Larzac-Millau-Grands Causses
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Description

Soustraire la santé animale au marché d'une médecine libérale ? Partager les savoirs entre éleveurs, vétérinaires et chercheurs ? Ce sont les défis que relevèrent, dans les années 1970/80, un groupe de paysans du Larzac et quelques vétérinaires et techniciens agricoles. De leur rencontre naquit l'AVEM, Association Vétérinaires Eleveurs du Millavois. Au-delà des enjeux techniques, c'est une aventure humaine aussi vivante que discrète.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2011
Nombre de lectures 99
EAN13 9782296466067
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LARZAC - MILLAU - GRANDS CAUSSES

Élevage et partage des savoirs
Graveurs de mémoire


Oruno. D. LARA, La magie du politique. Mes années de proscrit, 2011.
Jean Michel HALLEZ, 40 boulevard Haussmann , 2011.
Yvon CHATELIN, Recherche scientifique en terre africaine, 2011.
Pierre REGENET, Ma dernière pomme. De PRETY à Bissey, Chroniques en culotte courte , 2011.
Jean-Paul KORZEC, Dans l’ombre du père , 2011.
Rachel SAMUEL, On m’appelait Jeannine , 2011.
Michel LAPRAS, Culottes courtes et bottes de cheval, « C’était comment la guerre ? », 2011.
Béatrice COURRAUD, Non je n’est rien oublié… Mes années 60, 2011.
Christine BELSOEUR, Une vie ouvrière. Un demi-siècle de parcours militant , 2011.
Jean-René LALANNE, Le canard à bascule , 2011.
Louis NISSE, L’homme qui arrêtait les trains , 2011.
Danièle CHINES, Leur guerre préférée , 2011
Jacques FRANCK, Achille, de Mantes à Sobibor , 2011.
Pierre DELESTRADE, La belle névrose , 2011.
Adbdenour Si Hadj MOHAND, Mémoires d’un enfant de la guerre. Kabylie (Algérie) : 1956 – 1962 , 2011.
Émile MIHIÈRE, Tous les chemins ne mènent pas à Rome , 2011.
Jean-Claude SUSSFELD, De clap en clap, une vie de cinéma (Récit) , 2010.
Claude CROCQ, Une jeunesse en Haute-Bretagne, 1932-1947 , 2011.
Pierre MAILLOT, Des nouvelles du cimetière de Saint-Eugène , 2010.
Georges LE BRETON, Paroles de dialysé , 2010.
Sébastien FIGLIOLINI, La montagne en partage. De la Pierra Menta à l’Everest , 2010.
Jean PINCHON, Mémoires d’un paysan (1925-2009) , 2010,
Freddy SARFATI, L’Entreprise autrement , 2010.
Claude ATON, Rue des colons , 2010
Jean-Pierre MILAN, Pilote dans l’aviation civile. Vol à voile et carrière , 2010.
Emile JALLEY, Un franc-comtois à Paris, Un berger du Jura devenu universitaire , 2010.
André HENNAERT, D’un combat à l’autre , 2010.
Pierre VINCHE, À la gauche du père , 2010,
Alain PIERRET, De la case africaine à la villa romaine. Un demi-siècle au service de l’État , 2010.
André Robinet


LARZAC - MILLAU - GRANDS CAUSSES

Élevage et partage des savoirs


L’Harmattan
© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55325-5
EAN : 9782296553255

Fabrication numérique : Socprest, 2012
REMERCIEMENTS
Je remercie sincèrement toutes les personnes que j’ai rencontrées au cours de mon enquête. Qu’elles soient ou non citées dans ces pages, c’est grâce à chacune d’elles, à leur témoignage, à leur conviction, que ce récit prend son sens.
Parmi elles, Elisabeth Lepetitcolin mérite une place particulière, pour m’avoir fait connaître l’expérience relatée ici, et pour avoir grandement facilité mes recherches en me donnant accès à de nombreux documents et en m’ouvrant la porte de nombreux informateurs.
Merci également à Raymond Costes, qui a présenté favorablement mon projet d’enquête aux responsables de l’Avem (association vétérinaires éleveurs du millavois).


Ma gratitude va aussi à celles et ceux qui m’ont prodigué aide technique, conseils et encouragements pour l’écriture de ce récit :
Samia Allouch, pour son aide dactylographique,
Xavier Massenet, pour ses solides apports documentaires, historiques et agronomiques,
Joseph Pineau, pour sa mise en forme rigoureuse du tapuscrit définitif,
Chantal et Marie-Joseph Robinet pour leur relecture attentive du manuscrit, Philippe Sulpice, pour sa bibliographie relative aux groupements conventionnés éleveurs vétérinaires,
Michèle Vincent, qui m’a guidé dans la consultation des archives du Larzac (années 1971 et suivantes),
et Nicole Patin, mon épouse, pour son accompagnement confiant et patient.


J’ai aussi une pensée pour mon père, Jean Robinet (1913-2010), qui fut à la fois paysan et écrivain.
AVANT-PROPOS
C’était une bête qui boitait. Depuis trop longtemps.
Mon père avait bien examiné le pied malade, hypersensible.
Mais il était difficile d’y bien voir, sous ces sabots de vache souillés par la boue des pâtures ou le fumier des litières.
S’était-elle coupée, lors d’un de ses déplacements journaliers de l’étable aux prés et des prés à l’étable, pour les deux traites quotidiennes ? Un petit caillou, un gravier s’était-il enfoncé entre ses ongles, infectant le pied, irritant le nerf, générant douleur, puis mobilité réduite ?
Au toucher, la bête regimbait, refusant violemment la palpation. Attention au coup de patte.
On voyait bien, au fil des jours, que son rendement en lait baissait.
Elle qui remplissait toujours son seau entier, voilà qu’elle ne le garnissait plus qu’aux trois quarts. Incapable de suivre le troupeau, elle dépérissait peu à peu. Inquiétudes.
Il avait fallu appeler le vétérinaire.
Une autre fois, c’était plus grave, un vêlage qui se compliquait sérieusement.
D’une génisse, par exemple, à sa première mise bas. A l’étable, couchée à sa place, la bête poussait.
A peine apparues au sortir de la vulve, on avait lié les pattes avant du veau, et les hommes avaient tiré. En cadence, s’accordant au rythme de la mère qui bandait tout son corps, les contractions se précipitant.
A force, la bête poussant, les hommes tirant, mon père, mon frère, et s’il le fallait les enfants ou un voisin appelés à la rescousse, il fallait faire venir le veau. Il semblait bien gros, et le passage étroit. Après les pattes de devant, le passage de la tête, au renflement du crâne, avait été long et difficile. La tête à peine passée, le tronc était venu d’un coup.
Mais attention aux hanches, ce renflement redouté. C’est là que les choses pouvaient mal tourner.
Si les hanches ne passaient pas, le veau pouvait rester tout un moment la moitié du corps à l’air, sur la paille souillée de la litière, l’arrière-train encore enserré dans le corps de sa mère. Il fallait tirer encore, fermement, mais en souplesse, en obliquant légèrement la corde de la vulve vers les mamelles, pour épouser au mieux la morphologie de la bête, et faciliter l’expulsion.
Les gens ahanaient. La bête poussait, que la douleur parfois faisait meugler. Si le veau ne passait pas, elle pouvait se trouver elle-même traînée sur le pavé de l’étable.
On craignait la déchirure. Finalement, le veau était venu, masse glaireuse et sanguinolente s’affalant sur la litière remuée. Soulagement de tous, teinté d’inquiétude aussi pour les suites.
La mère, dans les jours suivants, ne s’était pas remise de l’épreuve. Elle restait couchée le plus souvent, peu allante. L’œil ternissait, l’appétit faiblissait. Elle ne suivait plus le troupeau, restant à l’étable quand toutes les autres partaient au pré.
La brassée de foin ou d’herbe verte qu’on était allé chercher spécialement pour elle ne l’intéressait plus.
Dans la famille, l’anxiété gagnait. A l’intérieur des viscères, quelques lésions malignes ne se seraient-elles pas produites lors du vêlage ? Il fallait appeler le vétérinaire.
Le vétérinaire ! Boiterie ou vêlage, sa venue n’était pas anodine.
Le vétérinaire, c’était un personnage. Le nôtre était installé dans un bourg à une vingtaine de kilomètres de là.
Il avait déjà été le vétérinaire de mes grands-parents paysans, petits éleveurs en Haute-Saône. Et quand mon père s’était établi lui-même, trouvant à louer une petite ferme, il avait tenu à faire appel à lui.
Il y en avait pourtant d’autres, qui exerçaient plus près de notre village. Mais, créant son exploitation, montant laborieusement son troupeau, mon père avait besoin d’un homme de vraie confiance, entre les mains de qui il pût remettre la vie de son bétail. Lequel constituait le véritable capital de l’exploitation, sa part la plus importante, la plus fragile aussi. Le vivant.
Alors, appeler le vétérinaire, c’était comme appeler le médecin.
On devait aller lui téléphoner depuis la cabine publique, établie dans notre village au domicile de voisins, dans une sorte de vestibule de leur salle à manger.
Même si la voisine, après nous avoir introduit devant l’appareil, avait la politesse de s’éloigner, il était tout de même un peu gênant d’évoquer à haute voix, en étant fatalement plus ou moins entendu, les problèmes de la maison.
Car c’était bien un problème domestique, ce problème de nos vaches.
Un problème pour la famille. Et pour une famille de paysans, un problème grave.
Au bout du fil, l’épouse ou la secrétaire du vétérinaire avait répondu qu’il viendrait dans l’après-midi. Mon père repartait alors aux champs, où ma mère le ferait quérir par l’un des enfants dès que l’homme de l’art arriverait.
Quand c’était une boiterie d’un membre postérieur, il fallait deux hommes pour présenter le pied malade au praticien. Passer une corde autour de la cuisse, y ménager une boucle dans laquelle engager un bâton qu’on ferait tourner plusieurs fois, faisant ainsi garrot, et empoigner fermement chacun une extrémité du bâton pour hisser et maintenir la patte, durant toute l’opération, à hauteur raisonnable pour que le vétérinaire puisse travailler debout, penché sur l’ouvrage, ayant disposé autour de lui pinces, paroirs, seringues, flacons d’antiseptiques et drogues diverses…
Quand c’était un vêlage qui tournait mal, la scène était souvent plus angoissante, on sentait rôder le drame. Ce pouvait être une torsion de matrice ou, plus grave, d’inquiétants saignements, signes d’une hémorragie interne.
Parfois, dans ces cas-là, la vache devait être examinée couchée. Et fouillée. J’étais souvent convoqué pour éclairer, à la torche électrique, la vulve de la bête immobile dans l’étable sombre.
Et je revois le vétérinaire, qui n’hésitait pas à se mettre torse nu pour pouvoir engager le bras jusqu’à l’épaule dans les entrailles de la bête, qu’il explorait du bout des doigts, en aveugle. Il était ceint d’un grand tablier de toile cirée verte, et portait comme toujours ses bottes vertes de caoutchouc.
Pendant son intervention, il ne parlait pas, ou peu.
Concentré sur sa tâche, il s’affairait, maniant pinces et lames, cotons et flacons.
Silencieux, chacun le regardait faire, respectant son mystérieux office, s’interrogeant sur les tenants et les aboutissants de chacun de ses gestes.
Ce n’était pas, pour nous les enfants, le moment de dire une bêtise, ou de se faire remarquer comme un garçonnet intrépide aime souvent à le faire.
Une preste gifle paternelle nous eût vite ramenés à la gravité du moment.
Mon père lui-même observait une retenue qui ne m’échappait pas.
Il sentait combien le vétérinaire était appliqué à sa tâche, et je voyais bien qu’il ne voulait pas l’agacer par des interrogations ou des commentaires.
De temps à autre cependant, il posait une question, désireux de comprendre ce qui se passait, ou souhaitant s’enquérir des conséquences pratiques qui en découleraient pour lui, éleveur.
Bref et précis, le vétérinaire répondait.
Puis poursuivait son ouvrage.
C’était un homme respecté, respectable.
Qui savait notre condition familiale modeste, précaire, comme celle de nombre de ses clients. Et qui savait ce que signifiait pour eux la perte d’une bête : soucis, privations, tracas supplémentaires.
L’opération terminée, ma mère lui apportait pour ses ablutions postopératoires une bassine d’eau chaude, un savon de Marseille et une serviette propre.
Pas trop petit, le morceau de savon, alors que pour notre usage, nous l’économisions jusqu’à la dernière parcelle. Et bien nette la serviette, quand, pour notre propre usage, celles qui étaient usées ou trouées faisaient bien l’affaire. Question de respect pour lui, d’amour-propre pour nous.
Puis elle lui présentait un grand seau d’eau, vite tiré du puits tout proche, pour qu’il lave ses bottes à grands jets et redevienne présentable.
Ma mère accomplissait ces gestes avec respect pour cet homme de savoir déjà appelé ailleurs, par d’autres détresses de familles paysannes.
Vouvoiement de rigueur, déférence perceptible… Tout cela marquait mon imagination. Cette toilette du vétérinaire me renvoyait, plus ou moins consciemment, à ces tableaux antiques du lavement des pieds, servante soumise aux pieds du maître.
Cela accompli, on lui proposait d’entrer à la maison, boire un verre, se rafraîchir après l’effort. S’il n’était pas trop pressé, il arrivait qu’il acceptât. Et alors il parlait davantage.
Je me souviens de mon avidité d’enfant aux propos que tenait cet homme de science. Puis, son intervention payée, il repartait.
L’éleveur était soulagé, certes, mais restait un peu esseulé avec ses bêtes.
Car, avec le vétérinaire, c’est le savoir qui repartait.
Je garde vif ce souvenir de l’homme de science qui repart, laissant derrière lui le sentiment d’un manque. Manque de savoir-faire, manque de savoir.
Manque. Béance d’autant plus vive sans doute que, pour le gamin que j’étais, elle affectait la figure toute puissante du père. Lui, qui répondait toujours à mes questions d’enfant, je n’aimais pas le voir dans cet état de dépendance, pris en défaut de connaissances.
Pour moi, une amertume de voir mon père dans cet état d’ignorance.
Sentiment d’une nécessité, d’une urgence, d’un savoir à obtenir.
Sentiment qui m’est toujours resté.
Bien des années plus tard, à Millau où je vivais alors, je m’étais lié d’amitié avec Elisabeth Lepetitcolin. Son statut professionnel m’avait d’emblée paru singulier, et éveillait ma curiosité de fils de paysan. Car elle était vétérinaire. Mais pas du tout comme ceux que j’avais connus.
Elle exerçait au profit d’un groupe d’éleveurs associés, auquel elle était liée par convention.
Elle était elle-même habitée par une vive curiosité sur le métier d’éleveur, une soif de savoir et de sans cesse apprendre sur la condition paysanne, un désir de comprendre les caractéristiques sociales et économiques des exploitations, une bienveillance pour les manières d’être et de faire des paysans…
Cela dépassait de loin la seule dimension médicale et sanitaire de son office de vétérinaire, du moins telle que je percevais jusque-là cette profession.
Comme si, pour mieux soigner leurs bêtes, elle avait besoin de comprendre comment fonctionnaient les hommes, les paysans. Et un axe majeur, sinon central, de son travail consistait précisément à transmettre à ceux-ci son savoir, à leur faire partager leurs expériences respectives d’éleveurs, à se situer avec eux dans un rapport d’égalité, de collaboration, de coopération, d’échanges.
Et cela, dans une perspective de soin global au troupeau, beaucoup plus que dans celle du soin à tel animal malade ou blessé.
Le principe de son action était de combler, autant que faire se peut, le fossé entre le vétérinaire qui dispose d’un savoir académique, théorique, et les éleveurs qui sont au quotidien auprès des bêtes, forts d’observations pratiques et de savoir-faire concrets.
La synergie des deux approches devait constituer le pivot d’une action sanitaire nouvelle. Où le préventif prime sur le curatif. Où la formation permanente des éleveurs et des vétérinaires est une exigence essentielle.
Voilà bien qui ravivait mes propres souvenirs d’enfant, mes frustrations de garçonnet devant les lacunes d’un père et les gestes ancillaires d’une mère.
Et cela aiguisait aussi mes interrogations d’homme, tant sur les rapports sociaux en général que sur la condition paysanne en particulier.
Et à observer la manière dont Elisabeth me parlait des paysans, à voir le souci qu’elle prenait de son groupe d’éleveurs, à sentir son implication entière dans la réussite de leur association, bref, à comprendre combien, somme toute, elle les aimait, je m’intéressai de plus en plus à cette expérience singulière : des vétérinaires et des éleveurs qui n’étaient plus dans deux univers séparés, mais qui partageaient leurs compétences pour construire ensemble la santé animale.
Tout au long des trois décennies qui courent des années 1970 aux années 2000, je me suis souvent entretenu avec Elisabeth de ce « groupe véto » devenu l’Association Vétérinaires Eleveurs du Millavois, communément appelé l’AVEM.
Tout était passionnant dans ce projet qui, pourtant, n’était jamais complètement acquis ni définitivement abouti.
Il y avait là de la passion. Chez Elisabeth bien sûr, mais aussi, je le sentais, chez les éleveurs ainsi que chez les techniciens associés à la démarche. Il y avait du labeur aussi, du travail sur soi, du travail avec les autres pour aboutir à ce fonctionnement mutualiste d’exploitants individuels.
Leur approche de la santé animale est systémique : elle situe la conduite du troupeau dans l’organisation d’ensemble de la ferme. Elle réfléchit à l’alimentation des bêtes en fonction du terroir local et de son agronomie spécifique. Elle inscrit l’élevage dans l’écologie et dans l’économie générale et, de proche en proche, dans le social et le politique. La politique de l’agriculture et de ses problématiques actuelles, française, européenne, mondialisée.
J’avais aussi remarqué que cette aventure si singulière restait relativement méconnue, y compris localement, dans les Grands Causses, dans l’Aveyron et les départements voisins.
Ce relatif silence m’étonnait, et m’étonne toujours.
Car le projet trouvait, en partie, son origine dans l’affaire du Larzac, dans les années 1970. Une centaine de paysans luttaient pour leur propre survie face à la menace de l’extension d’un camp militaire qui eût absorbé leurs terres et les eût condamnés à disparaître. Ils vivaient, pour l’essentiel, de l’élevage de brebis, dont le lait alimente les fameuses fromageries de Roquefort. Mais leurs terres, leurs exploitations, leurs troupeaux, leurs vies tout entières étaient menacées par ce projet d’extension du camp de La Cavalerie (Aveyron).
L’affaire était devenue assez vite une grande cause nationale. Et largement médiatisée. La lutte des paysans du Larzac donna lieu à de nombreuses publications.
De même que, après l’abandon de l’extension du camp militaire en 1981 par décision de François Mitterand, furent abondamment commentées les expériences de l’après-lutte, tentatives et réussites souvent spectaculaires de revitalisation d’une zone rurale dite jusque-là déshéritée.
Sur tout cela parurent nombre d’articles, de reportages, d’émissions, d’essais divers… Sur la lutte des paysans contre le pouvoir et son armée, sur les stratégies et les tactiques des protagonistes, sur les politiques nationales d’aménagement du territoire qu’illustre l’affaire du Larzac, sur la lutte non-violente ici triomphante, sur les écosystèmes de la flore et de la faune caussenardes, sur « l’utopie foncière » préfigurée par la gestion originale des terres acquises par l’État et finalement remises à un collectif organisé de paysans et d’habitants du Causse, sur…
Bref, sur maints aspects de cette tranche d’histoire, des ouvrages fort bien documentés et fort pertinents ont scruté d’abord la lutte du Larzac puis les développements de l’« après-Larzac ».
Mais ils sont restés quasiment muets sur cette réussite indiscutable, cette utopie réalisée sans grand bruit, à force de conviction, d’intelligence, de travail et de sens social que furent la création, le développement et la pérennisation du groupement vétérinaires-éleveurs de la région de Millau.
Hormis quelques articles de revues spécialisées, quasiment rien, ou si peu…
Il s’agit pourtant d’une utopie en marche, celle du partage des savoirs. Utopie intellectuelle et sociale autant que technique. Utopie qui fonctionne toujours, plus de trente ans après !
Car ces paysans, tout en affrontant l’État et son armée, avaient senti que pour tenir, pour développer leurs fermes et leurs élevages, pour progresser dans leur métier, ils avaient besoin d’armes immatérielles : la connaissance, la maîtrise de la zootechnie et des données sanitaires de leurs troupeaux, une démarche d’évaluation régulière de leurs élevages, une collaboration avec les hommes de science et de médecine animale.
Jusque-là, nul ne leur avait apporté ces outils : ni leur formation professionnelle initiale, ni le vétérinaire libéral, ni leurs fournisseurs d’aliments du bétail, ni les acheteurs de leur lait et de leurs agneaux. Ces outils, ils devaient les forger eux-mêmes.
Dans le même temps, c’était après le printemps de mai 1968, des intellectuels, étudiants pour les plus jeunes, enseignants et chercheurs pour les plus expérimentés, cherchaient à franchir les murs des Écoles. Ils militaient pour que leurs savoirs théoriques soient mis en lien avec la réalité concrète du pays, avec le monde socioéconomique et professionnel.
Ensemble, à force de vouloir se comprendre, ils avaient su combler le fossé entre le vétérinaire, qui serait savant et notable, et le paysan qui serait un fruste, un rustre dépassé par les questions de pathologie animale.
Ensemble, ils avaient trouvé les moyens de coopérer pour une meilleure conduite des troupeaux.
Ensemble, ils avaient articulé ces deux univers professionnels différents et souvent si distants. Beau défi !
N’y avait-il pas là une concrétisation, au quotidien, des espoirs de mai 68 : penser autrement les rapports sociaux, partager la théorie et la pratique, prévenir plutôt que guérir…
Pourquoi alors ce manque de médiatisation ? Quelque part, je trouvais cela dommage, un peu injuste, en tout cas frustrant.
Alors, tenter d’écrire moi-même cette aventure ?
Un jour de fin 2007, lors d’une discussion avec Elisabeth, je lui fis la proposition d’en retracer les grandes lignes, dans un récit à la fois historique et thématique. Une sorte d’enquête, un genre de reportage.
Elle réfléchit. Consulta les éleveurs responsables de l’AVEM.
Ceux-ci consentirent à la proposition, acceptèrent de m’ouvrir les archives de leur groupe, de me donner un peu de leur temps individuel pour des interviews et pour me faire part de leurs réflexions sur leur propre vécu de membre du « groupe véto ». Tous me reçurent volontiers, à la ferme ou à la bergerie.
Naturellement, je n’ai pu les rencontrer tous.
Comment choisir parmi eux ceux que j’interrogerais ?
Je pris le parti d’aller rencontrer les plus impliqués, les plus à même d’évoquer leur aventure collective, c’est-à-dire les membres du conseil d’administration de leur association. De tous, je n’ai pas tracé ici le portrait.
Mais toutes ces rencontres furent enrichissantes, chacun me parlant de son expérience, de son engagement, de ses interrogations aussi.
Ils m’ont parfois retenu à leur table, ils m’ont invité à participer à plusieurs de leurs réunions, me faisant témoin de leurs débats sur des sujets aussi divers que la vaccination des brebis face à l’épidémie de fièvre catarrhale ovine, les relations avec tel ou tel organisme agricole ou encore les préoccupations financières liées à tel nouveau projet.
Elisabeth et ses collègues vétérinaires impliqués dans le groupement m’accueillirent également de la manière la plus ouverte, acceptant eux aussi de me consacrer du temps, de développer leurs analyses pour éclairer le « reporter » que j’étais.
J’ai pu participer avec l’un d’eux à plusieurs visites d’élevage, aux soins aux animaux, aux discussions sur l’alimentation des agnelles…
Mon approche des idées à l’œuvre dans cette expérience fut grandement facilitée par un petit film documentaire réalisé en 2004 par un amateur averti, Josh Imeson, qui donnait la parole aux présidents successifs de l’association.
Et, fin 2009, lorsque l’association fêta à Roquefort son trentième anniversaire, par un sérieux colloque et de joyeuses agapes, je fus invité à y participer, découvrant aussi la dimension amicale qui traverse cette aventure collective.
Ce fut une enquête passionnante. Par son sujet qui me ramenait dans l’univers agricole de ma jeunesse. Et surtout en raison des grandes qualités humaines de mes interlocuteurs, des gens qui réfléchissent, qui s’efforcent de toujours voir large et loin, y compris lorsqu’ils sont eux-mêmes, individuellement, empêtrés dans leurs difficultés quotidiennes.
Naturellement, je révisai mes propres représentations, un peu datées, du métier d’agriculteur.
En cinquante ans, les différences étaient bien réelles entre mes souvenirs d’enfance et les dynamiques actuellement à l’œuvre dans les élevages.
Je revisitai aussi ma connaissance du métier de vétérinaire, ce praticien que chacun nomme familièrement le véto, ainsi que je le ferai moi-même tout au long de ces pages.
Je découvris dans ces élevages des dimensions plus insolites, mais porteuses d’horizons nouveaux, comme cette solidarité internationale entre paysans aveyronnais et sénégalais, ou cette recherche agronomique tournée vers la maîtrise des semences paysannes.
Ainsi, les pages qui suivent ne constituent ni un traité de vulgarisation vétérinaire ni un essai de sociologie rurale.
Elles veulent simplement retracer, à partir du témoignage de ses acteurs, l’histoire, le présent et peut-être quelques perspectives de ce qui est aujourd’hui l’Association Vétérinaires Eleveurs du Millavois (AVEM).
Y parviendront-elles ?
Il y aura fatalement des lacunes, des omissions, des insuffisances.
Je ne pense pas qu’elles entameront la véracité globale du propos.
Il y aura surtout de la sympathie, du respect et, pourquoi ne pas le dire, de l’admiration pour ces hommes et ces femmes qui ont osé s’attaquer au grand défi du partage des savoirs, de la réconciliation entre manuels et intellectuels et, par là-même, du « comment vivre ensemble ? » dans nos mouvantes et complexes sociétés contemporaines.


Puissent ces lignes en porter témoignage.


A.R.
PREMIERE PARTIE LE PARTAGE DES SAVOIRS : UNE UTOPIE EN MARCHE
PENSER AUTREMENT LA FONCTION VETERINAIRE : Michel FONTAINE
J’avais souvent entendu Elisabeth parler de Michel Fontaine.
Ce professeur de l’Ecole Vétérinaire de Lyon avait joué un rôle certain dans la création de l’AVEM (Association Vétérinaires Eleveurs du Millavois). Il était surtout, me semblait-il, une figure centrale dans la formation professionnelle d’Elisabeth, dans son approche intellectuelle et dans la vision qu’elle se faisait du métier de vétérinaire.
Elle parlait de lui avec un respect profond empreint de sincère affection, sentiment qui m’intriguait, car outre une véritable estime, il comportait une affiliation intellectuelle souvent rappelée.
Je devais découvrir plus tard, chez d’autres disciples de Michel Fontaine, ce même sentiment de reconnaissance.
Dès lors, cet homme m’apparaissait comme un inspirateur, une référence au sens initial (et initiatique ?) du terme, sans que je comprenne encore très bien pourquoi.
Il me fallait donc en savoir davantage sur lui.
Il le fallait d’autant plus que son nom revenait dans les propos des fondateurs de l’AVEM lorsqu’ils évoquaient la lutte des paysans du Larzac, les débuts de Larzac-Université, et la maison de Montredon où se firent nombre de rassemblements et de stages. Et son nom revenait lorsque nous discutions des problèmes de fond de l’association, à savoir les soucis sanitaires d’un éleveur de brebis.
Michel Fontaine était donc un acteur décisif de cette aventure.
Mais qui était-il donc ?
Il me fallait tout simplement aller le rencontrer.
Ce que je fis au printemps 2008, après avoir écouté une interview de lui, réalisée dans le cadre d’une collecte de témoignages d’anciens résistants des Alpes de Haute-Provence. Il y parlait de son rôle dans la Résistance, des différents et multiples réseaux clandestins qui avaient fini par converger dans le Comité de Libération des Basses-Alpes.
Son père qui était à Digne le receveur de l’enregistrement, des domaines et du timbre en avait été, la guerre durant, le trésorier probe et méticuleux.
Michel, né en 1926, avait donc 17-18 ans dans les années 1943-1944.
Il avait plusieurs fois servi d’estafette, d’agent de liaison et d’appui à son père, sous couvert de balades familiales ou d’excursions lycéennes.
Puis il avait rejoint le maquis, pour échapper au STO (Service du Travail Obligatoire, institué en France sous l’occupation nazie, consistant à envoyer en Allemagne des jeunes français réquisitionnés pour aller compenser le manque de main-d’œuvre allemande, mobilisée notamment sur le front russe).
Venue la Libération, il avait passé son baccalauréat.
Et quelque peu désorienté dans les circonstances compliquées de l’époque, il était allé, sur la recommandation de sa famille, passer un séjour de presque deux ans chez un oncle vétérinaire dans le Nord.
Découvrant ce métier, il y avait pris goût. Et c’est ainsi qu’il était entré, à Lille, en classe de Préparation aux Ecoles Vétérinaires. Brillant sujet, il intégra aisément l’Ecole de Maisons-Alfort en 1948, pour en sortir diplômé en 1952.
Il poursuivit encore ses études, pour devenir en 1956-1957 Professeur des Ecoles Vétérinaires, agrégé de pathologie du bétail et de pathologie médicale. La carrière de l’enseignement s’ouvrait à lui.
L' HOMME, PROFESSEUR ENGAGE
Et c’est à l’Ecole de Maisons-Alfort qu’il débuta, comme professeur de pathologie médicale et de législation. Il ne tarda pas à devenir expert agréé auprès de diverses instances nationales ou européennes.
En 1967, il gagna l’Ecole vétérinaire de Lyon, dont il deviendra plus tard le directeur.
En 1973, c’est lui qui coordonna la 13 e édition de l’ouvrage de base pour le praticien qu’est le « Vade-mecum du vétérinaire ».
Pendant ce temps, en toile de fond de la vie publique française, la guerre d’Algérie, l’installation de la V e République, puis Mai 68…
Dans ces circonstances, son sens de l’engagement s’était affermi, comme sa volonté d’innover au plan social et intellectuel.
Son souci était celui de l’engagement, de l’implication des experts dans la vie et dans les problèmes quotidiens des gens et de la société. Cela devait tout naturellement le concerner lui aussi dans son métier d’enseignant.
C’est ainsi qu’il fut, en 1967, secrétaire général du SNESUP (Syndicat National de l’Enseignement Supérieur), ce syndicat dont toute la France entendra parler en Mai 68, quand Alain Geismar, succédant à Michel Fontaine, en fut devenu à son tour le secrétaire général, et qu’il formait avec Daniel Cohn-Bendit et Jacques Sauvageot le trio dirigeant des manifestations parisiennes.
Dans le sillage de Mai 68, Michel Fontaine devint un membre actif du Secours Rouge, créé en 1970 pour lutter contre la répression frappant les organisations d’extrême gauche qui contestaient violemment le pouvoir. Les interpellations et les arrestations de militants se multipliaient, le gouvernement durcissait la répression, préparait la loi « anticasseurs » … Face à cette évolution, un certain nombre d’intellectuels contestataires, dont Sartre, décidèrent de mener des actions communes et de constituer un « Front uni contre la répression ». Ils venaient de différents réseaux (Résistance, opposition aux guerres d’Algérie et du Vietnam, Mai 68), de générations différentes, et militaient essentiellement au PSU (Parti Socialiste Unifié), à la Ligue Communiste Révolutionnaire, à la Gauche Prolétarienne.
Michel Fontaine en fut.
Le Secours Rouge se mobilisa pour défendre les prisonniers dits « politiques » et dénoncer les forces répressives de l’Etat et du patronat, créa des « tribunaux populaires », se traçant plusieurs axes de lutte : antiracisme, soutien aux luttes ouvrières, défense des mal-logés.
Au plan international, il soutint au Proche-Orient la résistance palestinienne et en Europe les militants basques de l’organisation armée indépendantiste ETA, qui en Espagne, étaient condamnés à mort.
Puis des divergences apparurent peu à peu au sein du Secours Rouge, qui débouchèrent sur une crise conduisant l’organisation à disparaître en 1972.
C’est dans ce même esprit combatif que Michel Fontaine militera activement au sein des Comités Larzac puis, plus tard, dans les années 1990, au sein d’une Association d’Accueil des Personnels de Santé Réfugiés en France.
On voit qu’il ne fut jamais éloigné des foyers de la contestation.
Ni même, ironie de l’histoire, des centres du pouvoir : son père, me dira-t-il, avait pu, en raison de ses états de service dans la Résistance, accéder en mai 68 au Préfet de Police Maurice Grimaud et lui demander que, face aux événements, la police parisienne gardât un peu de tenue, c’est-à-dire de retenue.
Dans l’effervescence de ces années, celles de « La Cause du Peuple « et de la « Gauche Prolétarienne », Michel Fontaine s’engagea socialement de façon de plus en plus forte, et surtout originale et innovante, auprès des futurs cadres de la santé animale en France en combinant à la fois son humanisme, ses idéaux politiques d’extrême-gauche et son expertise d’enseignant éducateur.
C’est ce qu’il m’expliqua lors de notre rencontre, quarante ans après, au printemps 2008.
R EPENSER L ' ENSEIGNEMENT SUPERIEUR
- Quel était, lui demandai-je, l’enseignement dans les Ecoles Vétérinaires à la fin des années 1960 ?
- De 1967 à 1972, les Ecoles Vétérinaires, comme d’autres grandes écoles, sont enfermées sur elles-mêmes. Elles fournissent des arguments pour développer l’exercice libéral de la médecine vétérinaire et la réglementation corporative de la profession. Deux grandes influences ont alors joué sur moi : le colloque de Caen de 1966, consacré à l’enseignement supérieur et à la recherche, et la pensée de Najmann qui était, à l’UNESCO, Directeur de l’enseignement supérieur et de la formation du personnel à l’éducation.


Le colloque de Caen (1966)
- Oui, lui dis-je, je me souviens vaguement de ce colloque de Caen, c’était l’époque de ma première année d’études universitaires... Autant dire que je n’en ai gardé, moi, pratiquement aucun souvenir.
- Eh bien, c’était la réédition d’un colloque semblable tenu dix ans plus tôt, en 1957, où l’on avait dénoncé abondamment la sclérose et les féodalités universitaires, mais sans aboutir à grand-chose de concret.
En 1966, le colloque était présidé par Pierre Mendès France, entouré de Prix Nobel, comme Jérôme Monod.
La question était : que faire maintenant pour adapter l’enseignement supérieur à son époque ?
Une des conclusions pratiques fut que les étudiants devaient être mis en contact avec les réalités sociales et économiques du pays.
Que, pour former un futur cadre de la société, il fallait aller beaucoup plus loin qu’un cours magistral polycopié. Qu’il fallait supprimer les chaires et leur système mandarinal. Créer des échanges entre établissements, favoriser la mobilité des étudiants, mettre au point des travaux dirigés qui préparent réellement aux débouchés professionnels.
Ces travaux dirigés ne doivent pas rester une simple illustration du cours magistral, ils doivent être utiles à l’exercice concret d’une pratique professionnelle.
On voit ici que les préoccupations et les conclusions du colloque de Caen ont bien des ressemblances avec ce que les étudiants eux-mêmes diront un an plus tard, dans leurs universités occupées et dans la rue, sur leurs propres études. Ces propos, qui paraissent aujourd’hui d’une grande banalité (encore que !), avaient en 1966/67 une dimension relativement subversive par rapport aux pratiques en cours à l’Université.


L’apport de Najmann
- Et Najmann, demandai-je ?
- Depuis l’UNESCO, lieu d’observation privilégié, Najmann dénonçait la contradiction entre le cloisonnement des études par filières et la nécessaire approche transversale à laquelle les étudiants allaient être confrontés dans leur vie professionnelle de demain.
Il allait un peu plus loin en disant que l’enseignement ne doit pas préparer uniquement à un diplôme ou à une profession donnée. Pour lui, l’enseignement devait associer la formation et l’exercice de l’activité professionnelle, pour que les étudiants puissent apprécier à sa juste valeur le monde dans lequel ils sont destinés à vivre.


Et Michel Fontaine me confia son exemplaire personnel du livre de Dragoljub Najman intitulé « L’Enseignement supérieur, pour quoi faire ? », publié en France en 1974 aux Editions Fayard.
Parcourir cet ouvrage fut pour moi une expérience particulièrement enrichissante.
D’abord, j’y découvrais la pensée de cet expert international : Najmann avait étudié la plupart des systèmes d’éducation supérieure alors en vigueur dans le monde.
Et, surtout, Michel Fontaine avait annoté son exemplaire, y soulignant maintes phrases ou assertions. Ainsi, je pouvais comprendre sans peine ce qui l’avait frappé, et ce qu’il en avait retenu, analysé. C’est donc avec le sentiment de lire, en quelque sorte, par-dessus son épaule, que je relève dans cet ouvrage les linéaments de l’aventure intellectuelle et professionnelle qui fut un peu plus tard, dans les élevages des Grands Causses, celle de l’AVEM et de ses protagonistes.
D’abord, Najmann constate que les Universités et leurs étudiants sont coupés du monde, loin du réel :
« … l’enseignement supérieur tel qu’il existe aujourd’hui fait que des jeunes ayant atteint l’âge adulte, souvent jusqu’à la 25 e et même la 27 e année, passent leur temps dans des réserves appelées universités où, sans aucune participation à la vie sociale, ils l’observent et la jugent.
En effet, peu d’institutions sont aussi isolées de la société que les universités actuelles et peu de citoyens, en dehors des étudiants et des professeurs, ont autant de possibilités critiques, sans s’engager toutefois, de par leur situation, dans l’action sociale …
Un étudiant qui prépare sa médecine, par exemple, peut passer ses quatre années d’études sans jamais rencontrer un médecin, voir un patient, ou même parler à un étudiant en médecine ».


C’est, en effet, une des critiques les plus sérieuses qu’on puisse adresser alors à l’enseignement supérieur (nous sommes au début des années 70) :
« … Trop d’étudiants atteignent la limite d’un cycle trop long sans avoir eu le moindre contact avec la vie du pays … et avec la vie de la profession à laquelle ils se destinent ».
Ce jugement d’expert, on ne peut plus sévère, dénonce l’esprit de caste régnant dans l’enseignement supérieur, en déroulant une série de griefs qui accusent les universités
« … d’avoir oublié, voire trahi, leur mission sociale et, négligeant la recherche de vérités nouvelles, de s’être consacrées à dresser des remparts académiques pour protéger les vieux dogmes »
ou encore
« .… d’avoir, au lieu de concevoir leur autonomie uniquement comme la condition d’un effort intellectuel honnête et productif, soutenu avec acharnement qu’elle est un privilège et une fin en soi »
et même
« ... loin de préparer les jeunes d’aujourd’hui à résoudre les problèmes que la société affrontera demain, les universités les ont en réalité habitués et encouragés à leur tourner le dos… en insistant sur l’importance et sur le prestige de l’enseignement théorique par rapport à l’enseignement pratique, et sur la recherche fondamentale par rapport à la recherche appliquée, les universités incitent… à penser que la formation qu’elles dispensent est avant tout destinée à des privilégiés ».
D’ailleurs, écrit Najmann :
« ... les professeurs de ces institutions ont des statuts absolument particuliers et, en fait, privilégiés. Ensemble, avec leurs étudiants, consentants ou non, ils sont tenus et ils se tiennent à l’écart des conditions de la production, de la vie politique et sociale de leur pays. Il est alors peu étonnant de constater que des jeunes, sortant (de ces institutions) ne peuvent s’intégrer que très difficilement à la vie des collectivités… dont certains d’entre eux auront à assumer la charge ».
Najmann développe alors un point de vue aujourd’hui généralisé, mais qui à cette époque était réellement innovateur, celui de la formation tout au long de la vie :
« l’élève actuel devra, toute sa vie, s’adapter aux modifications des connaissances, du travail, du milieu… car… le monde dans lequel les étudiants entreront sera considérablement, souvent imprévisiblement, différent de celui dans lequel ils acquièrent leurs connaissances ».
Et cela le conduit à proposer de modifier le processus de formation lui-même :
« … En effet, jusqu’à présent… le processus de formation supposait d’abord l’acquisition des connaissances et ensuite le passage à l’action… On pourrait utilement renverser le problème et concevoir le processus de formation dans une séquence qui donnerait la primauté à l’action sur la connaissance, ou bien mieux encore en les jumelant très étroitement… »
Il s’attaque aussi au contenu des enseignements, qu’il s’agit de revoir de fond en comble.
En soulignant ces passages, Fontaine opine. Il souligne avec conviction celui-ci :
« S’intégrer au tissu social veut d’abord dire pour moi s’occuper des problèmes réels, de ceux qui se poseront demain dans l’environnement immédiat des institutions et qui, par voie de conséquence, influeront sur l’avenir même du pays où elles sont établies. Au lieu d’étudier des modèles, d’échafauder des projets théoriques, ou de concevoir des programmes hypothétiques, des équipes groupant enseignants et étudiants de chacune de ces institutions devraient essayer de travailler dans leur entourage concret quotidien ».
Et on voit ici poindre ce que Fontaine ne va pas tarder à tenter de mettre en œuvre, envers et contre l’institution de l’Ecole Vétérinaire, à savoir l’immersion des étudiants dans la vie concrète, l’apprentissage par la pratique et par les autres :
« ... les étudiants en sciences économiques devraient, de concert avec leurs professeurs, participer à l’élaboration des plans de développement du pays, de la région ou de la ville où leur institution est implantée. Ceux des écoles d’ingénieurs ou d’architecture devraient concevoir des projets pour leur environnement immédiat… adduction d’eau, régulation de la circulation, plans d’urbanisme pour telle ville ou pour tel village, ou construction… Il ne s’agit donc pas uniquement d’insérer les enseignants et les étudiants dans les processus de production existants… mais de les associer à la création de nouveaux établissements, de nouvelles perspectives économiques… »
Les universitaires doivent donc aller, aujourd’hui, sur le terrain, pour le comprendre et pour s’y adapter en y adaptant leurs étudiants, car
« ... si l’une des fonctions essentielles de l’enseignement supérieur est celle de former des hommes et des femmes capables d’assumer des responsabilités souvent importantes dans la société, il va de soi que nous devons nous interroger, en conséquence, sur les conditions de vie et de production dans le monde d’aujourd’hui et de demain ».


Soubresauts à l’Ecole Vétérinaire
Ainsi, à Maisons-Alfort puis à Lyon, Michel Fontaine, reprenant ces idées à son compte, tentait, à son niveau, de les faire émerger dans l’enseignement supérieur français.
Il défendait même l’idée d’une fusion entre les Ecoles d’agronomie et les Ecoles vétérinaires et, pourquoi pas, de les articuler aussi avec les Facultés de sciences économiques et sociales.
Il sentait que les enseignants, trop cloisonnés, étaient sous-qualifiés, incapables de répondre à la demande d’expertise et de compétences qui jaillissait de toutes parts du monde professionnel réel, de la société concrète.
Il a bien observé que des commissions étudiants-enseignants se sont réunies en mai 68 à Maisons-Alfort, pour dénoncer le système clos des grandes écoles, la pédagogie magistrale et le protectionnisme rétrograde de l’enseignement.
Mais sans que soit posée la question du « pour quoi ? » ni du « pour qui ? ». Et pour ce qui est de la médecine vétérinaire rurale, rien sur les rapports avec les paysans.
Il a vu avec intérêt une brochure, issue en 1969 des écoles vétérinaires, intitulée « La profession, nous refusons ! » dénoncer la caste des professionnels petit-bourgeois, critiquer la législation imposée par le corps privilégié et notabilisé des praticiens qui assure la pérennité du système en place.
Il sent bien, et s’en réjouit, que commencent à être posées des questions du type « comment s’insérer dans le milieu rural ? », que des initiatives individuelles sont prises ici et là, que des « longues marches » d’étudiants s’organisent vers les campagnes avec des séjours dans des familles de paysans.
Quelques étudiants et enseignants découvrent le rôle de ceux que le leader paysan Bernard Lambert appelle les « chiens de garde du capitalisme rural », discernent le jeu des firmes intégratrices, des maquignons voraces, des groupements économiques plus ou moins discutables…
Des questions nouvelles affleurent : quelle est la rémunération de l’agriculteur ? Pourquoi tel prix des médicaments vétérinaires ? Comment se forme le prix du lait ? À qui rapportent les prophylaxies ?
Frémissements intéressants.
Questionnements potentiellement subversifs…
Mais, en 1972/1973, arrivent le contrecoup et la vague de contre-réformateurs.
A partir des mêmes éléments critiques, sous prétexte de moderniser la profession, à l’instar d’une commission du très conservateur Sénat, certains se contentent d’en appeler à la simple et très floue « participation » pour faire évoluer le corps enseignant.


Pendant ce temps, constate Michel Fontaine, la profession libérale consciente des menaces qui s’accumulent sur ses privilèges :
« ... raffermit l’Ordre des vétérinaires, réveille le corporatisme syndical et se tourne vers les étudiants ; il s’agit de redonner de la cohérence à la "grande famille des vétérinaires", dans l’ordre, dans le respect des anciens et de leurs situations acquises, et dans la considération pour ceux qui font du bon travail, ce qui se mesure au nombre de visites par jour, au chiffre d’affaires, au cheptel en prophylaxie obligatoire dans la clientèle… ».

R EFLECHIR AUX NOUVELLES FORMES DE L ’ ELEVAGE
Dans ce contexte, face à ces soubresauts de la pensée et des institutions, Fontaine se pénètre de l’idée que son champ de compétence à lui, son monde réel, sa société concrète, ce sont les étudiants vétérinaires, bien sûr. Mais ce sont aussi, ce sont surtout, au-delà des écoles, les éleveurs français.


L’élevage intégré
Or, le monde de l’élevage connaît alors une évolution spectaculaire qui conduit de plus en plus d’éleveurs à se trouver coincés dans le système dit « de l’intégration ». De quoi s’agit-il ?
Il s’agit d’un système où une firme fournit au paysan les bandes d’animaux à élever (veaux, porcelets, poussins, agneaux), les lui achète une fois ceux-ci parvenus au poids d’abattage, et entre-temps, lui livre aussi les aliments du bétail, les engrais et les autres intrants de la ferme (machines, ingrédients divers).
Et dans ces conditions, dans cette condition, le paysan est-il indépendant ? Bien sûr que non !
A sa charge, les investissements, les achats, les bâtiments... C’est-à-dire les annuités à rembourser au Crédit Agricole. A lui, certes, le produit de la vente des animaux. Mais qui en fixe les prix ? C’est la firme ! Elle est à l’amont et à l’aval de l’éleveur devenu, lui, simple fournisseur de main-d’œuvre, comme un ouvrier professionnel sur une chaîne de fabrication.
Or, la firme entend le plus souvent lui laisser la responsabilité financière de son exploitation, et notamment celle des divers risques et aléas de production. Son asservissement n’en est que plus grand !
Beaucoup a été dit sur ce système particulièrement développé dans l’Ouest de la France.
Le vocabulaire commençait à refléter l’état des prises de conscience : ne se mettait-on pas à parler de paysans « travailleurs » ? Certes, travailleur, le paysan l’avait toujours été !
Mais naguère, le mot désignait une vertu, une qualité.
Aujourd’hui, il en venait à désigner un état : celui de l’homme qui, à la ferme tout comme dans une usine, n’avait plus guère à vendre que sa force de travail.
Et comme les mots reflètent les choses, se montait alors, à l’initiative notamment de Bernard Lambert, le syndicat des Paysans Travailleurs.
Tandis que les agriculteurs restaient majoritairement regroupés autour de la Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles, laquelle revendiquait pour eux, comme son nom l’indique, le statut d’exploitant, de chef d’exploitation, d’entrepreneur.
Parmi les évolutions qui travaillent alors l’agriculture française, le phénomène de l’intégration va jouer un rôle décisif dans la réflexion et dans l’action de Michel Fontaine.
Car ce phénomène se développait. Et la firme « intégratrice », l’industrie agricole et alimentaire, ce pouvait être aussi bien une firme multinationale lointaine (Sanders, Duquesne-Purina) qu’un industriel minotier, un marchand d’aliments, d’envergure locale ou régionale.
Mais ce pouvait être aussi la coopérative locale, car le système de l’intégration se développe aussi en formule coopérative…
Et ce mode de production relativement nouveau intriguait les universitaires et les chercheurs en sciences socio-économiques. On s’interrogeait sur la situation sociale et juridique de l’éleveur. Des thèses étaient soutenues, comme celle de Patrice Blanc, défendue en 1969, sur « Les contrats entre les industries agricoles et alimentaires et les paysans en France et aux USA ». Et l’on s’apercevait que le contrat d’intégration fonctionne comme un véritable contrat de travail à domicile, un contrat de louage de services, mais sans garantie aucune pour l’intéressé. Celui-ci n’a aucun droit réel sur la manière de faire fonctionner son affaire, entièrement dictée par la firme. Il n’a pas de rôle véritable d’entrepreneur ni même de sous-traitant de l’agroalimentaire, mais il n’a pour lui que les risques.
De ces risques, celui qui apparaît le plus évident, c’est bien entendu la maladie des animaux, menace qui pose avec gravité la question sanitaire, celle du manque de « santé zootechnique ».
Et c’est ce qui va motiver un engagement majeur pour Michel Fontaine.
La santé, c’est son domaine. C’est son champ de compétences.
C’est là qu’il doit agir, prendre ses responsabilités.
Or, rares sont les firmes d’aliments qui n’ont jamais de problèmes, du point de vue sanitaire, avec les agriculteurs qu’elles ont « intégrés ».
Comment se positionner, à propos des contrats d’intégration passés entre éleveurs et firmes industrielles et commerciales ou coopératives ?


Trois procès révélateurs
Trois procès vont avoir un impact déterminant sur les réflexions de Michel Fontaine.
L’affaire « Wessafic » dans la région Rhône-Alpes, en 1973.
C’est une affaire d’ateliers de veaux de boucherie nourris avec un aliment d’allaitement reconstitué, fourni par la firme Wessafic.
A la suite de troubles gastro-intestinaux de leurs animaux, ayant entraîné des retards de croissance considérables, un groupe d’une douzaine d’éleveurs refusait de payer à Wessafic les poudres « toxiques » consommées par les veaux. La firme traduisit les éleveurs devant les tribunaux.
Michel Fontaine fut mandé comme expert dans ce procès.
Il fit enquêter plusieurs de ses étudiants, qui analysèrent l’affaire, et qui trouvèrent là un terrain très porteur et très mouvementé pour une réflexion sur leur futur métier.
Ils racontent :
« La firme, forte des bons résultats qu’elle annonçait dans les autres régions (1 er mensonge) considérait avoir affaire à de mauvais éleveurs… Notre travail a consisté… à reconstituer avec précision l’histoire des accidents survenus et à adapter le plus objectivement possible les conditions de la conduite d’élevage ».
Les éléments rassemblés permirent de faire apparaître que le prétendu manque de soins imputé par la firme aux éleveurs ne pouvait absolument pas être mis en avant.
Par contre, l’analyse de la documentation technique remise par la firme aux éleveurs fit apparaître une contradiction entre les caractéristiques annoncées de l’aliment et celles des produits et des traitements conseillés pour parvenir à de bons résultats.
Finalement, la firme acceptera de rembourser aux éleveurs le préjudice subi.
Se trouvait donc posée la question de la responsabilité du risque d’élevage.
Dans son rôle d’expert, Fontaine apprenait beaucoup quant à la conduite des élevages et des troupeaux.
Il se rodait à la visite globale de l’exploitation, affinait ses diagnostics, en tirait des conclusions qu’il enseignait en clinique vétérinaire et en faisait profiter ses étudiants envoyés sur le terrain.
Ceux-ci s’interrogent sur la politique de firmes intégratrices qui poussent les éleveurs dans des productions nouvelles mal maîtrisées en leur donnant l’assurance d’un encadrement technique. Mais dès que les ennuis arrivent, elles dégagent leur responsabilité au prétexte que le paysan est un professionnel indépendant, responsable du bon fonctionnement de l’ensemble de son processus de production.


Une affaire semblable opposa des éleveurs de porcs à une minoterie.
Là aussi, la firme mettait en cause la qualité de l’éleveur, et l’éleveur celle de l’aliment.
Là encore, Michel Fontaine fait intervenir ses étudiants.
Ils relatent :
« Nous avons rendu visite… aux éleveurs pour apprécier l’état sanitaire des porcs et les conditions d’élevage, afin d’apporter des éléments techniques aux avocats.
Nous avons pu remarquer que… chez tous ces agriculteurs, la firme avait cherché à développer le nombre de porcs, sans souci des restrictions imposées par les locaux.
Ultérieurement, les observations que nous avons pu faire (synchronisation des baisses de production, mauvais aspect de l’aliment, silos qui prennent feu) ont concordé avec les explications d’un technicien venu faire une conférence à l’Ecole : la firme avait eu dans certaines régions des problèmes avec le maïs qui, les années humides, renferme parfois des mycotoxines susceptibles de déclencher des troubles digestifs et comportementaux chez le porc, et des baisses de production catastrophiques ».


Ces enquêtes permettent de réfléchir au rôle que jouent les techniciens d’élevage, les services vétérinaires des firmes, les vétérinaires traitants, la publicité et les diverses formes d’information destinées aux éleveurs.
Les étudiants comprennent aussi des phénomènes qu’on ne leur a jamais enseignés : le fonctionnement économique du système, le mécanisme des prêts alloués par la firme pour l’achat de l’aliment ou des porcelets (sans prise en charge des risques par la firme, donc sans garantie de bénéfice pour l’éleveur ni même garantie de rémunération normale de son travail quand arrive l’enlèvement des porcs engraissés).
Ils comprennent qu’on incite l’éleveur en difficulté à augmenter toujours le nombre de porcs, notamment les mauvaises années, dans l’espoir de combler son déficit.
Mais si la mauvaise passe persiste, il est mis en demeure de régler ses dettes, et cela, comme par hasard, au moment où elles équivalent à la valeur de son exploitation. Mais les étudiants observent aussi que les éleveurs ne sont pas toujours irréprochables dans leur conduite du bétail…


Une autre affaire marqua profondément Michel Fontaine : celle de l’intoxication par le plomb des ouvriers d’une usine Pennaroya de Lyon.
L’affaire eut à l’époque un certain retentissement : l’ensemble des ouvriers et des médecins se battait pour faire reconnaître, sur les lieux du travail, le droit à la santé.
Car les matériaux utilisés et manipulés dans l’usine généraient des troubles physiologiques importants. En liaison étroite avec les médecins, grâce à leur apport scientifique et technique, les ouvriers élaboraient eux-mêmes le diagnostic sanitaire de l’entreprise.
Alliés pour un mieux-être global, entraient en action, en synergie, la force collective des ouvriers unis et le savoir des médecins.
Cette alliance ouvriers/médecins aboutit à ce que des dispositions soient prises pour faire cesser l’intoxication ou, plus exactement, les conditions de l’intoxication des ouvriers. Michel Fontaine, devenu lyonnais, suivit donc le dossier de près. Cette affaire de médecine humaine lui donnera beaucoup à réfléchir.
D’autant qu’un autre exemple le renforçait dans ses convictions : la mortalité du bétail en Maurienne où l’on se posait beaucoup de questions sur les implantations industrielles de la firme Péchiney et leur impact sur l’écosystème de la vallée.


Pour une nouvelle pratique professionnelle
Comme ses amis paysans qu’il rencontrait dans le Forez, Fontaine était convaincu qu’une investigation globale était nécessaire pour bien gérer le sanitaire et l’état de santé d’un troupeau. C’est cette analyse globale qui avait permis de faire avancer les choses à Pennaroya. C’était ce type d’investigations sur l’ensemble des facteurs de production qui avait fait progresser les connaissances lors des contentieux relatifs à l’élevage « intégré ».
C’est cette méthode de l’analyse globale qui permettrait de faire progresser les connaissances sur l’état sanitaire d’un troupeau, et par suite, qui permettrait d’améliorer cet état sanitaire.
Comme Najmann, M. Fontaine est convaincu que l’enseignement vétérinaire en amphithéâtre n’apprend ni l’investigation globale ni le diagnostic dans toutes ses composantes.
Il y avait donc beaucoup à faire, à la ferme comme à l’Ecole.
Avec un petit groupe d’amis, il réfléchit. Ils sont avocats, professionnels du monde agricole, vétérinaires. Ce sont des gens comme Jeannette Colombel, philosophe proche de Sartre, Jean-Loup Motchane, qui jouera un rôle dans le lancement de Larzac-Université, Maurice Allefresde, géographe de l’Université de Lyon, Paul Boucher, avocat d’Alain Geismar lors de son retentissant procès, Marcel Louison, leader de la Confédération Nationale des Syndicats de Travailleurs Paysans dans la région proche des monts du Lyonnais…
Ils se penchent sur les procès évoqués plus haut, sur le mode réflexion-action. Leur approche est à la fois technique, juridique, socio-économique et politique.


Elle les conduit à mettre en avant deux grandes idées qui sont le partenariat d’une part et l’approche globale du troupeau d’autre part.
Première grande idée : « dans la stratégie de la conduite sanitaire des troupeaux, les acteurs de première ligne sont paysans et vétérinaires ensemble ».
Il s’agit de faire ensemble, d’être en partenariat (on dira plus tard en convention, en contrat), de faire entente, ce qui nécessite transparence réciproque, honnêteté intellectuelle et professionnelle.
Et, à partir de ce partenariat, il s’agit de peser ensemble et avec d’autres qui sont paysans, vétérinaires, zootechniciens et professionnels tels que conseillers et techniciens agricoles, sur tous les aspects de la gestion des élevages.
La deuxième grande idée vient de la critique de certaines pratiques ou attitudes vétérinaires et agricoles comme le corporatisme professionnel ou encore l’idée qu’un troupeau est une addition d’individus, alors que les difficultés d’élevage, notamment celles des intégrés des années 70 sont
« … dépendantes du système même d’intégration en élevage concentré, dit industriel, dépendantes des conditions d’implantation géographique, topographique, dépendantes du microenvironnement et du savoir élever, dépendantes des grands faits épidémiologiques, et s’inscrivent dans un bilan économique dont les aléas sont dus aux difficultés sanitaires ou s’y ajoutent ».


Mais une fois les constats établis, que faire ? Comment aller plus loin ?
C’est dans son environnement professionnel, dans son monde de l’enseignement vétérinaire que Michel Fontaine pouvait, devait, faire bouger les choses. C’est là qu’il allait tenter une initiative concrète.
Ce fut le « Centre d’Etude et de Formation Appliquées à l’Elevage » ou CEFALE, qu’il créa en 1973.
S E DONNER UN OUTIL POUR AGIR AVEC LES ELEVEURS : LE C EFALE
Le Cefale fut donc créé à partir de la rencontre d’enseignants et de chercheurs d’origines et de disciplines diverses, vétérinaires, géographes, économistes, chercheurs de centres de l’INRA (Institut National de la Recherche Agronomique), de l’ISAB (Institut Supérieur d’Agriculture de Beauvais), de l’ISARA (Institut Supérieur d’Agriculture de Rhône-Alpes) de Lyon, d’étudiants vétérinaires et, pour quelques-uns agronomes, vétérinaires salariés, techniciens agricoles et éleveurs…
Pourquoi ? Pour faire quoi ? Fontaine insiste : c’est un outil de formation destiné aux étudiants, mais un outil qui affiche d’emblée sa volonté de travailler avec les éleveurs, non pas comme clients, mais comme coresponsables de la recherche, dans laquelle ils s’impliquent concrètement.


La méfiance des gens en place
Le Cefale est une association dont le but premier est :
« - de permettre aux étudiants issus de différentes disciplines et aux personnes en situation postuniversitaire de mettre en pratique leurs connaissances théoriques par la constitution et l’encadrement d’équipes pluridisciplinaires chargées de réaliser des études et des travaux en liaison avec les structures professionnelles et d’enseignement intervenant en milieu rural dans les domaines de l’élevage et de la santé dans ses liaisons avec l’élevage.
- de constituer un lieu opérationnel d’accueil pour des chercheurs et techniciens d’origines diverses.
- de rechercher et de développer les moyens de dialogue et de communication avec les différentes catégories socioprofessionnelles d’agriculteurs, afin de pouvoir contribuer à la formation d’adultes, et de jeunes qui s’engagent dans la vie active ».
Le Cefale veut ainsi réaliser la synthèse des apports théoriques et pratiques évoqués précédemment. Il représente sans doute une forme d’aboutissement de la pensée de Fontaine en matière de rénovation, on devrait pouvoir dire de « refondation », de l’enseignement vétérinaire.
Il est assez stimulant de lire dans la brochure du Cefale des citations de l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Economique), organisme des pays capitalistes occidentaux.
« Il semble aujourd’hui nécessaire de lier plus directement ce qui est enseigné à ce qui est utile dans la vie active »
et d’y lire aussi Mao Tsé Toung, grand timonier du communisme chinois :
« Quiconque veut connaître un phénomène ne peut y arriver sans se mettre en contact avec lui, c’est-à-dire sans vivre (se livrer à la pratique) dans le milieu de ce phénomène ».
Selon Fontaine, on mesure mal aujourd’hui ce qu’une telle ambition avait alors de « prétentieux » et de « provocateur ».
Et de fait, la création du Cefale souleva des réactions sans bienveillance de la part des institutions concernées voire remises en cause en raison du non-conformisme de l’initiative.
Celle-ci déclencha aussitôt l’hostilité du corps enseignant et de la direction de l’Ecole Vétérinaire de Lyon où avait eu lieu l’Assemblée constitutive. L’Ecole refusa d’accueillir le siège social de l’association : les enseignants y étaient défavorables, et le Conseil d’Administration repoussa la demande.
Pendant quelque temps cependant, le Cefale put, en tant qu’organisme extérieur, répondre à l’invitation des étudiants et tenir annuellement à l’Ecole une séance d’information et de débat. Puis, en 1978, la Direction refusa cette réunion, après avoir refusé aux étudiants un débat avec des stagiaires techniciens des services vétérinaires…
A croire que la confrontation avec d’autres personnes que des vétérinaires « purs et durs » représentait une insupportable transgression !
C’est donc le château de Goutelas, en milieu rural, à Marcoux, dans la Loire voisine, qui offrira l’hospitalité au Cefale en lui permettant d’y établir son siège social.
Mais l’initiative rencontra vite d’autres hostilités : vétérinaires libéraux, membres de l’Ordre des vétérinaires, firmes agroalimentaires, directions des Services Vétérinaires, contrôleurs généraux du Ministère de l’Agriculture, syndicats… ne virent pas tous le Cefale d’un bon œil !
Cependant, l’autorité indiscutable de fortes personnalités amies viendra contrebalancer cela et soutenir le projet : chercheurs de l’INRA de Theix comme M. Brochard, père de l’écopathologie vétérinaire, professeurs d’universités, professionnels des laboratoires vétérinaires départementaux de Limoges, de Marseille…


Orientations et fonctionnement du Cefale
Pour expliciter mieux encore l’initiative que fut le Cefale, citons la brochure de présentation de l’association :
« Aux éleveurs, le Cefale affirme vouloir comprendre leurs véritables problèmes d’élevage, dans leur complexité et dans le contexte socio-économique où ils surviennent. C’est pourquoi la démarche est essentiellement à base d’enquêtes, d’investigations techniques, de contrats directs.
L’objet principal des études est d’ordre épidémiologique au sens large, avec son corollaire évident, la prévention des risques. Les conditions d’élevage, d’hygiène, les maladies (des animaux et celles transmissibles à l’homme) sont le point de départ des études entreprises par le Cefale…
Les étudiants du Cefale s’efforcent à la précision scientifique et à la rigueur de la méthode, et recherchent toutes les véritables causes de désordre et leur agencement. Ils sont amenés à être préoccupés plus particulièrement par ceux, parmi les éleveurs, qui sont en difficulté, par les plus vulnérables, les plus menacés dans leur condition de paysan. Considérant, à partir des données techniques, les conditions économiques et sociales, les intervenants sont portés à une réflexion plus large, sur l’évolution actuelle de l’agriculture et de l’aménagement rural, les questions d’environnement, et de protection du consommateur ».


Il était même envisagé de développer ce type d’approche pour les étudiants se destinant à la médecine « canine » qui prenait alors un essor considérable.
Le Cefale fonctionne un peu comme un bureau d’études, ou plus exactement comme une « junior entreprise » : l’association se lie, par convention, pour un objet déterminé, aux organismes ou groupes demandeurs.
Les frais entraînés par les études, enquêtes, déplacements des intervenants pour la formation des agriculteurs… sont remboursés aux intervenants selon les termes de cette convention. Cette convention est rédigée après discussion pour établir les apports réciproques, les moyens mis en œuvre et les buts recherchés.


Quelques études et enquêtes
1973 : Etude en collaboration avec le groupement d’innovation régionale du Forez.
Sur cinquante exploitations laitières, il s’agit de dénombrer, évaluer et hiérarchiser les faits d’élevage et de pathologie gênant ou limitant la production animale. Confronter le bilan avec l’opinion des éleveurs sur ces difficultés et sur les actions et comportements des différents professionnels, vétérinaires entre autres, qui ont à en connaître et à y remédier.


1974 : Convention d’étude avec l’Union Régionale Bovine Rhône-Alpes-Saône
Il s’agit ici d’établir un bilan des pathologies à incidence économique, d’analyser les contraintes de production, d’étudier des pistes d’amélioration sanitaire des troupeaux.
Avec 260 questionnaires remplis, 150 exploités, 135 élevages visités, on aboutit à un zonage des résultats, à une préconisation de prophylaxie dynamique et de coopération entre secteur agrovétérinaire et éleveurs, avec préconisation de mettre en place un vétérinaire-conseil des élevages et une coopération formalisée par convention.


1974 / 76 : Etude-enquête avec les éleveurs de moutons transhumants (Union des Producteurs Ovins du Sud-Est - UPROSE - 454 élevages).
Il s’agit de recueillir le maximum de données sur des troupeaux transhumants afin de réduire et combattre le risque sanitaire, particulièrement la brucellose. Le projet s’inscrit dans la perspective du maintien et du développement de la transhumance, qui pourrait être remise en cause. Faite par des étudiants des trois Ecoles Vétérinaires, d’un Institut Agricole et de Sciences Economiques, cette étude a servi de terrain pour plusieurs thèses de doctorat :
- les maladies abortives des ovins dans le Sud-est de la France
- la fièvre Q dans les troupeaux ovins du Sud-est de la France
- l’adaptation des vétérinaires aux nécessités d’une action sanitaire collective
- la maladie des abcès du mouton
- l’épididymite du bélier à Brucella ovis.


1975 / 77 : Convention d’études avec le Parc régional du Pilat
Ce parc régional souhaitant développer l’élevage caprin, l’étude portait sur les possibilités de commercialisation des fromages. Un premier rapport mit en évidence les problèmes liés aux structures des exploitations, et aux pathologies des différents élevages. Une autre convention permit d’étudier l’alimentation des animaux et leurs trois pathologies dominantes : mammites, affections parasitaires et arthrites.


La pédagogie du concret
Via le SNESUP auquel il appartenait toujours, Michel Fontaine avait des contacts fréquents avec des médecins, des professeurs de facultés de médecine qui tentaient de faire évoluer, de leur côté, leur pratique de formateur.
L’idée de décloisonner les savoirs fait son chemin. Elle aboutit fatalement à la remise en cause des chapelles, des castes traditionnelles, de l’ordre (de l’Ordre ?). Ne disait-on pas, en mai 1968, dans les mouvements maoïstes, que « le savoir est dans le peuple » ? La subversion n’est pas loin. Pratique et théorie. Théorie et pratique.
Commençait à germer chez Fontaine l’idée qu’une alliance éleveurs/vétérinaires pouvait aussi être forgée pour une meilleure santé des animaux, pour un élevage de meilleure qualité.
Il souligne souvent combien il est difficile aujourd’hui d’imaginer ce que représentait cette démarche face à l’immobilisme des Ecoles vétérinaires, autoproclamées temples de l’expertise en matière de pathologie et santé animale.
Considérer l’éleveur comme un expert, lui aussi, c’est une invraisemblance, une provocation, un danger ! Idem pour ce qui est de confier une étude à des jeunes gens qui ne possèdent pas encore un savoir reconnu et consacré : cela ne va pas de soi !
La pratique de l’enquête représente en effet une évolution, voire une révolution pédagogique considérable :
- elle consiste à envoyer sur le terrain des non-spécialistes du problème posé,
- elle postule qu’il est hautement pédagogique d’aller se confronter à un problème qu’il va falloir appréhender dans sa globalité, qu’il faudra apprendre à saisir, à caractériser, à contextualiser.
Mais n’encourt-on pas ici le reproche de l’ingérence, dans la médecine vétérinaire, de non-professionnels ?
C’est pourquoi, pendant que ses étudiants, les céfaliens et céfaliennes, parcourent le terrain, Fontaine s’active au « back-office «.
Il règle les problèmes d’assurance, de couverture des frais engagés, et assure surtout la garantie de bonne fin des études entreprises. Pour les analyses, c’est lui qui a le contact avec les labos. C’est à lui que les jeunes en réfèrent.
Il veille aussi aux risques engagés, car la démarche est peu commune.
Que se passerait-il si un étudiant commettait une maladresse ? Il fallait aussi s’assurer qu’il puisse faire une simple prise de sang, sans qu’un vétérinaire mal intentionné s’oppose à cette pratique… Exercice illégal ? Quel sort réserverait-on à l’étudiant lors de son retour à l’Ecole ?
Fontaine est là pour assurer, pour rassurer aussi.
Il accourra si nécessaire.
Le Céfalien doit s’interroger, en premier lieu, sur la signification de la demande dans les contextes plus généraux : technique, économique, social, politique.
La volonté d’un travail collectif anime ses membres pour la préparation des interventions, pour l’acquisition des données techniques, pour le dépouillement des résultats et pour la détermination des opinions qui seront avancées et soumises aux intéressés.
L’aboutissement est un constat, un état des lieux qu’il s’agit de discuter avec les intéressés, et un essai d’information sur les possibilités de solutions au problème posé.
Nombre d’étudiants sont ainsi amenés à tenir compte de ces relations et reconsidèrent l’exercice de leur activité future.
Ils ne rejettent pas la formation dispensée par l’Ecole, mais sont demandeurs de connaissances nouvelles, porteurs de l’exigence d’un véritable apprentissage.
Ils cherchent une information qu’ils ne trouvent guère dans l’enseignement, et que leur permet précisément ce contact direct, à travers un travail pratique effectué en commun avec les professionnels de l’élevage : éleveurs, techniciens, coopératives…


Méthodes et questionnements
Dans la pratique, les investigations techniques sont réalisées par :
- questionnaire établi par le groupe d’enquêteurs,
- fiches d’observation, qu’on a demandé aux enquêtés de tenir,
- acquisition de données à partir de documents techniques,
- analyse de prélèvements divers (fourrages, sang, lait, fèces, etc.).
Pour cela, partenariat et connaissances de Michel Fontaine aidant, le Cefale obtint plusieurs collaborations de laboratoires pour nombre d’analyses (Laboratoire régional de recherches vétérinaires de Nice, Laboratoires des Services vétérinaires de Marcy, de Limoges, Laboratoires INRA et des chaires de l’Ecole Vétérinaire de Lyon…). Micheline Fontaine, l’épouse de Michel, elle-même virologiste dans un laboratoire de l’INRA associé à l’Ecole de Lyon, apportera aussi son concours. Elle adhère pleinement à la démarche du Cefale, dont elle est membre.
Dans la mesure du possible, les étudiants cherchent à traiter ou à participer au traitement des prélèvements qu’ils ont réalisés (ainsi pour la parasitologie, à l’Ecole Vétérinaire, en période de vacances). Il leur faut ensuite recueillir les résultats, parfois essayer d’établir une codification pour un traitement statistique, ou bien essayer de les interpréter, et de leur donner un sens pour tirer une conclusion et une sanction.
Ainsi est-on conduit, au Cefale, à s’interroger sur de multiples questions soulevées par la pratique du terrain, par la technologie utilisée et confrontée aux exigences de précision des analyses, par le contact avec les paysans et les organisations professionnelles agricoles, par les mesures de prévention et de traitement envisagées.
Quelles questions ?
- Qu’est-ce qu’un groupe de producteurs ? Quel est son rôle ?
- Quels sont les effets de la politique de montagne ?
- Quelles conséquences aura le paiement du lait de brebis à la qualité ?
- Quel est l’aboutissement d’un parc régional ?
- Comment combattre la pollution par le fluor de Péchiney ?
- Qui prend les risques d’élevage lors d’intégration des éleveurs ?
- Quelle perception a-t-on du rôle de telle administration départementale ?
- Comment développer la lutte contre les parasites des ruminants ?
- Comment l’éleveur peut-il connaître la valeur alimentaire de ses ressources fourragères ?
- Quelle est la validité des mesures de prophylaxie officielle de la brucellose ovine ?
- Où mènent les dispositions de la loi sur la pharmacie vétérinaire ?
- Quels rapports entre l’ingénieur, le vétérinaire et les paysans ? (et quels paysans ?)
On est loin des questionnements habituels des étudiants en médecine vétérinaire traditionnelle à cette époque (début des années 1970).
Au cours de toutes ces enquêtes, les problèmes sont abordés en dehors de toute relation de clientèle : l’éleveur n’est pas un client, les enquêteurs ne sont pas son vétérinaire.
On n’a pas ici affaire à des vétérinaires remplaçants, ou à des aides d’un vétérinaire, pour qui le temps serait compté et les rapports commerciaux omniprésents.
La discussion est franche : chacun dit ce qu’il pense, commente ses interventions sur l’animal, donne son opinion sur le comportement des vétérinaires, des techniciens de la DSV (Direction des Services Vétérinaires), etc.
On est loin de l’atmosphère des travaux pratiques scolaires figés, hors du contact avec le monde extérieur. Le dialogue se déploie vers les questions économiques, les coûts, le foncier, le crédit… Et, de là, sur les organismes agricoles, les syndicats, les groupes d’influence, la politique en milieu agricole. Discuter avec les éleveurs des maladies de l’élevage et de tout le reste fait apparaître une nouvelle place du vétérinaire dans la production animale.
Les étudiants découvrent une profession-clé : celle des techniciens agricoles, souvent très compétents, qui sont présents à tous les niveaux de l’élevage : bâtiments, alimentation, cultures, mise en valeur, amélioration génétique... Dans les régions pauvres en vétérinaires, dans les zones défavorisées, éloignées, ou dans les types d’élevage qui échappent aux vétérinaires, ils étendent leurs activités aux questions de la santé animale ; ils s’en donnent les moyens et ne se ménagent pas.
Leur condition de salariés et la façon dont ils accomplissent leur travail, permettent de faire une comparaison avec les modalités d’intervention des professions libérales et fournissent des références à ceux qui réfléchissent à l’activité du praticien vétérinaire.
Ainsi, disent les étudiants du Cefale :
« … l’acte vétérinaire nous apparaît déterminé par un ensemble de contradictions qui interviennent tant sur notre efficacité médicale que sur le rôle de « technicien agricole » que nous pouvons jouer.
Nous sommes portés à nous demander : pour quelle agriculture, pour quelle production, pour quels paysans travaillerons-nous ?
Et à nous demander aussi d’où viendront nos revenus, sur quelle base reposeront-ils, sur le travail ou sur le savoir dont nous avons le monopole ?… »
Ces questions qui, on l’a vu, sont à l’origine de thèses de doctorat vétérinaire, nourrissent aussi des réflexions sur l’enseignement : un rapport au Congrès mondial vétérinaire de Salonique en 1974 ou une contribution de Michel Fontaine, la même année, à un numéro des « Temps Modernes » consacré à l’école.

L OGIQUE MILITANTE : C EFALE, L ARZAC, GROUPE « VETO »
Comme on va le voir dans les chapitres suivants, ces expériences multiples eurent une forte influence sur la formation intellectuelle et sociale d’un certain nombre de jeunes vétérinaires, et furent à l’origine directe de la mise en place de groupe d’éleveurs « conventionnés avec un vétérinaire ».
Ce fut le cas dans diverses régions, ainsi qu’on le verra plus loin, et ce fut aussi dans ce contexte que fut lancée l’aventure à la fois intellectuelle et très concrètement matérielle qui fait l’objet du présent ouvrage, sur le plateau du Larzac et plus généralement dans la région de Millau, des Grands Causses et au-delà.
Quelques témoignages de vétérinaires, recueillis en 2009 à l’occasion des trente ans de l’Avem, en attestent.
Celui d’un vétérinaire installé dans la Loire, qui résume tous les autres :
« Michel nous a ouvert une vraie voie de réflexion et d’action, une vraie leçon de vie professionnelle ouverte, s’opposant à tout corporatisme. Le Cefale fut un outil extraordinaire, au sens littéral, de formation : étudiants plongés au cœur de notre futur univers professionnel… nous avons pu, en situation, en cerner, analyser, comprendre, les enjeux et la complexité.
Ce fut aussi, on le dit moins, une leçon de compétences vétérinaires. Michel Fontaine nous a aidés sans compter dans la conception et la mise en place de ces structures pionnières qui révolutionnaient véritablement les rapports éleveurs-vétérinaires.
Ce chemin-là était aussi semé d’embûches, et son soutien actif fut des plus précieux… il a su nous donner les éléments pour construire une vie en liberté de pensée où l’on agit en son lieu et l’on pense avec le monde ».
Marc Delacroix : membre du Cefale,
vétérinaire en convention à Boën (Loire)


Celui du vétérinaire « historique » du groupe qui deviendra l’Avem :

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