Instinct de survie : Tromper le destin sur les plus hauts sommets du monde
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Description

«La plupart des auteurs de grands récits d’aventures racontent ce qu’ils ont fait. Très peu vous disent pourquoi ils ont fait tout ça et comment tout cela les a changés. L’histoire de Gabriel Filippi est une exploration fascinante qui appartient au second genre.»
Cathal Kelly, The Globe and Mail
La survie a un prix
Dans Instinct de survie, Gabriel Filippi, l’un des plus grands alpinistes du Canada, décrit le parcours stupéfiant qui l’a amené à affronter la beauté sublime de la nature et la cruelle indifférence du destin. Moments forts, exploits remarquables et pertes dévastatrices ponctuent un récit passionnant qui se déroule sur six continents.
Au cours d’une vingtaine d’années passées à escalader les plus hautes montagnes de la planète, l’alpiniste a notamment échappé au pire désastre de l’histoire de l’Everest et à une attaque des talibans qui, sur une montagne du nord du Pakistan, a emporté dix de ses compagnons alpinistes. Gabriel Filippi survit. Encore et toujours.
Inoubliable témoignage de persévérance et de réussite, Instinct de survie permet de comprendre pourquoi certaines personnes tentent inlassablement d’atteindre les sommets du monde. Et en quoi chacune de ces expériences transforme leur vie à jamais.
GABRIEL FILIPPI est le seul Québécois à avoir escaladé l’Everest par ses deux versants. Il a également réussi l’épreuve de l’Ironman, en plus d’être un grand-père, un conférencier chevronné et un ambassadeur de Lac-Mégantic, sa ville natale. Gabriel vit à Montréal.
BRETT POPPLEWELL est journaliste et écrivain. Gagnant d’un prix de la Fondation nationale des prix du magazine canadien, il a écrit pour les magazines SportsNet, Maclean’s et Walrus, ainsi que pour les quotidiens The Toronto Star et The Globe and Mail. Certains de ses articles sont parus dans The Best American Sports Writing. Brett vit à Toronto.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 19 octobre 2016
Nombre de lectures 40
EAN13 9782897582111
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

INSTINCT DE SURVIE
Guy Saint-Jean diteur 3440, boul. Industriel Laval (Qu bec) Canada H7L 4R9 450 663-1777 info@saint-jeanediteur.com www.saint-jeanediteur.com

Donn es de catalogage avant publication disponibles Biblioth que et Archives nationales du Qu bec et Biblioth que et Archives Canada .

Nous reconnaissons l aide financi re du gouvernement du Canada par l entremise du Programme national de traduction pour l dition du livre, une initiative de la Feuille de route pour les langues officielles du Canada 2013-2018: ducation, immigration, communaut s , pour nos activit s de traduction, du Fonds du livre du Canada (FLC) ainsi que celle de la SODEC pour nos activit s d dition. Nous remercions le Conseil des Arts du Canada de l aide accord e notre programme de publication.

Gouvernement du Qu bec - Programme de cr dit d imp t pour l dition de livres - Gestion SODEC
Publi initialement en 2016 en langue anglaise sous le titre The Escapist: Cheating Death on the World s Highest Mountains par HarperCollins Publishers Ltd Gabriel Filippi, 2016 Publi en langue fran aise avec l autorisation de Cooke Agency International et de Rick Broadhead Associates Guy Saint-Jean diteur inc., 2016, pour l dition en langue fran aise
Traduction: Isabelle Allard et lisa-Line Montigny Supervision de la traduction et r vision linguistique: Danielle Charron Correction d preuves: Chlo Trihan Conception graphique: Diane Marcotte
D p t l gal - Biblioth que et Archives nationales du Qu bec, Biblioth que et Archives Canada, 2016 ISBN: 978-2-89758-210-4 ISBN EPUB: 978-2-89758-211-1 ISBN PDF: 978-2-89758-212-8
Tous droits de traduction et d adaptation r serv s. Toute reproduction d un extrait de ce livre, par quelque proc d que ce soit, est strictement interdite sans l autorisation crite de l diteur. Toute reproduction ou exploitation d un extrait du fichier EPUB ou PDF de ce livre autre qu un t l chargement l gal constitue une infraction au droit d auteur et est passible de poursuites p nales ou civiles pouvant entra ner des p nalit s ou le paiement de dommages et int r ts.
Imprim au Canada 1re impression, octobre 2016

Guy Saint-Jean diteur est membre de l Association nationale des diteurs de livres (ANEL).
GABRIEL FILIPPI
AVEC BRETT POPPLEWELL
INSTINCT DE SURVIE
TROMPER LE DESTIN SUR LES PLUS HAUTS SOMMETS DU MONDE
toutes les personnes que j ai bless es sans le vouloir au d but de chaque nouvelle ascension. Annie, Alexandra, Kelsey, Kim, Amy et Rosie - vous tes toujours avec moi sur la montagne, me rappelant que la seule chose qui compte vraiment est de rentrer la maison .
Prologue
Camp de base
Je me r veille au son du crissement des bottes dans la neige. Il doit tre deux heures du matin; c est le moment o les sherpas commencent d placer leurs clients en vue de l ascension de la journ e. J entends leur toux et leur respiration sifflante quand ils passent pr s de ma tente, au pied du glacier Khumbu de l Everest. Une centaine d alpinistes jouent suivez-le-guide dans cet espace glacial qui se dresse vers l est. Ils parlent toutes les langues du monde: n erlandais, cor en, russe, anglais avec un accent texan.
J essaie de me rendormir. Je me tourne dans mon sac de couchage, le dos au versant sud de l Everest, et j ajuste ma tuque sur ma t te. Je suis sur le point de sombrer dans le sommeil quand la lueur de la lampe frontale d un retardataire passe travers la toile couverte de neige. Pendant un moment, l int rieur de ma tente est tout illumin , et j aper ois la vapeur de ma respiration dans la lumi re. Bient t, je n entends plus que le hal tement d un chien dans la neige. Je dors comme une b che jusqu ce que le soleil surgisse au-dessus des montagnes et r chauffe l air dans ma tente. Les premiers bruits matinaux sont ceux des clochettes suspendues au cou des yaks qu on fait entrer et sortir de ce camp en haute altitude.
Nous sommes le samedi 25 avril 2015. Je suis un vieil homme, relativement parlant. Un grand-p re de 54 ans. Pourtant, je sors de mon sac de couchage avec l impression d en avoir 24. Comme la plupart des alpinistes, je suis dans un tat de perp tuelle adolescence. Les gens disent que je suis irresponsable, que je joue avec la mort, que je suis un sale go ste d avoir abandonn ma conjointe, les filles et ma petite-fille pour venir ici. Ils se moquent de moi quand je leur dis, convaincu, que je sortirai indemne de l o d autres meurent.
J accueille le nouveau jour avec un b illement et une toux. Je fais tomber la neige de ma tente en frappant la toile, puis j allume mon r chaud de camping pour r chauffer de l eau. Je suis peut- tre jeune de c ur et d esprit, mais mon corps a besoin de ces rituels de confort. Le camp de base de l Everest s tend devant moi quand j ouvre le rabat de toile derri re mon oreiller. J observe les rochers couverts de neige et les quelque 800 tentes tal es sur un kilom tre de roc et de glace sur le flanc n palais de la montagne. L eau bout. Je savoure mon expresso en regardant mes confr res alpinistes sortir en rampant de leurs tentes.
La caf ine agit rapidement. Je v rifie mon sang, j inscris ma saturation en oxyg ne de la journ e (91 , pas mal pour un homme qui vient de dormir cinq kilom tres et demi au-dessus du niveau de la mer. N importe qui sauf un Sherpa se satisferait d un taux de 80). J enfile mon jean et mes bottes, je prends ma veste et sors dans la neige. Le chien errant m accueille la porte de ma tente. Je l appelle Khumbu.
Il renifle mes bottes et tourne autour de moi pendant que je me dirige vers la tente o se trouvent les toilettes: un seau en plastique surmont d un si ge de toilette. Puis je vais la tente-cuisine, o j avale un autre caf et un bol de gruau et o je retrouve mon amie Sylvie, une anesth siologiste des Laurentides, qui me paie pour l aider gravir la montagne en s curit .
Sylvie et moi nous asseyons pour revoir son plan de la journ e. Nous sommes immobilis s au camp de base, le premier de cinq camps tablis sur le versant sud de l Everest. Je lui confie quel point j ai perdu confiance en cette ascension. Environ 150 alpinistes, peut- tre davantage, font la queue depuis des heures attendre leur tour pour franchir les chelles qui constituent le seul passage "s r travers la cascade de glace, jalonn e de profondes crevasses et de parois instables.
Pour empirer les choses, on dirait que la mousson, qui ne survient g n ralement pas avant la fin du mois de mai, est d j arriv e dans la vall e. Il y a trop de neige sur cette montagne. Il est un peu tard dans la saison pour attendre le bon moment de monter jusqu au camp 1.
- Nous resterons ici au moins une autre nuit, dis-je Sylvie. Ensuite, nous tenterons de nous rendre au camp 1. Avec un peu de chance, il y aura une petite p riode de beau temps sans trop de grimpeurs.
L Everest n est plus notre objectif cette saison. J ai d cid que Sylvie et moi allons suivre les autres jusqu au camp 4, puis aller vers l est, l cart de la foule, pour nous attaquer la quatri me plus haute montagne du monde, Lhotse.
De gros flocons tombent quand je sors de la tente. Khumbu m attend. Je me penche pour lui caresser la t te. Il sait que j ai un uf dur et du chapati dans ma poche. Je d pose le pain sur la neige devant son nez et je le regarde manger. Quand il a termin , nous traversons le camp, en nous arr tant de temps autre pour que je puisse reprendre mon souffle et admirer le paysage.
Une femme est assise dans la neige c t de sa tente. Elle lave ses sous-v tements dans un seau d eau chaude pendant que de la fum e s l ve d un autel de pierre derri re elle. Une quipe de sherpas et d alpinistes ajoutent des branches de gen vrier au feu et d posent des offrandes la montagne. J entends un ruissellement travers le camp de base et sur le flanc de la montagne. C est le glacier qui fond sous mes pieds. Khumbu se tourne pour me regarder, et pendant un instant, je ne sais plus o nous allons, tous les deux. Comme deux tres errants, nous avons suivi les sentiers rocailleux et les ponts partir de la vall e, en nous habituant aux p rils de la vie l ombre de la montagne.
Le chien me suit depuis des jours. Il mange ce que je mange, va o je vais, voit ce que je vois. Je commence me demander s il essaiera de me suivre vers le sommet. Il y a toujours des chiens sur la montagne; ils enfoncent leurs griffes dans la glace et la neige, et gravissent la pente en haletant. Ils rebroussent chemin bien avant d atteindre le sommet. Comme ils ne peuvent pas compter sur de l oxyg ne suppl mentaire ou des v tements en Goretex, ils finissent par ob ir leur instinct de conservation. Je n ai jamais vu un chien se tuer sur la montagne, mais je ne peux pas en dire autant des hommes et des femmes que j ai crois s au cours de mes voyages.
Je flatte la t te de Khumbu, puis je poursuis mon chemin travers le camp, passant devant des drapeaux de pri res et des tentes remplies d alpinistes qui toussent, pour rejoindre la tente de mon ami Elia, un v ritable fr re pour moi.
Elia Saikaly est un r alisateur canadien dont la passion pour l altitude est gale la mienne. Lui aussi est inquiet. Il tait debout cette nuit pour regarder son chef d exp dition envoyer les sherpas avec l quipement aux camps 1 et 2. En les voyant dispara tre dans l obscurit , il s est dit: "Envoyer les sherpas dans la cascade de glace, c est comme envoyer tes fils la guerre. Tu ne sais jamais s ils vont revenir. Je me glisse dans la tente d Elia avec un but pr cis: emprunter son Wi-Fi et envoyer un courriel la maison.
"Apr s quatre semaines d exp dition, cris-je, toutes les quipes n ont pas encore atteint les camps sup rieurs. Le temps est instable. Les pr visions sont les m mes pour les six prochains jours, ce qui nous m nera au mois de mai. ce moment-l , il ne restera que quatre semaines pour commencer et terminer l acclimatation avant de nous lancer l assaut du sommet. S il n y a qu une fen tre, je privil gierai probablement une seule mont e partir du camp de base, en n arr tant qu une seule fois chacun des camps suivants.
"Quant aux autres survivants du Nanga, j ai rencontr deux alpinistes qui taient au camp 2 la nuit des meurtres. Je voulais parler au survivant chinois, celui qui a fui les balles et en sait davantage sur la mort d Ernie, mais il n est plus ici. Il est retourn Katmandou avec un d me.
L d me, c est- -dire l accumulation de liquide dans le cerveau ou les poumons, est aussi dangereux flanc de montagne qu un boulement de roches ou une chute malencontreuse dans une crevasse de 500 m tres. J ai moi-m me failli en mourir 15 ans plus t t. Une fois mes courriels termin s, je note l heure - 10 h 58. Il reste deux heures avant le repas. Suffisamment de temps pour retraverser le camp, retourner dans ma tente et attendre qu un cuisinier frappe une cuill re de bois sur une casserole, annon ant que la soupe est pr te.
Assis dans ma tente, j observe le ciel nuageux par le rabat ouvert. La chaleur du milieu de la journ e fait fondre la cascade de glace, la rendant trop dangereuse traverser. Les alpinistes qui sont partis durant la nuit doivent avoir atteint le camp 1 pr sent. Certains vont s y reposer pour s acclimater, alors que d autres continueront jusqu au camp 2, 2358 m tres du sommet.
Je me serais joint eux si j avais jug cela prudent. Mais je n avais nulle envie de faire la queue pour monter jusqu la zone de la mort et me retrouver dans un bouchon de grimpeurs. Je l ai d j fait, et j ai surv cu. J ai d t l phoner la famille d une alpiniste pour expliquer qu elle tait d c d e alors qu elle se trouvait dans une file 8500 m tres au-dessus de la mer. Je n ai pas l intention de renouveler cette exp rience. Je reste donc prudemment au camp de base, o j attends mon repas.
11 h 53, je note les observations m t o de la journ e dans mon journal. Je suis encore en train d crire lorsque le sol se met trembler sous ma tente.
"Bizarre, a bouge suis-je en train d crire. Ce n est qu en inscrivant les mots "On dirait que c est un tremblement de terre que je comprends ce qui se passe.
Je laisse tomber mon stylo.
Je me pr cipite dehors en chaussettes. Le chien n est plus l .
J entends l avalanche avant de la voir. Le vent gronde, tel un train de marchandises, suivi d un nuage noir de rochers et de blocs de glace projet s dans les airs. Au d but, cette masse semble avancer lentement. Puis le grondement s intensifie, couvrant tous les autres sons. Je me mets courir en enfilant mes espadrilles. Quelques personnes l vent leur t l phone cellulaire pour prendre des photos du nuage qui nous enveloppe. Je leur crie, en d signant la chute de glace:
- COUREZ!
Le vent me frappe dans le dos. M me si j ai du mal respirer, je cours plus vite. J aper ois Sylvie au loin qui court dans la m me direction que moi. Des pierres et de la glace volent pr s de ma t te. Je perds une espadrille. Je rep re un rocher, mais tout devient blanc et il dispara t. Le vent me soul ve du sol et, pendant un instant, j ai l impression que je vais m envoler. Je revois le rocher au moment o je l atteins. Je m y agrippe, je colle mon corps son flanc et je me blottis derri re en position f tale. Je ferme les yeux pendant que le vent et la neige mart lent mes paupi res, mes narines et ma bouche. Des roches et de la glace s crasent sur le rocher. Je suffoque, sur le point de me noyer. Mes poumons sont remplis d air, mais je ne peux pas expirer. On dirait que ma poitrine va exploser, que je vais m vanouir.
Puis tout coup, le grondement cesse. J ouvre les yeux, mais je ne vois rien. Je suis aveugl par la blancheur qui m entoure. Tout est calme. La terre ne tremble plus. Je passe mes mains sur ma figure pour enlever la neige et voir si je saigne. Non, je n ai pas une seule gratignure. Je m extirpe lentement de la neige et je me rel ve en m appuyant au rocher.
Je crois que je suis le seul avoir surv cu.
Une fois de plus.
Table des mati res
Prologue: Camp de base
Chapitre 1: Un gar on d sempar
Chapitre 2: Une me en peine
Chapitre 3: Chimborazo
Chapitre 4: Aconcagua
Chapitre 5: Passion tropicale
Chapitre 6: La mangeuse d hommes en hiver
Chapitre 7: L Everest: premi re tentative
Chapitre 8: L Everest: deuxi me tentative
Chapitre 9: L appel des montagnes
Chapitre 10: La lettre d adieu
Chapitre 11: Le c ur de la montagne
Chapitre 12: Sur les traces de Hillary
Chapitre 13: Le transport de Sean
Chapitre 14: Culte des idoles
Chapitre 15: Mener des hommes dans la zone de mort
Chapitre 16: L autre c t de la montagne
Chapitre 17: De retour au point culminant
Chapitre 18: Divers degr s d euphorie
Chapitre 19: Un plan fort ambitieux
Chapitre 20: Montagne meurtri re
Chapitre 21: Une vision nocturne
Chapitre 22: L vasion
Chapitre 23: L ami invisible et les d g ts inflig s
Chapitre 24: Le summum de toutes les ascensions
Chapitre 25: Possibilit karmique
pilogue
Note de l auteur
Remerciements
Chapitre 1
Un gar on d sempar
Les gens me questionnent souvent sur les terribles trag dies dont j ai t t moin sur l Everest. Ils me parlent des corps qui gisent sur la montagne, des amis que j ai perdus en tentant d atteindre le sommet ou de l avalanche qui a failli m enlever la vie. Je leur dis la v rit : l -haut, la vie est fragile et parfois terrifiante, et je suis impatient d y retourner. Ils me regardent comme si j tais fou, mais c est parce qu ils ne comprennent pas mes motivations. Ma fa on de voir la vie vient de l environnement o j ai grandi.
N Lac-M gantic, au Qu bec, au d but des ann es 1960, j tais le troisi me enfant d une m re qu b coise et d un p re alg rien. J avais neuf fr res et s urs, et j ai appris un tr s jeune ge que la vie est la fois fragile et effrayante.
Un de mes plus lointains souvenirs remonte l ann e de mes sept ans. J tais rest la maison ce jour-l , car j avais la rougeole. Nous habitions dans une petite maison dans la ville de Cowansville, o mon p re avait trouv un emploi de gardien de prison. J tais assis dans mon lit et je lisais Tintin au Tibet , l histoire d un jeune reporter qui s aventure dans l Himalaya la recherche d un ami dont l avion s est cras sur le plateau tib tain. Ma m re est arriv e la porte de ma chambre avec mon fr re Claude, deux ans, dans les bras. Il avait de la fi vre.
- Gabriel, m a-t-elle dit, j ai besoin que tu m aides prendre soin de ton fr re.
Elle a couch Claude sur un lit dans ma chambre pendant qu elle est retourn e dans la cuisine pr parer le repas. Je me suis tendu pr s de Claude, j ai ouvert mon livre et je lui ai lu l histoire de mon ami Tintin et de son chien Milou.
Le samedi suivant, l tat de Claude avait empir . J ai termin l histoire de Tintin et entam la suivante. Le dimanche, ma m re m a demand comment allait Claude. Je lui ai r pondu que je ne le savais pas. Elle lui a donn de l aspirine et a pris sa temp rature. Le lundi, elle a appel le m decin. Il s est pr sent la porte de ma chambre avec sa trousse de cuir, a jet un coup d il mon fr re et a aussit t appel l ambulance.
En arrivant l h pital de Cowansville, ma m re a pris la main de mon fr re, chang sa couche, mis l pingle couche dans la poche de sa robe et suivi le conseil des m decins, qui lui disaient de rentrer la maison pour la nuit. L tat de Claude tait stable, et ils lui ont promis de lui t l phoner s il y avait le moindre changement. J tais veill lorsque ma m re est rentr e la maison. Je l ai regard e par la fen tre de ma chambre pendant qu elle sortait du taxi et remontait l all e en pleurant. Mon p re lui a dit d aller dormir; il allait rester debout au cas o l h pital appellerait.
Le t l phone a sonn 1 heure du matin. J ai entendu mon p re r p ter la conversation ma m re. Claude tait transf r un h pital de Montr al. Nous n avions pas d argent ni de voiture pour nous rendre Montr al au milieu de la nuit. Ma m re a d cid de prendre un taxi t t le lendemain, mais le t l phone a sonn de nouveau avant l aube. Claude tait mort. Ma m re s est croul e.
C tait le 25 octobre, le jour de l anniversaire de ma s ur. Ma m re a s ch ses larmes, mis l pingle couche dans son coffre bijoux et rang le petit lit de mon fr re. Puis, elle est all e dans la cuisine pour pr parer un g teau.
C est quelques ann es plus tard que j ai appris vivre avec la peur.
J tais sur le tremplin de la piscine pr s de notre maison. Mon p re tait dans l eau et m encourageait sauter, promettant de m attraper. Malgr ma peur, je lui ai ob i. J ai tendu les bras vers lui, mais je n ai trouv que le vide en tombant dans l eau et en coulant jusqu au fond de la piscine. Comme je ne savais pas nager, la panique m a envahi lorsque de l eau s est infiltr e dans mes poumons. J ai cri en vain. Je sentais le fond de la piscine sous mes pieds en essayant de m tirer pour atteindre l air au-dessus de ma t te, mais je n avais rien quoi m accrocher. Je me d battais, sachant que mon p re tait l me regarder m agiter.
Je ne sais combien de temps je suis rest au fond - cinq secondes, peut- tre plus. Le temps s arr te quand on a l impression qu on va mourir. Je cherchais d sesp r ment la jambe de mon p re. La seule fa on de me sauver tait de le trouver et de grimper le long de son corps, comme une montagne, jusqu ses paules. L , je pourrais atteindre le bord de la piscine et m y agripper d une main, puis de l autre. Mais je ne le trouvais pas.
J tais encore en train de me d battre quand j ai senti mon p re me prendre dans ses bras et me soulever hors de la piscine. J ai ramp sur la terrasse en recrachant une telle quantit d eau que j ai failli vomir. J tais hors d haleine, et je sentais les larmes se m ler l eau sur ma figure. Mon p re riait dans la piscine. Je l ai regard sans rien dire. En secouant la t te, comme s il s adressait un b b , il m a dit que je n avais aucune raison de pleurer.
Mon p re tait un homme s v re, endurci par quelque chose que j esp rais ne jamais comprendre. Je ne l ai pas cout lorsqu il a tent de me convaincre de retourner dans la piscine. cause de lui, j ai toujours eu peur de l eau. Et j ai toujours refus de l couter quand il parlait des guerres o il avait combattu, les d crivant grand renfort de d tails qu il semblait incapable d oublier.
Un autre souvenir: une nuit, le t l phone a sonn . J ai entendu mon p re r pondre en grommelant dans le couloir. Il a enfil son uniforme de gardien de prison et a attendu dans l obscurit , pr s de la fen tre l avant de la maison. Un prisonnier s tait chapp et mon p re devait aider la police le rechercher.
Il n tait toujours pas revenu le lendemain mon r veil. J tais g n ralement le premier venir d jeuner, suivi peu apr s par ma flop e de fr res et s urs. Ma m re m a remis un morceau de papier o elle avait inscrit le pointage de la partie de la veille du Canadien de Montr al. onze ans, j tais trop jeune pour rester debout jusqu la fin des matchs, et je comptais donc sur elle pour noter chaque but.
Apr s le d jeuner, tous les enfants sont all s dehors pour jouer dans la for t, de l autre c t de la rue. Ensuite, nous nous sommes assis sur le porche pour couter la radio, en nous demandant si notre oncle Michel viendrait nous chercher pour faire un tour dans sa vieille Chevy. Lorsqu il a t vident que personne ne viendrait, nous avons pris nos b tons pour jouer au hockey. Je me suis empar de la balle et j ai cri mes fr res:
- Faites attention! Moi, je suis Guy Lafleur!
J tais toujours Guy Lafleur.
Je me suis lanc dans l all e menant au garage, maniant le b ton, me faufilant entre mes fr res. Puis, j ai pris mon lan et j ai lanc la balle vers le filet. Elle a quitt le sol et s est envol e tr s haut, trop haut. Mes fr res et moi l avons regard e voler au-dessus du filet avant de fracasser la fen tre du garage. J ai laiss tomber mon b ton, paralys par la peur. Mes fr res se sont approch s de moi.
- Il ne le remarquera peut- tre pas, a dit l un d eux.
- Il le remarquera, ai-je r torqu .
- Ce ne sera peut- tre pas si pire.
Nous tions six fr res et avions un pacte. Aucun de nous ne d noncerait jamais l un des autres aupr s de notre p re, car nous savions ce que cela signifierait.
Nous tions tranquillement en train de jouer pr s de la maison lorsque mon p re est rentr . Il n a rien dit en passant devant nous. Il n a pas sembl voir que la fen tre tait bris e. Pendant un moment, nous nous sommes crus l abri. Au bout de quelques minutes, il nous a appel s l int rieur. Il nous a r unis dans la salle manger et a demand :
- Qui a bris la fen tre?
Silence.
Il a r p t la question:
- Qui a bris la fen tre?
Toujours pas de r ponse.
S il tait en col re, il n en a rien montr . Il nous a dit de sortir de la pi ce. Puis il nous a fait revenir, un par un, du plus jeune au plus vieux, pour nous interroger. Quand mon tour est arriv , j avais du mal croire que personne ne m avait d nonc .
Il s est appuy au dossier pendant que je me tortillais sur mon si ge.
- Alors, Gabriel. Est-ce toi qui as bris la fen tre?
J ai secou la t te.
- Sais-tu qui l a fait?
J ai fait signe que non.
Il a pliss les yeux en hochant la t te, puis m a laiss partir.
Apr s un moment, j ai commenc croire que le danger tait cart . Pour moi et pour les autres. Puis mon p re est sorti nous rejoindre.
- Les gar ons, venez ici!
Il se tenait pr s d un tas de roches dans un coin de la cour arri re.
Nous nous sommes approch s prudemment.
- J ai une t che pour vous. Chaque pierre doit tre transport e l autre bout de la cour. Une fois qu elles auront t d plac es, elles devront tre ramen es la pile originale. Vous allez transporter ces pierres jusqu ce que l un d entre vous me dise qui a bris la fen tre. Maintenant, au travail.
J ai regard mes fr res du coin de l il. Aucun ne m a rendu mon regard. Nous formions un front uni. Je ne sais pas combien il y avait de roches, ni combien de fois nous avons fait l aller-retour dans la cour, mais je sais que les pierres taient lourdes et que j avais mal aux bras en les portant. Mes jeunes fr res ont laiss tomber leurs pierres plusieurs reprises. Mon p re, qui les observait, leur permettait de s arr ter seulement quelques secondes avant de leur ordonner de se remettre au travail. Les minutes sont devenues des heures. L apr s-midi a c d la place au soir. Nous avons continu d aller et venir dans la cour arri re.
Je ne sais plus exactement comment s est termin e cette histoire. Ce souvenir se m le avec un autre de la m me poque o mon p re, enrag pour une raison qui m chappe, nous avait ordonn , mes fr res et moi, de nous agenouiller c t de l escalier en regardant le mur. Je connaissais suffisamment cette punition pour savoir que je devais me h ter de me mettre en position si je voulais viter de recevoir une claque l arri re de la t te.
Pour une raison quelconque, mon jeune fr re Luc prenait son temps. Je n ai pas vu le coup qui l a envoy voler de c t dans la cage d escalier, et je ne crois pas qu il l ait vu lui non plus. Je m attendais l entendre crier au bas des marches, mais pas un son ne s est lev . Luc ne faisait aucun bruit. Nous nous sommes pr cipit s vers l escalier. Tout le monde contemplait Luc qui semblait mort.
- LUC! a cri mon p re. LUC!
Pas de r ponse. Mon p re s est pr cipit dans l escalier et s est agenouill et a mis d licatement la t te de son fils sur ses genoux.
- Luc! R veille-toi! R veille-toi, r veille-toi!
Il a fallu un moment pour que mon fr re ouvre les yeux - suffisamment longtemps pour donner r fl chir mon p re. Il n y aurait plus de punition ce jour-l .
Plus tard, quand mon fr re a t ramen en haut et que ma m re a eu nettoy ses gratignures, nous nous sommes r unis dans sa chambre pour lui demander s il allait bien. Il a souri, nous a fait signe d approcher et nous a r v l qu il avait fait semblant parce qu il voulait faire peur notre p re. Nous tions bouche b e, scandalis s par son audace. Il tait notre h ros.
Mon enfance n avait pas que de mauvais c t s. J ai de bons souvenirs: par exemple, rouler v lo dans la rue devant chez nous, jouer dans la for t, patiner sur la petite patinoire que mon p re am nageait chaque hiver sur la pelouse c t du tas de bois.
Il y a aussi la fois o mon p re nous a emmen s dans le sud de la France, mes quatre fr res, mes trois s urs et moi. Ma m re ne nous accompagnait pas puisqu elle tait enceinte pour la dixi me fois et devait rester la maison. Mon p re nous a aid s jouer un tour aux Fran ais, leur faisant croire que nous, les Canadiens, venions directement du Far West. Nous avons m me construit un tipi sur une plage de la C te d Azur pour donner plus de poids notre histoire. Assis dans notre tipi, nous avons beaucoup ri du ridicule de la situation.
Mais la plupart du temps, mon p re tait col rique et impr visible, hant par son pass . Ce commando parachutiste, expert en explosifs, avait combattu dans deux des guerres les plus d sastreuses de la longue histoire militaire de la France. Il avait 19 ans quand, lors du dernier combat de l empire colonial fran ais en Extr me-Orient, il a t envoy en Indochine pour affronter le Vi t Minh dans la jungle et les rizi res au sud de Hano .
Tout ce temps-l , il a envoy des lettres la correspondante canadienne-fran aise qui allait un jour devenir sa femme, sans pour autant rien lui r v ler de la guerre en Indochine. Il ne lui a pas non plus d crit quel point l Alg rie tait diff rente son retour en 1954, quand il a d prendre part ce qui deviendrait bient t l une des gu rillas urbaines les plus brutales du XX e si cle.
Ma m re se souviendrait plus tard qu avant de le rencontrer l -bas, sa future belle-m re l avait prise part pour lui expliquer que son fils n tait plus le m me homme qu avant la guerre. Il avait vu et fait des choses terribles, des choses que je ne peux m me pas imaginer, et il les portait en lui continuellement.
Mon p re a toujours port la moustache. Quand il a rencontr ma m re, c tait une moustache la Clark Gable, courte et bien taill e. ma naissance, elle avait paissi, tout comme son tour de taille. Les proches de ma famille disent que j ai ses yeux. Ils taient froids, profonds et distants. Il trouvait que je ne faisais jamais rien de bon. Quand je revenais de l cole et que je lui montrais un examen ou un bulletin, je savais que ma note importerait peu. Sa r action tait toujours la m me:
- Tu as eu 80 ? Ce n est pas assez. Pourquoi n as-tu pas eu 85?
Je retournais l cole et redoublais d efforts. La fois suivante, je revenais la maison avec une note de 90 , mais c tait encore la m me chose.
- Tu as eu 90 ? Ce n est pas assez. Pourquoi n as-tu pas eu 95?
J avais 17 ans quand ma relation avec mon p re s est d t rior e. C tait durant l t de 1978. Mon fr re a n , Jean, venait de suivre la voie qui avait toujours t trac e pour lui: il tait parti en France pour entrer dans l arm e. De l autre c t de la table, mon p re m a tois et m a dit que je serais le prochain. D apr s lui, c tait plus qu un devoir, c tait la loi. Le gouvernement fran ais pouvait venir cogner notre porte n importe quand et me tra ner de force la guerre. Il disait que si je ne m enr lais pas, ce serait fini entre lui et moi. Je me retrouverais seul, travailler au kiosque de fruits et l gumes du coin juste pour gagner m diocrement une vie qui serait sans valeur et sans but.
Un jour, mon p re est venu dans ma chambre avec ce qu il pr tendait tre une lettre de l arm e fran aise. Il m a dit qu il tait temps d aller voir le m decin pour l examen pr liminaire mon enr lement. Quand je lui ai r pondu que je n irais pas, il m a menac de me mettre la porte. J ai donc accept .
Pendant l examen, le m decin m a demand ce que j avais l intention de faire apr s mes tudes. Il m a jet un dr le de regard quand je lui ai dit que je ne savais pas encore, mais que, d apr s mon p re, je devais m enr ler dans l arm e fran aise, d faut de quoi je risquais la prison.
- Tu sais que c est faux, n est-ce pas? m a-t-il dit.
J ai r pondu que mon fr re a n s tait d j enr l et que je ne savais plus que penser. Il m a alors expliqu qu aucune loi ne pouvait m obliger, en tant que citoyen canadien vivant au Qu bec, aller en France faire mon service militaire.
- Si ton p re insiste, reviens me voir et je te d clarerai inapte au service.
En sortant de son cabinet, j ai senti que je contr lais ma vie pour la toute premi re fois. Je n avais plus peur de mon p re.
C est durant la fin de semaine de l Action de gr ce de 1978 que j ai eu 18 ans. Au cours du souper, mon p re m a demand si j allais agir en homme et entrer dans l arm e, ou si j allais tre un l che. C tait soit l un, soit l autre. Je n ai pas saisi l ironie de la situation.
Je r vais d chapper mon existence et de voyager dans le monde entier. Le voyage dans le sud de la France m avait donn un aper u de l univers qui existait au-del de notre petite maison sur une rue bois e, dans une banlieue de la province de Qu bec. partir de ce moment, je me suis mis lire des livres d aventures et de voyages et en r ver. J idol trais les hommes comme Neil Armstrong, Ernest Shackleton et Edmund Hillary.
Militaire en Afrique et au Moyen-Orient, mon fr re Jean menait en quelque sorte cette vie d aventure. Mais je d testais tellement mon p re que je refusais de lui accorder la satisfaction de m envoyer au front. Je n ai jamais voulu combattre. Pas apr s ce que j ai vu et subi dans sa maison.
Puisque mes parents n avaient pas assez d argent pour me payer l universit , j ai commenc travailler dans un grand h tel du lac Selby, au Qu bec, comme chef-cuisinier, barman et DJ. J ai v cu sur place un certain temps. Pour la premi re fois de ma vie, je me sentais ind pendant. Puis l hiver est arriv et je me suis retrouv au ch mage, oblig de r int grer le foyer familial. J ai trouv un emploi de commis dans une fruiterie du coin et j ai commenc mettre de l argent de c t .
Puis, par hasard, j ai rencontr une fille. Une belle fille. J tais all livrer des fruits et l gumes dans un restaurant de la ville quand je suis pass devant le concessionnaire Fiat. J y ai aper u une Fiat X1/9 rouge et je suis entr . Quelques jours plus tard, je revenais pour acheter cette voiture sport peu pratique, mais combien rapide! C est ce moment-l que j ai vu la fille. C tait la fille du concessionnaire. Nos regards se sont crois s. Quelques minutes plus tard, elle tait sur le si ge du passager et nous allions au cin ma.
Quand je suis rentr la maison, mon p re a jet un coup d il ma nouvelle voiture et d cr t que j tais immature et go ste. Qu en achetant une voiture sport deux places, je ne pensais qu moi. Il m a mis la porte de la maison. Je n avais aucun endroit o aller, et j ai dormi sur le canap de mon patron. Apr s quelques nuits, les parents de ma nouvelle petite amie m ont permis de vivre chez eux. Peu de temps apr s, j tais fianc .
J avais tout juste 22 ans le jour o je me suis mari l glise catholique sous le regard de ma m re souriante. Je ne tenais pas particuli rement la pr sence de mon p re, mais je l avais invit en me disant que si un jour notre relation changeait, je regretterais de ne pas l avoir fait.
Apr s une lune de miel sur une plage de Fort Lauderdale, en Floride, ma femme et moi sommes revenus Cowansville o nous avons v cu de fa on modeste pendant cinq ans, elle travaillant comme coiffeuse et moi comme commis la fruiterie.
C tait une vie simple. Je r vais toujours de voir le monde, de devenir un explorateur comme ceux qui m avaient inspir durant mon enfance, mais mon esprit ne cessait de dresser des barri res entre tout type d aventure et moi. J ai donc pass cinq ann es livrer des fruits et conomiser pour retourner aux tudes, afin d obtenir un emploi qui me permettrait enfin de voyager.
J ai d cid de vendre ma petite Fiat et de m inscrire dans un c gep Montr al. Je travaillais galement comme agent de bord pour la compagnie a rienne Wardair, qui a maintenant cess ses activit s. Cet emploi m a procur suffisamment d aventures pour me garder satisfait jusqu la fin de la vingtaine. Nous passions des fins de semaine et nos vacances Londres, Paris, Cuba, en Jama que. Je commen ais enfin voir le monde.
Au moment o je terminais mes tudes en finance, Transports Canada s est mis recruter des gens pour travailler dans les tours de contr le des a roports du pays. J ai rempli les formulaires sur un coup de t te. Deux tests et deux entrevues plus tard, je recevais la confirmation de mon embauche par la poste.
Soudain, j ai senti que ma vie tait sur le point de commencer. J apprendrais l art d licat de guider les a ronefs afin de les aider atterrir en toute s curit malgr les grands vents et les temp tes de neige.
Apr s avoir termin ma formation comme sp cialiste de l information de vol, j ai occup mon premier poste Sept- les, une petite ville sur la rive nord du fleuve Saint-Laurent. Surtout connue comme port baleinier jusqu au milieu du XIX e si cle, Sept- les s tait r invent e comme avant-poste minier dans les ann es 1950. C tait une petite ville anim e lorsque je suis arriv pour prendre ma place dans la station d information de vol, en bordure du tarmac. J y suis rest trois ans. J tais dou pour ce travail, qui a fini par me passionner. Ma femme a d nich un emploi dans un bureau en ville, et nous avons t heureux pendant un certain temps.
Apr s sept ans de mariage, j ai appris que nous allions avoir un enfant. J tais la fois excit et terrifi l id e d tre p re. Nous tions en train de c l brer la Saint-Valentin en retard lorsque nous avons d interrompre notre repas pour nous pr cipiter l h pital. Douze heures plus tard, pendant que je faisais les cent pas dans une salle d attente, une infirmi re est arriv e avec ma fille. Elle pleurait lorsque je l ai prise dans mes bras. Le temps que je contemple son visage, elle semblait d j tre en train de grandir.
J avais essay d oublier toutes les choses que mon p re avait faites durant ma propre enfance, mais on n efface pas le pass . Je me suis donc promis de ne jamais la blesser. Je voulais tre l pour ma fille chaque jour de sa vie. Je voulais qu elle grandisse en sachant que je l aimais inconditionnellement. Nous l avons baptis e Alexandra, un nom dont nous aimions la consonance.
Je me suis entich e de ma fille, et chaque jour, je me pr cipitais la maison apr s le travail pour passer le plus de temps possible avec elle avant l heure du coucher. C tait quand nous rampions par terre et que nous nous amusions ensemble avec ses jouets qu elle semblait le plus heureuse. C tait aussi vrai pour moi.
Alexandra avait peine quelques mois lors de ma mutation dans un autre a roport. Nous avons d m nag de nouveau, nous dirigeant vers le nord pour ce que je croyais, tort, tre une nouvelle aventure familiale. Cette fois, nous devions vivre Radisson, une petite ville de 250 habitants situ e dans le Grand Nord du Qu bec, sur la c te de la baie James. Cette ville n aurait pas exist sans le barrage hydro lectrique de 162 m tres qui g n rait assez d nergie pour clairer la province.
Nous tions la fin d avril 1991. Je n avais pas parl mon p re depuis pr s de 10 ans, mais je voulais que ma m re rencontre ma fille avant notre d part pour Radisson.
Je me suis gar devant la maison de mes parents, j ai sorti Alexandra de son si ge de b b pour la prendre dans mes bras et j ai sonn la porte. Je me suis demand ce qui allait se produire pendant que j attendais. Un vieil homme hagard a ouvert. Il semblait d sorient et m a demand ce que je voulais.
- Est-ce que maman est ici?
Il a secou la t te avec une expression h b t e. Puis ma m re est arriv e en criant. Je n avais jamais t aussi heureux de la voir. Elle m a pris la figure entre ses mains, m a embrass , puis a fait connaissance avec ma fille avant de nous faire entrer. J vitais de regarder mon p re, faisant comme s il n tait pas l , mais je ne pouvais l ignorer. Surtout quand il s est pench l oreille de ma m re pour lui demander:
- Qui est-ce?
***
Je me suis adapt rapidement ma nouvelle vie, travaillant 12 heures par jour, 7 jours par semaine. La piste d atterrissage tait l endroit le plus occup en ville. Les avions remplis de travailleurs d Hydro-Qu bec arrivaient et repartaient toute heure du jour. Le temps tait toujours impr visible, Radisson tant sujette des temp tes arctiques 9 mois sur 12.
Je n avais jamais v cu dans un endroit aussi isol , mais je gagnais bien ma vie et j appr ciais cette exp rience. Je ne me suis pas rendu compte que ma femme tait en train de tomber dans les bras d un autre homme. De prime abord, il semblait beaucoup plus aventureux que moi. Il avait une motocyclette et lui promettait des voyages partout sur le continent. J ai t le dernier en ville apprendre leur liaison.
J ai t l phon ma m re, qui m a cout lui raconter mes d boires, avant de me dire:
- Une seconde, ton p re aimerait te dire un mot.
Je ne voulais vraiment pas lui parler, mais elle lui a tout de m me pass l appareil. Cela s est av r la seule et unique conversation positive que j ai jamais eue avec lui. Il m a dit qu il tait d sol de ce qui m arrivait, mais que je ne devais pas me laisser abattre.
J avais r v de ce genre de relation p re-fils durant des ann es, mais je n avais jamais cru pouvoir compter sur lui pour des conseils ou du r confort. Nous ne nous sommes plus jamais reparl par la suite.
J tais toujours sous le choc de l chec de mon mariage le jour o le t l phone a sonn dans la station d information de vol. Nous tions en 1992, quatre jours apr s No l. Ma m re m appelait pour m apprendre que mon p re tait d c d . Il venait de perdre son combat contre le cancer. Je ne savais pas comment r agir. J ai raccroch et r fl chi en regardant la neige tomber sur Radisson. M me si je l avais voulu, je ne pouvais pas quitter la ville pour les fun railles.
Je parle rarement de mon p re. Je ne pense jamais lui sur la montagne. Et je ne me suis certainement jamais permis de croire que son genre d ducation a eu une influence quelconque sur la vie que je m ne. Pourtant, certaines personnes, dont ma femme, vous diraient que la raison pour laquelle je cherche me d passer jusqu fr ler la mort, simplement pour gravir une "montagne stupide , est une mani re d accomplir inconsciemment quelque chose de plus grand que ce que mon p re n a jamais attendu de moi.
Cette analyse de ma vie est un peu triste. Or, je connais beaucoup de grands alpinistes qui prouvent du ressentiment envers leur p re. Je ne pr tends pas comprendre ce que cela signifie, ni m me que cela signifie quelque chose. En revanche, voil ce que je sais: ma m re affirme que mon p re serait fier de ce que j ai fait de ma vie. J ai peut- tre les yeux de mon p re, mais j ai le sourire de ma m re et il se forme sur mes l vres quand elle parle de la fiert de mon p re. C est dans ces moments-l , quand nous sommes assis nous sourire, que je dis ma m re:
- Tu sais bien qu il n aurait jamais pu me le dire.
Chapitre 2
Une me en peine
La lumi re rouge de mon r pondeur clignotait lorsque je suis rentr la maison. Je connaissais la teneur des messages sans m me les couter. Nous tions la fin de septembre 1993 et j avais 32 ans. Chaque jour, lorsque je revenais de l a roport, je trouvais des messages d amis et de parents me demandant comment je m en sortais tout seul. Certains jours, je ne les coutais m me pas. J allais directement au lit pour sombrer dans un sommeil sans r ves.
Puis je me r veillais, je me pr parais un frapp aux fruits et je regardais le ciel gris par la fen tre, avec l impression d tre devenu l homme le plus solitaire de Radisson. J enfilais mes v tements de travail, je pr parais mon lunch et je me rendais une fois de plus l a roport.
Peu de temps avant mon anniversaire, j ai emmen Alexandra passer quelques jours Montr al. Nous avons rendu visite ma s ur cadette, dont le petit ami, Louis, planifiait un voyage en Colombie. Il tait jeune et aventurier dans l me. Il m a propos de l accompagner. Ma s ur m a encourag partir, car elle estimait que j avais besoin de vacances, de me changer les id es et de passer du bon temps. Il fallait que j apprenne vivre dans le moment pr sent et que je me trouve de nouveaux r ves pour l avenir. Elle tait jeune, mais elle tait sage.
Quelques mois plus tard, je roulais vers l a roport par une temp rature de moins 23 degr s Celsius. Apr s avoir enregistr mes bagages et pris un verre, je suis mont bord de l avion. Quand j en suis ressorti, il faisait 32 degr s et j ai t assailli par la chaleur et les rues anim es de Carthag ne, une ville portuaire de Colombie sur la c te de l Atlantique.
Je n avais jamais tenu de journal auparavant, mais pour une raison quelconque, j avais d cid d en emporter un. Il s agissait autant d une mission d introspection que d une aventure. Durant huit jours, Louis et moi avons visit la ville de Carthag ne, arpent ses plages sablonneuses et fr quent ses multiples pubs et bars. Puis nous nous sommes aventur s dans la campagne, sillonnant les vall es, la jungle et les collines du centre de la Colombie, en direction de Bogot .
Comme tous les touristes de l poque, nous nous sommes rendus sur la tombe de Pablo Escobar, le c l bre baron de la drogue, mort peine un mois plus t t. Nous avons d pens plusieurs pesos pour des refajos et des coco locos - des boissons locales qui aidaient oublier la chaleur du midi.
Ce voyage s annon ait comme une simple aventure pour me changer les id es jusqu ce que, de mani re tout fait impromptue, je d couvre en moi-m me la passion qui allait modifier jamais la trajectoire de ma vie.
C tait le lundi 17 janvier 1994. Je me suis r veill dans un petit lit d un h tel bon march de Manizales, une ville sur la route du caf , au pied d un volcan andin couronn de neige. Je me suis lev , j ai enfil mon jean et mes bottes de marche, pr t pour ce que je croyais tre une randonn e sur le flanc d un volcan. J ai pris mon d jeuner, sans savoir qu un s isme d une magnitude de 6,7 dans la vall e de San Fernando avait d truit des autoroutes Los Angeles, tuant plus de 60 personnes et en blessant 9000 autres.
Peu de temps apr s, la nouvelle du tremblement de terre a amen tout le monde redouter l arriv e du "Big One . J tais tellement peu int ress par la peur et la destruction dont on parlait aux nouvelles que je n ai m me pas pris la peine de demander si c tait une bonne journ e pour faire une longue promenade sur un volcan actif.
Une fois notre d jeuner andin termin , Louis et moi sommes sortis avec quatre autres marcheurs et deux guides. Un autobus bringuebalant nous a fait traverser les moraines d un ancien glacier marqu es par la lave, s arr tant en route pour laisser passer un troupeau de vaches sur la route rocailleuse qui menait la base du volcan.
Un des guides nous a dit que ce volcan tait l un des pics les plus meurtriers du monde. Son sommet tait toujours couvert de neige, nous a-t-il expliqu , mais parfois, la neige commen ait fumer, indiquant que le volcan se mettait en col re. Avant la derni re grosse ruption, de la fum e s tait chapp e du sommet du Nevado del Ruiz pendant pr s d un an. Puis, peu apr s 15 h un mercredi de novembre 1985, il avait explos .
Trente-cinq millions de tonnes de magma, de dioxyde de soufre et d autres substances ont t projet es dans les airs, faisant fondre le glacier et envoyant d paisses coul es de d bris volcaniques mouill s - un m lange d eau, de glace et de roche en fusion - sur le flanc de la montagne, jusque dans la vall e. Cette catastrophe avait an anti un village entier et tu 25 000 personnes.
- C tait la quatri me ruption la plus meurtri re jamais enregistr e, a dit le guide.
J ai regard vers le sommet. Il s levait plus de cinq kilom tres dans le ciel et semblait fumer.
- Ne vous inqui tez pas, a-t-il ajout . Le Nevado del Ruiz fume toujours.
Il a ajout , pour calmer mes craintes:
- Ce volcan envoie toujours un cri d alarme avant d exploser. Et en ce moment, il ne crie pas.
En sortant de l autobus, nous avons pos le pied dans la neige. Nous nous trouvions d j 4200 m tres au-dessus de la mer, et 1121 m tres nous s paraient du sommet. Les guides et les autres marcheurs ne voulaient pas monter jusqu en haut, mais Louis et moi tions d termin s. Comme nous n tions pas quip s pour autre chose qu une simple randonn e, nous avons commenc glisser sur la glace quelques pas de l autobus. Un des guides a d cid de rester avec nous, au cas o nous croiserions un des ours des Andes face tachet e qui vivaient sur la montagne.
- Le sommet, nous a-t-il dit, pr sente un autre type de danger. C est un crat re volcanique.
Cela semblait dangereux et exaltant.
- Le v ritable danger, a-t-il poursuivi, n est pas dans la montagne, mais en vous.
Il nous a alors racont l histoire d un jeune homme qui tait mort d une embolie pulmonaire la semaine pr c dente. Une art re d un de ses poumons avait t bloqu e par un caillot lors de son ascension du volcan.
- Les gens sont souvent malades l -haut. Et ils en comprennent la raison trop tard.
Je me suis tourn vers Louis. Il voulait toujours monter. Nous sommes donc partis, marchant et grimpant durant des heures sur la glace, la neige et les rochers, sans voir me qui vive. Nous passions l o d autres taient d j all s, mais avions l impression d tre des explorateurs. J tais r solu atteindre le sommet, mais il est bient t devenu vident que Louis et notre guide n taient pas aussi motiv s.
En attendant qu ils me rejoignent, j ai observ les montagnes et les vall es avoisinantes. Louis et notre guide semblaient si petits et vuln rables au loin. Ils s arr taient tous les quelques pas pour reprendre leur souffle. Les nuages commen aient s accumuler, couvrant les sommets l horizon. Je savais que ces montagnes taient lev es, mais je me trouvais encore plus haut. Au-del de ces pics, je ne voyais rien, aucun signe de vie humaine. Je savais qu en bas, dans la vall e, il y avait une ville effervescente de pr s d un million d habitants. Mais de mon nouveau point de vue privil gi , ils n avaient aucune importance. Il a fallu un bon moment avant que mes deux compagnons me rejoignent.
- Gabriel, a dit Louis, bout de souffle. Je n en peux plus.
- Il ne reste qu une centaine de m tres jusqu au sommet, ai-je r pondu. Il faut continuer!
- Je me fiche de ce volcan.
Il avait mal la t te et avait du mal respirer. Tout ce dont il avait envie, c tait d une cigarette.
- Bon, bon, dis-je. On va redescendre.
Je l ai laiss prendre les devants pendant que je contemplais le monde mes pieds. Pendant un instant, j ai savour la sensation de me tenir l , compl tement d tach de tout le brouhaha. La derni re chose que je souhaitais, c tait quitter cette montagne et retrouver le g chis qu tait ma vie.
Chapitre 3
Chimborazo
Radisson tait froid, sombre et d sert quand mon avion a atterri sur le tarmac. Nous tions au d but de f vrier et il faisait 25 degr s sous z ro. J ai laiss tomber mes valises et salu mes coll gues dans la station d information de vol. Ils m ont interrog sur mon aventure colombienne. Qu avais-je pens des plages, des gens, de la nourriture? Je leur ai dit que cela avait t une exp rience r v latrice, que Carthag ne tait une ville remarquable, mais que la partie la plus excitante de mon voyage avait t la longue randonn e sur un volcan gel qui avait tu beaucoup de gens.
Aucun de mes interlocuteurs ne semblait comprendre pourquoi une personne oblig e de vivre et de circuler neuf mois par an dans la neige avait choisi de le faire aussi en vacances.
- Tu aurais d rester sur la plage, m ont-ils dit.
- Il n y a pas grand-chose explorer sur une plage o il y a 2000 autres personnes, ai-je r pondu.
Je n ai pas pris la peine de leur dire que j avais peur de l eau. Puis je leur ai demand comment s taient pass es les choses durant mon absence. Apparemment, les jours avaient peu peu allong et les avions n avaient cess d aller et venir.
J tais en train de planifier ma prochaine aventure avant m me d ouvrir la porte de la maison. Alexandra vivait toujours avec sa m re et le nouveau copain de cette derni re, de l autre c t de la ville, et ma vie tait ennuyeuse et insatisfaisante.
J ai repris mes quarts de travail de 12 heures la station d information de vol. Je passais le plus de temps possible avec Alexandra, mais cela ne me paraissait jamais suffisant.
L t est arriv et les soir es s tiraient. Certains jours, je sortais de la station d information de vol avant le cr puscule et j allais chercher ma fille. Je l emmenais dans mon camion vers un poste d observation en p riph rie de la ville. Je l installais sur le capot du camion et d ballais notre pique-nique: des sandwichs au jambon, du fromage et des craquelins, des cartons de jus et des noix pour dessert. Nous passions des heures l -bas, le dos appuy au pare-brise, parler de tout et de rien pendant que les aurores bor ales se d ployaient dans le ciel.
Ma fille n avait que quatre ans, et sa principale crainte tait de perdre de vue ses toiles pr f r es. Je l aidais les retrouver. Dans ces moments-l , j tais heureux. Puis je la ramenais la maison avant de reprendre ma vie solitaire.
Les jours et les saisons ont pass , mais je n ai jamais cess de r ver de l Am rique du Sud. J avais l impression d tre tomb amoureux d une beaut lointaine, sans avoir encore la sagesse de reconna tre son visage. Quelque chose m attirait en Am rique du Sud. Quelque chose en moi me disait que je devais revenir dans les Andes. Je croyais que c tait la culture.
J ai demand un cong d un mois et d cid de le passer Quito, la capitale la plus lev e du monde. Je vivrais dans une famille et j apprendrais l espagnol. Quand j ai inform ma famille et mes amis de mon projet, ils m ont d visag comme si Quito tait une ville dont je ne reviendrais jamais. Leurs craintes taient contagieuses. M me si j essayais d en faire fi, j ai confi ma jeune s ur que j avais un mauvais pressentiment propos de ce voyage. Je lui ai demand , dans l ventualit o je ne reviendrais pas, de prendre soin d Alexandra et de s assurer qu elle savait qui j tais et quel point je l aimais.
J avais donn un t lescope ma fille pour qu elle puisse rep rer les toiles en mon absence, mais en mon for int rieur, je craignais qu elle cesse d admirer le monde au-dessus d elle si je n tais pas l pour la guider. Je suis mont bord de l avion avec l impression de me lancer dans la plus grande aventure de ma vie. "Exp rience nouvelle, on dit pas non. De toute fa on, on ne peut pas contourner la mort, notre destin.
Je me suis adapt rapidement ma nouvelle demeure. J ai s journ trois semaines dans une chambre de la taille d un placard, dans un petit appartement du centre de Quito o vivait une famille de trois personnes. Je passais les matin es avec ma m re adoptive, Anna-Maria. Pendant que je pelais les pommes de terre, elle m apprenait les complexit s de la cuisine andine et une foule de termes espagnols servant d signer toutes sortes de choses, du cochon d Inde la bouilloire.
Chaque apr s-midi, je prenais mon livre et mon cahier pour aller tudier les conjugaisons dans une petite cole. Le soir, j allais en ville avec les autres tudiants. Nous formions un petit groupe clectique d mes en peine, venues de partout dans le monde. Il m arrivait parfois de ne pas me coucher avant cinq heures du matin.
J appr ciais mon s jour quatorien, mais je commen ais soup onner que ce n tait pas un amour naissant pour la culture andine qui m avait fait revenir ici. C tait plut t le d sir de gravir une autre montagne. Je passais des heures observer le volcan Cotopaxi, qui se dresse au-dessus du paysage urbain de Quito. Un jour, j ai dit Anna-Maria que je songeais le gravir.
- No, no! Tienes que escalar el Chimborazo! a-t-elle dit en agitant le doigt vers moi.
- Chimborazo?
Elle m a conseill d oublier Cotopaxi et de faire l ascension d un volcan infiniment plus int ressant appel Chimborazo. Ce volcan n tait pas seulement la plus haute montagne du pays; en raison de sa proximit avec l quateur, il permettait quiconque ayant la chance d atteindre son sommet d tre plus loign du noyau terrestre que n importe quel autre humain sur la plan te. Cela m a paru tr s romantique, et j ai bient t mont bord d un autobus qui sillonnait les vall es andines en direction du Chimborazo.
Nous avons parcouru 220 kilom tres sur une route sinueuse. Seul gringo bord, j tais assis, mon sac dos sur les genoux, c t d un homme qui transportait un poulet vivant. Les gens du pays montaient et descendaient tous les quelques kilom tres. Ce parcours parsem d arr ts soudains avait de quoi donner la naus e.
Nous avions peine quitt Quito que le passager assis dans la premi re rang e s est pench dans l all e pour vomir. J ai eu un haut-le-c ur et j ai grimac en voyant le vomi se r pandre dans l all e chaque mouvement du v hicule. Lorsque nous avons atteint le fond de la vall e et commenc gravir la prochaine montagne, je me suis couvert la bouche, j ai soulev mes pieds et j ai ferm les yeux pendant que le d gueulis glissait dans ma direction. Ce voyage en autobus de quatre heures a t le plus long de toute mon existence.
Nous avons fini par arriver dans la ville de Riobamba. Nous tions encore 30 kilom tres du Chimborazo, mais il dominait d j l horizon. J ai aussit t compris pourquoi, jusqu au d but du XIX e si cle, ce vieux volcan en repos tait consid r comme le plus haut sommet de la terre. Cette montagne est norme, plus haute que toutes les autres en Am rique du Nord. Elle est tellement grosse, en fait, qu un avion a d j disparu sur un versant et n a t retrouv que 27 ans plus tard.
Je suis entr dans une baraque touristes et j y ai rencontr un guide de montagne. Il m a fourni un habit de neige, un harnais, des bottes d escalade, un casque, des mitaines, de la corde, un piolet et des crampons pour mes bottes. Il s appelait Marcello, avait 42 ans et avait pass les 25 derni res ann es escalader les pentes du Chimborazo.
J ai eu besoin de l aide de Marcello pour enfiler mon quipement. Puis il m a tendu un formulaire de renonciation. L espagnol tait une langue relativement nouvelle pour moi, mais j ai compris que j abandonnais tous droits sur ma vie. Marcello m a d crit sommairement la route qui nous am nerait au sommet de la montagne. Nous allions suivre les traces d Edward Whymper, un alpiniste anglais du XIX e si cle, pionnier d ascensions sur trois continents, dont le mont Whymper en Colombie-Britannique, nomm en son honneur apr s qu il eut atteint son sommet en 1901.
Un taxi nous a emmen s sur une route tortueuse qui menait au pied de la montagne, en passant devant des lamas et des alpagas travers un paysage lunaire. Notre destination tait une petite hutte 4850 m tres au-dessus de la mer. Il tait 18 h notre arriv e, et Marcello m a conseill de dormir quelques heures avant de commencer l ascension minuit. Je me suis tendu sur un lit de camp et j ai observ le coucher du soleil par les trous du mur de ma chambre.
J ai peine dormi. Puis Marcello a frapp ma porte. C tait une nuit parfaite pour une ascension, m a-t-il dit en m offrant des ufs et du fromage. Nous avons enfil notre quipement et mis nos sacs sur nos paules, et nous sommes sortis dans la nuit, croisant deux vieilles femmes au passage. Elles nous ont regard s, les mains jointes devant leur visage, et j ai compris qu elles priaient pour nos mes.
Nous nous sommes engag s sur la montagne, guid s d abord par le clair de lune. peine une heure plus tard, la lune a disparu derri re la montagne, nous obligeant nous orienter gr ce nos lampes frontales. En chemin, nous avons vu des croix portant le nom d alpinistes disparus dans la montagne. J tais encore trop na f pour comprendre que j entreprenais une v ritable escalade comportant des risques tangibles. Nous avons grimp dans la nuit noire.
Nous nous trouvions environ 5700 m tres - 560 m tres du sommet - lorsqu il a fallu mettre nos crampons. J ai fait mes premiers pas sur le glacier et enfonc mes crampons dans la cro te gel e, exp rimentant pour la premi re fois la fa on de proc der. Marcello m a arr t .
- Pose les pieds o je mets les miens. Nulle part ailleurs.
Il nous a attach s ensemble avec une corde de 23 m tres et m a expliqu que nous tions entour s de grietas - de profondes crevasses qui nous tueraient tous les deux si l un de nous faisait le moindre faux pas. Je l ai observ pendant qu il avan ait sur le glacier comme s il s agissait d un terrain min . Nous avons progress un rythme prudent durant des heures.
midi, nous tions 6100 m tres, 168 m tres verticaux du sommet. Il n y avait personne au-dessus de nous, et je me suis demand si nous avions grimp assez haut pour tre, ce moment-l , les humains les plus loign s du noyau de la Terre. J ai gratt la neige mouill e accumul e sous mes crampons en contemplant les luxuriants p turages verts de la campagne quatoriale. C tait une vue aussi magnifique que toutes celles que j avais pu admirer du hublot d un avion.
J ai respir l air tropical. Cette montagne tait lev e, mais bient t, je serais encore plus haut. trangement, la perspective de gravir cette protub rance volcanique massive sur le ventre de la Terre me faisait sentir la fois important et extr mement insignifiant. J avais le sentiment d tre venu jusqu ici pour me retrouver moi-m me, et maintenant que c tait chose accomplie, je me faisais rappeler pour la premi re fois depuis le Nevado del Ruiz quel point j tais tout petit.
Mon sentiment d euphorie a disparu quand Marcello m a dit que nous nous trouvions dans une situation d licate. Le soleil commencerait bient t faire fondre la neige au sommet, d clenchant des avalanches dans notre sillage. Cela cr erait des ponts de neige qui masqueraient les grietas et accro traient le risque d y poser le pied.
- Si tu mets tout ton poids sur un pont de neige, adieu! a-t-il fait. Tu n es plus l ! C est arriv un Japonais le mois dernier et il est mort.
Il avait peine termin son avertissement que j ai entendu un craquement. On aurait dit des Tostitos qu on crasait. Marcello a lev calmement la main et d clar :
- Ne bouge pas. Assieds-toi et reste immobile.
Il a point du doigt un endroit, 20 m tres sur notre gauche, o une plaque de neige se d tachait brusquement de la montagne. Mon c ur a bondi dans ma poitrine en voyant la neige dispara tre. Je me suis mis craindre que le sol soit instable sous nos pieds. Impuissant, j ai observ la faille se rapprocher lentement de notre position. J ai saisi mon piolet, sans trop savoir comment je pourrais m en servir pour ralentir ma chute. Le sol s effondrait de plus en plus pr s de nous. Puis la neige a cess de se d tacher.
Marcello m a regard .
- On doit redescendre, maintenant.
De retour la hutte au pied du volcan, nous avons vu les femmes qui avaient pri pour nous. Elles ont attendu notre retour pour se signer. Je les ai regard es en me demandant pourquoi elles se pr occupaient tant de nos mes. l int rieur de la cabane, Marcello m a remis un livret-souvenir en me disant de le conserver, m me si techniquement, nous n avions pas atteint le sommet. J y ai not mes premi res r flexions sur l alpinisme: "Il n y a pas de plus grand d passement de soi que de grimper la montagne.
Il m tait impossible de d crire la sensation que j avais prouv e 6100 m tres dans les airs. Peu m importait de ne pas avoir mont jusqu la cime. Je gravirais d autres montagnes. J avais vu le monde sous un angle diff rent, et sa beaut pure s tait grav e dans mon esprit. Tout comme les paroles de Marcello pour m expliquer pourquoi nous avions rebrouss chemin:
- Il ne faut jamais se battre contre la montagne. On doit simplement l admirer.
Chapitre 4
Aconcagua
Le trajet en avion pour revenir de Quito a t ponctu de moments d anxi t et de peur. D s mon atterrissage Radisson, je savais que je revenais une existence dont je ne voulais plus. Je me demandais comment je pourrais devenir alpiniste comme Marcello, fouillant ma m moire la recherche de noms de gens qui escaladaient des montagnes. Le seul qui m est revenu l esprit tait celui de Patrice Beaudet, une connaissance remontant mon s jour Sept- les. J ai not son nom dans mon journal. Je l ai encercl .
Patrice tait un sp cialiste de l information de vol, tout comme moi. Je me rappelais vaguement de lui, arrivant au centre de communication de l a roport avec des r cits de fins de semaine pass es suspendu la paroi d une chute glac e au nord de Qu bec. Je l avais trouv fou la premi re fois que je l avais rencontr . J ai de nouveau encercl son nom.
J tais au milieu de mon premier quart de travail dans la station d information de vol quand j ai trouv le num ro de t l phone de Patrice. Je l ai aussit t appel et je lui ai parl de mes exp riences sur deux volcans andins.
- Je pense que je comprends ta passion pour les montagnes, lui ai-je dit.
J avais l impression d avoir trouv ma vocation. Je me demandais si c tait ainsi que se sentaient les pilotes en voyant un avion pour la premi re fois. Ou encore Wayne Gretzky et Michael Jordan en recevant leur premier b ton de hockey et ballon de basket. Je ne connaissais pratiquement rien l alpinisme, part le fait que c tait ce que je souhaitais faire.
- Je cherche une cole d alpinisme, ai-je d clar . Quelle est la meilleure au Qu bec?
Il a clat de rire devant ma na vet et m a demand quand auraient lieu mes prochaines vacances. Il m a alors propos une exp dition d escalade Shawangunk Ridge, un escarpement de conglom rat de quartz de 90 m tres de hauteur aux 1000 routes d escalade situ 2 heures au nord de New York. Il m a aussi dit de m acheter un casque et des chaussures d escalade. Nous nous sommes donn rendez-vous Montr al pour nous rendre dans l tat de New York ensemble. Je me suis aussit t abonn tous les magazines d escalade que j ai pu trouver, afin de mieux comprendre dans quoi je m embarquais.
J ai travers la ville pour aller voir Alexandra. J ai peine eu le temps de lui dire bonjour que mon ex-femme m a annonc son d part imminent de Radisson. Elle avait trouv une maison en banlieue de Qu bec et y d m nagerait l t suivant avec notre fille. J tais si boulevers que j ai peine prononc un mot. J avais peur de perdre ma fille.
Pour la suivre, j ai demand un transfert Qu bec, mais je n avais pas assez d anciennet pour l obtenir. Je ne pouvais rien faire pour rester aupr s d elle. Apr s leur d part, je serais compl tement seul, vivre dans une maison mobile et errer dans cette petite ville isol e. J ai donc demand un transfert Transports Canada sans me soucier de la destination. Je voulais simplement quitter cet endroit.
Je me suis mis d vorer les magazines qui avaient commenc arriver dans ma bo te aux lettres. Ils taient remplis de r cits et de photos d escalades spectaculaires par les plus grands noms de l alpinisme contemporain: Rob Hall, Alex Lowe, Scott Fischer, Ed Viesturs et Reinhold Messner. Je commen ais comprendre qu il existait une fraternit entre les alpinistes, amplifi e par le fait qu ils sont litt ralement attach s les uns aux autres durant la mont e. J ai appris que pour chaque ma tre grimpeur, il y a un apprenti. Et que chaque fois qu on attache deux alpinistes ensemble, l un d eux apprend quelque chose de nouveau. J ai tudi ces magazines du mieux que j ai pu avant de me rendre Montr al rencontrer Patrice.
l aube du 19 ao t 1995, je me suis r veill dans l appartement de ma s ur Montr al. Apr s avoir rassembl mon quipement - chaussures d escalade neuves, casque, harnais et sac de magn sie -, je suis sorti attendre Patrice. Avant m me de nous mettre en route pour les "Gunks , il m a tendu un lacet et m a montr comment faire un n ud en huit. Il m a donn comme consigne de faire ce n ud jusqu ce que je puisse r ussir le faire les yeux ferm s.
- C est ta premi re le on, dit-il. Apprendre ce n ud te sauvera la vie.
Pendant que nous roulions dans les Appalaches, nous avons compar nos exp riences sur le Chimborazo. Il m a parl de sa derni re tentative en haute altitude sur l Aconcagua, la plus haute montagne hors de l Asie, situ e dans les Andes en Argentine, 15 kilom tres de la fronti re du Chili. Il avait d s arr ter juste avant de parvenir au sommet l ann e pr c dente et planifiait d j sa prochaine tentative. Il m a demand ce que je connaissais des Sept sommets et m a d clar que son but dans la vie tait de parvenir au plus haut point de chacun des sept continents.
- On dit que l alpinisme est une danse verticale, a-t-il pr cis . Un m lange de puissance et de gr ce.
J ai compris ce qu il voulait dire en arrivant aux Gunks. Au pied de notre premi re paroi, Patrice m a enseign les notions de base, me montrant comment assurer mon partenaire de mani re s curitaire et utiliser le poids de mon corps comme ancre au cas o mon compagnon l cherait prise.
- Ta vie est entre mes mains, et la mienne entre les tiennes, me dit-il. Tu me sauves et je te sauverai.
Nous avons install nos tentes sur un terrain cinq minutes de l . J ai pass la nuit faire et refaire mon n ud en huit. l aube, Patrice m a dit de laisser mon sac de magn sie au camp. Utiliser de la craie pour lui, c tait tricher. Elle donne plus de prise, mais elle g che la voie pour ceux qui suivent puisqu ils mettent les mains o tu as mis les tiennes, sans avoir trouver leur propre route.
Il a v rifi chacun de mes n uds, puis m a enseign la science et l art de l escalade. Pendant que je me hissais sur la paroi, en suivant diligemment chacune de ses indications, j ai appris que mon compagnon n tait pas si fou, apr s tout. En fait, il tait extr mement prudent. Il calculait le moindre de ses gestes et abordait la mont e comme s il s agissait d un d fi math matique. Il se d pla ait lentement, sans gaspiller d nergie. J admirais la gr ce de ses mouvements.
De mon c t , par contre, je perdais de l nergie, accroch la paroi comme une araign e gar e. Je me suis forc chouer maintes reprises, refusant de reculer devant des d fis que je n tais pas pr t relever. Patrice a remarqu que ma d termination tait mon plus gros atout comme grimpeur, mais aussi ma caract ristique la plus dangereuse.
- Savoir quand abandonner est l aspect le plus difficile d une mont e, dit-il. C est super de se d passer. Mais si tu d passes ta limite, tu es mort.
Durant le trajet de retour Montr al, j avais mal partout. En plus de mes ampoules aux pieds, mes ongles d orteils avaient pratiquement disparu, tout comme la peau de mes coudes. Me hisser le long d une paroi verticale avait provoqu des douleurs que je n avais jamais connues auparavant. J ai d cid que j aimais cette douleur, de mani re trangement masochiste.
D apr s Patrice, j tais un grimpeur naturel. Je compensais ce qui me manquait en gr ce par une puissance brute. J aimais sa fa on de parler. Nous avons fix la date de notre prochaine aventure: une escalade de glace le long d une chute gel e de huit m tres de haut, au sud du fleuve Saint-Laurent.
Au cours de ce deuxi me voyage, Patrice m a donn un cours intensif. J ai appris enfoncer des vis dans la glace et escalader une chute mains nues, les pieds munis de crampons. Puis nous avons entrepris de gravir des parois verticales l aide de piolets et de cordes. Nous venions peine de revenir sa Honda qu il m a propos de l accompagner pour son ascension de l Aconcagua. Il pensait que je pourrais faire face toutes les difficult s techniques, sauf une.
- L altitude sera la grande inconnue pour toi, une fois sur place. Impossible de savoir comment ton corps r agira apr s une nuit blanche 6000 m tres.
J ai accept sans h siter. Il m a cependant fait remarquer que j avais du retard en ce qui concernait mon entra nement. Il m a remis une liste d quipement acheter et m a d pos sur le trottoir.
Les journ es taient courtes et froides Radisson. Je me suis fix un objectif de six semaines pour me mettre dans la meilleure forme possible. Le soir, dans la station d information de vol, quand l a roport tait calme, j allumais le syst me de sonorisation au maximum afin de pouvoir l entendre de l escalier. Puis, portant un sac dos alourdi par des livres et des contenants d eau de quatre litres, je montais et descendais les marches en courant, jusqu ne plus pouvoir faire un pas de plus.
Quand je n tais pas au travail, j empruntais le retriever d un coll gue, appel Jaymze, et j allais courir dans la neige le long du barrage hydro lectrique. Jaymze tait une protection naturelle contre les meutes de loups qui r daient dans les for ts aux abords de la ville.
Un jour, ma m re m a appel pour me demander si j allais venir la maison pour No l. Elle tait inqui te l id e que je passe les f tes seul. Lorsque je lui ai fait part de mon projet, elle s est exclam e:
- Je ne comprends pas. Tu n as jamais rien escalad !
Elle m a rappel que j avais une fille et que je devrais peut- tre penser elle avant de me lancer dans cet absurde projet. Mais rien de ce qu elle aurait pu dire ne pouvait me faire changer d avis.
Je me suis rendu Montr al quelques jours avant notre d part pour l Argentine. Je suis all dans un magasin d escalade appel Blacks. Les murs taient couverts de bois grossi rement taill , et on entendait une musique de m ditation tib taine zen. J avais l impression d tre dans une baraque au pied d une montagne. Des cartes postales et des affiches de montagnes himalayennes ornaient les murs entre les sacs dos, harnais et autres pi ces d quipement.
Le magasin tait d sert, l exception d un homme derri re le comptoir. C tait un immigrant polonais et ancien alpiniste du nom de Jacques Olek. Il a voulu tout savoir de mes ascensions, savoir o j tais all et quelle tait ma prochaine destination. Je lui ai dit que j allais bient t monter l Aconcagua. Il m a confirm que c tait une belle montagne, puis m a parl de certaines des aventures qu il avait v cues un peu partout dans le monde.
J ai alors appris que les Polonais figuraient parmi les meilleurs alpinistes de la plan te. Apparemment, ils taient des sp cialistes des ascensions hivernales. Olek a point du doigt une photographie du K2, la deuxi me montagne la plus haute au monde en me racontant que lui et un groupe de ses compatriotes avaient tent de devenir les premiers hommes escalader ses versants au milieu de l hiver.
- Que sais-tu sur le K2? m a-t-il demand .
Je ne savais pas grand-chose, part le fait que cette montagne avait tu beaucoup de gens. Il m a parl du K2 pendant des heures. Il semblait obs d par cette montagne, comme s il s agissait du grand cachalot blanc de Moby Dick . Il disait qu il fallait tre prudent quant aux montagnes que l on accueillait dans son me. Car une fois qu elles y taient, elles y restaient pour de bon.
- Le probl me avec l alpinisme, c est qu apr s avoir atteint la cime d une montagne, on pense d j la prochaine. C est une trange et belle maladie.
Il se trouvait trop vieux pour envisager une autre tentative en haute altitude sur le K2, mais il y pensait sans cesse. Il ne l avait pas vu depuis 10 ans, et souhaitait y retourner, ne serait-ce que pour contempler sa beaut partir des versants moins lev s d une montagne voisine. Il m est apparu comme un sage montagnard vieillissant, dont le v ritable amour tait une saillie massive le long de la fronti re sino-pakistanaise. Il m a fascin comme peu de gens l avaient fait jusque-l . Je lui ai achet pour des centaines de dollars d quipement.
Je me dirigeais vers la sortie lorsqu il m a lanc :
- Tu seras un grand alpiniste un jour. Tu as le corps qu il faut. pr sent, tu dois seulement nourrir cette passion.
Il faisait noir quand je suis sorti de la boutique.
Le jour de No l, ma m re est all e l glise o j avais t baptis , celle au clocher de briques rouges qui s l ve au centre de Lac-M gantic. Elle a confi ses craintes propos de mes exp ditions un pr tre, qui a lev un calice au-dessus du tabernacle et dit une messe mon intention.
De mon c t , Montr al, je me suis r veill t t pour aller passer la matin e de No l avec Alexandra chez mes anciens beaux-parents. J ai gliss un cadeau sous le sapin et attendu qu elle se r veille. Elle avait quatre ans et tait toujours obs d e par le ciel et les toiles. Je lui avais crit un petit po me, que je lui ai r cit pendant que nous bavardions au pied de l arbre. "Je t aime gros comme le ciel, les nuages, les toiles, l univers puis les montagnes. Je t aime tr s fort, Alexandra.
a l a fait rire, puis elle m a demand de le lui r p ter. Je chantonnais toujours quand Patrice et moi sommes mont s en voiture pour aller l a roport. Ma fille ne savait pas o j allais ni pour quelle raison. Je n avais pas pris la peine de le lui expliquer, car je savais que j en aurais t incapable. Au lieu de cela, je lui ai dit que je lui crirais de l autre c t du monde. Je l ai embrass e sur le front et je l ai laiss e dans les bras de ses grands-parents. Je suis mont bord de l avion avec sa photo dans ma poche.
***
La route allant de Santiago, au Chili, jusqu au pied de l Aconcagua est longue et tortueuse donner la naus e. Elle est jonch e de ruines incas et on y croise des gens du pays racontant des r cits mythologiques d anciens sacrifices humains offerts aux dieux de la montagne. Nous avons travers l Argentine en minibus, avant de nous rendre pied dans la vall e de Vacas. Je n tais jamais all aussi loin, mais j avais l impression d tre chez moi dans ce pays.
Nous avons aper u l Aconcagua au bout de trois jours. Nous tions bouche b e d admiration. Cette montagne s levait au-dessus de nous dans les nuages, qui en dissimulaient la cime.
Patrice a rappel aux membres de notre quipe de rester hydrat s; m me au pied de la montagne, il nous faudrait boire quatre litres de liquide par jour, simplement pour viter d tre malades. Nous avions apport des rations pour trois semaines et nous tions pr ts pour un long et p nible assaut sur le versant de la montagne.
Nous sommes arriv s ce que les gens du coin appellent la Plaza de Mulas , mais que les alpinistes d signent comme le camp de base. Le sol tait froid, rocailleux et couvert de tentes. C est l un des plus grands camps de base du monde, apr s celui de l Everest. Nous avons choisi un coin o planter nos tentes et avons laiss tomber nos sacs sur la terre et le gravier.
Des cinq hommes de notre groupe, j tais le moins exp riment avec mes quelques fins de semaine d escalade. Comme j tais aussi le dernier m tre joint l exp dition, j ai pris les devants pour installer notre campement. Je ne voulais pas que mes compagnons remettent en question la l gitimit de ma pr sence parmi eux.
Nous n avons m me pas eu le temps de pr parer notre repas que nous avons re u la visite d autres grimpeurs, qui nous ont racont leurs difficult s sur la montagne. Beaucoup parlaient d El Ni o et des conditions m t orologiques instables qui avaient rendu l Aconcagua inhospitalier aux alpinistes. R cemment, trois d entre eux taient morts en tentant de parvenir au sommet. Nous avons pris notre premier souper sans nous douter que dans quelques jours peine, une autre vie serait perdue sur cette montagne.
Je me suis r veill t t le lendemain matin, avec l impression que quelqu un m avait frapp sur la t te toute la nuit avec un marteau. Je vivais ma premi re exp rience du mal aigu des montagnes. Mon cerveau semblait enfl au point d exploser dans mon cr ne. J avais la gorge s che et douloureuse, et j avais commenc souffrir d une violente toux durant la nuit. Nous ne nous trouvions qu 4300 m tres. J ai bu six litres d eau et je me suis senti un peu mieux.
Nous avions d cid d attaquer l Aconcagua partir du Nord-Est, en traversant le glacier des Polonais, ainsi nomm parce que cette voie avait d abord t emprunt e par une quipe polonaise en 1934. Nous avons quitt le camp de base et, pendant deux jours, nous avons march dans la montagne en augmentant graduellement notre confort en nous acclimatant.
La maxime du grimpeur est de "monter haut et dormir plus bas . Le jour, nous nous forcions monter jusqu ce que la pression atmosph rique moins lev e nous donne des maux de c ur et de t te. Puis nous redescendions nous reposer, permettant nos corps de s adapter, avant d aller encore plus haut en r p tant le processus. Nous tions pr ts pour une mont e longue, glaciale et tortueuse, ponctu e par trois campements plus haut dans la montagne.
La veille du jour de l An, nous tions de retour au camp de base et buvions du th devant nos tentes en tentant de nous r chauffer les mains et les pieds, quand nous avons t interrompus par le son des sabots d une mule.
Arriv e pr s de nos tentes, une fillette en est descendue. Nous nous sommes demand ce qu elle pouvait bien faire l . Elle nous a dit qu elle s appelait Natasha et que ses parents la suivaient. Quelques minutes plus tard, nous les avons vus arriver de la vall e pied. Son p re a attir notre attention. Il transportait son quipement dans un sac dos qui avait plus de valeur que l ensemble de notre campement. Patrice l a reconnu aussit t.
- C est Laurie Skreslet.
Je lui ai jet un regard perplexe. Ce nom ne me disait rien.
- Il a t le premier Canadien gravir l Everest.
J ai fouill ma m moire la recherche de lointains articles ou bulletins t l vis s sur une exp dition canadienne au mont Everest en 1982. Je n avais aucun souvenir de l ascension de Laurie. Ma passion pour les montagnes remontait deux ans peine, et l alpinisme n avait jamais veill mon int r t auparavant. Laurie tait le premier homme que je voyais en chair et en os avoir atteint le sommet de l Everest. Il tait chaleureux et sympathique. Apr s un seul regard notre campement, il a d cr t que nous avions apport beaucoup trop de bagages.
- Vous n avez pas l intention d apporter tout a dans la montagne? Vous allez vous br ler si vous transportez tout ce poids.
Nous avions pr vu trois semaines de provisions et de combustible, m me si nous savions qu une ascension durait onze jours en moyenne. Nous nous sommes regard s sans rien dire, sachant qu il avait raison. Il a plant sa tente non loin de nous. Pendant le souper, nous nous sommes dit que la pr sence de Laurie ferait peut- tre tourner la chance. Nous avions le sentiment que ce grand alpiniste nous aiderait trouver le moyen de vaincre El Ni o.
En fin de compte, nous nous trompions.
Pendant huit jours, nous avons fait des aller-retour sur les flancs de l Aconcagua, transportant des sacs remplis d quipement, de combustible, de tentes, de v tements, de nourriture et d eau. Nous avons progress sur un sentier rocailleux de plus en plus pic jusqu ce que soudain, les roches sous nos pieds se transforment en glace. Cela nous a forc s avancer en zigzaguant afin de ne pas gaspiller notre nergie et ne pas perdre pied sur la pente abrupte.
Durant tout ce temps, nous tions constamment assaillis par des chutes de neige et des vents violents. Le troisi me jour, je me suis donn tellement fond que j ai vomi en route vers le camp 1. Puis je me suis r fugi dans ma tente, j ai bu deux litres d eau et je me suis blotti en frissonnant dans mon sac de couchage. Le vent qui faisait descendre la temp rature moins 20 degr s m avait glac jusqu aux os. maintes reprises, nous avons crois des hommes et des femmes qui redescendaient, abandonnant leur ascension cause des mauvaises conditions.
Le huiti me jour, nous nous sommes r veill s sous le soleil au camp 1. Nous tions d termin s atteindre le camp 2, sur le col Ameghino, un passage en haute altitude qui relie l Aconcagua la montagne voisine, l Ameghino. Nous sommes partis midi, montant avec le vent dans le dos jusqu ce que le temps change. Le soleil a disparu derri re un mur de nuages et de brouillard.
J ai lev la t te en plissant les yeux, dans l espoir d apercevoir Patrice et Ren , les deux grimpeurs les plus exp riment s de notre groupe, travers la brume de plus en plus dense. En vain. Mon champ de vision tait si limit que je pouvais peine discerner mes pieds ou les traces de pas des hommes qui me pr c daient de quelques m tres. La neige nous bombardait le visage sous tous les angles. Nous avions l impression de traverser une v ritable temp te en nous dirigeant aveugl ment vers le camp 2.
Nous sommes entr s dans nos tentes en nous effor ant de ne pas grelotter. J tais puis par les intemp ries, je manquais de sommeil et je souffrais de l altitude. Je savais que j aurais d me reposer, mais mon mal de t te m en emp chait. De plus, il tait vident que l un de nous devait ressortir pour ramasser de la neige et la faire fondre sur le r chaud. C est donc ce que j ai fait.
De retour dans la tente, je me suis assis pr s du r chaud et pendant des heures, j ai ajust les flammes et pr par des concoctions de jus et d eau. Patrice m a jet un coup d il et m a dit que mon teint avait vir au bleu violac . Il m a fait remarquer que je toussais depuis des jours et que le reste de l quipe s inqui tait mon sujet. Il m a remplac aupr s du r chaud et a insist pour que je me recouche. Selon lui, j avais d j fait mes preuves au cours de cette mont e et je devais prendre soin de moi si je voulais avoir une chance d atteindre le sommet.
Une atmosph re de tristesse r gnait dans la tente. Tout en sirotant nos boissons, nous nous sommes demand pourquoi nous avions eu la malchance de gravir cette montagne durant une saison marqu e par de violentes temp tes. tendu dans mon sac de couchage, j ai tent de dormir, mais je ne cessais de tousser. Patrice et les autres ont pr par un repas et m ont encourag manger. J en ai t incapable. Je ne savais pas ce que j avais. Patrice m a alors dit que nous redescendrions l aube.
Je suis rest tendu dans mon coin de la tente, penser Alexandra. Pour la premi re fois depuis mon d part, je me demandais si je la reverrais. C tait un terrible sentiment, qui m a gard veill alors que tout ce que je souhaitais, c tait me reposer. Je n ai pas dit un mot sur mes inqui tudes et je me suis concentr pour rester immobile, en vitant de r veiller les autres avec ma toux.
notre r veil peu apr s l aube, un vent violent secouait nos tentes. Mais je me sentais mieux et j avais envie de continuer. Patrice m a averti: nous allions entrer dans une zone d avalanches, et m me si je me sentais plus en forme, j avais toujours l air faible. J ai insist pour poursuivre.
Au cours des deux journ es qui ont suivi, nous avons fait des aller-retour entre le camp 2, 5330 m tres, et le camp 3, 5900 m tres. Nous tions 1000 m tres verticaux du fa te lorsque notre ascension a t interrompue par une s rie de temp tes de neige qui nous ont emp ch s de quitter le camp 3. Nous avons appris que Laurie Skreslet avait abandonn son ascension. Nous nous appr tions passer une longue nuit glaciale, ayant du mal nous repr senter les conditions qui avaient forc le plus accompli des hommes pr sents sur la montagne s avouer vaincu.
Le dimanche 14 janvier 1996, 99 ans jour pour jour apr s la premi re ascension r ussie de l Aconcagua par l alpiniste suisse Matthias Zurbriggen, nous avons laiss nos tentes pour poursuivre la n tre. Nous tions d termin s malgr les risques croissants et en d pit du bon sens. Peu de temps apr s, nous avons t s par s en essayant de trouver une route plus facile, l cart du glacier des Polonais, devenu trop dangereux en raison du mauvais temps.
Un membre de notre groupe, Sylvain Boudreault, un alpiniste de glace exp riment de Sept- les, a mis fin notre mont e deux heures et demie de notre position. Il tait d sorient et ne cessait de bredouiller qu il devait acheter du pain et du beurre l picerie du coin. Il a fini par entrer en rampant dans sa tente, puis et d shydrat .
Il a repris ses esprits durant la nuit. Le lendemain matin, il nous a annonc que son ascension tait finie, que nous devions continuer sans lui et le reprendre au passage en redescendant. Je l ai envi d abandonner si pr s du but. Je savais qu il serait au chaud et en s curit pendant que nous subirions une autre journ e d escalade par un vent glacial et des rafales de neige.
Notre journ e du sommet a d but tr s t t. Il faisait encore noir quand j ai ramp jusqu au vestibule de ma tente pour allumer le r chaud et faire bouillir de l eau. Mon corps tait rompu par l puisement, mais j tais plus d termin que jamais atteindre la cime. J ai enfil mon quipement. La neige crissait sous mes pas quand je suis sorti dans le froid. Patrice et les autres taient pr ts partir. Nous avons d cid de ne pas nous attacher. Nous tions tellement fatigu s qu il tait plus s curitaire de grimper chacun pour soi plut t que de risquer qu un homme entra ne les trois autres dans une falaise.
Le soleil s est lev au-dessus du fa te de l Aconcagua et nous avons avanc p niblement dans la neige jusqu la Canaleta, un couloir de 300 m tres connu pour ses pentes glac es et la pr sence d os humains blanchis par le soleil. Je me sentais faible et lent, mais je parvenais suivre Patrice.
Soudain, j ai entendu des hurlements, des cris incoh rents qui r sonnaient dans la montagne au-dessus de nous. Les mots taient en langue trang re, mais leur signification tait universelle. C tait un cri d horreur. J ai lev la t te et j ai vu un homme rebondir sur le flanc de la montagne. Il a pris de la vitesse en tombant, et son corps se tordait et se retournait en ricochant sur les rochers. Il tait aussi mou qu une poup e de chiffon. Je ne sais pas s il tait conscient quand il est pass devant moi, mais ce n tait plus lui qui criait. Il a disparu rapidement, puis j ai entendu un sinistre craquement lorsque son corps s est cras sur le sol en contrebas.
J ai senti mes jambes flageoler. Je ne pouvais pas le voir, mais cela n a pas emp ch mon esprit de se former une image. Pendant un moment, tout est rest silencieux. Personne ne savait quoi dire. Nous tions sous le choc. Puis d autres cris nous sont parvenus d en haut, pouss s par les amis de l homme qui descendaient et qui ont fini par apercevoir son corps mutil .
J tais atterr . Terrifi , m me. Je ne savais pas si je devais continuer ou abandonner. Je n avais jamais vu un homme mourir. Aucun de nous ne savait comment r agir.

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