L aveugle aux mille destins
75 pages
Français

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L'aveugle aux mille destins , livre ebook

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Description

Chanteur de charme de renom, Joe Jack partage l'histoire de sa vie dans cet ouvrage bouleversant. Entre les lignes, on comprend qu'il ne faut jamais baisser les bras et toujours prendre les choses du bon côté, en dépit des préjugés et des mauvais coups. En persévérant, la lumière finit par briller. «Aveugle, malgré toutes les embûches, j'ai pu réaliser mes rêves.» L'aveugle aux mille destins est une tranche de vie haïtienne, un témoignage fait de dignité et de courage, une manière de résister et d'inventer l'espoir pour que demain soit un nouveau jour.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 27 janvier 2014
Nombre de lectures 270
EAN13 9782897121587
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Joe Jack
L’aveugle aux mille destins
Chronique
Mise en page : Virginie Turcotte
Maquette de couverture : Étienne Bienvenu
Édité par Rodney Saint-Éloi et Julien Bourbeau
Dépôt légal : 1 er trimestre 2010
© Éditions Mémoire d’encrier


Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Jack, Joe, 1936-
L’aveugle aux mille destins
(Collection Chronique)
Autobiographie.
ISBN 978-2-923713-21-2 (Papier)
ISBN 978-2-89712-157-0 (PDF)
ISBN 978-2-89712-158-7 (ePub)
1. Jack, Joe, 1936- . 2. Aveugles - Québec (Province) - Biographies. 3. Chanteurs - Québec (Province) - Biographies. 4. Enseignants - Québec (Province) - Biographies. I. Titre. II. Collection: Collection Chronique.
HV1807.J32A3 2010 362.4’1092 C2010-940483-1


Nous reconnaissons le soutien du Conseil des Arts du Canada.



Mémoire d’encrier
1260, rue Bélanger, bureau 201
Montréal, Québec,
H2S 1H9
Tél. : (514) 989-1491
Télec. : (514) 928-9217
info@memoiredencrier.com
www.memoiredencrier.com


Réalisation du fichier ePub : Éditions Prise de parole
Dans la même collection :
Les années 80 dans ma vieille Ford , Dany Laferrière
Mémoire de guerrier. La vie de Peteris Zalums , Michel Pruneau
Mémoires de la décolonisation , Max H. Dorsinville
Cartes postales d’Asie , Marie-Julie Gagnon
Une journée haïtienne , Thomas Spear, dir.
Duvalier. La face cachée de Papa Doc , Jean Florival
Aimititau! Parlons-nous! , Laure Morali, dir.
Chapitre i
Selon les dires de la parenté, j’ai passé les neuf premiers mois de ma vie à pleurer. Je ne manifestais d’ailleurs aucun intérêt pour les objets qui n’étaient pas à la portée de mes mains. Je restais immobile. Personne ne s’est demandé non plus pourquoi, avant l’âge d’un an, je n’ai pas tenté d’explorer le monde autour de moi.
Quand on ne sait pas où l’on va, on ne s’y aventure pas.
Lorsque j’ai fait mes premiers pas, les mains en avant, j’ai essayé d’éviter les obstacles. En vain, je me heurtais contre tout. Aux yeux de plusieurs, je n’étais pas normal. Pas comme les autres enfants. Rien qu’à m’observer, on réalisait que j’avais des problèmes de vue, mais personne n’osait le dire ouvertement. Il a fallu un jour que Renée Maurasse, la femme de mon oncle Christian, frère de Papa en visite à la maison, déclare tout haut ce que tous les membres de la famille pensaient tout bas : « L’enfant ne voit pas, nous devons l’emmener chez un médecin. »
Vous pouvez imaginer l’onde de choc que cela a provoqué dans la famille. La nouvelle s’est répandue dans tout le quartier. Tout le monde était fasciné par cet enfant né aveugle. Ma mère, qui n’avait que dix-huit ans à ma naissance, le vivait très mal. « Pourquoi mon enfant est-il né aveugle? » Même les médecins ne pouvaient y répondre. Tout le monde avait sa propre façon d’expliquer les causes de ce malheur. Les rumeurs provenaient des quatre coins de la ville : on racontait tant d’histoires au sujet de ma cécité. Celle qui m’a le plus marqué faisait allusion au fait que ma mère, la veille de son accouchement, était allée laver le cadavre de son proche cousin, ce qui aurait occasionné un sortilège : si elle n’avait pas été en contact avec le mort, je ne serais pas né ainsi!
Fils aîné de Marceau Jacques et Rose-Irène Georges, mon nom est Joseph Jacques. Je suis né aux Gonaïves le 25 mai 1936. Mes premiers souvenirs sont ceux d’un être bourré de complexes d’infériorité. Cela se passe le 1 er janvier 1940. En Haïti, c’est la date la plus importante de l’année pour les enfants : ils reçoivent tous des cadeaux. Cette année-là, mon père a offert à mon petit frère Lionel, d’un an plus jeune que moi, un avion qui tournait autour d’une tige et à moi, un pistolet à capsule. Devant mon incapacité à faire fonctionner le petit objet, on l’a remis, à ma grande déception, à Lionel et j’ai hérité du petit avion, plus facile à manœuvrer. Ce geste banal m’a marqué : mon statut de grand frère a été bafoué. Il valait mieux me taire et ronger mon frein en silence.
Très jeune, je sentais que j’étais un fardeau pour ma mère et qu’elle était déçue d’avoir mis au monde un enfant aveugle. Pourtant je l’aimais et je voulais la rendre heureuse. Je me rappelle qu’à chaque fois qu’elle m’infligeait une punition, je m’en infligeais d’autres encore plus sérieuses pour lui donner raison. Ainsi, vers l’âge de quatre ans, on me fit cadeau d’une petite merveille : un harmonica. Les sons qui en sortaient me ravirent et je jouais très bien de cet instrument. Un jour, en visite chez grand-papa qui habitait tout près, j’ai jeté mon harmonica, si cher à mon cœur, au fond du puits de la cour. Allez savoir pourquoi! Il me semblait que, vu mon état, je n’étais pas digne de recevoir un tel cadeau et que d’aucune façon je ne méritais des objets de valeur.

À cinq ans, comme tous les enfants de la ville, j’ai dû entrer à l’école. J’arrive en classe avec mon livre de lecture. Je vais apprendre à lire dans ce livre. Je me souviens très bien de la scène : la maîtresse m’appelle, je me tiens debout devant elle, livre en main. Je glisse mes doigts sur la page du livre. Elle est lisse, la page. Je n’y comprends absolument rien. D’ailleurs, toutes les pages du livre sont lisses. Je sais que des images peuvent exister sur du papier ; mais les vraies choses, pour moi, ne peuvent se concevoir autrement que par le toucher. La maîtresse dépose mon doigt sur je ne sais quoi, elle annonce une lettre, un mot. Dans ma tête d’enfant, je crois qu’elle se moque de moi. Mais cette scène se répète les jours suivants et je n’y comprends toujours rien.
Si tous les enfants du monde déchirent leur livre, dans mon cas, c’était pire. À force de passer mes mains sur les pages pour découvrir le mystère des lettres, le livre fut réduit en lambeaux. Si bien que lorsqu’on m’acheta un autre livre, pour m’empêcher d’abîmer les pages à nouveau, un de mes parents le relia de la colle forte. Vous y comprenez quelque chose? Ne pouvant plus ouvrir le livre, c’en était fini de la lecture. Fini aussi l’école. Désormais, je resterais à la maison.
Mon père cependant cherchait un moyen pour que j’apprenne à lire et à écrire. Comme on ne m’aurait jamais accepté chez Les Frères de l’Instruction chrétienne, il me trouva une place dans une école privée pour les filles avec l’espoir que la maîtresse, plus compétente, plus compréhensible et plus patiente, trouve une solution. Mais je fus confronté aux mêmes problèmes : l’enseignement se faisait aussi avec un manuel. Malgré la gentillesse et la patience de la maîtresse, elle ne pouvait m’apprendre ni à lire et à écrire. Aujourd’hui encore, je me demande comment les gens pouvaient s’imaginer qu’un aveugle puisse apprendre à lire dans un livre pour voyant.
J’ai passé l’année entière dans cette école sans rien apprendre ou presque. J’étais le bouffon de la classe : j’empêchais les autres de travailler. À la fin de l’année, on m’a renvoyé de l’école. Je ne savais toujours pas lire, mais en revanche, je comptais les chiffres et j’avais mémorisé quelques beaux poèmes. Ma marraine qui m’aimait beaucoup était si fière de moi quand je lui en récitais quelques-uns. C’est à cette période qu’a commencé à germer en moi le goût pour l’art et pour tout ce qui se rapporte à l’esprit. J’étais déjà un penseur.
J’éprouvais un profond désir de découvrir le monde qui m’entoure. Pour cela, il me fallait utiliser le seul moyen dont je disposais : mes mains. Que de fois on m’a traité de « touche-à-tout ». Comme si cela ne suffisait pas d’avoir des yeux qui ne voient pas, j’étais gaucher. Ce qui m’a valu des réprimandes à n’en plus finir. C’était très mal vu d’utiliser la main gauche pour manger ou pour écrire.

Cette année-là, mon père et ma mère décidèrent de mettre fin à leur union. Le départ de Maman fut un des moments les plus difficiles de ma vie. Car elle s’en alla avec mes deux frères, Harry, le cadet, et Lionel, mon unique compagnon de jeu, me laissant seul avec Papa. Pourquoi ne m’a-t-elle pas amené? La solitude que j’éprouvais alors était insoutenable. Il ne me restait plus que sa vieille robe, trouvée par hasard dans un coin de la maison, pour m’apporter un peu de réconfort. Que de fois je me suis endormi enroulé dans cette robe qui exhalait encore son odeur.
Je ne tiens pas à blâmer ma mère. Selon ce que j’ai pu apprendre, mon père était un homme possessif. Il avait tout fait pour éloigner Maman des membres de sa famille dont elle était proche et qu’elle aimait beaucoup. Il alla même jusqu’à les empêcher de venir nous rendre visite. Voilà le cas classique du manipulateur, buté et jaloux, qui veut priver sa femme de tout contact extérieur. Mais il avait sous-estimé la forte personnalité de Maman. Devant l’intransigeance de mon père, elle n’avait pas eu d’autre choix que de partir. Les mauvaises langues racontaient que la décision n’avait pas été très difficile à prendre pour elle, celui qui allait devenir son prochain mari rodait déjà dans les parages.
En tout cas, Papa fut dévasté par cet événement. Non seulement c’était un échec pour lui, mais aussi pour toute la famille. Dans les années 1940, le divorce n’était pas aussi courant. Celui qui se retrouvait dans cette situation en payait le prix. Partout on considérait mon père comme un spécimen rare, d’autant plus que le second mari de Maman habitait lui aussi aux Gonaïves. Papa restait stoïque. Il avait une façon admirable de cacher sa peine. Il se comportait comme s’il n’avait aucune amertume envers ma mère. Je me souviens encore des paroles qu’il m’adressait : « Même si Maman est partie, il te faut continuer à l’aimer. » Chaque soir, il venait dormir avec moi. Cela ne comblait pas le vide créé par l’absence de Maman et de mes frères.
J’ai passé les trois années suivantes chez mes grands-parents. Trop occupés, ces derniers ne pouvaient m’accorder beaucoup d’attention. Je pouvais parfois compter sur mes tantes M. et L. Livré à moi-même des journées entières dans la grande cour de mes grands-parents, je devenais une sorte d’enfant-brigand. Je courais partout. Vous vous imaginez combien de fois j’ai pu entrer en collision avec un arbre ou tomber dans des sillons… Souvenirs d’époques : ces courses inutiles ont laissé des cicatrices un peu partout sur mon corps. Quand j’avais une chance de m’échapper dans la rue, je continuais mon petit manège sans me soucier des individus et des autos qui y circulaient. Une fois, parti pour une de ces courses folles, j’allais et venais à toute vitesse ; soudain, j’ai foncé sur une demoiselle qui tenait dans ses mains un panier contenant un potage qu’elle apportait à une personne malade à l’hôpital. Tout est tombé sur le pavé, au grand découragement de la demoiselle qui commença à m’invectiver. Je ne m’étais jamais senti aussi petit que ce jour-là.

Durant les vacances, les jeunes s’adonnaient à plusieurs loisirs. Ils allaient vers Passe-Reine ou Aux-Poteaux, où des activités étaient organisées avec nourriture, musique baignade, ou bien ils partaient à la chasse, courir dans les bois. Moi, je ne pouvais y participer. Les organisateurs de ces sorties me faisaient comprendre que je les gênerais dans leurs mouvements et que ces activités étaient trop dangereuses. Je restais seul dans ma grande cour à courir, à me cogner sur tous les arbres et à m’infliger des blessures.
Le sport préféré de tous les enfants des Gonaïves demeure le football. Durant les vacances et les fins de semaine, des équipes se forment. Un jour, j’ai demandé aux gars de mon quartier de participer à une de ces compétitions. On m’a fait comprendre que pour jouer au football, il fallait absolument pouvoir suivre les joueurs et le ballon du regard. Ils avaient effectivement raison. La vérité sort de la bouche des enfants.
Jusqu’à ce jour, je me croyais normal, pareil aux autres. À partir de ce moment, je me suis rendu compte qu’il me manquait quelque chose de très important. Ils étaient les premiers à me faire prendre conscience de ma situation par des moyens très peu élégants. Je n’oublierai jamais leur sarcasme, leur ironie. J’étais pour eux un objet de mépris, surtout pour les garçons.
Même ceux qui se disaient mes amis ne rataient l’occasion de me ridiculiser. À l’école maternelle, j’avais deux copains, deux frères avec qui je m’entendais bien, nous avions passé l’année scolaire ensemble. Quand vint le temps de commencer l’école primaire, ils furent acceptés chez les Frères de l’Instruction chrétienne, où je ne fus pas admis. Nous ne nous fréquentions plus aussi souvent, mais ils restaient mes meilleurs amis. Un jour, ils vinrent avec leur père en visite chez mes grands-parents : j’allais passer de bons moments avec eux. Ce ne fut pas le cas. Ils m’ont ignoré, se sont moqués de moi. Venant d’eux, c’était plus cruel que s’il s’était agi d’un inconnu.
Mes cousins, eux, ne se moquaient jamais de moi. Au contraire, ils ne voulaient pas qu’il m’arrive malheur. Mes parents aimaient leur présence car ils savaient me protéger. Cela ne veut pas dire que nous ne nous querellions pas quelquefois. Un jour, avec mon frère Lionel, j’ai eu une prise de bec et il m’a traité de « yeux pas bons ». Or, ma cécité n’était jamais abordée en ma présence dans ma famille. C’était un sujet tabou.
Les filles aussi se montraient plus conciliantes avec moi. Elles m’abordaient, m’écoutaient, demeuraient gentilles et polies. C’est pour cela que je préférais leur compagnie. Quand j’étais fatigué de tourner en rond, je m’intéressais aux petits animaux. Eux aussi se méfiaient de moi, pauvre type sans malice, qui ne leur aurait fait aucun mal. Un jour, j’ai trouvé un oiselet blessé, tombé d’un arbre, et je l’ai pris dans mes mains. Ce petit être chaud, au plumage doux, gagna mon cœur. Je voulais le nourrir, guérir sa blessure et le garder, en faire un compagnon. Il mourut la journée suivante. Cette rencontre éveilla en moi l’amour pour le chant des oiseaux qui, avant cette aventure, me laissait indifférent. J’ai compris qu’ils ne chantaient pas de la même façon. C’était toute une découverte pour un non-voyant.
Mais il n’y avait pas que ces oiseaux sauvages qui m’intéressaient. Dans la cour où nous habitions, on élevait des poules. L’une d’entre elles devint aveugle. Elle était incapable de se diriger et de se nourrir. J’éprouvais de la sympathie pour elle. Cela m’attristait de savoir qu’elle ne pouvait éviter les obstacles qu’elle ne pouvait se nourrir de la même façon que les autres. Je l’ai prise en charge. Elle devait vivre dans un espace restreint. J’essayais de la faire circuler dans des zones sécuritaires pour l’empêcher de se cogner contre des obstacles. Je la nourrissais dans ma main. Mes efforts furent vains, j’appris sa mort peu de temps après.

Décembre 1943, je retournai chez ma mère qui habitait à côté de l’ancienne cathédrale. J’avais attendu ce jour avec impatience. Je retrouvais enfin ma mère, son nouveau mari, mes frères Harry et Lionel. J’étais content de revoir ce dernier, d’être dans la même maison que lui. Mais après cette séparation de deux ans, Lionel ne semblait plus me reconnaître. Je lui faisais peur, surtout quand je m’approchais de lui et que je voulais le toucher. Pour jouer, il m’ignorait et préférait de loin la présence de notre frère cadet Harry. Quant à ma mère, c’est moi qui ne la reconnaissais plus. Elle ne s’occupait plus de nous. Elle ne vivait que pour son nouveau mari. Tous les jours, elle lui concoctait des petits plats, et lui, il régnait en maître et seigneur.
Juste à côté de leur maison, il y avait la cathédrale. Tous les jours de la semaine, sauf les dimanches, on entendait des chants funèbres. Les cloches sonnaient le glas, annonçant l’entrée et la sortie des corps. Le cimetière était proche de la maison. Les chants mornes et lugubres des cérémonies résonnant dans mes oreilles me donnaient la frousse. J’avais développé une crainte effroyable des morts.
Quand ma mère me demandait de me mettre au lit, c’était comme si elle m’abandonnait à ces esprits errants qui ne tarderaient pas à venir me visiter. D’autant plus qu’elle me disait souvent à la blague de faire attention aux morts derrière moi… Je dormais mal. Je faisais des cauchemars. Je voyais les morts s’approcher tout doucement du lit, me frôler le visage avec des mains froides et osseuses.
Ces cauchemars, je les gardais pour moi. Si j’avais eu confiance en quelqu’un, j’aurais pu raconter ces cauchemars, et en retour on aurait expliqué au petit garçon de huit ans l’impuissance des morts, leur incapacité à quitter leur tombe pour s’attaquer aux enfants. Ces mots m’auraient rassuré. Mais c’est avec ces images-là que j’ai grandi.
Pour le réveillon de Noël, ma mère avait organisé une réception. Toute la journée, les préparatifs allaient bon train pour que tout soit prêt à temps. Dès le début de la soirée, les invités arrivèrent et bien vite la maison fut pleine à craquer. Au lieu de nous laisser fêter, Maman nous envoya au lit. Nous n’étions tout simplement pas admis au repas de Noël. La musique m’empêchait de dormir et l’odeur qu’exhalaient ces plats me faisait saliver. Cela ne dérangeait personne. Le lendemain matin, elle nous servit les restants de table de la soirée.
J’avais l’impression que ma mère ne m’aimait plus et que mes frères et moi ne comptions plus pour elle. Elle essayait de nous montrer que si maintenant elle vivait avec un autre homme, c’était notre père uniquement qui en était le responsable. Mais ces histoires-là ne nous concernaient pas. J’avais plutôt besoin d’amour et de compréhension. Au lieu de cela, je sentais qu’elle déversait sur moi toute la hargne qu’elle avait contre mon père. Je dirais qu’elle me considérait à peine comme son fils. Ce sentiment de rejet me révoltait.
Un jour que nous étions à Gros-Morne, Maman et moi devions retourner immédiatement à Pilate chez ma tante. Dans le camion, il ne restait plus qu’une place. Ma mère ne pouvait partir sans moi, pourtant elle embarqua dans le camion et, sur les conseils de certains paysans, accepta de me placer sur une mule qui avait l’habitude de faire le même trajet. Vous voyez un peu l’image : un enfant aveugle embarqué sur une mule docile qui connaissait le chemin pour effectuer un voyage étalé sur plus de seize kilomètres, une route escarpée, étroite, non asphaltée et dangereuse au flanc les montagnes.
Une trentaine de paysans et moi empruntâmes la route dans la matinée. En Jeep ou en camion, le trajet s’effectue en une ou deux heures, selon les circonstances. Mais à dos de mule, il faut en compter cinq à six. À mesure que nous progressions, je sentais les voyageurs me devancer. Les animaux n’avançaient pas au même rythme. La nature de la bête et la méthode utilisée y sont pour quelque chose. Moi, qui n’avais aucune notion de ce qu’est un bon cavalier, étais resté assis sur ma selle sans trop bouger, sans diriger ma monture. La mule avançait à son rythme. J’étais resté bien loin derrière le peloton.
Les sabots de la mule glissaient sur les rochers jonchant la route. Résonnait dans ma tête une musique infernale. Une grande peur s’empara de moi. Je ne savais pas où j’étais, où l’animal allait. Je ne voulais pas brusquer la pauvre bête, lui donner des ordres contradictoires, de peur qu’elle ne me jette dans le décor. Il était inutile de crier : il n’y avait personne aux alentours. Heureusement, je n’ai croisé aucun véhicule, ce qui aurait effrayé la mule et provoqué une ruade avec des conséquences néfastes. La mule marchait lentement. Elle s’arrêtait de temps en temps pour brouter l’herbe aux abords de la route. Pendant qu’elle mangeait, je n’osais pas bouger. J’avais la nette impression qu’à quelques mètres de nous se trouvait un précipice, au fond duquel coulait un puissant courant d’eau qui m’emporterait au moindre faux pas. Je suis arrivé sain et sauf à destination. Ma mère était déjà là, dans la maison, depuis bien longtemps. Elle était calme. Ce voyage que j’avais fait seul était considéré comme dangereux même pour un enfant voyant…

Au début de mon adolescence, mes conflits avec ma mère se sont accentués. Je lui en voulais d’exprimer sa préférence pour les enfants de son deuxième mariage : Evelyne, Aïda, Édouard, Widner. Ce sont eux qui avaient tout, les petites attentions, les cadeaux et les gâteries. Ne lui importaient que son nouveau mari et les enfants qu’elle avait eus avec ce dernier.
Puisque je vouais un respect sans borne à ma mère, j’avoue, à ma grande honte, avoir déversé tout ce sentiment de colère sur une douce, timide et dévouée petite servante de mon âge qui habitait chez nous. Sans vergogne, je m’en suis servi de souffre-douleur. Elle n’a jamais dit mot des mauvais traitements que je lui infligeais, sachant qu’elle serait renvoyée dans sa famille où la situation n’était pas rose. À toi, la petite L., qui ne m’a jamais reproché tout le mal que je t’ai fait, si tu es encore sur terre, ou quelque part dans l’univers, si tu es encore vivante, je te présente mes excuses.

Si ma mère ne nous accordait pas d’attention, il en était tout autrement de notre grand-mère, Carmélie Fragé de son nom de jeune fille, mère de notre propre mère. Elle était douce, aimable et appréciée de tout le monde. Quand elle venait aux Gonaïves, sa présence apportait le bonheur dans la famille. Lionel et moi rêvions toujours de la voir habiter avec nous. Elle nous protégeait contre les volées trop souvent administrées par notre mère.
Maman adorait sa mère. Je ne l’ai jamais entendu prononcer un mot irrespectueux à son endroit. Ma grand-mère était la personne la plus importante de ma vie. Elle était la seule à me comprendre et à me donner l’amour et l’attention que ma condition exigeait. Elle ne me surprotégeait pas, au contraire, elle aimait me voir me débrouiller tout seul. Elle connaissait mes limites et ne me venait en aide que si c’était vraiment nécessaire. Aussi, de mon côté, j’agissais de façon à ne pas lui déplaire. Sauf une fois, sans le vouloir, je l’ai fait pleurer. Comme souvent, j’avais égaré l’un de mes jouets. Je le cherchais partout, incapable de le retrouver. Frustré, je me suis tourné vers Dieu et j’ai commencé à Lui déverser tout mon fiel. À haute voix, je Lui ai fait remarquer qu’Il avait donné des bons yeux aux maringouins, aux papillons et même aux coquerelles. Mais à moi, rien. Je Lui demandais pourquoi Il était aussi méchant avec moi, pourquoi Il ne m’aimait pas. Ma grand-mère, qui était là et qui écoutait tout, fondit en larmes. Elle n’osait pas me reprocher d’avoir été impoli avec l’Éternel, jugeant peut-être que j’avais raison. Elle se mit à chercher le jouet avec moi.

Mes parents espéraient toujours que je recouvre la vue. Si la médecine n’avait pas pu me guérir, on pouvait compter sur la religion. Aux conseils bien intentionnés et aux idées farfelues s’ajoutaient les croyances, la vertu, les huiles saintes, les pèlerinages et les miracles. Sans oublier les vitamines. À chaque essai infructueux suivait une autre tentative. L’espoir de me guérir était toujours présent. Vu la quantité industrielle d’onguents, d’huiles et d’eaux miraculeuses qu’on appliquait sur mes yeux, certains affirmaient que j’étais chanceux d’avoir conservé mes paupières jusqu’à ce jour. D’autres m’assuraient que je n’aurais jamais de rides au coin des yeux : ma peau étant saturée par ces produits.
Les pèlerinages étaient l’option prioritaire. Cela se comprenait très bien : chaque ville en Haïti a son saint patron, fêté à différents moments de l’année ; villes où, selon les rumeurs des miracles s’étaient déjà produits. Magloire Beaudin, le notable des Gonaïves, possédait une Ford-4 que ma mère louait pour effectuer ces voyages. Mes parents ont dépensé une fortune pour me conduire à tous ces endroits où un miracle était susceptible de se produire à nouveau. Acul-du-Nord, Saut-d’Eau, Limonade, l’église Notre-Dame-d’Altagrace, etc. Ils ont prié pour moi dans les églises de toutes ces localités, implorant la grâce de Dieu. Mais le miracle tant attendu ne s’est jamais produit.
Loin de se décourager, mes parents misaient aussi sur la communion, très importante chez les catholiques. On rapportait que des enfants nés avec des malformations avaient été miraculeusement guéris lors de cette célébration. « Quand Joe va recevoir sa première communion, quelque chose se produira. » Ce jour-là, une effervescence régnait dans la maison. Mes parents étaient excités. Moi, la vedette du jour, je jouissais de toutes les attentions. Avec des habits dignes d’une parade de mode, je quittai la maison en compagnie de mes parents et proches. À l’église, la messe était solennelle ; des chants de circonstance interprétés par une chorale de jeunes traduisaient le caractère mythique de cette cérémonie. J’étais convaincu que les enfants qui écoutaient en silence le sermon étaient trop affamés pour y porter attention. Ils avaient hâte d’en finir et de mettre la main sur un bol de soupe au giraumon. À cette époque, c’était un péché de manger avant la communion.
Quand arriva mon tour d’approcher de la sainte table, je pris le bras de ma compagne : une petite fille qui suivait les cours de catéchisme au même endroit que moi. Contrairement à moi, les autres enfants fréquentaient des écoles séparées (pour garçon ou fille) et avaient tous un compagnon de cérémonie du même sexe. Est-ce parce que j’étais accompagné d’une fille lors de ma communion que je voue aujourd’hui un amour sans borne aux femmes?
Arrivé devant le prêtre, j’ouvris la bouche. Il y déposa l’hostie. Puis, rien. Il fallut se rendre à l’évidence : le miracle ne s’était pas produit. La fête qui devait avoir lieu pour célébrer cette guérison miraculeuse fut annulée. Le banquet resta sur les tables. Personne n’avait faim. Alors que les femmes pleuraient sur mon sort, je m’amusais avec les enfants pauvres du quartier. Les hommes de la famille m’avaient donné beaucoup d’argent pour l’occasion. J’ai utilisé cette petite fortune pour acheter des bonbons, des friandises et des arachides que je lançais à mes camarades à la manière des présidents de l’époque.
Chapitre ii
Je suis né dans une famille de classe moyenne, et mon handicap m’a exclu de cette classe. Cela a été pour moi une chance inouïe de prendre conscience de la disparité des classes sociales en Haïti. Sachant que mes amis allaient peut-être devenir des domestiques, cela me forçait à les apprécier à leur juste valeur, à les reconnaître comme des êtres humains à part entière, dignes d’être respectés, dignes d’être nourris et vêtus, dignes d’être envoyés à l’école, d’apprendre un métier pour entretenir les familles qu’ils fonderaient. J’ai appris beaucoup au contact de ces gens. Ils m’ont conscientisé à ce problème de classes qui mine notre pays et l’empêche de sortir du sous-développement. Tous ces enfants qui gonflent les rangs des laissés-pour-compte reproduisent d’autres générations de domestiques qui sont à leur tour mises au service de la classe des privilégiés.
Dès mon jeune âge, je savais que pour réussir, on doit avoir de l’instruction. Voilà pourquoi je désirais si ardemment apprendre à lire, à écrire, à calculer et à étudier la géographie, la science, la musique. Cela m’ennuyait de rester tous les jours à la maison, seul. Mes amis allaient à l’école. Ils n’avaient pas de temps à me consacrer. Je passais mes journées à jouer dehors avec des enfants-domestiques qui n’étaient disponibles qu’à certaines heures de la journée. C’était eux mes seuls vrais amis. Ils donnaient un sens à ma vie.
Mes parents voulaient que j’apprenne à jouer du piano. J’ai été conduit un matin chez une dame qui donnait des cours. Timide, je ne savais pas comment me comporter devant cette étrangère. De son côté, elle ressentait un certain malaise face à l’enfant aveugle que j’étais. Au lieu d’adapter son enseignement, elle me traita de distrait et de maladroit. Je n’avais que neuf ans. Je ne savais pas exactement ce que signifiaient ces mots, mais rien qu’au ton utilisé, je devinais l’insulte. J’aurais voulu répliquer, mais je n’osai le faire par crainte des représailles. Les leçons prirent fin avant même qu’elles ne commencent.
En dépit des échecs scolaires et parascolaires, mon désir d’apprendre restait inchangé.
Mon cousin et compagnon de jeux, Jeannot Jean, s’en était aperçu. Il me proposa de m’apprendre à lire. J’ai accepté. Il venait à la maison tous les samedis. Il nommait les chiffres et les lettres, me faisant épeler des mots simples que je devais mémoriser en vue de me soumettre à un examen le samedi suivant. Il m’avait enseigné à lire les lettres et les chiffres inscrits sur les contenants en carton, sur les bouteilles, etc. C’était extraordinaire ; personne avant lui n’avait pensé à cette méthode qui produit de bons résultats. J’utilisais mes mains pour reconnaître les signes. Guidant ma main, il m’avait appris à les écrire au tableau. Jeannot Jean faisait preuve d’une grande patience et d’une grande générosité.
Je connaissais quelques lettres et quelques chiffres. Enthousiaste de montrer à ma mère mes progrès, j’ai pris un morceau de craie et j’ai numéroté une par une les seize marches de l’escalier de la maison. Lorsque ma mère aperçut mon travail, j’eus droit à une raclée mémorable. Elle n’appréciait pas mes talents en écriture! Sa réaction me fracassa à tel point que je fus atteint d’amnésie en ce qui concerne les chiffres et les lettres. Le jour de mon mariage, j’eus de la difficulté à signer mon nom sur le registre de l’État civil.
Si ma mère n’appréciait pas mes talents en écriture, mon père continuait ses recherches pour m’instruire. Il ne lâchait pas. Il croyait dur comme fer qu’il existait quelqu’un quelque part qui était confronté aux mêmes problèmes et qui détenait la solution. En lisant le journal, il tomba sur un article consacré à un certain monsieur Jean Sorel, de Jacmel. D’après l’article, cet homme avait un problème de cécité et gagnait très bien sa vie. Mon père s’empressa de lui écrire pour lui demander conseil. À notre grande joie, monsieur Sorel lui avait fait parvenir l’alphabet braille et trois livres en braille, pour me permettre de parfaire mes connaissances.
C’était en quelque sorte le miracle tant attendu.
Sans perdre de temps, je m’attelai à la tâche. Mon cousin Jeannot, aîné d’un an, continuait de m’aider à mon nouvel apprentissage. Pendant que je mettais toutes mes énergies à apprendre et à maîtriser cette méthode de lecture et d’écriture braille, Jeannot persistait avec la sienne. Il avait de la difficulté à fonctionner avec le braille. Longtemps après, il m’avoua toujours n’y rien comprendre.
Jean Sorel avait accumulé un impressionnant bagage de connaissances. Il se fit rapidement un nom et une place honorable dans la société haïtienne. Il avait plusieurs cordes à son arc. Polyglotte, il était professeur d’anglais à l’Institut Haïtiano-Américain et poursuivait en même temps des études à la Faculté de Droit de Port-au-Prince. Grâce à sa diction impeccable et à un ton de voix très riche, il devint annonceur sur les ondes de Radio Haïti. Il a charmé toute la population qui le sacra un des plus grands annonceurs du pays. Sa popularité auprès des femmes dépassait les frontières de la capitale. Nous, les garçons, étions jaloux du succès de ce jeune homme de 23 ans seulement. Bravo Jean! Tes succès étaient une source d’inspiration, de courage et d’espoir. À chaque fois que je me trouvais devant un problème, je pensais à toi, à ta réussite et je me disais que si je travaillais aussi fort, je pourrais gagner dignement ma vie.

En 1947, l’espoir que je recouvre la vue refit surface chez mes parents. Si la religion n’avait pas abouti aux résultats escomptés, la présence d’un ophtalmologiste, nouvellement installé à Port-au-Prince, ranima les espoirs de guérison. Maman et ma tante ont repris leur bâton de pèlerin, elles sont parties à sa rencontre. Ce spécialiste suisse arriverait à bout facilement de ma cécité. J’y croyais. Et pour cause : mon beau-père, qui en apparence, ne s’intéressait pas à mes problèmes, s’impliqua en nous conduisant à la capitale. La veille, j’étais très excité. Je pensais à tout ce que j’allais faire quand j’aurais la vue. Je pourrais suivre les jeunes de mon âge au football, j’arrêterais de me cogner en courant, je pourrais accompagner mes cousins à la plage, à la chasse.
Ce matin-là, je me levai très tôt pour ne pas manquer ce rendez-vous. Ma fébrilité était à son paroxysme, mais un incident vint jeter une ombre sur cette journée. En prévision de ma visite médicale, non seulement il importait que je sois bien mis, mais aussi que j’aie pris un bon bain. Pour s’assurer que je sois bien propre, ma tante confia cette tâche à une de mes cousines d’un an plus vieille que moi. Espiègle, elle s’empressa de s’exécuter, avec une idée derrière la tête : satisfaire sa curiosité. Elle n’avait encore jamais vu un garçon nu. À chaque fois que j’y repense, je me sens humilié. Il y a de ces offenses qu’on ne devrait infliger… même à ses pires ennemis.
Si la journée avait mal débuté, elle s’était aussi mal terminée. Ma visite chez le spécialiste n’avait pas été aussi concluante qu’on avait l’espéré. Le médecin m’examina attentivement : il était bien équipé pour cet examen. À chaque fois qu’il rangeait un instrument, il en sortait un autre. Il me posait des questions auxquelles je répondais par un oui ou par un non. Quand il m’a demandé de bouger les pupilles, il a vu que je n’en étais pas capable. C’était peine perdue. Certains muscles de mes yeux, inactifs depuis ma naissance, étaient maintenant atrophiés. Le verdict implacable tomba : ma cécité était définitive. Il conseilla fortement à ma mère de ne pas perdre son temps à consulter d’autres médecins. Puis il lui recommanda ceci : « Trouvez un moyen, Madame, d’instruire votre garçon. » J’étais tellement content d’entendre cela, car j’espérais tant apprendre. Ma mère et ma tante, vouèrent ce spécialiste à tous les diables. Remettant ses connaissances en doute, elles affirmaient que ce charlatan venu de nulle part n’allait pas les faire abdiquer. Elles avaient perdu cette bataille, mais la lutte n’était pas finie. Aujourd’hui, avec tous les progrès de la science, ma cécité persiste. Ce qui prouve que ce spécialiste avait raison. Seule une bonne instruction pouvait me garantir une place dans la vie. Des années plus tard, j’ai prononcé une conférence traitant de l’enseignement et j’en ai profité pour remercier ce médecin des conseils donnés à mes parents.

Car ces conseils n’étaient pas tombés dans les oreilles d’un sourd. Mon père entreprit des démarches pour trouver dans tout le pays une école capable de m’offrir une bonne instruction. Son entêtement a porté ses fruits. Il réussit à me dénicher une place à l’École Saint-Vincent, à Port-au-Prince, une institution pour enfants handicapés. J’accueillis cette nouvelle avec joie. J’avais la chance d’entamer des études intéressantes avec des professeurs compétents. Je me voyais déjà, une fois ces études terminées, plier bagages pour me rendre à l’étranger, étudier dans les plus grandes universités. J’avais des ambitions. L’espoir de les réaliser était maintenant à ma portée. Le cœur léger et plein de rêves, je quittai les Gonaïves un matin de février 1948, en compagnie de ma mère, pour me rendre à Port-au-Prince. J’avais des papillons dans l’estomac. C’était le début d’une ère nouvelle. Le camion qui nous conduisait roulait à toute allure, mais je trouvais qu’il n’allait pas assez vite. J’avais hâte d’occuper ma nouvelle demeure. Enfin, dans l’après-midi, après un voyage sans surprise, nous sommes arrivés à la gare du Nord et j’ai été conduit au pensionnat.
Très vite, j’ai fait face à la réalité. Mon école de rêve se révéla être plus un orphelinat qu’une maison d’enseignement. Provenant des missionnaires anglicans, les fonds ne suffisaient pas pour offrir des services décents.

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