Une histoire populaire du sport aux États-Unis
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Description

Fin août 2016, le joueur de football américain Colin Kaepernick pose un genou à terre au moment de l’hymne national pour protester contre les violences policières racistes, ce qui lui vaut des éloges pour son courage, mais aussi de violentes critiques, notamment de la part de Donald Trump. On s’est beaucoup étonné qu’un athlète professionnel plonge ainsi le monde du divertissement dans la tourmente politique. Pourtant, l’histoire des États-Unis regorge d’athlètes hors norme qui ont eu le courage d’affronter les injustices et les préjugés de leur époque.
C’est la vie et les exploits de ces héros, parfois méconnus, souvent adulés, que raconte Une histoire populaire du sport aux États-Unis. De Moses Fleetwood Walker, baseballeur afro-américain qui, dans les années 1880, a dû affronter supporters et coéquipiers racistes pour pouvoir jouer dans la première ligue, à Alice Coachman, première femme noire à gagner une médaille d’or aux Jeux olympiques en 1948, en passant par Joe Louis, Jesse Owens, Jackie Robinson et Muhammad Ali, Zirin raconte l’histoire de ces athlètes qui ont su à la fois galvaniser les foules et transformer la société en profondeur.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 09 mars 2017
Nombre de lectures 2
EAN13 9782895967118
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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La collection « Mémoire des Amériques » est dirigée par David Ledoyen
Dans la même collection
– David Austin, Nègres noirs, Nègres blancs. Race, sexe et politique dans les années 1960 à Montréal
– Laura Castellanos, Le Mexique en armes. Guérilla et contre-insurrection 1943-1981
– Frederick Douglass, Mémoires d’un esclave
– Martin Duberman, Howard Zinn. Une vie à gauche
– FLQ, Manifeste d’Octobre 1970
– Daniel Francis, Le péril rouge. La première guerre canadienne contre le terrorisme 1918-1919
– Eduardo Galeano, Mémoire du feu
– Charles Gagnon, Feu sur l’Amérique. Écrits politiques, volume 1 (1966-1972)
– John Gilmore, Une histoire du jazz à Montréal
– Jean-Pierre Le Glaunec, L’armée indigène. La défaite de Napoléon en Haïti
– Ross Higgins, De la clandestinité à l’affirmation. Pour une histoire de la communauté gaie montréalaise
– Michael Petrou, Renégats. Les Canadiens engagés dans la guerre civile espagnole
– Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours
En couverture: Le boxeur américain Cassius Clay arrive à Londres pour affronter le Britannique Henry Cooper, le 17 mai 1963. © Keystone-France/Gamma-Keystone/Getty Images
© Dave Zirin, 2008 Titre original: A People’s History of Sports in the United States The New Press, New York
© Lux Éditeur, 2017 www.luxediteur.com
Dépôt légal : 2 e trimestre 2017 Bibliothèque et Archives Canada Bibliothèque et Archives nationales du Québec
ISBN (ePub): 978-2-89596-711-8
ISBN (papier): 978-2-89596-242-7
ISBN (PDF): 978-2-89596-899-3
Ouvrage publié avec le concours du Conseil des arts du Canada, du programme de crédit d’impôts du gouvernement du Québec et de la SODEC . Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada, par l’entremise du Programme national de traduction pour l'édition et du Fonds du livre du Canada ( FLC ) pour nos activités d’édition.
AVERTISSEMENT DE L’ÉDITEUR SUR LA TRADUCTION
I L EST QUESTION dans ce livre de certains sports – le football américain, le basketball, le baseball, la crosse – qui ont vu le jour en Amérique et que les francophones qui habitent ce continent pratiquent depuis toujours. Certains athlètes qui y sont racontés – pensons au joueur de baseball Jackie Robinson – ont ainsi accompli leurs premiers exploits à Montréal, dans un contexte francophone. Pourtant, sauf en de rares exceptions les traducteurs littéraires en France n’ont jamais tenu compte de cette existence, en Amérique, d’un vocabulaire en usage dans la pratique de ces sports. De sorte qu’on retrouve aujour­d’hui, dans notre langue, deux manières de parler de leurs objets, règles et actions.
Nous avons décidé de traduire systématiquement les termes relatifs aux sports américains dans le français en vigueur sur le continent d’où ils sont issus, confiants que nos lecteurs d’Europe, curieux et intelligents, seront ravis d’élargir leurs connaissances.
PRÉFACE
L E GRAND HOWARD COSELL a dit un jour, dans une critique acerbe du monde des sports, que la règle numéro un de la culture sportive est qu’il ne faut jamais mélanger le sport et la politique. Le sport devait donc être mis en quarantaine, loin de cet enfer épouvantable où les idées politiques et les conflits sociaux étaient de véritables trouble-fêtes, il devait s’en tenir à l’activité physique et aux annonces publicitaires de bière légère.
Aujourd’hui encore, de nombreux journalistes sportifs crient au scandale dès qu’un athlète se prononce sur une question politique. Leur réaction est encore pire quand des gens extérieurs au monde des sports osent le critiquer – par exemple, lorsque le pasteur Jesse Jackson a dénoncé les pratiques d’embauche des équipes sportives de l’université de l’Alabama. Ils affirment que le sport et la politique n’appartiennent pas au même code postal, au même pays, au même univers. Et il n’est pas seulement question des journalistes sportifs ; cette même opinion est omniprésente dans la plupart des journaux régionaux. Même E.J. Dionne, journaliste au Washington Post réputé pour ses positions libérales, a écrit en 2003 : « La plupart des amateurs de sports préfèrent oublier la politique quand ils regardent un match. Les sports, comme bon nombre d’activités volontaires, créent des liens qui transcendent les opinions politiques. Tous les Américains qui prennent pour les Red Sox pendant la Série mondiale seront mes amis ce mois-ci, peu importe l’idéologie à laquelle ils adhèrent. »
La prémisse de Dionne est la suivante : le sport est un espace neutre, apolitique. Le problème avec Dionne, le cahier des sports, et tous ceux qui essaient de dissocier ces deux mondes, c’est qu’ils essaient de nous vendre du mythe. Ils veulent nous faire croire que le mélange entre le sport et la politique est une combinaison aussi désagréable que le serait Mitt Romney avec une coupe afro ou Hillary Clinton se mettant à chanter un rythme de salsa. On comprend vite pourquoi beaucoup de gens acceptent volontiers cette idée. Nombre d’entre nous écoutent la chaîne sportive ESPN pour oublier, coûte que coûte, le flot incessant de mauvaises nouvelles à C-SPAN.
Or, à une époque où la construction de stades financés par les fonds publics est au centre de la planification urbaine ; où les gouvernements municipaux érigent ces monuments au nom de la cupidité des entreprises privées, siphonnant du même coup des millions de dollars tandis que les écoles, les hôpitaux et les ponts se désagrègent, on ne peut vraisemblablement pas dire que le sport existe dans un monde parallèle à celui de la politique. Lorsque le cahier des sports – rempli d’histoires sensationnalistes de stéroïdes, de batailles de chiens (je pense à Michael Vick), de corruption chez les arbitres, et de poursuites judiciaires pour harcèlement sexuel – ne suffit plus pour contenir le cahier des sports, il est évident que nous avons besoin d’un nouveau cadre, d’une nouvelle perspective qui nous permettra de séparer ce que nous aimons de ce que nous détestons à propos du sport. Voilà qui est impératif si nous voulons le transformer pour le mieux.
Cela dit, les sports sont bien plus qu’une plateforme pour discuter de guerre, de corruption et de moralisme abrutissant. Ils créent également des espaces où l’inspiration devient la politique, des espaces où nous regardons nos rêves et nos aspirations se réaliser sur écran géant. La politique est étrangère à la grande majorité des gens ; mais la surface de jeu est l’endroit où nous projetons nos pensées, nos espoirs et nos craintes. Nous voulons croire que s’il existe un endroit où nos habiletés déterminent à elles seules la perception que les autres ont de nous, c’est bien celui-là. Ceux et celles qui sont capables de jouer joue­ront, peu importe la couleur de leur peau, leur classe sociale et leur identité sexuelle. Voilà pourquoi les boxeurs comme Joe Louis et le grand Muhammad Ali, les vedettes olympiques comme Wilma Rudolph et Jim Thorpe, les joueuses de tennis Billie Jean King et les sœurs Williams, et même Tiger Woods (même s’il s’en défendrait) sont reconnus, consciemment ou non, comme des êtres politiques – les porteurs du rêve selon lequel la surface de jeu, pour nous tous, serait plus juste que le reste du monde.
Ce livre vise à ressusciter le cœur politique qui bat dans le monde des sports ; à offrir une histoire qui jette un regard critique sur les forces politiques et les relations de pouvoir qui le gouvernent. Il s’inscrit fièrement dans une tradition de dissidence progressiste au sein des sports, tradition perpétuée par nombre d’intervenants qui ont transformé le monde des sports en plateforme pour faire circuler des idées de résistance. Ceux-ci ont refusé de laisser la politique du sport moderne aux États-Unis appartenir à ceux qui le contrôlent financièrement – et à ceux, au gouvernement, qui exploitent la plateforme au passage. Ce livre est dédié à tous les athlètes rebelles. Jockeys ou basketteurs, petits ou grands, ils sont les géants qui por­tent sur leurs épaules l’histoire cachée qui suit.
CHAPITRE 1

AVANT LE XX e SIÈCLE
A VANT LE JEU, IL Y AVAIT LA DANSE . Dans la tribu des Chactas, on commençait à se préparer plus de quatre mois avant un match de crosse. Chacun y mettait du sien, se préparait et, avant que la balle touche le sol, la danse commençait. Tous ceux qui le souhaitaient et qui en étaient capables participaient à cette danse : hommes et femmes, petits et grands, jeunes et vieux. Ils brandissaient leurs longues crosses en direction des cieux, chaque équipe implorant les dieux de lui insuffler un peu de leur force, pendant que des victuailles et des boissons étaient servies à profusion.
Au début de la partie, les athlètes se démarquaient des danseurs. Ils enlevaient les mocassins de leurs pieds et entouraient leur taille d’un morceau de tissu auquel était attachée une ceinture ornée et tressée. Dans leur dos, une « queue » en poils d’animaux et en plumes. Ils arboraient sur leur tête des coiffes élaborées faites de plumes et de tissus multicolores. Tout cela n’avait toutefois rien d’impressionnant comparativement au jeu en soi. Un observateur anglophone du nom de George Catlin avait admiré ce spectacle, époustouflé : « Lorsque la balle est en jeu, et qu’ils essaient tous de l’attraper [...] (ils sont des centaines à courir dans tous les sens, à bondir, parfois par-dessus la tête de leurs adversaires, et à se faufiler entre les jambes de ceux-ci, trébuchant et se déjouant de toutes les manières possibles, chaque voix s’élevant en cris aigus et en jappements stridents !), les exploits et les incidents s’enchaînent rapidement, et quiconque a la chance singulière d’en être témoin s’émerveille et s’amuse au-delà de toute attente. »
Du sport comme il n’en avait jamais vu ; du sport qui l’enthousiasmait et le répugnait en même temps. Exci­tation et dégoût : malgré tous les changements au cours des siècles, notre réaction vis-à-vis du spectacle sportif est demeurée remarquablement constante [ 1] .
Les Amérindiens ne jouaient pas seulement à la crosse. Ils participaient aussi à ce que nous reconnaîtrions aujour­d’hui comme des formes de lutte, de football, de course et de chasse. Même si l’objectif premier de ces activités était le divertissement, les sports remplissaient également une pléthore de fonctions sociales. Le sport constituait notamment une méthode d’entraînement collectif en vue de parfaire les habiletés agricoles et militaires. Il faisait aussi souvent partie des cérémonies religieuses. Les divisions entre ces différentes fonctions étaient pratiquement inexistantes. Même lorsque les rôles étaient séparés entre spectateurs et participants, les spectateurs se donnaient corps et âme, à l’instar de n’importe quelle foule pendant la Série mondiale de baseball [ 2] .
Lorsque les passagers du Mayflower sont tombés sur les jeux de ce prétendu Nouveau Monde, l’ironie de la situation leur a sans doute fait l’effet d’une douche froide. Ces jeux symbolisaient ce que la plupart des colons – les puritains – avaient justement voulu laisser derrière eux.
LE SPORT, ENNEMI DE LA PURETÉ
Le roi d’Angleterre Jacques 1 er était un grand amateur de sports. Dans son célèbre Book of Sports (dont la version longue du titre se traduirait en français par Déclaration de Sa Majesté le roi à l’intention de ses sujets à propos des sports légitimes ) publié en 1618, le roi Jacques devine déjà la valeur nationale – et le potentiel militaire – du jeu sportif. Dans sa déclaration, il écrit que le peuple ne devrait être dérangé ni puni lorsqu’il s’adonne à une activité légitime, et il donne les exemples suivants : la danse chez les hommes et les femmes, le tir à l’arc chez les hommes, le saut, la voltige et toute autre activité récréative inoffensive. Il déclare également que sont permises sous son règne les festivités et les processions (les May Games , par exemple), pendant lesquelles certaines danses traditionnelles anglaises et d’autres types de sports sont pratiqués [ 3] .
Le roi Jacques croyait que l’interdiction des sports ne pouvait causer que le mécontentement de la population. L’absence de sports pousserait les gens à passer plus de temps non pas à l’église, mais dans les auberges et les tavernes, où circulaient toutes sortes de discours vides et plaintifs [ 4] .
Cela dit, le roi Jacques percevait le sport comme essentiel pour des raisons avant tout militaires : « Cette interdiction a un autre inconvénient, celui d’empêcher les gens ordinaires de pratiquer des exercices susceptibles de préparer leur corps pour la guerre, lorsque nous ou nos successeurs aurons besoin de les utiliser [ 5] . » Nous avons ici affaire à rien de moins que la version du XVII e siècle du célèbre dicton de Dwight Eisenhower : « La véritable mission des sports aux États-Unis est de préparer les jeunes hommes à la guerre [ 6] . »
Les puritains, de leur côté, étaient horrifiés par la ­promotion de ce qu’ils percevaient comme des actes de débauche. Le chef puritain Thomas Hall, en 1660, affirmait : « Si je voulais mener le peuple à sa perte, l’éloigner de Dieu et de son adoration pour le rapprocher de la superstition et de l’idolâtrie, voici ce que je ferais : je lui ouvrirais cette porte, lui donnerais les Floralies et les Saturnales, lui offrirais festin après festin ; le peuple multiplierait les festivités du mois de mai et de Noël, danserait, boirait, se prostituerait, et jouerait jusqu’à ce qu’il se dissolve [...] [ 7] . » Cette école de pensée s’observait d’ailleurs au Massachusetts et dans les autres colonies en Nouvelle-Angleterre, où des magistrats tentaient d’amenuiser l’influence des sports en interdisant les jeux malsains comme le shuffleboard et les quilles sur gazon [ 8] .
Néanmoins, les puritains ne partageaient pas tous cette position intransigeante. John Winthrop, pourtant puritain jusqu’à la moelle, a consacré quelques écrits à ses propres dilemmes intérieurs en ce qui a trait au rôle du sport. « Un jour, après m’être abstenu pendant un certain temps de ces plaisirs que mon cœur désirait tant, je devins mélancolique et mal dans ma peau. [...] Je devins maussade et insatisfait, et lorsque j’en pris enfin conscience, j’examinai mon cœur et je ressentis le besoin de divertir mon esprit à l’aide d’activités en plein air. Je cédai donc à la tentation, et après un exercice modéré, me sentis tout à fait rafraîchi [ 9] . »
Un changement radical dans l’opinion populaire a donc commencé à se faire sentir dès le XVII e siècle. La question que se posaient ces puritains nouveau genre était de savoir s’il était possible de modérer les sports, ou s’il fallait plutôt les bannir – question qui est restée sans réponse.
Comme Thomas Gouge l’a affirmé en 1672, « les jeux devraient être à votre vie ce que les sauces sont à la viande ; ils devraient aiguiser votre appétit pour les devoirs de votre vocation, et non pas inonder votre existence [10]  ».
De nouveaux modes de jeu ont également fait leur apparition à l’époque, surtout lors des balbutiements de la société de consommation au XVIII e siècle. Les marchands vendaient des jouets et des tables de cartes, les professeurs de danse donnaient de plus en plus de leçons, et les tavernes et les pubs commanditaient les parties. Le propriétaire du Boston’s British Coffee House annonçait en 1714 qu’un terrain de boulingrin longeait maintenant son établissement, et que « tous les hommes, les marchands et les autres qui ont envie de se divertir sont les bienvenus [11]  ».
Ainsi, une nouvelle façon de percevoir les sports – ni à titre de divertissement inoffensif ni à titre de corruption des mœurs – émerge au sein de la nouvelle classe de propriétaires privés. On lisait, par exemple, dans le périodique de renom London Magazine , qu’il est bien connu « que de telles distractions sont grandement appréciées du peuple qui, fatigué à force de travailler pour une existence misérable, y puise une relaxation hautement nécessaire [12]  ». Et nul autre qu’Adam Smith arguait, dans La richesse des nations , que les sports aident à contenir le pouvoir des sectes religieuses « fanatiques », car le plaisir et les jeux permettent de contrer l’aliénation générale qui rend ces groupes « perturbateurs » si attirants [13] .
D’où venaient donc ces arguments ? Il semble que les élites commençaient peu à peu à comprendre l’importance – ou même la beauté – des sports, chose que les gens ordinaires avaient comprise depuis longtemps. Les colonisateurs du Nouveau Monde pressentaient que le sport, loin de n’être que plaisir et divertissement, pouvait jouer un rôle essentiel dans le développement de la société moderne. À leurs yeux, le sport était en effet un véhicule de transmission des valeurs, en plus d’offrir au peuple une trêve dans la semaine de travail.
LE SUD DÉPRAVÉ
Les colonies du Sud, elles, n’entretenaient pas la culpa­bi­lité conflictuelle des puritains du Nord. L’aristocratie des régions comme la Virginie et la Caroline a plutôt décidé de fonder son nouveau mode de vie sur une sorte de paradis du loisir. Les colons européens qui s’y établissaient s’imaginaient une vie paisible et riche sur des terres fertiles et luxuriantes. Le calque des traditions anglaises de foires, de festins et de sports est devenu l’expression concrète de leurs aspirations.
Dans la culture du Sud, les courses de chevaux sont devenues le sport américain le plus populaire, le mieux organisé et le plus important, de l’époque coloniale jus­qu’au XIX e siècle. En plus des courses de chevaux, qui duraient parfois une semaine complète, la chasse au renard et à la caille figurait parmi les activités les plus ­pratiquées. Contrairement à ce que dictait la culture des nobles en Grande-Bretagne, toutefois, les nouveaux aristocr ates du sud des États-Unis – les prédécesseurs de Ted Turner – organisaient aussi des batailles de coqs sanglantes, des matchs de boxe à mains nues et des combats dont l’objectif était d’arracher l’œil de son adversaire (une discipline appelée gouging ). Ces compétitions réunissaient les Blancs, riches et pauvres – presque exclusivement des hommes – dans une seule et même foule.
Les sports sont ainsi devenus un moyen de se forger une identité – blanche – distincte de l’identité britannique. À l’aube de la Révolution américaine, nombre d’hommes fortunés faisaient courir leurs chevaux dans un circuit de courses qui avaient lieu un peu partout, de Leedstown en Virginie à New York, en passant par Annapolis, Philadelphie et le New Jersey. Parallèlement, les nouvelles élites se délectaient également des batailles de coqs, un phénomène inexistant en Europe à l’époque. En Amérique, il n’était pas rare de laisser un coq enragé décider du sort d’un héritage [14] .
L’AUTRE AMÉRIQUE : LE SPORT ET L’ESCLAVAGE
Du côté des esclaves, il n’était pas question pour eux de chasse au renard ou de course de chevaux (à moins qu’ils aient été sommés de s’occuper des animaux ou d’entre­tenir les écuries). En vérité, le fossé entre la conception du jeu chez les esclaves et chez les Blancs était aussi profond que celui qui séparait la liberté et l’esclavage. Dans les quartiers des esclaves, tout le monde s’adonnait aux jeux ; garçons et filles, hommes et femmes. Les jeux les plus ­courants ne nécessitaient aucun équipement, comme les courses et les danses. Certaines de ces activités étaient destinées à honorer les divinités, d’autres étaient purement séculières. Parfois aussi les jeux reflétaient la précarité de la vie des esclaves. Ainsi, au ballon-chasseur, personne n’était éliminé. Des historiens ont avancé que cela était dû au désir d’échapper à la réalité puisqu’un esclave pouvait être « éliminé » à tout moment, choisi au hasard et vendu [15] .
Les propriétaires de plantations encourageaient activement les sports comme moyen de canaliser les énergies et de créer un climat harmonieux au sein de leur groupe d’esclaves. C’est d’ailleurs pour cette raison que le grand abolitionniste et ancien esclave Frederick Douglass n’aimait pas du tout les sports. Douglass refusait de voir le sport comme une source de bien-être ou d’expression culturelle. Il était plutôt un détracteur impitoyable de tout ce qui favorisait l’harmonie dans les plantations.
Pour obtenir un esclave satisfait, il faut fabriquer un esclave apathique. Il est nécessaire d’embrouiller sa morale ainsi que son mental et, autant que possible, d’annihiler sa capacité de raisonner. Il doit être incapable de détecter toute disparité dans l’esclavagisme. L’homme qui lui soutire ses gains doit être capable de le convaincre qu’il a parfaitement le droit de le faire. Rien ne doit dépendre de la force physique à elle seule ; l’esclave ne doit connaître aucune autre loi que la volonté de son maître. La relation doit apparaître à ses yeux non seulement nécessaire, mais aussi juste [16] .
Au cours de la période qui précède la Révolution amé­ricaine, quelques similitudes s’observent entre les sports un peu partout dans le Nouveau Monde, qu’on soit dans le nord-est puritain, dans la sauvage Virginie, ou dans les plantations. Là, le sport s’avère impossible à conquérir : c’est tantôt un baume pour apaiser la rigueur du nouveau climat, tantôt la source d’un esprit de communauté, tantôt un moyen de s’évader. Il s’épanouit malgré la religiosité, les enjeux politiques et une répression inflexible. Cette répression sera totalement vaine dans les années à suivre.
LES SPORTS ET LA RÉVOLUTION AMÉRICAINE
Au XVIII e siècle, tandis que les tensions entre la Couronne britannique et les colonies s’exacerbaient et que les appels à la révolution se répandaient des assemblées politiques jusque dans les pubs, les délégués du Premier Congrès continental ont demandé à la population de « condamner et de dénoncer tout type d’extravagance et de turbulence, en particulier les courses de chevaux, les gageures, les batailles de coqs, les foires et les spectacles, et tout autre divertissement lucratif [17]  ».
À l’aube de la guerre, les colonies semblent transformées, le sport jouant dorénavant un rôle de second plan. Comme en témoigne un habitant de Philadelphie, « [u]ne période trouble vient de commencer. [...] Tout prend un aspect de guerre. Nous n’entendons plus parler de courses, de batailles de coqs, [...] ni de combats entre chiens et ours, ou entre chiens et taureaux ; les hommes ont autre chose en tête, ils discutent de tactiques de guerre, ils se préparent au combat [18]  ».
Or, les sports se sont en vérité multipliés et développés au sein des régiments militaires pendant la guerre de Sécession, où ils permettaient aux soldats de tromper l’ennui. Le général George Washington lui-même avait intimé à ses chefs militaires l’ordre d’enfreindre les règles et de détourner le regard lorsque leurs soldats jouaient aux cartes ou s’adonnaient à d’autres jeux. (Il était plus critique à l’égard des gageures – qui avaient lieu, il faut le dire, malgré les températures glaciales et l’austérité de la guerre [19] .)
LES CLASSES SOCIALES AU LENDEMAIN DE LA RÉVOLUTION
Les pères fondateurs qui ont constitué les États-Unis étaient conscients des enjeux de classe dès le tout début de leur processus.
Toute collectivité se divise entre une minorité et une majorité, disait Alexander Hamilton. La première est composée des riches, des nantis, tandis que la deuxième représente la masse, le reste de la population. On dit de la voix du peuple qu’elle est la voix de Dieu ; mais qu’importe que cette maxime ait sans cesse été citée et présumée juste, elle est en réalité fausse. Les gens sont turbulents et instables, ils sont rarement capables de distinguer le bien du mal. Donnons donc à la première classe un rôle permanent et distinct au sein du gouvernement. [...] Une assemblée démocratique qui inclut chaque année la masse populaire peut-elle vraiment agir pour le bien public ? Seule une instance permanente peut maîtriser l’imprudence de la démocratie [20] .
À la Convention de Philadelphie, où a été signée la Constitution des États-Unis, l’engagement de Hamilton envers la « grande expérience américaine » était palpable : il avait suggéré de nommer à vie un président et des sénateurs.
James Madison, autre père fondateur, affirmait dans The Federalist Papers que la nouvelle nation devait s’organiser afin d’assurer que « cette fureur du papier-monnaie, de l’annulation des dettes, de la répartition égalitaire des biens ou de tout autre projet insensé et malsain du même type sera moins à même de corrompre l’ensemble de l’Union que de pervertir un seul de ses États membres [21]  ».
Malgré la consolidation du pays, des enjeux non résolus, auxquels les générations futures devraient s’attaquer, sont restés en suspen s. Les questions de l’esclavagisme, du droit de vote des femmes, et des droits des gens qui ne possédaient aucune propriété avaient besoin de réponses.
Pendant les décennies qui ont suivi la Révolution, les États-Unis ont été à l’image de cette réalité polarisée et ont exacerbé les divisions qui avaient été acceptées comme naturelles. Le pays nouvellement formé subissait de profonds changements : boom industriel, arrivée massive d’im­migrants, extermination des populations autochtones. À l’époque, la polarisation profonde de la population s’est aussi transposée dans les sports.
Ces derniers exprimaient alors toutes les tensions sociales. Les jeux de la classe ouvrière sont peu à peu devenus plus brutaux que ceux des gens fortunés. Le bull baiting (qui consistait à lâcher dans une arène des chiens sur un taureau attaché) est vite devenu populaire chez les pauvres à la campagne ; en ville, les pauvres jouaient aussi à ce jeu, mais avec des rats. Un citadin anonyme a décrit une scène de combat de chiens et de taureau à laquelle il avait assisté à Baltimore : « Le taureau était une créature majestueuse et noble ; sept ou huit chiens furent lâchés sur lui en même temps. Ils ont vite déchiqueté ses oreilles, et lacéré sa tête avec violence, et la pauvre bête mugissait abominablement et tentait de se sauver en courant dans toutes les directions jusqu’au bout de sa chaîne, dans une douleur effroyable. En dix minutes, il avait tué un des chiens et en avait estropié quelques autres, et je tournai le dos à la scène, dégoûté [22] . »
Le rat baiting , de son côté, n’impliquait aucune « créature majestueuse et noble ». Apparue à New York (beaucoup ne s’en étonneront pas), cette pratique consistait à enfermer une centaine de rats dans une arène d’environ deux mètres de long, avant d’y relâcher un chien. Les spectateurs pariaient sur le nombre de rats que le pauvre molosse tuerait en l’espace de quelques minutes.
Voilà, dans toute leur gloire, les sports du peuple à l’époque. Les nouvelles élites ont bien sûr été horrifiées par ces spectacles brutaux. La vision qui allait définir le XX e siècle – selon laquelle il existe de bons sports, qui transmettent les valeurs américaines, et de mauvais sports – n’était pas encore apparue. Tout sport était considéré, sans l’ombre d’un doute, comme porteur de péché.
Mais dans le nord comme dans le sud des États-Unis, dans les communautés noires et blanches, ceux qui n’étaient pas invités à la table d’Alexander Hamilton se sont tournés vers le sport pour s’évader. Les nouvelles idées qui émergent alors autour de la notion de sport témoi­gnent ainsi des grands changements qui traversaient le pays. En 1790, les États-Unis comptaient environ 4 millions d’habitants, dont la plupart résidaient à moins de 100 kilomètres de l’océan Atlantique. À peine cinquante ans plus tard, en 1830, on comptait près de 13 millions d’habitants, et dès 1840, 4,5 millions d’entre eux avaient franchi les Appalaches pour aller s’installer dans la vallée du ­Mississippi [23] .
En 1842, le journaliste Horace Greeley racontait avec horreur un match de boxe qui avait fait un mort. Le combat de 2 heure 43 minutes avait ressemblé, selon lui, à une cérémonie de sacrifice humain sur « l’autel du sport ». Le plus perturbant pour le journaliste, c’est que l’atrocité ne choquait personne ; elle était prévue, voire espérée. « Ne laissez personne vous dire que sa mort fut accidentelle. Il avait avoué ouvertement, avant de s’introduire sur le ring, qu’il était là pour “gagner ou mourir”. Il avait attaché un carré noir à son poteau, dans le coin du ring, pour prouver sa détermination. Pas un seul des 1 500 hommes qui observaient silencieusement le combat n’aurait pu igno­rer le fait que sa vie était en jeu. »
Par-dessus tout, Greeley déplorait la façon dont la foule avait consommé le spectacle : « Et que dire de la foule qui applaudissait, criait et pariait ? Le public était euphorique et cruel tandis que les coups adroits et meurtriers s’abattaient sur le visage et le cou de la pauvre victime, trans­for­mant du même coup l’image de Dieu en une ruine livide et immonde. »
Greeley ne faisait pas que s’indigner pour s’indigner ; il écrirait que dans son pays, « les initiateurs et les promoteurs de la boxe sont presque tous nés à l’étranger ». Son venin visait aussi les dirigeants : « Qui donne donc la permission à ces étrangers douteux de gérer des établissements de divertissement public dans notre ville ? Si ces maisons de boxe et d’alcool sont opérées sans permis, qui est responsable de les fermer ? Pourquoi n’est-ce pas fait [24]  ?  »
La colère de Greeley résonnait également dans les églises. En 1851, un numéro du magazine Congregationist prêchait ce qui suit :
Rappelons à nos lecteurs que nous avons été envoyés en ce monde, non pas pour le sport et l’amusement, mais pour le travail ; non pas pour nous satisfaire ni nous divertir, mais bien pour servir Dieu et le glorifier, ainsi que pour venir en aide à nos semblables. Voilà l’ultime visée de la vie. Lorsque nous poursuivons cet objectif, Dieu nous permet bien sûr l’agrément et le divertissement dont nous avons besoin. [...] Mais l’ultime visée de la vie est, après tout, le travail. [...] Les prêtres chrétiens ont l’habitude d’affirmer que c’est Jean le Baptiste qui prononça la remarquable maxime Je ne suis pas venu en ce monde pour le sport . Qu’il l’ait vraiment dite ou non, elle est vraie – n’en déplaise à bien plus que quelques-uns de nos compatriotes. Voilà une maxime à laquelle nous devrions tous adhérer. Nous ne sommes pas venus en ce monde pour le sport . Nous avons été envoyés ici pour une mission plus noble et plus importante [25] .
Malgré tout, personne à l’époque n’a pu bannir les sports, que ce soit pour des raisons légales ou morales. Par contre, les dirigeants dans le sud des États-Unis ont réussi à légiférer pour s’assurer que le sport ne devienne pas un motif de fraternité entre les esclaves noirs et les Blancs pauvres. La classe propriétaire, dont la fortune s’était multipliée et dépassait maintenant largement les avoirs des Blancs ­pau­vres du Sud, écoutait à la lettre l’enseignement de ­Frederick Douglass selon lequel il faut « séparer les deux groupes pour chacun les conquérir ».
Dans A Hard Road to Glory , une série d’ouvrages sur l’histoire des Noirs dans le sport, Arthur Ashe explique :
Les États du Sud avaient adopté une série de règlements (les « codes noirs ») pour encadrer les interactions sociales entre les Blancs, les esclaves, et les Noirs libres. Noirs et Blancs se serraient les coudes aux batailles de coqs et aux courses de chevaux, mais ce n’était pratiquement jamais le cas dans les autres événements sportifs. En 1830, la Caroline du Nord a adopté une loi qui stipulait qu’aucun Blanc ni Nègre [26] libre, métisse ou individu de sang-mêlé n’avait le droit de s’adonner à tout type de jeu de cartes, de dés, de quilles, de chance ou de hasard avec un esclave, qu’il y ait ou non de l’argent, de l’alcool ou des objets de valeur en jeu [27] .
À l’époque, la première vague d’immigrants débarquait d’Europe dans les villes américaines, avec toutes leurs traditions et leurs jeux. Au même moment, les Amérindiens, et leurs propres jeux et traditions, se faisaient décimer. En 1820, plus de 120 000 d’entre eux vivaient à l’est du fleuve Mississippi. En 1844, ils n’étaient plus que 30 000. Ceux qui avaient survécu à l’invasion et aux maladies européennes ont été forcés, sur fond de génocide, à migrer vers l’ouest.
Lewis Cass, alors secrétaire à la Guerre, écrivait en 1830 dans un article du magazine North American Review que les Américains ne devaient pas regretter « le progrès de la civilisation, l’amélioration, et le triomphe de l’industrie et de l’art qui ont permis de revendiquer ces régions où sont maintenant répandues la liberté, la religion et la science ».
Néanmoins, il aurait préféré que le tout se concrétise « au prix de sacrifices moindres » et que « la population [autochtone] s’adaptât au changement inévitable de sa condition. [...] Mais cet espoir est vain. Un peuple barbare, dépendant pour sa subsistance des produits aussi rares que précaires de la chasse, ne peut survivre au contact d’une communauté civilisée [28]  ».
LES FEMMES VEULENT ÊTRE DE LA PARTIE
La place des femmes dans la société les a poussées à lutter pour leur propre espace politique. Thomas Jefferson, dans un élan de condescendance typique de l’époque, avait affirmé que les femmes étaient « trop sages pour laisser la politique plisser leurs jolis fronts [29]  ».
La toute première convention officielle pour les droits des femmes de l’histoire s’est déroulée en 1840, à Seneca Falls, où résidait la principale organisatrice du regroupement, Elizabeth Cady Stanton. L’isolement ainsi que la colère causés par sa réalité de citoyenne de second rang l’avaient incitée à passer à l’action.
Le mécontentement général que je ressentais en songeant au rôle des femmes en tant qu’épouses, mères, maîtresses de maison, gouvernantes et guides spirituels ; le chaos dans lequel tout sombre si elle n’y prête pas attention et l’aspect inquiet et las de la majorité des femmes m’emplissaient du vif sentiment qu’il fallait prendre des mesures effectives pour remédier aux maux de la société en général et à ceux des femmes en particulier. [T]out ce que j’avais lu sur le statut légal des femmes et l’oppression que je constatais partout ne cessaient pas de hanter mon esprit. [...] Je ne savais quoi faire ni par où commencer - ma seule idée fut de tenir une assemblée afin de protester et de discuter de tous ces problèmes [30] .
C’est d’ailleurs à Seneca Falls que l’ancienne esclave Sojourner Truth a prononcé son célèbre discours, dans lequel elle déclarait :
Cet homme là-bas dit que les femmes ont besoin d’être aidées pour monter en voiture, et qu’on doit les porter pour traverser les fossés. [...] Personne ne m’aide jamais à monter en voiture, ni à traverser les fossés boueux et personne ne m’a jamais laissé la meilleure place. Ne suis-je pourtant pas une femme ? Regardez mon bras ! J’ai labouré, planté et travaillé, et aucun homme ne me devançait ! Ne suis-je pourtant pas une femme ? Je travaillais autant qu’un homme et mangeais autant qu’un homme – quand il y avait de la nourriture – et, comme lui, je supportais le fouet ! Ne suis-je pourtant pas une femme ? J’ai mis au monde 13 enfants et vu la plupart d’entre eux être vendus comme esclaves, et quand j’ai pleuré avec ma douleur de mère, il n’y a que Jésus qui m’a entendue ! Ne suis-je pourtant pas une femme [31]  ?
À l’époque, les sports étaient une occasion pour les femmes de se rebeller. Un chroniqueur du magazine chrétien Ame rican Christian Review expliquait dans un numéro de 1878 la déchéance en 12 étapes pour toute femme qui daignerait infiltrer le monde dépravé du croquet :
1. Fête sociale
2. Fête sociale et jeu
3. Match de croquet
4. Match de croquet et pique-nique
5. Match de croquet, pique-nique et danse
6. Absence à l’église
7. Conduite imprudente ou immorale
8. Expulsion de l’église
9. Fuite
10. Pauvreté et mécontentement
11. Honte et déshonneur
12. Ruine [32]
Malgré ces dangers, les collèges de femmes ont commencé à offrir des programmes athlétiques après la guerre de Sécession, et les sports sont peu à peu devenus un symbole du mouvement des suffragettes. En effet, le développement du pneu en caoutchouc et la popularité grandissante de la bicyclette ont vite été reconnus comme des outils d’émancipation chez les femmes. En 1895, vint-cinq ans avant que les femmes obtiennent le droit de vote, la suf­fragette Elizabeth Cady Stanton écrivait que « de nombreu­ses femmes iront voter à bicyclette ». Susan B. Anthony était du même avis : « La bicyclette a fait plus pour l’émancipation des femmes que n’importe quelle autre chose au monde. Elle donne aux femmes un sentiment de liberté et d’autonomie. Je me réjouis chaque fois que je vois une femme à vélo ; le portrait d’une femme libre et ­indépendante [33] . »
Stanton et Anthony défendaient donc l’idée que le droit des femmes à l’activité physique était essentiel et inhérent à la notion de citoyenneté. Dans un article pour le magazine The Lily , Stanton rejetait complètement l’ar­­gu­ment selon lequel l’homme serait physiquement supérieur à la femme : « Nous ne pouvons parler du potentiel physique de la femme tant et aussi longtemps que les jeunes filles n’auront pas la même liberté que les garçons en ce qui a trait à la course, la natation, l’escalade et les sports de balle [34] . » Au tournant du siècle, de plus en plus de femmes militaient pour le droit des femmes de pratiquer le sport. En 1901, Anne O’Hagan écrivait :
Après bien sûr le progrès du statut juridique des femmes, leur entrée dans le monde du sport est leur accomplissement le plus réjouissant du siècle dernier. D’abord, il s’agit d’une question de santé. L’adoption générale des sports athlétiques chez les femmes signifie la disparition graduelle de la demoiselle mièvre et fleur bleue, et aussi celle de la dame qui se décrivait sans gêne, il y a à peine dix ans, comme « sensible », ce qui signifiait en réalité incontrôlable et difficile à vivre. Même les femmes qui n’aiment pas le sport se sont tournées vers l’autodéfense ; l’exercice est synonyme de muscles fermes, d’une meilleure circulation sanguine et de tempérament pondéré, en plus de détrôner les « migraines nerveuses » dans la psyché féminine [35] .
L’ÉMERGENCE DU BASEBALL ET LA NAISSANCE DE LA NOSTALGIE
Tout comme le jazz et le Johnny cake, le baseball est un produit typiquement américain. La toute première forme de baseball fut pratiquée par les enfants d’ouvriers dans les villes au tournant du XIX e siècle. Les règlements changeaient constamment ; pour identifier un but, on se servait tantôt d’une roche, tantôt d’un bâton, d’un manche de hache, d’un ballon, ou encore d’un morceau de ­caoutchouc [36] .
En 1845, le jeu a grandement évolué grâce au efforts d’un certain Alexander Cartwright. Au moment où l’urbanisation du pays battait son plein, en particulier dans le Nord, on ressentait une certaine soif de règles et d’ordre. Aux yeux de Cartwright, le baseball des enfants en haillons devait être aboli et remplacé par un jeu pour adultes qui ressemblerait à une activité physique propre et dans les règles. Le passe-temps national, que beaucoup relient à tort à la culture pastorale, a donc été créé dans le but de dompter les villes. Cartwright imaginait un jeu urbain sans le chaos de la ville.
Caissier de banque et pompier bénévole, Cartwright personnifiait les aspirations de la classe moyenne des nouveaux centres urbains. Il a fondé le Knickerbocker Base Ball Club de New York, un groupe de jeunes hommes (décrits comme des « gentlemen » dans un témoignage) qui se réunissait après la messe dominicale pour jouer au baseball, en suivant les règlements inventés par Cartwright et qui changeaient sans cesse. Lorsque les Knickerbockers ont été formés le 23 septembre 1845, le club était ouvert à ceux dont les « habitudes sédentaires rendaient la récréation indispensable ». Pour faire partie des Knickerbockers, il était plus important d’avoir « une réputation de gentleman » que d’être un joueur de talent [37] .
Cartwright a donc été le Prométhée du baseball, inventant de toute pièce une série de concepts, comme le fait de toucher un coureur (« taguer ») plutôt que de lui lancer violemment la balle, l’utilisation de buts en tissu, l’arrêt-­court, le rôle des frappeurs, la fausse balle, et le retrait sur trois prises. Il habillait également son équipe avec des maillots en flanelle, des casquettes et des pantalons amples, créant un style vestimentaire qui allait survivre à certains de ses concepts, par exemple l’interdiction de porter des gants [38] .
La première rencontre « organisée » a eu lieu le 19 juin 1846 à Hoboken, dans le New Jersey, au parc Elysian Fields, non loin de Manhattan. L’équipe de Cartwright a essuyé une défaite de 23 à 1, même si Cartwright, le seul à connaître toutes les règles du jeu, était lui-même l’arbitre du match [39] .
Le baseball imaginé par Cartwright se voulait différent de la boxe à mains nues, des gageures et du tapage alors associés aux sports. Comme Ron McCullough l’explique dans son livre From Cartwright to Shoeless Joe  :
Il n’y avait pas d’estrades (ni de frais d’admission) ; on regardait le match debout le long des lignes, ou bien on stationnait ses chevaux et son charriot dans un champ avoisinant pour observer la partie (il n’y avait pas de murs pour délimiter le terrain à l’époque). Parfois, on érigeait une tente ou un pavillon pour les dames, pour les protéger du soleil. [...] La foule était silencieuse et distinguée. Ni cris d’encouragement ni injures ; on entendait plutôt des applaudissements polis et, lorsqu’un jeu était particulièrement réussi, un gentil « Bien joué » [40] .
En mai 1857, les Knickerbockers se sont réunis avec d’autres équipes de baseball afin de codifier les règles du jeu. Les noms des équipes présentes à cette réunion témoi­gnent de la confiance et des aspirations nationales de l’époque : Empire, Eagle, Gotham et Excelsior. Le jeu, avec son absence de structure temporelle, son rythme lent et son grand losange verdoyant, s’avérait attrayant pour les citadins qui avaient laissé derrière eux un passé campagnard. Autrement dit, la nostalgie était déjà présente à la naissance du baseball [41] .
On a cru pendant des décennies que le père du baseball était Abner Doubleday, un officier de l’Union qui aurait inventé le sport avant d’entamer sa carrière militaire. Or c’est un mythe ; ni ses effets personnels (correspondances, notes) ni sa notice nécrologique dans le New York Times en 1893 ne mentionnent quoi que ce soit à propos du baseball. L’histoire nous vient en fait d’Albert Spalding, de l’entreprise d’équipement sportif Spalding, qui, un jour, a organisé une réunion afin de lever le voile sur les origines du sport. Lui-même ancien lanceur, ­propriétaire d’une équipe et antisyndicaliste virulent, il avait clamé que les racines du baseball se trouvaient à Cooperstown, une petite ville bucolique de l’État de New York. Doubleday, diplômé de l’académie militaire de West Point et vétéran ayant combattu les Amérindiens, les Mexicains et l’armée de la Confédération, avait le profil parfait pour être l’inventeur du sport. Le mythe était si convaincant qu’il a été répété au fil du temps, et le Temple de la renommée du baseball se trouve aujourd’hui à ­Cooperstown – même si rien ne prouve que Doubleday y ait jamais mis les pieds [42] .
La meilleure chose qui soit arrivée au baseball, en ­réalité, est la guerre de Sécession. Les échanges entre les soldats de différentes régions géographiques et l’ennui ressenti entre les batailles ont favorisé la diffusion du sport. En effet, des hommes de différentes origines étaient regroupés au sein de l’armée de l’Union, et après la guerre certains sports régionaux, surtout le baseball, ont circulé dans tous les recoins du pays. Comme l’a fait remarquer Albert Spalding :
[L]e sport connut son baptême au moment où notre pays pénétrait dans les premières agonies d’un conflit fratricide. Il évolua d’abord dans les campements militaires des années 1860, dans le Nord comme dans le Sud, grâce aux hommes qui y jouèrent afin de tromper la monotonie de ces années de lutte mélancolique. Le baseball est le médium grâce auquel, pendant les jours qui suivirent la fin de la guerre, un million de combattants et leurs fils, provenant des deux camps belligérants, passèrent naturellement et facilement d’un état de lutte amère à un état de paix parfaite. [...] Le baseball, je le répète, c’est la guerre ! Le jeu est une bataille pendant laquelle chaque joueur est un général aux commandes, responsable de défendre son territoire ou encore de conserver un avantage obtenu grâce à toutes les facultés que lui permettent son corps et son esprit [43] .
Certains soldats apportaient des bâtons et des balles à l’entraînement. Dans leurs lettres à leurs familles, ils parlaient de ces matchs comme de moments joyeux au milieu d’une ambiance sombre et austère. Alpheris B. Parker, du 10 e Régiment du Massachusetts, écrivait : « Le camp est depuis une semaine un endroit des plus vivants, le baseball étant devenu une obsession chez les soldats. Les officiers et les hommes oublient, l’instant d’un match, les différences entre les rangs, et se régalent de ce sport revigorant avec l’enthousiasme de jeunes écoliers [44] . »
George Putnam, un soldat de l’Union, a décrit avec un humour noir la fois où une partie de baseball a été abruptement interrompue par des tirs ennemis au champ extérieur : « Tout à coup, il y eut une série de coups de feu, qui visaient les joueurs de champ extérieur ; le voltigeur de centre fut frappé et capturé, tandis que ceux des champs gauche et droit réussirent à regagner nos lignes. L’attaque fut ensuite repoussée sans trop de difficultés, mais nous perdîmes non seulement notre voltigeur de centre, mais aussi la seule et unique balle de baseball à Alexandria, Texas [45] . »
LA FIN DE LA GUERRE DE SÉCESSION
Après la fin de la guerre de Sécession, la destruction des plantations a permis l’industrialisation à l’échelle nationale – et le pays a conséquemment souffert des balbu­tiements d’un nouveau capitalisme débridé. Comme l’explique Howard Zinn :
Les villes [...] étaient des pièges mortels dévastées par le typhus, la tuberculose, la faim et les incendies. À New York, cent mille personnes vivaient dans des taudis sordides. Douze mille femmes travaillaient dans les maisons de prostitution afin d’échapper à la famine. Les détritus amoncelés dans les rues grouillaient de rats. À Philadelphie, alors que les riches bénéficiaient de l’eau fraîche de la Schuykill River, les autres s’abreuvaient à l’eau de la Delaware dans laquelle se déversaient quotidiennement des millions de litres d’eaux usées. Pendant le Grand Incendie de Chicago, en 1871, les logements s’effondrèrent si rapidement que les témoins évoquè­rent un tremblement de terre [46] .
Gustavus Myers, à propos de la croissance de la fortune de la famille Astor, écrivait :
N’est-il pas véritablement criminel que, contraints par la nécessité, des individus moisissent dans des logements infects et sordides où le soleil ne pénètre jamais et où les maladies trouvent un terrain rêvé pour se développer ? Des milliers d’anonymes trouvaient la mort dans ces endroits innommables. Pourtant, légalement, les loyers touchés par les Astor et bien d’autres propriétaires étaient considérés comme des revenus honnêtes. L’institution juridique, dans son ensemble, ne voyait rien à redire à ces conditions de vie puisque, comme elle le répétait encore et encore, et de manière appuyée, la loi ne reflétait ni l’éthique ni les idéaux d’une humanité pro­gressiste, mais bien, comme un plan d’eau renvoie l’image du ciel, les intérêts et les exigences de la classe en expansion des propriétaires [47] .
Le capitalisme sauvage a également permis, pour le meilleur et pour le pire, le début de la commercialisation des sports. La fabrication d’articles de sport (bâtons de cricket, arcs à flèche, tables de billard et équipement de chasse et pêche) ainsi que le marketing en la matière ont également vu le jour vers la moitié du XIX e siècle.
UNE BANDE DE MAUVIETTES
À l’époque de l’industrialisation, les nouveaux barons ont commencé à craindre qu’ils étaient en train d’élever des enfants paresseux, pas du tout prêts à affronter la cruelle réalité du monde industriel – une crainte qui frôlait ­parfois l’hystérie. Le magazine Harper’s Monthly a été le premier à sonner l’alarme lorsqu’il a qualifié la jeune génération de « race apathique et faible au cerveau vide, au visage blême, au torse frêle et aux jambes grêles, de simples mannequins arborant les dernières tendances [48]  ». Oliver Wendell Holmes tirait des conclusions semblables dans une édition du Atlantic Monthly en 1858 : « J’ose affirmer que notre lignée anglo-saxonne, avant ce jour, n’avait jamais engendré une telle génération de jeunes aux arti­culations raides, aux muscles mous et au teint pâle [49] . »
Puisqu’ils n’allaient quand même pas mettre leurs enfants au travail, les barons se sont tournés vers le sport pour les endurcir, signalant par le fait même un changement de mentalité chez les gardiens moraux de la république. En effet, au lieu de voir les sports comme une perte de temps immorale et une voie rapide vers le péché, ils ont commencé à séparer les « bons sports » – qui inculquaient des valeurs d’obéissance, de respect de l’autorité et de piété tout en endurcissant les jeunes frêles et paresseux – des « mauvais sports » – comme les batailles de coqs et les combats de rats et de chiens. Cette nouvelle philosophie s’appelait le « christianisme musculaire [50]  ». Les universités de l’élite comme Amherst, Brown, Harvard, Williams et Yale organisaient des championnats intercollégiaux. D’importantes églises protestantes ont même construit des allées de quilles dans leur sous-sol [51] .
En soutien à ce christianisme musculaire, Thomas Wentworth Higginson a composé un sermon intitulé « Les Saints et leurs corps », au cours duquel il affirmait, tonitruant : « Alors que les sentimentaux flétrissent comme une plante en manque de soleil, la jeunesse vigoureuse, forte du jeu et du travail extérieur, s’emparera du gouvernail de la société avec la même fougue que s’il s’agissait d’une rame, d’un bâton ou de mancherons [52] . »
Même aux débuts du sport moderne, le christianisme musculaire ne signifiait pas la même chose pour tout le monde. Higginson, par exemple, était un fervent abolitionniste et avait appuyé le raid de John Brown à Harpers Ferry, tandis que Holmes croyait qu’il fallait avant tout préserver la stabilité sociale, et que le sport était un moyen d’y arriver.
LE BASEBALL APRÈS LA GUERRE DE SÉCESSION
Le baseball, avec son penchant pour la nostalgie, la normalité et l’intemporalité, a pris d’assaut le pays en entier lorsque les soldats de la guerre de Sécession sont rentrés au bercail. Le sport se voulait délibérément passéiste, attaché à une « époque où tout était plus simple » avant que le monde se mette à mal tourner. Albert Spalding a écrit :
Ni nos femmes, ni nos sœurs, ni nos filles ne peuvent jouer au baseball. Elles peuvent jouer au cricket, mais le font rarement ; elles peuvent jouer au tennis et remporter des championnats ; elles peuvent jouer au basketball et gagner des médailles ; elles peuvent jouer au golf et obtenir des trophées ; mais le baseball est trop exigeant pour la femme, sauf si elle prend place dans l’estrade et applaudit les joueurs doués, agite son mouchoir à l’intention du héros du match et, puis­qu’elle est toujours une partisane loyale de l’équipe locale, sourit avec dérision à l’arbitre lorsqu’il nous en fait baver et participe occasionnellement aux démonstrations visant à déconcentrer le lanceur de l’équipe adverse [53] .
Or, le baseball n’était pas à l’abri de la mentalité des « barons voleurs » qui envahissait alors le pays tout entier. Les entrepreneurs devinaient le potentiel lucratif du baseball ; on a donc commencé à promouvoir les parties de baseball et à vendre des billets au grand public. Ces derniers s’achetaient à des prix variés, allant d’un maigre 25 sous au montant choquant de 5 dollars, et les foules comptaient des milliers d’amateurs. Comme le veut la ­tradition des barons voleurs, aucun joueur n’était rémunéré malgré tous les profits engendrés. Selon McCullough, « l’idée selon laquelle quelqu’un aurait pu gagner sa vie en jouant à n’importe quel jeu était absurde [54]  ».
Les choses ont changé en 1869, lorsque les Red ­Stockings de Cincinnati ont formé une équipe avec une masse salariale annuelle de 9 300 dollars. Les joueurs des Red Stockings travaillaient pour leur argent : ils ont ainsi parcouru près de 20 000 kilomètres et joué devant des foules totalisant plus de 200 000 personnes. La vente des billets pour leurs matchs cette année-là a rapporté 29 724,87 dollars ; la somme des salaires et des dépenses a été de 29 726,26 dollars ; le profit net, de 1,39 dollar [55] .
Les gentlemen de Cartwright n’étaient plus qu’un lointain souvenir. Dorénavant, les gageures, la boisson et la moquerie faisaient partie intégrante de l’expérience, et les femmes avaient des sièges réservés sous une toile. Le baseball était devenu un sport pour les masses. À la fin du mois d’août 1867, une équipe, les Mutuals, s’est rendue à la Maison-Blanche à Washington pour rencontrer le ­président Andrew Johnson. Visiblement aveugle à l’ironie de la chose, Johnson, qui avait orchestré la défaite de la Reconstruction radicale du Sud, a déclaré le baseball sport national, même si les matchs « mixtes », où s’affrontaient une équipe noire et une équipe blanche, étaient fréquents à l’époque [56] .
UN PEU D’ORDRE DANS LE BASEBALL
Sport national ou non, le baseball voguait à la dérive : pots-de-vin, tricherie assumée et désorganisation totale imprégnaient le sport, un peu comme le processus d’industrialisation qui s’enlisait dans un bourbier similaire. L’ordre a vite été rétabli, du moins au baseball, en 1876, lorsque William Hulbert a fondé la Ligue nationale des équipes de baseball professionnelles. Les premières mesures instaurées relevaient du véritable zèle : la Ligue nationale a banni les gageures et la vente d’alcool pendant les matchs, s’est engagée à expulser les équipes qui ne respecteraient pas l’horaire des rencontres, et a même interdit les matchs le dimanche [57] .
Le désir de mettre de l’ordre a également transformé les relations entre les employés et les gérants. En 1879, les propriétaires d’équipes ont décidé qu’ils auraient le droit de « réserver » cinq joueurs pour la saison suivante ; c’était la naissance de la clause de réserve. Cette clause, qui allait plus tard être étendue à l’ensemble des joueurs des ligues majeures, pouvait, en théorie, lier un joueur à la même équipe pour la vie. En 1887, presque quatre-vingt-dix ans avant que l’histoire de la clause de réserve ne soit réglée pour de bon, John Montgomery Ward se demandait, dans un article, si « le joueur de baseball était un bien ­mobilier ».
Avec la clause de réserve, les équipes voulaient sans doute répondre à trois préoccupations : elles souhaitaient faire du baseball un commerce permanent, elles voulaient réduire les salaires, et elles visaient à établir un monopole du jeu. [...] L’effet de cette clause fut de forcer un joueur à jouer dans l’équipe qui l’avait réservé, sans quoi il devait ni plus ni moins quitter le sport. [...] Le joueur de baseball n’a plus aucune option. Telle une loi pour les esclaves fugitifs, la clause de réserve prive le joueur de son droit à un gagne-pain et, en admettant qu’il ait tenté de quitter son équipe, le ramène, enchaîné, à son propriétaire. En résulte ainsi un contrat étrange qui lie les joueurs aux équipes non pas pour sept mois, mais pour la vie. [...] Voilà, en partie, les relations qui existent actuellement entre les joueurs de baseball et les associations qui les emploient. Y a-t-il un propriétaire qui osera les gouverner avec un semblant d’équité ? Devons-nous nous surprendre que les joueurs commencent à protester, et trou­vent nécessaire de s’unir afin de s’offrir une protection mutuelle [58]  ?
Ainsi, le milieu du baseball prospérait. Des éditeurs de grands journaux, notamment Charles A. Dana, William Randolph Hearst et Joseph Pulitzer, participaient à la promotion du sport en créant des cahiers sportifs quotidiens qui avaient leurs propres rédacteurs : c’est la naissance du journaliste sportif. Dès 1880, le baseball professionnel représentait une industrie qui générait annuellement dix millions de dollars [59] .
APRÈS L’ORDRE, LA RÉBELLION
L’époque des barons voleurs en était aussi une de révolte, et le baseball n’y a pas échappé. En 1885, Billy Voltz, alors gérant d’une ligue mineure à Chattanooga, a créé le tout premier syndicat de joueurs, le National Brotherhood of Professional Base Ball Players. Le président du syndicat était John Montgomery Ward lui-même, qui détenait un diplôme en droit du Columbia Law College. Après l’échec des négociations sur les salaires et la clause de réserve, « Ward a dirigé une véritable révolte chez les joueurs à la fin de la saison en 1889 [60]  ».
De nombreux joueurs, furieux envers les propriétaires qui refusaient de prendre leurs requêtes au sérieux, ont démissionné et créé en 1890 leur propre entreprise, la Ligue des joueurs. « Patrons à la porte ! » était leur slogan. Comme les historiens du sport Elliott Gorn et Warren Goldstein l’expliquent :
Pendant un an, sept villes avaient chacune deux équipes. Les équipes de la Ligue des joueurs surpassaient en règle générale leurs rivales de la Ligue nationale. La plupart des athlètes ont rejoint la Ligue des joueurs, où les joueurs étaient copropriétaires des équipes avec les riches commanditaires qui les finançaient. Albert Spalding, à l’époque copropriétaire de la franchise de la Ligue nationale à Chicago, qualifiait ces joueurs d’anarchistes et de révolutionnaires. Dans la mesure où des joueurs (des ouvriers) tentaient de reprendre possession de leur propre travail, il s’agissait en effet d’une initiative radicale. Cependant, les anciens propriétaires d’équipe, plus riches que les athlètes, ont tout simplement attendu que les ressources de ces derniers s’épuisent et, lorsque la poussière est retombée, la Ligue des joueurs s’est dissipée, permettant même la consolidation de la Ligue nationale en une organisation composée de 12 équipes [61] .
Un journaliste de l’époque a comparé l’histoire de la Ligue des joueurs à une « révolte d’esclaves [62]  ». Encore une fois, l’ironie échappait à nos ancêtres, car s’il est un problème que le syndicat des joueurs avait réussi à complètement ignorer, c’était bien le problème le plus pressant de l’époque : l’expulsion systématique des joueurs noirs.
MOSES FLEETWOOD WALKER
La carrière prometteuse de Moses Fleetwood Walker en tant que joueur de baseball professionnel a été réduite en poussière non pas par les propriétaires, mais bien par les joueurs blancs eux-mêmes. En 1887, Adrian « Cap » Anson a refusé de laisser son équipe jouer contre Newark, sauf si Moses Fleetwood Walker et George Stovey restaient sur le banc. L’équipe d’Anson avait envoyé la lettre qui suit :
Monsieur,
Nous, soussignés, vous avertissons de ne pas envoyer Walker, le receveur nègre, sur le terrain lorsque vous jouerez à ­Richmond, car nous pourrions mentionner les noms de 75 hommes qui ont juré de le persécuter s’il se trouve sur le terrain. Nous espérons que vous entendrez notre avertissement et qu’il n’y aura aucune agitation, car si vous ne nous écoutez pas, il y en aura très certainement. Nous vous écrivons seulement dans le but de prévenir un tel carnage, car vous seul pouvez le prévenir [63] .
Selon le journaliste sportif William Rhoden :
Billy Voltz a refusé de plier, allant même jusqu’à envoyer ­Walker, qui avait pourtant congé ce jour-là, au champ droit. Il a dit à Anson que si Chicago se retirait, Toledo ne paierait pas la caution. Anson a donc reculé et les équipes ont joué la partie. [...] Quelque temps après, à Syracuse, Walker a pris congé et est allé s’asseoir dans l’abri des joueurs, vêtu de ses vêtements de tous les jours. L’entraîneur de Toronto lui a demandé de quitter le stade, et des échanges houleux ont suivi. Selon un témoin, Walker était encerclé de partisans, et il aurait brandi un fusil en menaçant de tirer sur quelqu’un dans la foule. Il a été arrêté, puis relâché, et le lendemain, il était sur le terrain [64] .
Walker – même s’il n’est plus qu’une note de bas de page dans le monde du baseball, et même si la plupart des amateurs croient que Jackie Robinson était le premier joueur noir – n’a pas sombré dans l’oubli pour autant. Fils d’un docteur de l’Ohio, il a étudié au Oberlin College, un établissement connu pour son implication dans le mouvement abolitionniste (le Oberlin College reviendra plus loin dans ce livre, car il a été la seule institution à offrir un emploi au médaillé d’or olympique Tommie Smith après les Jeux de 1968). Walker a fini par gérer un hôtel et par devenir inventeur de caméras pour le cinéma. Il était aussi un promoteur de l’idée selon laquelle la seule façon pour les Noirs d’échapper à la suprématie blanche était de se séparer des États-Unis. En 1908, dans un pamphlet intitulé Our Home Colony , il dénonce violemment le « problème racial » aux États-Unis : « Nous ne trouverons jamais dans les annales de l’histoire du monde civilisé une inhumanité et une cruauté équivalentes à celles de l’homme blanc. Que ce peuple puisse soudainement faire preuve d’humanité et de chrétienté à l’égard des Nègres irait à l’encontre de la nature même de l’homme. Nous n’avons aucun espoir que les Nègres puissent un jour jouir de la liberté et de l’égalité. Sans elles, ils ne pourront jamais s’épanouir [65] . »
Convaincu depuis longtemps de l’incurabilité de la suprématie blanche, il prônait en effet un exode au Libéria. À ses yeux, la seule solution au « problème des Nègres ou, si vous préférez, au problème de l’homme blanc » était « l’émigration massive des Nègres d’Amérique ». Il admettait que cette idée n’était pas réalisable pour le moment, mais il répétait qu’il fallait à tout le moins que les Noirs quittent les États du Sud. Walker était donc en quelque sorte un précurseur du mouvement fondé par Marcus Garvey dans les années 1920. Dans d’autres écrits, il explorait toutes sortes de sujets, de l’effet qu’avaient les poupées blanches chez les petites filles noires jusqu’à l’inhumanité des lynchages. Le simulacre des « règles du jeu équitables » au baseball avait fait de Walker un homme désillusionné et pessimiste quant aux promesses des États-Unis, et sa propre expérience dans le monde du sport lui avait laissé de profondes cicatrices [66] .
L’exclusion acharnée des joueurs noirs au sein de la Ligue a causé son lot d’épisodes tragicomiques lorsque des entraîneurs faisaient des pieds et des mains pour envoyer leurs meilleurs joueurs sur le terrain. Par exemple, l’entraîneur des Orioles de Baltimore, John McGraw, avait recruté un joueur afro-américain du nom de Charley Grant. Mais ce petit détail était resté entre McGraw et Grant ; l’entraîneur avait dit aux journalistes que son équipe venait de recruter la grande vedette cherokee Tokohoma. Malheureusement, le plan de McGraw est tombé à l’eau lorsque des amis de Grant, après l’avoir vu sur le terrain, ont débarqué en grand nombre à l’hôtel de l’équipe pour célébrer son triomphe [67] .
Ces événements ont eu des répercussions bien au-delà des vies de Moses Fleetwood Walker, de Charlie Grant et des quelques autres joueurs de baseball afro-américains. Le blanchissage du passe-temps national est vite devenu un symbole de l’exclusion des Noirs dans toutes les sphères de la vie publique. La ségrégation dans le monde du baseball, que l’on appelle le « mur de la couleur », a perduré jusqu’en 1947.
DES HAUTS ET DES BAS
Pendant que l’élite gouvernante s’inquiétait du sort de ses fils frêles, les gens dans les rues lui donnaient encore plus de fil à retordre. L’époque était en effet marquée par une série de petits booms et de crises écrasantes pour quiconque ne s’appelait pas Astor, Vanderbilt, Rockefeller, Carnegie, Mellon, Gould, ou Morgan.
La dépression économique a frappé en 1877. Pendant l’été étouffant cette année-là, l’eau potable s’est mélangée aux eaux usées, causant de nombreuses morts, d’enfants en particulier. Le New York Times publiait alors : « Déjà, les gémissements des enfants mourants se font entendre. [...] Bientôt, à en juger par les événements du passé, il y aura dans cette ville un millier d’enfants morts par semaine. » Pendant la première semaine de juillet, 139 nouveau-nés sont morts à Baltimore [68] .
Une grève générale a aussi eu lieu cette année-là. À la fin des grandes grèves des cheminots en 1877, une centaine de personnes avaient perdu la vie, 1 000 étaient en prison, 100 000 ouvriers avaient fait la grève, et des actions solidaires avaient émergé chez les sans-emploi [69] .
Tout ce tumulte était un présage de transformation. De 1860 à 1900, la population des États-Unis est passée de 31 millions à 75 millions d’habitants, dont 20 vivaient à l’ouest du Mississippi, et le nombre de fermes a triplé, passant de 2 à 6 millions. La ville de New York ne comptait plus 850 000 habitants, mais bien 4 millions, Chicago avait vu sa population croître de 110 000 à 2 millions, et la population de Philadelphie était passée de 650 000 à 1,5 million [70] .
Qui dit villes surpeuplées, dit conflits. En 1884, les associations d’ouvrières du textile se sont mises en grève. L’année suivante à New York, ce fut au tour des fabricants de manteaux et de chemises, hommes et femmes (qui se réunissaient séparément, mais agissaient conjointement). Le journal New York World qualifia la grève « d’émeute du pain et du beurre ». Les ouvriers réussirent à obtenir de meilleurs salaires et de meilleurs horaires [71] .
Puis, en 1893, une autre crise économique a secoué le pays. Après des années de croissance débridée, les murs se sont écroulés : 642 banques et 16 000 commerces ont fermé leurs portes. Sur 15 millions d’ouvriers, 3 millions étaient sans emploi. La colère régnait [72] . Le Chicago Times a décrit la grève des cheminots de 1894 comme suit :
Dire que la foule est devenue enragée serait un euphémisme. [...] L’ordre de charger a été donné. [...] Dès lors, on n’utilisa plus que les baïonnettes. [...] Une dizaine d’hommes qui se trouvaient dans les premiers rangs reçurent des coups de baïonnette. [...] Armée de pavés, la foule déterminée chargea elle aussi. Le mot passa dans les rangs de la milice que les soldats devaient se défendre. Les uns après les autres, lorsque la situation l’exigeait, ils se mirent à tirer à l’aveuglette sur la foule. [...] La police vint ensuite avec ses matraques. Une clôture de barbelés avait été disposée tout autour des voies. Les émeutiers l’avaient oubliée et quand ils ont voulu s’enfuir ils se sont trouvés pris au piège. [...] La police se montra peu encline à l’indulgence et la foule, acculée aux barbelés, fut impitoyablement matraquée. [...] Les gens situés à l’extérieur coururent au secours des émeutiers. [...] Les jets de pierres continuèrent sans faiblir. [...] Le lieu du combat ressemblait à un champ de bataille. Les hommes tués par les soldats et la police étaient étendus sur le sol un peu partout [73] .
Les baïonnettes et les fusils étaient évidemment insuffisants pour calmer un prolétariat aussi combatif. C’est ici qu’entrent en scène les fameuses « valeurs du sport ».
LES VALEURS DE LA YMCA
L’organisation ayant le plus adopté les « valeurs du sport » à l’époque est la Young Men’s Christian Association (YMCA). Fondée en 1844 en Angleterre, l’organisation a rejoint les États-Unis en 1851, où elle est devenue le siège par excellence de l’acculturation et un bastion contre la rébellion. En 1869, on trouvait des gymnases de la YMCA à San Francisco, Washington et New York. À peine vingt-cinq ans plus tard, on en comptait 261 partout au pays. En 1895, la YMCA a choisi le triangle inversé comme emblème afin de représenter les trois composantes de l’homme parfaitement équilibré : le cerveau, le corps et l’esprit [74] .
L’activité physique faisait certainement partie d’un mouvement de contrôle social destiné à canaliser les énergies de la population, de la classe ouvrière et de la jeunesse immigrante surtout, vers des activités sécuritaires, expliquent Gorn et Goldstein. À la fin du siècle, de nombreux réformateurs croyaient que le sport était une force sociale stabilisatrice qui permettrait d’américaniser les étrangers, de calmer les ardeurs des ouvriers, de vider les rues de leurs délinquants, et d’adoucir le radicalisme. Les sports détournaient l’attention portée aux structures sociales oppressantes et dirigeaient plutôt les énergies dans de saines activités qui enseignaient les valeurs modernes reliées au travail, à la coopération et à la discipline, aidant par le fait même à préserver l’ordre social [75] .
LES COURSES DE CHEVAUX
Au XIX e siècle, le sport le plus populaire aux États-Unis était sans aucun doute la course de chevaux. Notons qu’il s’agissait également d’un sport où dominaient les Afro-­Américains. Le tout premier Kentucky Derby a eu lieu le 17 mai 1875, devant plus de 10 000 spectateurs. Des 15 jockeys qui participaient à la course, 14 étaient Noirs. À l’époque, les cavaliers blancs avaient tendance à ne pas contester la prédominance des jockeys noirs, en raison de la honte qui entourait cette profession « d’esclave ». Comme l’explique Rhoden, « le rôle d’un Noir qui coursait pour le compte d’une riche écurie après la guerre de Sécession ressemblait drôlement à celui d’un esclave qui montait à cheval pour le compte de son maître. [...] Les jockeys noirs étaient effectivement employés au profit de quelqu’un d’autre [76]  ».
Véritable Michael Jordan des écuries, Isaac Murphy était le cavalier le plus célèbre de l’époque. Il a fait ses débuts à 14 ans, cinq jours à peine après le premier Kentucky Derby. Trois ans plus tard, il était l’un des athlètes les mieux payés du pays. Son salaire annuel s’élevait à environ 20 000 dollars – un montant plus élevé que la totalité de la masse salariale des White Stockings de Chicago. Mais l’air était tellement chargé de révoltes à la fin du XIX e siècle que la dominance de Murphy dans son sport représentait une menace pour la suprématie blanche [77] .
En 1889, après une énième journée de dominance pour les jockeys noirs, le New York Herald écrivait : « Les fils de Cham ont devancé les enfants de Japhet dans un élan de vengeance, puisqu’aucun Blanc n’a su guider un cheval gagnant devant les juges. C’était un jour de gloire pour les cavaliers basanés, qui ont forcé leurs adversaires caucasiens à prendre place à l’arrière-plan [78] . »
En 1890, un article du magazine Spirit of the Times rapportait le fait troublant que « les meilleurs jockeys de l’Ouest sont tous de couleur [79]  ». Isaac Murphy a lui-même commenté cela : « Je suis dégoûté par la façon dont on m’a traité dans l’Est cet été. Quand je gagnais tout allait bien, mais quand je perdais les gens disaient : “Voilà encore ce Nègre, toujours saoul.” Je vous le dis, la situation m’a laissé un goût très amer [80] . »
Deux ans avant la mort de Murphy en 1896, le Jockey Club a été créé à titre d’entité administrative de l’industrie des courses de chevaux. Son objectif premier était de délivrer des permis annuels aux jockeys. Après la création du Jockey Club, on a tout simplement omis de renouveler les permis des jockeys noirs, et les propriétaires de chevaux ont été priés de ne pas protester. Qu’un Noir sache bien monter à cheval était trop dur à avaler pour les Blancs [81] .
LA BOXE
Aucun sport n’a aussi sauvagement exploité ses athlètes (en particulier les athlètes noirs) que la boxe. D’abord, les premiers boxeurs aux États-Unis étaient des esclaves. Les propriétaires de plantation dans le Sud aimaient se divertir en opposant leurs biens les plus forts et en les faisant se battre, colliers d’acier autour du cou [82] .
Mais après l’abolition de l’esclavage, la boxe se dis­tin­guait de tous les autres sports, car au contraire des autres événements sportifs majeurs, la ségrégation n’y avait plus cours – sauf lorsque les boxeurs blancs refusaient d’affronter un adversaire noir. Le champion de boxe John L. Sullivan, par exemple, refusait obstinément de se battre contre des Noirs, prétextant qu’il ne devait pas, au nom de ses supporters, « souiller la race blanche ». C’est cette justification qui lui aura permis d’échapper au boxeur le plus doué des années 1880, l’Australien Peter Jackson [83] .
Les promoteurs ne faisaient pas la promotion de la boxe pour des raisons progressistes, bien au contraire. La brutalité de ce sport leur donnait en fait l’occasion de s’enrichir en profitant du racisme omniprésent dans la société américaine. Sans le savoir, cependant, ces parrains de la boxe ont créé des espaces où la suprématie blanche allait être contestée. Un article du Chicago Tribune mentionnait, à propos d’une rencontre opposant un boxeur noir, George Dixon, et un boxeur blanc, Jack Skelly, que « les partisans blancs grimaçaient chaque fois que Dixon frappait Skelly. Ce spectacle était répugnant pour certains hommes du Sud. Un foncé est bien à sa place ici, certes, mais l’idée de s’asseoir pour observer passivement un garçon noir battre un camarade blanc ne plaît pas aux gens du Sud [84]  ».
Le New Orleans Times-Democrat tenait un discours plus cru : « Avec ses ecchymoses, ses lacérations et son sang coagulé, le visage de Skelly offrait un spectacle horrible. [...] Certains détournaient même le regard, dégoûtés [...] par ce visage défiguré à un point tel qu’on ne le reconnaissait pas. [...] C’était une erreur d’opposer un Nègre à un homme blanc, une erreur de réunir les races sur un même pied dans le ring. [...] Ce n’était pas agréable de voir un homme blanc applaudir un Nègre qui triomphait d’un homme blanc [85] . »
Charles A. Dana, du New York Sun , écrivait à la même époque :
Nous faisons face à une menace croissante. L’homme noir est vite en train de prendre le dessus dans le monde des sports, à la boxe particulièrement. Nous faisons face à une montée des Noirs contre la suprématie blanche. [...] Il y a moins d’un an, le boxeur [noir australien] Peter Jackson aurait pu battre le monde entier – [Jim] Corbett, [Robert] Fitzsimmons [...], mais la race blanche est chanceuse de ne pas avoir un Nègre à la tête de la boxe. [...] Il y a deux Nègres à l’heure actuelle qui pourraient pulvériser n’importe quel homme blanc dans leur catégorie respective : George Dixon et Joe Walcott. Si les Nègres sont capables de réussir si bien dans ces catégories, qu’est-ce qui les empêchera de faire le même progrès dans les divisions supérieures ?
Les États-Unis ont besoin d’un autre John L. Sullivan. [...] Comment se fait-il que ces champions noirs surgissent tous en même temps ? Est-ce parce qu’ils sont largement meilleurs que leurs homologues blancs, ou bien est-ce parce que la race caucasienne se détériore ? [...] Réveillez-vous, boxeurs de la race blanche ! Allez-vous vraiment vous laisser faire, et laisser la race noire vous surpasser ? [...] Certains disent que notre « frère de couleur » n’est pas un homme de courage, mais j’en doute. [...] Il a toujours été porté à croire qu’il appartient à une race inférieure. [...] Or, le Nègre a fait preuve d’autant de courage que l’homme blanc sur le ring [86] .
LES FEMMES ET LES PANIERS
Les débuts du basketball féminin, sur les campus universitaires de l’élite, ont été tumultueux. Les femmes, débarrassées de leurs corsets, bougeaient librement leurs membres, ce qui a déclenché un tollé. Comme l’explique Susan Cahn dans Coming on Strong  :
Choquée par le jeu agressif et par la publicité négative qu’il a engendrée, Senda Berenson, directrice du département d’édu­cation physique du collège Smith, a décidé d’appliquer des règles du jeu plus strictes chez les femmes. [...] En 1889, elle a formé le Comité national de basketball féminin, qui a publié en 1901 son tout premier manuel de règlements du basketball féminin, en partenariat avec l’entreprise Spalding. Les règles permettaient aux joueuses de dribler le ballon une seule fois (plus tard, trois bonds seraient permis), et interdisaient les contacts physiques et toute manœuvre visant à entraver la tireuse. À titre de comparaison, les « règlements des garçons » permettaient aux hommes, aux garçons et aux femmes qui ignoraient encore les nouvelles règles de courir sur toute la longueur du terrain, tout en imposant moins de restrictions en matière de drible et de marquage.
Chez les femmes – en particulier les femmes de la classe supérieure –, le sport signifiait bien plus qu’une simple activité physique [87] .
Pour les femmes de l’époque, l’exercice et le jeu étaient un privilège, un symbole de statut social. Lorsqu’une femme jouait au golf, montait à cheval ou pratiquait le tennis, c’était parce qu’elle appartenait à un nouveau groupe social : le country club [88] .
THEODORE ROOSEVELT
Le plus grand porte-parole du christianisme musculaire était Theodore Roosevelt. Dans son article « Professionalism in Sports », publié en 1890, le commandant des Rough Riders, qui n’avait alors que 31 ans, écrivait : « Nous avons tendance [...] à sous-estimer et à négliger les besoins virils et magistraux du cœur et de l’esprit. [...] Il n’y a pas meilleure façon de contrer cette tendance que la promotion de l’exercice du corps, surtout des sports qui développent des qualités comme le courage, la détermination et ­l’endurance [89] . »
Trois ans plus tard, dans « The Value of Athletic Training », Roosevelt avançait : « Dans une civilisation paisible et commerciale comme la nôtre, il faut faire attention à ne pas bouder les vertus viriles – ces vertus qui formeront une race d’hommes d’État, de soldats, de pionniers, d’explorateurs et de constructeurs – en bref, les vertus qu’aucun degré de raffinement, de gentillesse et de culture ne pourra jamais remplacer, chez un individu comme dans la nation tout entière. Ces vertus sont précisément les qualités qui sont favorisées par les sports masculins en plein air [90] . »
Toutes les « grandes nations », déclarait-il, encou­rageaient les sports virils. L’entraînement sportif pourrait aider, à son avis, à revitaliser l’Amérique commerciale et à bâtir une nouvelle super race anglo-saxonne. Albert ­Spalding partageait le même avis, allant jusqu’à défendre l’idée que le baseball était la solution à privilégier :
Le baseball a toujours suivi le drapeau. Le baseball a suivi le drapeau jusqu’au front dans les années 1860, après quoi il a connu un essor qui l’a mené à cinquante ans de prospérité et de succès. Le baseball a suivi le drapeau jusqu’en Alaska, où, sous le soleil de minuit, on le pratique sur la glace arctique. Il a suivi le drapeau jusqu’à Hawaï, où il a éclipsé tous les autres sports. Il a suivi le drapeau jusqu’aux Philippines, à Porto Rico et à Cuba, et peu importe où a accosté un navire arborant la bannière étoilée, quelque part non loin sur le rivage, une partie du sport national des États-Unis est en cours [91] .
Le baseball suivait effectivement le drapeau partout. Il a également suivi l’expansion impériale des États-Unis, laquelle a influencé la façon dont les sports étaient enseignés et pratiqués aux quatre coins du pays.
Continuer vers le chapitre 2

Notes du chapitre 1

[ 1] « George Catlin Describes a Choctaw Lacrosse Match. c. 1830s », cité dans Steven A. Riess, Major Problems in American Sports History , Boston, Houghton Mifflin, 1997, p. 27-31.

[ 2] Elliott J. Gorn et Warren Goldstein, A Brief History of American Sports , Champaign, University of Illinois Press, 2004, p. 5.

[ 3] Ibid ., p. 9.

[ 4] « King James I Identifies Lawful Sports in England », cité dans Riess, Major Problems in American Sports History , op. cit. , p. 23.

[ 5] Ibid .

[ 6] John Cox et Dave Zirin, « Hey Guys, It’s Just a Game », The Nation, 20 juin 2006, https://www.thenation.com/article/hey-guys-its-just-game .

[ 7] Gorn et Goldstein, A Brief History of American Sports , op. cit ., p. 11.

[ 8] Ibid ., p. 31.

[ 9] Nancy Struna, « The Sporting Life in Puritan America », cité dans Riess, Major Problems in American Sports History , op. cit ., p. 40.

[10] Gorn et Goldstein, A Brief History of American Sports , op. cit ., p. 33.

[11] Ibid ., p. 36.

[12] Ibid ., p. 12.

[13] Ibid ., p. 13.

[14] Ibid ., p. 42.

[15] William Rhoden, Forty Million Dollar Slaves : The Rise, Fall, and Redemption of the Black Athlete, Danvers (MA), Three Rivers Press, 2007, p. 59.

[16] Frederick Douglass, My Bondage, My Freedom , Charleston (SC), Biblio Bazaar, 2007, p. 251.

[17] Gorn et Goldstein, A Brief History of American Sports , op. cit. , p. 43.

[18] Ibid .

[19] J.M. Fenster, « A Nation of Gamblers », American Heritage , n o 5, vol. 45, septembre 1994, www.americanheritage.com/content/nation-­gamblers .

[20] Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours , trad. de Frédéric Cotton, Montréal/Marseille, Lux/Agone, 2006, p. 115.

[21] Ibid ., p. 117.

[22] Gorn et Goldstein, A Brief History of American Sports , op. cit. , p. 56.

[23] Zinn, Une histoire populaire des États-Unis , op. cit. , p. 150.

[24] « Horace Greeley Decries the Slaughter of Boxer Thomas McCoy », cité dans Riess, Major Problems in American Sports History , op. cit ., p. 54.

[25] Gorn et Goldstein, A Brief History of American Sports , op. cit. , p. 61.

[26] Quelques remarques s’imposent ici quant à la traduction des expressions «  Negro  » et «  Nigge r ». Jusqu’à la moitié du XX e siècle aux États-Unis, la plupart des gens utilisaient, pour désigner les Américains d’ascendance africaine, le mot «  Negro  ». Ce terme était considéré comme politiquement correct, mais il portait tout de même une charge fondamentalement raciste, héritée de la période de l’esclavagisme. Par souci de ne pas neutraliser les discours implicitement racistes de l’époque, nous avons opté pour le terme français « nègre », également raciste et utilisé en français au cours des mêmes siècles pour désigner les personnes noires. Bien qu’il ait été utilisé depuis le XIX e siècle, le terme «  Nigger  », adaptation de «  Negro  », a réellement pris son sens hautement péjoratif au cours des années 1950, lorsque des gens ont commencé à l’utiliser pour insulter directement et ouvertement les Afro-­Américains. Notre traduction rend donc l’insulte «  Nigger  », qui relève entièrement du racisme explicite et non pas de l’ignorance, par le mot « nègre » accompagné d’un adjectif péjoratif (par exemple, « sale Nègre »). Il était important à nos yeux de conserver la violence des termes «  Nigger  » et «  Negro  » et de tracer une ligne entre les discours haineux de ceux qui les utilisent et les propos respectueux de l’auteur et d’autres agents qui préfèrent utiliser les termes « Noirs », « Afro-Américains » ou encore « personnes de couleur ». [NdT]

[27] Arthur Ashe, A Hard Road to Glory : A History of the African American Athlete, 1619-1918, Hoboken (NJ), Wiley, 1993, p. 1-10.

[28] Zinn, Une histoire populaire des États-Unis , op. cit. , p. 157.

[29] Ibid ., p. 131.

[30] Ibid ., p. 145-146.

[31] Patricia McKissack et Frederick McKissack, Sojourner Truth : Ain’t I A Woman , New York, Scholastic, 1992, p. 121.

[32] Gorn et Goldstein, A Brief History of American Sports , op. cit. , p. 101.

[33] Susan O’Malley, « The Importance of the Bicycle in the Early Women’s Liberation Movement », Cranked Magazine , n o 4, vol. 24, https://crankedmag.wordpress.com/issues/issue-4/the-importance-of-the-bicycle-to-the-early-womens-liberation-movement .

[34] Elizabeth Cady Stanton, « Man Superior, Intellectually, Morally and Physically », septembre 1848, http://ecssba.rutgers.edu/docs/ecswoman2.html .

[35] Reiss, Major Problems in American Sports History , op. cit ., p. 250.

[36] Ron McCulloch, From Cartwright to Shoeless Joe , St Charles (IL), Warwick, 1998, p. 10.

[37] Ibid ., p. 4.

[38] Ibid ., p. 11.

[39] Ibid ., p. 17.

[40] Ibid ., p. 22.

[41] Ibid ., p. 24.

[42] « The Doubleday Myth », https://thebaseballattic.wordpress.com/ 2013/03/07/the-doubleday-myth .

[43] Albert G. Spalding, America’s National Game : Historic Facts Concerning the Beginning, Evolution, Development and Popularity of Base Ball , New York, American Sports Publishing, 1911, p. 3-14.

[44] Michael Aubrecht, « Baseball and the Blue and the Gray », Baseball Almanac , juillet 2004, www.baseball-almanac.com/articles/aubrecht2004b.shtml .

[45] Ibid .

[46] Zinn, Une histoire populaire des États-Unis , op. cit ., p. 278.

[47] Ibid ., p. 276.

[48] Gorn et Goldstein, A Brief History of American Sports , op. cit ., p. 82.

[49] Ibid , p. 91.

[50] Clifford Putney, Muscular Christianity : Manhood and Sports in Protestant America, 1880-1920, Cambridge (MA), Harvard University Press, 2003.

[51] Ibid .

[52] Gorn et Goldstein, A Brief History of American Sports , op. cit ., p. 90.

[53] Spalding, America’s National Game , op. cit ., p. 3-14.

[54] McCulloch, From Cartwright to Shoeless Joe , op. cit ., p. 36.

[55] Ibid ., p. 44.

[56] Ibid ., p. 39.

[57] Ibid ., p. 48.

[58] John Montgomery Ward, « Is the Base-Ball Player a Chattel », cité dans Riess, Major Problems in American Sports History , op. cit ., p. 216.

[59] Gorn et Goldstein, A Brief History of American Sports , op. cit ., p. 101.

[60] McCulloch, From Cartwright to Shoeless Joe , op. cit ., p. 57.

[61] Gorn et Goldstein, A Brief History of American Sports , op. cit ., p. 126-127.

[62] McCulloch, From Cartwright to Shoeless Joe , op. cit ., p. 57.

[63] Ashe, A Hard Road to Glory , op. cit ., p. 71.

[64] Rhoden, Forty Million Dollar Slaves , op. cit ., p. 82.

[65] Moses Fleetwood Walker, Our Home Colony : A Treatise on the Past, Present and Future of the Negro Race in America , New Washington (OH), Herald Printing Co, 1908.

[66] Ibid .

[67] James Riley, The Biographical Encyclopedia of the Negro Baseball ­Leagues, New York, Carroll & Graf, 2002.

[68] Zinn, Une histoire populaire des États-Unis , op. cit ., p. 284.

[69] Ibid., p. 291 .

[70] Ibid ., p. 294.

[71] Ibid ., p. 310.

[72] Ibid ., p. 321.

[73] Ibid ., p. 324.

[74] Gorn et Goldstein, A Brief History of American Sports , op. cit ., p. 103 .

[75] Ibid., p. 104 .

[76] Rhoden, Forty Million Dollar Slaves , op. cit ., p. 72-73.

[77] Ibid., p . 77.

[78] Ibid ., p. 70.

[79] Ibid .

[80] Ibid ., p. 77.

[81] Ibid .

[82] David Remnick, King of the World : Muhammad Ali and the Rise of an American Hero , New, York, Vintage, 1999, p. 221.

[83] Gorn et Goldstein, A Brief History of American Sports , op. cit ., p. 113.

[84] Ashe, A Hard Road to Glory , op. cit ., p. 23.

[85] Ibid .

[86] Ibid ., p. 27.

[87] Susan K. Cahn, Coming on Strong: Gender and Sexuality in Twentieth-­ Century Women’s Sports, Cambridge (MA), Harvard University Press, 1998, p. 86.

[88] Caspar W. Whitney, « Evolution of the Country Club », The Harper’s Monthly , décembre 1894, p. 16-34, www.unz.org/Pub/Harpers-1894dec-00016 .

[89] Theodore Roosevelt, « Professionalism in Sports », North American Review , vol. 151, août1890, www.theodore-roosevelt.com/images/research/speeches/trprosports.pdf .

[90] Theodore Roosevelt, Value of an Athletic Training , autopublié, 1929.

[91] Spalding, America’s National Game , op. cit ., p. 11.
CHAPITRE 2

TUMULTE ET BOULEVERSEMENTS
À L’HEURE ACTUELLE , le sport se présente souvent comme un substitut du combat militaire. En 1900, le représentant le plus prestigieux des sports souhaitait plutôt l’inverse : que la guerre remplace une bonne fois pour toutes le sport. Ce représentant n’était nul autre que Teddy Roosevelt, qui, à 42 ans, avant même de devenir vice-président aux côtés du président William McKinley, était déjà un personnage célèbre. Descendant de l’une des familles les plus influentes des États-Unis, Roosevelt était reconnu pour être un ardent défenseur du « christianisme musculaire ». Or, c’est son statut de célébrité militaire qui l’a catapulté au poste de vice-président ; les médias le couvraient en effet d’éloges depuis son passage à la tête des Rough Riders, le premier régiment volontaire de cavalerie pendant la guerre hispano-américaine. Le mythe des Rough Riders, construit autour de la gloire de Roosevelt, veut que le régiment ait été un rassemblement de gentlemen d’une efficacité prodigieuse. La réalité est beaucoup moins rose : les trois quarts des Rough Riders ont été abattus, blessés, ou victimes de maladies – Roosevelt lui-même a attrapé la malaria pendant la guerre [ 1] .
En 1897, un an avant que les Rough Riders n’aillent au front, Roosevelt écrivait : « Entre nous, [...] j’accueillerais avec plaisir n’importe quelle guerre tant il me semble que ce pays en a besoin [ 2] . » La soif de conquête était alors généralisée ; c’était l’époque de l’impérialisme. Dans un article publié dans le Washington Post juste avant la guerre hispano-américaine, on lisait : « Un nouveau sentiment semble nous habiter : la conscience de notre propre force. Et, avec elle, un nouvel appétit : le désir d’en faire la démonstration. [...] Ambition, intérêt, appétits fonciers, fierté ou simple plaisir d’en découdre, quelle que soit la motivation, nous sommes habités par un sentiment nouveau. Nous devons faire face à un étrange destin. Le goût de l’empire règne sur chacun de nous comme le goût du sang règne sur la jungle [ 3] . » Et le sénateur de l’Indiana Albert Beveridge renchérissait de plus belle en 1897 : « Les usines américaines fabriquent plus que ce que les gens utilisent ; les terres américaines produisent plus que ce que les gens consomment. Le destin a écrit notre politique à notre place : le commerce du monde doit être et sera nôtre [ 4] . »
Teddy Roosevelt, dont l’amour de la guerre n’était égalé que par son amour du sport, est celui qui person­nifiait le mieux cette nouvelle humeur. Au lendemain de l’assassinat de William McKinley, il est devenu le plus jeune président de l’histoire du pays, à seulement 42 ans. Dans un discours présenté au Naval War College, il a dit : « Toutes les races dominantes ont toujours affronté les autres races. [...] Aucun triomphe obtenu par la paix n’est aussi glorieux qu’un triomphe obtenu par la guerre [ 5] . »
Le philosophe William James, devenu l’un des plus grands penseurs anti-impérialistes de l’époque, était cinglant à propos de Roosevelt, le décrivant comme un homme qui « s’épanche sur la guerre comme si elle était la condition idéale de la société humaine, en raison de la vigueur virile qu’elle suppose, et qui traite la paix comme une condition ignoble, bonne seulement pour les profiteurs et les mauviettes [ 6]  ».
En réponse à l’absence tragique d’un état permanent de guerre impériale, Roosevelt a convaincu le gouvernement de subventionner les programmes sportifs au tournant du XX e siècle. Tout comme le roi Jacques craignait que l’absence de sports ne rende ses sujets mal préparés pour la guerre, Roosevelt percevait la masculinité et le chris­tianisme musculaire comme essentiels pour une nation conquérante.
En 1903, Roosevelt a permis la création de la Public Schools Athletic League (PSAL) – exclusivement réservée, bien entendu, aux garçons – en puisant dans les poches des banquiers et des industriels les plus influents du pays. En sept ans à peine, 17 villes ont adopté le programme. La mission de la PSAL était d’apprendre « aux élèves les fondements de la forme physique, le développement du caractère et les aptitudes sociales par l’intermédiaire d’un programme athlétique qui met de l’avant le travail d’équipe, la discipline et l’esprit sportif [ 7]  ».
LE FOOTBALL AMÉRICAIN
Il faut bien souligner que pour Roosevelt – et pour la philosophie du christianisme musculaire en général –, les sports remplissaient une fonction beaucoup plus importante que le simple fait de garder les ouvriers pauvres prêts pour le combat. Tout comme leurs pères avaient eu recours aux sports pour s’assurer qu’ils ne deviennent pas une bande de mauviettes, Roosevelt et ses confrères ont appliqué la même méthode à leurs propres enfants, tous des privilégiés. Le sport chéri de Roosevelt était le football américain [ 8]  ; il écrivait dans l’article « The American Boy » que « dans la vie, comme lors d’un match de football, le principe à suivre est le suivant : il faut foncer, jamais commettre de faute ni se désengager, mais toujours foncer [ 9]  ».
À l’époque, le football joué dans les universités de l’élite ne ressemblait aucunement à celui qu’on pratique aujour­d’hui. Le sport est apparu en 1869, lorsque Princeton et Rutgers ont disputé leur toute première rencontre inaugurale. La rivalité féroce entre Yale et Harvard a surgi en 1875, et l’année suivante, quatre universités ont formé l’Intercollegiate Football Association en vue de standar­diser les règles du jeu – quoique le mot « règle » est exagéré pour parler du degré d’ordre qui régnait sur le terrain à l’époque. Les parties ressemblaient davantage aux combats de taureaux et de rats du siècle précédent qu’à n’importe quelle activité pratiquée aujourd’hui dans les plus prestigieuses universités américaines. On pouvait retrouver dans les matchs toute la poésie et le raffinement d’une bagarre entre ivrognes, et les rencontres étaient souvent fatales. Comme le journaliste sportif Dan Daly le rappelle, « le football moderne, on l’oublie souvent, est né dans un salon funéraire ». En 1905, 18 joueurs ont perdu la vie des suites de blessures subies sur le terrain. La situation était si catastrophique qu’en 1906, nul autre que Roosevelt a menacé d’interdire le sport [10] . Et malgré les efforts déployés pour purger le football, notamment la création de la National Collegiate Athletic Association (NCAA), pas moins de 33 joueurs sont décédés en 1910 [11] .
Si le football américain a commencé à ressembler à autre chose qu’à des scènes ratées de Braveheart , c’est grâce à Walter Camp, un entraîneur à temps partiel et professeur à l’université Yale. Il aura fallu quelques décennies pour que ses idées circulent à l’extérieur du campus de New Haven, mais en 1892, à l’âge de 33 ans, Camp portait déjà le surnom de « père du football américain ». Il a inventé presque tous les aspects du football actuel, de la passe avant jusqu’à la ligne de mêlée ou l’alignement de 11 joueurs par équipe. Aujourd’hui, on voit souvent le football américain comme une sorte de jeu de guerre avec des épaulettes. Or, pour élaborer le jeu, Camp s’est appuyé non pas sur le modèle militaire, mais bien sur le modèle industriel de l’usine. C’est effec­tivement la discipline imposée par les débuts de la vie industrielle qui a façonné le football américain. À titre de président et directeur de l’entreprise New Haven Clock Company, Camp connaissait très bien le système industriel. Le football devait être, à ses yeux, un endroit où s’apprennent l’ordre et l’obéissance [12] .
Comme l’indique Michael Oriard dans Reading Football , il existe une corrélation directe entre les « quatre éléments de l’organisation scientifique du travail » de Frederick Taylor (la science, l’harmonie, la coopération et le rendement maximal), qu’on appelle aussi le taylorisme, et les principes de travail d’équipe, de stratégie et de tactique que Camp appliquait alors au football. Ce parallèle ne relève pas de la coïncidence : Walter Camp a passé sa vie professionnelle, on vient de le mentionner, dans une usine moderne [13] .
Ce dernier a écrit : « Trouver un point faible pour exécuter un jeu, traverser la ligne à coup de tentatives expérimentales, dissimuler sa véritable force jusqu’à ce que tout soit en place pour le grand coup, attaquer lorsqu’on s’y attend le moins… Qu’est-ce que tout cela, une stratégie de football ou des tactiques d’entreprise ? Voilà qui a fait de Yale le champion des premières années de football [14] . »
Camp a donc fait l’éloge du football aux quatre coins du pays, à l’occasion d’innombrables discours, articles de journaux et retraites pour entraîneurs. Il ne vendait pas que du sport ; il vendait un mode de vie. « Camp, avec son écriture et ses discours, a instauré dans le monde du football une atmosphère de virilité et d’héroïsme quasi mythique, auparavant absente de tout autre sport d’équipe aux États-Unis », explique Richard p. Borkowski [15] .
Camp a ainsi délivré le football de la pathologie violente dont il avait hérité sur les campus de l’élite du nord-est des États-Unis pour en faire un sport qui allait rejoindre le pays tout entier. La première rencontre du jour de Thanks­giving entre Harvard et Yale, qui se tint à New York, n’attira que 5 000 spectateurs. En 1884, ce nombre avait doublé, et à la fin des années 1880, les matchs de Thanksgiving étaient devenus des événements extrêmement courus. Au début des années 1890, on ne comptait pas moins de 30 000 à 40 000 personnes dans les gradins [16] .
Le football américain était une manifestation de machisme pour la classe moyenne. Avery Brundage, qui deviendrait plus tard président du Comité olympique des États-Unis, a écrit lorsqu’il était jeune : « Il n’existe pas de meilleur endroit que le terrain de football pour mettre un homme à l’épreuve. En ce lieu, l’homme est dépourvu de toutes les choses délicates que lui procurent des siècles de civilisation, et sa nature vierge est exposée au feu ardent du combat. L’homme se retrouve contre l’homme, et il n’existe pas de façon plus totale de s’exposer soi-même au monde [17] . »
À la fin du XIX e siècle, les recettes annuelles de l’équipe de football de Yale atteignaient les 100 000 dollars, un montant plus élevé que le budget de ses programmes en droit ou en médecine, équivalent au huitième du budget global de l’université. Le roi du football s’était emparé du trône [18] .
LE FOOTBALL AMÉRICAIN ET PAUL ROBESON
Les balbutiements du football américain ont façonné l’un des ­combattants de la liberté les plus influents du XX e siècle, Paul Robeson. Acteur, chanteur et militant politique, il était aussi l’un des meilleurs joueurs de football de l’État du New Jersey, renommée qu’il avait acquise à l’université Rutgers. Il a en fait été le troisième Afro-­Américain à étudier à cette université ; et pendant ses études, il était le seul étudiant noir sur le campus [19] .
À l’époque, la ségrégation était si intense que Paul Robeson n’a pas pu faire partie du club de l’université. Le coach de l’équipe de football, George Foster Sanford, était plus qu’enthousiaste à l’idée d’avoir un joueur de la trempe de Robeson, mais la moitié de ses 30 autres joueurs avaient juré de ne pas jouer si un « Nègre » était sélectionné.
« Lors de mon premier jour dans la mêlée », se rappelait Robeson des années plus tard, « les joueurs se sont assurés que je ne ferais pas l’équipe. Un des joueurs m’a frappé au visage et m’a cassé le nez – m’infligeant une blessure qui m’a donné beaucoup de mal en tant que chanteur depuis ce jour. Et tandis que j’étais par terre, étendu sur le dos, un autre m’a frappé le haut du corps avec son genou et m’a déboîté l’épaule. À 17 ans, c’était beaucoup à avaler – un nez cassé, une épaule démise, une lèvre fendue, deux yeux pochés et nombre de coupures et d’ecchymoses [20]  ». Robeson s’est reposé pendant une dizaine de jours avant de revenir sur le terrain, déterminé à prendre sa revanche :
J’ai fait un placage et me suis retrouvé au sol, ma main droite étendue, la paume au sol. [...] Un joueur m’a marché sur la main ; il voulait me casser les os. Les os ont tenu le coup, mais les crampons de ses souliers ont arraché chacun des ongles de ma main. Le jeu suivant s’est déroulé de mon côté à la défense, et tout le champ arrière m’a foncé dessus. Enragé, je les ai balayés du bras. [E]t soudain je me suis retrouvé seul devant le porteur de ballon. Je voulais le tuer. [...] Il était presque à ma portée. [...] Je voulais l’écraser au sol avec tellement de force qu’il se briserait en deux [21] .
C’est à ce moment que l’entraîneur Stanford a accueilli Robeson dans son équipe. C’est aussi à ce moment que ses coéquipiers ont arrêté d’essayer de le « tuer ». Les joueurs ont commencé, tranquillement et à contrecœur, à accepter la situation, surtout lorsque l’équipe a essuyé une défaite cuisante contre sa grande rivale, Princeton, lors d’un match où Robeson était resté sur le banc.
Lorsque Rutgers a joué contre l’université West ­Virginia la même année, Robeson a dominé la partie, tant du côté offensif que défensif. L’entraîneur de West Virginia a alors scandé à ses joueurs : « Tout joueur qui se fait maltraiter comme vous avez maltraité Robeson, considérant qu’il est devenu meilleur que vous tous, et sans se plaindre par-­dessus le marché, n’est pas noir. Alors, allez sur le terrain et donnez tout ce que vous avez – et laissez-le ­tranquille [22]  ! »
Robeson comprenait ce dans quoi il s’était embarqué, et il était même en paix avec les difficultés qu’il rencontrait. « Lorsque je me retrouvais sur un terrain de football ou dans une salle de classe ou n’importe où ailleurs, je n’étais pas seul. Je représentais beaucoup de garçons nègres qui voulaient jouer au football, qui voulaient aller à l’université, et je devais leur montrer que j’étais capable de prendre tout ce qu’on me faisait subir. [...] Cela faisait partie de notre lutte [23] . »
James D. Carr, le tout premier étudiant noir à l’université Rutgers et membre du prestigieux club Phi Beta Kappa ayant reçu son diplôme en 1892, a écrit à l’époque au président de l’université, William H.S. Demarest. Carr avait prédit l’adhésion de Robeson aux idées révolutionnaires :
Je suis profondément attristé par l’injustice que l’on fait subir à un étudiant de Rutgers, qui pourtant obtient de bons résultats, présente un caractère moral adéquat, et possède des facultés exemplaires – c’est d’ailleurs l’un des meilleurs athlètes de l’histoire de Rutgers. Coupable d’une peau qui n’a pas la même couleur que la vôtre, il a été exclu de l’honorable sphère sportive, jugé inférieur. [...] On l’empêche, lui, mais aussi sa race tout entière, de démontrer ses habiletés athlétiques, voire sa supériorité athlétique. [...] Vous imaginez-­vous ses pensées et ses sentiments lorsqu’il réfléchira, dans les années qui sui­vent, au fait que son alma mater a tremblé et fléchi lorsque mise à l’épreuve, et qu’elle a préféré le monopole d’un jeu sportif à son honneur et ses principes [24]  ?
À partir du moment où Robeson a brillé dans la salle de classe et sur le terrain de football, l’université Rutgers s’est vite félicitée de sa remarquable ouverture d’esprit. Le journal étudiant, le Targum , au lendemain de la collation des grades de Robeson, a publié un éditorial qui disait :
Certains se plaignent parfois de l’absence d’égalité pour les membres de la race noire aux États-Unis. Il est vrai que l’égalité sociale telle qu’on la reconnaît généralement n’a pas été accordée par la plupart des Blancs. [...] Mais ce qu’on oublie trop souvent, c’est que l’égalité, en réalité, existe [...] pour ces hommes et ces femmes de couleur qui se battent pour réussir. Pensons à Paul Robeson, joueur émérite [25] de football et membre du prestigieux club sénior lors de ses études de premier cycle à Rutgers. Quelle autre nation a une fiche comparable, pour ce qui est d’accueillir un Nègre, à celle des États-­Unis ? Voilà un point sur lequel il faut insister aux quatre coins du pays. Car lorsque les dictateurs de la gauche communiste radicale et le mouvement des Noirs s’efforceront de diviser l’Amérique, ils commenceront certainement en faisant de belles promesses aux gens de couleur – leur répétant qu’ils sont opprimés [26] .
Ironiquement, c’est précisément vers cette gauche radicale que s’est tourné Robeson pour lutter contre le racisme.
LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE
Les sports ont tendance à subir leurs plus importantes transformations en période de guerre. Pendant la Révo­lution américaine, les sports ont été négligés dans la vie de tous les jours, mais ils étaient indispensables pour les troupes de Washington qui combattaient l’ennui dans les camps militaires. La guerre de Sécession a quant à elle ­permis la diffusion de différents sports régionaux partout au pays. Et la Première Guerre mondiale n’a pas fait exception à la règle ; elle aussi a favorisé le développement des sports.
La guerre était en soi très impopulaire. Six semaines après avoir déclaré la guerre, le gouvernement s’attendait à ce que plus de 1 million d’hommes s’enrôlent pour le front – or, seulement 73 000 volontaires l’avaient fait. Il n’en a pas fallu plus pour que le Congrès impose la conscription [27] .
Le droit à la liberté d’expression a été grandement restreint pendant la Grande Guerre. Le syndicaliste et socialiste Eugene Debs, qui s’était présenté aux élections présidentielles à quatre reprises, a été condamné à dix ans de prison pour un discours qu’il avait prononcé en 1918 à Canton, en Ohio, et dans lequel il disait : « Ils nous racon­tent que l’on vit dans une grande et libre république, que nos institutions sont démocratiques, que nous sommes un peuple libre et autogouverné. L’exagération est absurde, même à la blague. [...] Les guerres de l’histoire ont toutes été menées pour la conquête et le pillage. [...] Voilà ce qu’est la guerre en quelques mots. La classe dominante est toujours celle qui a déclaré les guerres ; la classe dominée, celle qui les a faites [28] . »
Dans ses derniers mots lors de son procès, Debs a précisé : « Votre honneur, il y a de cela des années, j’ai reconnu que j’étais relié à tous les êtres vivants, et que je n’étais pas mieux que la personne la plus méchante sur terre. Je disais alors, et je le dis encore, que tant qu’il y aura une classe inférieure, j’en ferai partie ; tant qu’il y aura un élément criminel, je m’en nourrirai ; et tant qu’il y aura une âme en prison, je ne serai pas libre. » En 1920, Debs a fait campagne, depuis la prison, comme candidat socialiste à la présidence. Il a récolté 13 % du vote populaire [29] .
Pendant ce temps, le président Woodrow Wilson poursuivait, au grand dam de l’opinion publique, sa « guerre qui mettrait fin à toutes les guerres », et voyait les sports comme un outil essentiel à la préparation des troupes. Pour certains, les sports devaient être suspendus pendant la durée de la guerre, mais Wilson n’était pas de cet avis. « J’espère que les sports universitaires suivront leur cours normal, a-t-il dit, afin de contribuer à la défense du pays. » C’est exactement ce qui s’est produit [30] .
Pour la première fois de l’histoire des États-Unis, les sports ont été officiellement associés à la préparation militaire. Comme Gorn et Goldstein l’expliquent :
Les sports furent dorénavant réglementés et même financés par le gouvernement fédéral. Des experts en la matière garantissaient à la nation qu’en jouant au baseball et au football, qu’en pratiquant la boxe et en faisant de l’exercice, les jeunes Américains seraient en forme pour la guerre.

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