûrs de vivre libres et authentiques ?
J’ai le sentiment que nous vivons plutôt sous la coupe d’injonctions consuméristes et d’une fausse tempérance qui ont raison de toutes nos ambitions.
La tyrannie des nuages, c’est le « à quoi bon » qui envahit nos vies modernes. C’est ce pessimisme crasse qui nous susurre que le soleil n’est qu’un mirage. C’est cette tiédeur écœurante qui étouffe nos moindres élans de passion.
Comme pour se prémunir des grandes désillusions de la vie, nous devrions ainsi nous accommoder d’un bonheur gris et sans humeur.
D’ OÙ JE PARLE ?
Je suis d’où je viens, un enfant des années crise et des chocs pétroliers. Celui à qui on a ressassé la fin des trente glorieuses pendant toute sa scolarité.
Je viens du pays des deux Frances comme d’autres étaient des deux écoles. Je suis né entre la vieille France de 45, offusquée par les chansons de Gainsbar ou les fesses, en quatre par trois, de Polnareff et la France post 68 rock et nihiliste. Je suis né dans un pays en crise d’horizon, en crise de foi.
Ma couleur, c’était l’orange, ma matière, le plastique. Nous avions un téléphone à cadran en Bakélite gris clair, un tourne-disque dans la bibliothèque familiale avec une cinquantaine de disques en vinyle. Des trente-trois-tours rangés dans des pochettes en carton, estampillées Vogue ou Deutsche Grammophon .
Lorsque nous partions en R12 pour la mer, la banquette en Skaï nous brulait les fesses et l’air chaud empestait l’essence. On ouvrait les vitres arrière parce que la clim c’était un truc inutile de parvenus.
À l’école, sur les tableaux verts, nous écrivions, à tour de rôle, la date du jour à la craie blanche. Notre instituteur s’appelait maître. Dans la cour de récré, les filles jouaient à l’élastique. Nous, les garçons, on se chourait les billes. Puis le maître frappait dans ses mains ; nous rejoignions les salles de classe qui sentaient le linoléum et l’encre de polycopié.
Je ne suis pas nostalgique mais comment expliquer à mes enfants l’homme que je suis devenu, si je ne raconte pas d’où je viens ?
Les trente ans qui me séparent de Noémie et Louis sont comme deux siècles. Ma génération a commencé par la télé noir et blanc, le téléphone à cadran. On se retrouve aujourd’hui à piloter le drone de nos mômes avec une « app » de smartphone.
Les objets, les mots, les odeurs, les métiers de mon enfance ont, pour la plupart, déjà disparu. Observez juste le regard halluciné de vos bambins lorsque vous leur montrez votre premier radio cassette portable !
La génération 70 est aussi née dans la désillusion de 1968, coincée entre un rêve de modernité et le goût amer du no future .
Pompidou a voulu le TGV , le centre qu’il ne verra jamais, le tout-automobile à Paris. Mais nos grands parents parlaient de troisième guerre mondiale, tandis que nos professeurs nous annonçaient, lors de cours d’Histoire dite contemporaine : la désindustrialisation, le cycle inévitable des crises économiques ou l’avènement d’une ère nucléaire.
Henri IV ou les fameuses trente glorieuses n’étaient, au fond, que les accidents heureux d’une histoire humaine assez désespérante. Nos maîtres avaient jeté depuis longtemps leur collection de Michelet et achevaient de déconstruire le roman historique en préférant l’enseignement thématique aux leçons chronologiques, à la papa. Pour quel résultat ?
Nous ne savions rien de notre pays, de son histoire, de ses fleuves ou de ses vallons. Nous avons appris à le décrire en chiffres, en PIB , en termes administratifs. Mais tout cela ne fait pas aimer un pays.
Au contraire, je crois qu’à force de leçons culpabilisantes, nous en avions presque honte. Il aura fallu attendre la finale de coupe du monde de football en 1998 pour que nous osions sortir le drapeau français dans la rue, sans se faire taxer de fascisme.
En revenant du collège, nous découvrions la nouvelle grand-messe : le journal télévisé de vingt heures. Roger Gicquel, après un générique psychédélique, décrétait, sur TF1, que la France avait peur. Le chômage était dans toutes les conversations. Il frappait comme un marteau stalinien sur les bassins sidérurgiques ; on disait qu’il était de masse !
Bien sûr il y avait aussi l’île aux enfants, les copains, le vélo, les malabars, le vendeur de glaces qui klaxonnait tous les après-midis d’été.
J’ai aimé mon enfance, toute mon enfance, la rose acidulée et la grise que les grands nous ont fait avaler.
C’est ce qui a fait ce que nous sommes aujourd’hui dans la vie, au boulot ou en famille.
Une génération qui a du mal à équilibrer sa fameuse « work/life » balance ; une génération qui a tellement eu la trouille de ne pas avoir de travail qu’elle considère que son job est à la fois une chance et un tripalium , une torture nécessaire. Pas un moyen d’émancipation.
Nos passions, on les vit en dehors du boulot. Les dîners avec les collègues et tout ce cirque de la convivialité en « open space » nous horripilent.
Parfois, lors des recrutements, nous hallucinons devant le détachement et l’hédonisme des nouvelles générations qui, d’entrée, osent poser leurs conditions à l’acceptation du job. En fait, nous les envions d’avoir ce courage-là.
Dans les années crise, nous nous battions contre vingt postulants pour un même poste. Les adultes d’alors nous ont convaincus que « dans la vie, on ne fait pas toujours ce que l’on veut » ; il fallait faire profil bas pour entrer dans le « monde des actifs ». Quelle expression stupide !
Peu à peu, piégés dans cette grande lessiveuse grise, nous nous sommes persuadés que le monde était cyclique, fait de petits progrès à saisir et de grandes crises anxiogènes à supporter. Nous avons construit nos vies dans l’obsession de l’impermanence et de la précarité. Jamais l’idée de crise n’a été synonyme de chance ou d’opportunité. En poussant un peu le trait de notre génération no future : la mentalité était et reste encore : « Ne parie pas sur plus tard, tais-toi et saisis ce que tu peux maintenant ! ».
1968, la libération sexuelle et les utopies libertaires étaient loin, très loin. Nous en avions un récit en noir et blanc ; un peu comme les photos de mariage de nos jeunes parents en pattes d’eph.
Pour la génération 70, ce fut tout autre que l’insouciance supposée de nos prédécesseurs. Le sida a pétrifié notre quête d’amour et nos émois d’adolescents. L’amour et la sexualité sont devenus, avant tout, un risque voire une menace de mort. Il fallait, désormais, se protéger de l’autre. 68 était loin, très loin.
Je n’ai pas souvenir qu’un seul de nos rêves n’ait été épargné par ce réalisme anxiogène des « grands ». Le combat primait sur l’épanouissement. Le flower power ou les envies d’ailleurs étaient réservés à une élite défoncée au LSD .
Bien sûr, on sourit en feuilletant les albums de famille, en revoyant son oncle en rouflaquettes et en chemise pelle à tarte . On soupire en pensant à cette époque révolue qui sentait bon la paille, la gauloise et le plat en sauce.
C’est entendu : nous n’avons connu ni la guerre, ni les privations. Il reste que nous n’avons pas su être des enfants : insouciants et rêveurs.
G ÉNÉRATION X
Je suis donc d’où je viens, de la génération qu’on a dite sacrifiée, coincée entre les souvenirs de 45 et la révolution avortée des baby boomers. On a déjà un jargon taxonomique pour classer notre espèce : nous sommes de la génération X .
En 1965, deux journalistes anglais (Charles Hamblett et Jane Deverson) ont publié un livre rassemblant une série d’interviews d’adolescents. Le résultat de cette commande du magazine britannique Wowan’s own était assez cash. Il fut jugé à ce point inconvenant par la revue qu’elle a tout bonnement décidé de ne rien publier.
Cette génération couchant avant le mariage, croyant ni en Dieu ni en la reine, n’avait pas plus de respect pour ses parents. La génération X était née, en référence au X censuré, interdit.
Plus tard, en 1991, deux historiens américains, William Strauss et Neil Howe , ont théorisé l’évolution générationnelle depuis la naissance des États - Unis . Nous sommes devenus la treizième génération. Parce que nous étions la treizième génération à connaitre le drapeau américain.
En passant sur l’américano-centrisme de ce livre, l’idée est que quatre types de générations se succèdent comme quatre saisons sur quatre fois vingt ans.
Ainsi les auteurs identifient la génération Z : indécise, émotionnelle, surprotégée par ses parents.
Puis vient la génération baby boomer : attachée à ses valeurs, à une morale et prête à se battre pour des idées.
La génération X, dite aussi génération de nomades, est décrite comme pragmatique et cynique, moins protégée que ses ainés.
Enfin lui succèderait la génération Y, celle des héros : une relève curieuse, énergique et placée au centre des préoccupations de la famille.
Je vous invite à lire « Generations : the History of America’s future, 1584-2069 » et particulièrement la prédiction, quinze ans plus tôt, de la grande crise des subprimes en 2007-2008.
Si la théorie cyclique de Strauss et Howe me laisse dubitatif, le descriptif des générations X, Y, Z est indéniablement bien observé.
Notre génération X a connu la chute du mur, l’émergence du Web, des progrès technologiques vertigineux et la fin apparente des systèmes idéologiques au profit d’un monde global, hyper connecté, à la fois sans distance et sans échappatoire.
Le récit national, l’héroïsme de nos grands parents n’ont pas imprimé. Mourir pour des idées ? Non merci ! À choisir, nous préférons incarner un vivant moyen qu’un héros mort. Devant les ruines tièdes des dernières guerres, nous avons développé une méfiance pour les systèmes de croyance. On a cédé à une conception assez cynique de la relation à l’autre et à la collectivité. Rien à attendre, tout à prendre.
Après la mort du Père, nous avons enterré les idées du Père, optant pour une idolâtrie sonnante et trébuchante : la réussite.
Comme chaque génération, nous avons naturellement pris le contre-pied de la précédente. Enfin parents, nous avons remis du Casimir et du rose dans la chambre de nos enfants. Ainsi que le décrivent Hamblett et Deverson, nos enfants – de la génération Y – sont devenus le centre de nos vies, la seule raison valable de nos existences. Oui, ils sont devenus nos héros fantasmés, les enfants que nous rêvions d’être ; ceux par qui nous voudrions changer le monde, à défaut d’y avoir cru nous-mêmes.
Et puis, la vie et le cœur de l’Homme étant ce qu’ils sont, notre génération X, malgré son rejet des systèmes et des croyances, a vu ressurgir cette satanée soif d’absolu.
Avoir, devoir ou pouvoir suffisent un temps à donner l’illusion d’être heureux. Mais, la quarantaine passée, nous réalisons ce que notre vie, possédante et matérielle, cache de solitude, de mésestime de soi et même de vacuité.
Or , nous ressentons le besoin de combler ce vide. On recréé ainsi nos tribus. On joue un petit théâtre de l’ entre potes pour gommer l’amertume de la vie, pour adoucir notre quête éperdue du bonheur. Le petit café, le joli resto, la bonne bouteille, avec une famille de cœur qui semble, parfois, primer sur la famille de sang.
« On choisit ses copains mais rarement sa famille. » (« Mon beauf’ » de Renaud Séchan)
Nous ne pouvons pas finir ce large tour d’horizon de la génération X sans parler de sa tendance tardive à la rébellion.
Alors qu’on se croyait débarrassé des millénaristes et des dogmes du goupillon, de nouveaux célébrants, en blouses blanches, nous resservent la soupe apocalyptique. Les scientifiques, prescripteurs d’un nouvel ordre moral, nous préviennent : fumer tue, boire est nocif, manger est risqué, vivre pollue.
Voilà la génération X replongée dans les affres culpabilisantes d’un nouveau No future .
Mais trop c’est trop. Je suis de ce grand nombre de rebelles tardifs qui ont décidé de revoir leur deuxième vie en grand et qui ne supportent plus les injonctions des gens sages.
Je ne me supporte plus en mouton raisonnable. C’est une révolte adolescente sur le tard. C’est la crise !
Envie de tout faire valdinguer, sans trop savoir, d’ailleurs, ce que l’on voudrait. Une chose est certaine, on ne veut plus étouffer et on veut redevenir acteur de son destin !
H IER ENCORE , J ’ AVAIS VINGT ANS …
« … je caressais le temps. J’ai joué de la vie comme on joue de l’amour et je vivais la nuit sans compter mes jours ». (Charles Aznavour)
Écolier, je ne cherchais à être le copain de personne. Mes amis de lycée, je les ai connus lors d’engueulades en assemblées générales.
Même après vingt années professionnelles, je me regarde travailler et me débattre comme au premier jour.
Depuis toujours, je me sens en décalage avec ce monde, pas à ma place. Je ne réussis pas à vivre immergé. Il y a un manque.
Crise de mi-parcours ? Sans doute !
Je me rends enfin compte que je n’ai rien vécu jusque-là. Rien d’autre qu’une nuit.
Hier, j’avais encore vingt ans et je me réveille, le jour d’après, sans avoir avancé. Juste de quelques misérables cases. Et la ligne d’arrivée se rapproche.
Et si, pendant tout ce temps, j’avais juste joué à vivre ? Si mes réussites et mes échecs ne valaient pas plus qu’une monnaie de singe dans un Monopoli géant.
J’ai abusé de la carte chance, acheté des maisons de papier. Et maintenant que la partie se finit, à quoi riment mes jouets en carton et mes gloires de gosse ?
N’ai-je vécu que pour gagner ? Et gagner quoi ? La reconnaissance des hommes ? Mon paradis ? La vie est-elle plus sérieuse qu’un jeu ?
Est-ce que cette vie humaine n’a pas d’autre perspective qu’elle-même ?
En ce cas, je devrais finir la partie en tirant le maximum. Carpe Diem Turbo ?
Mais alors que dire à tous les perdants de cette vie-là ? À tous les millions de joueurs qui, malgré les sacrifices ou la rage de vivre, n’auront pas réussi à faire autre chose que regarder les gagnants passer ?
Cette partie unique n’aurait donc de sens que si nous l’emportions ? Pour les autres, elle aurait l’amertume d’une chance manquée. Et puis tant pis !
Comme dans le règne animal, tout ne serait qu’un rapport entre dominants et les dominés. Il y aurait les winners et les losers. Le philosophe ne serait qu’un panseur et la religion, l’opium adoucissant la cruauté du jeu.
Dans cette grande comédie humaine, le temps serait une obsession, la réussite : une course à la possession ; l’ambition ne serait qu’une envie.
Quant à toutes nos lubies d’infini ou à notre quête insensée de bonheur, il suffirait juste de les divertir. Ou, mieux encore, de les mettre à profit pour gagner le jeu. L’art serait dollar. L’homme deviendrait le Créateur qui manquait jusqu’à présent. Peut-être même que prolonger la vie des gagnants ou sélectionner le profil des joueurs permettrait d’oublier l’injustice du sort ?
C’est étrange. Un goût de déjà-vécu ?
J’ai trouvé pourquoi je me trouve à l’étroit dans le jeu qui se joue aujourd’hui. il ne propose pas d’autre perspective que lui-même et ne répond pas à nos ambitions de cœur et d’esprit.
« J’ai tant de projets qui sont restés en l’air. J’ai fondé tant d’espoirs qui se sont envolés que je reste perdu, ne sachant où aller, les yeux cherchant le ciel mais le cœur en terre ». (« Hier encore » de Charles Aznavour)
C’ EST LA CRISE …
Vous connaissez ces idées toutes faites sur le mariage, la vie à deux ou les crises de l’âge ?
Si j’ai échappé à la première crise de couple après trois ans, le cap des sept ans et autres crises dont raffolent les magazines prétendument psycho, je ne coupe pas à la crise dite de la quarantaine.
C’est un peu logique, on s’aperçoit que les souvenirs ou les amitiés se comptent en décades. Les enfants nous assaillent de pourquoi quand, jusque-là, nous avions vécu sans trop nous interroger. À cet âge, nous nous sommes souvent sédentarisés et les traites de la maison achèvent nos rêves d’ailleurs.
Le quarantenaire pèse aussi le temps passé et celui qui reste. Il panique à l’idée de mourir avec des regrets alors il se jure de vivre désormais sans remord.
Inévitablement, on fantasme le temps d’avant, lorsqu’on se croyait libre et jeune, avec tous les champs du possible devant nous.
Et si, au bout de tout ce chemin tortueux, nous nous étions perdus ? Si nous nous étions trompés de direction, de choix de vie ?
Alors nous passons notre vie enkystée au bistouri. Plus de quartier : le couple, le job, tout ce que plus jeune nous pensions être une sorte d’idéal de réussite est brusquement devenu un objet de frustration. Le passé est devenu un passif à purger.
La solution ? Changer de vie ! Cela devient un leitmotiv dont on nous rebat les oreilles à longueur d’ondes.
On ne compte plus les émissions présentant un couple citadin, bobo dans l’âme, qui nous raconte sa conversion réussie dans l’agriculture bio.
Avant, ce couple vivait à Paris. Lui, ingénieur informatique, elle, directrice marketing. Avant ils dormaient mal, vivaient mal… au bout de quelques minutes on parle de qualité de vie et d’authenticité.
Après, on nous vend un idéal de décroissance, une maison en bois, des toilettes dans la sciure pour une vie « en phase avec ses valeurs » . On oublie en passant qu’il y a un suicide d’agriculteur tous les deux jours ! C’est le vieux mythe de l’herbe toujours plus verte du pré d’à côté.
Ainsi, plongé dans cette fameuse crise de la quarantaine, on pense que la solution passe par une rupture radicale avec la vie d’avant.
Retrouvant l’intempérance de notre adolescence, on réfléchit moins à ce que la vie nous a appris qu’à ce qu’il faut à tout prix cueillir, expérimenter.
Nous ne voulons rien réparer, corriger ou comprendre de la vie d’avant. On ne veut plus de nos vieux jouets, un point c’est tout !
Changer soi-même, pardonner, refaire confiance ? C’est un langage de curé, du temps de confessionnal perdu !
Le temps presse et on ne veut plus « se prendre la tête » .
J’ai vécu ces doutes et ce fantasme du « je plaque tout » .
On a parfois parlé avec Monika d’un voyage autour du monde, d’une vie de roulotte.
Et puis… et puis nous nous sommes rendus compte que ce désir d’ailleurs, si légitime qu’il était, ne devait pas nous faire mépriser notre histoire.
N’avez-vous pas remarqué combien on surestime notre capacité au changement sur le court terme et combien, a contrario, on sous-estime cette même capacité sur le temps long ?
Faisant le point sur les années écoulées, nous avons réalisé combien notre apparent quotidien, sur la durée, a changé nos vies. Le vrai changement n’appartient pas au temps court.
En conclusion, pour vivre heureux, nous n’avions pas besoin d’une révolution mais d’un continuel renouvellement.
Ce ne sont pas nos choix d’hier qui nous ont emprisonnés ou donné le sentiment d’étouffer. C’est le quotidien qu’on a vidé d’une certaine richesse, d’une valeur intrinsèque.
On a succombé à ce concept de vie « saltationniste » qui consiste à ne mesurer son bonheur qu’à l’aune de grands évènements de vie ou de nouvelles possessions.
Je veux être a remplacé je deviens.
Je veux avoir a éclipsé je recherche .
Le discernement est une prise de tête. On ne supporte plus les ornières du quotidien. Vous connaissez cette impression amère de déjà vu. C’est comme un mauvais remake du film « Un jour sans fin ». Il ne semble rester qu’une seule solution pour respirer à nouveau : tout casser pour espérer tout recommencer… différemment.
Cependant, il faut se méfier des sermons sur le disruptif ou sur la radicalité du changement.
Bien sûr, un coup de pied aux fesses de nos habitudes ou la chasse à notre indolence sont salutaires. Il y a, évidemment, certaines situations personnelles ou professionnelles qui imposent une rupture avec un environnement toxique.
Mais la tentation du tout casser, tout fuir, lorsque la difficulté survient, est le reflet d’une immaturité voire d’un enfermement psychologique.
En effet, MA volonté, MA vision, MON jugement ne supportent aucune contradiction, ne laissent place à aucune autre perspective que la mienne : ça passe ou ça casse. C’est une dérive égotique.
Notre quotidien a atteint un tel degré d’égoïsme que le compromis, le pardon, l’alternative n’existent plus. La solution à un conflit est MA solution.
La conséquence est, qu’à force, on se complaira dans une posture victimaire avec l’idée que sa frustration est le fait des imbéciles qui nous entourent. Pour paraphraser Sartre : mon échec c’est les autres. Nous analyserons plus loin l’enfer de nos jeux psychologiques quotidiens.
Or, je crois que la vraie libération consiste à résister à cet instinct de fuite et à lutter pied à pied contre la fatigue de l’être et l’usure du temps.
Le vrai courage est d’assumer son histoire, ses errances, le temps perdu, les espoirs déçus comme les joies inoubliables parce que, de toute évidence, ce sont les leçons d’hier qui font les succès de demain.
La crise est partie intégrante de notre itinérance. C’est une chance pour discerner sa vie, pour sans doute l’élaguer mais aussi pour se redonner les moyens de mieux s’épanouir.
Oui j’aime la contrariété, les plans qui échouent et les imprévus. J’aime fouiller mon ordinaire et me réapproprier sa beauté.
J’aime désormais laisser la vie faire. Car ce que je veux est infiniment moins riche que ce que Dieu ou le destin me préparent. J’ai enfin accepté d’assumer ma nature, imparfaite et de laisser la vie me porter.
La vraie rupture, c’est notre combat intérieur contre les évidences et le diktat de l’immédiateté, sources de frustration.
Le vrai libre arbitre, c’est la résistance contre une société adrénaline qui dicte, suggère, vante, use et fini par jeter.
J’ai cassé ma cage d’écureuil et ses satisfactions d’estomac ; j’essaie de ne plus faire de ma vie une course mais un voyage.
Encore faut-il que le voyage ne soit pas immobile !
« La crise ? Quelle crise ? Nous sommes en perpétuelle crise, on appelle ça grandir ! La crise est le moteur de la vie et de notre développement »

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents