Socio-anthropologie des joueurs d échecs
280 pages
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Description

La place du jeu d'échecs dans la vie sociale et les conséquences de sa pratique sur le processus de sociabilisation des joueurs constituent les thèmes centraux de cet ouvrage. L'étude porte sur différents aspects: les joueurs amateurs, les clubs d'échecs, les relations sociales qui se nouent lors des compétitionss et, plus spécifiquement, les joueurs d'échecs professionnels dont le métier, la vie privée, les comportements de loisir témoignent de ce que la pratique du jeu rejaillit sur toutes les facettes de leur existence.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2005
Nombre de lectures 293
EAN13 9782336270135
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Socio-anthropologie
Collection dirigée par Pierre BOUVIER
Pierre Noël DENIEUIL, Femmes et entreprises en Tunisie : essai sur les cultures du travail féminin, 2005.
Léa SALMON-MARCHAT, Les enfants de la rue à Abidjan, 2004.
Socio-anthropologie des joueurs d'échecs

Jacques Bernard
© L’Harmattan, 2005
9782747584623
EAN : 9782747584623
Sommaire
Socio-anthropologie Page de titre Page de Copyright INTRODUCTION PREMIERE PARTIE - CARACTERISTIQUES DU JEU D’ÉCHECS
Chapitre 1 - LA NAISSANCE ET L’EVOLUTION HISTORIQUE DU JEU D’ECHECS Chapitre 2 - DE LA NATURE DU JEU D’ECHECS Chapitre 3 - LES ECHECS COMME EXPERIENCE INTERIEURE
DEUXIEME PARTIE - ETUDE SOCIO-ANTHROPOLOGIOUE DU MILIEU DES ECHECS FRANCAIS
Chapitre 4 - PRESENTATION DU MILIEU DES ECHECS EN FRANCE Chapitre 5 - LES JOUEURS AMATEURS Chapitre 6 - LES JOUEURS PROFESSIONNELS Chapitre 7 - LES CLUBS D’ECHECS
TROISIEME PARTIE - LES ECHECS DANS LA SOCIETE, QUELLE PLACE POUR LE JEU, QUEL RÔLE POUR LES JOUEURS ?
Chapitre 8 - LA PLACE DU JEU ET DE L’ELEMENT LUDIQUE DANS LA VIE SOCIALE Chapitre 9 - LA PLACE DES ECHECS DANS L’IMAGINAIRE COLLECTIF Chapitre 10 - LE JOUEUR D’ECHECS ET LA NORME : ANTHROPOLOGIE D’UNE FORME LUDIQUE DE DEVIANCE
CONCLUSION BIBLIOGRAPHIE
INTRODUCTION
« Je hais le jeu d’échecs et le fuis, de ce qu’il n’est pas assez jeu et qu’il nous ébat trop sérieusement » 1 regrettait Montaigne, en 1580. Cette critique semble paradoxale : le grand humaniste du XVI ème siècle déplorait que le défaut majeur d’un jeu soit son manque de caractère ludique ; il ne satisfait pas à son objectif, il ne divertit pas. Comment un jeu pourrait-il faire l’objet d’un semblable grief?
La spécificité du jeu d’échecs, au sein de la mosaïque si disparate des différents jeux inventés par l’homme, semble portant corroborer la vision de Montaigne : le jeu d’échecs nous ébat sérieusement. Bien jouer aux échecs, au-delà de la simple connaissance des règles du jeu, exige une somme d’efforts, un patient travail, une laborieuse activité qui apparaissent fort éloignés du divertissement ludique tel qu’il est habituellement conçu. La particularité du jeu d’échecs rend sa pratique singulière et le joueur d’échecs unique, par comparaison avec les différentes catégories de joueurs qui ont fait l’objet de recherches détaillées, dans différents champs des sciences sociales. Cette activité influence le joueur, sans doute bien au-delà de la simple réalité technique du jeu, et dépasse la temporalité ludique pour déborder sur différents aspects de la vie courante ; savoir lesquels constituera tout l’objet de cette étude, dont le sens pourrait être défini comme suit : dans quelle mesure la pratique sinon professionnelle, du moins assidue, du jeu d’échecs, modifie-t-elle le processus de socialisation du joueur ?
Cette question, qui semble assez vaste, est en réalité très circonscrite, car elle ne s’applique qu’à un nombre limité d’individus, ceux qui pratiquent « assidûment » le jeu d’échecs. Une telle restriction est destinée à éviter deux écueils courants dans l’étude des phénomènes ludiques et qui tiennent à la définition de l’ensemble étudié : d’une part, la généralisation outrancière si l’on prend en compte l’ensemble de la population concernée, même indirectement, par le phénomène, et d’autre part la biographie naïve, lorsque seules les spécificités personnelles des champions reconnus de la discipline sont analysées.
Les échecs sont un jeu millénaire et l’étude des phénomènes ludiques avait déjà été abordée par Platon 2 ; néanmoins, très rares sont les travaux de nature sociologique ou anthropologique qui aient été spécifiquement consacrés aux joueurs d’échecs. Certes, Jacques Dextreit et Norbert Engel ont écrit un ouvrage riche, complet et documenté 3 , mais à la portée très générale, sans aborder spécifiquement le domaine central retenu ici : les particularités sociologiques des joueurs de compétition. Plus proche de ce champ d’étude est le travail de Thierry Wendling, Ethnologie des joueurs d’échecs qui, dans une approche originale, mélange de Huizinga et de Malinowski, a décrit avec une justesse sans doute inégalée les joueurs d’échecs amateurs, passionnés par le jeu mais pour qui les échecs demeurent une activité de loisir, au sens de Thorstein Veblen. Wendling a délibérément occulté dans son étude le cas des joueurs professionnels et précisait, en introduction de son travail, qu’il lui « fallait rompre avec ces innombrables Histoires des échecs qui, collectionnant les coups d’éclat et les anecdotes, fabriquant une hagiographie échiquéenne où la nature extraorrlinaire du champion est sans cesse réaffirmée » 4 .
Mais il existe toute une frange de la population des joueurs d’échecs, se situant entre les simples amateurs et les grands champions reconnus, et qui demeure en dehors de son étude ethnographique : c’est justement dans cet interstice que j’ai décidé de m’immiscer, pour m’intéresser tout particulièrement au cas des amateurs éclairés et des professionnels qui, sans faire partie des meilleurs joueurs du monde, n’exercent aucune autre activité que la pratique du jeu d’échecs. Cette population mérite en effet l’attention, notamment parce que le jeu d’échecs est l’une des très rares formes ludiques qui ait donné naissance à de telles vocations 5 . Le petit nombre, voire l’absence d’études antérieures portant sur ce sujet rend sans doute plus malaisée, mais aussi plus novatrice, une telle approche. Il faudra défricher un terrain encore vierge.
Si les recherches en sciences sociales portant sur le jeu d’échecs ne sont pas nombreuses, en revanche, peu de jeux sont aussi présents dans les représentations collectives, dans l’imaginaire métaphorique des individus. Il existe, pour les néophytes, une forte identification entre la maîtrise des échecs et l’intelligence, les capacités d’analyse et de mémoire prêtées aux joueurs. Cette confusion n’a souvent pas lieu d’être, comme l’ont d’ailleurs spontanément avoué les joueurs interrogés à ce propos, mais elle semble si profondément ancrée dans les consciences qu’elle se retrouve dans nombre de domaines fort éloignés du champ ludique. Les comparaisons entre les échecs et les théories militaires, les stratégies politiques sont innombrables, comme le sont les utilisations publicitaires du jeu, suggérant la distinction, la rigueur ou encore la supériorité intellectuelle. Pourquoi l’image du jeu d’échecs possède-t-elle cette singulière force d’évocation, alors même que la connaissance réelle du jeu n’est partagée que par un tout petit nombre d’individus ?
Il faut en effet préciser que si beaucoup de personnes prétendent connaître le jeu d‘échecs 6 , seule une infime partie de cette population possède les rudiments stratégiques les plus élémentaires. A titre d’exemple, tous les joueurs cités dans ce présent ouvrage, même les moins expérimentés, gagneraient très certainement n’importe quelle partie contre un néophyte qui ne connaîtrait des échecs que les règles de base et le maniement des pièces. La probabilité que ceux-ci l’emportent sur ceux-là est sans doute aussi réduite que celle de voir un obscur joueur de club battre le champion du monde.
Et c’est sans doute parce qu’il est difficile de dissocier l’étude du jeu de celle des joueurs, les spécificités de l’une ayant des conséquences sur les particularités de l’autre, qu’il apparaît nécessaire d’avoir recours aux instruments de la socio-anthropologie. Se borner à une étude sociologique du milieu des échecs pourrait ne fournir qu’une image figée, imprécise, de ses composantes alors qu’une approche uniment anthropologique, faisant une large part à la monographie, laisserait dans l’ombre bien des spécificités du jeu d’échecs, pour ne retenir que l’expérience personnelle des joueurs. Ces deux aspects ne sauraient être dissociés, tant leur imbrication est à la base même de la problématique de ce présent travail.
Pierre Bouvier, analysant les mutations actuelles des sociétés contemporaines, justifiait ainsi son recours aux vertus d’une méthode d’analyse transdisciplinaire :

« Le projet anthropologique, connaissance de l’être humain et celui, sociologique, de connaissance des sociétés humaines ne peuvent, à l’évidence, se tenir à l’écart de ces transformations à l’œuvre. Il apparaît, de ce fait, nécessaire de réexaminer leurs définitions initiales ainsi que celles, actuelles, de leurs propositions. Ceci ira de pair avec une analyse des modifications épistémologiques qui se sont instaurées au fil du temps en liaison avec les mutations des notions, des contextes et de leurs domaines et modes d’intervention » 7 .
Cet examen nouveau des disciplines sociologiques et anthropologiques qu’appelle de ses vœux Pierre Bouvier semble particulièrement pressant lorsqu’il s’applique à des sujets d’étude appartenant à nos sociétés occidentales. Si nul chercheur en sciences sociales ne peut ignorer le Journal d’ethnographe de Malinowski, nul chercheur ne peut non plus prétendre analyser les comportements des joueurs d’échecs du jardin du Luxembourg avec les outils utilisés par l’ethnologue britannique pour décrire le sens des cérémonies rituelles dans les îles trobriandaises. En cette circonstance, conceptualisation et méthodologie semblent étroitement liées et l’approche du terrain, la méthode d’analyse, les artifices techniques mis en œuvre influencent décisivement les constatations théoriques qu’ils permettent d’obtenir.
C’est en ce sens que l’accent mis par la socio-anthropologie sur l’aspect méthodologique de la recherche, et le rôle capital de l’autoscopie individuelle du chercheur ne sauraient être taxés ni de nombrilisme, ni de trivialité : ils sont à la base même de la réflexion sociologique.

« Mène-t-on la foule dans les ateliers de l’habilleuse et du décorateur, dans la loge de la comédienne ? Montret-on au public [...] le mécanisme des trucs ? Lui révèlet-on toutes les loques, les fards, les poulies, les chaînes, les repentirs, les épreuves barbouillées, bref toutes les horreurs qui composent le sanctuaire de l’art ? » 8
C’est à travers cette comparaison que Baudelaire, s’indignant qu’on puisse lui demander d’éclaircir les dessous du processus de création littéraire, justifiait son refus de dévoiler « jusqu’à quelle dose l’instinct et la sincérité sont mêlés aux rubriques et au charlatanisme indispensable dans l’amalgame de l’œuvre » 9 . Mais une recherche en sciences sociales n’est pas une œuvre d’art, elle ne prétend pas être un ouvrage de fiction et dès lors, se doit d’exclure systématiquement toute « rubrique », tout « charlatanisme » lors de sa composition. Elle se doit de présenter, le plus lucidement, le plus clairement, le plus humblement possible, un reflet fidèle de la réalité. Cette exigence de transparence, qui est tout l’honneur du sociologue, lui impose de mettre en lumière, crûment, ce fameux « mécanisme des trucs ».
Pour conduire cette recherche, il m’a fallu me fondre dans la population des joueurs d’échecs de compétition, menant l’empathie jusqu’à un point parfois tel que l’objectivité, première qualité requise de l’anthropologue, aurait pu être remise en cause ; mais il semble impossible, dans l’étude des phénomènes ludiques, de n’avoir pas une expérience personnelle du jeu, de ne pas partager de l’intérieur la vie de ceux qui constituent l’objet même de ce travail. Wendling, dont le terrain était très similaire à celui-ci, avait ainsi noté : « Il est nécessaire à tout ethnographe d’une pratique ludique de partager avec les joueurs leur connaissance technique du jeu » 10 après avoir souligné qu’il lui « était indispensable de posséder quelques compétences sur le jeu de manière à appréhender la pensée échiquéenne autrement que comme une obscure et gigantesque cabale » 11 .
Les joueurs qui font partie du milieu des échecs mêlent étroitement la connaissance technique du jeu avec les évènements de la vie quotidienne. Cette idée, qui peut sembler obscure, s’éclaire lorsque l’on prête attention au vocabulaire utilisé par les joueurs d’échecs, au cours de leurs conversations amicales - c’est un exemple parmi beaucoup d’autres : il n’est pas rare d’entendre parler de « fous de couleurs opposées », de « Zeitnot » ou de « pion isolé », même lorsque le jeu d’échecs ne constitue pas le sujet principal de l’entretien. Parvenir à comprendre les préoccupations des joueurs pour décrire le plus précisément possible leur mode de vie impose donc, tout autant que d’effectuer les recherches usuelles d’un sociologue sur le terrain, de fournir un travail d’ordre technique, centré sur la pratique du jeu.
Il y a plus : les échecs sont un jeu extrêmement hiérarchisé, selon un principe de classement précis, sur lequel il sera indispensable de revenir. Une forme de suffisance et de dédain anime les maîtres et les grands maîtres à l’égard des simples amateurs, et vouloir pénétrer leur intimité se révèle bien plus aisé si l’on est capable, même sans être sur un strict pied d’égalité, de soutenir avec eux une conversation technique, ou de partager une séance d’analyse de parties ; ce sera un point central de mon étude, que cette concordance entre le niveau de jeu et l’intimité personnelle des différents membres du milieu des échecs.
Cette observation d’un terrain très proche m’a conduit à effectuer de nombreux déplacements. Suivre la vie des joueurs de compétition impose de voyager au gré des tournois, dans des endroits fort divers : c’est à Tripoli et à Béthune, à Bucarest et à Poitiers, à Genève et au Mans, à Séville et à Evry, à Londres et à Noyon, à Formentera et à Amiens, à Saint-Denis de la Réunion et à Rouen, à Gênes et à Drancy, à Budapest et à Narbonne, que se sont dessinés les contours de cette étude. J’ai essayé de l’enrichir en me rendant, toujours comme observateur participant, dans les quelques endroits que fréquentent les joueurs d’échecs parisiens : le jardin du Luxembourg, les clubs d’échecs, les écoles primaires qui dispensent des leçons d’échecs, les cafés.
La nature de ces observations in situ a pris des formes variées : entretiens informels et directifs, dispositifs d’observation mis en place sur une longue durée, implication personnelle dans la vie sociale du groupe. Malgré tout, j’espère avoir conservé toute la lucidité et l’objectivité nécessaires pour faire la synthèse de ces observations, souvent plus emphatiques que distanciées, et avoir ainsi échappé aux pressions qu’implique la participation active sur le terrain d’étude : c’est comme témoin, et non pas comme acteur que je me suis placé, lorsque la phase d’analyse a remplacé celle d’observation.
Cette présentation ne serait pas complète si l’on ne s’intéressait pas d’emblée à l’histoire du jeu d’échecs. Bien que les règles du jeu n’aient été que légèrement modifiées durant ses quinze siècles d’histoire, son rôle social, sa signification symbolique ont évolué au gré des bouleversements sociaux et politiques qu’il a traversés. Comment est-on passé de l’insouciance des parties en mode galant, dont l’historiographie des chansons de geste du haut Moyen âge a conservé la mémoire, à la professionnalisation poussée à l’extrême de la préparation des derniers championnats du monde, dont l’impact médiatique et politique dépasse largement la sphère du jeu d’échecs ? Parallèlement, pourquoi le joueur d’échecs, modèle de gentilhomme éclairé au siècle des Lumières, loué par Voltaire et Diderot, revêt-il souvent aujourd’hui l’image d’un marginal et d’un déséquilibré, dont la passion pour le jeu est taxée de monomanie 12  ? Etudier l’histoire du jeu d’échecs et détailler les particularités biographiques des quinze ou vingt joueurs ayant joué un rôle marquant dans l’évolution de la discipline permettra sans doute de fournir quelques éléments de réponse à ces deux questions. Il faudra aussi remarquer que, troublante coïncidence à propos d’un jeu en apparence intemporel, l’évolution technique du jeu d’échecs a subi l’influence séculière des bouleversements sociaux.
Il n’est pas envisageable d’étudier le jeu d’échecs en dehors des conditions socio-historiques de sa pratique, comme s’en faisait d’ailleurs l’écho Pierre Parlebas qui, dans une perspective plus générale, notait que « Le jeu [...] participe de l’identité culturelle de chaque communauté, qui met ainsi en scène des scénarios ludiques originaux intimement liés à ses modes de vie propres, à ses croyances et à ses passions » 13 . Remarquer, à l’instar de l’auteur d‘ Eléments de sociologie du sport, que les jeux sont « le miroir de leur société et les reflets qu’ils envoient sont tout autant bigarrés et diversifiés que le sont leurs sociétés d’émergence » 14 revient à souligner la place prééminente de la discipline sociologique dans l’étude de la généalogie ludique, mais il semble même possible, à tout le moins pour ce qui concerne le jeu d’échecs, d’aller plus loin : les « reflets » diffusés par un jeu témoignent autant de leur société d’émergence que de celles dans lesquelles il s’exerce.
Une des théories de Huizinga la plus souvent citée, notamment par Caillois lorsqu’il a tenté de dénombrer, dans une typologie restée célèbre, les principales caractéristiques du jeu 15 , est la suivante : « Le jeu se sépare de la vie courante par la place et la durée qu’il y occupe. [...]. Il se joue jusqu’au bout à l’intérieur de certaines frontières de temps et d’espace. Il possède son cours et son sens en soi » 16 . L’une des thèses soutenues ici sera justement de contester cette autonomie de la sphère ludique, en tout cas pour ce qui concerne le jeu d’échecs ; sa singularité ne permet pas de le placer sur le même plan que tous les autres jeux évoqués par Huizinga dans Homo Ludens .
Pour conduire cette étude socio-anthropologique avec rigueur, il a fallu avoir recours à une dichotomie peut-être trop tranchée afin de définir deux grandes catégories de joueurs d’échecs : les amateurs et les professionnels. En réalité, il n’existe de séparation aussi brutale et parfois, la lisière entre ces groupes demeure floue. Néanmoins, les différences en termes de mode de vie, de lien social, d’articulation entre vie familiale et activité professionnelle parmi ces deux constructions « idéales-typiques » sont si accusées qu’il convient de les dissocier dans cet ouvrage pour construire, à fin d’analyse, des ensembles cohérents.
L’examen du concept de sociabilité ludique et des réseaux d’interconnaissance débouche naturellement sur la forme la plus achevée de lien social que la pratique du jeu d’échecs a pu engendrer : le club d’échecs. La réunion de joueurs d’échecs de tous niveaux, dans un même espace, offre à l’anthropologue un terrain d’étude si fécond qu’il apparaît même, paradoxalement, trop riche pour pouvoir en percevoir le sens. Les comportements significatifs ou révélateurs sont innombrables, et il m’a fallu épurer mon recueil de données, pour n’en conserver que les plus remarquables.
Repensons à Baudelaire, qui écrivait :

« O vous ! soyez témoins que j’ai fait mon devoir Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte.
Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence » 17 ,
et bornons-nous à constater que tout travail d’analyse implique une réduction, une limitation ; la synthèse est une gangue qu’il faut presser pour en éliminer les scories. Et sans prétendre au titre de « parfait chimiste », il me faut espérer mener à bien ce travail avec sinon le plus de justesse, du moins le plus d’honnêteté possible.
Les observations recueillies sur le terrain surprendront sans doute plus d’un lecteur peu familier avec le monde des échecs, ce qui conduira à formuler une constatation à la portée très générale : la réalité du milieu des échecs est méconnue par la plupart de ceux qui n’en font pas partie. Cette remarque suscite plusieurs commentaires ; tout d’abord, l’image du jeu d’échecs et des joueurs est souvent inexacte, tronquée, imprécise - ce que l’examen de la représentation du jeu d’échecs dans la littérature, dans les médias, au cinéma, permettra de vérifier. Mais il y a plus. Toute la place du jeu et de l’élément ludique dans la vie sociale est empreinte de cette méconnaissance du plus grand nombre, de ces erreurs de jugement que je décrirai en abordant des champs divers comme celui de la place des activités improductives au sein du monde du travail mais aussi celui de la signification sociale de l’argent du jeu. Je reprendrai également les développements de Caillois et de Huizinga sur la valeur de la notion de « sérieux » au sein des activités ludiques, faisant ainsi le pendant à la pensée de Montaigne précédemment mise en exergue.
La méconnaissance peut se changer en singularité, et celle-ci se transformer en marginalité. Cette pente est naturelle pour bien des joueurs professionnels et il faudra voir comment, par un examen attentif du rôle et du statut social des joueurs d’échecs, cette marginalité se manifeste, au sein de la vie sociale. Comprendre la place des joueurs d’échecs au sein de la société nous renseignera utilement sur les particularités de ceux qui s’adonnent à ce que Jean-Jacques Rousseau, un des plus ardents thuriféraires des échecs, appelait le « noble jeu ».
PREMIERE PARTIE
CARACTERISTIQUES DU JEU D’ÉCHECS
Chapitre 1
LA NAISSANCE ET L’EVOLUTION HISTORIQUE DU JEU D’ECHECS

1. HISTOIRE DES ECHECS

1.1. La préhistoire des échecs
Pour commencer ce travail, il m’a semblé nécessaire, avant de s’intéresser, dans une perspective socio-anthropologique proprement dite, au jeu d’échecs et à ceux qui s’y adonnent, de revenir sur son histoire, ses figures marquantes, les ruptures décisives de son développement. Ce jeu, très ancien, est lié de manière plus ou moins intime à notre société depuis plus d’un millénaire, et l’on verra que ses évolutions ont souvent suivi les bouleversements sociaux qui lui étaient contemporains. Il est possible de mettre en évidence, la dimension sociale, à la lumière de l’histoire, de ce jeu essentiellement individuel.
Il existe un mystère concernant la genèse du jeu d’échecs et, bien que des études approfondies aient été entreprises pour la dater et la localiser précisément, aucune réponse claire n’a pu encore être apportée. Toutefois, malgré l’absence de preuves irréfutables, la plupart des historiens s’accordent à dire que le premier ancêtre direct des échecs est un jeu indien, datant du cinquième siècle de notre ère, appelé chaturanga 18 . Ce jeu opposait, sur un plateau de 64 cases (on notera, par parenthèse, que le jeu d’échecs moderne a gardé cette dimension) quatre adversaires. Chaque camp possédait un roi, un vizir, deux éléphants, deux chevaux, deux chars ainsi que huit pions. Le but du jeu était de prendre le roi de l’adversaire. Si, par bien des aspects, ce jeu semble extrêmement proche du jeu d’échecs actuel, une différence fondamentale distingue les deux jeux : au chaturanga, les coups étaient déterminés par le lancement de deux dés, qui indiquaient la pièce qui devait être jouée. Ce recours au hasard, par le truchement du jet de dés, n’apparaît plus dans les règles contemporaines ; le jeu devient un jeu de réflexion pure, d’où disparaît toute part d’aléa due aux chocs stochastiques 19 . Petit à petit, l’idée qui consistait à supprimer les dés et à remplacer, par là même, le hasard par la réflexion, la chance par la stratégie, se répandit, et le jeu se rapprocha ainsi de sa forme moderne d’autant que, dans le même temps, le combat initial entre quatre adversaires se réduisit à un duel entre deux joueurs. A partir du VIII ème siècle, les règles du jeu étaient déjà assez proches des règles contemporaines.
Dès les années 550, plusieurs écrits mentionnent l’existence du chatrang, qui est le nom persan du chaturanga. C’est d’ailleurs sous leur forme persane que la plupart des termes d’échecs nous sont parvenus. Le nom même des échecs vient du persan, où shah mat signifie « le roi est mort ». L’expression subsiste d’ailleurs en russe, où le nom actuel des échecs est : chachmaty.
Après la conquête de la Perse, en 651, les arabes adoptent le jeu d’échecs, et vont lui donner la place prééminente qu’il occupera à l’époque médiévale. Ce jeu est fort prisé par les souverains musulmans, et en particulier par le plus célèbre d’entre eux, le calife Aroun Al Rachid, qui, en 800, selon la légende, fit cadeau d’un échiquier à Charlemagne pour son sacre. C’est à peu près vers cette époque qu’apparaissent les premiers grands joueurs, dont le plus connu est sans doute Al Suli, qui allait asseoir puis maintenir sa domination pendant presque tout le IX ème siècle. En 842 fut écrit le premier traité d’échecs, le Livre des échecs, par Al Adli. Notons toutefois que l’activité échiquéenne 20 de l’époque était contrariée par un texte de Mahomet, qui interdisait la reproduction d’images d’êtres animés. Il a fallu alors tourner l’interdit, en stylisant la forme des pièces, qui devient plus épurée, et suffisamment éloignée des modèles humains et animaux qui devaient lui servir de support (le roi, le vizir, le cheval) pour ne pas tomber sous le coup de la loi coranique. Ce sont les conquêtes arabes qui vont permettre la diffusion du jeu dans toute l’Afrique du Nord et le sud de l’Europe, en Espagne, au Portugal, en Sicile. Les croisades vont définitivement assurer l’introduction des échecs dans l’Europe médiévale, jusqu’en Islande, en Suède et en Russie. Pour les nobles, il s’agissait même du seul jeu de réflexion qui méritait que l’on s’y intéressât, et le fait qu’il soit à l’image des stratégies militaires ajoutait sans doute encore à sa séduction. Le jeu d’échecs occupait une place de choix dans la littérature médiévale - romans épiques, poésies galantes et chansons de geste - et figurait dans l’éducation des jeunes nobles des deux sexes. Par surcroît, pour les femmes, il était l’un des rares domaines leur permettant de se poser, à l’époque, en égales des hommes.

1.2. La Renaissance
Cependant, avec la Renaissance, commence en Europe une période d’approfondissement du jeu d’échecs, qui se rationalise. C’est à cette époque que les dernières règles archaïques furent modifiées et que le jeu prit enfin sa forme moderne : en particulier, le roque fut codifié, la règle de la promotion fut introduite et les pouvoirs de la dame furent accrus ; elle devint du même coup la pièce la plus puissante de l’échiquier, donnant ainsi aux parties un caractère plus animé.
De plus, la découverte de l’imprimerie provoqua une multiplication de la publication de traités sur les échecs. En 1485, Lucéna écrivit le Manuscrit de Gottingen qui est resté célèbre, notamment pour la découverte d’une manœuvre capitale en fin de partie (on parle de « finale ») que tous les joueurs de compétition modernes connaissent sous le nom de « pont de Lucéna » 21 . En 1512, le joueur portugais Damiano publie un traité dans lequel il donne deux conseils toujours valables à l’heure actuelle ; le premier est d’ordre pratique : si l’on voit un bon coup, avant de le jouer, il convient de s’assurer qu’il n’en existe pas de meilleur. Le second est plus technique : le joueur qui possède un avantage matériel doit échanger le plus de pièces qu’il lui est possible pour simplifier la position, et faire valoir ensuite son avantage matériel en finale.
En 1561, le prêtre espagnol Ruy Lopez publie le Libro de la Invention liberal y Arte de juego del Axedrez 22 . Cet ouvrage est fondamental, dans la mesure où il s’agit du premier livre qui tente de rationaliser le jeu en compartimentant les parties, distinguant trois phases qui doivent être traitées séparément, l’ouverture, le milieu de jeu et la finale. Par ailleurs, Ruy Lopez, qui était un des meilleurs joueurs de son époque, a laissé son nom à un système d’ouverture, la défense Ruy Lopez - plus couramment appelée, en France, la partie espagnole - qui est probablement, encore actuellement, une des trois ou quatre ouvertures les plus jouées au monde. Mais le joueur le plus doué, le plus fort et le plus brillant de cette époque était un calabrais, né en 1600, Giochino Greco. Il fut un professionnel du jeu à part entière 23 , dans la mesure où il n’exerça jamais aucun autre métier, et ses gains aux échecs constituaient sa seule source de rémunération. Il voyagea beaucoup, vendant des parties d’échecs commentées pour permettre aux amateurs de s’aguerrir. En 1669, parut une édition française de son Jeu des eschets 24 qui est demeurée célèbre.
Cela dit, malgré cette floraison de talents, le niveau de jeu de l’époque restait assez primitif. L’unique souci des joueurs était de mater le plus rapidement possible le roi de leur adversaire, en ayant recours à des attaques spectaculaires, sans prendre de précautions défensives particulières. Notons, pour éviter de porter un jugement trop sévère, et surtout trop facile, à la lumière des cinq siècles d’approfondissement du jeu qui nous séparent des joueurs de la Renaissance, que si ce style de jeu semblera inefficace et surtout suicidaire à tous les joueurs modernes, ces pionniers ne bénéficiaient d’aucun apport théorique extérieur, et faisaient parfois preuve d’une imagination et d’une créativité qui n’étaient en rien inférieures à celles des meilleurs joueurs actuels.

1.3. La révolution philidorienne
L’évolution de la théorie des échecs allait connaître un tournant décisif, au milieu du XVIII ème siècle, avec l’apparition du joueur le plus talentueux de son temps, celui dont certains disent que, si l’on organisait un tournoi entre les meilleurs joueurs du passé et les champions actuels, il serait le seul à pouvoir tenir tête à ceux-ci 25 , le musicien français François André Danican Philidor. A côté d’une production musicale féconde, à la cour de Louis XV, il mena une carrière de joueur d’échecs qui fit de lui, sans conteste, le meilleur joueur de son époque. Mais c’est surtout pour ses conceptions révolutionnaires qu’il fut reconnu comme un grand précurseur des échecs modernes. Ses parties se caractérisaient par une très grande objectivité, une froide rigueur, une lucidité de tous les instants, qui s’avéraient nettement plus fortes que les attaques impétueuses, mais dénuées de fondements stratégiques, de ses contemporains. Il montra, et c’est là son enseignement principal, l’importance capitale du maniement du pion dans le déroulement d’une partie d’échecs. Alors que, jusque là, tous les joueurs, même les plus forts, avaient tendance à ne faire que peu de cas de cette pièce, la plus faible de l’échiquier, il établit toute une théorie à son propos, montrant que, comme le pion est la seule pièce du jeu qui n’ait pas le pouvoir de revenir en arrière, chacun de ses mouvements revêtait un caractère irréversible, et qu’ainsi, l’ensemble de la position se trouvait affectée par un simple déplacement d’un pion d’une case. Il publia en 1749 un livre révolutionnaire, L’Analyze des échecs 26 , et fit de ce jeu d’argent, qui n’était avant lui qu’un exercice d’agilité intellectuelle, permettant à celui qui était capable de prévoir le plus loin possible les transformations forcées de la position de l’emporter, un véritable jeu de stratégie. De plus, il étudia en profondeur la théorie des finales, et laissa son nom à ce que l’on appelle la « position de Philidor » 27 , qui décrit une configuration de pièces tellement fondamentale que ce sera sans doute la première que le débutant apprendra en ouvrant un ouvrage de vulgarisation.
On notera, car cela n’est sans doute pas indifférent, que cet effort de rationalisation du jeu, qui passe du monde enchanté de la virtuosité offensive à celui de la rigueur scientifique, a vu le jour en même temps que la philosophie des Lumières. Les échecs, comme le reste, suivent les transformations sociales et les modifications de la structure de pensée des individus, et ce n’est sans doute pas un hasard si l‘ Analyze de Philidor fut publiée en même temps que le Discours sur l’origine de l’inégalité de Rousseau et si Diderot et D’Alembert consacrent aux échecs un article de L’Encyclopédie.
Cette période est également marquée par la constitution de ce que l’on pourrait appeler, en employant une terminologie peut-être un peu anachronique, le premier véritable club d’échecs : le café de la Régence, place du Théâtre Français. Dans ce lieu se réunissaient pour leur plaisir des amateurs d’échecs de tous niveaux, qui passaient leurs après-midi à jouer, ou à regarder les parties des champions. Il s’agit sans doute de la première forme historique de sociabilité multiple engendrée par les échecs, et c’est de ce moment que l’on peut dater l’origine de ce qui est aujourd’hui le passe-temps favori d’un grand nombre d’amateurs d’échecs dans le monde entier.
Diderot, dans Le neveu de Rameau , donne de l’endroit une description charmante :

« Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, c’est mon habitude d’aller, sur les cinq heures du soir, me promener au Palais-Royal. [...] Si le temps est trop froid ou pluvieux, je me réfugie au café de la Régence. Là, je m’amuse à voir jouer aux échecs. Paris est l’endroit du monde, et le café de la Régence est l’endroit de Paris où l’on joue le mieux à ce jeu ; c’est là que font assaut Legal le profond, Philidor le subtil, le solide Mayot ; qu’on voit les coups les plus surprenants et qu’on entend les plus mauvais propos ; car si l’on peut être homme d’esprit et grand joueur d’échecs comme Legal, on peut aussi être un grand joueur d’échecs et un sot comme Foubert et Mayot ». 28
Le café de la Régence devint un lieu prisé du tout-Paris de l’époque, et Rousseau, Voltaire, d’Alembert, le maréchal de Richelieu, Benjamin Franklin, Lafayette, Grimm, Beaumarchais, Camille Desmoulins, Barras, Marat et surtout Robespierre, qui était un des plus forts joueurs du café, faisaient partie des habitués.
Après la disparition de Philidor, les écoles françaises (Deschapelles, la Bourdonnais, Saint-Amant) et anglaises (Mac Donnel, Staunton) se disputèrent la suprématie sur le monde des échecs. Bien que ces joueurs ne fussent pas dénués de talent, aucun d’eux n’atteignit le niveau de compréhension stratégique et la subtilité positionnelle de Philidor ; le jeu offensif retrouva ses droits à mesure que la rigueur des conceptions philidoriennes disparaissait des parties.

1.4. Le romantisme
C’est vers le milieu du XIX ème siècle que le jeu prit une véritable dimension internationale, et la plupart des historiens datent du tournoi de Londres, en 1851, le début de l’ère moderne 29 . Cette période se caractérise par l’éclosion de ce que l’on a appelé « l’école romantique », qui se distingue par un style de jeu uniquement tourné vers l’attaque, qui faisait peu de cas du rapport matériel, où les joueurs n’hésitaient pas à sacrifier un grand nombre de pièces pour mettre en danger le roi adverse. Les échecs apparaissaient alors comme une activité d’ordre essentiellement artistique, dans la mesure où l’imagination, la virtuosité et l’audace des joueurs semblaient plus importantes que le résultat final de la partie. Il était plus valorisant de perdre une partie animée, fertile en rebondissements, après s’être jeté furieusement à l’attaque, que de triompher d’une manière longue et ennuyeuse, après avoir souffert toute la partie pour repousser les assauts adverses. L’esthétisme était alors privilégié, au détriment de l’efficacité. Je reviendrai sur cette approche spectaculaire de la conduite de la partie, et sur cette dialectique entre la brillance et le résultat 30 . Notons qu‘aujourd’hui, n’importe quel joueur professionnel tient cette approche du jeu pour parfaitement erronée, et donnerait cent prix de beauté 31 pour une première place en tournoi. Le recherche de la victoire, objectif premier du sport, a supplanté celle de l’esthétique, but ultime de l’art.
Le plus beau fleuron de cette école romantique, qui a autant marqué l’histoire des échecs par son immense talent que par ses troubles de la raison, qui lui ont fait abandonner les échecs après une carrière qui n’aura duré que dix-huit mois, au cours desquels il aura dominé tous ses adversaires, est sans doute l’américain Paul Morphy. Véritable prodige, excellent spécialiste du jeu à l‘aveugle 32 , meilleur joueur de la Nouvelle-Orléans à l’âge de 12 ans, il fut invité en Europe et triompha de tous les champions de l’époque - Jacob Lowenthal, Louis Paulsen, Adolf Anderssen pour les plus célèbres - avec une déconcertante facilité.
Il faudra revenir sur la personnalité de Morphy, en étudiant les conséquences psychiques de la pratique des échecs et les rapports entre le jeu et la folie, mais, pour le moment, je me contenterai d’évoquer l’apport indéniable qu’il a fourni à la théorie du jeu, en comprenant, avant les autres, que toute position ne se prêtait pas systématiquement à l’élaboration de brillantes combinaisons et qu’il convenait d’abord de mettre toutes ses pièces en jeu et de finir son développement avant d’entamer les hostilités. Il faut aussi souligner la place mythique qu’il a laissée dans l’imaginaire des joueurs qui, cent cinquante ans après, continuent d’admirer ses parties.

1.5. Le père des échecs modernes : Wilheim Steinitz
Après que Morphy se fut retiré, au faîte de sa gloire, en 1859, les joueurs d’inspiration romantique continuèrent de dominer les compétitions d’échecs jusqu’à l’arrivée au premier plan de l’autrichien Wilhelm Steinitz qui devint, en 1886, le premier champion du monde officiel du jeu d’échecs. Petit, taciturne, introverti, irritable, Steinitz allait littéralement mettre en pièces toute la conception romantique et introduire un nouveau style de jeu qui relégua, cette fois définitivement, ses prédécesseurs au rang de curiosités historiques et lui permit de se poser en père des échecs modernes, bien qu’il ait fallu plus de vingt ans pour que le bien-fondé de ses idées fût reconnu.
L’apport principal de Steinitz à la théorie du jeu fut sa mise en exergue de l’extrême importance de l’avantage matériel dans le déroulement d’une partie. Pour lui, toutes choses égales par ailleurs, posséder un simple pion de plus devait conduire très simplement au gain de la partie. Cette philosophie matérialiste alliée à un sens aigu du danger et à une grande précision défensive lui permit de triompher aisément des romantiques ; les parties suivaient souvent le même schéma : le joueur d’inspiration romantique sacrifiait du matériel pour mettre en danger le roi de Steinitz, celui-ci prenait les pièces qui lui étaient offertes, gardait son sang-froid, repoussait l’attaque avec précision et utilisait son avantage matériel pour s’imposer en finale. Mais l’influence de Steinitz fut plus vaste encore ; il tenta, cent ans après Philidor, de rationaliser à l’extrême la partie d’échecs, découvrant ainsi certains principes stratégiques très importants (le pion isolé, les pions faibles, les cases fortes) qui tranchaient, par leur finesse, avec les conceptions des romantiques lesquels, pour la plupart, ne s’intéressaient qu’au potentiel dynamique de la position et n’estimaient celle-ci qu’en termes de chances d’attaque pour l’un ou l’autre camp. Certains diront qu’avec Steinitz, le positivisme philosophique était entré dans le monde des échecs par le truchement des plans à long terme, d’une grande rigueur scientifique, qu’il concevait pour surclasser ses adversaires. Steinitz défendit avec succès son titre de champion du monde à plusieurs reprises contre Bird, Blackburne, Gunsberg et surtout contre le russe Mikhaïl Tchigorine en 1892, à La Havane, dans un match resté célèbre.
Tchigorine, en effet, eut une influence considérable sur le développement des échecs, alors même qu’il n’a jamais été champion du monde, et que nous ne lui devons aucune conception vraiment extraordinaire, malgré quelques idées originales concernant la conduite de la partie. Il est tout de même passé à la postérité au titre de père des échecs russes et de fondateur de ce que l’on a appelé « l’école soviétique » qui allait, 50 ans plus tard, dominer sans partage le monde des échecs. Sans Tchigorine, qui fonda à Saint-Pétersboug la première école d’échecs du monde, nous n’aurions peut-être jamais eu Alekhine, Botvinnik, Tal, Petrossian, Spassky, Karpov, Kasparov, Kramnik ou autres Ponomariov.
Approchant de la soixantaine, la force de Steinitz commença de décliner et en 1894, il perdit son titre contre un jeune allemand, Emmanuel Lasker. Bien que professionnel d’échecs depuis l’âge de 23 ans, celui-ci avait des centres d’intérêt particulièrement éclectiques. Docteur en philosophie et en mathématiques, il écrivit un ouvrage d’algèbre traitant de la théorie des idéaux et trois traités de philosophie, Le Combat, Comprendre le monde et La philosophie de l’inaccessible . Il fut un ami personnel d’Albert Einstein, lequel participa à la rédaction de sa biographie. Lasker, à la fin de sa vie, s’intéressa à la sociologie, et envisagea toute une série de réformes qu’il décrivit dans un ouvrage intitulé La communauté du futur.
Lasker est souvent tenu, par les historiens des échecs, pour un disciple de Schopenhauer, parce qu’il a introduit dans le jeu les notions de lutte intellectuelle entre deux volontés et de combat psychologique. Il fut le premier à comprendre qu’une partie d’échecs ne se réduisait pas à la recherche éthérée du meilleur coup, mais consistait à surclasser, en force relative, son adversaire, à déceler ses points forts et ses faiblesses. Il mit l’accent sur l’élément humain du jeu d’échecs. Dans son ouvrage Le bon sens aux échecs 33 , il écrivit cette phrase fondamentale : « les échecs mettent en conflit non pas deux intelligences mais deux volontés », sur laquelle il faudra revenir, car elle décrit un malentendu fort répandu chez les profanes et même chez les spécialistes du jeu. Lasker comprit que le caractère de l’adversaire devait être, au même titre que l’évaluation technique de la position, un critère fondamental dans le processus de choix du coup. Il lui arrivait fréquemment de jouer des coups objectivement douteux, en se fondant uniquement sur des critères psychologiques : jouer un coup offensif si son adversaire était un joueur timoré ou, au contraire, échanger les pièces pour aplanir la position si celui-ci était un joueur d’attaque, jouer des coups passifs et inoffensifs pour mettre l’adversaire en confiance, lui faire perdre le sens du danger et placer une contre attaque dévastatrice, étaient chez Lasker des stratégies courantes, qui lui valurent de nombreux succès importants. Si, du point de vue théorique, dogmatique, sa contribution à l’évolution du jeu ne fut pas aussi grande que celle d’un Philidor ou d’un Steinitz, il est resté dans l’histoire des échecs comme l’exemple achevé de ce qu’on appelle, dans le jargon échiquéen, le «joueur pratique (par opposition au « penseur » ou au « joueur absolu ? pour reprendre la distinction de Dvoretsky 34 ) dont les exemples les plus célèbres sont, dans des styles parfaitement différents, Tal, Petrossian, Korchnoï et Karpov.

1.6. La querelle des anciens et des modernes
Le début du XX ème siècle marque l’apogée de l’école classique, en même temps que la disparition des derniers romantiques. La perception de la stratégie aux échecs s’est complètement inversée depuis Steinitz et les champions de l’époque, sous l’impulsion du Praeceptor Germiniae, le docteur Siegbert Tarrasch, préconisent une stratégie extrêmement dogmatique, posée, respectueuse, parfois jusqu’à l’excès, des principes steinitziens 35 . On voit les meilleurs joueurs jouer de manière de plus en plus mécanique et scolastique, l’opposition de joueurs trop peu imaginatifs et trop respectueux des principes orthodoxes fournissant un nombre croissant de parties nulles 36 .
En réaction à cette sclérose progressive apparaissent, vers 1915, de nouvelles théories qui s’opposent point par point au dogmatisme classique et prônent la liberté de penser du joueur. Cette « révolution hypermoderne », selon l’expression consacrée, a lieu sous l’impulsion de Breyer, Reti, Grünfeld et, le plus inspiré de tous, Nimzovitch, dont l’ouvrage Mein System 37 est considéré aujourd’hui comme le livre le plus important de théorie échiquéenne qui ait jamais été écrit. Les hypermodernes ont eu l’immense mérite de revenir sur certains postulats stratégiques qui apparaissaient à tous si évidents qu’ils semblaient devoir provenir de la nature même du jeu d’échecs, et de promouvoir des conceptions résolument nouvelles. Je me tiendrai la bride courte à ce sujet, pour ne pas enfreindre ma volonté initiale de ne pas entrer dans des explications techniques. Notons tout de même que certains principes comme la surprotection, l’attaque du centre de l’échiquier au détriment de son occupation, la prophylaxie, le blocage des faiblesses (« bloquer, attaquer puis détruire » fut une des maximes les plus célèbres de Nimzovitch), la supériorité de la menace par rapport à l’exécution, proviennent en droite ligne des théories hypermodernes 38 . Entre la fin de la carrière de Lasker - qui perdit son titre de champion du monde en 1921 - et la seconde guerre mondiale, deux grands champions se succédèrent au sommet de la hiérarchie mondiale : le cubain José-Raoul Capablanca, exemple de ce que la pensée classique pouvait avoir de meilleur, extraordinaire finaliste, technicien hors pair 39 et le russo-français Alexandre Alekhine, qui associait aux principes steinitziens bien des idées hypermodernes. Ce dernier était doté d’une puissance de calcul phénoménale 40 et d’une imagination débordante, qui lui permirent de détrôner l’invincible Capablanca en 1927. Il fut aussi un joueur à l’aveugle de tout premier plan et réussit, dans une exhibition restée célèbre, le tour de force de jouer 28 parties simultanément sans voir le jeu.
Mais Alekhine, il est impossible de le passer sous silence, est aussi resté célèbre pour des raisons autrement moins glorieuses : durant la guerre, il afficha ouvertement des sympathies pro nazies et écrivit, pour le Pariser Zeitung, un article intitulé : « Echecs juifs et aryens. Une étude psychologique, fondée sur l’expérience échiquéenne, montrant le manque de force de conception et de courage des juifs, par le champion du monde des échecs, le docteur Alekhine » 41  ; et même si certains disent que cet article ignominieux a été écrit sous la contrainte, en échange de la liberté de sa femme retenue par les allemands, il reste que les opinions antisémites d’Alekhine étaient connues bien avant la guerre. Alcoolique notoire, il mourut en 1946, au Portugal. Il est inhumé à Paris, au cimetière du Montparnasse, et sur sa tombe, on peut voir une statue de marbre blanc le représentant devant un échiquier.

1.7. La domination soviétique
L’après guerre va marquer le début de l’hégémonie soviétique. Globalement, cette école se caractérise par une grande importance accordée à l’aspect technique du jeu, une méthode d’apprentissage fondée sur la primauté de la finale par rapport à l’ouverture, et une rationalisation de la préparation à la compétition poussée à l’extrême.
Alekhine, qui avait conquis le titre mondial sous le drapeau français, mais était un pur produit des échecs russes, avait montré la voie : de Moscou pouvaient surgir de très grands champions, capables de dominer le monde des échecs. L’idéologie communiste, qui tenait les échecs pour un merveilleux outil de propagande, allait trouver son héros en la personne de Mikhaïl Botvinnik, un ingénieur en électronique qui devenait, en 1948, le sixième champion du monde des échecs. Après sa victoire, la Pravda titrait : « La brillante victoire de Botvinnik est une victoire de notre culture socialiste, culture dont les échecs font partie intégrante » 42 .
Cette politique de développement des échecs allait porter ses fruits à tous les échelons ; au bas de la pyramide, avec l’apprentissage des échecs à l’école, l’ouverture de clubs d’échecs dans toutes les villes de quelque importance, l’organisation fréquente de tournois, les amateurs avaient la possibilité de s’aguerrir et les échecs, qui faisaient partie du comité soviétique des sports 43 , allaient rapidement devenir le premier sport du pays, avec plus de 10 millions de licenciés dès 1955. En parallèle, les meilleurs joueurs du pays étaient placés dans des conditions idéales pour développer leur talent. Ils percevaient un salaire, versé par le Parti, qui leur permettait de jouer en toute quiétude, délivrés des soucis financiers ; de plus, les grands champions bénéficiaient d’une reconnaissance médiatique inimaginable en Europe Occidentale, de l’ordre de celle qui est réservée chez nous aux footballeurs et aux artistes de variété. La Pravda consacrait chaque jour plusieurs pages aux nouvelles échiquéennes, et la télévision d’Etat avait programmé une émission hebdomadaire sur les échecs.
C’est aussi à cette époque que la fédération internationale des échecs allait s’organiser, et régir l’organisation des grands tournois d’échecs, en particulier des championnats du monde. Jusque-là en effet, le champion du monde avait toute liberté pour choisir son adversaire, décider de celui qu’il considérait comme étant digne de l’affronter, et fixer les modalités de la rencontre. Ce droit régalien, qui laissait la porte ouverte à toutes les sautes d’humeur, les craintes et les angoisses des champions en titre, était très défavorable aux prétendants, qui devaient attendre le bon vouloir du champion pour pouvoir l’affronter. Ainsi, alors que, dès 1910, il semblait évident à tous les observateurs que Capablanca était le seul joueur capable de contester la suprématie de Lasker, celui-ci mit plus de dix ans avant d’accepter de rencontrer le grand maître cubain, titre de champion du monde en jeu. De même, Alexandre Alekhine, après avoir battu ce même Capablanca en 1927, refusa de lui accorder une revanche et choisit un adversaire bien moins dangereux, le russe Efim Bogolioubov, qui est autant resté célèbre en raison de son orgueil démesuré et du litre de bière qu’il engloutissait durant chaque partie que grâce à son talent pur aux échecs 44 . A cette époque, il semblait bien que la seule rencontre indécise aurait été une nouvelle confrontation entre le champion en titre et son prédécesseur, entre Alekhine et Capablanca.
C’est en raison de ces fâcheux précédents que, après la guerre, la FIDE allait se structurer et prendre en main l’organisation du championnat du monde. Il fut décidé que celui-ci aurait lieu tous les trois ans entre le champion en titre et son adversaire, désigné après un « tournoi des candidats » qui, après de nombreuses phases éliminatoires, devait ainsi désigner le joueur qui aurait le droit de prétendre au titre suprême. Si le champion du monde n’acceptait pas ces conditions, il serait purement et simplement déchu de son titre. C’est cette formule, sans doute la plus juste, qui allait servir de canevas aux compétitions d’échecs de haut niveau jusqu’en 1993, date à laquelle apparut une scission au sein de la fédération - j’en reparlerai.
Revenons après ces détours, à Botvinnik. Celui-ci est considéré par beaucoup comme le premier véritable scientifique des échecs, notamment en termes de préparation. Si ses capacités combinatoires étaient limitées, par comparaison avec l’immense talent d’Alekhine en ce domaine, si sa technique en finale semblait bien pâle, à côté de la pureté des productions de Capablanca et de Rubinstein, il fut un véritable bourreau de travail, analysant les ouvertures en détail, sans doute plus qu’aucun joueur ne l’avait fait auparavant. De plus, et cela est nouveau, bien que Lasker puisse à la limite être tenu pour un précurseur en ce domaine, Botvinnik accordait une grande importance à la préparation physique des parties d’échecs. Avant chaque tournoi important, il consacrait plusieurs semaines à son entraînement physique, principalement constitué de course à pied, de natation et de tennis. De même, il considérait qu’avant chaque partie, il était extrêmement bénéfique de se livrer à une petite heure de marche, pour s’échauffer les muscles et placer le cerveau dans les conditions idéales. Il était d’ailleurs connu des organisateurs de tournois pour réclamer des hôtels un peu éloignés de la salle de jeu, pour pouvoir se dégourdir les jambes avant chaque partie. Botvinnik était un ascète, ne buvait pas, ne fumait pas, ne sortait pas le soir après les parties, et peut être tenu pour celui qui, le premier, érigea les échecs en véritable sport, en termes d’approche de la compétition. Cela constitua une rupture décisive avec les champions précédents qui, bien que professionnels au sens large, c’est-à-dire vivant uniquement de leurs gains en tournoi, n’étaient pas des modèles de sérieux en dehors de l’échiquier. Lasker, par exemple, fumait d’énormes cigares pendant ses parties, Alekhine buvait énormément, et s’est parfois présenté à la table de jeu dans un état d’ébriété tel qu’il avait du mal à se tenir debout, Capablanca était connu pour multiplier les conquêtes féminines durant les compétitions et l’on raconte que, durant son championnat du monde contre Alekhine, les amateurs d’échecs qui désiraient le rencontrer avaient plus de chance de le croiser dans quelque cabaret de Buenos-Aires que dans sa chambre d’hôtel, en train de se préparer pour sa partie du lendemain. Pour beaucoup, cette attitude nonchalante aurait une bonne part de responsabilité dans sa défaite. Botvinnik, lui, était loin de tout cela. Et l’on peut remarquer que son professionalisme fut couronné de succès car, alors même que son talent était sans doute inférieur à celui de Capablanca où d’Alekhine, il put devenir champion du monde, et le rester pendant plus de 15 ans, malgré deux courtes parenthèses.
A cette époque, l’Union Soviétique dominait le monde des échecs. Les joueurs qui pouvaient menacer Botvinnik étaient tous issus de ce formidable réservoir de plus de dix millions de joueurs, et pas un joueur occidental ne semblait en mesure de contrarier la « machine à gagner soviétique », selon l’expression de Geller. Botvinnik conserva son titre en 1951 contre un talentueux jeune joueur de Kiev, David Bronstein, avant de le perdre, six ans plus tard, contre le moscovite Vassily Smyslov. Néanmoins, les règles de la FIDE imposant un match revanche, Botvinnik, après une préparation intensive, récupéra son titre en 1958.
Tous ces joueurs, bien qu’extrêmement doués, semblaient devoir leurs résultats brillants à leur préparation impeccable, à leur rationalisation poussée de tous les secteurs du jeu, à leur entraînement intensif, plus qu’à leur imagination, leur intuition, leur compréhension profonde des richesses du jeu. Il semblait à beaucoup que, malgré une hausse indéniable du niveau général, les échecs étaient revenus au temps des successeurs de Steinitz, quand, sous l’impulsion de Tarrasch, le jeu se trouvait réglé, codifié, n’admettant que peu d’écart par rapport aux théories universellement admises. On se prenait à regretter la fraicheur d’un Alekhine ou d’un Nimzovitch, qui avaient, à leur époque, secoué cette chape de plomb sous laquelle s’enfonçait le monde des échecs.

1.8. Tal, le magicien des échecs
C’est à ce moment qu’apparut sur la scène internationale un jeune letton de 19 ans qui allait tout dévaster sur son passage et surclasser, dans un style d’attaque d’une audace extrême, tous les joueurs occidentaux et soviétiques qu’il trouva sur son chemin. Mikhaïl Tal, que l’on appelait alors « le magicien de Riga », semblait être la réincarnation des meilleurs romantiques, et allait très vite gravir tous les échelons qui devaient le mener au titre suprême. Quand en 1960, il battit Botvinnik et devint, à 24 ans, le plus jeune champion du monde de l’histoire, le monde des échecs subit un choc comparable à celui que fut, dans le milieu du football, la victoire du Brésil lors de la coupe du monde de 1970, dont le jeu offensif battit en brèche la rigueur défensive des italiens qui semblaient, à l’époque, détenir la panacée en termes de technique de jeu et d’approche stratégique d’une partie 45  ; l’audace, l’imagination, le jeu d’attaque reprenaient leurs droits.
Mais Tal, contrairement à Botvinnik, n’était pas un scientifique. C’était un véritable passionné chez qui les échecs reprenaient leur fonction originelle de jeu, qui vivait la nuit et n’hésitait pas, même après son titre de champion du monde, à entrer à l’improviste dans un club d’échecs et à jouer des parties amicales contre n’importe qui 46 .
Malheureusement, ce phénomène des échecs était affligé d’une santé fragile. Il fumait énormément, souffrait des reins, et sa carrière fut compromise par ses multiples problèmes physiques. Il passa, notamment à partir des années 70, plus de temps dans les salles d’opération des hôpitaux moscovites que devant un échiquier. Quand, un an après sa défaite, Botvinnik, après un travail de préparation acharné, de longues journées passées à analyser les forces et les faiblesses de Tal alors que celui-ci se dispersait dans les clubs d’échecs et les cafés, récupéra son titre lors du match revanche, personne ne le savait encore, mais il s’agissait de la dernière apparition du « magicien » à ce niveau de la compétition. Malgré tout, il allait demeurer, pendant vingt ans, parmi les meilleurs joueurs du monde, et continua de charmer les amateurs avec ses attaques déroutantes, ses sacrifices spéculatifs 47 , ce que les journalistes appelaient improprement ses « coups de poker », expression qui semblait résumer le style de jeu osé de Tal, mais qui ne témoigne, en fait, que d’une certaine méconnaissance des mécanismes de réflexion des joueurs, aux échecs comme au poker.
C’est un petit arménien, discret, réservé, qui, en 1963, allait réussir à faire tomber, cette fois définitivement, le grand Botvinnik. Tigran Vartanovitch Petrossian, pourtant, de l’avis de tous, n’avait pas l’étoffe d’un champion du monde. Son style de jeu était extrêmement pacifique et, plutôt que de risquer de perdre en tentant de gagner, il concédait un grand nombre de parties nulles sans vraiment combattre. Malgré tout, derrière cette apparente passivité, ce manque d’ambition manifeste, il masquait une compréhension très fine des mécanismes de la position. Petrossian est considéré comme l’héritier direct de Nimzovitch, et ses parties témoignent, 30 ans après, de la finesse des conceptions que le chef de file des hypermodernes avait exposées dans Mein System 48 .
Petrossian approfondit notamment un principe capital qui règle aujourd’hui le mécanisme de pensée de tout joueur un peu aguerri, mais qu’il fut le premier à employer systématiquement au plus haut niveau : ce principe, c’est la prophylaxie, pour reprendre le vocabulaire de Nimzovitch. Bien que ses manifestations, à la lecture des parties de Petrossian, ne soient pas très spectaculaires, surtout par comparaison avec les brillantes attaques de Tal, qui occupaient les premières pages des journaux spécialisés de l’époque, il est cardinal, car il implique un renversement complet du mode de pensée du joueur. Dans une situation donnée, plutôt que de chercher le coup qui pourrait améliorer sa position, lui donner des chances d’attaque ou lui permettre d’atteindre un but stratégique précis, Petrossian s’attachait à déceler les possibilités de l’adversaire, et à les prévenir avant que celui-ci ne puisse les mettre à exécution. Plutôt que de se demander « Que dois-je faire dans cette position ? », il se posait la question inverse : « Si c’était à mon adversaire de jouer, quel serait son coup le plus dangereux ? ». Et il trouvait la parade pour rendre inoffensives ses tentatives d’attaque. Ce jeu négatif allait faire merveille, et sera d’ailleurs repris, dix ans plus tard, par un autre très grand champion soviétique, Anatoly Karpov.
Les parties de Petrossian laissent souvent le lecteur sur sa faim, car ses victoires semblent surgir de nulle part. Il est difficile de comprendre, de prime abord, comment un jeu d’apparence aussi inoffensive a pu le mener au succès. Seule une analyse poussée de ses parties peut permettre de déceler la finesse de ses conceptions et la portée de ses idées. Il allait d’ailleurs facilement conserver son titre de champion du monde en 1966, preuve du bien-fondé de son approche du jeu, avant de le perdre trois ans plus tard contre un autre soviétique, le pétersbourgeois Boris Spassky.
La trace laissée par Spassky dans l’histoire du jeu, et c’est sans doute un peu injuste, est principalement due à sa défaite retentissante en 1972, contre l’américain Bobby Fischer, dont je reparlerai plus loin. Mais Spassky fut avant tout un très grand joueur, le prototype du joueur complet : son style était universel. Il jouait aussi bien des positions d’attaque extrêmement tranchantes que des finales arides, et plutôt que de chercher le coup convenant le mieux à son type de jeu, semblait être toujours à la recherche du bon coup, du coup absolu. Pur produit de l’école soviétique, il allait être contraint à l’exil et décida de s’établir en France, dans les années 80, après avoir épousé une ressortissante française. Il obtint la nationalité française en 1990, et devint par la suite un pilier de l’équipe de France, avant de se retirer peu à peu de la compétition. Il vit actuellement en famille, à Montrouge, et fait figure d’éminence grise des échecs français.

1.9. Le mythe Bobby Fischer
Nous arrivons maintenant à celui qui a sans doute été le plus médiatique de tous les champions d’échecs de l’histoire, celui qui a le plus durablement marqué les amateurs d’échecs dans le monde entier, l’américain Robert James Fischer. Né à Chicago en 1943, Fischer est un exemple, au même titre que Morphy, Capablanca ou Reschevsky, d’enfant prodige. S’il n’a appris les règles du jeu qu’à l’âge de huit ans, il fit immédiatement des progrès fulgurants pour devenir, à quatorze ans, champion des Etats-Unis toutes catégories confondues. A seize ans, il abandonna l’école, quitta sa famille, et décida de vivre avec ses premiers revenus de joueur professionnel. Sa vie était extrêmement réglée : soit il jouait un tournoi, soit il restait enfermé dans sa chambre d’hôtel, seul, devant un échiquier, à analyser des variantes et à étudier la théorie. Il aimait à dire : « les échecs, c’est la vie » et n’avait aucune autre passion, aucun autre centre d’intérêt, que les échecs 49 . On ne lui connaît aucune aventure féminine, et sa vie émotionnelle était apparemment satisfaite par la joie qu’il éprouvait à triompher de ses adversaires.
Son ascension fulgurante fit bientôt craindre aux soviétiques que leur suprématie pouvait être menacée, et dans les années qui suivirent, le public assista à un duel acharné entre les grands champions soviétiques, Petrossian, Spassky, Tal, Kéres, Geller ou Taïmanov, et le prodige américain. Celui-ci, à tort ou à raison, considérait que les soviétiques essayaient de l’empêcher de briguer le titre de champion du monde, et ne se privait pas de lancer de nombreuses piques anti-communistes aussi virulentes que déplacées.
Fischer, qui est resté célèbre autant pour son incroyable talent aux échecs que pour sa personnalité déséquilibrée n’a eu de cesse, durant sa carrière, de soumettre les organisateurs de tournois à des exigences extravagantes, et de traiter ses adversaires, et pas seulement les soviétiques, avec un sans-gêne et une goujaterie consommés. L’analyse de la personnalité de Fischer relève sans doute plus de l’examen clinique des pathologies mentales que de l’étude technique de la place des champions d’échecs dans l’histoire du jeu, mais notons tout de même, par parenthèse, que le « mythe Fischer » est construit, en grande partie, sur cet aspect du personnage.
Toutefois, au début des années 1970, Fischer était bien, sans conteste, le meilleur joueur du monde. Il remporta en 1970 le tournoi qualificatif pour le championnat du monde, à Palma de Majorque, avec une marge écrasante : il devançait ses plus proches adversaires de trois points et demi. En quart de finale des candidats, il surclassa littéralement le soviétique Mark Taïmanov, un des plus forts grands maîtres du monde, sur le score incroyable, jamais vu à ce niveau de la compétition, de six à zéro. Il récidiva en demi-finale, à Denver, contre le danois Bent Larsen qui était, avant Fischer, le seul occidental qui réussissait à tenir tête aux soviétiques, et le détruisit avec le même score surréaliste de six à zéro. Et quand, en finale, il élimina l’ancien champion du monde Tigran Petrossian par la marge énorme de six points et demi à deux points et demi, en gagnant cinq des neufs parties du match, alors que l’ultra solide Petrossian était célèbre pour la rareté de ses défaites, le monde des échecs prit conscience qu’un phénomène auquel on n’avait jamais encore assisté était en train de se produire.
Malgré son caractère impossible, ses déclarations tapageuses, ses exigences grotesques, sa mauvaise éducation, sa goujaterie, Fischer incarnait, semblait-il, la perfection aux échecs. Il avait tout compris, mis à jour les arcanes les plus secrètes de ce jeu millénaire, il semblait invulnérable. Les pronostiqueurs, à la veille du match contre Spassky, titre de champion du monde enjeu, s’accordaient à dire que les chances du champion soviétique étaient très inférieures à celles de l’américain.
Cette rencontre, qui se déroula à Reykjavik, du 11 juillet au 3 septembre 1972, demeure certainement la plus célèbre de l’histoire. Non seulement elle opposait deux grands champions au sommet de leur art et de leurs capacités mais, et c’est sans doute ce qui a assuré la couverture médiatique exceptionnelle de l’évènement, elle voyait s’affronter, en pleine guerre froide, les représentants des deux grandes puissances du moment, l’Union Soviétique et les Etats-Unis. Ce match était interprété, par le monde entier, comme l’affrontement du bloc capitaliste contre le bloc communiste. Même le président Richard Nixon ne cachait pas son intérêt pour le match, et déclarait « soutenir Bobby, au nom de tous les américains et du monde libre ».
Que dire du match en lui-même ? Dans les coulisses, il fut marqué, comme d’habitude, par les insupportables exigences de Fischer qui, entre autres, refusa qu’aucune caméra de télévision puisse filmer les parties, demanda que le public soit éloigné, que l’on condamne les premiers rangs de la salle de spectacle où se déroulait la rencontre, que l’éclairage de la salle de jeu soit changé, et fit même des demandes tout à fait insensées comme l’usage exclusif de la piscine de son hôtel ou l’exclusion d’Islande du président de la firme de télévision Chester Fox 50 . Sur l’échiquier, la domination de Fisher fut totale. Il battit Spassky sur le score sans appel de 12,5 à 8,5 (sept victoires, trois défaites et onze parties nulles) et devint ainsi le onzième champion du monde officiel du jeu d’échecs 51 .
Mais la légende de Fischer ne s’arrête pas là. Alors qu’il venait d’atteindre le but suprême pour un joueur d’échecs, de réussir ce qu’aucun occidental n’avait fait depuis la guerre, il se retira de la compétition et ne donna plus signe de vie pendant vingt ans. Les rumeurs les plus folles circulaient à son sujet : on le décrivit comme un ermite hirsute, à moitié fou, vivant reclus et n’adressant la parole à personne. Il sortit de son isolement en 1992 quand, pressé par d’impérieux besoins d’argent, il accepta de jouer, à Belgrade, un « match revanche » contre Spassky. Cette rencontre, qui passionna tous les amateurs d’échecs, nostalgiques du grand match de 1972, fut décevante. Ses vingt ans éloignés de toute compétition avaient, d’évidence, rouillé le jeu de Fischer qui semblait un pâle décalque du joueur génial des années 70 ; et bien qu’il remportât le match, la manière avec laquelle il obtint ses victoires fut loin d’être convaincante. Les dernières informations le concernant semblaient indiquer qu’il s’était établi à Belgrade et que, s’il continuait d’étudier les échecs plusieurs heures par jour, il ne manifestait aucun désir de revenir à la compétition 52 . En juillet 2004 toutefois, un coup de tonnerre résonna dans le microcosme échiquéen, à l’annonce de son arrestation par la police japonaise à l’aéroport de Tokyo, et de sa probable extradition vers les Etats-Unis. Fischer, poursuivi par la justice américaine pour avoir, en 1992, ignoré l’embargo imposé à la Serbie pendant la guerre de Yougoslavie avait, de plus, craché sur un fax émanant du département d’Etat lui enjoignant de quitter Belgrade. Interdit de séjour aux Etats-Unis depuis lors, il était demeuré libre mais, semble-t-il, l’affaire a pris un tour nouveau.

1.10. La revanche de l’Union Soviétique
Revenons, après ces détails biographiques, au monde des échecs proprement dit. L’Union Soviétique avait reçu comme un camouflet l’insolent succès du génial américain, et employa toutes ses forces à trouver et à former le joueur qui pourrait le vaincre. C’est Botvinnik, l’ancien champion du monde qui, retiré de la compétition, dénicha l’oiseau rare à Zlatoust, dans l’Oural. Anatoly Evgenievitch Karpov, petit garçon frêle, presque malingre, semblait en effet posséder toutes les qualités pour atteindre rapidement le plus haut niveau. Soumis, dès son plus jeune âge, à une préparation intensive, bénéficiant d’un entraînement particulier, il est le type même du « champion éprouvette » préparé par les laboratoires soviétiques, pour reprendre l’expression de Nicolas Giffard. Alliant une solide connaissance des ouvertures à une technique sans faille et à une très grande maturité, il apparaissait à même de détrôner, dès 1975, le champion capitaliste. Si le style de Karpov devait être décrit d’un mot, sans doute le terme d’harmonie serait-il le plus approprié. Ce jeune homme, à la manière de Capablanca, qui est sans doute le champion du passé dont il se rapproche le plus, possédait - et possède d’ailleurs toujours - un sens du jeu, une compréhension des positions et une sûreté de jugement peut-être inégalés à ce jour. Dans des situations extrêmement compliquées, où la plupart des joueurs seraient bien en peine de trouver le coup juste, Karpov, intuitivement, devinait ce coup, savait placer ses pièces sur les bonnes cases, et son jeu, nullement agressif, donnait une saisissante impression de fluidité et de précision.
Travailleur acharné, il gravit un à un les échelons qui devaient le mener au titre mondial. Champion du monde junior à 16 ans, il gagna l’interzonal de Leningrad en 1973, qualificatif pour les matchs des candidats. En quart de finale il battit à Moscou son compatriote, le très fort théoricien Lev Polougaievski, avant d’éliminer, toujours à Moscou, avec une déconcertante facilité, l’ancien champion du monde Boris Spassky. En triomphant, en finale, après une lutte serrée, de Victor Korchnoï, il devint l’adversaire officiel de Fischer pour le titre de champion du monde, à l’âge de 23 ans. Mais Fischer, muré dans un silence absolu, ne donnait aucun signe de vie et ne se déplaça pas pour le match, bien que le président philippin Marcos, passionné d’échecs, ait offert une prime, gigantesque pour l’époque, de cinq millions de dollars au vainqueur. Cela ne décida pas Fischer, et c’est par forfait de son adversaire que, le 24 avril 1975, Karpov fut sacré champion du monde d’échecs.
Celui-ci justifia pleinement, dans les années qui suivirent, son titre acquis sur le tapis vert, en remportant la quasi totalité des tournois auxquels il participa, et en surclassant, avec une marge significative, tous ses adversaires. Il était bien, dans la mesure où Fischer refusait de jouer, le meilleur joueur de la planète. En 1978, le championnat du monde opposa à Merano, en Italie, le tenant du titre, Anatoly Karpov à un joueur singulier à bien des égards, Victor Korchnoï. Ce moscovite de 47 ans, qui faisait partie, depuis une quinzaine d’années, de l’élite des échecs mondiaux, n’avait jamais caché sa défiance à l’égard du régime communiste. II se rendit notamment suspect, après le match Fischer-Spassky, en déclarant que l’américain surclassait largement tous ses rivaux, et que l’Union Soviétique ne pourrait pas trouver un joueur capable de le détrôner à court terme. Il fut aussitôt exclu de l’équipe nationale, n’eut plus le droit de sortir d’URSS pour jouer les tournois internationaux pendant un an, et vit son salaire diminué. En juillet 1976, après une victoire au tournoi d’Amsterdam, il décida de ne plus rentrer en Union Soviétique et de se fixer en Europe Occidentale, d’abord aux Pays-Bas puis en Suisse, laissant derrière lui son épouse et son fils à Leningrad. C’est donc sous l’étiquette d’apatride qu’il disputa son match de championnat du monde contre Karpov. Pour le public soviétique ce match, plus encore que la rencontre Fischer-Spassky, apparaissait capital pour le prestige de leur pays, et il eut la satisfaction de voir que sur l’échiquier, à Merano, comme trois ans plus tard à Baguio, aux Philippines, où les deux mêmes adversaires se rencontrèrent de nouveau, Karpov était le plus fort et dominait son concurrent, prouvant une nouvelle fois que son titre de champion du monde, conquis de manière un peu douteuse, était parfaitement légitime.
C’est au début des années 80 que le grand public allait entendre parler, pour la première fois, de celui qui allait devenir une autre légende des échecs et qui est, encore aujourd’hui, tenu par une grande partie des amateurs d’échecs pour le meilleur joueur actuel et même - ce qui n’est pas peu dire lorsque l’on se souvient de la marque indélébile que Fischer a laissée dans les esprits - pour le meilleur joueur de tous les temps, Gary Kimovitch Kasparov. Né en 1963 à Bakou, Kasparov a connu, comme Karpov, une ascension fulgurante. II obtint à l’âge de 16 ans, ce qui constituait à l’époque un record, le titre de grand maître international, et stupéfia le monde des échecs en gagnant avec une marge incroyable de deux points et demi d’avance le très fort tournoi international de Banja Luka, en 1979, devant tous les meilleurs joueurs du monde...sauf Karpov, absent.
Il se qualifia aisément pour les matchs des candidats au championnat du monde, et élimina successivement, avec facilité, le grand maître soviétique Alexander Beliavski, le vice champion du monde Victor Korchnoï et l’ancien champion du monde Vassily Smyslov pour devenir, en 1983, le plus jeune finaliste de l’histoire du championnat du monde. Pendant sept ans, et cinq championnats du monde successifs (Moscou 83-84, Moscou 85, Londres 86, Séville 87 et New-York/Lyon 90), les confrontations entre Kasparov et Karpov allaient tenir le devant de la scène échiquéenne.
Ces deux champions jouèrent ensemble la bagatelle de 167 parties, et sont encore aujourd’hui très près de l’égalité (28 victoires pour Kasparov, 20 pour Karpov et 119 parties nulles). Après que le premier match a été interrompu par la FIDE, en 1984, parce que les deux joueurs, trop proches, n’arrivaient pas à se départager, Kasparov réussissait, en 1985, à remporter le second, et à détrôner Karpov. Il conserva son titre lors de la revanche, en 1986, et en 1987, c’est à la faveur d’un point de règlement qui stipulait qu’en cas d’égalité à la fin des 24 parties prévues (le score était effectivement de 12 à 12 à l’issue du match), le champion serait reconduit, que Kasparov garda son titre. En 1990 enfin, c’est une nouvelle fois par une marge très étroite — 12,5 à 11,5 — que Kasparov s’imposa.

1.11. Les années Kasparov
Kasparov peut être tenu pour le type achevé du champion moderne. Son style de jeu est caractérisé par une prise de risque importante, une recherche constante de l’initiative 53 , une puissance de calcul phénoménale, au moins égale à celle d’Alekhine, le plus grand calculateur jusqu’alors, et surtout, et c’est pour cela qu’il peut être qualifié de champion moderne, une connaissance des ouvertures et une préparation en ce domaine absolument remarquables.
Cette idée selon laquelle le fait d’avoir une connaissance approfondie des ouvertures serait une caractéristique essentiellement moderne du développement des échecs pourrait paraître quelque peu obscure. Je vais tenter de l’éclaircir. Depuis une dizaine d’années, un bouleversement a complètement changé le mode de travail des champions d’échecs. Il s’agit de la diffusion massive d’ordinateurs d’échecs d’un niveau valable et surtout, plus encore, de logiciels de base de données regroupant des millions de parties déjà jouées, et qui, constamment mis à jour, gardent la trace de toutes les parties des joueurs d’un niveau international. Ainsi, à la veille d’une rencontre quelconque, tout joueur peut consulter, sur son ordinateur, la plupart des parties jouées par son adversaire, et réciproquement. Ceux qui, dans l’ouverture, avaient accoutumé de jouer des systèmes objectivement douteux mais méconnus, dans le but de surprendre leur adversaire, en espérant que celui-ci ne trouverait pas, sur l’échiquier, la réfutation, sont désormais placés dans une situation très inconfortable : leur adversaire, averti, aura probablement passé la soirée précédant la partie à rechercher, dans les ouvrages de théorie ou sur sa base de données informatique, la manière de contrer cette ouverture extravagante. Devant cette masse d’informations, la préparation des joueurs doit donc être d’une solidité à toute épreuve, capable de résister au travail informatique de démolition de l’adversaire, et la place de l’ouverture dans l’étude des échecs tend à devenir de plus en plus importante.
Il faudra analyser les conséquences de ce progrès technique sur l’évolution des échecs en général, mais pour le moment, si j’ai cru bon d’évoquer ici cet aspect, c’est simplement pour souligner qu’une grande partie de la supériorité de Kasparov réside dans sa préparation hors du commun dans les ouvertures. II lui arrive d’ailleurs fréquemment de surclasser ses adversaires en moins de vingt coups, prouvant que sa connaissance des débuts est effectivement bien supérieure à celle de n’importe qui à l’heure actuelle.
Revenons-en, après cette parenthèse, à l’histoire des échecs, au commencement des années 90. Celles-ci marquent l’apogée de Kasparov, et le début du déclin de Karpov. L’événement marquant de cette décennie fut sans doute, en 1993, la décision prise conjointement par Kasparov et son nouvel adversaire pour le titre mondial, l’anglais Nigel Short, qui avait réussi à éliminer Karpov en demi-finale des candidats, de quitter le giron de la FIDE pour disputer leur match de championnat du monde, à Londres, avec l’aide de sponsors privés. La FIDE, ulcérée, décida de destituer Kasparov de son titre et d’organiser son propre championnat du monde entre l’ancien champion du monde, Anatoly Karpov, et le perdant de la finale des candidats, le grand maître néerlandais Jan Timman, que Karpov remporta aisément. Après la victoire, facile elle aussi, de Kasparov contre Short, le monde des échecs se retrouva dans une situation particulièrement confuse, avec un champion du monde officiel, Karpov, et Kasparov, déchu de son titre, mais qui était, dans l’opinion de tous, le meilleur joueur du monde. Cet imbroglio allait se prolonger, Karpov conservant son titre en 1996 contre l’américain Gata Kamsky et en 1998 contre l’indien Vishwanatan Anand, et Kasparov, en dehors de la FIDE, remportant tous les tournois auxquels il prenait part et surclassant, en match, ce même indien Anand, l’étoile montante des échecs.
En 1999, la situation allait encore se compliquer : la FIDE ayant décidé de faire disputer le championnat du monde tous les ans, avec une nouvelle formule réunissant 128 joueurs qui s’affronteraient en deux parties à élimination directe, jusqu’à la finale, Karpov refusa de jouer, arguant qu’un titre de champion du monde ne saurait être décerné qu’à l’issue d’un véritable match, d’une vingtaine de parties, entre deux adversaires choisis longtemps à l’avance. La FIDE, malgré le procès que lui intenta Karpov, passa outre, et le championnat du monde 1999 eut bien lieu, à Las Vegas, avec cette nouvelle formule. C’est le russe Alexander Khalifman qui l’emporta avant d’être détrôné, en janvier 2001, à Téhéran, par l’indien Anand. Dans le même temps Kasparov organisait son propre championnat du monde, en parallèle, et perdait, à la surprise générale, un match en seize parties, à Londres de nouveau, contre le très fort grand maître russe Vladimir Kramnik, son ancien élève.
Depuis, le championnat du monde de la FIDE a désigné en 2002, à Moscou, un nouveau champion du monde : l’ukrainien de 18 ans Ruslan Ponomariov, qui est devenu le plus jeune champion du monde de l’histoire auquel a succédé, en 2004, l’ouzbek Rustam Kazimdzanov 54 , tandis que Kasparov, de son côté, remportait les tournois internationaux d’Astana, devant Kramnik et de Linares devant Ponomariov. Notons, que pour la première fois depuis la scission de 1993, une véritable tentative de rapprochement entre la fédération internationale et Garry Kasparov a été menée, sous l’impulsion du groupe allemand de communication Einstein et de madame Nahem Ojjeh, la richissime propriétaire du club parisien de N.A.O. Caïssa. Il y a actuellement un projet de réunification du titre mondial, qui pourrait, si certaines réserves étaient levées, s’effectuer dans les deux ans à venir. Néanmoins, les informations les plus récentes semblent indiquer que cette réunification du titre se heurte toujours à de nombreux obstacles.

1.12. Les échecs modernes
Pour conclure ce rappel historique, il convient de définir, dans la mesure du possible, les caractéristiques principales du jeu moderne. Même sans entrer dans des considérations techniques probablement obscures, il est possible de comprendre les enseignements des champions contemporains et la manière dont, à la lumière des expériences passées, ils font avancer la théorie des échecs.
J’ai déjà relevé le fait que la connaissance approfondie des ouvertures et l’explosion de l’information en ce domaine apparaissaient comme des caractéristiques essentiellement modernes. Cela est de plus en plus manifeste dans la pratique actuelle du jeu, et en est la marque la plus visible. Il est fréquent, aujourd’hui, dans les tournois de grands maîtres, de voir deux adversaires réciter de mémoire une vingtaine de coups de théorie avant de commencer à réfléchir par eux-mêmes. Le combat d’idées se déplace de l’ouverture vers le milieu de jeu. Mais pour ce qui est du mécanisme de réflexion des joueurs et de la manière dont ils appréhendent une position et font face aux problèmes qui leur sont posés, peut-on noter une différence notable entre, par exemple, Lasker et Kramnik, entre Anand et Capablanca ? Il semble, même si cette constatation souffre de nombreuses exceptions, que les joueurs modernes soient de plus en plus pragmatiques, et se montrent souvent réticents à suivre les principes généraux traditionnels qui devraient servir de canevas à la réflexion du joueur d’échecs.
Les échecs ne sont pas les mathématiques, et ce que l’on appelle une règle, ou un principe, aux échecs, n’a pas valeur de vérité immuable. Deux positions en apparence semblables ne sont jamais identiques, et les lois qui s’appliquent à l’une ne sont pas forcément requises pour l’autre. Si l’on compare les ouvrages stratégiques récents avec ceux des précurseurs des échecs modernes, il est aisé de s’apercevoir de cette différence. Alors que Tarrasch, dans son Traité pratique du jeu d’échecs, Lasker dans Le bons sens aux échecs et même Nimzovitch dans Mein System donnaient des conseils bien sûr judicieux, mais de manière dogmatique, et d’une portée souvent trop générale (du type : « placez les tours sur les colonnes ouvertes », « les cavaliers doivent être sortis avant les fous », « une chaîne de pions doit être attaquée à la base » ou bien encore « dans une position ouverte, les fous sont supérieurs aux cavaliers »), les entraîneurs modernes - et je pense ici, tout particulièrement, à Mark Dvoretsky, qui est considéré comme le plus grand pédagogue du monde, et dont les traités de stratégie font autorité dans le milieu des échecs - mettent l’accent sur les nuances plutôt que sur l’aspect général de la position. Leur credo n’est plus l’évaluation abstraite de la partie selon des principes généraux, mais l’analyse concrète des coups possibles (les « coups candidats » de Kotov). Il semble en réalité qu’il ne s’agisse pas là d’un renversement de la manière de penser des joueurs, mais plutôt d’un approfondissement. Les joueurs modernes, bénéficiant de l’héritage des champions du passé, savent bien sûr qu’en règle générale, les tours doivent être placées sur les colonnes ouvertes, les cavaliers doivent être développés avant les fous ou que les positions ouvertes favorisent le détenteur de la paire de fous ; mais ils savent aussi que les règles admettent des exceptions et c’est la compréhension de ces exceptions et la perception du type de position où ces règles ne s’appliquent plus, pour des raisons concrètes, qui différencient les grands champions des joueurs médiocres.
En ce sens, il n’est pas judicieux de dire que, dans les échecs modernes, le calcul et la précision ont remplacé l’intuition et le « sens positionnel » cher à Botvinnik, mais plutôt que l’intuition, si elle n’est pas soutenue par un calcul précis, n’a pas de valeur, et qu’aux échecs, la stratégie et la tactique sont étroitement mêlées.

2. MISE EN PARALLELE DE L’EVOLUTION TECHNIQUE DU JEU ET DES TRANSFORMATIONS SOCIALES GLOBALES
« Dans les idées exprimées aux échecs, et leur développement, nous avons une représentation de la lutte intellectuelle de l’humanité. » 55
Richard Réti

Au cours de ce bref rappel de l’histoire du jeu, essentiellement historique et factuel, a été abordé à plusieurs reprises, bien que marginalement, un élément qui semble intéressant dans la mesure où il replace le développement des échecs dans une perspective plus vaste ; cet élément, c’est le lien entre les transformations du jeu d’échecs et les évolutions sociales au sens large, entre l’apparition de nouvelles théories échiquéennes et l’évolution de la structure de pensée des contemporains de ces transformations. Il apparaît possible de soutenir la thèse, peut-être paradoxale, en tout cas surprenante, selon laquelle la stratégie du jeu, dans son aspect le plus technique, est d’ordre essentiellement social ou plutôt, pour respecter le lien de causalité, que les évolutions et les nouveautés dans des ordres aussi divers que la politique, la philosophie, la littérature, la peinture, la musique, ont des répercussions sur les nouvelles stratégies imaginées, en leur temps, par les grands champions d’échecs. Il semble en effet qu’au cours de l’histoire, un certain nombre de coïncidences troublantes permettent d’étayer cette thèse.
En premier lieu, il convient de rappeler que, durant le haut Moyen âge, comme l’Europe, après la chute de l’Empire Romain, végétait dans un obscurantisme intellectuel et politique, c’est du sein de l’Empire Ottoman, qui s’étendait de Cordoue à Bagdad et rayonnait sur le monde, qu’allaient surgir les premiers champions d’échecs. Sans doute trouvaient-ils, au sein de la brillante civilisation arabe, des possibilités d’épanouissement qui leur permettaient de s’adonner aux échecs bien supérieures à celles qu’offraient l’Europe des carolingiens.
Un des enseignements que l’on peut tirer de l’histoire des échecs est que, lorsque la société traverse une période de prospérité où la vie intellectuelle, au sens large, apparaît florissante, le développement de la pratique du jeu d’échecs se trouve favorisé. En Europe, ce n’est qu’à compter de la Renaissance qu’apparurent les premiers grands joueurs, et il ne s’agit certainement pas d’un hasard s’ils furent contemporains d’un certain nombre d’artistes et de penseurs qui allaient jeter les bases de l’hégémonie européenne à partir du XV ème siècle. Si l’on poursuit le raisonnement, il semble possible de faire un rapprochement entre, d’une part, l’enseignement de Philidor qui affirmait, dans une théorie révolutionnaire, la valeur du pion, la plus faible pièce de l’échiquier, la plus représentée aussi (chaque camp, je le rappelle, dispose de huit pions au début de la partie) et son importance capitale dans la conduite de la partie et, d’autre part, la pensée des Lumières et plus généralement, toute la philosophie révolutionnaire et l’émergence des revendications du Tiers-état. Bien sûr, il serait tentant de ne voir ici qu’un simple hasard, un enchaînement fortuit de découvertes disparates mais si, pour reprendre le mot de Diderot, « l’esprit du siècle » existe bien, il est loin d’être indifférent que ce soit au XVIII ème siècle qu’ait été théorisée l’importance du juste maniement du pion au cours de la partie d’échecs.
De même, j’ai rappelé que le début du XIX ème siècle était connu, dans l’histoire des échecs, sous le nom de « période romantique ». Là encore, il ne s’agit pas d’un hasard si, aux échecs comme en littérature, en peinture et en musique, le même nom de « romantisme » est employé pour qualifier les productions des grands hommes de ce temps. Le lien pourrait paraître obscur et il semble opportun de s’interroger sur les coïncidences entre, par exemple, les parties de Morphy et les poésies de Nerval, les toiles de Delacroix ou les symphonies de Schumann. Pourquoi ce terme de romantisme a-t-il été appliqué à des œuvres d’évidence si disparates ? C’est sans doute à l’aide de la notion d’utilité qu’une explication à cette homonymie peut être trouvée. Une des particularités de l’art romantique est d’établir une distinction fondamentale entre le beau et l’utile et de poser l’acte gratuit comme principe fondateur de toute démarche esthétique 56 . Quand Baudelaire écrit : « Etre un homme utile m’a toujours paru quelque chose de bien hideux » 57 ou quand Rimbaud note : « J’ai horreur de tous les métiers. Maîtres et ouvriers, tous paysans, ignobles. La main à plume vaut la main à charrue. - Quel siècle à mairrs ! - Je n’aurai jamais ma main » 58 , c’est une condamnation sans appel de l’utile, et un rejet du travail accompli à des fins productives. Or, la conception des échecs prônée par les romantiques était telle que ce n’était pas tant le résultat brut de la partie qu’ils privilégiaient mais plutôt la manière dont celle-ci s’était déroulée, l’élégance et la hardiesse de la stratégie déployée, l’originalité et l’audace du joueur qui étaient mises en avant. Le romantisme aux échecs constitue un tournant notable dans l’histoire du jeu parce qu’il a substitué à l’approche ludique des échecs une conception artistique, esthétique. Par la suite, avec Steinitz et Lasker, c’est vers le domaine de la science, puis du sport, que le jeu se développera.
Ainsi, il n’est pas totalement saugrenu de comparer le romantisme aux échecs et dans les arts majeurs de la première moitié du XIX ème siècle, si l’on se place à une certaine hauteur, celle de la nécessité sans but que l’artiste comme le joueur ressentent, celle du sens de l’acte créateur en général. D’un certain point de vue, les Chants de Maldoror sont plus proches des parties d’Anderssen et de Morphy que d’un sermon de Bossuet ou d’un roman policier d’Agatha Christie.
Il semble que l’esprit du romantisme qui anima le XIX ème siècle se retrouve aux échecs comme ailleurs et que, de nouveau, les évolutions de la stratégie du jeu aient été influencées par les grands courants de pensée de l’époque. Il serait presque possible de dire, en forçant un peu le trait, que si Steinitz est devenu champion du monde, s’il a fait disparaître l’approche romantique du jeu et triomphé de tous ses adversaires avec facilité, ce n’est pas tellement parce qu’il était, intrinsèquement, plus fort qu’eux, mais plutôt parce qu’il portait un autre regard sur le jeu. Quand il s’asseyait devant son échiquier, Steinitz n’avait que faire de l’élégance, de la hardiesse et de l’originalité. Il voulait gagner. Ce renversement a été capital, et permet de tenir aujourd’hui Steinitz pour le père de échecs modernes.
Cette étude comparée des grands courants de pensée au cours de l’histoire et des évolutions du jeu d’échecs peut être poursuivie avec l’analyse des résonances de la philosophie schopenhauerienne sur les conceptions stratégiques du docteur Lasker. Celui-ci, en s’intéressant à l’aspect psychologique du jeu, avait mis en lumière la dimension humaine des échecs, qu’il analysait comme un combat entre deux volontés, deux forces contradictoires tendues vers un seul but, l’anéantissement de l’adversaire 59 . Cette distinction entre l’intelligence et la volonté, cette mise en exergue du désir de vaincre, par-delà les qualités techniques du joueur, se rapproche de l’enseignement de Schopenhauer, de sa théorie du « vouloir-vivre ». Il ne s’agit pas d’un hasard si Lasker, par ailleurs docteur en philosophie, écrivit son ouvrage majeur, Le bon sens aux échecs 60 quelques années seulement après que Schopenhauer avait publié son célèbre Monde comme volonté et comme représentation 61 . L’enseignement majeur de Lasker aux échecs pourrait être le même que celui du Zarathoustra de Nietzsche : « vouloir libère », et en se rappelant toute l’influence qu’eut la pensée de Schopenhauer sur l’œuvre de Nietzsohe 62 , on peut y déceler une continuité intéressante dans la mesure où, là encore, l’évolution technique des échecs semble être subordonnée aux courants philosophiques de l’époque. De même, les enseignements de Lasker qui, après avoir pris conscience de la dimension humaine, trop humaine du jeu d’échecs et souligné l’aspect éminemment psychologique du jeu, conseillait de s’appuyer autant sur les faiblesses mentales de l’adversaire que sur le jugement objectif de la position pour effectuer son coup sont contemporains des écrits de Freud qui allaient introduire une forme de bouleversement dans la pensée philosophique de l’époque.
La révolution hypermoderne des années 1920 peut elle aussi être mise en parallèle avec les courants artistiques de l’époque et le bouillonnement intellectuel qu’ont produit, notamment, le dadaïsme et le surréalisme, ainsi que le suggèrent Jacques Dextreit et Norbert Engel dans leur Jeu d’échecs et sciences humaines 63 . De même que, dans leur déclaration du 27 janvier 1925, les surréalistes se définissaient comme des « spécialistes de la révolte » et affirmaient que le surréalisme était un « moyen de libération totale de l’esprit et de tout ce qui lui ressemble » 64 , de même, les déclarations tapageuses des hypermodernes, Réti, Tartakover, Nimzovitch, peuvent être tenues pour une forme de révolte contre les dogmes stratégiques des classiques.
Les hypermodernes comme les surréalistes associèrent une théorie radicalement nouvelle, les uns du jeu, les autres du langage et de l’expression artistique en général, à des facéties et des plaisanteries de potache. Nimzovitch, l’auteur du fondamental Mein System 64 , amusait le public et les autres joueurs en faisant le poirier dans les salles de tournoi. Tartakover, qui écrivit le célèbre Bréviaire des échecs 65 et inventa un système d’ouverture qui porte son nom et dont la valeur est telle qu’il a fait partie de l’arsenal théorique de Kasparov lors de ses matches de championnat du monde contre Karpov, plus de 60 ans plus tard 66 , inventa une ouverture farfelue, l’ouverture Orangoutang 67 , après une visite au zoo du Bronx. Comme les surréalistes, les hypermodernes ont leurs figures tragiques. Au suicide de Crevel correspondent, notent Dextreit et Engel, le suicide de Jaenish et la mort accidentelle, à 28 ans, de Breyer. Cette parenté provient avant tout, semble-t-il, d’un état d’esprit similaire : une volonté de révolte contre le carcan théorique, conceptuel et scolastique où étaient enfermés les échecs et l’art, tout en essayant de repousser les limites de leurs disciplines respectives. Il est possible de trouver une concordance entre, d’une part, les théories de Réti sur les ouvertures, qui préconisaient une stratégie de louvoiement sur trois rangées avec un développement des pièces sur les ailes et un abandon du centre, alors que toute la théorie classique faisait de l’occupation des cases centrales l’objectif stratégique majeur de la partie et, d’autre part, les idées révolutionnaires d’un Kandinsky ou d’un Marcel Duchamp. Julien Gracq, d’ailleurs, ne s’y est pas trompé, en qualifiant l’ouvrage de Réti Modern Ideas in Chess de « manifeste du surréalisme des échecs » 68 .
Je viens de citer le nom de Marcel Duchamp. Il convient de s’attarder un peu sur ce personnage qui jette un pont de première importance entre les échecs et le mouvement surréaliste. En effet, à côté d’une production artistique féconde qu’il serait inopportun de détailler ici, Duchamp a été, et cela est sans doute plus méconnu, un des plus forts joueurs d’échecs de son temps, sans doute le meilleur joueur français au début des années 20. Après avoir, à ses débuts, joué en dilettante, accaparé par ses multiples activités artistiques, Duchamp délaissa peu à peu la peinture pour mener une véritable carrière de joueur professionnel. Il déclara, en 1918 : « Je joue nuit et jour et rien ne m’intéresse plus dans le monde que de trouver le bon coup. La peinture me plaît de moins en moins » 69 . Il gagna le tournoi international de Paris en 1924 et se vit décerner le titre de maître. Il fut, à partir du milieu des années 20, un membre titulaire de l’équipe de France avant de s’établir à New York pour devenir capitaine de l’équipe des Etats-Unis. Il écrivit aussi, en collaboration avec Vitaly Halberstadt, un ouvrage d’échecs, L’opposition et les cases conjuguées sont réconciliées, d’une haute valeur théorique malgré son intitulé un peu étrange 70 - qui a d’ailleurs un sens échiquéen, l’« opposition » et les « cases conjuguées » étant deux termes techniques pour désigner des situations de jeu en finale - rappelant les titres de certains de ses readymade. Il pourrait sembler déroutant qu’un des artistes les plus féconds, les plus novateurs de cette époque ait décidé, peu à peu, d’abandonner la peinture, l’art qui avait révélé son talent et l’avait rendu célèbre, pour se consacrer aux échecs. Notons que, très tôt, Duchamp avait été atteint par le virus du jeu : en 1910, il pervertit la célèbre toile Les joueurs de cartes de Cézanne pour créer Les joueurs d’échecs ; de même, il peindra Le roi et la reine entourés de nus vite qui participe de la même source d’inspiration. Si Duchamp décida de se consacrer pleinement aux échecs, c’est sans doute parce qu’il avait trouvé des similitudes intéressantes entre les échecs et la peinture et qu’il pensait que la quête surréaliste de la perversion du langage et de l’art pictural pouvait s’accomplir au travers du jeu d’échecs. Duchamp déclara notamment :

« En soi, le jeu d’échecs est un passe-temps, un jeu quoi, auquel tout le monde peut jouer. Mais je l’ai pris très au sérieux, et je m’y suis complu parce que j’ai trouvé des points de ressemblance entre la peinture et les échecs. [...] Objectivement, une partie d’échecs ressemble beaucoup à un dessin à la plume, à cette différence près que le joueur d’échecs peint avec des formes en noir et blanc, toutes préparées, au lien d’inventer des formes comme le fait l’artiste. [...] » 71 .
Les échecs qui deviennent, dans la pensée de Duchamp, un idéogramme à déchiffrer, pour leur rendre leur liberté originelle, celle que ressent le joueur d’échecs, avant de commencer une nouvelle partie, devant l’univers infini de possibilités qui s’offrent à lui, comme l’éprouve le peintre, devant la toile vierge de toute composition, c’est une passerelle, à n’en point douter, entre l’art et les échecs, qui est ainsi jetée. Il faudra y revenir. Mais il reste que cette exaltation poétique du peintre, qui tente de faire correspondre sa vision surréaliste de l’art à son approche libertaire des échecs, qu’il voulait libérer de toutes les contraintes de la théorie traditionnelle 72 , est capitale : elle participe d’un moment de la pensée artistique du siècle, et le fait que les échecs en fassent partie apparaît remarquable. Comme toute activité humaine mettant en jeu des mécanismes de régulation sociale, le jeu d’échecs ne saurait être étudié en dehors de la société dans laquelle il se pratique.

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