Les campeurs de la République
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Description

le Groupement des campeurs universitaires (GCU) est aujourd'hui la plus importante association de campeurs en Europe avec 50 000 adhérents qui sont collectivement propriétaires d'une centaine de terrains. Bénévole, solidaire et autogestionnaire, ce mouvement, créé en 1937 dans l'élan du Front populaire, aménage bénévolement de jolis terrains pour y vivre l'été. L'auteure a mené son investigation au coeur de cette microsociété, ouverte aujourd'hui à tous ceux qui partagent ses valeurs fondatrices : humaines, laïques, solidaires et conviviales.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2017
Nombre de lectures 7
EAN13 9782336791531
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0142€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Copyright



























© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
EAN Epub : 978-2-336-79153-1
Esthétiques

ESTHÉTIQUES Collection dirigée par Jean-Louis Déotte
Pour situer notre collection, nous pouvons reprendre les termes de Benjamin annonçant son projet de revue : Angelus Novus.
« En justifiant sa propre forme, la revue dont voici le projet voudrait faire en sorte qu’on ait confiance en son contenu. Sa forme est née de la réflexion sur ce qui fait l’essence de la revue et elle peut, non pas rendre le programme inutile, mais éviter qu’il suscite une productivité illusoire. Les programmes ne valent que pour l’activité que quelques individus ou quelques personnes étroitement liées entre elles déploient en direction d’un but précis ; une revue, qui expression vitale d’un certain esprit, est toujours bien plus imprévisible et plus inconsciente, mais aussi plus riche d’avenir et de développement que ne peut l’être toute manifestation de la volonté, une telle revue se méprendrait sur elle-même si elle voulait se reconnaître dans des principes, quels qu’ils soient. Par conséquent, pour autant que l’on puisse en attendre une réflexion – et, bien comprise, une telle attente est légitimement sans limites –, la réflexion que voici devra porter, moins sur ses pensées et ses opinions que sur les fondements et ses lois ; d’ailleurs, on ne doit plus attendre de l’être humain qu’il ait toujours conscience de ses tendances les plus intimes, mais bien qu’il ait conscience de sa destination.
La véritable destination d’une revue est de témoigner de l’esprit de son époque. L’actualité de cet esprit importe plus à mes yeux, que son unité ou sa clarté elles-mêmes ; voilà ce qui la condamnerait – tel un quotidien – à l’inconsistance si ne prenait forme en elle une vie assez puissante pour sauver encore ce qui est problématique, pour la simple raison qu’elle l’admet. En effet, l’existence d’une revue dont l’actualité est dépourvue de toute prétention historique est justifiée… »
Dernières parutions
Sandrine MORSILLO, Eric Vigner, un théâtre plasticien. Lectures-performance au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris (2013/2015) , 2017.
Claude AMEY, Duchamp & Warhol. De l’artiste à l’anartiste , 2016.
Sandrine MORSILLO, L’exposition à l’œuvre dans la peinture même , 2015.
Lucie ROY, Le pouvoir de l’oubliée : la perception au cinéma, Un essai à caractère philosophique , 2015.
Ricardo SALAS ASTRAIN et Fabien LE BONNIEC (dir.), Les Mapuche à la mode. Modes d’existence et de résistance au Chili, en Argentine et au-delà , 2015.
Denis SKOPIN, La photographie de groupe et la politique de la disparition dans la Russie de Staline , 2015
Alain NAZE (dir.), Walter Benjamin. Politiques de l’image , 2015.
Titre


Martine Lefeuvre-Déotte








Les campeurs de la République
Ouvrage

La présente édition est une version revue et augmentée de l’ouvrage paru chez Bourin Editeur en 2006 sous le titre Les campeurs de la République, 70 ans de vacances utopiques.
Exergue

« Nous sommes en danger d’oubli, […] la mémoire et la profondeur sont la même chose, ou plutôt la profondeur ne peut être atteinte par l’homme autrement que par le souvenir »
Hannah Arendt
AVANT-PROPOS
Samedi 28 août dix-sept heures, il pleut ; nous arrivons au terrain du Bois-Plage-en-Ré, il appartient à l’association, fondée sous le Front populaire par des instituteurs, appelée : « Groupement des Campeurs Universitaires » ou simplement GCU. Il est vrai, les prix sont moins élevés qu’à l’hôtellerie de plein air voisine, nous entrons ici dans un lieu dit autogéré, le phalanstère de Fourier, des disciples de Proudhon, des marxistes authentiques ? Nous sommes de récents adhérents (en langue vernaculaire, dire : CU, Campeurs Universitaires) et nous ne connaissons qu’imparfaitement les us et coutumes de ces « gens-là ». La plage est à quatre cents mètres, sublime ! Quels sont ceux qui ont eu l’ingénieuse idée de s’approprier en 1957 ce coin de paradis, tant convoité aujourd’hui par les promoteurs ?
En cette fin d’été, seule la moitié du terrain est occupée, vraisemblablement par des retraités de l’enseignement, les habitués, les amoureux de l’endroit. Peu de tentes, de nombreuses caravanes majestueusement équipées et une douzaine de résidences mobiles. La « personne de jour », comprenez le campeur ou la campeuse qui est chargé(e) à titre bénévole de recevoir les nouveaux arrivants, est devant l’accueil, occupée à jouer aux cartes. La partie s’interrompt, les joueurs se lèvent pour nous saluer et je rentre dans ce qu’on appelait autrefois « la cabane de l’homme de jour », qui ne mérite plus cette appellation depuis sa rénovation, pour obéir aux exigences administratives. Je donne les cartes d’adhérents, je remplis les différents papiers et je sais que celui qui me reçoit n’est ni un salarié, ni le propriétaire, ou encore moins le gérant. Pour quelques heures aujourd’hui, il est de service avec d’autres, comme je le serai moi-même dans quelques jours. Mon hôte répond à mes questions comme un professionnel, m’invite à m’installer et me promet une météo radieuse ! Je « ferai le jour » le jeudi 2 septembre et devrai venir chercher les consignes la veille à dix-neuf heures.
Discours un peu sibyllin, ai-je bien tout compris ? Toute société a ses codes et je souhaite ne pas transgresser involontairement les règles de ces « indigènes ». Sur le panneau d’affichage, quelques renseignements : le trésorier reçoit chaque soir de 18 heures à 18 heures 30, il est possible d’emprunter des livres à la bibliothèque, je peux consulter la liste des présents sur le terrain et connaître le numéro de leur parcelle, enfin l’assemblée de camp se tiendra le 2 septembre à 19 heures sur le terrain de volley.
Le terrain est propre, calme, serein et le matin chacun vous salue. Au retour de la plage, nous sommes interpellés avec courtoisie et sagacité par le « chef » de la semaine, il ne nous a pas encore repérés, sommes-nous bien d’ici, qui cherchons-nous exactement ? Quelques occupations favorites retiennent les habitants de cette contrée bien particulière. Ils sont pêcheurs, étudient attentivement les horaires des marées et distribuent à leurs voisins le surplus de la cueillette. Ils connaissent bien le proverbe inuit : « sans générosité, pas de prestige » ! Ils vont et viennent, s’affairent, s’emparent du temps. Ils sillonnent, comme beaucoup, l’île en vélo ; le début de l’après-midi est consacré à la palabre entre amis ou au repos sous l’auvent. À 15 heures, seuls les condamnés au nettoyage des sanitaires, gantés de caoutchouc rose, armés de seaux et de brosses, lisant ligne à ligne les différentes consignes, brisent la quiétude du camp assoupi. Vers 17 heures, quelques couples partent se baigner, ils rentreront bientôt et se dirigeront avec leur gel douche tranquillement vers les sanitaires. À cette période de l’été, peu jouent aux boules et les nobles habitués d’Utopia aiment se retrouver à l’heure de l’apéritif pour partager un Pineau frais, chacun apportant avec lui selon la coutume son pliant et son gobelet. Le dîner pris, des discussions joyeuses accompagnent les bruits de la vaisselle où les hommes rivalisent de talents, la gent masculine semble ici apprécier cette activité. Qu’en est-il les autres mois de l’année ? Puis faiblissent les échanges, le campeur se retire dans son espace, on n’entend plus un bruit.
Arrive enfin le cérémonial de la passation des consignes par le responsable : à l’heure dite, je reçois avec un autre campeur, les recommandations d’usage. Nous assurerons le lendemain chacun six heures de présence, pendant lesquelles nous devrons recevoir les nouveaux arrivants, relever et classer le courrier, nettoyer les sanitaires selon des normes bien définies, allumer les lumières à la nuit tombée dans les parties communes, abaisser les barrières pour clore symboliquement le camp. On nous confie enfin la clé du local réservé à l’accueil que nous ne garderons que vingt-quatre heures, il est toujours possible enfin de déranger le responsable sur sa parcelle, si d’éventuels problèmes surgissent.
Faire le « service de jour », c’est donc rester au camp des heures durant et à cette époque, prendre le soleil devant « la cabane » en attendant l’éventuel arrivant, vous permettra de parler avec beaucoup. C’est toujours d’un ton amusé qu’on demande à la « personne de jour », si elle n’est pas débordée par ses multiples tâches ou encore on la narguera en vantant les plaisirs de la baignade, qu’elle n’appréciera que bien plus tard, à l’heure de la relève ! L’anonymat est ainsi vite brisé et le soir venu, en traversant le terrain pour aller jeter vos déchets, on vous arrêtera souvent pour vous faire admirer la grosseur des huîtres sauvages, des crevettes ou des coques, insistant sur le faible temps nécessaire à la récolte de ces joyaux.
Le rituel d’intégration reste pourtant celui de l’assemblée hebdomadaire. Dès 18 heures 50 (le CU excelle par sa ponctualité), chaque membre de cette communauté aimant l’ordre et la ponctualité, avance avec son siège vers le terrain de volley, qui en un clin d’œil se transforme en lieu de discussion. Aucune absence, ce soir-là. Le responsable de la semaine, comme chez les Indiens guayaki, n’est pas à proprement parler un véritable chef, car quel est son pouvoir ? Il doit déjà répondre au devoir de parole, il rappelle rapidement le règlement et souligne les plaintes portées à sa connaissance : un produit pharmaceutique volé dans les douches, des éponges neuves dérobées dans les bacs à vaisselle, des lieux d’aisance insuffisamment nettoyés. Il suggère, encouragé par son équipe, la nécessité d’une corvée de pierres, permettant ainsi au jardinier de tondre plus facilement le terrain à sa fermeture et signifie à chacun l’obligation d’entretenir les parties fleuries. Si le ton est drôle pour aborder tous ces aspects de la vie quotidienne, il n’en demeure pas moins ferme. Arrive le grand moment de la soirée, celui du transfert des pouvoirs. Pour la semaine à venir, quels seront les bénévoles pour être responsable, trésorier, etc . ? À cette séance, l’attente fut courte et rapidement des doigts se levèrent pour assumer les différentes responsabilités. Nous étions, disaient certains, « entre vieux CU », ce qui signifiait que la bonne marche de la gestion du terrain ne posait aucun problème. Quelques discussions et des rendez-vous nombreux sous les auvents achevèrent la soirée.
Dès le lendemain, un autochtone pose une petite affichette : « Vendredi soir, repas en commun et danses bretonnes possibles à 19 heures sur le terrain de volley ». Il fait un temps magnifique, presque trop chaud. A l’heure dite les tables et les chaises quittent les espaces privés ; en quelques minutes, elles dessinent un grand cercle sur le lieu de l’assemblée. Les bouteilles et les mets régionaux arrivent et commence alors le rituel de l’échange des nourritures et des paroles. Le dessert pris, les Bretons prennent leurs instruments de musique, le signal est donné par quelques danseurs confirmés. S’enchaînent enfin les récits, les histoires drôles, les couplets repris en canon. C’est une soirée, totalement improvisée, au camping du Bois-Plage-en-Ré.
De tous ceux-là, quelle est exactement leur histoire, comment cette organisation fondée sur le principe de l’autogestion se maintient-elle encore ? Le temps des Lip n’est-il pas révolu ? 50 000 adhérents habitent ainsi la nature dans une centaine de lieux en France, leurs terrains, où la plupart du temps, seuls des bénévoles s’activent pour entretenir la propriété collective.
Une organisation des loisirs politiquement pensée aux origines en deçà des lois du marché dans des sites souvent beaux ; qu’est-ce qui anime fondamentalement depuis quatre-vingts ans ces militants enseignants, mais ils ne le sont pas tous (plus de 40 % des adhérents aujourd’hui n’appartiennent pas à l’Éducation nationale) dans ce mode de gestion du temps libre ?
L’enquête qui va suivre s’appuie sur une quarantaine de récits de vie et soixante-dix questionnaires recueillis à deux époques différentes, en 2004 et 2005 puis en 2017. La plus vieille informatrice Rose Martinet, alors âgée de 95 ans, témoignait dans les années 2000 : « Enseignante, j’ai adhéré en 1938, nous avions la licence n° 63. Je me souviens des rassemblements à Chamonix, Luchon, à Cap Ferret. Les fondateurs du GCU, je les ai tous connus, je suis vraisemblablement la seule survivante ! Je ne campe plus mais je continue de payer ma cotisation, par mutualisme. »
Trois quarts des enquêtés sont à la retraite, ils ont à la fois une plus longue expérience de ce type de vacances, ils bénéficient surtout de temps libre et peuvent se plier au jeu souvent long de l’entretien ou du questionnaire. Ils ont décrit et expliqué leur engagement, analysé dans la durée le Groupement, s’inquiétant souvent de son avenir. Plus d’une dizaine d’entre eux n’appartiennent pas à l’Éducation nationale. On le verra, l’association s’est progressivement ouverte à d’autres univers professionnels. En 2015, le GCU décide d’accueillir tous les campeurs à la seule condition qu’ils partagent son mode d’organisation et ses valeurs.
Inutile de souligner que ceux qui ont répondu à mes questions, estiment que cette expérience du temps donné à la propriété collective, à l’autogestion, a été précieuse dans leur formation ; ils souhaitent la transmettre, sans trop y croire. En effet, les quadragénaires pour la plupart et plus encore les trentenaires méconnaissent l’histoire du GCU. Seuls, Albert Taste, président fondateur a écrit quelques feuillets en 1957 et Jacques Beck et Claude Fontaine ont publié pour le cinquantenaire, une brochure sérieusement documentée d’une trentaine de pages, document précieux pour qui veut cheminer avec eux.
Il ne s’agit donc pas de comprendre un individu toujours singulier mais bien une réalité sociale, celle ici d’une association fondée au départ par un unique corps de métier : les « hussards noirs » de la République.
Toute expérience de vie comporte une dimension collective ; les enseignants on le sait, sont bavards et aiment écrire, ils ont accompli ce long devoir de souvenirs, laissant advenir avec bonheur le temps retrouvé. « Je vous fais parvenir mes réponses à votre questionnaire. J’ai laissé libre cours à mes réflexions très personnelles qui ne répondent peut-être pas totalement à votre attente. Je me suis attelé à ce travail, qui m’a demandé plusieurs jours, avec plaisir, car il m’a permis une revue de bien des moments agréables de ma vie. Je souhaite qu’il vous soit utile 1 »
Ils savent évoquer la nature, ils ont simplement compris, comme l’écrit Colette dans ces années d’avant-guerre : « que certains plaisirs n’ont pas de nom dans le langage humain, que l’allégresse de froisser l’herbe blanche de gelée, d’affronter le soleil, de muser sur une longue route, appartient aux hordes migratrices, au clan qui reprend force et joie à disperser les cendres tièdes de son feu d’hier 2 ».
Dépouiller depuis 1938 la revue était nécessaire, comment au fil des années ont-ils inventé l’utilisation de leurs loisirs, choisi de se mettre en scène au sens d’E. Goffman, de se donner à voir dans les photos ou articles ? Comment ont-ils instauré un contre-pouvoir face au système bancaire, devenant ainsi propriétaires d’un patrimoine foncier exceptionnel ? Quels ont été leurs différends ? Défendent-ils une forme d’endogamie sociale ? Contre quoi s’insurgent-ils dans ce choix de vie ? Ont-ils pu traverser sans embûches la « révolution estivale » des années 1960 ? Le camping n’est-il au final qu’un « hobby débilitant » comme le pensait Adorno dans les années 1960, rentré dans l’ère de l’industrialisation et de la consommation ? Il s’agit de regarder autrement, sur une période longue, un certain groupe d’enseignants, par le biais de leurs vacances. Mais, le temps libre ne prolonge-t-il pas le travail comme son ombre ?
En France, ce sont justement les sociologues du travail, en particulier Georges Friedmann, qui ont souligné les liens étroits entre l’activité professionnelle et le loisir. Face à l’émiettement des tâches, à l’éclatement des métiers, les passe-temps viendraient compenser une insatisfaction, née d’un travail routinier, inintéressant et fatigant. Mais avec l’allongement des temps de repos, l’augmentation du niveau de vie, le loisir n’est-il qu’une évasion hors du travail, n’est-il pas plus complexe aujourd’hui dans ses finalités pour ceux qui ont la chance de pouvoir en profiter ? Dans le champ des sciences humaines, la réflexion sur l’utilisation des temps de repos, est le plus souvent jugée comme parfaitement futile. 40 % des Français ne partent pas en vacances, ou très rarement, essentiellement pour des raisons économiques ; notre société reste structurée sur la valeur du travail et ne pas en avoir vous destine à habiter « la planète des naufragés » selon la forte expression de Serge Latouche, économiste et philosophe.
Si l’interrogation n’est pas rapidement évacuée pour son inconséquence, l’analyse qui domine est bien celle de l’aliénation. L’univers professionnel contraint les individus et les usages du temps libre, justement ne sont pas « libres » : ils sont essentiellement commandés par la logique du marché et l’homogénéisation des besoins. C’est au cœur de cette double interprétation, la futilité et l’aliénation que se situe aussi cette histoire du Groupement.
Les recherches, enfin, sur ce choix spécifique d’aménagement du repos qu’est le camping sont quasi inexistantes hormis les travaux pionniers d’O. Sirost, G. Raveneau (2001) et d’A. Baubérot (2001) notamment. Pourtant 13 millions de Français fréquentent un camping annuellement et le nombre de nuitées ne cessent d’augmenter depuis quelques années dépassant les chiffres de l’hôtellerie traditionnelle.
Rester quelques semaines sur les terrains du GCU pour sentir ce fameux « esprit » qu’on ne peut jamais totalement expliquer à qui ne l’a pas partagé, s’imposait.
À dessein, le fil de cette histoire est chronologique, présenté en périodes, ce sont celles des différents présidents de l’association, dont les mandats ont en commun la longue durée. De 1937 à 2012, seulement cinq administrateurs bénévoles ont été élus au plus haut niveau de responsabilité. En 2012, pour la première fois, c’est une femme qui préside l’association. Cette chronique accorde une large place aux témoignages, elle est même prise volontairement dans le flot des paroles. Elles n’ont pas toutes été retranscrites, la tâche était impossible, le choix a été difficile tant était souvent grande la qualité des observations et des analyses. Qu’on ne s’attende pas à lire ici chez ces militants du GCU, un discours qui tend à transformer le monde, à lutter contre les injustices et les inégalités, voire à dénoncer la crise de l’institution scolaire. S’ils sont particulièrement sensibles à toutes ces questions, tous l’ont affirmé : ils ne parlent sérieusement ni de politique, ni de pédagogie sur les terrains, quoique. Ces luttes-là, pour certains, ils cherchent à les mener ailleurs dans les partis, les syndicats, dans d’autres associations militantes.
Fondé depuis quatre-vingts ans sur un projet collectif, porté on le verra par un réseau d’interconnaissances, marqué par une forte identité, le Groupement défend un bien commun. Leur engagement, comme dans toutes les associations, a souvent été menacé, à tous moments, par des contraintes extérieures ou par des conflits internes. Ne croyons pas une seule seconde que l’harmonie a toujours régné entre les membres du bureau, les différents administrateurs, entre les campeurs eux-mêmes. Les querelles ont été nombreuses, les différends réels.
200 bénévoles entretiennent le patrimoine commun. Certains sont aujourd’hui moroses et désenchantés en ce premier quart de siècle. Ils témoignent comme beaucoup, de l’omniprésence des lois du marché, de la perte du lien social, de la montée de l’individualisme, de la tyrannie imposée par la société de consommation avec son armée de besoins si bien analysée dès les années 1970 par J. Baudrillard, de la fin du militantisme et du bénévolat. Tiendront-ils encore longtemps, l’engagement militant est fragile, toujours prêt à se rompre ?
On cherchera à comprendre dans cette temporalité qui échappe aux obligations professionnelles, non pas l’esprit du don, comme le souhaitait Marcel Mauss dans son célèbre essai, mais celui de l’autogestion ou plutôt de la gestion participative, de la solidarité, de la responsabilité, du bénévolat, de l’association. N’est-ce pas finalement bien proche comme l’atteste le sociologue Philippe Chanial 3 ? Les enquêtés l’affirment fermement, dans ce temps accordé au GCU comme bénévole, ils n’ont fait que rendre ce que le Groupement leur a donné. Pourquoi, en dépit des multiples obstacles, les CU défendent-ils encore leur projet commun ? Comment se projettent-ils dans le futur ? Quelle est cette volonté collective, énigmatique, qui les pousse à agir, à se lier et que nous apprend-elle sur notre société menacée par le repli égoïste du chacun pour soi, par l’indifférence à la respublica, par la perte du lien social ? Pourquoi défendent-ils si fortement leur attachement à la forme juridique de leur groupement : l’association et cherchent-ils à rejoindre depuis peu une autre maison commune, l’économie sociale et solidaire ? En quoi et comment, à leur mesure, s’inscrivent-ils avec d’autres dans une forme de résistance tranquille à l’illimitation de l’économie ? En effet, il est difficile de croire aujourd’hui en un futur radieux conciliant progrès économique et progrès social.
Ce travail n’est le fruit d’aucune commande, la liberté de la recherche a été totale, ma parentèle ne campait pas au GCU. J’ai rencontré des témoins attachants, souvent submergés par leurs souvenirs, défendant des valeurs, réfléchissant sur leur parcours : leur mémoire devait être recueillie, absolument.
Mon essentielle question : au quotidien, concrètement, comment et pourquoi ont-ils construit et préservent-ils depuis si longtemps, en la transformant, leur utopie ?
1 A. Bigey, enseignant, né en 1932, adhésion en 1959.
2 Colette, Belles saisons I et II in Romans, récits, souvenirs. 1940-1949, Flammarion, p. 13
3 Pour une plus ample étude sur « l’esprit de l’association » cf. Philippe Chanial, Justice, don et association. La délicate essence de la démocratie. La Découverte. M.A.U.S.S. 2001
CHAPITRE 1 Les fondateurs : des utopistes déterminés
« Je suis moins fier de ma carrière personnelle – je suis professeur de l’enseignement supérieur – que d’être fils d’instituteurs. Ce mot avait une autre force que professeur. Je suis heureux que des enseignants aient montré à travers le GCU, comme à travers la MGEN et la MAIF ce que peut être un modèle de gestion collective solidaire et fraternelle. »
Octobre 1935, deux instituteurs militants départementaux de la jeune MAAIF 4 (Mutuelle Assurance Automobile des Instituteurs de France) proposent à Edmond Proust, président fondateur de cette dernière, un article sur le camping, pour le premier guide touristique que doit publier la Mutuelle. Un des auteurs, Albert Taste, a 36 ans, il a rencontré Proust en 1934 et il ne cessera jamais d’avoir pour lui une amitié et une admiration sans réserves. Gascon d’origine, fils de paysans fortement attaché à sa terre natale le Gers, Taste intègre l’École normale au moment de la Première Guerre mondiale. Il obtient son CFEN (certificat de fin d’études normales), se syndicalise et participe le 17 mai 1934, dans un grand élan de solidarité, au théâtre de Fontenay-Le-Comte en Vendée, avec trois cents autres instituteurs présents ou représentés, à la création de la MAAIF. En juillet de cette même année, il est nommé dans son village natal à Beaucaire-sur-Baïse où il restera jusqu’à sa retraite. Socialisant, secrétaire de mairie, expert géomètre, écrivain public, poète, ethnologue, initiateur du jeu de boules dans son village, animateur bénévole avec sa femme d’une troupe locale de théâtre, Taste correspond dans la terminologie du sociologue allemand Max Weber à « l’idéal type » du maître d’école de la Troisième République. Ce sont eux, les « hussards noirs de la République » qui seront à l’origine de la Mutuelle et du GCU. L’histoire de ces deux institutions est fortement imbriquée : les fondateurs du GCU sont d’abord des solidaristes, des mutualistes convaincus. Taste est le premier adhérent de son département à soutenir la fondation de la MAAIF, il devient rapidement correspondant départemental. Comme les autres militants de la Mutuelle, il profite de toutes les réunions cantonales, syndicales, pédagogiques, de l’organisation annuelle des épreuves du Certificat d’études, pour expliquer à ses collègues le principe du mutualisme « intégral » (nous y reviendrons). Albert Taste cherche à convaincre ses collègues d’adhérer à ce qui n’est encore qu’un projet bien présomptueux : fonder une mutuelle.
À cette époque également, les vacances scolaires commencent le 14 juillet pour se terminer au 1 er octobre ; jusqu’au XIX e siècle les écoles vaquaient en deux sortes d’occasion : les fêtes religieuses qui scandaient l’année, et les travaux des champs qui entraînaient des absences nombreuses. À la fin du siècle, les congés et les vacances s’autonomisent du calendrier de l’Église et des obligations du monde paysan. Sous la Troisième République, les temps libres en continu se développent avec comme seule finalité de donner des loisirs aux élèves et aux enseignants. Ces longues vacances sont placées dans la saison d’été, s’ouvre alors un temps à inventer et à organiser.
L’article de Taste sur le camping ainsi que celui de Panouillot de Saint-Laurent-La-Roche dans le Jura sont publiés dans le guide de 1936, le premier loue avec lyrisme les charmes de la vie bucolique, le second appelle à la création d’un groupement de campeurs.
Le correspondant départemental de la MAAIF du Gers, ce paysan enraciné qui connaît le gascon comme nul autre, mais qui manie avec talent le français, cette langue étrangère apprise à l’école, cet amoureux infatigable des livres, aime prodigieusement écrire. C’est en ces termes qu’il s’adresse à ses collègues dans la revue de la Mutuelle : « Lorsque, aux premiers beaux jours, vous avez vu les roulottes des bohémiens s’égailler par les routes fleuries, n’avez-vous pas envié la vie errante de ces éternels voyageurs ? N’avez-vous pas senti revivre en vous, mystère des hérédités profondes, l’âme d’un ancêtre nomade ? Certes, vous avez bientôt détourné les yeux, honteux d’avoir, vous, citoyen honnête d’une honnête République, laissé tomber un regard presque sympathique sur ce groupe suspect de va-nu-pieds. Mais, plus tard, votre sommeil n’a-t-il pas été hanté par le rêve millénaire des hommes : voir d’autres horizons, aller toujours plus loin, par-delà les coteaux et les plaines ? Ce rêve, le camping seul vous permet de le réaliser […] »
Voyager avec une tente ou une roulotte, c’est rompre avec la sédentarité, la quotidienneté et vivre en liberté pour profiter du calme et de la beauté de la nature. Cette aventure, économiquement à la portée des maîtres d’école peu fortunés, permet non seulement de développer ses aptitudes physiques par l’exercice de la randonnée ou du canoë, mais aussi de découvrir de nouvelles contrées, des usages différents, enfin de retrouver la sérénité. « Nous éprouvons aussi, déclare Taste, plus que quiconque, la nécessité de calmer nos nerfs, de reposer notre esprit, de dilater nos poumons, de nous évader quelque temps de l’emprise du métier, de rechercher son antidote à la fatale déformation professionnelle et, pour quelques-uns d’entre nous, à la vie souvent factice des cités modernes […] Quelle satisfaction de se libérer pendant plusieurs semaines de toute convention, de toute chaîne, de laisser chez soi (avec une âme d’emprunt plus ou moins embourgeoisée), ses faux-cols et ses chaussettes… ses “bibis” et ses bas de soie ! Quelle satisfaction de se retrouver enfin soi-même, dévêtu de toute vanité d’hommes civilisés ! »
La finalité de cet art de vivre est bien la constitution d’un esprit sain, dans un corps sain ; là est déjà la devise de Taste. Le temps de loisir, à son avènement dans ces années 1930, est déjà envisagé ici comme un temps à occuper pleinement. Le tourisme du campeur enseignant n’est pas l’expérience de la vacuité, de la mollesse, de la vacance, de ce qui est vacans, vide ; bien au contraire, il convient de se détendre, de se divertir et de se développer physiquement et intellectuellement, pour accomplir mieux encore ses fonctions d’enseignant. On retrouve là les trois essentielles finalités attribuées au loisir par J. Dumazedier : se détendre en se délivrant de la fatigue, se divertir en évitant l’ennui et s’épanouir en développant sa personnalité, en échappant à la routine du travail quotidien. Camper a une vertu thérapeutique, la nature répare, elle est nécessaire dès cette époque au ressourcement du citadin. Ce temps permet enfin un jeu sur les identités, l’honnête maître d’école joue au bohémien dans sa roulotte de contreplaqué, il fait l’expérience éphémère de la vie « sauvage », se dépouille de sa blouse grise pour mieux se retrouver : la quête de ce voyage est aussi lui-même.
Panouillot parle bien davantage en militant, en politique, il utilise un autre jeu de langage : « Le développement si rapide de notre Mutuelle automobile a fait germer cette idée simultanément dans plusieurs esprits : créer au sein de la Mutuelle, un groupe de campeurs universitaires. Nul, plus que le campeur, n’a le sens social, le goût de l’entraide plus développé. Si l’on ajoute que chez nous instituteurs, l’esprit de corps est particulièrement puissant, grâce sans doute à nos luttes syndicales et corporatives, on comprendra les raisons de notre initiative. […] Notre GCU nous permettra surtout d’organiser des camps universitaires, et des caravanes de quelques camarades dans les régions les plus pittoresques. Conçoit-on tous les services que des campeurs amis, voyageant en caravanes, peuvent se rendre ? […] Et puis, c’est aussi la possibilité de s’organiser pour dépasser nos frontières, de se risquer en Espagne, voire en Afrique du Nord !… Que dites-vous d’une république de campeurs universitaires quelque part dans la riante Italie, au pays des Chemises noires ? Une gageure ? Non ! Une réalité de demain […] Alors faites-nous parvenir votre adhésion au GCU en formation […]. »
Cette appellation « universitaire », que l’on doit à Panouillot, peut paraître étonnante aux lecteurs d’aujourd’hui ; aucun enquêté, même les plus anciens, n’a su expliquer précisément le choix de ce terme. Il fait vraisemblablement référence à ce lointain décret du 17 mars 1808, où Napoléon I er pose le principe que l’enseignement public, dans tout l’Empire, sera confié à l’Université. C’est elle qui doit établir des Écoles normales où l’on présentera les méthodes les plus propres à perfectionner l’art de la lecture, de l’écriture, du calcul. Nul ne peut enseigner sans être muni d’un diplôme délivré par l’Université. Ce n’est que sous la Troisième République, par la loi du 9 août 1879, qu’obligation est faite à tous les départements d’entretenir une École normale d’instituteurs et d’institutrices. Dès le début du XX e siècle dans les villes, on conseille fortement aux instituteurs par exemple de constituer avec leurs collègues « des foyers universitaires », bibliothèques ouvertes au personnel de tous les « ordres d’enseignement ».
L’idée d’un groupement de campeurs enseignants est lancée. Panouillot et Taste utilisent le bulletin trimestriel de la Mutuelle pour continuer leur propagande. Juillet 1936, quelques dizaines d’adhérents organisent deux camps de rassemblement, l’un à Nantua, l’autre à la Capte-d’Hyères. Paul Varène, correspondant départemental de la MAAIF en Ardèche, prend la tête d’une caravane pour l’Espagne, mais la guerre ne lui permet pas de réaliser son projet ; en août 1937 cependant, des CU rassemblés à Luchon passeront la frontière pyrénéenne pour échanger avec le garde-frontière : « Nous descendons vers Bossost à quelques kilomètres de Lérida tragiquement bombardée depuis. La montagne est magnifique […]. Un garde-frontière nous accompagne aimablement à notre retour. Nous devisons de nos occupations respectives, de la guerre, de Franco… Il n’en sait pas plus que nous. « C’est terrible », dit-il avec un soupir ! […] Voici la frontière. Nous serrons affectueusement la main de notre compagnon et formons des vœux pour la victoire de l’Espagne républicaine 5 ». Les fondateurs du GCU sont farouchement hostiles au régime de Franco, c’était là aussi leur engagement.
Annie Bénaben, fille de CU, est née en 1939. Elle se souvient de son oncle Gaston Loupiac, qui était titulaire de la licence n° 11. « C’était un responsable de la MAAIF, il fut le secrétaire général du premier conseil d’administration du GCU. Il campait avec les pionniers, Maurice Fonvieille, Taste, Loyer, dans une pinède à la Capte, qui se situe sur la presqu’île de Giens. Il avait une roulotte, une espèce de caravane en bois très artisanal. C’était une caisse à savons, sans fenêtres. Il avait dû la faire construire. “On part avec la roulotte, clamait-il” ».
Le groupe s’organise : certains adhérents se renseignent sur le meilleur matériel de camping à utiliser, d’autres se lancent dans la prospection des terrains susceptibles de les accueillir. Début de l’année scolaire 1936-1937 l’idée d’une association et donc d’un groupement de campeurs est acquise. D’où vient cette idée, chez Taste et Panouillot, d’organiser leurs loisirs sur le mode du camping ? Les Romanichels, seuls, servent-ils de modèles ? Était-ce si habituel de monter sa tente ?
Être campeur avant la guerre
On date traditionnellement les débuts du camping à 1865, lorsque l’alpiniste anglais Édouard Whymper parti à la conquête du Cervin, utilisa le premier, semble-t-il, une tente de loisir. L’écrivain écossais Robert Louis Stevenson, dans Voyages avec un âne dans les Cévennes, raconte sa découverte en automne 1878 de cette région et donnera à tous ses lecteurs le désir de vivre en pleine nature. Il a 28 ans, aime la France et cherche à fuir un chagrin amoureux. Il veut prendre tout son temps pour ce circuit qui doit l’amener du Monastier (près du Puy) à Saint-Jean-du-Gard, au pays des Camisards. Il veut non seulement découvrir par la marche les hommes et les lieux chargés d’histoire, mais aussi il désire se couper du monde pour se trouver lui-même. Passer toutes ses nuits dans une auberge ou un refuge, ne lui convient pas ; c’est fastidieux, contraignant, de devoir chercher un toit dès que vient la nuit. Il se décide pour l’achat d’un sac de couchage, qu’il fait confectionner sur mesure : un long rouleau en bâche verte à l’extérieur et en fourrure de mouton bleue à l’intérieur. Une fois plié, celui-ci lui servira de valise dans la journée. En cas de pluie, il se fabrique juste une petite tente pour se protéger uniquement la tête ; c’est ainsi équipé que Stevenson peut passer toutes ses nuits à l’hôtel de « la belle étoile » : « La nuit est un temps de mortelle monotonie sous un toit ; en plein air, par contre, elle s’écoule, légère parmi les astres et la rosée et les parfums […]. Ce qui ressemble à une mort momentanée aux gens qu’étouffent murs et rideaux n’est qu’un sommeil sans pesanteur et vivant pour qui dort en plein champ 6 . » Il lui arrive même de laisser à son départ quelques pièces de monnaie sur le sol, n’est-il pas le débiteur de la nature pour cette généreuse réception ? L’aristocrate Stevenson aura de fervents adeptes et rend bien compte de l’imaginaire des premiers campeurs.
A lire les travaux d’O. Sirost, on apprend que le mot camping 7 , apparaît en France en 1903 sous la plume d’un journaliste de la presse sportive. Il nous présente des cyclotouristes anglais, véritables « Robin-wood », qui dès cette époque fuient la capitale, l’enfermement et l’asphyxie. Ils se regroupent sous forme d’association de cycle campers, qui par leur choix de vie privilégiant le retour à la vie sauvage, la nature et le grand air, contestent le progrès technique, le confort bourgeois et l’atmosphère insalubre, voire immorale des grandes villes. Si la civilisation asservit l’homme à des besoins superficiels, a contrario l’expérience de la vie simple en pleine nature, doit le libérer des contingences superflues.
Doyen des clubs de camping, le Camping club français (CCF) est fondé le 15 mars 1910 par quelques éclaireurs unionistes (protestants) et le célèbre fabricant de matériel de camping Louis Partridge appartient à ce groupement, qui va rompre avec une obédience strictement religieuse.
Il convient d’abord d’aider matériellement les campeurs et de trouver des terrains en les organisant autour d’un chef de camp. Le CCF tisse des liens avec les mouvements de jeunesse que sont les Éclaireurs de France avec leur volonté d’éducation morale et religieuse dans et par la nature. Il organise la propagande du camping par des causeries, des sorties, des salons et des démonstrations.
Dès les années 1930, les adhérents du club se retrouvent rituellement pendant l’année dans des cafés où l’on écoute des conférences projections de l’un d’entre eux sur son séjour estival. On échange des savoirs et des astuces, on organise les prochaines sorties, on discute matériel, on invite des fabricants et on publie une revue ; se constitue là, au cœur des grandes villes, dans ces lieux de forte sociabilité que sont les cafés « l’esprit campeur ».
Le matériel venu de Grande-Bretagne est cher, les adhérents s’organisent en coopérative pour acheter collectivement de grandes tentes pouvant héberger jusqu’à trente campeurs et les premiers fabricants français commencent à commercialiser leurs produits en les exposant lors des réunions annuelles du CCF ou des rallyes. Se déroulent de véritables spectacles où des villages de campeurs sont constitués et où chaque adhérent rivalise dans l’utilisation des marchandises les plus sophistiquées. Ainsi, en mai 1930 : « Le samedi soir, à 21 heures, concours d’illumination des tentes (bougies, acétylène, électricité, etc.) À 21 heures 30, grand concert par appareils de TSF. […] Le dimanche matin, vers 9 heures 30, grand concours de camping, […] qui sera photographié et filmé… 8 »
Dès les débuts du camping, parmi les classes aisées à cette époque, l’intérêt et l’exhibition des derniers objets de la modernité appartiennent totalement à ces adeptes. Les nouveaux randonneurs, par couple souvent, s’achètent des rucksacks, des culottes sport pour le tandem, des pull-overs identiques : « C’est un peu plus urgent, écrit Colette avec morgue, que le crêpe de Chine et le peigné à rayures ? Un snobisme remplace l’autre : marchant, ramant, roulant par paires, les nouveaux impétrants se veulent aussi semblables que deux amandes philippines, que deux marrons dans la même coque, que Narcisse et son image… 9 ».
Aimer camper et c’est bien là le paradoxe dès les origines, c’est certes vivre au contact de la nature, fuir la ville, son air vicié et son anonymat, créer un lieu de forte solidarité, mais sans renoncer nécessairement aux charmes de la consommation, de la marchandise et du progrès. La curiosité, l’intérêt porté à l’objet manufacturé modèle fortement nos pionniers et leur imaginaire ; le camping à sa naissance, il faut le souligner, rentre dans l’ère de l’industrie par les rallyes, puis les multiples salons et foires.
Camper chez les nantis, dès les années 1930, c’est souvent être un Robinson hypercivilisé ou un gentilhomme de la jungle. Colette les croise chaque été : « Déjà, dans une Provence couverte de tentes ( sic ), je rencontre […] des types du parfait nomade courtois qui, vêtus de peu, sont capables de tenir salon, d’inviter la passante : “Une tasse de café ? ”. Leur peau noire comme le diable habille quelquefois des anges mélodieux : “Ce soir, Madame, nous chantons des chœurs à trois voix, voulez-vous venir nous entendre ? ” Et cette manière d’offrir un petit bouquet en échange de quelques bidons d’eau douce… 10 »
Louis Partridge, pour ne parler que de lui, est à la fois un campeur expérimenté, aimant se faire photographier avec Paul Émile Victor et des aventuriers célèbres et un fabricant. Dans ses catalogues de vente, il raconte ses propres aventures, ses prouesses, il donne des conseils et s’il utilisait au début de ses excursions une tente de trente kilos beaucoup trop lourde, c’est parce qu’il a réussi à confectionner une tente beaucoup plus légère en 1906, qu’il a amélioré ses performances. En 1912, il ouvrait donc son premier atelier de fabrication de tentes et de matériel de camping, véritable lieu de formation du campeur et certains vieux CU se référaient encore à lui.
Dans cette « classe de loisir », l’esprit campeur se forge ainsi avant la Seconde Guerre mondiale dans cet entrecroisement complexe entre une pratique de contestation face à la civilisation et ses maux, un désir de vie saine, sportive et aventurière, un souci pédagogique repérable dans les mouvements de jeunesse et un attrait réel pour l’objet manufacturé, signe de la modernité. Camper à cette époque, c’est se distinguer au sens de Bourdieu, par son équipement, marquer sa différence par ce choix spécifique d’organisation du temps libre, afficher son appartenance sociale.
Dans ces années où Taste et Panouillot – qui ne sont évidemment pas des « snobs mondains » – lancent leur appel, la progression du camping est si grande en France que le nombre des campeurs est estimé à 200 000 ! Il s’agit donc d’un véritable mouvement, il va s’organiser et se démocratiser par le biais des associations. La découverte du camping vient aussi de l’expérience du scoutisme souvent rapportée par les CU.
Les mouvements de jeunesse
C’est après la Grande Guerre que se développe ce qu’on appelle d’un terme général, « le scoutisme » ; trois organisations se dessinent en France : les Eclaireurs (laïcs), les Scouts (catholiques) et les Eclaireurs unionistes (protestants). Ces mouvements utilisent la vie au plein air comme une véritable pédagogie, une ascèse militante. Existent des rituels, des symboles, des chants, des grades et des initiations. La finalité est bien d’éduquer les adolescents, de forger leur personnalité, paradoxalement en les laissant vagabonder dans les bois ou forêts. Ces citadins pour la plupart originaires des classes favorisées, doivent apprendre à vivre simplement dans la nature par leurs propres moyens. Les tâches les plus élémentaires de la vie quotidienne – faire la corvée de bois pour alimenter un feu, aller au ravitaillement, laver son linge et la vaisselle – deviennent de très sérieux apprentissages. Développer l’endurance, la débrouillardise, la camaraderie, l’adresse est la finalité d’une série d’épreuves et de rites de passage, traversés apparemment dans la bonne humeur. Ce terrain des initiations qu’est la vaste nature, n’est pas sans rappeler l’enclos où se déroulent les rituels d’intégration dans les sociétés sauvages ou traditionnelles, la souffrance physique exceptée. Il s’agit bien là de fabriquer des adultes, dotés d’un certain nombre de qualités physiques et morales. Utilisation de la nature pour mieux socialiser, « civiliser » l’enfant : l’antienne est connue.
La pédagogie du camp se construit d’une certaine manière pour combler les lacunes de l’école. Le chercheur Arnaud Baubérot décrit par exemple un groupe de lycéens protestants au début du XX e siècle, installés dans la nature la plus sauvage sur l’île d’Oléron : la tenue est relâchée, ils se baignent joyeusement, tout ici est liberté. Ils ont pourtant bâti un véritable phalanstère au plan méticuleusement tracé, à l’écart total des paysans autochtones, où sévit un ferme règlement. La nature est habitée, la répartition de l’espace rigoureusement définie : tentes pour dormir, hangar utilisé pour la cuisine, espace réservé pour se verser des seaux d’eau sur le dos, cuvettes en fer convenablement rangées etc . L’emploi du temps lui-même n’est pas laissé au hasard : lever matinal, partie de football, toilette, repas, culte donné sur la dune, jeux, baignades, promenades, corvées diverses. Baubérot conclut fort justement : camper, c’est en fait ici bâtir une cité utopique. L’aménagement du camp, les rituels et les usages qui régissent son fonctionnement, son vocabulaire spécifique, participent à l’élaboration d’une culture particulière. Il souligne que le camping invente un espace de nature sauvage pour construire de toutes pièces une microsociété utopique censée former et édifier l’enfant.
A partir d’un espace sauvage, construire même de façon éphémère, une utopia communautaire avec son bon gouvernement, sorte de cité idéale est inscrit dès les origines dans cette pratique de plein air. Les CU chercheront à prolonger cette expérience, y apportant leur singularité en regroupant déjà les générations.
Le camping en famille
Le développement du camping familial s’appuie sur l’avènement des vacances, accordées pour tous par la loi de juin 1936, qui institue le principe du droit au congé payé en accordant deux semaines de vacances aux salariés. Le Front populaire crée un sous-secrétariat aux Loisirs, rattaché en juin 1936 au ministère de la Santé. L’avocat Léo Lagrange, député du Nord, en est le responsable. Été 1936, les départs en vacances sont favorisés par l’instauration des billets réduits pour les bénéficiaires des congés payés, qui permettent le départ de 600 000 personnes d’après les statistiques de la SNCF. Cette temporalité du congé, cette série de jours consécutifs libérés du travail, est nouvelle pour les ouvriers et en 1936, comme durant les années qui suivirent, seule une minorité quitte son domicile. Si le premier combat est bien de conquérir le temps libre, il convient ensuite de savoir et de pouvoir l’utiliser. Les « congés payés », ainsi que le dit la légende, n’ont pas envahi les cités balnéaires, les « salopards à casquette » n’ont pas massivement « saucissonné » sur les plages à la mode comme on les présentait dans une certaine presse ; la route des vacances vers la Côte d’Azur ne s’est pas immédiatement ouverte aux classes laborieuses. Les ouvriers sont restés chez eux pour des raisons économiques et ont organisé leurs vacances sur le modèle du temps libre ordinaire : aller à la pêche, bricoler, jardiner, aider la parentèle installée à la campagne, rendre visite à la famille, faire du vélo. Les espaces parcourus à cette époque, même pour la majorité des instituteurs, sont restreints et le temps des vacances est le plus souvent celui du retour à la nature, le temps d’une brève excursion.
Le sous-secrétariat d’État s’efforce d’aider au développement du réseau des auberges de jeunesse. Elles sont nées en Allemagne en 1900, le CLAJ en France (Centre laïque des auberges de la jeunesse) bénéficiant des subventions et de l’appui de Léo Lagrange, compte 229 sites en 1936. Lieux de loisir, elles sont aussi des centres de sociabilité culturelle. Le Front populaire encourage le sport, qui ne doit pas être uniquement une pratique de nantis, les exercices sportifs à la portée de tous devraient permettre, on l’espère, d’enrayer le pourcentage élevé de réformés dans une classe d’âge française. La culture réservée à une élite doit également être partagée par le peuple, on élargit les horaires d’ouverture des musées et l’on pratique une politique de tarifs modiques pour les associations. Lagrange déclarait : « Je compte sur les municipalités pour développer l’hôtellerie, les terrains de camping, multiplier les fêtes populaires, créer des activités culturelles ». Il réunit enfin en 1938 diverses associations de scoutisme, de loisirs et de nature pour constituer l’Union française des associations de camping (UFAC). Le mot « loisir » était autrefois l’unique apanage de la seule aristocratie, puis de la bourgeoisie. Cette « classe de loisir » dont nous parle Veblen à la fin du XIX è siècle pouvait avec ostentation dilapider sans compter ses biens, son argent et son temps qui devait être improductif. Cette nouvelle temporalité prend une résonance populaire. « Nous voulons, ajoute Léo Lagrange, que l’ouvrier, le paysan et le chômeur trouvent dans le loisir, la joie de vivre et le sens de leur dignité. »
Ni l’ouvrier, ni même l’instituteur ne pouvaient passer des vacances en famille dans un hôtel même modeste, pour des raisons économiques. L’organisation progressive du camping leur permettra de prendre des congés. Le GCU s’enracine totalement dans cette tradition politique du Front populaire et se constitue légalement en association en 1937. Il convient d’organiser pour les instituteurs également cette nouvelle temporalité, travaillée, comme on l’a vu, par les imaginaires d’un camping aux origines diverses dès le début du XX e siècle. Avant de se lancer dans la création du GCU, les fondateurs acquièrent une solide expérience dans la constitution de leur mutuelle, la MAAIF.
Les CD (Correspondants départementaux) de la MAAIF 11
Albert Taste et bien d’autres instituteurs ruraux sillonnent les campagnes, pour convaincre leurs collègues de permettre la création d’une assurance contre les risques automobiles. Tous se ressemblent, formés à l’École normale, syndicalistes, « vaccinés à gauche », rarement inscrits dans un parti politique, ils cherchent à défendre les valeurs de la République, au premier rang desquelles la laïcité. Défendre l’école, c’est pour eux, permettre le progrès social, émanciper les esprits, en apprenant à lire et à écrire. À défendre l’école de la République, certains se retrouvent, on le verra, dans les rangs des francs-maçons.
L’instituteur Paul Loyer appartient au premier conseil d’administration du GCU en 1937, au titre de « trésorier adjoint » ; sa fille Denise Boulicaut, évoque avec chaleur sa personnalité : « Né à Paris en 1906, après son bac, mon père a eu son premier poste dans l’Isère où il est parti avec ma mère, également institutrice. Mon père s’engageait activement dans les associations, il était donc correspondant de la MAAIF, il est entré ensuite au GCU. Pour mon père, le Groupement était toute sa vie, il avait la licence n° 4 ! La laïcité pour lui était fondamentale […] L’impiété de mon père était telle, que lorsque nous sommes allés en Italie en 1949 avec des CU, ma mère l’a obligé à visiter les églises, c’était absolument nécessaire ! Il était profondément athée, c’était pire qu’une religion ! »
La laïcité pour quelques-uns, n’est pas seulement de l’anticléricalisme mais bien un absolu refus du religieux, totalement intolérant, nous y reviendrons.
Les instituteurs : des gens de peu
Pour le sociologue Pierre Sansot, les « gens de peu » sont déjà des individus modestes et les maîtres d’école de cette période appartiennent bien, sur certains plans, à cette catégorie. Dans les années 1935, les instituteurs ont été eux aussi frappés par la crise économique (500 000 ouvriers basculent dans le chômage, des marches de la famine sont organisées à l’instigation des partis de gauche et surtout du PCF pour tous ceux qui avaient perdu leur travail). En janvier, Pierre Laval diminue de 3 à 10 % le traitement des agents de l’État et augmente les impôts, les enseignants sont victimes de cette politique. Jean Lauroua, instituteur, ancien président de la MAIF et également CU, se souvient qu’à cette période « le niveau de vie des instituteurs avait sérieusement chuté suite au prélèvement de 10 % sur tous les traitements et indemnités, à la suppression de l’indemnité de résidence pour l’un des conjoints dans les ménages de fonctionnaires et au retard d’un an qu’avaient subi toutes les promotions. Il fut même envisagé de diminuer d’un tiers le traitement de la femme de fonctionnaire mariée à un fonctionnaire. » 12
Face à la crise économique, certains partis politiques désignent les boucs émissaires, responsables de tous les maux : l’étranger, l’Italien ou le Polonais, et le fonctionnaire. Le premier, refrain bien connu, vole le pain des Français, on hurle avec morgue « La France aux Français ! » et l’on organise des « chasses à l’homme » contre le Rital ou le Polack. Ces allogènes sont totalement inintégrables. Les Polonais qui continuent de vivre entre eux dans les corons du Nord, parlent leur langue, se tiennent d’étranges façons dans les églises, baisant les mains du prêtre, ne seront jamais assimilés ! Pour leurs enfants, ils font venir des moniteurs polonais qui leur apprennent à lire et à écrire dans la langue maternelle à l’intérieur même des locaux scolaires. Bien que catholiques, ce sont des prêtres polonais qui célèbrent les offices. Ils sont inassimilables selon les déclarations de beaucoup, des préfets surtout. La xénophobie, voire le racisme qui accompagne toujours la dernière vague des immigrés n’est pas nouvelle, ils s’inscrivent dans une tradition ancienne, tenace. Il s’agissait pourtant d’une immigration voulue et décidée par la France. On feint de l’oublier, les immigrés européens, catholiques pourtant, ont été victimes eux aussi dans la première moitié du XX e siècle, d’une violente discrimination à l’embauche et au logement. La distinction entre bons et mauvais immigrés n’est qu’un mythe infondé.
Quant au second responsable de la crise, le fonctionnaire, c’est-à-dire, l’instituteur, il dilapide déjà par ses trop longues vacances, l’argent de l’honnête contribuable. Il peut être, lui aussi, l’objet d’une haine féroce : les instituteurs sont des « déformateurs de conscience », des « types à mettre au poteau ».
En effet, exerce-t-il un véritable travail, mérite-t-il un salaire ? Libre-penseur, athée ou franc-maçon, il est l’adversaire de l’ordre moral que veulent imposer les forces conservatrices. L’historien de la MAIF Michel Chaumet rappelle que l’instituteur est la cible privilégiée de campagnes de presse, menées par des journaux qui, pour la plupart, sont entre les mains du patronat et du fameux Comité des forges, des houillères et des assurances. En son sein, le patronat de l’assurance, comme les autres patronats, mène combat contre les pédagogues. Le syndicalisme enseignant s’attaque alors au gouvernement et au capitalisme, une grève est lancée en 1933, l’appel est ainsi formulé : « Les instituteurs ne veulent pas être les domestiques à faibles gages du gouvernement, des citoyens aux droits restreints, serviteurs d’une école militarisée. Nous nous dresserons contre toutes les forces capitalistes 13 . »
Ils cherchent déjà à ne plus dépendre des compagnies privées dans le domaine de l’assurance automobile, les primes sont exagérément élevées et sont utilisées en partie à financer la propagande patronale. Quelques-uns comme Edmond Proust, instituteur dans les Deux-Sèvres, veulent créer une mutuelle, il déclare en 1937 : « c’est pour mener sur le front social, avec nos modestes moyens, la lutte contre le monstre capitaliste que nous avons fondé la MAAIF. » Il s’agit de constituer un groupe où les membres, par le seul payement d’une cotisation, s’assurent réciproquement contre les risques routiers. Les valeurs de confiance, d’entraide et de solidarité fédèrent, au-delà des divergences syndicales et politiques (communistes, socialistes, radicaux), un corps professionnel homogène et soudé contre les abus des compagnies privées. Ce projet est aisément relayé par un réseau de syndicalistes bien structuré. Les enseignants communistes adhèrent au Syndicat unitaire, les socialistes ou sympathisants se retrouvent dans les rangs du Syndicat national, alors majoritaire 14 .
Ensemble contre les « vieilles ganaches »
Cet ethos, comme dirait Max Weber, c’est-à-dire cet ensemble de principes qui règlent la conduite de la vie, cet ordre normatif intériorisé, se constitue à l’École normale. À cette époque, cette institution intègre fortement les élèves-maîtres, pour beaucoup d’origine rurale. En 1931, un instituteur dans l’Alier, Jutier, anarcho-syndicaliste, membre du mouvement Freinet, lance le premier appel écrit, en faveur de la création d’une mutuelle, dans son journal pédagogique L’imprimerie à l’école : « Trompés et grugés par les compagnies d’assurances, vous pouvez vous libérer de leur emprise. Essayez ! Il vous faut une société d’assurances mutuelles contre les risques que votre machine peut occasionner aux tiers… Les instituteurs, gens sensés et prudents, doivent pouvoir réussir la constitution d’une semblable société. Envoyez toutes suggestions et critiques à Jutier […]. » 15
Le projet est repris par d’autres revues enseignantes, soutenu par un bon nombre de militants syndicaux. La Mutuelle appartient à tous les sociétaires, elle refuse le profit, et les bénéfices sont redistribués aux « camarades mutualistes ». Si elle accuse des déficits, les adhérents s’acquittent d’un supplément de cotisation ; cette dernière est donc variable, le principe de la solidarité doit jouer. Elle n’utilise aucun intermédiaire ce qui lui permettra de proposer des tarifs avantageux à tous ces instituteurs qui commencent à pouvoir s’acheter une automobile. Dans le domaine de l’assurance, le mutualisme n’est pas nouveau : la mutualité agricole née au début du XIX e siècle sert de modèle et de nombreuses professions utilisent ce système dans cette période de l’entre-deux-guerres.
Trois cent un sociétaires, dont Taste, figurent sur l’acte constitutif. Il est l’unique adhérent du Gers ; fait significatif, ils sont tous, pour la plupart, établis en Vendée ou dans le Centre-Ouest, terre favorable à l’émergence de l’idée de mutuelle.

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