Yézidie
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Description

L'Iran est ravagé par la guerre. Personne n'y échappe, et surtout pas les Yézidis, ces membres d'une communauté kurde persécutée par les djihadistes de l'Etat islamique (EI). Dans une forêt dense et mystérieuse, oubliée de tous, Hana, une jeune Yézidie, s'y égare et trouve refuge chez le vieux sage Malek. Traumatisée par le massacre des siens, Hana ne laisse personne l'approcher. Pourtant, progressivement, le vieil homme et la jeune fille s'apprivoisent.
Mais le fracas du monde extérieur se rappelle à eux et resurgit à leur porte, sous les traits d'un jeune soldat…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 18 juillet 2016
Nombre de lectures 0
EAN13 9782304045079
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0012€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Yézidie
Précédé de Cabal et Tatï

Jérémy Douville Ortega

Le Manuscrit 2016
ISBN:9782304045079
Cet ebook a été réalisé avec IGGY FACTORY. Pour plus d'informations rendez-vous sur le site : www.iggybook.com
 
 
À Nisa
 
 
Cabal et Tatï
Deux mésanges s’affairaient sur un laurier bourgeonnant. De vifs petits élans alternés, elles auscultaient les pousses naissantes. Elles étaient de petite taille, mais leurs mouvements étaient illustres.
Quelles que furent leurs pensées, elles ignoraient les événements sans nom qui étaient en train de se produire dans la discrétion, à quelque mille et un kilomètres plus loin, et qui devraient tout encore changer du rythme ancestral de leur millénaire ballet.
En ce lieu si éloigné qui n’était pas le leur, vivaient deux enfants. L’un était un garçon et s’appelait Cabal. L’autre était une fille qui se nommait Tatï. Cabal et Tatï s’étaient, semble-t-il, toujours connus, bien qu’ils ne fussent pas frère et soeur. Dans le village qui était le leur, ils avaient poussé de pied en pied, vu leurs corps minuscules grandir dans des visages d’enfant. Ils n’étaient pas rentrés dans l’âge de l’adolescence mais en somme, ils étaient déjà grands.
En un début d’après-midi resté gravé sur toutes les tables, Cabal et Tatï avaient marché jusqu’au bas de la Grande Colline. Ça n’était pas vraiment une montagne de ce côté-ci du monticule immense, puisque le village était établi sur un plateau. Cependant, de l’autre versant, la pente descendait jusqu’à la ville dans les profondeurs de l’horizon et des plaines.
Les deux enfants avaient mangé jusqu’à la fin de leur faim. Leurs habitudes étaient frugales. Ils marchèrent pour trouver quelque occupation puisque leur temps était libre. Il n’y avait en ce jour aucune tâche à faire. C’était jour de fête. On était occupé à se reposer le corps. Les hommes parlaient. Les palabres allaient bon train. Les femmes chantaient, invitaient les hommes à se remémorer les jours anciens. Et puis ils alternaient leurs rôles, jusqu’à se confondre.
C’était un vieux village. Le peuple, des temps immémoriaux et pourtant, des moins rapportés dans les livres. En somme, c’était la discrétion même, et l’on avait l’habitude de mesurer ses paroles. De tout mesurer, jusqu’à l’importance d’une tribu dans un monde trop vaste au-delà d’un village modeste.
Aussi, les deux enfants s’étaient retrouvés au pied de la Grande Colline. Ils s’ennuyaient ou bien cherchaient quelque nouvelle chose à faire. Ils marchaient ensemble, traînant des pieds qu’ils croyaient éternels, les envoyaient quelques fois heurter contre un caillou qui rebondissait contre le sable de la terre claire.
Il n’y avait guère dans ce paysage que des pierres et quelques herbes sauvages. Les arbres étaient rares, courbés et rudes comme le climat. Néanmoins, les hommes avaient trouvé leur place sur ce plateau et leur équilibre, si peu envié tant il n’était connu de tous, avait tenu bon depuis les siècles passés.
Cabal laissa traîner ses pieds et appuya le droit sur un caillou dont la crête s’élevait vers lui. Il resta un moment penché au-dessus de l’objet ainsi réduit à domination, pour panser son propre poids. Tatï l’observa ainsi pensif et se dit en elle-même que le garçon devrait bien cesser bientôt de regarder ainsi, sans bouger, une simple pierre.
Elle lui dit : « Cabal, ce n’est qu’un caillou. » Et le jeune garçon de répondre : « C’est un caillou qui ne bouge pas. Les cailloux ne bougent pas tout seul, comme nous autres et les bêtes. »
— Tu voudrais que les cailloux bougent tout seuls ? S’exaspéra la jeune fille.
Cabal haussa les épaules et reprit sa marche. Tatï prit sa suite. Tout à coup, elle s’arrêta. Elle lança à Cabal :
« Cabal, si tu veux qu’une pierre bouge toute seule, je connais un moyen. Monte ce rocher qui est là jusqu’en haut de la Grande Colline et laisse-le glisser. Alors, tu verras, le rocher, d’en-haut, deviendra de plus en plus petit, et arrivé en bas, il sera devenu un caillou qui bouge tout seul à tes yeux. »
Cabal regarda Tatï de ses yeux clairs.
— Tu veux me défier ? Lança-t-il.
— C’est mon rôle, en tant que jeune fille, de te défier , répondit Tatï.
Car telle était la tradition parmi les jeunes gens plus vieux qu’eux, ayant perdu leur âge. Mais la jeune fille portait des yeux durs, cachant dans son âme un feu ardent que jamais son peuple, ni Cabal lui-même, n’avaient su fixer.
Le garçon resta un moment sans savoir. Cette hésitation résolut plus profondément encore la jeune fille qui ajouta :
« Tu vas le faire. Et si tu y arrives, une fois en haut, je serai tienne comme ta mère l’est à ton père et comme la mienne l’est au mien, puis ensemble nous aurons des enfants et une fois grands, nous fonderons un foyer. »
Ces paroles touchèrent le garçon en son coeur. Car il aimait fortement Tatï et avait secrètement depuis longtemps formulé le désir de s’unir à elle quand la chose se pourrait être faite. Il fallait être approuvé par quelqu’un avant d’être approuvé par son peuple. Aussi, il hocha la tête et résolut d’appréhender le rocher, qui lui arrivait au genou.
Il fallait d’abord trouver à le pousser vers le haut de la colline, qui montait déjà assez fortement. De nombreux chemins la sillonnaient, car elle était vaste en étendue et séparait le village de l’autre monde.
Cependant, pour le jeune Cabal, il s’agissait de couper à travers toutes les routes, pour gagner en ligne droite le sommet de cette néanmoins courte montagne de pierre. Ce n’était que terre, cailloux et herbes éparses, buissons bien calmes, faune minuscule.
Pour commencer, Cabal prit le rocher par en-dessous et passant ses mains sous sa lourde forme, il le bascula dans ses bras et l’appuya contre son torse. Regroupant ses forces et inspirant fortement, il posa le rocher au pied de la Grande Colline.
Tatï l’observait. Tout cela, déjà, était plus grand qu’elle et lui. Ses yeux ronds et inquiets, tout autant qu’elle était déterminée à voir la chose s’accomplir, se laissaient déborder par l’effort du garçon devant elle.
Elle aussi respira fortement. Cabal se mit à pousser le rocher qui avait pris de la forme sur la pente de la colline. Appuyant ses paumes sur son arête supérieure, il commença à le faire rouler, tentant à chaque fois de lui faire éviter les quelques premiers obstacles, d’autres morceaux de roche incrustés dans la montagne.
Car à mesure qu’il entamait plus avant sa route, la colline devenait une montagne, et le rocher grossissait. Il ne fallut pas longtemps avant que le couple ne rencontre un lézard. Le lézard s’arrêta et regarda, la tête penchée sur le côté, le curieux garçon poussant une grosse pierre.
Cabal aussi s’arrêta pour reprendre son souffle. Il transpirait un peu et observa le lézard comme sachant déjà ce qui devrait résulter de tout cela. On disait jadis qu’un lézard qui vous observe doit également être observé, car ce serait manquer à son propre destin que de passer à côté de ces quelques esprits de petite taille qui savent imiter la mort. Oublier les usages, ce serait ne pas rendre à la mort la part d’existence qui lui sera due.
Tatï se sentant mise à l’écart de cette communion tacite, lança avec un pincement au coeur au lézard : « Non, lézard, Cabal doit pousser le rocher jusqu’en haut de la Grande Colline. Va-t’en ton chemin ! Ce n’est pas aujourd’hui que l’on meurt ! »
Et le lézard fit, et Tatï vint plus près de Cabal qui se mit à genoux puis se remit à pousser le rocher vers le haut de la montagne. Ses sandales glissaient sur les cailloux et les cailloux sur la terre. En trébuchant, il s’érafla le genou contre le rocher, qui faisait désormais presque sa taille. Il n’était pas beaucoup plus lourd. Seulement, le garçon le voyait ainsi bientôt plus gros que lui, et cela le poussait à tenter de le vaincre.
Il leur fallut plus d’une demi-heure pour croiser la première route, qu’empruntaient régulièrement les bergers et les marchands. Cabal et Tatï s’y arrêtèrent un peu. Cabal reprit son souffle et Tatï s’assit sur le rocher, car elle avait aussi mal aux pieds.
Personne n’était sur la route aujourd’hui, c’était jour de fête. En contrebas, le village paraissait loin et petit. Il devrait paraître plus lointain encore à mesure qu’ils graviraient le colosse de pierre et de terre, dans le regard des enfants.
Un faucon vint planer au-dessus d’eux, sans s’attarder. De loin, semblant l’accompagner, ils aperçurent un chacal qui marchait. Celui-ci les remarqua en traversant le chemin. Il s’arrêta dans sa déambulation, les oreilles levées comme deux aigles d’intelligence. Puis il se détourna et poursuivit ses errances.
« Cabal, dit Tatï, il faut que tu recommences à porter le rocher. » Et Cabal se remit à pousser le rocher, frottant ses mains qui devenaient douloureuses. Il arqua son buste en prenant appui sur la pointe de ses pieds, les genoux recourbés près de ses hanches. Il poussa de nouveau, et le rocher refusa un moment de se laisser emporter hors de la terre.
« Cabal, répéta Tatï, il faut que tu recommences à porter le rocher. » Alors Cabal glissa de nouveau ses mains sous la pierre en réunissant toutes ses forces qui étaient celles d’un enfant. Il souleva le rocher pour le poser sur la pente renaissante.
Puis, une fois la chose faite, il reprit douloureusement son souffle. Il se remit à appuyer ses paumes sur la face de la grosse pierre, pour la faire rouler de face en face, jusqu’à la pousser tout à fait, la glissant doucement devant sa course vers le soleil.
Ses mains étaient sales et creusées de rouges et étroites plaies. La terre crissait et craquait sur son passage. Cela était presque aussi douloureux que l’effort qu’il lui fallait fournir sans cesse pour déloger le rocher du versant de la Grande Colline.
Le soleil décrivait lui sa propre course vers le couchant et les ombres glissaient sur le passage des jeunes enfants. Ils croisèrent un chemin, puis un autre, sans autre âme qui vive que la leur. Deux heures ayant bientôt passé, le soleil était bas et le ciel jaune. Ils rencontrèrent un vieillard qui voyageait avec son âne. Celui-ci fut grandement étonné de ce spectacle.
Inquiet de la rougeur du garçon et de l’allure innocente des enfants soumis à la nature hostile, il voulut venir à leur rencontre. Il leva la main en piétinant jusqu’au garçon qui transpirait.
« Petit, héla-t-il, veux-tu que je t’aide ? Repose-toi, qu’est-ce que tu fais ? Qu’est-ce que vous faites, les enfants ? Vous êtes fous ! À cette heure, en haut de la colline ? Il fera bientôt nuit ! Tiens, bois un coup. Ma gourde est pleine d’eau. Mange aussi, et repose-toi. Je vais vous faire redescendre. »
Mais Tatï était inflexible. Il était envisageable que Cabal bût pour se rafraîchir. Elle-même avait bien soif. Mais ils n’avaient guère le temps pour s’arrêter et se restaurer. Et il était devenu impossible de redescendre.
— Non, grand-père, répondit-elle au voyageur, Cabal peut boire un peu, mais il doit monter ce rocher jusqu’en haut de la montagne.
— Petite, tu es folle, s’alarma le vieil homme, il doit se reposer ! Tu as vu son visage ? Il est épuisé !
— Je ne suis pas épuisé, murmura le garçon…
— Le sommet est proche de nous désormais, rétorqua Tatï sans en démordre, nous y serons bientôt. »
Et après avoir bu une gorgée d’eau chacun à la gourde du voyageur, les deux enfants repartirent vers leur folle route, sous les yeux effarés du vieux marcheur. Malgré lui.
Les derniers pans de montagne vers le sommet furent alors les plus difficiles. Cabal ne se sentait guère plus de monter. C’est à peine s’il lui restait des membres pour pousser le rocher. Néanmoins, il continuait. Il fallait bien continuer. Il devait continuer.

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