La colonisation française de l
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La colonisation française de l'Algérie

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Description

Ce livre est une contribution personnelle aux débats sur les relations franco-algériennes. C'est une autobiographie, à partir de l'adolescence de son héros Salah, originaire du sud-est de Biskra, qui éclaire l'histoire de l'Algérie, de l'époque coloniale jusqu'au XXè siècle. Naviguant entre l'Algérie et Lyon, il écrit ses mémoires sur les événements marquants : guerre d'indépendance, période Boumédienne, développements hésitants et chaotiques de l'Algérie indépendante, années noires du terrorisme islamique.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2013
Nombre de lectures 426
EAN13 9782336328317
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre
Copyright
© L’HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-67841-2
Nota
Cet écrit est une œuvre intellectuelle, propriété exclusive de Mohamed Salah HASNAOUI, dit SALAMOH. Elle est enregistrée à l’Office National des Droits d’Auteur (ONDA) Alger, sous le numéro 1295/2005.
Remerciements
Je remercie tout particulièrement Monsieur le Professeur émérite Gilbert Meynier pour son aimable contribution et son inestimable préface de cet ouvrage.

Je tiens à remercier du fond du cœur, mon ami Nicolas Jourdan qui a eu l’aimable attention de relire et commenter mon roman récit, en ayant la délicatesse de le préfacer par un poème de toute beauté dédié au peuple algérien.

Je remercie aussi Afifa Zénati et sa famille, mon père Si M’Hamed et ma mère Khalfallah Mériem, Marie Claude Gagnaire et Saïda Benbrahim, Kaddour Taieb et sa famille élargie, A. Joucla, A. Piatier, H. Aujac, Achour Ziane, mes collègues au cours complémentaire d’Ouled-Djellal notamment Filah Rahmani et Smati Abdelwahab, Bossaha Rabah, mon cousin Amar, Loukrit Bachir et sa famille, Djillali Bouzid, Gharbi Hocine et Tahar, André, Magui Chapeaux et leurs enfants : Gérard et Anne, Ayache Ali, Taleb Mokhtar, Smain, M’Hamed, Tahar, les militants Abdelkader, Michel, S. Labtère, Benarab Noureddine, Boutine Mohamed, Youcef et Mounira Hadad, l’oncle Féria, le colonel Si Nacer, Slimani, Dr Djelloul Khatib, Chérif Belkacem, A. Zaibek, A. Aouchiche, A. Belayat, Mostefa Harathi, Mokdad Sifi, Debabèche, Didine Abbas, Hassan Rahmani et sa famille, H. Cuénat, Ahmed et Giselle Berrouka, S. Défontaine, G. Neyret, Dominique et Anne-Marie Renault, D. Urbain, G. Pétain, J. Souty, la famille Azag, M.T. Ladjouzi, Tahar Hamdi, Abdelaziz Hamaïdia, Mouloud Ait Younès, Général Habib et Rachida Souamès, Général Major Rachid Benyelles, Colonel Kamel Mekbel, Colonel Boualem Rahmoune, Commandant Kamal, Belgacem Benbaâtouche, Dr Lazhar Chouiter, Benkhaldi Miloud.

Dr Hadj Habchi et Nabila, Dr Braham Guiat et madame, Amine Belamri et sa famille, A. Benbedka, Serrai Brahim et ses enfants, Serrai Kamal et ses enfants, Brahim Ben M’djeddel et enfin la famille Berrabah.

Au Peuple Algérien.
La pluie est tombée,
Mais pas sur ta mémoire,
Qui reste sèche, toujours sèche et pure,
Malgré le sang versé.

L’imagination te dessine
Radieuse derrière un voile de tristesse,
Amoureuse de la mer et du désert,
Plus proche du ciel que toute autre terre.

Pas un souvenir ne s’efface ;
La souffrance ne s’en va pas,
Mais elle devient transparente
Comme les yeux de ta jeunesse.

Et ces yeux-là sont le reflet de ton infini,
Ils grimpent la corde qui descend vers ta mémoire,
Qu’aucune pluie ni aucune larme
Ne sont encore venues trouver.

Sarreguemines, le 8 juin 2008.
Nicolas JOURDAN.
Préface
Voici un livre éclairant sur l’Algérie, de l’époque coloniale jusqu’à la fin du XX e siècle. Cette autobiographie, à partir de l’adolescence de son héros, Salah, originaire de la région des Ouled-Djellal, au sud-est de Biskra, se déroule selon un maelstrom algéro-français. En raison de la présence de nombreux Biskri établis à Lyon, en l’occurrence notamment de l’oncle Sadek, ancien sous-officier de l’armée française établi à Gerland, Salah suit un itinéraire algéro-lyonnais/lugduno-algérien.
Cendres de braises fait ressentir combien traumatisant fut le système colonial, inégalitaire et discriminatoire ; système appuyé sur des chefferies locales à sa botte, non sans contreparties prébendières – ce fut en l’occurrence le cas de la famille Bengana qui régna sur la région après l’élimination de celle des Bou Okkaz : en 1876, l’oasis d’El Amri avait été rasée et ses habitants massacrés – dont les grands-parents de l’auteur – 27 ans après que celle de Zaatcha eut subi le même sort. Fut par la suite construit, entre les monts du Zab et Ouled-Djellal, le bordj de Doucen, près duquel s’agglomérèrent les rescapés d’El Amri. On perçoit aussi combien fut mince l’œuvre « civilisatrice » coloniale dont se prévalait l’histoire officielle française : ce n’est pas avant le lendemain de la deuxième guerre mondiale que fut édifiée la première école primaire « indigène » française de Doucen, au demeurant grâce à la main d’œuvre et au savoir-faire de prisonniers de guerre italiens.
Mais, comme tout système, le système colonial comporta des éléments humains hors norme qui pouvaient lutter pour la réalisation de principes auxquels ils croyaient – l’instruction, la démocratie, l’égalité… : ce fut le cas par exemple de l’instituteur de Salah, ce M. Joucla, qui en fit un premier de classe, certificat d’études à l’appui remporté haut la main. Cet originaire de Montpellier lui apprit le français avec son accent chantant, il le désigna pour lire le discours de bienvenue à celui qui fut gouverneur général de l’Algérie de 1948 à 1951, l’Alsacien Naëgelen, en visite dans la région. On découvre que, en Algérie coloniale, l’exaltation du progrès, lié à la liberté, la tonalité égalitaire des propos d’un jeune garçon dûment médités par son maître français, et leur péroraison (« merci à la France généreuse qui les [les Algériens] a quelquefois oubliés ») valurent à un Joucla d’être déplacé et à Salah de se voir un temps barré l’accès au secondaire. A l’opposé de ce qu’il ressent pour l’instituteur qui succéda à Joucla, M. Lecouvreur, désigné comme un « homme du nord, froid et calculateur », on perçoit chez Salah une sympathie instinctive pour les Méditerranéens – de Joucla le Languedocien, adopté par les Doucéni comme l’un des leurs, à ces Italiens constructeurs d’école en bonne intelligence avec les mêmes Douceni auxquels ils font découvrir le phonographe et le four à chaux – les prisonniers allemands, en bisbille permanente avec les Italiens, avaient été tôt retirés de la région par les Français. Péniblement véridique, en contraste, la relation de l’arrestation, par le caïd, de Salah, férocement battu et conduit à la prison d’Ouled-Djellal, à une vingtaine de Km de Doucen, enchaîné sur un cheval au trot, tout cela pour être dûment sermonné, mais in fine libéré par l’administrateur – l’administration l’avait fiché comme « ennemi en puissance de la France »…
Ce qui séduit dans Cendres de braise est que rien n’est jamais unilatéral. Parmi les Algériens, on ne compte pas les caïds brutaux, arrogants et corrompus – il arrive même que l’administration française limite leurs excès pour maintenir l’ordre. Mais il y eut aussi des responsables sympathiques, intègres et efficaces. Le lecteur verra en Salah un fils et petit-fils d’imams dont l’initiative a été primordiale pour faire élever, au lendemain de la deuxième guerre, l’élégant minaret de 32 m. de la mosquée de Doucen – peu après, tout jeune encore, il perdit son père, il aida sa mère esseulée, mais il fit aussi office d’interprète, offrant ses services pour expliquer textes administratifs et documents judiciaires. Cendres de braise confirme s’il en était besoin, qu’existèrent des gens de double culture – les identités, doubles, plurielles… sont légion en histoire. Sensible, dans le livre, est la relation des événements familiaux, des séparations et funérailles aux joies des retrouvailles et des circoncisions. Nombreuses sont les évocations de sa vie de famille d’enfant et d’adolescent, davantage que celle de sa vie d’adulte.
Éclairantes aussi sont les mentions du combat contre le système colonial, la relation de la visite du pilier de l’association des culamā’ algériens, shaykh Larbi Tebessi, l’évocation de Si Ziane Achour, lettré et leader politique du PPA-MTLD d’Ouled Djellal… Plus amplement, on perçoit le processus de nationalisation algérienne de la société de ce terroir sud-constantinois. Mais on saisit aussi qu’il ne se fit pas en un jour : longtemps durant, et bien avant le conflit FLN-MNA, il y eut beaucoup d’ignorances et d’hésitations : le mouvement national ne fut pas d’emblée unitaire, et l’on n’y sut pas toujours quel chemin emprunter.
On ressent aussi dans ce livre l’attirance pour l’Outre-Méditerranée : les émigrés de retour au pays relatent les merveilles qu’ils ont découvertes en France ; et Salah lui-même est tôt candidat au départ : on verra que, après un court voyage à Alger, où il est émerveillé par la beauté de la cité, mais où il est meurtri par le délabrement de la Casbah et la déchéance des misérables corps squelettiques des SDF qui hantent le sous-bois des Tagarins, c’est dans l’été 1955 que, désorienté et abandonné 1 , il entreprend la traversée de la Méditerranée. Le récit de l’éprouvante traversée à fond de cale du navire Djebel Dirah , puis de son arrivée à Lyon dans ce quartier populaire misérable de Gerland, chez l’oncle Sadek, montre au lecteur qu’il y eut à la fois angoisse du départ et allégresse à humer les insolites vents de l’extérieur – cela quelques semaines avant l’insurrection et la répression d’août 1955 du Nord-Constantinois. Le profil de l’oncle Sadek apprend au lecteur qu’il y eut des Algériens compromis avec le système colonial : ce tenancier de café-bar et marchand de sommeil, qui exploitait ses compatriotes dans des conditions innommables, était aussi indicateur de police.
Grand moment du livre, la découverte par Salah du monde de l’industrie après son embauche, à 16 ans, aux fonderies Roux de la rue Saint Antoine, parallèle au cours Lafayette, près de Villeurbanne. On comprendra ce que signifia pour un personnel de manœuvres et d’OS, à 80% algérien, sous-payés et aux conditions de travail pénibles, l’arrivée parmi eux de cet ado d’un autre monde – le leur aussi –, s’exprimant couramment en français. Il se vit d’emblée intronisé comme interprète et délégué non dit du personnel ; et même invité à une fête organisée par le patron, M. Roux – ce dernier ignorait bien sûr qu’il était déjà sympathisant du FLN. On comprend que c’est ce monde de l’usine qui permit à Salah d’échapper à l’emprise de l’oncle Sadek, de venir loger dans les gîtes de la « caserne de la Part-Dieu », plutôt plus confortables que les garnis de Sadek. Captivant est l’itinéraire de découvertes du Jeune Salah : musées, expositions, films égyptiens vus dans des cinémas algériens du 7 e arrondissement – là encore, un entre-deux culturel ; mais aussi les cours du soir, notamment grâce aux cours Petiot de la fac catholique de le rue du Plat, entre Belle cour et la Saône, qui lui permirent d’être reçu à deux concours – Sécurité sociale et SNCF.
Découverte significative, pour Salah et ses contemporains immigrés : l’usine, c’est aussi la prise de contact avec le syndicalisme algérien – l’AGTA, filiale française de l’UGTA 2 – et aussi avec le français – c’est à la CFTC qu’il s’inscrit : ses militants sont pour lui plus progressistes et moins racistes que les communistes de la CGT. A la militance FLN, il est confirmé par son chef, Abd el-Kader – on perçoit que les échos de la guerre de libération forment les consciences et les comportements : on suit les escapades de week-end de Salah, avec d’autres militants, dans les monts du Lyonnais où ils vont s’entraîner au tir au pistolet et au judo… On le voit prêcher pour le FLN auprès de compatriotes qui ne distinguent pas toujours entre FLN et MNA et qui ne savent pas forcément où s’engager.
La relation du premier retour au bercail biskri, en 1957, avec en arrière-plan la grande répression d’Alger (« la bataille d’Alger »), illustre bien le traumatisme de cette guerre jusque dans l’Algérie profonde. C’est en tant que chargé de mission par l’OPA 3 que le jeune Salah revient à Lyon : lui incombe la charge d’arracher les Algériens de Lyon au messalisme… ; à Lyon, où la police prend pour modèle répressif les paras de Massu.
C’est alors que le lecteur se rend compte plus nettement encore qu’il y eut des Français pour être solidaires des Algériens – on renverra, pour Lyon, au livre Récits d’engagement des Lyonnais auprès des Algériens en guerre, 1954-1962 4 . En témoignent les liens d’amitié noués avec la famille du directeur du personnel de son usine, M. Chapeaux, ancien résistant et catholique – on verra que, pour Salah, ce qu’il dénomme « la charité chrétienne » eut de la consistance –, entre le logement que les Chapeaux lui dégotent dans le tranquille quartier Saint Paul du Vieux Lyon et les attentions à lui prodiguées après la tentative d’assassinat par un tueur du MNA qui lui valut une grave blessure à l’épaule et deux opérations successives : hospitalisation dans de bonnes conditions, placement dans des maisons de repos de qualité. On voit ensuite Salah devenir un petit cadre FLN – chef de qasma à Oullins – et accéder à une petite classe moyenne après le choix d’un emploi à la SNCF, emménager dans un appartement confortable à Pierre Bénite, acheter une 4 cv Renault…
Dans l’été 1962, à 23 ans, il s’embarque pour Alger, où il est chargé de la remise en état de bâtiments publics dévastés par l’OAS. Il accède à un statut de jeune notable officiel, il achète un petit deux pièces au centre d’Alger. Passant par de multiples secteurs des entreprises d’État, il devient directeur du département immobilier de la SNS 5 qui édifie près d’Annaba le complexe sidérurgique d’El Hadjar ; cela suite à la visite officielle du ministre d’État aux Finances Chérif Belkacem 6 qui lui octroie un crédit de 450 millions de dinars pour construire à Sidi Amar, non loin d’El Hadjar, une cité de 2 000 logements pour loger les travailleurs de la sidérurgie (1969). Ceci dit, il arrive qu’on puisse être félicité en haut lieu tout en étant rembarré par une direction de société jalouse de l’ascension d’un cadre.
Mais des rebondissements se produisent : Salah revient en force à la SONAREM 7 où il fut un temps un des cadres les mieux pays de l’Algérie, Puis, il la quitta pour devenir le chef d’antenne de la SONATIBA 8 à Annaba – ce fut une période faste de sa vie, il y travailla efficacement en connivence avec des gestionnaires de valeur, et en mars 1975, le ministre des travaux publics et de la construction Abd el-Kader Zaïbek le promut directeur général de la nouvelle EPBTP 9 / Annaba. C’est alors qu’il fit le voyage de Budapest pour étudier un contrat avec la société hongroise de préfabriqués du système « Polygonn ». Par la suite, on suivra ses heurts avec le wali d’Annaba, un despote lourd, « formé à l’école des idéologies orientales », surnommé « le caméléon ». A l’inverse, de même que naguère dans l’Algérie coloniale, Salah dit avoir trouvé aussi des gens de valeur irréprochables qu’il tint en grande estime : dans ses démêlés avec le « caméléon », il fait part au lecteur de la vigoureuse protection et de l’ample confiance que lui accordèrent le colonel de l’armée des frontières Abdelmadjid Aouchiche, ministre de l’urbanisme, de la construction et de l’habitat (« MUCH ») de 1977 à 1980, et ultérieurement, Si Abderrahmane Belayat qui succéda, de 1984 à 1987, au « caméléon », lequel avait été nommé à ce poste sensiblement au moment du tremblement de terre d’El Asnam 10 (10 octobre 1980). Le « caméléon » se défiait des compétences susceptibles, devait-il penser, de lui porter ombrage ; et, promu au rang d’apparatchik du parti unique, il soumit Salah plusieurs mois durant à une véritable inquisition, prétendument pour vérifier ses comptes : Fut conduite une expertise comptable par six services différents 11 , laquelle n’aboutit finalement à aucun résultat ; il n’en fut pas moins muté à un emploi sous-classé à M’sila.
Ceci dit, Salah fit partie du système Boumediene parce qu’il y travaillait et en bénéficiait. En même temps, il resta un homme du terroir algérien, qui se présente parfois dans son texte pour un naïf, à distance des requins qu’il dit côtoyer, il se donne pour un démocrate dans l’âme, alors qu’il devient aussi un technocrate. A tant s’être voulu père de la nation, la disparition du colonel laissa la société algérienne « orpheline ». Si Salah dit son estime pour Boumediene, il stigmatise les nationalisations irréfléchies précipitées, il tient pour inutiles les débats sur la charte de 1976 ; tout indique que l’effondrement des années 80 qu’il souligne était en gestation dès avant. Et que penser de la « dure politique collectiviste, populiste et démagogique, dominée par l’improvisation et les élucubrations autoritaires » qu’il stigmatise ? Salah insiste sur le fait que cette politique avait été initiée sous Ben Bella et qu’elle elle fut quelque peu « réajustée » après le coup d’État qui le renversa et l’élimina du pouvoir le 19 juin 1965 – il fut emprisonné jusqu’en juillet 1979, puis assigné à résidence jusqu’en octobre 1980.
Pour Salah, en tout cas, l’avènement de Chadli marqua une régression sous le signe de la démagogie/libéralisation, de la corruption sur fond de chute des prix du pétrole, de montée de la dette et de généralisation du trabendo – et c’est bien sous Chadli qu’il fut harcelé par la suspicion du « caméléon ». Le lecteur suivra sa trajectoire, semée de gros ennuis de santé et de perturbations familiales, en proie à un profond malaise. Finalement, il le verra quitter la partie, « victime de la mafia de l’import-export » pour laquelle le made in Algeria ne correspondait pas – euphémisme – aux intérêts de ladite mafia. Il le retrouvera témoin de l’incendie qui se lève des braises en octobre 1988 : Salah doit se barricader en haut de l’immeuble de son ministère, saccagé et pillé, avant de s’éclipser.
Il passe désormais son temps entre l’Algérie et Lyon, et il écrit finalement ses mémoires. Son texte est parsemé de notations régulières sur les événements marquants de la guerre d’indépendance, sur la « bataille d’Alger », mai 1958, de Gaulle, l’OAS… Il note la fissuration de la société algérienne devant les rivalités et conflits de pouvoir de l’été 1962 ( sabca sanîn, barakat : sept ans, ça suffit !). Il vitupère durement « la gabegie » et « l’anarchie ». Le syndrome rentier, fondé sur les prébendes et la corruption, est au cœur des réflexions de Salah sur le système qui régit l’Algérie indépendante – de ce point de vue, existe une certaine filiation avec l’époque coloniale. En continuité, avant comme après 1962, paperasses suspicieuses, autorisations de voyages accordées au compte gouttes et à regret, contrôles suspicieux, interrogatoires… Cela ne signifie en rien que Salah ait regretté d’avoir milité pour le droit : pour l’indépendance de son pays. Mais cela ne l’empêche en rien, au contraire, de stigmatiser « les idéologues du parti et des politicards de service qui fourmillent à la primature du gouvernement ».
La lecture de Cendres de braise est agréable, même si la surabondance des épithètes et quelques répétitions peuvent ici et là alourdir le récit – mais elles révèlent le style, personnel, d’un genre littéraire évocateur particulier. L’auteur se plait à citer des auteurs de renom, français surtout (Victor Hugo, Émile Verhaeren…) mais pas seulement (Arthur Schopenhauer, Thomas More…). Mais le lecteur ne relève guère de citations d’auteurs arabes, même de ces classiques bien à distance des ténèbres islamistes. Pourtant, Ibn Khaldoun, Ibn Ruchd ou plus encore peut-être le Risālat al-ghufrān de l’agnostique Abû al- c Alā’ al-Ma c rî correspondraient à notre sens assez bien à son mode de pensée : le jugement de Salah est sans appel sur les « prétendus dogmes religieux » qu’il met en parallèle avec la « société de mâles ». Pour lui, à l’orée des années 90, il est sans illusions sur les effets du système, idéologisés sous le label d’un obscurantisme de pouvoir d’État, code de la famille de 1984 à l’appui : le FIS n’est pas né par génération spontanée ou par l’opération du Saint Esprit : les Abdelaziz Belkhadem 12 sont de très ordinaires créatures humaines. Même s’il ne cite pas le nom de ce dernier, on croit comprendre que, pour Salah, c’est sous l’estampille de gens comme lui que « l’Algérie tombait comme un fruit mûr dans l’escarcelle des prédicateurs de l’islamisme politique ».
Dans l’ensemble, il y a relativement peu de précisions factuelles dans la partie postcoloniale de Cendres de braise , même si le ministère Hamrouche (1989-1991) est scrupuleusement évoqué ; on ne voit guère apparaître nommément ni le FIS ni les élections municipales de juin 1990, et guère celles de décembre 1991, annulées en janvier 1992 : précautions politiques, sans doute : cette hypothèse est confirmée par le salut adressé par l’auteur au HEC 13 et à ses « hommes nouveaux » : rien de plus neuf, en effet, que le général Khaled Nezzar, Ali Kafi, Ali Haroun, Tedjini Haddam : ces caciques n’avaient-ils pas déjà, à un titre ou à un autre, exercé des charges importantes ? Sans compter Mohammed Boudiaf, rappelé, suite à la mission Haroun au Maroc, où le prestigieux chef historique de 1954 avait dû trouver refuge près de 28 ans auparavant 14 …
Au total, les mémoires – passionnants – de Mohammed Salah Hasnaoui sont une suite de réflexions d’un gestionnaire qui se présente comme rationnel, marquées de sensibilités et de hauteur de vue, mais qui portent la marque des aléas et de l’incertitude du présent. Les informations qu’il donne au lecteur sont plausibles, même si elles doivent être examinées par l’historien au vu des documents dont il peut disposer, qu’il se doit d’analyser et de confronter. Salah a sans doute des convictions, mais les exprimer en faisant référence précisément aux événements et aux acteurs de l’histoire relève d’un risque politique dont on comprend fort bien que l’auteur n’ait pas voulu le courir. De ce point de vue, aussi, cette grande fresque qui nous fait aller du XIX e au XXI e siècle, est une illustration, autant que des affres du passé, de l’actuel modus vivendi algérien.

Gilbert Meynier
1 La qasma FLN de sa région vient d’être décapitée, et ses chefs, Amar et Rabah, sont parvenus à se réfugier à Lyon.
2 Union générale des travailleurs algériens
3 Organisation politico-administrative (du FLN)
4 Dir. Par Béatrice Dubell, Marianne Thivend, Arthur Grosjean et al., préface Sylvie Téhault, postface Gilbert Meynier, Saint Denis, Bouchène, 2012, 150 p.
5 Société nationale de la sidérurgie
6 Il a été officier de l’ALN en wilāya 5 (Oranie) sous le nom de guerre de « Si Djamel ».
7 Société nationale de recherche et d’exploitation minière.
8 Société nationale de travaux d’infrastructure et du bâtiment.
9 Entreprise publique bâtiments et travaux publics.
10 La ville fut alors renommée Chlef, du nom du fleuve Chélif, en lieu et place d’El Asnam – al-a ṣ nām signifie les idoles.
11 Inspection générale des finances, Inspection générale du ministère, police, justice, armée, gendarmerie.
12 Il fit voter en 1984 l’obscurantiste code de la famille ; président du Parlement en 1990, il rendit obligatoires prières et lectures du livre saint à l’ouverture des sessions. Il fut nommé par le président Bouteflika premier ministre en 2006-2008. Il est aujourd’hui le président du FLN –président contesté il est vrai.
13 Haut comité d’État
14 En 1992, avec ses 73 ans, Boudiaf était le doyen du HEC ; le plus jeune était Nezzar (55 ans), Kafi, Haroun et Haddam avaient respectivement 64, 65 et 71 ans.
Dédicace
A mes enfants,
FWAD, NESMA-RIMA, WAEL, et LYNDA ASHWAK

A tous les militants, ex combattants silencieux de la wilaya 7 et de l’ALGERIE.
PREMIÈRE PARTIE Le viol des Espérances
« Je suis un homme qui fouille des cendres. Je suis un homme qui s’efforce de retrouver les braises de la vie au fond d’un âtre. »
A. de Saint Exupéry.
1. LES REMOUS DES ZIBANS
1.1. L’irréductible tribu face à ses épreuves
Une Terre inhospitalière
« L’homme est toujours le produit
de sa société et de son milieu environnemental ».

Tout au long de cette vaste dépression, bien au dessous du niveau de la mer, s’étale le piémont, du versant sud de l’Atlas Saharien
En ces lieux désertiques, le temps se suspend aux immenses cieux éternellement bleus. On n’y voit presque jamais, ces nuages lourds qui annoncent ailleurs, les féconds jours de pluie 15 . Ici, dans ces immenses espaces, les jeux de lumière créent d’insolites ambiances qui selon les heures, se modifient à l’infini. C’est la céleste sérénité où le soleil est roi 16 . Le terrible astre raille et irradie à longueur de journée un maigre sol où ne poussent que d’insignifiantes végétations. C’est le domaine de la rocaille, des basses ronces et des éparses broussailles. La terre est toute craquelée, assoiffée, comme portée à incandescence et continuellement attisée par l’indomptable sirocco. C’est un paysage morne et triste qui s’étend à l’infini. Il n’inspire que la soif, la peur et la désolation. La température y est suffocante, la sécheresse étouffe la sporadique flore, et flétrit sans cesse la chétive végétation ; même les rares insectes, les plus tenaces et les plus téméraires, peinent pour y survivre. Par endroits, on y rencontre de hautes dunes de sable fin, que les vents poussent à leur guise. Les jours de tempête on y voit surgir brusquement, des colonnes de poussières et de brindilles s’élevant en tourbillons dans le ciel, avant d’aller s’incliner par devant sa majesté « Râ 17 » le grand astre céleste.
Les quelques pousses rabougries de cette végétation toute primaire, offrent tout juste, un semblant de refuge aux reptiles : serpents, vipères et lézards avec leurs inséparables compagnons, les indestructibles scorpions, porteurs de mort et gardiens de ces lieux sinistres. Ces bestioles sont à l’affût du moindre signe de vie, pour mordre et piquer, distribuant avec générosité, leur poison à qui se hasarderait sur leur territoire, leur royaume, leur chasse gardée où s’hérisse haut la masse granitoïde du Djebel G’Soum 18 . Ce vieux mont, si rebelle, semble confirmer la légende selon laquelle il aurait refusé de se soumettre aux vicissitudes de « Chronos 19 », pour protéger ses voisins terrassés à ses pieds, et que l’on appelle ici, « les sept dormants » 20 . Son sommet dénudé, très haut culminant, soutient vaillamment une vieille couronne de roches toutes épointées, défiant encore l’érosion, qui l’assaille depuis des millénaires. Il n’a pas fini de surprendre l’attentif observateur. Il ose encore donner naissance à de maigres oueds, qui quittent subrepticement ses plissements pour aller se jeter dans l’imprévisible Oued Djeddy 21 , unique affluent du chott Melghir. Par ses quelques signes désuets, le vieux mont, parvient encore à exposer, avec une certaine présomption, les traces de ses splendeurs antérieures. Le peu d’eau qu’il libère, suffit pour éveiller la farouche volonté humaine, dont le travail acharné permit l’émergence des Ziban 22 .
Ce mont s’ingénue à miroiter et à renvoyer sur ses alentours, les rayons de l’ardent soleil, pour les accabler. Dominant les vastes plaines qui s’étendent vers le sud, il ferme l’horizon d’une large perspective et offre un même paysage qui, selon les lueurs du jour, se teinte de bleu argenté, de rose tendre, ou d’ocre, pour mieux souligner chacun de ces caractères changeants. Il arrive parfois, que l’on se surprenne à voir, loin au fond d’un lit d’oued rocailleux, un semblant de pale verdure, qui comme un mirage, colore ce paysage et l’agrémente d’un léger camouflage. Seul le maître du ciel impose sa loi sur ces angoissants reliefs. Ici, il n’y a point de saisons. L’éphémère hiver ne dure que le temps d’une averse, après, c’est l’été permanent. Très tôt, dès l’aurore, le soleil surgit de son mystérieux orient pour aller se hisser sur son trône du zénith, où il s’offre avec vigueur sur cet espace. Là, il se plaît à libérer toute sa puissance destructrice. L’insupportable canicule rend vain tout effort du genre humain. Ce n’est que tard le soir, au moment de son déclin, qu’il laisse s’adoucir l’air environnant. Cet instant là se transforme en apothéose du désastre. L’occident s’illumine comme pour une fête grandiose. Il prend les formes d’un gigantesque brasier, un brasier digne de la géhenne, d’où jaillissent et s’entremêlent toutes les nuances du rouge et du violet. C’est le signe final qui annonce la fin du jour. L’unique instant où émerge une curieuse esthétique que n’admirent nullement les malheureux habitants de ces lieux. En effet, la mise en valeur de cette terre d’exclusion est un défit à la nature, que seuls peuvent entreprendre de téméraires agriculteurs.
1.2. Intrigues pour une Dépossession
C’est bien dans ce milieu damné, la conquête se poursuivant, que l’armée coloniale a choisi d’y déporter en mai 1876, les survivants – veuves et orphelins – de la bataille d’El Amri que lui livra la vaillante tribu des Bou Azid 23 . Depuis de longs mois déjà, les fils de cette tribu résistaient à l’envahisseur avant d’être écrasés dans leur bourg ancestral. Ce sont donc les descendants de ces bannis, qui fondèrent et mirent en valeur, l’immense plaine de Doucen 24 . Pendant longtemps, le soir, au crépuscule, on voyait réapparaître des ombres floues, à peine recouvertes d’amples gandouras ceintes à la taille par de lourdes cordelettes tressées en crins de palmiers. Ces ombres allaient et venaient à travers champs. Elles animaient cet espace silencieux et indéfini, faisant semblant de cultiver de minuscules jardins. Obstinément, ces êtres suaient et transpiraient pour redonner vie à ce milieu d’enfer. Ils récupérèrent et sauvegardèrent ingénieusement la moindre goutte d’eau, la puisant dans la nappe phréatique, au prix d’un considérable effort. L’implacable canicule du jour contraignait ces malheureux à se terrer dans d’insignifiantes habitations faites de branchages et de briques en terre simplement séchées au soleil. Leur souci quotidien, c’était leur lutte contre la sècheresse et le dessèchement. La répression coloniale, l’aridité de la terre, la soif et la famine étaient autant d’épreuves qui les poussèrent à se surpasser dans un effort surhumain. C’est dire qu’en dehors du travail de la terre et de la prière, ils n’avaient rien d’autre à faire que marmonner leurs ressentiments contre ceux qui les réduisirent à un indicible esclavage. Depuis leur déportation, tous les horizons leurs avaient été fermés. Ils ne pouvaient s’évader ni physiquement ni mentalement. Comme des pitres fous, ils marmonnaient de sempiternelles imprécations contre leurs implacables dominateurs. Seule la leçon des cuisants échecs de leurs pères massacrés sans jugement, les empêchait de renouveler l’expérience d’une nouvelle et sanglante révolte qu’ils savaient perdue d’avance. Ils supportaient stoïquement leur triste sort comme un moindre fardeau en s’astreignant à un illusoire espoir. C’est pour cela que tard dans le soir, ils sortaient réparer les absolus dégâts, que leur causait le soleil, après qu’il eût daigné aller rejoindre son ouest douillet.
Les petites parcelles qu’ils avaient arrachées au désert, après les travaux forcés, les avaient occupés pendant de longues années. Ils végétaient, la nuit venue, sur ces bouts de champs, qu’ils animaient miraculeusement. Dans la pénombre on distinguait à peine leurs ombres qui se mouvaient comme des fantômes nocturnes. Avec le frémissement de la bise du soir et les dernières lueurs crépusculaires, ils réapparaissent courageusement pour effectuer leurs travaux. On devinait à peine leurs formes vespérales, esquissant de temps à autre, un imperceptible mouvement. Leurs silhouettes se pliaient, se courbaient et se redressaient avec une lente cadence, comme pour une insolite prière. Leurs cadences et leurs rythmes se conjuguaient avec le subtil jeu de lumière, pour créer une irréelle ambiance entre ciel et terre, que seul un peintre du talent d’Etienne Nasreddine Dinet 25 saurait colorier avec toutes les nuances voulues. Au-dessus de leurs têtes, la voûte céleste s’illuminait de multiples constellations, et les étoiles scintillantes leurs faisaient l’aumône d’éclairer leurs minuscules champs. L’ordre naturel des choses s’éveillait sans brusquerie en ces instants, où tout n’était que silence et patience.
Les aïeux de ces étranges cultivateurs furent du temps de leur splendeur, de redoutables guerriers. Ils constituaient, à ce titre, les forces auxiliaires des Bou Okkaz, les seigneurs des Daouaouida 26 . C’était dans cette famille que l’on choisissait, par consentement, le titulaire de la prestigieuse fonction de Cheikh el Arab, qui commandait à tous les habitants des vastes régions s’étendant du sud de l’Atlas Saharien jusqu’aux confins de la Kabylie, en passant par le Hodhna, les Hauts Plateaux allant de Sétif à Oued Zénati et même au-delà vers Guelma. Depuis leur dépossession et leur déportation en ces lieux, les descendants de la puissante tribu des Bou Azid, s’habituèrent à supporter toutes les rigueurs administratives et climatiques qui leur furent imposées. Ils avaient du mal à dissimuler leur misère et leur haine qui remplissaient leurs cœurs ensanglantés. Blasés, peu leur importait le lieu où ils se trouvaient et le temps qu’il y faisait. Cette dramatique insouciance, les aida à oublier jusqu’au nom des jours qui passaient. Ils avaient appris à renoncer à compter ce temps dont on les avait spoliés par la force des armes, pour les rabaisser au niveau bestiaire. Ce douar de l’oubli ne comptait que quelques masures. Ses habitants avaient fini par accepter leur isolement et leur solitude, sachant qu’ils étaient soustraits au reste du monde. Ils avaient conscience qu’ils n’étaient plus que des morts vivants. Ils devaient effacer de leurs mémoires, leur récente histoire. Ils oubliaient même, très souvent de manger. Aux diverses privations, s’ajoutait celle de la liberté. Ils n’affichaient plus que leur amnésie collective pour se supporter. Ces hommes repensaient souvent à la grandeur d’âme de leurs ainés, à leur poids sécuritaire, à leur juste rôle, dispensés autour d’eux, dans toute la région des Ziban. Maintenant, ils ne sont plus que des naufragés voguant au hasard sur un océan d’incertitudes. Ils sont devenus victimes d’un complot politique très particulier. Alors ils s’accrochaient aux lopins nourriciers qu’ils avaient arrachés à cette terre de limbes, uniquement pour s’éviter de nouvelles dérives. Ils ont été transférés là, par punition collective, pour payer l’audace de leurs pères révoltés. Les hommes fiers avaient refusé de se renier et de se soumettre à l’humiliation et à l’injustice coloniale.
Leurs harcèlements sont apparus, dès la destitution de Cheikh el Arab, Ferhat Bou Okkaz 27 , et son remplacement par Bouaziz Bengana 28 , en 1844, le jour même de l’entrée des Français à Biskra. Ce changement eut lieu sur les ordres du Duc d’Aumale, commandant le corps expéditionnaire français. Un tel ordre brutal bouleversa la hiérarchie traditionnelle, et indisposa toutes les tribus de la région des Ziban. Dès qu’il reçut les insignes de sa désignation, Bouaziz Bengana qui attendait avidement cette promotion depuis bien plus longtemps, répartit le territoire régional de la manière féodale suivante 29 : il se réserva le commandement des Ziban Est (Zab Chergui) dont il était originaire, jusqu’à Touggourt et au-delà. Il confia le caïdat de Biskra ville à son parent Mohamed Seghir, et les Ziban Ouest (Zab El Gharbi) à son fils Boulakhras 30 qu’il promut Bachagha. Il se dota d’un cabinet (diwan) avec différents secrétaires, et des cavaliers chargés du courrier et des liaisons, dont il confia la direction à Ahmed Yahya 31 , un honnête intellectuel d’une famille de lettrés de la tribu des Bou Azid.
Le secteur des Ziban Ouest confié à l’arrogant Boulakhras, s’étendait le long de la route Biskra/Bou Saâda. Il englobait les villages et bourgs suivants : Ain Ben Naoui, Bouchagroun, Zaâtcha, Farfar, Tolga, Bordj Ben Azzouz, Foughala, El Amri, Ouled-Djellal et Sidi Khaled. Le bourg d’El Amri était le fief de la puissante tribu des Bou Azid, qui furent pendant très longtemps, le fer de lance de la famille des Bou Okkaz. Il comptait une population d’environ 12 000 âmes, laquelle vivait jusque là, dans un petit paradis plusieurs fois centenaire. El Amri était pour l’époque une importante bourgade de plus de 2000 maisons, Ce bourg était arrosé par l’oued Ghrouss. Il s’y effectuait d’intenses échanges commerciaux. Ses habitants vivaient paisiblement cachés au milieu d’une gigantesque forêt de palmiers où s’enfouissaient de spacieuses habitations. La palmeraie comportait plus de cent mille arbres, des dattiers, des grenadiers, des abricotiers, des figuiers, des vignes en treille, des oliviers, des orangers, des citronniers, et s’étendait sur plus de 1500 hectares. Un véritable Eden, dont les habitants avaient fait jaillir de multiples sources d’eau, qui faisaient l’admiration de tous les cultivateurs de la région. Cette forêt était d’une telle densité, disait-on, que les visiteurs piétons avaient de la peine à trouver leur chemin pour accéder au village qui s’y dissimulait. Mi cultivateurs, mi pasteurs, ces villageois savaient judicieusement concilier les deux activités. Ils constituaient l’essentiel des forces auxiliaires pour le maintien de l’ordre régional et l’équilibre social dans les vastes régions de l’Est algérien au service des Bou Okkaz, pour le compte du Bey de Constantine et même, pour celui de l’Emir Abdelkader. Ils pouvaient rapidement mobiliser quelques 1500 cavaliers et des dizaines de fantassins. En fait ces hommes confondaient leur mission sécuritaire entre le devoir régional et les intérêts particuliers de leur Cheikh el Arab.
1.3. Exécution d’un Crime de Guerre
Dès leur prise de fonction, les Bengana se mirent à abuser de leur pouvoir et à importuner les chefs des tribus concernées. Ils s’attribuèrent un droit régalien de vie et de mort sur chacun des membres des tribus de cette région. Bientôt une certaine résistance régionale commençait à se manifester contre leurs turpitudes. Les braves oasiens toléraient mal l’inquiétante présence des Français et surtout celle de leurs zélés serviteurs. C’est dans ce contexte qu’éclata, cinq ans plus tard, la révolte de Bou Ziane dans l’oasis martyr de Zaâtcha en 1849. Evidemment les Bou Azid ne ménagèrent pas leur aide et leur soutien à leurs frères lors de cette bataille. Cette assistance les avait rendus encore plus que douteux, aux yeux des zélés collaborateurs de l’armée coloniale les Bengana père et fils. En dépit de leur éloignement de Biskra, ils étaient continuellement espionnés. D’autant qu’ils refusaient de continuer à fournir les contingents habituels de sécurité, au profit de ces renégats. Les arrogants Bengana 32 exigeaient tout bonnement, de faire des Bou Azid des mercenaires à la solde des généraux de l’armée coloniale. Aussi, leur refus de se soumettre aux injonctions itératives, attisa contre eux l’exaspération de cette famille. Pour se les assujettir, ces suppôts en exigèrent le paiement immédiat, avec effet rétroactif, de l’impôt dit « lezma 33 » dont les Bou Azid en étaient exemptés. Le bénéfice de cette faveur leur était accordé par le régime beylical, non encore modifié ou abrogé par les Français. De part et d’autre la méfiance s’installa. La tribu devenait donc coupable d’un crime de « lèse majesté ». Quant à elle, elle reprochait aux Bengana de nombreux griefs, comme leur trahison durant la résistance du Bey Hadj Ahmed 34 , leur attitude néfaste lors de la révolte de Zaâtcha, ou encore leurs entraves au soutien des populations à la légitime révolte d’El Mokrani 35 en 1871. Elle avait donc de sérieuses raisons de se défier des véreux bachagha qui ne tardèrent pas à appeler à leur rescousse la puissante armée d’Afrique, dans le but de la réduire et lui faire subir le même sort que ses frères de Zaâtcha. Dès lors, Boulakhras monta contre elle une cabale de la pire espèce. Les généraux français n’avaient plus qu’à programmer l’anéantissement de la valeureuse tribu, dont les membres ont été considérés comme fauteurs de troubles. Ce fut un crime de guerre avec toutes ses conséquences. La cruelle bataille d’El Amri avait été couverte d’un épais voile noir. Ce massacre déshonora à jamais les prétentieux généraux Carteret et Roquebrune, ainsi que leurs troupes aguerries.
Le bachagha Boulakhras, en petit despote, s’ingénia à se trouver de multiples prétextes pour provoquer sans cesse les Bou Azid et les pousser dans une situation de rébellion, pour les déposséder ensuite. Croyant à une parade de prestige et d’intimidation, il tenta contre eux, une première expédition de démonstration de force. Il pensait que son armada, un millier de soldats, suffirait à semer la peur et le désarroi chez ses adversaires. Il croyait pouvoir briser définitivement toute véhémence de cette tribu. Or, dès que son importante troupe 36 entra sur leur territoire, en octobre 1875, elle fut encerclée et totalement isolée. C’est alors que commencèrent des palabres sans fin. Les manigances, de ce bachagha, étaient sous tendus par son désir de s’enrichir toujours davantage au détriment de ses victimes. Il prépara leur spoliation tout en les offrant à la vindicte de l’armée coloniale. En minable féodal, il voulait dominer non seulement les corps mais aussi les esprits de ces fiers paysans/guerriers qui demeuraient aussi indomptables que le roc de leurs éternelles montagnes. La nocivité machiavélique de ce sinistre bachagha se révéla dans toute sa laideur. On a vu que le cabinet de son père, Cheikh el Arab, Bouaziz, était placé sous la conduite d’un intellectuel issu de la tribu des Bou Azid, l’honnête Ahmed Yahya. Homme aussi intrépide dans le maniement des armes qu’érudit dans les sciences humaines, il s’occupait de tout le secrétariat de ses employeurs, et assurait à ce titre, toutes les relations avec tous les chefs de tribus des Ziban. Son aura dépassait même les limites régionales. Dans l’exercice de ses fonctions, il ne tarda pas à se rendre compte que les relations entre ses employeurs et sa tribu allaient de mal en pis. Ce qui ne pouvait le laisser indifférent.
De plus, Ahmed Yahya avait découvert les infâmes duplicités des Bengana avec les généraux de l’armée d’Afrique. Il refusa de cautionner plus longtemps leurs macabres agissements. C’est que les Bengana, père et fils, avaient pris la criminelle habitude de lui faire inviter, aux motifs de concertations, les grands chefs des tribus locales, qui manifestaient quelques velléités de résistance à l’égard de l’occupant français. Ahmed Yahya connu par la noblesse de ses actes et par le respect de la parole donnée, inspirait confiance à tous. Mais en vérité, il était seulement utilisé comme aval aux préliminaires, par les sordides Bengana. Ils s’en servaient pour tromper la méfiance de leurs invités, auxquels ils dressaient de véritables traquenards. Dès que les correspondances aboutissaient et que les invités arrivaient à Biskra, ils étaient reçus avec fastes et apparats selon les règles de la « diffa coutumière ». Mais la nuit venue, les malheureux chefs de tribus disparaissaient mystérieusement.
Le Cheikh el Arab et ses enfants, les faisaient assassiner pendant leur sommeil, en les décapitant, pour envoyer, dans des sacs, leurs têtes ensanglantées, à leurs maîtres les militaires français, comme signes de leur indéfectible subordination. Un traitement aussi vil, ne pouvait être partagé, par celui qui signait les correspondances d’invitations, recevait les hommes de marque, et négociait avec eux les accords et les ententes. Le code d’honneur, chez toutes les nations du monde, ne saurait tolérer tant de reniements. Las des tromperies de ses employeurs, Ahmed Yahya, quitta précipitamment son poste à Biskra, et alla se réfugier à El Amri chez son frère Messaoud, cadi de la tribu, c’était en décembre 1875. Bien évidemment cet abandon de fonction ne fut pas du goût de ses patrons. Boulakhras considéra Ahmed Yahya, comme séditieux et exigea son retour immédiat et sans condition, comme s’il s’agissait d’un esclave.
Dans une ultime tentative de rapprochement des points de vue, Messaoud le frère d’Ahmed et non moins cadi du bourg, se rendit à Biskra pour essayer de trouver une solution acceptable par les deux parties. Le malheureux fut immédiatement décapité, dès son arrivée. Un tel crime souleva l’indignation de toutes les populations régionales. Malgré cela, Boulakhras continua à réaffirmer ses oukases, avec moult menaces, exigeant la levée de l’encerclement de sa troupe, la remise du fugitif, le paiement de lourdes amendes avec les rappels de la « lezma ». En fait, sur les conseils d’un certain capitaine Lefroid chef du « bureau arabe » agissant pour le compte de Lagrenée nouvellement promu, commandant supérieur du cercle de Biskra, le bachagha s’était référé à la toute nouvelle loi coloniale dite : « loi Warnier » de 1873, qui légalisait la dépossession des tribus algériennes de leurs terres. Ainsi les terres algériennes avaient été francisées pour être facilement transférées à la colonisation 37 . A cette époque, la corruption avait libre cours au sein des cercles d’officiers qui avaient en charge l’administration locale, et le sieur Boulakhras était passé maître dans cette spécialité de brigandage. Il savait comment s’y prendre pour rallier à sa cause, les officiers les plus réticents. Dans ses sombres manigances contre les Bou Azid, il invoqua aussi un imparable argument. Il les accusa injustement d’avoir assassiné le dernier Cheikh el Arab déchu, Ferhat Bou Okkaz, crime qu’il a lui-même organisé, et de donner asile aux déserteurs de tout acabit, pour mieux préparer, selon lui, leur imminent soulèvement. De telles insinuations ne pouvaient laisser indifférents les colonisateurs. Il souligna en outre, avec force détail, les discours incendiaires d’un poète Bouzidi, nommé Ahmed ben Ayache 38 , qui disait-il, était un dangereux agitateur religieux, agissant au profit des Bou Okkaz, famille toujours considérée comme ennemi de la France. Selon ce véreux bachagha, le feu couvait, et très bientôt, on assisterait à un embrasement généralisé de toute la région des Ziban Ouest.
Grâce à ses allégations, Boulakhras réussit à entretenir la confusion et à allumer l’incendie. Il inonda le commandement militaire de rapports aussi inquiétants que fallacieux. En fait, il accula les Bou Azid, dans une situation qu’il savait inacceptable pour eux, car il voulait faire d’eux un exemple pour propager dans la région, sa sinistre réputation d’homme de terreur, qui traite avec une implacable cruauté, tous ceux qui seraient tenté de contester ses oukases. Pour ce sinistre individu, la démonstration de force envers les Bou Azid, devait être exemplaire. L’ébullition grondait et la révolte devenait chaque jour plus perceptible. Les hommes de cette tribu qui se sont toujours considérés comme libres, de vrais Amazigh, se sentaient trahis et bafoués par leur lâche ennemi. On imagine aisément leur répulsion contre les graves entorses à leurs droits, et surtout leurs aversions contre tout paiement d’impôts indus.
Ils ne tardèrent pas à constater l’entrée en action des militaires français. Ceux-ci se présentèrent, dans une première phase, comme des conciliateurs, mais en étant à la fois juges et parties, à la manière de « raminagrobis » 39 . Ils demandaient la levée de l’encerclement sur la troupe de Boulakhras, la livraison d’Ahmed ben Yahya et celle d’Ahmed ben Ayache et le tout sans condition. Ces exigences ont été repoussées par la fière tribu, qui rompit tout contact avec les faux émissaires dès fin décembre 1875. Les Bou Azid tombèrent dans le piège apprêté, car en fin de compte, ils furent placés devant le dilemme suivant : devenir les serfs de Boulakhras ou mourir dans l’honneur pour protéger leurs biens. Il ne restait plus aux officiers conciliateurs que de les déclarer en situation de rébellion et de faire marcher sur eux la puissante armée coloniale. Le général Carteret 40 arriva en février 1876, avec des troupes fraîches, libéra ainsi, les hommes encerclés de Boulakhras, et les enrôla dans ses effectifs, et commença la mise en place d’un dispositif d’encerclement d’el Amri. Il continua à demander et recevoir de plus en plus de renforts. Ainsi les assiégés, sans moyens, furent contraints de se battre à 1 contre 10. Ils ne disposaient que de quelques 492 fusils archaïques, dont la portée ne dépassait pas 250 mètres, qu’ils ne pouvaient charger qu’en position debout, s’offrant ainsi comme cibles idéales à leurs ennemis disposant de fusils perfectionnés et de longue portée 41 .


Cavalerie des Bou Azid lors de la bataille d’El Amri (Avril 1876)
(Archives Wikipédia : d’après Frédérick-Arthur Bridghmann)
Défavorisés matériellement, ils n’avaient que leur bravoure et leur connaissance du terrain pour s’opposer à une puissante armée moderne. Ils subirent donc, en position de faiblesse, de nombreux assauts guerriers savamment préparés. Le plan de bataille avait été étudié par les espions français depuis de longs mois et soumis à un état major qui décida de la mise en œuvre de matériel de guerre ultra sophistiqué, comportant une lourde artillerie. Il y avait aussi ces terribles mitrailleuses à tir rapide, jusque là inconnues des habitants d’El Amri. L’armement individuel des assaillants comportait aussi des fusils rechargeables par leur culasse, et dont les tirs portaient à une distance de 650 à 800 mètres. Après de multiples escarmouches, la bataille s’engagea le 3 avril 1876.
Dès la première charge de la cavalerie des Bou Azid, commandée par Ahmed ben Ayache, les Français utilisèrent leurs mitrailleuses lourdes. Soigneusement dissimulées, elles crachèrent leurs feux nourris et décimèrent le plus grand nombre de cavaliers. Ahmed ben Ayache tomba parmi les premiers martyrs. Ces valeureux cavaliers ignoraient l’existence de cette redoutable arme. Les survivants refluèrent en désordre vers leur épaisse palmeraie et se mirent sous le commandement d’Ahmed Yahya assisté de nombreux chefs de fractions 42 , et notamment ceux des Ouled Saoud. Ce commandant sut comment organiser une relativement longue résistance. Il fît investir à ses hommes tous les espaces libres de leur bourg qu’ils défendirent âprement. Ces valeureux combattants lancèrent durant tout ce mois de combats, de fulgurantes mais vaines opérations pour briser leur encerclement. Ils ne parvinrent pas à percer la ligne ennemie. Leurs assauts souvent nocturnes, ou à la faveur des vents de sables en cette période printanière, furent tous repoussés. Certes, au cours de leurs ripostes désespérées, ils firent payer à l’ennemi un lourd tribut, et faillirent même remettre en cause. Le plan du Général Carteret savamment élaboré. Ils se battirent souvent à l’arme blanche, en l’absence de munitions. Mais, les bombardements à l’arme lourde, qui leurs étaient imposés, à distance, pratiqués selon les tactiques militaires modernes, se poursuivirent sans discontinuer. Ces bombardements continus ne laissèrent aucun répit aux combattants et à la population martyre. Les troupes coloniales avançaient inexorablement détruisant maison après maison, et achevant impitoyablement tous les blessés rencontrés. Ces bombardements et ce siège hermétique les soumirent à une mort dans l’honneur.
Devant la farouche résistance des assiégés, Carteret, mobilisa sans cesse de nouvelles forces et dut appeler à son secours le général Roquebrune qui arriva à marche forcée de la lointaine Bou Saâda. On rappellera que l’exécution de cette bataille nécessita du côté français la mobilisation d’effectifs importants. Ils arrivèrent de Biskra, de Batna, de Constantine et enfin de Bou Saâda. C’est comme si toute la région de Biskra était en feu. Les troupes engagées dans cette bataille sont les suivantes 43 :
1. Le millier de fantassins du bachagha Boulakhras.
2. 300 goums du commandant Lagrenée, stationnés à Biskra.
3. 200 cavaliers et 500 fantassins de Mohamed Esseghir Bengana caïd de Biskra.
4. Le 1 er Régiment d’artillerie du Colonel Barrue avec 14 canons lourds et 14 obusiers.
5. la 1 ère compagnie de Tirailleurs indigènes.
6. Le 11 ème Bataillon des chasseurs d’Afrique du colonel Debuche.
7. Le 3 ème spahi du commandant Gallet (voir photo n° 16).
8. Le 3 ème RTA du commandant Gélez.
9. Le 3 ème Zéphirs du capitaine Fabvre (voir photo n° 14).
10. Le 3 ème bataillon d’infanterie légère.
11. Le 11 ème escadron du train.
12. Le régiment de Bou Saâda arriva le 22 avril, avec à sa tête le général Roquebrune et son adjoint le colonel Bruneau. Ces officiers supérieurs commandaient une troupe exclusivement composée d’un millier de soldats d’origine européenne, disposant de 16 canons lourds tractés, ce qui porte la puissance destructrice de cette soldatesque à plus de 50 engins de mort. El-Amri, pays de la prospérité, de l’opulence et de la douillette vie, fut dévasté jour après jour, et à jamais perdu.

Le Général Carteret s’étant assuré le concours de Roquebrune, éleva ses effectifs à plus de 20 000 hommes, et s’adjoignit 4 colonels, 7 commandants et 12 capitaines avec un nombre considérable de sous officiers, formés dans les écoles de guerre napoléoniennes. Ainsi, il isola hermétiquement cette bourgade et empêcha les assiégés de recevoir une quelconque aide des tribus voisines.
Les combattants isolés recoururent donc à leurs sabres et à leurs couteaux rouillés, bien inefficaces en pareils cas. Le combat ne cessa que par épuisement des défenseurs, qui perdirent des centaines de morts. El Amri entièrement rasé, le bilan final fut terrible : 2100 Bouzidi et 400 moudjahidine de Selmia et Rahmane massacrés. La glorieuse oasis d’El Amri tomba finalement le 30 avril 1876, et fut totalement vidée de ses derniers habitants. Les efforts de plusieurs générations sur plusieurs siècles de labeur, furent réduits en cendre, en un mois de combats par cette soldatesque impitoyable. Au cours de la bataille, elle utilisa plus de 50 canons, des dizaines de mitrailleuses lourdes et des fusils à répétition des toutes dernières productions de la puissante industrie du Creusot et de Saint Etienne.
Après la reddition, on obligea les femmes et les enfants à sortir des décombres de la palmeraie pour les cantonner en plein air sous la garde du capitaine Fabvre, photo ci-après, et ses soldats du 3 ème zéphyr. Ce capitaine demeurera tristement célèbre pour sa barbarie et ses crimes. Longtemps, son souvenir sera rappelé inopinément pour terroriser les petits enfants. Cet ignoble officier eut pour sale besogne de procéder aux identifications des familles, et d’exécuter froidement tous les combattants blessés, ainsi que tous les suspects ayant disposé d’une arme. En effet, la simple possession d’un couteau confondait les combattants et les condamnait à la mort. Le sinistre capitaine usa et abusa de sa mission, pour effectuer un véritable carnage sur la population vaincue. Il fit mettre le feu à l’âme de l’oasis, un patrimoine culturel considérable, constitué de plusieurs centaines de manuscrits. Il procéda aussi à l’inventaire des richesses qu’il déclara comme butins de guerre, pour les distribuer ensuite selon ses propres volontés.

1. L’inventaire du butin récupéré sur les Bou Azid fut considérable. Il comportait des centaines de chevaux et autant de mulets, des milliers d’ânes, un millier de dromadaires, 143380 moutons et chèvres. Fabvre récupéra aussi 75 400 francs or. Il dépouilla les femmes de tous leurs bijoux. C’est dire que tous les biens de la tribu furent spoliés. Avec cela, les survivants furent condamnés à payer 44 :
2. 10 000 Fr/or à valoir sur une contribution de guerre de 210 000 FR/or, payable sur une période de 5 ans. En fait, ils continuèrent à la payer jusqu’en 1910 45 .
3. 6 000 FR/or, au titre de la « dia » prix du sang, des goumiers tués pendant la bataille.
4. 3 000 Fr. /or pour chaque cheval tué, de la cavalerie coloniale.
5. 45 200 Fr/or au titre d’indemnité pour 452 prétendus fusils non livrés.
6. 50 100 Fr. /or pour de prétendus fusils (501) qui auraient été remis aux tribus voisines, soit un total de 314 300 FR/or, équivalant à plus de trois cents milliards de centimes.

En attendant l’acquittement de ces sommes colossales, que l’on comparera à la somme de 5 milliards de francs, que les Allemands exigèrent des Français lors du siège de Paris en 1871 46 , les biens agricoles des Bou Azid à El Amri et à Foughala furent placés sous séquestre. L’arrêté de mise sous séquestre fut signé par le gouverneur général de l’Algérie le10 juin1876.
Autant dire que la malheureuse tribu a été condamnée définitivement à l’esclavage pur et simple. Ses immenses palmeraies furent cédées à trois colons Treille, Forcioli et Sarradin, le3 novembre 1879. Quant à celles de Foughala, avec leurs 600 hectares de terre, elles furent confiées à la gestion de la Cie coloniale de Biskra et de l’Oued Rhir, qui les cèdera en 1920, au colon Buchère. Celui-ci les liquidera, à son tour, au profit du transporteur Rhodari de Biskra. Ainsi, la tribu des Bou Azid fut la deuxième tribu algérienne, après celle d’El Mokrani en 1871, à subir toute la rigueur de l’inique loi Warnier. Et ce n’est pas tout !

Dés qu’il termina le massacre et le dépouillement des Bou Azid, Fabvre fît déplacer les femmes (veuves et orphelins ne dépassant pas l’âge de 14 ans) vers la plaine désertique de Doucen, distante de 30 km au sud. Ces déportées furent obligées de créer leur propre cantonnement de fortune avec des branchages divers. Quant aux rescapés mâles et leurs ouvriers agricoles, ils furent frappés de disgrâce et expulsés, par petits groupes, très loin d’El Amri vers les régions suivantes :

1. Les survivants des Ouled Saoud à Barika, chez les Ouled Bou Aoun, pour une première partie, une deuxième à Batna, et une troisième à Constantine. Son But était de faire en sorte que cette fraction ne puisse jamais se regrouper et former un groupe important.
2. La fraction des Djebabra fut déplacée vers la lointaine Tiaret.
3. La fraction des Ouled Driss à M’Sila.
4. La fraction des Ouled Youb à Tebessa.
5. Les chefs de familles (kébir de Djemaâ), et tous les notables furent déportés définitivement, comme prisonniers rebelles en Nouvelle Calédonie, 19 en Corse et 68 otages détenus à El Koudia, la triste prison de Constantine, où ils moururent, sans grâce.
1.4. Punitions et Harcèlements
Enfin, un millier d’hommes valides et les ouvriers agricoles, jugés physiquement utiles par Fabvre, parce qu’assez vigoureux furent condamnés aux travaux forcés et enrôlés pour la construction des 2 tronçons de routes, reliant Biskra à Batna (130 km) au nord, et Biskra à Aumale (Sour el Ghozlane) (300 km) au ouest/nord. Autant dire qu’il les condamna à une mort certaine. Ceux qui en revinrent furent infimes. Les témoignages qu’en firent les chroniqueurs militaires, comme le commandant Sécora 47 et autres, sont accablants, absences de nourritures, d’eau et d’abris, sans aucun soin pour les malades, et victimes des morsures venimeuses. Quand ils décédaient, leurs geôliers leurs refusaient le droit à une simple sépulture. Ils les abandonnaient au bord de la route, à la merci des chacals et des hyènes, invoquant la perte de temps pour creuser des tombes.

Quant à Doucen, le lieu choisi pour y cantonner les femmes et les enfants, il répondait parfaitement aux soucis stratégiques de l’occupation coloniale. Les militaires retinrent ce lieu semi désertique, à mi distance d’El Amri et d’Ouled-Djellal, (25 km), à peine deux heures de trot à cheval, pour humilier leurs prisonniers en les contrôlant plus facilement. Le cantonnement forcé de ces orphelins de martyrs et de leurs mères, les arrangeaient pour réaliser divers travaux d’intérêts domestiques militaires. De ce lieu aride et contraignant, patrie du Sirocco et des vents chauds, aucune tentative d’évasion n’était possible. Les jeunes forçats fournirent des efforts surhumains pour continuer à exister. Pour eux tous, ce fut le dernier voyage. Seul le cimetière qu’ils créèrent à flanc de colline, connut une expansion continue. L’armée coloniale, force répressive aveugle, voulait montrer à ceux qui auraient été tentés de suivre l’exemple de leurs pères, comment elle appliquerait la loi d’airain aux indigènes contestataires. Cette féroce répression avait bien pour but d’effacer de l’esprit des vaincus toute velléité d’irrévérence ou de fierté, qu’ils manifesteraient envers ses représentants. Les déportés furent obligés de construire, à titre de corvée permanente, une digue sur l’oued pour la retenue d’eau, puis l’extension d’une forteresse militaire, couvrant un hectare, au sommet d’une colline dominant la vaste plaine.
Ainsi, ce fut dans la douleur, que se décida l’émergence de l’actuelle oasis de Doucen 48 . La forteresse, premier établissement militaire construit, sera désignée sous le nom de « bordj », en raison de ses tours et de ses meurtrières. Elle avait été conçue avec des dimensions gigantesques, pour allonger indéfiniment la durée des travaux forcés. Elle englobe de multiples fonctions : appartements des officiers, chambrés pour les hommes de troupe, infirmerie, armureries, écuries, magasins de stockages pour produits divers et des cellules en cave, pour servir de prison aux suspects indigènes. Cet immense et imposant ouvrage nécessita 13 ans de travaux continus pour les malheureux enfants des vaincus. Ils y peinèrent durant tout ce temps, sans être nourris par leurs geôliers. Beaucoup d’entre eux périrent pendant les travaux de fondation. Leurs cadavres furent jetés à même les fosses ouvertes, avant les remblais. De 13 à 26 ans, ces jeunes ne connurent rien d’autre que les travaux forcés, sous la menace permanente des spahis. Ils devaient ouvrir des carrières pour déterrer les moellons, les étaler pour les faire sécher au soleil, les transporter ensuite sur leur dos, pour les mettre à pied d’œuvre, monter du fond de l’oued et rouler en côte raide, sur une distance de plus 500 m, de lourdes citernes d’eau, malaxer les mortiers nécessaires aux maçons avec leurs pieds. Voilà ce que fut l’occupation exclusive des enfants de la tragédie d’El Amri. Ils en gardèrent des souvenirs atroces, qui leur permirent de cultiver une résistance morale inavouée mais éternelle.
Bien des années plus tard, la légende racontait que les âmes des malheureux jeunes gens, morts d’épuisement et non décemment ensevelis, revenaient rôder la nuit venue, tout autour du funeste fort. Pendant longtemps, les déportés n’osaient pas franchir de nuit, le lit de l’oued hanté, terrifiés par les histoires de fantômes nocturnes, qui ressurgissaient en feux follets. Ce n’est qu’en 1889 que la forteresse fut achevée. Après sa réalisation, les « bataillons de manœuvres et de constructeurs » furent enfin autorisés à transformer leurs gourbis en masures. A partir de là, on vit apparaître les premières constructions, avec des murs et des terrasses. On construisait avec des briques d’argiles séchées au soleil. Peu à peu le douar changea de physionomie en s’étendant au nord du lit de l’oued, sur la dépression que dominait la forteresse militaire. Il fallait bien que cette extension puisse être facilement surveillée à la jumelle. Même les indicateurs des Bengana, n’étaient pas considérés comme très fiables. Le village prit les formes d’une agglomération organisée en damier qui ne ressemble en rien aux traditionnels bourgs maghrébins. Le tissu urbain retenu par les militaires coloniaux, se tissa en partant d’une immense place carrée, pouvant contenir un régiment. Il s’articula de part et d’autre de larges rues en terre battue, sans trottoirs, selon un tracé Nord/Sud, Est/Ouest... Ces grandes ouvertures facilitaient la surveillance et l’observation, à partir du haut du Bordj, point culminant. Tant pis pour la tradition, les Bou Azid s’adaptèrent aux nouvelles techniques et leurs maçons assimilèrent les règles de la géométrie. Il n’empêche que sorties du village, les autres constructions se perdaient vite dans les grands espaces aux franges floues.
Ce nouveau cadre urbanistique rompait avec l’ancien modèle conçut à partir de l’architecture traditionnelle saharienne, avec ses étroites ruelles qui cherchaient à limiter les ardeurs de l’intense ensoleillement. La grande place devenant le cœur du village, rythma la vie de ses habitants. C’était ce lieu qui régulait toutes les activités de cette population. Rapidement, on y vit s’ouvrir quelques échoppes pour les activités artisanales et commerciales. Ces échoppes hébergèrent deux cafés maures, un savetier, un tailleur et un marchand d’articles hétéroclites de consommation courante. Complément logique et indispensable aux activités domestiques et notamment aux travaux des champs, la place véritable foyer ardent culturel et économique, régula la vie sociale de cette oasis en formation. Elle devint le forum des débats démocratiques des sages du village, réunis au sein de la « djemaâ » 49 . Elle servit de stadium pour les jeux collectifs notamment ceux du printemps. 50 Pendant les autres saisons, elle servit de lieu d’échange à toutes sortes de commerces. Deux fois par jour, elle était le lieu de fébriles animations. Le matin, on venait y vendre ou acheter, ou seulement admirer les vives couleurs des fraiches légumineuses. Il y avait là des nombreuses bottes de carottes, de navets, des couffins de tomates et de poivrons, des oignons en tas, des courges, des melons et des pastèques, des sacs de céréales, c’est-à-dire, toutes les productions locales. Le soir, la gent masculine venait s’y détendre, en s’allongeant sur une natte en alfa tressé, et s’y faire servir une bonne tasse de tisane de menthe fraîche.
Quelquefois, quand elle était envahie par les immenses ombres du soir, elle se transformait en caravansérail de plein air, pour les nomades chameliers et les colporteurs de passage. De temps à autre, elle était aussi, le lieu de spectacles insolites que produisent les, légendaires « Meddah 51 » munis de leur simple « bendir 52 » ou « gallal 53 », d’un « rebab » et d’une flûte en roseau. Le tempo et les sons de ces instruments archaïques, suffisaient pour créer chez leurs curieux auditeurs, une atmosphère de recueillement et d’espoir pour des jours meilleurs. Ces artistes occasionnels savaient comment raviver leurs profondes réminiscences de bravoure, d’honneur et de fierté, ainsi que les braises de leur récente histoire. Par leurs contes et légendes, en une petite heure de chants mélodieux, où la magie des mots, offrait à tous, des rêves inouïs. Ils parvenaient à secouer l’état de léthargie des habitants de ce petit bled oublié. A la fin de la séance, chacun aura retrouvé, le sentiment que rien n’est jamais perdu, et leur cœur se remplissait d’espoir pour une revanche prochaine, sur le colonialisme. Ainsi et presque imperceptiblement, la tribu se reconstituait avec stoïcisme. La volonté de survivre de ses membres, l’emportait sur toute autre considération. Les rares activités culturelles, qui leurs parvenaient de l’extérieur, les réconfortaient en les aidant à échapper aux doutes de l’incertain. Mais aucun d’eux ne se séparait des douloureux souvenirs d’un même héritage chargé d’épreuves et de souffrances.
En vieillissant ils continuèrent à transmettre à leurs descendants, l’inévitable psychose de leur injuste dépossession. Ils savaient tous qu’ils n’avaient aucune existence légale dans ce système d’injustice et de suspicion. Leur intime refus de vivre sous le régime féodal, et de se soumettre au joug des gens dépourvus de morale et de droit, s’imprégna tout naturellement à l’espace qu’ils s’étaient efforcés de recréer. En dehors de leurs masures, aucune propriété, aucun jardin cultivé n’avait de limites franches. Les quelques protections éphémères qui apparaissaient et disparaissaient ça et là, en fonction des saisons, n’étaient autres que les tiges des plans de maïs, bordant les rigoles d’amenée d’eau pour l’irrigation. Mais à force de labeur, ils ont tout de même réussi à se créer un minable chez soi, pour cacher leur misère.
L’environnement immédiat de cette oasis en formation n’était constitué que de grandes étendues désertiques. Les liaisons avec les autres bourgs étaient quasiment inexistantes. Il n’y avait que des sentiers muletiers, souvent effacés par les vents de sable. Seuls les plus hardis des paysans pouvaient en deviner les traces et les parcourir, en serpentant sans cesse, de-ci de-là, pour poursuivre leur damné chemin. Les liens entre oasis se tissaient donc imperceptiblement à travers des champs de broussailles où pullulaient de venimeux reptiles. Ces oasis ne disposaient d’aucune administration valable. Les habitants étaient entièrement livrés aux turpitudes de caïds incultes et sans envergure. Bien entendu, il n’y avait ni école moderne, ni centre de soins, ni pharmacie, ni poste ni téléphone. On pouvait y mourir de n’importe quelle maladie ou d’accident par morsure de serpent. D’ailleurs, chaque été, on dénombrait beaucoup de morts par déshydratation de piétons imprudents qui tentaient de se déplacer. En ayant imposé la tranquillité par la terreur, et mis sous surveillance indirecte la population, les administrateurs français se prélassaient dans leurs palais des grandes villes, entourés de leurs nombreux serviteurs. Ils n’accordaient aucun intérêt aux indigènes oasiens, dont ils souhaitaient l’extinction. L’isolement, le manque d’eau et donc d’hygiène favorisaient la promiscuité et la prolifération d’épidémies contagieuses comme le choléra et le typhus.
Cette population laborieuse a gardé en mémoire le souci de travailler de façon parcimonieuse et solidaire, mais n’avait pas réussi à évacuer ses peurs de se voir dépossédée et chassée à nouveau vers des lieux inconnus. Et en effet, à Doucen, personne ne pouvait se prévaloir d’être le propriétaire légal des terres qu’il avait arrachées au désert 54 . La République, prétendue mère du droit, garante de la propriété privée, laissait dans le flou le régime d’occupation des terres mises en valeur, car le village était toujours administré par les textes d’exception appliqués dans les territoires militaires. C’était l’administration par l’absurde. Ainsi, le régime colonial continua à faire fi de ses propres lois, et laissa cette population au bon vouloir de cupides féodaux, comme les Bengana, et leurs complices terrés dans le fantomatique bordj. Ils ne purent pas pour autant jouir de cette tranquillité insidieusement affirmée.
Dès le début du 20 ème siècle, l’armée coloniale vint chercher contre leur gré, en 1914, les plus valides d’entre eux pour les amener à combattre un ennemi qui n’était pas le leur, sur les bords de la Meuse. Ils les enrôlèrent par dizaines et très peu d’entre eux revinrent en 1920. Ceux qui sont morts pour la France ne figurèrent jamais nulle part, sur aucune liste. Leurs familles ne surent jamais où ils avaient été enterrés. L’administration coloniale les avait tout simplement oubliés comme s’il s’agissait de simples lapins de garenne. Les plus chanceux, qui rentrèrent à la fin des combats, étaient tous éclopés, pouilleux et désargentés. Ils n’avaient pour eux que la joie de se retrouver encore vivants. Et ils avaient l’interdiction absolue de parler à quiconque des combats auxquels ils avaient participé, ni de leurs compagnons « morts pour la France » sur les rives de la Meuse Endormeuse. Certes, ils avaient ramené avec eux un sentiment de bravoure, profondément caché au fond d’eux-mêmes et un semblant de considération pour ce qu’ils avaient accompli. Quelques simples sentiments qu’ils relièrent aux souvenirs de leurs aïeux, pour supporter leurs nombreuses blessures morales.
Ces tributs de malheur ne furent pas les derniers. En 1917, en pleine guerre, alors que la famine et les maladies faisaient rage, les Bengana revinrent au village, à l’instar des charognards cherchant des cadavres à dévorer. Par une audacieuse escroquerie, ils firent croire à la population qu’ils allaient intervenir auprès du gouverneur général de l’Algérie, pour leur faire restituer leurs palmeraies d’El Amri. On peut imaginer le grand espoir que fit naître, au sein de la tribu spoliée, une telle nouvelle. Les hommes s’en réjouirent jusqu’à perdre la raison. En fait, il ne s’agissait que d’une nouvelle rouerie de leur machiavélique bachagha. Ce véreux personnage prétendit qu’il fallait préalablement dédommager M. Treille, l’un des trois colons bénéficiaires des biens spoliés de la tribu, qui avait exigé une indemnisation de 150 000 Fr. Dans un sursaut atavique, les Bou Azid se persuadèrent que c’était ce qui pouvait leur arriver de mieux pour retrouver leur dignité. Ils s’entendirent pour mobiliser tous leurs moyens en vue de réunir la somme exigée. Ils vendirent tout ce qu’ils possédaient et mobilisèrent ce qu’ils avaient réussi à épargner pendant les trente dernières années. Ils allèrent très loin, dans les régions septentrionales, pour emprunter le maximum d’argent qu’ils pouvaient. Leur course effrénée dura deux ou trois mois, pour ne réunir en fin de compte que cent mille francs (100 000 Fr.).
Ils en référèrent naïvement au bachagha. Comme celui-ci n’était pas du tempérament à laisser passer une si belle occasion de se remplir les poches, il leur fit croire, après avoir récupéré le montant de la coquette quête, qu’il allait la compléter par un prêt bancaire de 50 000 Fr. Ce prêt devait être souscrit à titre collectif. Il le cautionnerait lui-même, le moment venu, auprès de la banque choisie. Bien entendu, l’argent récupéré ne donna lieu à aucun reçu justificatif. La demande de prêt bancaire ne fut jamais introduite non plus, mais l’escroquerie réussie permit à Bengana de s’acheter deux beaux châteaux l’un à El Biar sur les hauteurs d’Alger et l’autre à Skikda, dominant la rade du port de cette splendide ville. De promesse en promesse, la ruse fut consommée, et les pauvres gens ne virent jamais la restitution de leurs palmeraies ni celle de leur argent, prolongeant ainsi leur misère et leur détresse pour une nouvelle période de trente années supplémentaires. Pour éviter les « chikayate » directes sur l’argent versé, le bachagha dressa un véritable barrage psychologique entre lui-même et cette population qu’il méprisait et dont il qualifiait les membres d’insupportables gueux.
Il leur imposa dans les années 20 un caïd plein de morgue, qu’il choisit au sein de la tribu nomade des Ouled Zekri, en sachant pertinemment que ces deux tribus avaient entre elles de nombreux litiges territoriaux, sciemment entretenus par lui-même. En effet, les deux tribus avaient des territoires contigus et s’opposaient depuis longtemps sur les tracés des limites et des voies d’accès, sur les terrains de parcours et de pâturages qui leur étaient respectivement dévolus. Le caïd désigné et imposé fut Ahmed ben Harzallah, qui devait commander aux deux tribus. Il arriva pompeusement à Doucen, en narguant les Bou Azid et s’installa avec faste et arrogance au « bordj ». Dès son installation, les difficultés empirèrent et l’animosité s’exacerba entre les deux tribus. Les nomades Ouled Zekri avaient mille raisons de venir soumettre leurs doléances à leur caïd, en piétinant les cultures des Bou Azid. Le drame, c’est que les visiteurs ne se déplaçaient qu’en groupe et avec leurs troupeaux. Le temps passant, ils étaient de moins en moins tolérés, de même que les frasques du caïd imposé. Celui-ci était d’ailleurs toujours du côté des gens de sa tribu, pour les exempter de leurs méfaits, et ne rendait jamais aucune justice équitable au profit des Bou Azid. En plus, sachant que ceux-ci n’étaient pas en odeur de sainteté chez les Bengana, il les accabla d’amendes et d’impôts divers. Les querelles devenant quasi quotidiennes et poussant les membres des deux tribus à commettre de graves assassinats, l’administration coloniale se vit alors contrainte d’intervenir pour rétablir un semblant de tranquillité. Elle chassa de Doucen le caïd ben Harzallah, à la grande satisfaction des Bou Azid.
Après le retour des rescapés de Verdun entre 1919/1920, et l’apurement du solde de leurs dettes de guerre, l’administration militaire (territoire militaire de Touggourt) prononça la levée des dernières sanctions. Elle autorisa le retour des éloignés encore vivants. Le regroupement des familles fut accueilli avec soulagement. Dans la foulée de sa légère mansuétude, elle désigna directement comme caïd un membre de la tribu, en la personne d’Ahmed ben M’Djeddel (caïd de 1922 à 1927). Ce noble et notable Bouzidi avait échappé au massacre d’El Amri, du fait de son jeune âge (11 ans en 1876). Il avait vécu toutes les affres de la déportation et de la dépossession des siens. Malgré cela, il s’était investi, en autodidacte, dans les études et parvint à se doter de connaissances quasi universitaires.
Sa vie durant, il demeura modeste et pondéré, tout en détestant les colonialistes. Quand il fut directement approché par le Commandant du Territoire militaire de Touggourt, il s’était d’abord montré intransigeant dans son refus. Evidemment, les militaires français n’ignoraient rien, ni de ses activités, ni de ses capacités intellectuelles. Ils savaient qu’un tel érudit ne pouvait que leur être utile socialement et politiquement. Ils le forcèrent pratiquement à accepter leur proposition et finirent par lui faire endosser malgré lui le burnous rouge de caïd. C’est alors qu’il formula quelques conditions de principe, qui furent en principe prises en compte.
Sa discrétion était telle qu’elle en avait intrigué plus d’un. En tout cas, c’était un homme qui se tenait au-dessus des basses manœuvres auxquelles se livraient les Bengana. En effet, cet homme de grande culture entretenait discrètement une correspondance assidue avec un grand nombre d’intellectuels maghrébins de Lybie, de Tunisie et du Maroc 55 . Episodiquement, il échangeait certains points de vue avec des hommes d’Etat libyens, turcs et égyptiens, et semblait se tenir à l’écart des chamboulements politiques qui secouaient l’Algérie. Curieusement, on n’a jamais réussi à connaître ses sentiments et ses relations avec les leaders algériens de l’époque, tels que l’Emir Khaled 56 , Messali Hadj 57 , Ferhat Abbas 58 et Abdelhamid ben Badis 59 , ou même Bendjelloul.


Le caïd Ahmed ben M’Djeddel (1922/1927)
Le caïd ben M’Djeddel refusa de se couper de sa tribu pour aller habiter le bordj, comme son prédécesseur. Il demeura dans son humble masure au milieu des siens. Il arracha l’accord de construire la première mosquée, et la fit réaliser en un temps record. Il choisit lui-même ses collaborateurs, secrétaires, aides, et l’imam dans la famille Hasnaoui, les rétribuant de ses propres revenus. Il arracha la reconnaissance de l’administration pour l’appropriation définitive des terrains mis en valeur au profit de leurs bénéficiaires. Il facilita et accéléra l’insertion des déportés rentrés depuis peu au village. Ces quelques avantages, qui sembleraient insignifiants pour beaucoup, étaient en réalité considérables à son époque, dans le contexte colonial. Pendant son « caïdat », le village connut un climat social paisible et bénéfique de 1922 à 1927. Mais ben M’Djeddel cherchait toujours un prétexte pour se débarrasser de la charge ingrate de collecteur d’impôts, qu’il supportait très mal.
Ce prétexte lui fut offert par un lieutenant indélicat qui exerçait les fonctions d’administrateur à Ouled-Djellal. C’était un personnage corrompu qui se servait sur la misérable population sans aucune retenue. Parmi ses méfaits, il avait libéré un voleur d’animaux, qui avait été arrêté par le caïd. Ce dernier protesta violemment contre cette libération douteuse mais sans obtenir gain de cause auprès de l’administrateur. Alors, le vaillant caïd se déplaça jusqu’à la lointaine Touggourt, siège du commandement, pour rencontrer le Commandant du Territoire militaire concerné. Mis au courant des faits et de la justesse du point de vue exprimé par le caïd, celui-ci lui répondit : « Cette fois, tu veux faire plier à tes désirs un officier français ! Tu n’en as pas le droit ! Et je ne peux pas te suivre dans ton raisonnement ! » Et ben M’Djeddel de lui rétorquer : « Ceux qui couvrent les corrompus et les voleurs sont indignes de me commander, et moi je te rends ton burnous qui me couvre de honte ! » . Cette tirade fut considérée comme une offense à l’autorité, et le caïd fut immédiatement arrêté et mis en détention. Il ne sera libéré qu’en 1930, lors des fêtes du centenaire, contre une forte rançon payée une fois de plus par la tribu des Bou Azid. L’ancien caïd, que l’on peut qualifier de patriote sincère, se retira alors dans une petite propriété, au sud de l’ancien bourg d’El Amri, où il mourut à l’âge de 70 ans. Il fut enterré au cimetière du lieu dit « Koudiat Sidi Aïssa » en 1935. Et la population fut à nouveau soumise aux turpitudes des Bengana, agissant en application du code de l’indigénat. Ils imposèrent un caïd tout à leur dévotion.
Ainsi vivait cette population constamment importunée par des féodaux. Sans aucun avantage, et sans registre d’état civil, elle payait de lourds impôts. Ce n’est qu’en 1933 qu’elle eut droit à l’enregistrement civil, et encore fallait-il que les gens se déplacent à pied jusqu’à Ouled-Djellal 60 pour cette formalité. C’est dire que tout reposait sur le fragile équilibre social que la tribu avait institué. Le consensus collectif, qui participe à la consolidation de l’indispensable solidarité humaine, était assuré par tous ses membres. Pour atténuer cette mortelle existence, les hommes valides se réfugiaient dans le travail agricole. Seuls les maigres revenus tirés de cette activité agraire leur permettaient de s’offrir de temps à autre quelques réjouissances, notamment après les rares années de bonnes récoltes. Alors s’organisaient les mariages et surtout les circoncisions des jeunes garçons. Cette situation perdura jusqu’à la fin de la décennie trente. C’est à cette période que de nouvelles rumeurs sur une éventuelle guerre contre la France recommencèrent à courir avec insistance, et firent naître de nombreuses spéculations politiques dans les foyers.
On disait alors que beaucoup de colons seraient certainement mobilisés pour aller exhiber leurs biceps, ailleurs en Europe. Leur départ ne pourrait être que bénéfique pour les Algériens. Avec un optimisme à peine caché, les prédicateurs disaient que cette nouvelle guerre permettrait peut-être un allègement de leurs pénibles conditions de vie. Une nouvelle ère pleine de promesses et de liberté en était attendue. Ces rumeurs semblaient raviver quelque peu l’esprit de ces paysans, qui cultivaient toujours l’espoir secret de récupérer tout ou partie de leur héritage spolié. Bien que superflues, ces spéculations permettaient d’entretenir leurs rêves surérogatoires, involontairement exagérés, et de leur faire oublier les soucis quotidiens à propos des semailles, de la rareté des pluies, et des pénuries alimentaires. Ils abordaient les problèmes de la guerre avec une certaine pudeur, d’autant qu’ils savaient que c’était là des problèmes qui les dépassaient.
Ces campagnards poursuivaient leurs activités vivrières à l’instar de tous les indigènes algériens. Une chape de plomb pesait sur eux. Ils la supportaient tant bien que mal, jusqu’à l’intérioriser dans leur nature. Il n’y avait de place ni pour l’envie ni pour la jalousie. Tout baignait dans une sorte de monotone indifférence. Dans cette ambiance chacun gérait sa misère à sa manière. Les gens évitaient de s’immiscer dans les affaires des uns ou des autres. Leur misère commune les obsédait. Ils ne pouvaient se communiquer leurs malheurs personnels, ni exprimer leurs avis sur les conditions néfastes de ce qu’ils vivaient. Pour les affaires communes, ils ne se prononçaient que s’ils y étaient expressément invités pendant les réunions de la djemââ, qui ne délibérait d’ailleurs que sur des sujets d’intérêt général. La libre expression était un luxe qui ne pouvait être offert partout et pour tous. Alors, ils cultivaient le silence, et se taisaient dès qu’on soulevait devant eux certains sujets difficiles, comme par exemple la politique. Parfois ils s’exprimaient, mais avec un minimum de mots souvent empreints de dérision. Ils avançaient quelquefois des idées fortes qui déroutaient leurs auditeurs. Les plus fins et les mieux avertis communiquaient entre eux par un langage ésotérique inaccessible aux profanes étrangers.

A contrario, certains préjugés vulgaires condamnaient injustement cette manière d’être et la considéraient négativement. Ils la décrivaient comme une tare inqualifiable. Ils disaient que ces gens pratiquaient continuellement la dissimulation. De telles insinuations avaient contribué à élaborer des dogmes stupides, d’essence raciste et coloniale, qui cherchaient à diminuer les capacités intellectuelles de ces paysans. En vérité ces hommes et ces femmes avaient appris à se taire devant ceux qu’ils ne connaissaient pas, pour s’éviter d’inutiles tracas. Peu bavards, ils refusaient simplement de s’extérioriser, en cherchant une manière de se protéger contre les nombreux délateurs 61 payés par les suppôts du système colonial, qui les écoutaient en permanence pour les dénoncer ensuite. Alors, leurs ennemis les taxaient de qualificatifs péjoratifs. Ainsi allait la vie sociale au village.
En dehors de leurs activités agricoles et de leur piété dans la seule mosquée où ils se regroupaient après chaque appel à la prière, ils pratiquaient occasionnellement quelques exercices sportifs traditionnels. Quelquefois, ils se livraient aussi à des jeux d’esprit et de réflexion, lors de certaines fêtes saisonnières. Leurs distractions enjouées et communes s’exerçaient à travers divers jeux locaux se nommant « kharbgaâ 62 », « sig 63 » et « baz 64 ». Ces jeux répondent à un rituel qui peut être considéré comme une gymnastique intellectuelle, après une rude journée d’efforts physiques. Les moments de joie et de bonheur étaient très rares pour ne pas dire inexistants. C’est dire qu’ils ignoraient la plupart du temps les fortes émotions, qu’elles soient individuelles ou collectives.
1.5. Epique Reconstitution
Assurément la tribu se reconstituait et croissait démographiquement, mais elle ne jouissait encore d’aucune liberté, car le poids des prescriptions scélérates dues à son soulèvement et sa réputation belliqueuse étouffaient toutes ses aspirations à un mieux-être. L’absence de liberté favorisait l’émergence d’un climat de défiance envers tous les étrangers. Ce climat inspirait de façon permanente une inébranlable méfiance envers tous ceux qui étaient en contact avec la colonisation et qui étaient désignés sous le méprisable vocable de « vendus ou vendeurs 65 ». Curieusement, ce fut le très répressif code de l’indigénat, qui fut le levain de la vigilance de cette population. Ce code engendrait la méfiance, et cristallisait chaque jour davantage la solidarité et l’esprit nationaliste. Il est vrai que cette population comptait de moins en moins de gens instruits, puisqu’il n’y avait aucun établissement d’instruction publique. Rares étaient les autodidactes porteurs d’une certaine culture. Les rares intellectuels des milieux urbains ne produisaient que peu de littérature engagée, qui était d’ailleurs quasiment interdite, et donc ne parvenait que très difficilement dans les campagnes, faute de réseaux de distribution fiables. C’était souvent par le biais de quelques chemineaux voyageant par hasard, que les imams-enseignants coraniques dans les villages isolés, recevaient de rares messages. C’est donc à travers les réseaux religieux que toutes informations pouvaient circuler. Elle ne parvenait à sa destination finale que très longtemps, bien après sa parution. Ainsi donc, les informations nationalistes utiles ne se rediffusaient que sous forme de confidences. Et encore, ce n’était que sélectivement que les premiers lecteurs fournissaient, à petites doses aux plus intimes des initiés, leurs précieuses informations. Mais déjà, avec d’infinies précautions, les idées nationalistes faisaient leur chemin. C’était tout de même, pour les plus avisés, un réconfort moral non négligeable politiquement. Les militants du Parti du Peuple Algérien (PPA) étaient quasiment inconnus. Il n’empêche que malgré toutes les difficultés rencontrées, la propagation des activités nationalistes faisait son chemin. Ces activités étaient considérées comme sacrées, et elles se semaient lentement dans les esprits fertiles des populations rurales. Ce fut un long cheminement, avant que les gens ne finissent par connaître, par ouï-dire, les « nouvelles » concernant les idées des leaders tels l’Emir Khaled, Messali Hadj, Ben Badis, Ferhat Abbas, et les chefs politiques de la résurrection nationaliste. La nation se solidarisait peu à peu avec ses élites politiques, tout en mesurant ses insuffisances et en considérant les véritables causes de la perte de sa souveraineté.
Au fur et à mesure de cette lente évolution, la population se reconnaissait dans une revendication existentielle, exigeant une place honorable dans le pays comme dans celui du concert des nations. Cette idée forte prenait corps et se renforçait chaque jour davantage, en permettant aux citoyens de se définir en tant que patriotes, et de se préparer en tant que tels pour une hypothétique lutte de libération. Un tel projet était inconcevable pour les tenants et les serviteurs de la colonisation qui avait fêté le centenaire de l’occupation en 1930. Par leurs néfastes agissements, les colonisateurs ignoraient qu’ils poussaient cette majorité silencieuse vers un plus grand sursaut politique. La répression prenait de nouvelles formes encore plus violentes et s’accentuait. Elle pesait lourdement surtout sur les masses les plus déshéritées, et frappait tout Algérien revendiquant le moindre faire-valoir de ses droits.
C’est pendant ces murmures et ces sourdes contestations qu’en 1938, l’armée coloniale revint chercher les jeunes de la tribu pour les amener à nouveau très loin, vers les lieux où se déroulaient des combats qui ne les intéressaient ni de près ni de loin. Une deuxième guerre mondiale entraîna un deuxième sacrifice pour les humbles enfants de Doucen. Ils y seront envoyés de force, comme chair à canon. Leurs parents savaient seulement que la nouvelle guerre opposait la France à l’Allemagne belliqueuse. Curieusement, ces sujets de guerre et de combats devinrent attrayants et intéressèrent un plus grand nombre de gens. Les rares anciens combattants de la première guerre se libérèrent de leurs interdits, et se mirent à parler. Ils s’avisèrent à formuler de curieuses appréciations longtemps refoulées dans leurs souvenirs. Ils racontèrent tout simplement en public ce qu’ils avaient vu ailleurs et comment ils avaient vécu dans les rangs de l’armée du Rhin. Ils firent l’effort d’expliquer leurs faits de guerre, et comment ils furent décorés de médailles qui ne leur servirent jamais à rien. Ils exhibaient ces trophées, qu’ils cachaient auparavant dans de vieilles boites de tabac à chiquer toutes rouillées. C’étaient là des preuves de leurs actes de bravoure accomplis sur des lieux dont ils ignoraient les noms. Ces vantardises provoquaient le rire de beaucoup de leurs auditeurs. Les vieux surenchérissaient et relataient avec force détails les atrocités qu’ils avaient endurées, seulement pour les comparer avec ce qu’ils savaient des souffrances de leurs ascendants pendant la bataille d’El Amri. A travers leurs anecdotes, les gens découvraient ce qui était impensable auparavant, qu’il était possible de faire le coup de feu contre les Français. Ils apprirent que les soldats allemands se battaient comme des lions et utilisaient des armes aussi terribles que celles des colonialistes. Rien qu’à cette idée, ils entouraient leurs vieux et écoutaient avec ravissement leurs déblatérations. Avides de belles histoires, les plus jeunes les sollicitaient pour de nouveaux récits. Et les vieux, surpris par l’intérêt qu’ils suscitaient, y allaient de plus belle. Ils se mirent à vocaliser le bruit des canons de chaque camp. C’était pour eux, probablement, la meilleure manière d’expulser leurs dernières angoisses, ramenées du fond des tranchées boueuses de l’Alsace. Ils les exprimaient par de curieuses onomatopées : « Taou-Taou-Taou » faisaient les uns, « Doumm-Doumm, Doumm-Doumm », répondaient les autres. Ces tristes saynètes instruisaient les auditeurs sur l’existence d’autres nations qui fabriquaient de puissants canons. Ces révélations les persuadaient que la domination coloniale aurait certainement une fin prochaine.
Depuis la construction de leur mosquée, ces villageois la fréquentaient assidûment et suivaient avec intérêt les prêches de leur imam, qui était un ami et un compagnon de leur bien-aimé ben M’Djeddel, l’ex-caïd. Ces braves pénitents étaient trop conscients de la portée de ses prêches, comme des valeurs du bien et du mal, qu’il leur enseignait. Souvent, on les entendait dire : « il faut faire comme ça, parce que l’imam l’a dit ». Dans presque tous les domaines de la vie sociale, il était leur modèle de référence et leur source d’inspiration. Cet imam-là jouait un rôle social primordial. Par son exercice tolérant des activités spirituelles, il s’était imposé dans le cœur de tous comme le contrepoids à l’attitude malsaine du caïd imposé par les bachaghas Bengana. Celui-ci, vassal servile et corrompu, exerçait une domination inique au profit de ses maîtres. Il agissait intempestivement sur la misérable population en s’appuyant sur la trique. C’était un homme rustre et plein de morgue, avec un visage anguleux qu’il dissimulait derrière une barbe de longueur moyenne et très touffue. Il se la faisait quotidiennement tailler, au peigne et aux ciseaux, par ses laudateurs. Analphabète et vaniteux, il faisait preuve d’un intolérable narcissisme. Depuis sa malencontreuse désignation, il s’était découvert des attitudes de supériorité sur tous ceux qui lui quémandaient un service. Sa mission de basse police, il l’exerçait avec arrogance, en faisant peser sur ses coreligionnaires la crainte permanente de graves châtiments corporels. C’était sa manière d’affirmer qu’il était l’unique chef du village, et qu’il détenait seul une implacable autorité. Partant de là, il exerçait un absolutisme quasi féodal sur les habitants de l’oasis, dont il exigeait une allégeance sans limite. Evidemment cette allégeance devait être concrétisée par de substantiels cadeaux en argent liquide ou en nature. Il acceptait bien sûr tout ce qui lui venait en quantité respectable de blé, d’orge, de caprins ou de toisons. Il ne daignait accorder aucune considération aux plaideurs démunis. Sur la place du village, où il contrôlait directement les vendeurs et leurs marchandises, on le voyait se pavaner, imitant la parade nuptiale du paon. Au milieu de tous, il marchait en faisant claquer sa cravache au creux de la paume de sa main gauche. Il parlait en haussant le ton pour réprimander sans raison n’importe quel passant, manière d’affirmer sa présence et rappeler sa domination. Il aimait se draper dans sa cupide fonction de percepteur d’amendes diverses, qu’il distribuait à tort et à travers, sans justification aucune, agissant tout naturellement pour son propre compte. Voilà pourquoi cet individu ne jouissait d’aucune estime auprès de ses administrés.
Après avoir parcouru de long en large la grande place du village et contrôlé chacun des exposants, il revenait s’asseoir sur une chaise devant son café maure, pour accueillir ses amis. C’est généralement là qu’il officiait à ses prétendues audiences. Affectant des postures seigneuriales, il attendait les éventuels plaignants, qui devaient se courber devant lui, lui baiser l’épaule et la main, avant de s’asseoir par terre, devant lui. Là encore, il n’écoutait que celui qui s’était préalablement acquitté d’une bonne rétribution. Les plaintes des vulgaires gueux démunis ne l’intéressaient jamais. De toute façon, ses avis et ses sentences ne répondaient à aucune logique et ne découlaient d’aucune source de droit. Avec de tels comportements et une telle administration, on comprend pourquoi la population ne croyait plus en ce personnage d’opérette. Elle préférait de loin recourir aux avis gratuits, inspirés par le droit musulman, de leur imam. Tout compte fait, ne dit-on pas : « un mauvais arrangement vaut mieux qu’un bon procès » ? Et qui mieux que l’imam représentait ce personnage central autour duquel se rassemblait toute la population villageoise ?
A l’image de son ancien ami ben M’Djeddel, l’imam recevait tout le monde, sans protocole, tous les après-midi, soit à la mosquée après la prière, soit dans sa « zaouia 66 » qui était ouverte à tous. Les visiteurs entraient dans cette pièce tapissée de nattes en alfa tressé, et le trouvaient, toujours assis sur un pouf, pratiquant son hobby, la broderie des plastrons de burnous. Cette activité était considérée comme très artistique et relevait des compétences de spécialistes que l’on nommait les sadarine . Elle était à la fois très prenante et très délassante. C’est que la compagnie de l’imam était très recherchée pour le grand intérêt qu’elle apportait à chacun. Aussi, ses entretiens réunissaient toujours plusieurs personnes à la fois. C’étaient des gens d’âge mûr. On venait chez lui pour discuter et pour se détendre. L’imam cristallisait la paix et le consensus dans l’oasis. Il était à la fois le conseiller qui assurait le règlement des petits conflits et l’ami qui aidait à surmonter les peines survenues. Après leurs crises de colère et d’égarement, certains venaient chercher auprès de lui une certaine forme de mysticisme salvateur. Dans le domaine spirituel, comme dans le domaine temporel, il demeurait le guide prévenant et incontesté. A travers les canons de la religion, avec une voix douce et tranquille, il menait ses auditeurs vers d’autres digressions que celles de la violence et de l’entêtement. Il leur expliquait les fondements religieux qui définissaient les sources du droit naturel. Ainsi, il débattait avec ses visiteurs, dans le calme et la sérénité, des divers aspects du droit de la famille et du droit commercial, c’est-à-dire des pratiques courantes, des us et des coutumes qui réglaient le droit de chacun pour un héritage, pour un partage ou autre, telle une transaction concernant une vente de récolte par anticipation.
Cet imam avait une forte conception du rapport à autrui. Comme feu son ami ben M’Djeddel, cet autodidacte prônait en toute chose le respect des droits et devoirs de chacun. Cette étape franchie, il pesait avec l’aide de son interlocuteur le poids et la validité des arguments avancés, jusqu’à ce qu’ils parviennent ensemble à dégager une solution acceptable pour le problème posé. Depuis qu’il avait accepté d’assumer la fonction d’imam, il s’est persuadé que cette approche, pour la résolution des problèmes sociaux rencontrés, ne pouvait mener qu’à la promotion collective et pacifique des membres de sa tribu. Son approche devait aller de pair avec la recherche permanente d’un large consensus, s’appuyant sur une justice simple et équilibrée, respectueuse des hautes valeurs ancestrales, de la culture traditionnelle. Il est vrai que cette approche nécessitait beaucoup de temps et de persuasion. D’ailleurs, les débats engagés un certain jour pouvaient se prolonger une semaine. Mais qu’à cela ne tienne, car pourquoi se presser ? Les débats engagés dans l’après-midi dans la zaouia se poursuivaient à la mosquée après la dernière prière de la nuit. L’essentiel était de parvenir à dégager la solution la plus acceptable par les parties en litige. Ainsi se débattaient les problèmes temporels. A partir de certains versets du Saint Coran, la discussion pouvait dériver vers des sujets plus pratiques, comme l’usage des ressources d’eau, et l’étude des éléments de la science de la terre. Elle pouvait tout aussi bien inclure la fréquence et la périodicité de l’irrigation, le partage des eaux, que la pratique de certaines cultures d’arbres fruitiers. Cela allait du piquage des boutures, des divers procédés de greffes, de leurs compatibilités, de leurs périodicités, jusqu’aux méthodes d’amendement des sols, jusqu’aux méthodes d’amendement des sols. C’est dire tout l’intérêt des cultivateurs à fréquenter assidûment cet imam aux connaissances encyclopédiques. Il fournissait à chacun la dose de savoir dont il avait besoin. Il savait que par cette thérapeutique morale, il luttait sans cesse contre les nombreux doutes des membres de sa communauté.
Cet imam s’appelait Si M’Hamed ben Si Ali ben Belgacem Hasnaoui. Il était né sous les bombardements d’El Amri par l’armée coloniale en avril 1876. C’est au cours de ces bombardements que tombèrent, les armes à la main, son père et ses oncles. C’était un miraculé. Par la particule Si on devinait qu’il était issu d’une famille de lettrés. Sa mère, Yamina bent Berrabah, faisait partie des rares femmes qui savaient lire et écrire dans cette ancienne citadelle du savoir. Elle connaissait par cœur une bonne moitié du Saint Coran et jouissait d’un grand respect au sein de sa famille et de sa tribu. Après la reddition d’El Amri, cette femme d’exception dut subir le même triste sort que ses compagnes veuves de combattants. Elle fut déplacée avec son nourrisson et ses jeunes frères au cantonnement de Doucen. La veuve Yamin, en véritable héroïne, avait eu suffisamment de cran et d’intelligence pour regrouper autour d’elle tous les parents invalides, rescapés de la terrible bataille. Ainsi, dans ces moments difficiles, le hasard de la vie la désigna chef de la famille et du reste de la fraction.
Le petit M’Hamed fit donc ses premiers pas aux côtés de sa maman en ce lieu de détention collective. Ses frères et ses jeunes oncles épargnés subirent les dures corvées quotidiennes. Sa destinée fut des plus singulières. Dès ses premières années, sa maman se fit obligation de lui apprendre, en les traçant sur le sol, les lettres de l’alphabet. Le jeune M’Hamed grandit donc avec pour seule occupation l’apprentissage de la lecture puis de l’écriture, dans un espace réduit. Quand il atteignit ses treize ans, la construction du funeste bordj de Doucen venait de se terminer. Pour la deuxième fois, il bénéficiait du miracle d’échapper aux corvées obligatoires qui touchèrent sa famille et ses coreligionnaires. Ce fut une chance inouïe pour lui, d’autant qu’à cette époque-là, il lisait et écrivait couramment. Très rapidement, le jeune M’Hamed découvrit qu’il ne pouvait plus se contenter de ses rudiments de savoir coranique, et chercha tout naturellement à améliorer sans cesse ses connaissances. Il fréquenta alors et pour un certain temps la médersa 67 de Tolga 68 distante d’une trentaine de kilomètres. Curieux et avide de savoir, il se déplaçait dans toute sa région à la recherche de la moindre documentation pour acquérir de nouvelles connaissances. Pendant des années, il parcourut à pied et par tous les temps les longs chemins de toute la région, uniquement pour aller consulter un livre dont l’intérêt lui aurait été vanté. Son plaisir pour la lecture des ouvrages scientifiques était inégalé. Ayant été tôt sevré de l’amour paternel, il privilégia la compagnie de ses aînés lettrés. Il se lia d’amitié avec ce que la tribu comptait de jeunes instruits, comme Ahmed ben M’Djeddel, Laâdjel Idriss et Taleb Omar. Ce petit groupe d’amis, dont il était le benjamin, combattait sans moyens l’ignorance qui envahissait leur région et relevait un pesant défi, celui de l’acculturation. Plus tard, à vingt-quatre ans, il épousa la belle Rima (Mériem bent Khallaf Khalfallah). Ils auront ensemble six enfants, trois garçons et trois filles 69 : le choix du roi, disait-on. Bon père de famille, il manifestait toujours une attention particulière aux problèmes de l’enfance. Dès qu’il construisit sa maison, il la dota d’un petit local qu’il destina à l’enseignement. Ce sera sa zaouïa. Il se fera enseignant bénévole pour tous les jeunes villageois désireux d’apprendre. Il aura comme élève tous les enfants de ses amis de jeunesse. Presque tous ses élèves se distingueront plus tard dans les combats de la guerre de Libération Nationale.
Cet éternel étudiant avait ainsi réussi à lire presque toute la documentation écrite et tous les manuscrits disponibles chez les rares lettrés dans les zaouïas des Ziban, et même dans les écoles coraniques de la ville de Biskra. Il empruntait tout ouvrage qu’on acceptait de lui confier pour quelques jours. Sa soif d’apprendre était boulimique. Comme tous les autodidactes, il était éclectique et élargissait son instruction, jusqu’à finir par se faire reconnaître comme érudit en sciences islamiques. Ses remarques pertinentes en matière de religion attirèrent très tôt sur lui l’attention des croyants. Aussi, ce fut en toute logique que son ami, l’éphémère caïd ben M’Djeddel, le choisit comme imam de Doucen, dès l’inauguration de la mosquée. Cette fonction accrut son goût très prononcé pour la connaissance, la recherche documentaire et l’écriture. Dans les intermèdes des moments de prière, il recopiera une cinquantaine de manuscrits, et il conserva cette habitude toute sa vie. Il avait réussi de surcroît, à disposer d’une centaine d’ouvrages très anciens et très recherchés, qu’il utilisait pour ses travaux quotidiens. Il substitua la documentation livresque aux richesses familiales spoliées par la colonisation. Sa bibliothèque contenait de nombreux écrits sur la jurisprudence, l’histoire régionale, l’arithmétique, la géographie, la médecine traditionnelle, l’astronomie, avec toutes sortes de commentaires scientifiques. Il y archivait tout ce qui lui tombait sous la main concernant l’état de la civilisation universelle.
En matière de droit, il s’était appliqué à assimiler les règles procédurales du « ‘orf » et du « fiq’h 70 », en prenant soin de vérifier préalablement la validité de leurs articles auprès des sages de la tribu. Grâce à son savoir étendu, aucun conflit de nature patrimoniale, foncière ou successorale ne pouvait se régler en dehors de sa présence. Il était d’ailleurs le conseiller le plus écouté des sages de la Djemaâ. Ses activités multiformes au service de la population s’intensifièrent jusqu’à le rendre partie prenante dans presque toutes les grandes décisions interpersonnelles et collectives. Dans tous les domaines, ses conseils facilitaient les rapports qu’il entretenait avec la majorité de la composante sociale de sa communauté. C’est que Si M’Hamed demeurait continuellement disponible et accessible à tous les requérants. La timidité qui le caractérisait depuis son enfance l’empêchait de refuser un service ou d’imiter les fanfaronnades de certaines prétendues personnalités du village. Il privilégiait l’écoute et l’humilité. Sa vie durant, il se montra humble et accommodant dans ses rapports avec tous ceux qui le fréquentaient. Chez lui, la politesse et le savoir-vivre étaient considérés comme des actes religieux.
Sur le plan physique, il avait gardé une belle taille svelte, un corps sec et harmonieux, comme ceux qui se nourrissaient sobrement et s’exerçaient régulièrement au travail de la terre. Il semblait veiller jalousement sur son état de santé, et même avec l’âge, il n’avait rien perdu de son agilité. Vivant au grand air, il avait toujours eu une santé de fer. En effet, ayant grandi dans la sobriété, Si M’Hamed n’avait jamais négligé cette autre activité, qu’il déployait chaque jour en cultivant la parcelle de terrain héritée de sa mère. En dépit des années accumulées, il avait toujours fière allure. Sa belle tête, bien coiffée d’un chèche en voile blanc, lui donnait un visage de saint homme. Chaque matin, il enroulait délicatement ce linge sur lui-même, en le tournant par plis réguliers autour de sa tête jusqu’à ce qu’il la couvre impeccablement, sans oublier un pan qu’il laissait descendre au-dessous de son menton, ce qui lui conférait une certaine élégance. Cette coiffe particulière aux gens du Sud enserrait donc son beau visage rose, embelli par sa barbe grisonnante. Son nez fin et droit, ses lèvres légèrement charnues dessinaient une bouche parfaite. Quand il souriait, elle s’ouvrait sur une saine et éclatante dentition. La blancheur de son turban faisait ressortir le tendre bleu turquoise de ses yeux. Cette belle couleur renseignait sur l’origine de son ascendance Chaouia 71 spécifiquement limitée à la seule région des Aurès. L’harmonie de ce visage, porté par un cou dégagé sur un corps svelte, soulignait une certaine beauté en rapport avec son âme endurcie. Entre sa maison et la mosquée où il officiait, il était toujours habillé d’un vêtement blanc immaculé pour parcourir les quelques dizaines de mètres, marchait la tête droite, en s’imposant une allure de circonstance. Dans les sentiers poussiéreux du village, il se déplaçait majestueusement, imprégnant fortement le dessin de ses semelles sur le sol poussiéreux. Le souvenir qu’il laissa à son fils Salah, c’était celui d’un bel homme.
De temps à autre, il quittait l’agglomération pour aller voir, dans les alentours, le petit patrimoine qu’il s’était constitué en quelques parcelles de bonnes terres qu’il emblavait régulièrement en période d’automne. En plus de ces parcelles, il avait aussi son petit jardin où il cultivait, avec son fils aîné, de nombreux arbres fruitiers. Dans le village, il fut parmi les premiers à se doter d’un puits pour l’irrigation. Bien plus que la maison, le point d’eau avait une importance capitale pour l’entretien général et la vie familiale. Heureusement pour tous les villageois, la nappe de la précieuse ressource ne se trouvait qu’à quelques quatre ou cinq mètres sous terre. Pionnier en arboriculture, Si M’Hamed expérimentait sans cesse ses connaissances sur la croissance de certains arbres fruitiers. En peu de temps, il avait réussi à faire pousser dans son jardin une grande variété d’arbustes et de plantes médicinales. Il vénérait ce trésor de jardin qu’il réussit à protéger des vents, par l’édification d’une murette de plus d’un mètre de hauteur qu’on appelait la « tabia ». Il faut dire que la nature le récompensait bien de ses efforts. Au printemps, ses arbres se couvraient de fleurs qui sublimaient le regard des passants envieux. Ses grenadiers, ses pommiers, ses abricotiers et ses pêchers offraient, en ce lieu aride, un florilège de couleurs et de senteurs au bouquet unique.
Avec amour, il savait pratiquer la culture à trois niveaux. Comme un rituel religieux, il considérait que la laborieuse irrigation est une vertu bénie de Dieu. Il répétait souvent cet adage arabe : « …ils ont planté et nous avons mangé, nous plantons et ils mangeront. » En ces temps-là le régime colonial, qui maintenait cette population en dehors des circuits modernes de l’économie, la soumettait du même coup à la recherche du meilleur moyen de s’assurer par elle-même des échanges profitables pour tous. Ainsi donc, à travers leur solidarité tribale, ils s’échangeaient des biens et des services sous forme de troc ou de temps compensé. Les nomades qui fréquentaient régulièrement la place du village et la mosquée venaient se servir en biens de consommation courante, tout en rendant service aux sédentaires, comme Si M’Hamed, en les informant sur l’état de mûrissement de leur récolte céréalière, dans les champs des campagnes d’alentour. Juste après la prière, les pasteurs s’approchaient de l’imam pour lui en parler. En ces temps-là les labours d’autrui, bien que non gardés, étaient considérés comme sacrés. Personne, parmi les éleveurs de troupeaux, n’aurait osé les dévaster en les laissant envahir par ses moutons. Les biens privés ne souffraient d’aucune agression. Ils étaient sous la protection de tous, et c’eut été un crime que d’y faire paître les bêtes. Les nomades venaient donc renseigner l’imam cultivateur sur les dates probables des prochaines moissons de pois chiches, d’orge ou de blé. Bien informé Si M’Hamed n’avait qu’à instruire son fils aîné Hachemi à se préparer à la récolte prochaine. C’était la mission qui lui revenait en tant qu’aîné.
Ce jeune homme, beau, sportif et intelligent, veillait à se montrer digne de son père si pieux, et le secondait utilement. Bon lecteur du Saint Coran, il maîtrisait aussi l’art du discours et savait se montrer persuasif devant ses compagnons de même âge. Grand de taille, il avait de longs bras qui se terminaient par des mains d’acier, disait-on de lui. Il parlait avec des gestes expressifs et n’hésitait jamais à utiliser ses mains pour imposer le respect. Hachemi était de toutes les compétitions, notamment celle de la lutte dite gréco-romaine, qu’il gagnait très souvent. Il était admiré et écouté par tous ses amis. Il avait également acquis la notoriété de vaillant moissonneur. La coutume voulait qu’à la fin des moissons on organisât des fantasias. Et là aussi Hachemi comptait parmi les meilleurs cavaliers du village. Ses qualités lui donnaient tout naturellement un certain statut au sein de la tribu. L’administration coloniale vint alors lui proposer le burnous rouge au plastron d’argent de cheikh 72 de sa fraction reconstituée, les Ouled Saoud. Tout heureux, le jeune homme courut vers son imam de père pour lui annoncer ce qu’il croyait être une bonne nouvelle. Celui-ci l’écouta, fronça les sourcils, et prononça sa sentence. En homme avisé, il ne pouvait que repousser avec dédain cette offre de compromission. Il dit au fils docile : « Notre aïeul fut un glorieux généralissime de Hadj Ahmed Bey, ton grand père mourut au combat les armes à la main, dans El Amri saccagé, et voilà que maintenant, toi mon fils, tu te laisses tenter par un vulgaire emploi de subalterne collaborateur d’un caïd véreux. Ceux qui t’ont proposé ce burnous, n’ont aucun souci ni du passé ni de l’avenir de la nation. Ils ne cherchent qu’à entacher la réputation de la famille. De mon vivant cela ne se fera jamais ! ». Alors, confus et confondu, Hachemi oublia la proposition et poursuivit ses occupations normales.

Dans sa zaouïa, unique lieu du savoir dans le village, l’imam dispensait des cours à divers enfants de tout âge. Chaque matin, aux environ de huit heures, le petit local s’animait pour devenir le lieu de rendez-vous de ceux désireux de s’instruire. Dès qu’ils voyaient Hachemi, ils se rassemblaient autour de lui, pour deviser à voix basse, tant ils appréciaient sa compagnie et ses agréables commentaires. Ils appréciaient surtout ses exploits sportifs. En général, ces échanges avaient lieu soit avant soit après les cours. C’est pendant ces rencontres que s’échangeaient aussi les nouvelles entre les familles. Puis, deux heures durant, tout ce petit monde devenait appliqué et attentif aux explications du maître, concernant les règles de grammaire et les théorèmes arithmétiques. Dans cette ambiance studieuse, seul le petit Salah, à peine âgé de quatre ans, était toléré. Mais à six ans, il avait déjà appris une trentaine de sourates, sur un ensemble cent quatorze, ce qui lui valait d’être considéré comme un prodige. C’était encore une rude période, dominée par les horreurs de la deuxième guerre mondiale. Celle-ci durait déjà depuis deux ans, (1942). Les gens vivaient toujours aussi mal. L’habillement était des plus simples. Comme tous les autres élèves, Salah n’avait qu’une gandoura blanche, une chéchia rouge à la tunisienne, et des babouches jaunes. Malgré les privations et la pauvreté du milieu, ces années-là pourraient être considérées comme les plus joyeuses d’une enfance escamotée. Le destin se montrera impitoyable pour cet enfant. « L’histoire d’une vie est toujours l’histoire d’une souffrance » disait Schopenhauer.
Quand il n’y avait plus classe pour les élèves, la zaouïa se transformait en atelier où l’imam se livrait à son hobby de saddar 73 de plastron de burnous. C’était aussi à la zaouïa que ses amis venaient l’entretenir de leurs petits problèmes et déguster une bonne tisane. En chenapan, Salah s’introduisait silencieusement parmi les grandes personnes occupées par de doctes discussions. Mais la démarche féline de l’enfant ne pouvait échapper à son père. En bon papa gâteau, il le laissait aussi jouir de ce petit privilège. En effet Salah s’invitait souvent dans cette sérieuse assemblée. Furtivement, il se glissait derrière son père pour le surprendre. Mais le stratagème du petit ne pouvait être ignoré par son papa. Il savait exactement à quoi l’enfant allait se livrer. Alors il consolidait sa position assise sur son pouf, et s’appuyait fortement sur ses pieds repliés pour recevoir l’enfant espiègle, sans se déstabiliser lui-même au moment de l’assaut, ni montrer sa manière de partager le jeu de son fils. Après s’être fait oublier un court moment, et comme un éclair, l’enfant sautait sur la nuque de son père, en poussant un grand cri de joie. De là, il exécutait des cabrioles, en plongeant vers le sol heureusement recouvert d’épaisses nattes, avec des rires sonores partagés par toutes les personnes présentes. Ces rires et ces exclamations offraient à tous un agréable intermède. Le père et l’enfant aimaient ces moments-là, car c’étaient les seuls où ils pouvaient disposer l’un de l’autre. Mais il y avait aussi les offices des trois dernières prières du jour à satisfaire.
Après la dernière prière du soir et ses obligations spirituelles à la mosquée, Si M’Hamed rentrait enfin dans sa maison après une longue journée de labeur. Dans la famille, le retour de l’imam était toujours perçu comme un grand moment de soulagement. Son épouse et ses filles étaient aux petits soins pour lui. Elles se faisaient un plaisir de le combler par d’insignifiantes attentions, la coutume voulant qu’on lui manifestât un certain empressement avant de le laisser se reposer. On lui signifiait ainsi qu’à la maison aussi on avait besoin de lui. Jouissant de son esprit de tolérance, cette famille s’organisait pour se répartir les tâches ménagères quotidiennes. La maman et ses filles ne chômaient jamais le jour. Elles préparaient les repas, trayaient les chèvres, barattaient le lait, conditionnaient le beurre, lavaient la laine, la cardaient, la filaient à la quenouille, teintaient les bobines, et tissaient toutes sortes d’ouvrages de grande utilité. Elles n’arrêtaient leur travail que lorsque la pénombre s’épaississait, et c’était à ce moment-là qu’elles laissaient libre cours à leur fantaisie pour organiser la soirée. En général, toutes les activités familiales se déroulaient dans la grande cour centrale. Le temps sec et un ciel toujours dégagé favorisaient les beaux clairs de lune, qui donnaient l’impression de dispenser de l’électricité, encore inconnue. La pleine lune offrait cette légère et douce clarté, qui suffisait pour créer un agréable demi-jour. Le silence revenu, la cour de la maisonnette s’emplissait du chuchotement des femmes et des rires des enfants. Dans la fraîcheur du soir, cette famille unie se créait une ambiance de veille, en se racontant toutes sortes de légendes et en jouant aux charades et aux devinettes.
De bien plus merveilleuses veillées s’organisaient aussi autour de la reine du conte, qui n’était autre qu’une vieille tante aveugle. Cette tante-là, veuve et sans enfants, était enviée par tous et invitée dans toutes les familles du village qui se la disputaient avec empressement. Chaque soir, elle était l’hôte d’une nouvelle famille. Elle avait une manière inégalée de raconter les plus grandes intrigues et les plus passionnantes des légendes. Personne ne se lassait de l’écouter ni ne refusait de la réécouter. Le bonheur des enfants ne s’accomplissait que lorsque la tante désirée traversait le seuil de la maison. Ils se mettaient à crier victoire en prévision d’une belle soirée. Cette joie communicative était effectivement partagée par les plus âgés. Ce soir-là, le repas était toujours amélioré, bien que trop vite expédié. En général, c’était une chorba à la viande séchée, suivie d’un bon couscous richement garni de pourpiers, de cardons sauvages, de carottes et de navets. Les ustensiles lavés et rangés, on se mettait tout autour de la tante conteuse. Son bonheur à elle était de savoir qu’elle réjouissait de sa présence ses multiples petits neveux. Elle qui n’avait ni enfant ni demeure était heureuse de se sentir chez elle partout où elle passait. Elle se savait en sécurité au sein de cette grande famille qu’était pour elle la fraction recomposée.
Après le dîner, tout le monde, petits et grands, se mettait en cercle pour entourer affectueusement cette vieille, réellement vénérée et dépositaire d’une culture vraiment populaire. Simplement habillée d’une longue robe de coton bariolée, la tête recouverte d’un immense châle blanc qui lui tombait sur les épaules, solidement assise en tailleur sur ses maigres jambes repliées, le corps droit et raide, elle trônait au milieu de ses auditeurs, à la manière des gourous indiens. Elle présentait un visage osseux, avec des joues creuses et fripées, les yeux mornes, ouvrant des paupières fixes, telle une momie récemment sortie de son sarcophage. On a peine à croire que d’agréables syllabes aient pu jaillir de sa bouche édentée. Mais dès qu’elle parlait, on oubliait tout de cette vision dantesque, pour écouter avec ravissement cette voix douce, sûre et sonore qui vous berçait dans un univers de rêve d’où aucun n’aurait voulu sortir. Elle se mettait à déclamer sa légende comme une mélodie captivante. Elle variait constamment les intonations de son discours, jusqu’à ce qu’il ressemble à un chant divin. La plus passionnante de ses légendes favorites était celle du « petit Ahmed ». Il s’agit d’un récit fabuleux. Ce héros populaire entreprenait toujours des aventures extraordinaires. Des épisodes à vous couper le souffle. Il pouvait être marin audacieux, chevalier intrépide, capitaine justicier et défenseur des faibles et des opprimés. Elle variait les lieux, les circonstances, le mode opératoire des actions du héros pour le rendre toujours plus attrayant, plus sympathique. L’écoute, qui pouvait durer des heures, subjuguait les auditeurs qui s’oubliaient jusqu’à sombrer dans un sommeil profond. Hypnotisés, les jeunes enfants restaient étonnamment sages, longtemps, longtemps jusqu’à se faire absorber par un profond sommeil. Curieusement, ces récits historiques avaient de frappantes similitudes avec ceux de l’Ane d’Or d’Apulée de Madaure 74 , de l’Odyssée et de l’Iliade d’Homère. En somme, l’antique culture méditerranéenne se perpétuait à travers les siècles, pour parvenir, toujours aussi vivante, au plus profond des campagnes algériennes. Quand tard dans la nuit la voix de la conteuse devenait chevrotante, c’était le signe infaillible pour chacun d’aller rejoindre sa couche et s’allonger enfin sur le raide sommier en branches de palmier. La conteuse aussi avait son lit, avec une belle couverture de laine bariolée.
Comme toutes les autres familles du village, la famille de l’imam subissait le même sort, et connaissait les mêmes joies et les mêmes peines. La circoncision d’un garçonnet était une bonne occasion pour une petite réjouissance de la famille élargie. Cette fête, très prisée des adultes, était redoutée par les enfants concernés. Très jeunes encore, ils s’instruisaient les uns les autres en se passant le mot sur la douleur que provoque l’opération de section du prépuce. Certains exagéraient volontiers cet acte jusqu’à faire croire aux plus réticents qu’on leur coupait tout pour que ça repousse mieux… On le racontait souvent pour terroriser les plus jeunes encore très innocents… Ce n’était qu’après avoir semé le désarroi dans leur esprit qu’on leur annonçait enfin que la douleur pouvait aussi être récompensée par l’éventualité de quelques surprenants cadeaux. Le petit Salah n’échappa évidemment pas à la terrible mise en condition pour sa future aventure. Il a gardé en mémoire tous les souvenirs de son jour de baptême. Il se souvient surtout de la joie de sa maman, qui, ce jour-là, chanta sublimement. C’était la première et la dernière fois qu’il l’entendait chanter, puisqu’il était son dernier garçon. C’était un chant de femme, uniquement connu des Aurésiennes, spécialement chanté pour l’enfant chéri, et qui ne se faisait entendre qu’en cette unique occasion. Salah, en petit prince d’un jour, en sera marqué durant toute sa vie. La voix sonore, limpide et claire de sa mère, exprimait tout le bonheur de la terre. Bien plus tard, il comparera cette sublime voix à celles de toutes les cantatrices de renommée mondiale qu’il entendra, sans jamais trouver un timbre aussi parfait. Il est vrai que sa maman avait émerveillé tous ceux qui l’avaient entendue.
Il fallait bien baliser cette vie monotone par quelques instants de bonheur. A part cette fête, son enfance sera hélas ! Jalonnée par de pénibles évènements qui se succèderont à un rythme luciférien. Quelques mois après sa merveilleuse fête, on lui apprendra que la mort est un signe manifeste de la puissance de Dieu. Mais lui ne retiendra que le fait que la mort s’acharna sur sa paisible famille pour lui enlever un à un tous ceux qu’il aimait. Oui, il les a vus disparaître l’un après l’autre, à travers des circonstances de plus en plus douloureuses. Il subira certes passivement ces tristes évènements, qui endurciront peu à peu son cœur. Au fil du temps, décès après décès, ils raffermiront son insensibilité et modèleront sa personnalité comme s’il voulait à lui seul réincarner chacun des êtres chers qu’il avait perdus.
Comme tous les enfants à l’aube de la raison, il fut confronté à l’absurdité de la mort. Très tôt, il subit les peines de cette incompréhensible énigme. Il ne s’y résignera jamais. Pendant longtemps, la mort allait le troubler, et hanter son existence. Il ressentait tous les méfaits de l’injustice, et peu importe qu’elle fût d’ordre divin ou du fait de la nature. Dans sa révolte impuissante, il assista, en quelques mois, au départ de ceux qui auraient pu lui assurer une vie d’enfant normale. Celle d’une indispensable protection. La mort, qui a longtemps rôdé autour de lui, l’initia à l’extinction régulière de la flamme de vie, à la destruction de l’amour familial. Son rapport à la mort et à sa précocité scella pour toujours sa propre lutte contre la souffrance morale. Le thème de l’apaisement et de la patience devant l’adversité, prôné par les religions abrahamiques, traité de manière abstraite, restera pour toujours incompréhensible pour lui. Ce mystère de la mort n’est pas mieux expliqué par la religion bouddhiste et sa science du souffle. Salah ne retint donc que les multiples privations qui le frappèrent. Celle de l’amour paternel, de la sécurité, du bien-être et même de la nourriture. A cause de la mort, il se sentit continuellement meurtri par les nombreuses agressions qu’il subit. Il éprouva lourdement les séquelles de la mort. Ce furent successivement sa grande sœur, (avril 1942) puis son grand frère (septembre 193) et enfin son père (novembre 197). Ces décès à répétition le laissèrent totalement désarmé devant la vie. Quand il y repense, ce ne sont que des souvenirs d’angoisse, de peur, de solitude et de souffrance.
Pourtant, il affronta la vie avec un courage inouï. Il lutta désespérément pour surmonter ces puissants avatars. Sa lutte fut en fait un cri permanent contre la douleur. Silencieusement, il cria tout le temps pour mieux supporter la privation du père protecteur, au point qu’il intériorisa cette perte en termes de pénibles meurtrissures de ces deuils successifs. On eut beau dire à l’orphelin que Dieu appelle à lui, ceux qu’il veut placer au paradis, cela ne cautérisa nullement les douloureuses plaies ouvertes dans son cœur et dans son esprit. L’enfant resta persuadé d’avoir bien plus besoin de son père que des promesses divines. Il ne se résigna à aucun discours cherchant à atténuer ses peines. Pour lui, l’antagonisme entre un illusoire paradis promis à ses parents décédés, et la permanence des privations après leur disparition, demeura irréductible. Que la mort soit inscrite dans la nature humaine ne le consola pas pour autant. Sa sœur décéda juste après un accouchement, son frère juste après son mariage, et son père juste après qu’il l’eût inscrit à école indigène. Ces moments-là ne furent pour lui que d’affreux souvenirs. Il assista à l’abattement et à la douleur de son père lors de l’enterrement de son frère et de sa sœur. A chaque retour à la maison, son père le soulevait pour le porter dans ses bras et l’embrasser affectueusement en pleurant imperceptiblement.
Tout impressionné, Salah remarquait les larmes qui inondaient les joues de son père, sans comprendre la raison qui les provoquait. C’est que son papa était submergé par la double douleur et par la perte de ses espérances. Son vieillissement s’accélérait. Il savait que le jeune enfant qu’il serrait en l’embrassant, serait bientôt contraint d’affronter seul les vicissitudes de la vie. Il n’avait d’autre voie que celle de se réfugier dans le silence, la prière et la soumission au Tout-Puissant. Après la perte de son cher Hachemi, il n’avait plus assez de temps pour faire face à toutes ses obligations tant temporelles que spirituelles.
Aussitôt l’imam, Si M’Hamed décida de s’investir dans une mission d’une exceptionnelle importance. Une mission gigantesque pour son âge et ses moyens. Un vendredi, (novembre 1943), après la grande prière, il exhorta solennellement les habitants du village à terminer leur mosquée par la construction d’un haut minaret. « Ce sera, leur dit-il, le plus bel hommage que vous rendrez au fils de la tribu qui vous a le mieux défendus, l’éphémère caïd Ahmed ben M’Djeddel ! C’est une mission pieuse envers Dieu, et pour votre postérité à tous. » Il leur fit aussi valoir que le village s’étendait de plus en plus loin de la mosquée. Il fallait un lieu élevé pour porter l’appel à la prière aux habitants les plus éloignés. De plus, la construction de ce minaret serait une réplique symbolique, mais cinglante, de la tribu, au défi quotidien que représentait la domination du bordj colonial. Il faudrait que ce minaret fût assez haut pour être visible aux nomades, dont les troupeaux pâturaient à plusieurs kilomètres, dans les champs d’alentour. Ces arguments impressionnèrent les villageois. Mais comment faire en ces années de guerre, de privations et de famine ?
Un tel projet était tout simplement une gageure en cette année 1943. L’opération était hors de portée des capacités financières de la population. Aucun mécène dans la région ne pouvait se permettre de couvrir ou même de cautionner les dépenses d’une telle folie. L’imam ne connaissait aucun architecte, aucun homme de l’art, pas même un technicien pour conduire et superviser des travaux aussi complexes. Mais l’idée était sentimentalement et religieusement assez séduisante, et personne ne la réfuta sérieusement. Alors le bon sens paysan l’emporta et fit sienne cette idée folle. Toute la tribu convint d’une contribution collective, en temps de travail, sous forme de participation individuelle fournie en journée hebdomadaire, que l’on appelait la « Touiza 75 ». L’idée prenait corps et devenait plus consistante. Après maintes discussions, la construction du minaret devenait presque réalisable. Les quatre fractions de la tribu s’y engagèrent résolument. A chacun de contribuer avec les simples moyens dont il disposait. L’imam était aux anges. Il termina sa dernière séance par une prière exhaustive de sensibilisation au profit de tous ceux qui avaient participé à cette enrichissante discussion, dans l’intérêt de cette œuvre gigantesque. Ils seront bénis de Dieu et connaîtront la félicité dans l’au-delà.
La première décision prise concernait la désignation du maçon le plus apte et le plus à même de mener les travaux jusqu’à leur fin. Les fidèles s’entendirent sur un artisan local nommé Chaouch Abdelhafidh Ben Laânani. Un homme d’une carrure respectable, bien bâti, d’âge mûr, quelque peu taciturne, et qui malheureusement ne voyait que d’un seul œil. Le brave homme, cultivateur de son état, s’exprimait peu et se consacrait à sa famille. Il n’avait jamais quitté le village et ni jamais construit autre chose que des murs aveugles. Son activité principale était le jardinage traditionnel. Il n’avait donc aucune connaissance sur les techniques d’élévation des ouvrages compliqués tels que les minarets. De plus, ses charges familiales l’astreignaient à l’entretien de son champ nourricier. En aucun cas il ne pouvait se décharger de ses responsabilités et se lancer dans une opération de si longue haleine qui aurait risqué d’affamer les siens. Mais la population lui proposa diverses solutions, entre autres l’engagement de cultiver son champ pour le libérer totalement. On l’accula par une pression continue, jusqu’à ce qu’il finisse par céder. L’insistance collective avait été si forte que le maçon comprit qu’il devait se soumettre en offrant sa bonne volonté et sa qualification d’ailleurs plus que douteuse au départ. Pour la petite histoire, un ancien émigré de France, devenu commerçant, en prophète de mauvais augure, s’était mis à dénigrer et à contester ce choix. Il affirmait publiquement son opposition, en disant à qui voulait l’entendre que le choix du « borgne » était très dangereux, car il mettait en danger les voisins immédiats de la mosquée. Il soutenait que le minaret s’écroulerait sûrement à mi-hauteur. Il mettait en doute les capacités de l’artisan, et conseillait aux voisins de déménager au plus vite, pour éviter une catastrophe prochaine. « On ne peut confier un tel ouvrage à un borgne ! » disait-il. Evidemment les gens en rirent beaucoup. Mais les sages ne l’écoutèrent pas et retinrent le maçon élu à la majorité. Très rapidement d’ailleurs, on assista à l’ouverture des fondations en novembre 1944, et on commença l’approvisionnement du chantier en matériaux locaux, avec une certaine ferveur.
Abdelhafidh Benlaânani, en artisan méticuleux, se révéla d’une extrême efficacité, sans n’avoir jamais pu accéder à aucun modèle de minaret. Il était très conscient du poids de sa tâche, et il se mit à réfléchir à la conception de cette œuvre exceptionnelle. Chaque nuit, il avait dû penser et repenser avec dévotion à la manière de construire chacun des raffinements qu’il allait y réaliser. En fin de compte, cet homme humble et dévoué finit par produire un ouvrage aux motifs superbes, embellissant les quatre façades identiques de son minaret. Comme aide permanent, il choisit, dans la famille élargie des Hasnaoui, l’oncle dénommé alias (Hamma Djillali), par référence à une partie de la famille qui s’était installée à Ouled-Djellal. De son vrai nom Kaddour Mohamed, l’oncle Hamma accepta de servir ce projet pour la gloire de Dieu, et aussi, comme un défi symbolique anticolonial. L’oncle Hamma avait donc la redoutable mission de malaxer le béton nécessaire. Le liant hydraulique était un mélange de gypse, de sable des dunes et d’un peu d’eau. Ce travail était la pire des pénitences en ce lieu et sous ce climat. Le malaxage de ce lourd mortier ne pouvait se faire que par les pieds nus. Il n’y avait au village aucun moyen mécanique de quelque sorte que ce soit. Dans le trou à mortier où l’oncle besognait, le mélange faisait un bruit sourd à chaque pénétration ; en levant sa jambe, la mélasse se collait à sa peau par motte lourde. Son rythme était évidemment très lent. Pour arracher son pied, Hamma devait faire un effort colossal, tant l’ensemble lui collait jusqu’aux genoux. Ce mortier se solidifiait instantanément au contact de l’air sec, et il fallait sans arrêt se mouiller les jambes, avec le peu d’eau disponible, pour pouvoir continuer ce travail pénible et harassant. De plus, il devait aussi régulièrement s’imbiber les mollets d’huile comestible, pour éviter des réactions eczémateuses sévères. Les deux hommes, maçon et aide, fournissaient un effort quotidien surhumain que Si M’Hamed, l’imam, venait admirer. Il les encourageait à poursuivre leurs efforts au service de Dieu. De leur côté, les courageux travailleurs appréciaient fièrement cet inestimable soutien moral. De plus, à la fin de la prière de la mi-journée, l’imam les citait en exemple et haranguait les croyants, pour qu’ils aillent aider à la manutention des matériaux. Il ne cessait de répéter que ceux qui ne ménageaient pas leur aide seraient à n’en pas douter les heureux élus du paradis.
Effectivement, chaque jour, la population entière, enfants et adultes, venait aider et assister au miracle de voir s’élever peu à peu cet ouvrage collectif. Il est vrai que tous participaient avec leurs bêtes de somme à l’approvisionnement du chantier. Même les écoliers de la zaouïa coranique venaient former une chaîne humaine pour monter les divers matériaux jusqu’au plan de travail. La ferveur dont faisaient preuve ces enfants en étonna plus d’un. L’importance de l’ouvrage et la durée pluriannuelle des travaux mobilisèrent toute la population du village et tout ce qu’elle comptait comme bêtes de somme. Aucun des habitants ne s’était absenté. Le maçon et son aide avaient eu la sensation d’être portés par l’affection de toute leur tribu. Sans prétention aucune, ils avaient réalisé un monument qu’ils avaient dédié inconsciemment à toutes les victimes de la colonisation et particulièrement à la tribu des Bou Azid martyrisée. Aujourd’hui encore, en 2010, et depuis trois quarts de siècle, l’ouvrage fait merveille 76 . Pas un photographe, traversant le village, ne passe sans fixer sur sa pellicule cette splendeur de minaret.
La joie de chacun était aussi celle de Si M’Hamed, qui voyait son idée prendre corps. Soutenus comme ils étaient, ces trois hommes assumaient, chacun pour sa part, sa lourde responsabilité, parce qu’ils réalisaient une grande œuvre de fin de vie. Le minaret prenait forme et s’élançait vers le ciel, portant haut la fierté de tout un village. Un véritable défi au triste destin de cette tribu, qui n’avait rencontré que des malheurs depuis l’occupation du pays. L’admirable minaret prenait de la hauteur et surprenait les plus sceptiques, sans connaître le moindre incident. A vrai dire, dans les mêmes conditions, et avec les mêmes matériaux, peu de techniciens, diplômés des écoles d’ingénieurs ou d’architecture, auraient osé utiliser les mêmes composants, et surtout pas des armatures en bois. C’était là aussi un défi au bon sens technique. Cette œuvre n’avait, non plus, aucune référence, en rapport avec l’art traditionnel arabo-islamique. C’est une œuvre de toute beauté uniquement due à l’art vernaculaire. D’une certaine manière, la foi et la volonté des hommes triomphaient.
Le maçon avait eu une certaine vision magique de ce qu’il entreprenait. D’un simple carré tracé sur le sol, ayant cinq mètres de côté, il creusa un énorme trou, très profond, pour fonder son ouvrage. A partir de là, il édifia une merveilleuse bâtisse. Son génie authentique se révéla dans une esthétique et une technique qui forcera plus tard l’admiration de nombreux constructeurs diplômés. On ne peut se permettre de mentionner cette œuvre sans évoquer, ne serait-ce que rapidement, quelques-unes de ses données techniques. Chaouch Abdelhafidh a conçu son minaret sans l’aide de personne. Carré à la base (25 m 2 ), le minaret s’élève en s’effilant jusqu’à une hauteur de trente-deux mètres. L’admirable génie de cet homme transparaît dans l’esthétique et la technicité de son travail. Le minaret surgit des profondeurs avec magnificence, autour d’un noyau central massif. Ce gros noyau de pierres jointées se relie aux quatre épais murs extérieurs par des chevrons de cèdre. Ces éléments en bois jouent le rôle d’armatures pour les volées d’escalier en colimaçon. L’escalier est lui-même continuellement éclairé de jour comme de nuit, sur les quatre côtés, par de petites ouvertures carrées, qui captent la lumière tant solaire que lunaire, tout en assurant une parfaite ventilation. Curieusement, cette conception globale et solidaire garantit à l’ouvrage sa stabilité et toutes les exigences techniques requises. Elle lui assure aussi une certaine résistance, en même temps qu’elle supporte les efforts de compression et de contreventement. C’est un monument d’un seul tenant, où toutes les parties sont solidaires, pour offrir une élégante vue extérieure, identique sur les quatre façades. Ces superbes décors architectoniques se sont révélés à leur tour des motifs architecturaux quasi inédits. Ce génial maçon réussit donc à alterner des figures géométriques improvisées, pour composer de fausses et de vraies fenêtres selon sa propre imagination, de fausses ceintures, des arcs stylisés et en trompe-l’œil, des triangles fictifs, infimes rappels de l’art berbère, le tout produisant des effets d’une singulière beauté. Un vrai tissage de figures locales et de symboles traditionnels. Ses fantaisies créèrent une parfaite harmonie entre les plans pleins et les faux vides, se répondant comme dans un art de dialectique architectonique. Tout en haut du minaret et comme pour signer l’achèvement de son œuvre, le maçon y édifia une symbolique Koubba du même style, autour de laquelle le muezzin lance ses appels à la prière.
Ce travail-là fut accompli avec un amour, une passion et un désintéressement absolus, répondant à une inspiration fantaisiste qui se termina en un chef-d’œuvre inédit. Certes, pendant les travaux, beaucoup de visiteur de passage, intrigués par cette construction, s’arrêtèrent sur le chantier. Ils donnèrent des conseils et suggérèrent des motifs que l’artisan acceptait ou repoussait selon son bon vouloir. Ces visiteurs admiratifs repartaient enthousiastes, en faisant confiance au génial maçon qu’était cet artisan villageois.
L’inauguration du minaret fut fêtée par une simple « zerda 77 » organisée par la seule population villageoise qui participa à sa réalisation en 1943/1945. Après les mois d’intenses activités, il y eut comme un retour à la léthargie. Chacun reprit ses habitudes et son train-train. Les gens de la tribu semblaient attendre, sans trop y croire, un éventuel réveil qui se manifesterait après la fin des hostilités franco-allemandes 1940/1945. La fin de cette deuxième guerre mondiale aurait certainement quelques répercussions positives sur leur vie. En fait, ils attendaient surtout le retour de leurs enfants mobilisés de force, et peut-être aussi la fin de leur isolement. Cette attente ne fut jamais satisfaite. De la centaine de jeunes mobilisés pour la guerre, il n’en revint discrètement au village que deux ou trois invalides. On sut qu’une dizaine d’autres, tout au plus, furent acheminés d’office sur le front du Viêt-Nam, dont ils ne rentrèrent jamais, et tout continua à se passer dans un silence monstrueux. Finalement, ce fut un autre domaine, tout à fait inattendu, qui vint leur offrir une surprise inopinée.
La victoire dite des « Alliés » (Américains, Anglais, Français) sur les troupes de l’Axe en Afrique du Nord, en 1942/1943, avait permis aux vainqueurs de faire un nombre considérable de prisonniers allemands et italiens. Il fallait donc leur trouver des prisons pour les héberger. Alors, tout naturellement, les stratèges coloniaux pensèrent à Doucen et à son sinistre Bordj. Et le fort fut pompeusement réoccupé. Doucen retrouvait sa vocation de centre de détention. Un jour d’automne, la population ahurie vit arriver, à pied, des dizaines de « Roumis » hirsutes et déguenillés. Cette arrivée insolite intrigua bien sûr la placide population, bien que, pour la première fois, on prît la peine de lui expliquer que c’étaient là des prisonniers ennemis de la France. Mais la venue d’un si grand nombre d’étrangers célibataires, dans un village jusque-là oublié, n’augurait rien de bon. Personne ne crut à cette douteuse histoire de prisonniers européens. Depuis quand osait-t-on emprisonner des « Roumis » ? Tout le monde au village avait peur de cette insolite présence de jeunes gaillards bien bâtis, tous semblables les uns aux autres, et ayant le même âge. On commentait avec terreur cette présence. A peine dissimulée, une crainte manifeste se lisait sur les visages, car on redoutait un traquenard, porteur de débordements imprévisibles de la part de ces Roumis. En fait, on en parlait à mots couverts, le problème étant bien sûr la riposte collective qui devait être envisagée en cas de manquement à l’honneur des familles. Cet honneur-là se laverait dans le sang, quel qu’en soit le prix ! N’y aurait-il pas là, une intention malveillante des colonialistes, pour pousser la tribu à la révolte ? Quel funeste destin lui préparait-on encore ? A la Djemaâ, les sages délibéraient sans désemparer et sans trouver de solution acceptable. Car même à croire que ces Roumis seraient bien des prisonniers, qu’est-ce qui les retiendrait de faire du grabuge au village ? Sourdement, la tension montait chaque jour davantage, parce qu’il n’y avait aucune solution en vue.
Au bordj non plus, les choses n’allaient pas mieux. Les goumiers du bordj venaient raconter au café que les bagarres entre Allemands et Italiens étaient chaque jour plus dramatiques et que la situation devenait intenable. Ce qui signifiait que les deux groupes de prisonniers ne se supportaient pas. La cohabitation entre Allemands et Italiens s’avérait impossible. Le chef de camp français n’arrivait pas à les dominer. Finalement, après plusieurs semaines d’incertitude, l’administration décida d’évacuer le contingent allemand vers une destination inconnue, pour ne laisser que les Italiens. Ceux-ci, moins belliqueux, montrèrent plus de sociabilité envers la population locale. Les gardiens soufflèrent, en même temps que la population. En vérité, les prisonniers italiens se comportaient comme des naufragés dans cette oasis perdue. La peur des uns envers les autres finit par se dissiper pour faire place à un calme relatif. Tout le monde s’accommoda d’une sourde patience, car personne au village ne savait comment se comporter avec cet important groupe d’intrus, qui déambulaient dans et autour du bordj.
Parfois le hasard peut engendrer d’heureuses combinaisons. Très vite, l’administration s’aperçut qu’elle se devait d’apaiser les craintes de la population et surtout lui faire accepter la présence de ces encombrants prisonniers italiens. Elle chercha donc un moyen d’occuper utilement les Italiens, sans effaroucher les « indigènes ». Elle eut la bonne idée de concilier les différents aspects de cette problématique. Elle décida d’employer les prisonniers à la construction de la première école indigène du village 78 (en novembre 1944). L’établissement devait comprendre deux classes, un appartement de fonction, un puits avec bassin, et quelques petites dépendances. Ce fut donc grâce à la présence de ces prisonniers que les « lumières » de la civilisation européenne purent éclairer l’esprit des enfants de Doucen. Dès que la population vit les prisonniers au travail, l’effervescence tomba. L’ouverture du chantier s’effectua sans difficultés, et il n’y eut jamais aucun incident entre les autochtones et leurs « invités imposés ». On peut même dire que la population se montra alors assez accueillante et aida les prisonniers par des gestes de soutien très sympathiques. Les règles de l’hospitalité algérienne se révélèrent pleinement, et on vit souvent de grands plats de couscous fumants, portés sur la tête des jeunes Douceni, s’acheminant vers le camp italien 79 . Les paysans démunis offraient à manger aux prisonniers affamés, manière de partager cet indomptable destin dans une même adversité. Les enfants non plus n’étaient pas en reste. Ils partageaient souvent un peu de leur galette sèche et de leurs dattes avec l’un de ces travailleurs sous-alimentés. Les pauvres bougres s’échinaient à longueur de journée sur leur maçonnerie, et l’offre d’un bout de casse-croûte les réconfortait.
Après la corvée quotidienne, les Italiens n’avaient comme distraction que quelques exercices physiques qu’ils effectuaient nonchalamment ; puis ils poussaient parfois un de ces chants nostalgiques qui fait frémir. Le bel canto toscan meublait, de temps à autre, le serein espace de Doucen. Et les oreilles des Douceni commencèrent à s’habituer à cet art italien bâti sur la limpidité de la voix. Curieusement, ils l’apprécièrent rapidement. Ils y trouvaient quelques sonorités locales. Ils disaient que ces naufragés exprimaient à travers leurs chants toute la détresse de leur âme. Ils plaignaient ces jeunes Italiens parce qu’eux aussi avaient perdu la guerre et étaient à leur tour soumis à une rude corvée, loin de leur pays. C’était la rançon des perdants. C’est dire qu’un même malheur les rapprochait. Ainsi, leur présence commune avait presque la même origine, en tout cas celle des derniers arrivés ne passa pas inaperçue. Sur le chantier, certains curieux venaient observer le savoir-faire des prisonniers. Leurs techniques de construction étaient beaucoup plus évoluées que celles des villageois. Et puis, ils disposaient d’un matériel plus perfectionné (bétonnière à main, brouettes, échafaudages, échelles, pompes à eau, à bras et à moteur, etc. fournis par l’administration coloniale). Certes, ils exploitaient la même carrière locale, mais le transport des pierres s’effectuait avec de tout petits camions du type Renault B14, d’un demi-mètre cube, faciles à charger et à décharger. Cependant, chaque soir cette flottille de camions repartait hors du village, pour empêcher toute tentative d’évasion. Par ailleurs, les Italiens avaient aussi construit un four à plâtre, que la population imita immédiatement. Rapidement, un plâtre local rudimentaire remplaça la terre glaise pour crépir les murs et la chaux devint un insecticide de qualité. Cet usage concomitant permit une réduction sensible de la présence des scorpions et sauva la vie à un grand nombre d’enfants en bas âge.
Ces petits signes de progrès ne furent pas les seuls à être admirés et assimilés par les Douceni. Les Italiens avaient réussi à obtenir de l’administration la mise à disposition d’un incroyable appareil qui chante. C’est ainsi qu’on apprit l’existence du phonographe. Tout au début, cette machine qui produisait de la musique intriguait beaucoup les jeunes du village, surtout ceux qui avaient pris l’habitude de s’en approcher. Bien entendu les pieux anciens s’offusquèrent de cette machine diabolique. Ils furent vite rassurés par l’imam tolérant et ouvert au progrès. Pour les autres, elle suscita une certaine curiosité. Comment une simple boîte en bois, surmontée d’un grand entonnoir en cuivre, pouvait émettre des chants, soutenus par de la musique ? Dès qu’elle était mise en marche, les jeunes accouraient pour voir d’un peu plus près ce qui leur semblait être un vrai mystère. De leur côté, les Italiens étaient intrigués par l’effet produit par leur phonographe. Ils ne réalisaient pas que les villageois ignoraient encore son usage. Mais bons enfants, ils admettaient la curiosité de leurs hôtes et comprenaient presque leur ébahissement. Ils eurent même la délicatesse d’en expliquer à certains, son mode d’emploi. Il suffisait de tourner une petite manivelle pour remonter le ressort servant de moteur, qui entraînait le plateau sur lequel reposait le disque noir. On libérait ensuite le mécanisme en déplaçant le frein, et le disque se mettait à tourner, alors on n’avait plus qu’à placer l’aiguille lectrice sur son bord, pour enchanter les auditeurs. Cette petite merveille fit l’effet d’une véritable révolution au village.
Les heureux élus qui purent profiter de cet enseignement, se sentaient très fiers de cette confiance et s’en vantaient crânement au café. Pour eux, c’était une véritable prouesse technique. Qui aurait pu imaginer une telle évolution de la jeunesse ? Peu à peu, tout le monde s’habitua à entendre ces sons qui emplissaient la place du village. Le phonographe resserra davantage les liens entre Algériens et Italiens, et une certaine amitié effaça définitivement les préjugés du début. Les travaux de l’école étaient menés à bon train. Ils tiraient sur leur fin. Et voilà qu’un jour, on vit arriver trois bus de couleur sable, dans lesquels les prisonniers s’engouffrèrent puis disparurent en silence, comme s’ils n’étaient jamais passés au village. Peut-être les Italiens avaient-ils été informés de leur départ imminent, car avant de quitter Doucen, ils vendirent discrètement le phonographe au cafetier. Celui-ci le cacha pendant plusieurs semaines, avant d’en faire usage à son tour. Par la suite, le bel canto italien fit place à l’admirable voix d’Aïssa Djermouni 80 , dont on allait chercher les disques à Biskra. On pouvait alors, admirer sans crainte le cercle à fond rouge, sur lequel se dessinait un chien blanc écoutant la voix de son maître. La technologie moderne s’était curieusement implantée au village, après l’utile passage des prisonniers italiens.
Les esprits ouverts découvraient la culture du son et se mettaient à écouter en l’appréciant le grand Aïssa Djermouni. Sa voix sublime émerveillait la jeunesse locale. Ce chanteur s’exprimait aussi bien en arabe dialectal qu’en chaoui, dans la langue des montagnards. Il chantait la nostalgie de certaines épopées, l’amour, la séparation, la solitude et tout ce qui est en rapport avec la vie quotidienne du terroir, et donc toute la grande région des Aurès. Il chantait la résurrection des villes : Touggourt, Biskra, Batna, Aïn-el-Kerma et d’autres… Il chantait l’honneur et la fierté des tribus. C’était là des thèmes porteurs pour le moral de ces paysans, qui en avaient besoin pour se relever et s’affranchir de la léthargie qui les paralysait. Boire un café en écoutant un chant d’amour était un sentiment de bonheur et d’évasion inhabituelle… et un changement graduel dans leur mode de vie. Ces paysans commençaient à se libérer culturellement, en découvrant d’autres petits plaisirs.
L’école indigène enfin construite allait bientôt ouvrir son grand portail donnant sur la cour mystérieuse qui faisait si peur aux jeunes enfants. On murmurait que le caïd avait déjà choisi ceux de ses amis, auxquels il offrait le privilège d’une inscription prioritaire. Alors, l’imam exigea l’inscription de son fils Salah. « La recherche du savoir est une injonction religieuse » disait-il ! Et cette école devait être celle de tous les enfants désireux d’apprendre. Elle ne pouvait que dispenser le savoir indispensable au progrès de tous ! Certes, certains craignaient que le contenu de cet enseignement français, incontrôlable, ne risquât de mener leurs enfants vers l’apostasie et le reniement des valeurs ancestrales. Il y en avait d’autres qui ne voulaient pas se priver de l’aide substantielle des leurs aux travaux des champs. Mais la majorité comprenait que cette école allait être plutôt bénéfique à tous. Elle serait un élément de progrès, depuis longtemps souhaité, mais ils l’auraient préférée sous forme de médersa dirigée par l’Association des Oulémas, pour que l’arabe moderne, aussi bien que le français, y fût enseigné.
Après le départ des Italiens, Doucen cessa d’être une prison. Le petit village disposait à présent, en plus du bordj, d’une mosquée avec un haut minaret, d’un four à chaux, d’une pompe à bras, d’un phonographe et surtout d’une belle école toute neuve. Avec sa sobre architecture, cette école embellissait l’immense place. Ses deux classes symétriques au grand portail central s’ornaient de trois grandes fenêtres chacune. Le portail lui-même s’inscrivait dans un monumental arc plein cintre, qui se distinguait des ternes façades aveugles de la place. A l’arrière, ces deux classes s’ouvraient sur de larges préaux sous les arcades, et au parterre recouvert de carreaux granito de toute beauté. Une petite cour intérieure, fermée par une clôture de ceinture, était complétée par un puits d’eau potable, auquel s’ajoutait un bassin dont l’alimentation était assurée par une pompe à bras. Cet ouvrage très pédagogique montrait que l’on pouvait y stocker une respectable quantité d’eau pour l’irrigation des jeunes arbres et des bancs de fleurs, nouvellement plantés. On aurait même pu y baigner de force quelques rares enfants qui négligeaient un peu trop souvent leur toilette matinale. A leur décharge, on peut rappeler que le manque d’hygiène était flagrant à cette époque, et que la population souffrait d’un sous-développement chronique. Le village ne disposait d’aucun réseau d’eau ou d’assainissement, semblable à ceux que l’on rencontrait dans les villages de la colonisation dans le Nord du pays.
C’était au début du mois d’octobre 1946, dans la deuxième moitié de l’après-midi, que l’on vit descendre, du bel autobus reliant Biskra à Ouled-Djellal, un curieux voyageur. C’était un Européen tout sourire. Il détonnait au milieu des quelques voyageurs habituels. Nue tête avec des cheveux courts, coupés en brosse, simplement habillé d’une chemisette blanche et d’un pantalon beige, il avait fait décharger plusieurs lourdes valises. A Doucen, on n’avait jamais vu autant de bagages pour un seul voyageur. Tout de suite, le Roumi demanda à voir le caïd du village pour récupérer les clefs de l’école. Evidemment, celui-ci se montra très empressé et très coopératif. Il voulut même accompagner son visiteur pour lui ouvrir la porte. Mais le gaillard refusa net, avec une politesse qui en imposait. L’instituteur laïc ne voulait pas de la présence d’une quelconque autorité, fût-elle un simple caïd. Celui-ci n’eut d’autre choix que de se soumettre, et s’empressa d’ordonner à un porteur occasionnel de se charger des valises de monsieur l’instituteur. Il insista tout de même pour que le nouvel hôte du village vînt dîner chez lui. Cette fois, c’était le « Roumi » qui ne put repousser l’invitation, parce qu’il savait qu’il ne pouvait trouver où se nourrir ailleurs. Quand le porteur fut revenu sur la place, il raconta avoir été bien récompensé par le « mouallem » (instituteur), et c’est ainsi que les gens du village apprirent qu’il s’agissait de Monsieur Joucla 81 , le premier instituteur de leurs enfants. Ce brave homme débarquait de son Languedoc natal, sans connaître un traître mot d’arabe. Bien charpenté, il avait une carrure de type méditerranéen, ou plutôt celle d’un gladiateur romain. Il avait une belle tête brune que portaient haut de larges épaules. Son visage rond faisait saillir un front bombé, se reposant sur des sourcils broussailleux, des yeux noirs, et un nez droit se terminant par de fines narines. Une puissante bouche de carnassier, avec des lèvres minces, surmontait en le soulignant un menton carré de volontaire éprouvé.
A peine quelques jours après son arrivée, il fit annoncer par le crieur local la date d’ouverture de l’école. Le jour fixé, on vit de bon matin une foule d’enfants de tous âges se bousculer devant le grand portail. Les plus jeunes étaient accompagnés par leur père. C’était le cas du petit Salah. Il se souvient de la forte émotion qui le paralysait ce jour-là, au milieu des autres. Il avait une atroce peur de se voir enfermé dans cette mystérieuse bâtisse dont on parlait tant ces derniers temps. Peu rassuré, il traînait les pieds autant qu’il le pouvait. Il était intimement influencé par ce qu’il avait entendu dire sur les mécréants italiens, qui avaient réalisé cette école, antichambre de l’enfer. Son papa sentait bien sa peur et essayait de l’encourager calmement. Dans un indescriptible brouhaha, M. Joucla apparut pour faire l’appel des inscrits. Il avait en main une liste que lui avait remise l’administrateur d’Ouled-Djellal. Il fit entrer un à un, dans la cour de l’école, les enfants appelés et renvoya la foule qui l’entourait. Pour les adultes, cette première rentrée fut fêtée comme il se doit. A partir de ce jour, l’esplanade de l’école devint un espace de rassemblement libre pour la quarantaine d’heureux écoliers. Ils arrivaient par petits groupes, parfois de très loin, et leur nombre grossissait pour devenir de plus en plus important. Plus tard, cette frénétique jeunesse communiqua son enthousiasme à tous les exclus de ce bonheur. Malgré la baisse de la température automnale, la joie des écoliers continua à donner vie à la grande place si silencieuse habituellement. Les sages enfants d’antan découvraient les plaisirs des jeux bruyants, ils couraient, s’interpellaient, montrant une vivacité débordante.
Après chaque rentrée matinale, M. Joucla passait discrètement au milieu des élèves rassemblés dans la cour pour en compter et recompter le nombre. Il se déplaçait d’un pas lent, dans la spacieuse cour damée, dominant son monde d’enfants, tout en arborant son large sourire. Il marchait les bras pliés sur son ventre, les mains à hauteur du thorax, les doigts entrecroisés pour mieux se frotter les paumes. Lorsqu’il surprenait une espièglerie, il s’écriait dans son bel accent du midi : « vienns iciii toi, vien’ns, espèce de chenap’ann ! » L’enfant désigné s’approchait alors pour se faire gentiment tirer l’oreille. C’était un homme courageux et bon. Il fallait qu’il le soit pour accepter de venir s’enfermer dans une oasis perdue, sans électricité, sans eau courante, sans radio, et sans moyen de transport. Il devait mesurer tout le retard de civilisation qu’enregistrait cette population d’élèves. Le sacrifice qu’il consentait, il le faisait généreusement au profit de ces indigènes colonisés. Il avait une haute idée de sa mission pour leur faire découvrir les voies du progrès. Beaucoup de Douceni se montraient très reconnaissants envers cet homme généreux et téméraire, dont l’humanisme avait été exemplaire. Son évaluation de la situation sociale de ses élèves avait été très rapide. Il avait compris que seuls six ou sept sur une quarantaine échappaient à l’indigence.
Le plus dur pour lui, c’était de trouver le moyen de se faire comprendre par ses élèves. Leur hétérogénéité était des plus criardes. Le caïd, favorisant les siens, avait réussi à inscrire des neveux qui arboraient une fine moustache. Ces grands gaillards étaient les compagnons de mioches en pleurs qui n’avaient jamais quitté le milieu familial. Pour un autre que M. Joucla, une telle situation aurait été insupportable. Mais lui, dans son dévouement, trouva la solution en recherchant l’aide d’un interprète. Ce qui était aussi une non moindre gageure. Il finit par dénicher un réformé de la dernière guerre, répondant au nom d’Abdallah Soltani, qui baragouinait à peine quelques mots de français. De plus, Abdallah ne comprenait pas du tout le fort accent languedocien de l’instituteur. Mais il fallait bien un compromis tolérable. L’heureux Abdallah se vit donc offrir un emploi de majordome interprète contre une ferme promesse d’un futur salaire. Il sera le premier « fonctionnaire » bouzidi. Cette nouvelle fut bien accueillie par tout le village. Grâce à son aide, M. Joucla se familiarisa avec les noms de ses élèves. Alors commença l’apprentissage de la langue française par une méthode pédagogique des plus actives. Tout d’abord, le maître forma des sections par taille. Quant aux cours proprement dits, ils étaient dispensés verbalement à travers des jeux. Par exemple, il apprit aux grands à jouer au ballon prisonnier avec une pelote en poils de chèvre. A travers ce jeu, les grands apprirent à se mettre en rang, soit en file indienne, soit de front. Ils apprirent aussi à courir et à s’arrêter à des moments et des lieux précis ou à faire le tour de la cour en un nombre de fois déterminé. Quant aux petits, pour ne pas se faire écraser, il leur apprit à s’asseoir contre le mur, à regarder, pour ensuite, imiter les grands. Dans une deuxième phase, il spécialisa chaque section dans un exercice donné, en leur faisant apprendre le vocabulaire approprié. Et chacun apprit les mots des mouvements qu’il exécutait, comme par exemple : « je m’appelle x. y. je vais contre le mur et je me retourne, je lance la balle, je cours vers la cour, et je vais m’asseoir sous le préau ! » Ce n’est que plus tard qu’ils commencèrent à apprendre l’alphabet.
Pendant la première année de sa scolarité, le petit Salah était l’objet de délicates attentions de son papa et de sa famille. Ce soutien l’encouragea à bien travailler et à apprendre avec plaisir. Sa phrase préférée était : « je vais à l’école » qu’il prononçait en pointant son index sur sa poitrine. Cette première phrase de français lui valait beaucoup de considération. Il en tirait même quelques avantages. Depuis la brutale disparition de son grand frère Hachemi, il se responsabilisait pour aider autant que possible son papa dans les activités domestiques. Le matin, sur le chemin de l’école, il conduisait les chèvres, jusqu’au rendez-vous du pâtre du village. Celui-ci composait son troupeau avant de l’emmener paître dans la steppe. Le soir, c’était l’opération inverse qui s’effectuait. Ce n’était toutefois pas sa seule occupation, car Salah secondait son père en surveillant la quantité d’eau d’irrigation, et en le renseignant sur les niveaux atteints dans chaque carré de la plantation. Il s’essayait aussi dans l’usage de la houe, à dévier l’eau de la séguia 82 , et à couper avec une serpette l’herbe nécessaire aux ânesses. Il se chargeait aussi de transporter le couffin du déjeuner de son père quand celui-ci devait travailler dans leur palmeraie du bord de l’étang.
En plus de l’école et des travaux domestiques, il y avait aussi les inévitables jeux, en compagnie de son cousin Taïeb.

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