Les grands auteurs en comptabilité
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Description

Cet ouvrage évoque en dix-sept chapitres les auteurs qui, à des titres et dans des contextes divers, ont participé à lémergence de la comptabilité moderne.


Chacun de ces « grands » auteurs est situé dans son époque et sa contribution à la théorie, à la pratique ou à l’enseignement de la comptabilité est interprétée par référence au contexte culturel, économique et social de cette époque.


Plus qu’une galerie de portraits d’auteurs, plus ou moins connus, cet ouvrage se veut un retour aux sources et l’esquisse d’une histoire de la pensée comptable qui va de l’illustre florentin Luca Pacioli jusqu’aux grands chercheurs contemporains, anglo-saxons.


Les étudiants, les chercheurs et les praticiens y trouveront les origines de concepts et de méthodes encore souvent débattus. Peut-être seront-ils par exemple surpris d’apprendre, que dès la fin du XIXe siècle, le concept de « juste valeur » ou de valeur de marché avait, comme aujourd’hui, ses farouches détracteurs et ses fervents défenseurs.


Comme souvent, ainsi que le lecteur le découvrira au fil des pages de cet ouvrage, l’histoire de la pensée peut éclairer et relativiser les débats du présent.

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Publié par
Nombre de lectures 125
EAN13 9782847691757
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0127€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les grands auteurs en comptabilité

Bernard COLASSE
Le logo qui figure sur la couverture de ce livre mérite une explication. Son objet est d’alerter le lecteur sur la menace que représente pour l’avenir de l’écrit, tout particulièrement dans le domaine du droit, d’économie et de gestion, le développement massif du photocopillage. Le Code de la propriété intellectuelle du 1 er juillet 1992 interdit en effet expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation des ayants droit. Or, cette pratique s’est généralisée dans les établissements d’enseignement supérieur, provoquant une baisse brutale des achats de livres, au point que la possibilité même pour les auteurs de créer des œuvres nouvelles et de les faire éditer correctement est aujourd’hui menacée.
© Éditions EMS, 2005
Nous rappelons donc qu’il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement sur quelque support que ce soit le présent ouvrage sans autorisation de l’auteur, de son éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie (CFC), 3, rue Hautefeuille, 75006 Paris (Code de la propriété intellectuelle, articles L. 122-4, L. 122-5 et L. 335-2).
9782847690330
Sommaire
Page de titre Page de Copyright Introduction : - éléments pour une histoire de la pensée comptable I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII Les auteurs
Introduction :
éléments pour une histoire de la pensée comptable
Qui nierait que l’illustre moine franciscain Luca Pacioli (1447-1517), dont Pierre Jouanique évoque la figure dans cet ouvrage, ne soit un grand auteur comptable ? Et pourtant… Il était incontestablement plus mathématicien (ou « arithméticien ») que comptable et, somme toute, il s’est borné à transcrire dans un chapitre de sa célèbre Summa de Arithmetica, Geometria, Proportioni & Proportionalita (1494) la comptabilité de son temps, qu’il a su observer très finement pendant son séjour dans une famille de marchands vénitiens mais n’a jamais pratiquée. Ajoutons à cela qu’à la différence d’un Benedetto Cotrugli Raugeo, dont l’ouvrage de 1458 n’a été publié qu’en 1573, il a eu la chance que son ouvrage soit le premier du genre à être imprimé. Ajoutons encore qu’après 1514, sa trace comptable se perd jusqu’à ce que, deuxième chance, il soit redécouvert en 1869 par un professeur italien de comptabilité 1 . On en vient donc à relativiser la notion de « grand auteur en comptabilité ».
Et nous avons sans aucun doute établi la liste des dix-sept auteurs ou couple d’auteurs (il est des inséparables) dans la littérature comptable présentés dans cet ouvrage d’une façon qui pourra paraître très subjective et quelque peu arbitraire, en fonction de notre connaissance (lacunaire) de la littérature comptable mondiale, une littérature dont la Bibliographie Méthodique de Reymondin (1908) relative aux seuls ouvrages de langue française publiés de 1543 à 1908, montre l’importance quantitative, en fonction également des discussions que nous avons eues sur le sujet avec des collègues français et étrangers.
Pour les auteurs de la fin du XX e siècle, nous aurions certes pu nous appuyer sur les études bibliométriques existantes mais, comme on le sait, de nombreux biais affectent ces études et le moindre d’entre eux n’est pas le fait que ces études ne retiennent que les seules recherches en langue anglaise. Écrire dans une autre langue que l’anglais condamnerait donc à ne pas être un grand auteur comptable. Nous avons voulu remédier à cette lacune et à cette injustice en introduisant dans notre liste des auteurs qui n’ont pas écrit en anglais mais qui sont reconnus dans leurs pays respectifs, voire hors de leur pays, comme de grands auteurs, tels les Allemands Simon, Schmalenbach et Schmidt, le Néerlandais Limperg, l’Italien Zappa, le Japonais Kurosawa et quelques auteurs français…
Bien sûr, nous avons sans aucun doute oublié de nombreux « grands auteurs » ; espérons seulement que ceux que nous avons retenus ne sont pas « les moins grands ».
Nous avons en définitive tenté de suivre à travers quelques auteurs, et dans l’ordre chronologique de leur naissance, le cheminement de la pensée comptable sur cinq siècles, en commençant par Pacioli lui-même, et sur les différents continents, sans nous limiter à l’Amérique du Nord. En ce sens, cet ouvrage pose, de façon à la fois modeste et très ambitieuse, quelques jalons pour une histoire mondiale de la pensée comptable.

Les vulgarisateurs de la partie double
Nous parcourons allègrement les XVI e , XVII e et XVIII e siècles qui voient de nombreux auteurs diffuser la partie double à travers toute l’Europe. Quatre auteurs que l’on peut réunir avec Vlaemminck dans une « École française de la comptabilité » 2 participent activement à cette diffusion et ont retenu notre attention : Matthieu de la Porte, Jacques Savary et les Degrange, père et fils.
Selon Yannick Lemarchand, La science des négociants et teneurs de livres (1704), le livre de Matthieu de La Porte est le premier manuel moderne de comptabilité édité en France : « On y trouve notamment l’une des toutes premières classifications des comptes, classification que reprendront, sans en connaître les origines, de brillants théoriciens comptables français de la première moitié du XX e siècle ».
Dans le même chapitre du présent ouvrage, Yannick Lemarchand présente Jacques Savary (1622-1690), l’auteur du Parfait négociant (1675) et l’inspirateur de la célèbre Ordonnance de Colbert (1673). Certes, il n’est pas à vraiment parler un « grand auteur en comptabilité » (à nouveau, qu’est-ce qu’un « grand auteur » ?) mais ses prescriptions en matière d’évaluation à l’inventaire lui vaudront une très large audience, en France et dans les pays limitrophes, notamment en Allemagne. Et son ouvrage, comme celui de Matthieu de la Porte, sera réédité tout au long du XVIII e siècle et contribuera à la diffusion du savoir comptable et, on peut en faire l’hypothèse, à l’amélioration des pratiques.
Edmond Degrange Père (1763-1818) est, selon Marc Nikitin, plus qu’un vulgarisateur efficace de la comptabilité en parties doubles. Il montre que celle-ci, mise au point pour et par des négociants peut également s’adapter aux besoins d’information des industriels, des receveurs généraux, des agents de changes… Son fils, après sa mort en 1818, poursuit son œuvre et lui ajoute un complément en étendant la partie double à la comptabilité agricole.

Les premiers « théoriciens » de la comptabilité
Comme l’expression « grand auteur », celle de « théoricien » de la comptabilité est sujette à caution. Disons que nous l’employons pour désigner ces auteurs qui, à partir du XIX e siècle accorde un peu moins d’attention à la comptabilité en tant qu’instrument d’enregistrement et davantage à elle en tant qu’instrument de modélisation, posant donc des problèmes de représentation et d’évaluation.
Eugène Léautey (1845- ?) et Adolphe Guilbaut (1819-1996) appartiennent à cette catégorie d’auteurs. Leur ouvrage commun, La science des comptes mise à la portée de tous. Traité théorique et pratique de comptabilité domestique, commerciale, financière et agricole , publié pour la première en 1889 a été réédité une trentaine de fois ! Avec une ambition quelque peu scientiste qui transparaît dans le titre même de leur ouvrage, ils s’efforcent de préciser et d’uniformiser le langage comptable, et de « mathématiser » le raisonnement comptable. Ils proposeront également des « modèles » de bilan et de compte de résultat qui anticipent la normalisation des états financiers.
Les trois grands de la pensée comptable allemande de la fin du XIX e et du début du XX e siècle, Herman Veit Simon (1856-1914), Eugen Schmalenbach (1873-1955) et Fritz Schmidt (1882-1950), vont poser, comme le montre Jacques Richard, les termes d’un débat doctrinal qui se poursuit encore aujourd’hui à l’heure de la fair value et n’est pas prêt de s’éteindre. Ce débat oppose les tenants d’une comptabilité dite statique, orientée par l’élaboration du bilan, à ceux d’une comptabilité dite dynamique, orientée par l’élaboration du compte de résultat. La comptabilité en fair value qui est aujourd’hui proposée par l’IASB peut être considérée comme une comptabilité statique.
L’apport de Jean Dumarchey (1874-1946) est plus pédagogique mais il marque encore aujourd’hui l’enseignement de la comptabilité. Dans sa Théorie positive de la comptabilité (1914), il fait du bilan le point focal de la démarche comptable et fournit une interprétation de la mécanique de la partie double par référence à ce document. Cette approche pédagogique de la partie double s’avère totalement en phase avec l’accent mis aujourd’hui sur le bilan par la doctrine anglo-saxonne et l’harmonisation comptable internationale. Toutefois, Dumarchey ne se contente pas de « mécaniser » la méthode comptable ; en théoricien du contenu comptabilisé, il propose des définitions pour les différentes composantes du bilan (actif, dettes et situation nette) et s’intéresse tout particulièrement à la notion d’amortissement.
Avec Ananias C. Littleton (1886-1974) et William A. Paton (1889-1991) commence l’ère des grands auteurs universitaires américains. Bien qu’ils aient écrit ensemble un ouvrage classique sur la normalisation comptable, An Introduction to Corporate Accounting Standards (1940), ils ont néanmoins des conceptions différentes en la matière. Littleton considère que les normes ne peuvent qu’être induites des pratiques, du moins des meilleures d’entre elles ( the best practices ) tandis que Paton estime qu’elles doivent également prendre en considération les développements théoriques de la discipline et des disciplines connexes, et notamment ceux de l’économie. Ensemble, ils illustrent l’oscillation entre pratique et théorie de toute tentative de normalisation.
David Solomons (1912-1995) occupe une place centrale dans la littérature anglophone du XX e siècle, ne serait-ce que parce qu’il a d’abord fait sa carrière universitaire en Grande-Bretagne puis, à partir de 1959, aux États-Unis. S’il ne laisse pas de grand ouvrage, il laisse par contre de très nombreux articles. Sa réflexion s’étend à beaucoup de sujets et déborde le champ de la seule comptabilité financière pour embrasser aussi celui de la comptabilité de gestion. Il s’intéresse tout particulièrement aux problèmes d’évaluation et à la mesure du profit en comptabilité. Il se déclare partisan de la comptabilité en valeurs courantes et pouvoir d’achat constant ( current cost constant purchasing power accounting ). Ses travaux s’inscrivent dans la tradition économique de la London School of Economics .

Le quatuor de la recherche comptable moderne
Ce quatuor, dont un couple, a tracé les voies de la recherche comptable contemporaine. Là encore, la notion de « grand auteur » est relative. Ce qui fait émerger ce quatuor anglo-saxon dans la deuxième partie du XX e siècle, ce sont certes les talents de chercheur de ses membres mais il existe sans doute d’autres chercheurs aussi talentueux, voire plus talentueux ; non, ce qui avant tout fait émerger les membres de ce quatuor, ce sont leurs talents d’entrepreneurs-intellectuels, de fondateurs d’écoles, de concepteurs de réseaux scientifiques et de revues. Ensemble, par leur action institutionnelle, ils vont structurer le champ de la recherche comptable contemporaine.
L’Australien Raymond John Chambers (1917-1999) défend contre de grands auteurs américains de son époque, et notamment Litttleton, une nouvelle conception de la recherche comptable. Selon lui, la recherche comptable ne peut se contenter d’expliciter la pratique mais pour autant elle n’est pas une fin en elle-même, elle doit servir la pratique et ce en proposant à celle-ci des théories susceptibles de la guider et de lui fournir des points de repères et des cadres intellectuels adaptés aux différents contextes où elle se développe. En tant que chercheur, il produit une théorie (ou une méthode) comptable pour une pratique « continuellement actuelle » dans un contexte inflationniste mais cette théorie est l’illustration d’une démarche générale qui sera qualifiée de normative et qu’il défendra tout au long de sa carrière scientifique et dans sa revue Abacus , notamment contre des chercheurs partisans de démarches exclusivement cognitives.
Anthony Hopwood, d’une part, et les inséparables Ross Watts et Jerold Zimmerman d’autre part, défendront et illustreront par leurs travaux de telles démarches, mais selon des méthodologies très différentes.
Anthony Hopwood (né en 1944), inspiré par la sociologie et les sciences politiques, ouvrira la voie à des études sociologiques de la pratique comptable, à des études de la « comptabilité en action » et fera de sa revue Accounting, Organizations & Society le vecteur de telles études. Son approche interprétative du phénomène comptable sera à l’origine de plusieurs courants. L’un de ces courants connaît avec Tony Tinker (né en 1946) et la revue Critical Pesrpectives on Accounting créée par celui-ci un développement inspiré par le marxisme particulièrement original et perturbateur.
Ross Watts (né en 1942) et Jerold Zimmerman (né en 1947) sont les pères fondateurs de la théorie positive ou politico-contractuelle de la comptabilité. Inspirés par l’École de Chicago, ils fondent une économie de la comptabilité qui s’intéresse aux déterminants des choix et des comportements comptables des dirigeants d’entreprises. Leur courant, en dépit des nombreuses et fortes critiques dont il est l’objet, reste l’un des courants majeurs de la recherche comptable contemporaine et représente le mainstream aux États-Unis. Les recherches qui en sont issues sont publiées non seulement dans la revue spécialement créée par Watts et Zimmerman, The Journal of Accounting and Economics , mais aussi dans The Accounting Review et dans The Journal of Accounting Research .

Les « inclassables »
Rangeons dans cette catégorie très particulière des auteurs tels que Theodore Limperg Jr., Gino Zappa, Kiyoshi Kurosawa, Richard Matessich et Gerald Feltham.
Ils sont « inclassables » à des titres divers, soit en raison de l’originalité de leurs écrits, soit en raison du contexte de leur réflexion et de leurs recherches, soit en raison encore de la langue dans laquelle ils s’expriment.
Theodore Limperg Jr. (1879-1961), que nous fait découvrir Kees Camfferman, est l’un de ces « inclassables », il écrit en néerlandais et fait toute sa carrière dans son pays ; ce qui ne l’empêche pas de développer une théorie comptable particulièrement originale fondée sur la valeur de remplacement qui connaîtra une audience internationale.
Gino Zappa (1879-1960) est la grande figure de la comptabilité et de l’économie d’entreprise ( economia aziendale ) italiennes. La comptabilité est pour lui l’instrument et l’analyseur du fonctionnement de l’entreprise en tant qu’institution économique ( instituto economica ). Dans sa vision de l’entreprise, il est proche de l’école institutionnaliste américaine et s’oppose aux économistes qui la réduisent à une boîte noire. Grâce à la comptabilité, il fait entrer les économistes dans cette boîte noire. Si son apport direct à la pratique comptable est limité, son apport à la recherche comptable est considérable et mérite d’être connu. Il suggère en effet de ne pas étudier la comptabilité comme une technique isolée mais comme une technique « encastrée », en interaction avec son contexte économique et social. Ce que proposeront beaucoup plus tard des chercheurs britanniques qui ignoraient probablement son œuvre, tel Anthony Hopwood.
Kyoshi Kurosawa (1902-1997) est « le premier samouraï de la comptabilité ». Son œuvre, telle qu’elle est présentée par Akiko Foujita et Clémence Garcia, apparaît singulière et clivée car elle se développe dans deux contextes très différents, avant et après la défaite du Japon de 1945. Après avoir tenté d’adapter la comptabilité aux besoins d’une économie dirigée, il doit « subir » l’apport américain, la re-penser dans le contexte d’une économie libérale. Ses travaux relatifs à l’adaptation de la comptabilité à une économie dirigée ne sont pas sans parenté avec certains travaux doctrinaux réalisés en France après la seconde guerre mondiale pour établir un lien entre la comptabilité nationale et la comptabilité des entreprises.
Autrichien devenu américain, Richard Mattesich (né en 1922) écrit aussi bien en allemand qu’en anglais et, du fait de sa forte culture européenne et de ses centres d’intérêts, occupe une position originale au sein de la galaxie des chercheurs américains. C’est un « pur théoricien » en ce sens qu’il consacre ses activités de recherche à des problèmes fondamentaux et trouve son inspiration dans les travaux d’économistes et de philosophes. Ses principaux travaux, publiés par les plus grandes revues académiques américaines, visent à doter la comptabilité d’un cadre axiomatique ; ils ont débouché sur une théorie comptable qualifiée de « normative conditionnelle » qui articule l’axiomatique comptable avec les besoins d’information des utilisateurs.
Dernier « inclassable », Gerald Feltham (né en 1938) participe au développement d’un nouveau champ de recherche, l’économie de l’information comptable. Dans ce champ de recherche, il s’intéresse plus spécifiquement à la valeur de l’information comptable dans un contexte contractuel ou de marché. Même si ses travaux relèvent en grande partie de la microéconomie, ils éclairent diverses questions que se posent les comptables et notamment les normalisateurs : l’information véhiculée par les états financiers doit-elle être prédictive ? Lissée ou non ? Etc.

Après s’être interrogé au début de cette introduction sur la notion de grand auteur, il faudrait maintenant s’interroger sur les notions de comptabilité et de recherche comptable. Il est évident que sur les cinq cents ans couverts par cette galerie de portraits, la notion même de comptabilité et les problèmes qui lui sont associés ont changé. Par conséquent, les réflexions et les recherches de nos « grands auteurs » n’ont aucune commune mesure. Jusqu’à une époque somme toute très récente, disons le milieu du XX e siècle, les auteurs comptables, souvent praticiens ou enseignants, traitaient de sujets en prise directe avec la pratique comptable. La deuxième partie du XX e siècle voit apparaître des auteurs qui ne sont pourrait-on dire que des chercheurs, certains sont encore préoccupés par le perfectionnement de l’outil comptable mais d’autres sont mus exclusivement par l’observation et éventuellement la critique du phénomène comptable. Ces derniers sont-ils toujours des « auteurs comptables » ? On peut certes se poser la question mais l’« arithméticien » Pacioli en était-il un ?
Bernard COLASSE
I
Luca Pacioli : l’auteur du premier ouvrage imprimé de comptabilité 3
Pierre Jouanique
Luca Pacioli est né en 1447 à Borgo Sansepolcro, province d’Arezzo, petite cité située dans la haute vallée du Tibre, aux confins de la Toscane et de l’Ombrie. Ce que l’on sait de sa famille se réduit à peu de chose, et c’est surtout par son testament, conservé jusqu’à nous, que quelques noms nous sont connus. Son père se prénommait Bartolomeo, et l’un de ses oncles Benedetto. Il eut deux neveux, Zinipero et Ambrogio, franciscains comme lui, fils de son frère Piero de Olivo. Le testament fait également allusion à sa mère Langiola, et à un autre neveu appelé Antonio de Masso de Barbaglia. D’autre part, il avait un oncle, Benedetto Baiardo, militaire de son état, mais non pas condottiere, au sens où les historiens entendent ce mot.
L’orthographe du nom de notre auteur a soulevé des discussions aussi vives qu’inutiles. Faut-il écrire Pacioli, et en ce cas adjoindre le prénom Luca, ou Paciolo ? L’usage a prévalu de dire simplement Pacioli : nous nous y conformerons.
Pacioli passa son enfance dans la famille de Folco de Befolci, riches négociants de Borgo Sansepolcro, où il reçut sa première éducation. On suppose qu’il bénéficia également des leçons du célèbre peintre Piero della Francesca, son compatriote, né en 1416, et qu’il l’accompagna dans quelques-uns des nombreux voyages à Urbino qu’effectua l’artiste.
Le petit duché d’Urbino était alors gouverné par Federigo de Montefeltro, qui y avait introduit une administration régulière, et qui entretenait une cour peu nombreuse, assez grave, qui était une école d’éducation militaire pour les fils de grandes familles. Le palais, d’une simplicité classique, abritait une riche bibliothèque, et était fréquenté par une société d’artistes et de savants, au nombre desquels il faut citer Leon Battista Alberti (1404-1472). Génie universel, qui préfigure Léonard de Vinci, Alberti fut, avec Brunelleschi, le père de l’architecture moderne, inspirée de l’antique. On lui doit notamment le fameux temple Malatesta, qu’avait fait édifier à Rimini, en mémoire de sa maîtresse Isotta, Sigismond Malatesta, après avoir poignardé sa première femme, empoisonné la seconde, et répudié la troisième.
Pacioli fit probablement par la suite de courts séjours à Urbino, et se lia d’amitié avec Guidobaldo (1472-1508), second duc d’Urbin à qui il dédia la Summa , qui fait mention de plusieurs petites localités situées dans le duché. À la fin du XV e siècle, la cour d’Urbino était considérée comme une école de haute culture. C’est là que plus tard, pour définir le parfait chevalier, Baldesar Castiglione plaça les dialogues qui forment le Libro del cortegiano . Malheureusement Guidobaldo, malade et infirme, mourut sans descendance, et le duché passa sous la souveraineté pontificale. Les archives, après de multiples péripéties, disparurent en grande partie, ce qui nous prive d’une précieuse source d’informations ( cf. Cecil H. Clough, Towards an economic history of the state of Urbino , in Studi in memoria di Federigo Melis , tome 3, pp. 469-505).
Toujours est-il que c’est probablement à la cour de Federigo qu’Alberti remarqua le jeune Pacioli, et qu’en 1464 il le plaça comme précepteur chez Antonio Rompiasi, riche marchand vénitien, qui avait trois fils, Bartolomeo, Francesco et Paolo. En 1470 il rédigea à leur intention un petit traité d’algèbre, dont il ne subsiste aucune trace, si ce n’est qu’il a pu par la suite être incorporé dans la Summa . Pacioli mit également à profit son séjour chez Rompiasi pour s’initier à la technique des affaires, en accompagnant Antonio à plusieurs reprises dans ses voyages. La suite de sa biographie est assez décousue, car notre personnage était d’humeur, sinon vagabonde, du moins voyageuse.
En 1470 ou 1471, toujours chaperonné par Alberti, il quitta Venise pour Rome, où il fut présenté à Francesco della Rovere, un moine franciscain qui fut élu Pape en 1471 sous le nom de Sixte IV. Il se lia d’amitié avec le neveu de ce dernier, Giuliano della Rovere, qui devait lui-même occuper le trône pontifical de 1503 à 1513, sous le nom de Jules II.
À la mort d’Alberti (avril 1472), Pacioli résolut de rejoindre l’ordre des Mineurs, en exécution d’un vœu, selon ce qu’il écrivit plus tard dans la Summa . Cependant il semble qu’il n’ait pas mesuré exactement la gravité de la crise qui déchirait alors les disciples du Poverello . Depuis le quatorzième siècle, l’ordre était divisé entre les « observants », partisans d’un retour à l’idéal de pauvreté de saint François d’Assise, et les « conventuels », soucieux d’un accomodement plus ou moins poussé de la règle aux nécessités des conditions économiques. À l’évidence, comme nous le verrons tout à l’heure, Pacioli se rangeait du côté des conventuels. Mais, indépendamment de ces divergences, l’ordre s’était tourné depuis longtemps vers l’enseignement. Un sujet aussi doué que l’était Pacioli constituait donc une recrue de choix, et lui-même avait dû voir là une bonne occasion de poursuivre sa carrière scientifique à l’abri des préoccupations matérielles.
En 1475, nous retrouvons Pacioli à l’Université de Pérouse, où il enseigne les mathématiques. Il avait été engagé pour une période de trois ans, qui fut renouvelée. Au cours de son séjour, il composa un ouvrage consacré à l’algèbre ainsi qu’aux cinq corps réguliers de Platon : pyramide, octaèdre, icosaèdre, cube, dodécaèdre. Ce travail, demeuré manuscrit, est conservé à la Bibliothèque du Vatican. Indépendamment de la partie purement mathématique, qu’on croit avoir été inspirée par Piero della Francesca, on y trouve des considérations sur les coutumes commerciales de Venise, Florence, Gênes, Rome, ainsi que sur les monnaies, les poids et mesures, les lettres de change, les règles de compagnie et d’intérêt.
En 1481 nous trouvons Pacioli à Zara, en Dalmatie, où il rédigea un manuscrit, aujourd’hui perdu, dans lequel il traitait de questions piu sutili e forti , au sens qu’avaient ces mots au Moyen Âge : questions qui demandent une intelligence fine et pénétrante ; un cours supérieur en quelque sorte, auquel il fait allusion dans la Summa .
Puis il entreprit divers voyages, sur lesquels nous sommes mal renseignés. À son retour, il passa quelque temps à Florence puis, en 1487, il enseigna de nouveau à Pérouse. Il n’y passa que quelques mois et, en 1489, nous le trouvons à Rome, hébergé par Giuliano della Rovere, et professeur à la Sapienza.
En 1490, le voilà à Naples, où il enseigna pendant trois ans, et, en 1493, à Padoue. Mais ses supérieurs ne voyaient pas d’un bon œil ses activités professorales, d’autant plus qu’elles s’exerçaient en dehors des universités religieuses, et ils le convoquèrent à Assise pour l’admonester. L’affaire n’eut pas de suite, grâce à l’intervention du Pape Innocent VIII, et Pacioli prit un peu de repos auprès de Guidobaldo de Montefeltro, travaillant, pense-t-on, à mettre au point le manuscrit de la Summa .
Le travail d’impression de cet ouvrage l’amena à Venise, aux côtés de l’imprimeur Paganino de Paganini. Il fallait en effet résoudre un problème d’ordre typographique, sur lequel M. Maurice Caveing a récemment appelé l’attention dans son Introduction générale à l’édition des Éléments d’Euclide (Paris, P.U.F. 1990, p. 75). En 1482, l’allemand Ehrard Ratdolt, qui avait fondé une imprimerie à Venise en 1475, explique que les Vénitiens n’avaient pratiquement rien publié dans le domaine des mathématiques, en raison de la difficulté de reproduction des figures. Il annonce avoir trouvé un procédé pour y remédier, et on trouve effectivement les figures présentées dans une marge de deux pouces et demi dans son édition des Éléments d’Euclide. C’est cette même présentation que Pacioli fit adopter par Paganini.
La parution de la Summa en 1494 fut, selon Pacioli, saluée par l’admiration enthousiaste des milieux savants de l’Italie entière. Sans doute faut-il faire la part de l’amour-propre d’auteur. Cependant, force est de constater que l’ouvrage attira l’attention de Ludovic Sforza (plus connu sous son surnom de Ludovic le More), qui l’appela aux universités de Milan et de Pavie. Il y rencontra Léonard de Vinci, qui, à l’époque, travaillait à une statue équestre du duc, en bronze, statue qui ne fut jamais terminée, mais pour laquelle, dit-on, Pacioli calcula la quantité de bronze nécessaire. La collaboration de Léonard et de Pacioli ne se limita pas là. Pacioli travaillait à sa Divine Proportion (De Divina Proportione) , dans laquelle il revenait sur les cinq corps réguliers de Platon, en s’intéressant cette fois à leur mise en proportion. Cette « divine proportion », grâce à laquelle on peut inscrire les cinq corps platoniciens dans la sphère, est ce qu’on appelle aujourd’hui la section dorée ( ou 1,618), qui partage un segment de droite en deux parties telles que la petite soit à la grande comme la grande est au tout. Léonard dessina pour son ami, en perspective, un certain nombre de polyèdres.
L’ouvrage fut imprimé à Venise en 1509 par Paganini. Sa publication fit soupçonner Pacioli d’avoir plagié Piero della Francesca. Il se termine en effet par un Traité intitulé Libellus identique au De quinque corporibus regularibus , offert par Piero à Guidobaldo d’Urbin vers 1482, sauf que le Libellus est en italien, et le De quinque corporibus en latin. En l’état actuel de la recherche, il est impossible de dire si c’est Pacioli qui a copié Piero della Francesca, ou bien l’inverse. En effet, on a quelque raison de penser que Pacioli aurait confié le manuscrit du Libellus , écrit à Zara en 1481, à Piero della Francesca, et que ce dernier l’aurait fait traduire en latin pour l’offrir à Guidobaldo.
Lorsque les armées de Louis XII envahirent le Milanais, Luca et Léonard se réfugièrent à Mantoue, puis à Florence, où Pacioli obtint un poste de professeur à l’université, qu’il occupa de 1502 à 1505, tout en donnant occasionnellement quelques cours à Pise, à Bologne et à Pérouse.
Lors du chapitre général de l’ordre franciscain tenu à Troyes en 1504, Pacioli fut désigné comme supérieur et affecté au couvent Sainte Croix de Florence. Il n’y prit pas effectivement ses fonctions, car, en 1508, il est à Venise où, le 11 août, il donne une conférence sur le cinquième livre des Éléments d’Euclide. Il s’agit là d’un épisode d’une querelle de savants ayant opposé les tenants de Campano à ceux de Zamberti. Giovanni Campano, alias Campanus de Novare, avait publié en 1259 une traduction latine des Éléments d’Euclide, inspirée de celle d’Abélard de Bath (début du douzième siècle), faite elle-même à partir de l’arabe. La version de Campanus fut imprimée à Venise en 1482. Mais, en 1505, Bortolomeo Zamberti donna une traduction complète du texte grec des Éléments, imprimée également à Venise, dans laquelle il se montre très critique à l’égard de Campanus. C’est pour venger ce dernier que Pacioli fit paraître en 1509 chez Paganini une traduction en langue vulgaire de celle, en latin de Campanus. En fait il l’améliore, en rectifiant certaines fautes, et en annotant les passages difficiles ( cf. M. Caveing, op. cit. p. 75).
C’est à la même époque que Pacioli dut rédiger le De Viribus Quantitatis , c’est-à-dire Des propriétés des nombres et des figures 4 . Le seul exemplaire manuscrit de cet ouvrage qui nous soit parvenu se trouve à la Bibliothèque de l’Université de Bologne. C’est un recueil de récréations mathématiques.
C’est à la même époque également que Pacioli rédigea son testament, déposé chez le notaire Pedretti. Il devait être suivi d’un second, en 1511. Son ami le Pape Jules II lui avait en effet concédé, par une bulle du 28 avril 1508, le droit de posséder des biens personnels, par dérogation à l’obligation de pauvreté imposée aux moines mendiants.
Après un dernier cours donné à Pérouse en 1509-1510, il se retire au couvent de Sansepolcro, dont il fut nommé supérieur le 22 février 1510. Les privilèges qui lui avaient été accordés (dispense d’assister à la messe conventuelle et de prendre ses repas au réfectoire) lui attirèrent l’hostilité de ses frères, plus respectueux de la règle. C’est sans doute pour calmer les esprits que le Pape Léon X l’appela à Rome, en 1514, car lorsqu’il revint en 1515 à Sansepolcro, il avait, paraît-il, renoncé à ses privilèges. De toute façon, il pressentait probablement sa fin prochaine, qui survint, selon une annotation trouvée dans le nécrologe du monastère Sainte Croix de Florence, le 19 juin 1517.

Analyse de la Summa de Arithmetica
La première édition de la Summa de Arithmetica sortit à Venise en 1494 des presses de Paganino de Paganini, sous le titre Summa de Arithmetica , Geomitria, Proportioni & Proportionalita .
Passons sur les premières pages pour en venir au plan de l’ouvrage, qui ne ressort pas clairement des indications de l’auteur. Sous le titre figure une table des matières comportant 23 rubriques. Après les dédicaces, on trouve un résumé de chacune des cinq parties principales entre lesquelles Pacioli répartit la matière de son livre. L’articulation de ces différentes parties n’obéit pas à une règle uniforme. En principe, chaque partie se divise en Distinctions, chaque Distinction en Traités, et chaque Traité en Articles. Ce cadre résulte du dispositif généralement adopté par les scolastiques ( cf. M.-D. Chenu, Introduction à l’étude de Saint Thomas d’Aquin , Paris, 1984). Mais, s’il convenait aux théologiens ou aux juristes, il ne répondait pas aux besoins des scientifiques. Il n’est donc pas étonnant que Pacioli ait pris quelques libertés avec lui. Ainsi, la géométrie forme à elle toute seule un Traité, et, pour les raisons d’ordre typographique indiquées plus haut, elle est nettement distincte du reste, jusqu’à être pourvue d’une pagination spéciale.
Pour clarifier un peu tout cela, on peut diviser l’ouvrage en deux parties principales, l’Arithmétique et la Géométrie, correspondant respectivement à la quantité discontinue et à la quantité continue des scolastiques ( cf. note 2 ci-dessus).
L’Arithmétique elle-même se divise en quatre parties : Les nombres et les opérations fondamentales. Cette partie comporte également des éléments d’arithmétique commerciale. Les sociétés commerciales, les changes, l’escompte, la monnaie. La comptabilité. Le « Tarif », c’est-à-dire les usages commerciaux, les poids et mesures et les monnaies des différents pays.
La troisième partie, consacrée à la comptabilité, porte, en latin, le titre Tractatus XI particularis de computis et scripturis (Traité particulier des comptes et des écritures).
Les caractéristiques principales de la comptabilité « à la vénitienne », telle que la décrit Pacioli, peuvent se résumer comme suit.
1. C’est une comptabilité essentiellement analytique. Les comptes reflètent chacun des éléments du patrimoine, tels qu’ils résultent de l’inventaire initial, très détaillé, mais ne font pas l’objet d’un regroupement méthodique au sein de plusieurs grandes catégories. En particulier, il n’existe pas de compte Marchandises générales.
2. Les livres sont arrêtés, soit lorsqu’ils sont entièrement remplis, soit, mieux, en fin d’année ou à l’issue d’une période de plus d’un an. À cette occasion, sont déterminés, pour chaque compte, le bénéfice ou la perte, mais il n’est pas dégagé de résultat d’ensemble.
3. On n’enregistre au journal que les opérations de gestion. Bien que Pacioli semble faire allusion, au chapitre 25, à des balances d’entrée et de sortie, il préconise le transport direct des soldes d’un grand livre au suivant. De même, le compte Profits et Pertes ne figure pas au journal, mais seulement au grand livre.
4. La façon dont Pacioli décrit le mécanisme des parties doubles correspond à ce qui est encore pratiqué actuellement.
5. La « balance » des chapitres 33 et 44 paraît bien être une simple balance de vérification, bien que certains commentateurs la considèrent comme un bilan.
6. Les opérations sont passées successivement sur trois livres, le brouillard, le journal et le grand livre, dont la tenue obéit à des règles strictement définies.
II
Jacques Savary et Mathieu de La Porte : deux classiques du Grand siècle
Yannick Lemarchand
Un demi-siècle après Luca Pacioli (1494), ce sont Domenico Manzoni (1540) et Jan Ympyn (1543) qui se firent les premiers véritables vulgarisateurs de la comptabilité dite alors « à l’italienne ». Principalement en incorporant à leurs traités un exemple de journal comprenant une série d’écritures correspondant aux diverses opérations commerciales – de l’ouverture à la clôture des livres – accompagné du grand-livre correspondant. Ils inauguraient là un modèle repris ensuite par la plupart des manuels de tenue des livres jusqu’au début du XX e siècle.
Dans la longue série des auteurs qui les suivirent rares sont ceux qui innovèrent réellement, en dehors d’Angelo Pietra (1586) ou de Simon Stevin (1608). La plupart se contentèrent de reproduire le modèle de base, en y apportant éventuellement des modifications marginales. C’est le cas pour nombre de manuels de langue française qui ne se distinguaient le plus souvent, les uns des autres, que par l’ordre des opérations envisagées et par les exemples utilisés.
Cependant, durant le dernier tiers du XVII e siècle, on observe en France une multiplication des ouvrages destinés aux marchands et plus particulièrement des traités de tenue des livres. Ce mouvement accompagne les prémices d’une croissance de l’activité commerciale qui fera de ce pays l’une des toutes premières nations marchandes de l’Europe du XVIII e siècle. Il prend en compte l’existence de besoins spécifiques de formation et témoigne de la constitution d’un véritable marché spécialisé. En effet, la formation des négociants et de leurs teneurs de livres ne peut se limiter à la seule transmission orale des savoirs au sein du comptoir. Certaines techniques, dont la comptabilité, nécessitent le recours à d’autres vecteurs. Les leçons d’un maître spécialisé et l’usage d’un manuel viennent en complément de l’apprentissage. Complément d’autant plus nécessaire que l’Ordonnance du Commerce de 1673 prévoyait que l’aspirant à la maîtrise du corps des marchands serait « interrogé sur les livres et registres à partie double et à partie simple, sur les lettres et billets de change, sur les règles d’arithmétique… » (titre I, art. 4).
Cette croissance du nombre d’ouvrages va de pair avec un changement assez net dans les contenus. Des modifications significatives interviennent dans la façon de transmettre les connaissances et les options pédagogiques évoluent. On passe de catalogues d’écritures, plus ou moins raisonnés, qui entendent couvrir toute la gamme des opérations susceptibles d’être réalisées par un marchand, à des ouvrages plus dépouillés dans lesquels on tente de dégager des règles de portée générale. Plus distancié, moins empirique, l’exposé de la technique se veut plus rationnel. Ainsi, sur une période qui coïncide à peu de choses près avec le règne de Louis XIV, on voit se réaliser un changement qui constitue une étape importante de l’évolution de la littérature comptable en France (Lemarchand, 2001). Plusieurs auteurs participent à ce mouvement, notamment Jean André (1636 ; 1640), Pierre Pourrat (1676), Claude Irson (1678) ou, un peu plus tard, Barrême (1721).
Mais celui qui nous semble plus particulièrement mériter l’attention, tant par l’intérêt de ses apports que par le succès de ses ouvrages, c’est Mathieu de La Porte. Écrit il y a maintenant trois siècles et remarquable de rigueur, de clarté et de sobriété – toutes qualités rarement présentes chez ses prédécesseurs –, La Science des négociants et teneurs de livres (La Porte, 1704) est véritablement le premier manuel moderne de comptabilité édité en France. Il fait de Mathieu de La Porte l’auteur comptable de langue française le plus important avant Edmond Degrange. On y trouve notamment l’une des toutes premières classifications des comptes, classification que reprendront, sans en connaître les origines, de brillants théoriciens comptables français de la première moitié du XX e siècle.
Cependant, bien qu’on ne puisse véritablement le considérer comme un auteur comptable, on ne saurait passer sous silence un second personnage, Jacques Savary, auteur du Parfait négociant (1675). En effet, cet ouvrage, qui a connu une très large diffusion, embrasse un champ beaucoup plus vaste que la seule comptabilité et la présentation qui y est donnée de cette technique reste assez sommaire. Néanmoins, les prescriptions de Savary en matière d’évaluation à l’inventaire, directement liées à son rôle d’inspirateur de l’Ordonnance du Commerce de 1673, lui ont valu une très large audience, bien au-delà des siècles et des frontières de la France.
S’il est difficile d’apprécier leurs apports respectifs à la constitution des savoirs comptables, l’accueil réservé à leurs ouvrages, constamment réédités tout au long du XVIII e siècle, témoigne de la particulière importance de leurs contributions à la diffusion de ces savoirs et, en conséquence, à l’amélioration des pratiques.
Suivant l’ordre chronologique, nous commencerons par évoquer Jacques Savary avant de nous tourner vers Mathieu de La Porte. Loin de toute prétention à l’exhaustivité, nous nous limiterons, pour chacun de ces auteurs, à ce qui constitue, à nos yeux, l’aspect dominant de leur apport à la comptabilité.

1. JACQUES SAVARY
Notice biographique (1622-1690) 5

Né à Doué la Fontaine, en Anjou, le 22 septembre 1622, au sein d’une famille qui s’adonnait au négoce depuis le XVI e siècle, Jacques Savary partit très jeune pour Paris. Là, par son oncle Jean Savary, il se retrouva dans les milieux proches du pouvoir royal. Après avoir été mis en pension chez un procureur au Parlement puis chez un notaire au Châtelet, il entra en apprentissage chez un mercier et fut ensuite reçu maître dans cette corporation, laquelle constituait alors l’aristocratie du négoce.
Après un riche mariage et une fois fortune faite dans le commerce, Jacques Savary, suivant en cela un itinéraire des plus classiques, se lança en 1658 dans les affaires de finances – rappelons que le mot finance désignait alors le seul maniement des deniers publics. Son compatriote angevin Fouquet lui obtint la régie des vendeurs de cuir, puis les domaines du Roi mais la disgrâce de ce protecteur lui valut bientôt quelques revers de fortune. En 1670 cependant, Colbert l’associa au travail d’unification et de rénovation de la législation commerciale qu’il avait entrepris. Savary avait d’ailleurs précédemment adressé deux mémoires en ce sens au Contrôleur général : l’un sur les causes des abus qui se commettaient dans le commerce et l’autre exposant un projet de règlement. Sa contribution à la préparation de l’Ordonnance du commerce de 1673 fut telle que le président du Conseil de réforme lui-même, Henri Pussort, oncle maternel de Colbert, en parlait comme du « code Savary ». Poussé, selon ses dires, par les membres du Conseil de réforme, il se lança ensuite dans la préparation d’un ouvrage consacré à l’illustration des préceptes de ce texte, ce fut Le Parfait négociant publié en 1675. Véritable manuel de pratique commerciale, l’ouvrage connut un succès immédiat et durable : il fut rapidement traduit en allemand et en néerlandais et l’on dénombre environ une vingtaine d’éditions ou rééditions de 1675 à 1800 (Hoock et Jeannin, 1993 : 488-98). À partir de la quatrième édition, publiée à Lyon en 1697, on lui ajouta, de façon systématique, l’Art des lettres de change de Dupuy de la Serra, primitivement édité en 1693, et le Nouveau traité des changes étrangers de Naulot.
En 1688, deux ans avant son décès, Savary publia un second ouvrage : les Parères ou avis et conseils sur les plus importantes matières du commerce, avec la résolution des questions les plus difficiles… Ce recueil de consultations juridiques, initialement délivrées par l’auteur, deviendra en 1715 le second volume du Parfait négociant . Enfin, en 1777, on ajoutera à l’ensemble L’arithmétique méthodique et démontrée, appliquée au commerce, à la banque et à la finance , de Jean-Claude Ouvrier de Lille.
Deux de ses dix-sept enfants, Jacques Savary des Bruslons (1657-1716) et Philémon-Louis Savary (1654-1727), se rendirent célèbres grâce à leur Dictionnaire du commerce . Publié pour la première fois en 1723, cet ouvrage fut réédité, traduit et même plagié, à diverses reprises, tout au long du XVIII e siècle. Son contenu fournira la matière de bon nombre des articles de l’ Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.

1.1. Le Parfait négociant , un manuel généraliste
Somme dense et volumineuse – environ 1850 pages, si l’on fait abstraction du dernier ajout effectué en 1777 –, l’ouvrage concerne beaucoup de domaines : la formation du marchand, les poids et mesures, les instruments de crédit, la comptabilité, le commerce de détail et le commerce de gros, les manufactures, les productions et les pratiques marchandes de divers pays, enfin et surtout le droit commercial. Le tout agencé selon un plan dont la logique n’est guère évidente. Le discours mêle la description des outils et pratiques à l’énoncé de règles de gestion ou, plutôt, de normes de comportement, généralement présentées sous la forme de suites de maximes – un genre qui est loin d’avoir disparu. Ce sont là des prescriptions appuyées sur l’expérience personnelle de l’auteur et guidées par un principe central : l’ordre, qui est « l’âme du commerce ». Voilà ce qui donne son unité à un contenu quelque peu hétéroclite.
Sa célébrité en ayant fait une sorte de référence obligée, dès que l’on aborde l’histoire de la gestion sous l’Ancien Régime, il est important de signaler que Le Parfait négociant ne constitue pas une réelle nouveauté. Il s’inscrit en effet dans une longue tradition de manuels de pratique marchande dont la France était jusqu’alors absente. Selon Meuvret (1971), lorsqu’on le compare à ses prédécesseurs l’ouvrage apparaît avec des étroitesses et des lacunes : « comme manuel de pratique commerciale, il est élémentaire sur beaucoup de points et, sur beaucoup d’autres, très incomplet et superficiel. » (Meuvret, 1971, p. 248). Ceci est vrai, en particulier, en matière de crédit et de change, ce qui explique l’adjonction des ouvrages de Dupuy de la Serra et de Naulot. C’est manifestement sur le terrain du droit commercial que cet ouvrage est le plus riche (Meuvret, 1971), surtout à l’issue de l’adjonction des Parères . C’est vraisemblablement parce qu’il fit longtemps autorité, dans une matière qui ne connut aucune transformation d’importance avant la codification napoléonienne, que Le Parfait négociant bénéficia d’un succès aussi durable.

1.2. La question de l’évaluation
Il n’est pas de notre propos d’entreprendre ici de juger de l’originalité et de la pertinence des diverses parties de l’ouvrage mais il faut reconnaître qu’il se révèle assez sommaire en matière de comptabilité. C’est d’ailleurs à Claude Irson que Colbert confia la tâche de fournir le traité comptable en accord avec l’Ordonnance (Lemarchand, 1994). Dans Le Parfait négociant , la technique de la partie double, dont la diffusion par le livre était déjà ancienne, n’est mentionnée qu’en tant que modèle propre au commerce de gros exercé en société, en raison des facilités qu’elle offre pour le suivi des lettres de change et des affaires en participation. Aucun développement particulier ne lui est consacré et seuls sont fournis quelques modèles de livres à tenir par les marchands – livres d’achat, de vente, de paiements, de caisse… – avec quelques exemples d’écritures dans le cadre d’un système de comptabilité en partie simple, c’est-à-dire n’utilisant que des comptes de tiers.
L’ouvrage n’en comprend pas moins quelques passages importants auxquels il est souvent fait référence. Il en va ainsi des prescriptions relatives aux évaluations à l’inventaire : l’Ordonnance prescrivant à tout marchand d’en effectuer un tous les deux ans 6 , Savary recommande une périodicité annuelle, donne un modèle et fournit quelques règles. Celles-ci concernent les marchandises en stocks : « il faut prendre garde de ne pas les estimer plus qu’elles ne valent, car ce serait vouloir se rendre riche en idée ». En fonction de cette règle de prudence, une marchandise récemment achetée sera normalement inscrite au prix coûtant , sauf si son prix chez les fabricants ou les grossistes a diminué. Parmi les marchandises anciennes, on dépréciera celles qui sont passées de mode et dont le prix chez les fabricants ou les grossistes a diminué ou celles qui ont dépéri. Quant aux dettes actives (les créances), il y a lieu de les classer en bonnes , douteuses et perdues . Notons enfin le souci de prendre en compte toutes les charges engagées, ainsi doit-on noter tout ce qui est dû aux « facteurs, serviteurs, domestiques pour leurs gages, jusqu’au jour de l’inventaire ».
Ces quelques prescriptions, que Savary est effectivement l’un des premiers, sinon le premier, à énoncer, lui ont valu d’être l’un des très rares auteurs français cités dans les classiques anglo-saxons de l’histoire de la comptabilité, tels Littleton (1933) et Chatfield (1977). Elles lui ont surtout valu d’être considéré par des auteurs allemands 7 et par Jacques Richard (1994 ; 2001) comme le précurseur de la comptabilité dynamique, conception développée par Eugen Schmalenbach.
Richard (2001) insiste notamment sur le fait que, selon lui, Savary propose deux bilans, l’un dynamique : la « balance de l’inventaire » et l’autre statique : « l’état du bien ». Le premier est le bilan de l’entreprise à proprement parler, avec au « doit » les stocks, les créances (y compris les mauvaises) et la caisse, et à « l’avoir » les capitaux propres et les dettes. Puis, sur le même document, Savary ajoute à l’actif net la valeur estimée des meubles et de la maison du marchand pour obtenir la valeur totale de son bien. La « balance de l’inventaire » sert à déterminer le résultat de l’activité du marchand entre deux inventaires, tandis que l’ajout de ses biens personnels, en accord avec la logique de l’Ordonnance – l’article 1 du titre II veut qu’il comptabilise non seulement les opérations relatives à son négoce mais également tout ce qui regarde ses dépenses personnelles – lui permet de voir quelle garantie il offre à ses créanciers.
Pour résumer, trop rapidement sans doute, le bilan dynamique et le bilan statique, qui correspondent à des préoccupations et des conceptions différentes – économique (rentabilité) pour l’un, juridique et patrimoniale pour l’autre –, se distinguent par leur composition et les modes d’évaluation adoptés. Le premier ne devant comprendre que les actifs d’exploitation évalués à leur coût de production, tandis que le second englobe la totalité des actifs évalués à leur valeur de marché. L’exemple d’inventaire présenté par Savary correspond peu ou prou à ces deux types de bilan et c’est pourquoi Richard (2001, p. 23) considère que ce système à double composante relève d’une « vision futuriste de la nécessité du pluralisme des bilans ». Sans vouloir aller très loin dans la discussion des thèses de Richard, faute de disposer de l’expertise nécessaire, on peut quand même se demander dans quelle mesure la « balance de l’inventaire » de Savary est véritablement dynamique.
En effet, Richard (1994, p. 64) distingue deux concepts de prudence. L’un « au sens de la conception dynamique qui consiste à reporter la réalisation de la production à la livraison », ce qui suppose donc que les stocks soient évalués au coût (d’achat ou de production). L’autre « au sens de la conception statique qui consiste à prendre en compte les pertes potentielles relatives à des actifs non réalisés. » Et l’auteur ajoute : « Cette prudence est étrangère à la conception dynamique. » Or Savary nous paraît plus proche de la prudence statique que de la prudence dynamique 8 . Il recommande certes l’évaluation au coût mais il prescrit également de déprécier les marchandises lorsque leur prix a baissé chez les fabricants et les grossistes, ce qui n’est guère éloigné du système d’évaluation dit « du plus bas du coût ou du marché » dont Richard (1994) démontre qu’il est en contradiction avec la conception dynamique ! La discussion est ouverte.
Il est toujours délicat d’attribuer à un auteur ancien une idée ou conception qu’il n’a pas exprimée d’une manière parfaitement explicite, les interprétations pouvant très fortement varier selon le point de vue de l’observateur. Nous allons retrouver cette question avec Mathieu de La Porte pour d’autres aspects, mais lui ne s’est guère préoccupé de la question de l’évaluation des marchandises et, contrairement à ses habitudes, il est resté sur ce point bien imprécis. Après avoir prescrit de les évaluer « suivant l’achat ou sur le pied de ce que les marchandises valent pour lors », sans avoir précisé comment choisir (La Porte, 1704, p. 188), il a tout simplement livré une sorte de formule magique : « les évaluer selon leur juste valeur » ! (La Porte, 1704, p. 257).

2. MATHIEU DE LA PORTE
Notice biographique (~1660 - ?) 9

Né à Nimègue aux alentours de 1660, Mathieu de La Porte est issu d’une famille de marchands d’origine française établie en Hollande. Venu s’installer en France à l’âge de 18 ans et y exerçant la profession de teneur de livres, il abjura de la foi protestante en 1683 ce qui lui permit, un an plus tard, d’intégrer la communauté des maîtres écrivains parisiens. Organisés en métier juré depuis 1570, spécialistes et normalisateurs de la calligraphie, les maîtres écrivains détenaient le monopole de son enseignement et celui de la vérification des écritures.
En 1685, La Porte enseigne la tenue des livres de comptes, l’arithmétique, les changes étrangers, la conversion des monnaies, poids et mesures, vérifie les comptes litigieux et règle les affaires et comptes entre associés. C’est du moins ainsi qu’il présente son activité dans son premier ouvrage, paru cette même année : Le Guide des négociants et teneurs de livres . Conçu sous la forme de questions-réponses sur les principaux aspects de la technique comptable et d’un format de poche, ce Guide rencontra suffisamment de succès pour être réédité en 1692, 1699, 1716, 1743, 1760, 1786 (en italien) et 1794 (en portugais). Mais c’est en 1704 que Mathieu de la Porte publie son maître ouvrage : La science des négociants et teneurs de livres . Celui-ci va rapidement s’imposer comme le traité comptable de référence durant tout le XVIII e siècle, avec un nombre de rééditions légèrement supérieur à celui du Parfait négociant  : 1712, 1714, 1715, 1732, 1741, 1748, 1753, 1754, 1759, 1762 et 1764 (en allemand), 1769, 1770 (deux éditions), 1781, 1782, 1783, 1785, 1787, 1792, 1797, 1798 et 1799 ; ceci pour les seules éditions dont des exemplaires ont été repérés (Hoock et Jeannin, 1993). En 1798, P. J. Migneret publia un ouvrage qui, outre le format oblong, lequel contribua, paraît-il, au succès de l’original (Jeannin, 1998), faisait de larges emprunts à La science des négociants . Deux ans plus tard, le Bordelais Boucher (1800) publia sous son nom une version à peine retouchée du célèbre manuel, tout en prenant néanmoins soin de préciser La science des négociants et teneurs de livres par feu de La Porte .
L’année qui suivit la sortie de son second ouvrage, La Porte obtint de Louis XIV des lettres de naturalité qui lui permettaient, tout en continuant d’afficher sa nationalité hollandaise, de pouvoir jouir de prérogatives dont ne disposaient normalement que les sujets nés dans le royaume.
On ne sait pas à quel moment est décédé La Porte mais, selon Menon (1974) ce serait probablement dans les années 1730 car à partir des rééditions des années 1740 on ne trouve plus la moindre modification dans le contenu de la préface de La science des négociants .
Les ouvrages de Mathieu de La Porte, comme ceux d’André, d’Irson, de Pourrat et, plus tard, de Barrême et de Ricard, marquent une nette rupture avec les manuels antérieurs en adoptant une présentation beaucoup plus didactique. Renonçant à présenter la totalité des opérations possibles, ces auteurs cherchent à dégager des règles générales censées s’appliquer au sein d’un cadre que l’on cherche à cerner de façon plus précise. Parce qu’elles constituent, de fait, une ébauche de théorisation de la comptabilité, les tentatives de classification des comptes constituent l’une des contributions essentielles des auteurs de cette période et celle de Mathieu de La Porte occupe une place à part dans l’histoire de la comptabilité.

2.1. Du guide à la science
Dans le Guide des négociants , La Porte (1685), à l’instar d’André (1640), abandonne la présentation systématique d’écritures données à titre d’exemples en renouant avec un discours descriptif et explicatif du type de celui que l’on trouvait chez Luca Pacioli. Mais il le fait en adoptant un mode de présentation pédagogique différent : les questions-réponses. Le sous-titre promet d’ailleurs « environ trois cents questions avec leurs solutions ou réponses, sur toutes sortes de négociations qui peuvent arriver aux marchands, banquiers et autres négociants ». Même si cet ouvrage n’apporte rien de bien nouveau en termes de contenu, la formule questions-réponses semble avoir eu quelques succès et La Porte la réutilisera partiellement dans La science des négociants et teneurs de livres .
Dans cet ouvrage (La Porte, 1704), s’il reprend le schéma habituel de la présentation d’un ensemble journal-grand livre, ce n’est qu’après avoir consacré un très long exposé aux principes techniques. Et dans cet exposé, il se distingue nettement de ses prédécesseurs par ses qualités pédagogiques. Chaque question est scindée en questions élémentaires, par partitions successives, et chaque chapitre est construit selon une arborescence descendante, du général au particulier. Cet effort didactique s’accompagne par ailleurs d’innovations diverses.
Pour la première fois dans un ouvrage de langue française, la partie simple est largement présentée et développée. Précédant l’étude de la partie double, la méthode est vue, simultanément, comme une introduction pédagogique au maniement des comptes tenus en doit et avoir , donc à la partie double, et comme un modèle utilisable par « les marchands qui vendent en détail et ceux qui font des affaires peu considérables » (La Porte, 1704, p. 6). On retrouvera cette succession, dans l’ordre d’exposition, dans la plupart des ouvrages de comptabilité, jusqu’au début du XX e siècle. En outre, au fil des rééditions La Porte agrémente son ouvrage de l’étude des effets de commerce, des changes étrangers, des conversions de poids et mesures… et même de modèles d’écriture. Cette adjonction d’une partie proprement commerciale sera, elle aussi, reprise par beaucoup d’auteurs.
Une grande partie des développements techniques pourrait donner lieu à commentaires, comme par exemple tout ce qui relève de la comptabilisation des opérations en participation ; nous renvoyons le lecteur à Jouanique (1993) pour une étude détaillée de ces aspects, préférant nous concentrer sur l’apport majeur de cet ouvrage.

2.2. Les trois classes de comptes
C’est en effet dans La Science des négociants et teneurs de livres que l’on voit apparaître la première des deux grandes catégories de classifications qui domineront toute la littérature comptable française jusqu’au début du XX e siècle. On trouve déjà chez Pourrat (1676) une ébauche de classification (Lemarchand, 1994) mais La Porte ne semble pas avoir eu connaissance du manuel de cet auteur lyonnais, à moins qu’il ait choisi de l’ignorer. Toujours est-il qu’il revendique l’originalité : « Jusqu’à présent il n’y a encore eu personne qui ait fixé le nombre des sortes de comptes, et qui en ait expliqué l’usage ; ainsi cette partie est entièrement nouvelle, et aussi curieuse et particulière qu’utile. » (La Porte, 1704, p. 180).
Détaillée dans le tableau 1 , cette classification se trouve fondée sur le sujet auquel est ouvert le compte :
1. Le chef ou le négociant lui-même.
2. Les effets en nature.
3. Les correspondants, ou personnes avec qui on trafique (La Porte, 1704, p. 181).

Tableau 1 .
Classification des comptes de Mathieu de La Porte (1704, p. 182) Les comptes se réduisent en trois classes : La première est composée des comptes du Chef , ils n’expriment pas leurs titres, aucuns effets ni aucune personne, et sont Capital Profits et pertes Dépenses Provisions Assurances La seconde renferme ceux des effets effectifs , qui sont de quatre sortes 1. Argent comptant qui n’a que la caisse 2. Marchandises qui se divisent en Marchandises entre nos mains pour notre compte Marchandises entre les mains d’un autre pour notre compte Marchandises entre nos mains pour le compte d’un autre Marchandises en société avec quelqu’un 3. Effets en papier qui sont Lettres et billets de change, promesses, obligations, etc., à recevoir Contrats de rentes Argent donné à la grosse 10 Billets à payer Traites et remises 4. Effets particuliers comme Vaisseaux Maisons et terres Meubles Intérêts dans les compagnies Foires ou paiements La troisième comprend ceux des correspondants ou des personnes avec qui on négocie, à qui on en peut donner de plusieurs sortes selon les affaires ; on peut les réduire à ceux-ci affaires ; on peut les réduire à ceux-ci Un compte commun , pour les affaires réciproques Un compte courant , pour leurs affaires particulières Un compte courant , pour nos affaires particulières Un compte des affaires en société Un compte de divers menus débiteurs Un compte de divers menus créanciers
Les premiers « servent à faire voir au chef ou négociant les particularités de ses affaires, où personne n’a aucune part ». Dépenses, provisions 11 et assurances 12 , sont tous les trois soldés par profits et pertes , ce dernier compte l’étant lui-même par capital lors de la clôture. Sa fonction est donc d’enregistrer les variations de capital consécutives à l’activité de l’entreprise, c’est-à-dire les résultats. Les seconds « servent pour la régie des effets en nature, dont ils font voir l’entrée et la sortie, et le profit ou la perte que l’on y a faite » et sont donc également soldés par profits et pertes, si nécessaire. Enfin, la dernière classe, celle des comptes des correspondants, « contient les comptes que l’on donne aux personnes avec qui on négocie ».
En accord avec cette division des comptes, La Porte énonce deux séries de règles d’imputation. La première concerne les effets :

« Tout ce qui entre en mon pouvoir, ou sous ma direction, est débiteur ou doit. Tout ce qui sort hors de mon pouvoir, ou hors de ma direction est créancier. »
La seconde concerne les personnes :

« Celui à qui ou pour compte de qui on paye, on envoie, on fournit ou on remet, est débiteur. Celui de qui ou pour compte de qui on reçoit, qui envoie, qui fournit ou qui remet, est créditeur. » (La Porte, 1704, p. 77) .
Il est possible que La Porte ait emprunté cette classification au néerlandais Abraham de Graaf (1693) 13 . Ce dernier distinguait lui aussi trois classes de comptes : van de persoon zelfs (propriétaire), van andere persoonen (tiers), van de goederen (marchandises). Les éléments de chacune sont très proches de ceux retenus par La Porte, qui pouvait effectivement avoir eu connaissance de l’ouvrage de son compatriote, publié une dizaine d’années plus tôt. Qu’il ait eu ou non la paternité de cette classification, il reste celui qui a le plus largement contribué à sa diffusion dans le monde latin.

2.3. Comptes généraux et comptes particuliers
Une autre classification est présentée quelques années plus tard par Barrême (1721) et Ricard (1724). Elle repose sur une distinction peut-être plus immédiate à établir : d’un côté les comptes ouverts aux tiers ou comptes particuliers , de l’autre les comptes généraux , représentant le propriétaire. Utilisés seuls, les premiers donnent le modèle de la partie simple. Quant aux comptes généraux, ils ont été « inventés par ceux qui ont imaginé l’art des parties doubles, pour servir de rencontre à certains articles qui se présentent à coucher… » (Ricard, 1724, p. 42), ce sont « les comptes du négociant, à qui les livres appartiennent » (Barrême, 1721, p. 11). Barrême en donne une liste, assez désordonnée, dans laquelle on relève : caisse, capital, billets de l’État, remises actives, marchandises générales, profits et pertes, traites passives, dépense domestique , ainsi que des comptes ouverts à divers lots de marchandises. L’énumération fournie par Ricard est assez voisine. Edmond Degrange (1795) reprendra l’idée en réduisant le nombre des comptes généraux à cinq, tous les autres n’étant que des subdivisions de l’un d’eux.
Pour ces trois auteurs, ces comptes représentent le commerçant ; en débiter un ou le créditer, c’est tout simplement débiter ou créditer ce dernier. La règle traditionnelle d’imputation énoncée pour la première fois – en France tout au moins – par André (1636) : « Qui entrera ou recevra sera débiteur, et qui sortira ou baillera sera créditeur », peut dès lors s’appliquer sans difficulté à la quasi-totalité des enregistrements à effectuer. Là encore, on notera que la littérature hollandaise a pu être source d’inspiration car selon Bywater et Yamey (1982., p. 123-126), Willem van Gezel (1681) distinguait lui aussi les comptes « propres » ( eigene ), ceux du propriétaire, et les comptes « opposés » ( tegengestelde ).

2.4. La Porte et ses successeurs
Pratique et efficace cette conception reste quelque peu simpliste et la classification de Mathieu de La Porte semble plus intéressante. Réaliste, celle-ci prend acte du fait que l’on puisse ouvrir des comptes à des biens et à des personnes, sans chercher nécessairement à assimiler les premiers aux secondes. En isolant le propriétaire des moyens d’action mis en œuvre dans l’entreprise, La Porte donne une classification qui débouche potentiellement sur la classique équation du bilan. Seulement les conditions de l’activité commerciale du moment font que nous n’avons pas de distinction actif-passif au sein des comptes de tiers, la catégorie globale correspondants étant alors beaucoup plus pertinente qu’une partition clients-fournisseurs.
Léon Gomberg (1912) a vu dans cette classification l’énoncé de la « personnification morale de la maison, indépendante de la personnalité du négociant ». Vlaemminck (1956, p. 132) a même écrit « La Porte […] insiste sur la nécessité de faire une distinction entre l’entreprise et le propriétaire, en formulant le principe de la personnalité morale de la maison, indépendante de la personnalité du négociant. » Or, La Porte n’a jamais formulé explicitement un tel principe et il ne sert à rien de lui prêter des interprétations qui furent celles de certains de ses successeurs.
Car il en eut beaucoup, sa classification fut en effet reprise par de nombreux auteurs. Signalons, entre autres, Pietro Paolo Scali (1755), considéré comme l’auteur italien le plus important du XVIII e siècle (Melis, 1950, p. 716), ou encore les Français J.-J. Jaclot (1856, p. 53-58 ; 133-171) et Sibuet (1867, p. 25). Mais c’est surtout avec Hyppolite Vannier (1840), Gabriel Faure (1910) et Léon Batardon (1919), que le triptyque négociant-effets-correspondants va être remis en scène, après des décennies de domination « cinquecontiste » mais en prenant une toute autre signification.
Deux siècles après La Porte, Faure (1910) présente une classification que nous avons souhaité reproduire ici ( tableau 2 ) tant elle est proche de la sienne. Car si les concepts ont été considérablement enrichis, la structure reste quasiment la même 14 . Maître de conférences à l’École centrale, membre influent de la Société de Comptabilité de France, président de la commission de comptabilité du CNOF 15 entre les deux guerres, cet auteur est considéré comme l’un des théoriciens comptables français qui a marqué la première moitié de ce siècle. Or, si sa théorie repose sur une division des comptes en trois classes – les mêmes que celles de La Porte – il attribue à la seconde une nature un peu différente, se refusant à y voir uniquement des « comptes de choses ».
Pour lui, comme pour son prédécesseur Vannier, « quelle que soit leur appellation, tous les comptes représentent des personnes » (Faure, 1910, p. 166) y compris ceux de la seconde classe qui sont ouverts au « gérant » qui prend en charge les valeurs fournies par le « capitaliste », avec pour mission de les faire fructifier. Naturellement, le capitaliste et le gérant peuvent être une seule et même personne, c’est un simple cumul d’attributions qui ne modifie pas la nature du découpage. Dorénavant, tout en isolant l’entreprise du propriétaire, ce que ne faisait pas la classification de Barrême, même reprise par Degrange, cette fiction permet la même utilisation généralisée de la formule d’imputation évoquée plus haut.

Tableau 2 .
Classification des comptes de Gabriel Faure (1910, p. 201)

L’hétérogénéité des comptes a été l’une des principales préoccupations des théoriciens comptables à la fin du XIX e siècle. Avant que l’on ne parle des comptes comme « classes d’unité de valeurs », ou encore d’éléments représentatifs de droits et d’obligations, considérer qu’ils représentaient tous des personnes était un moyen commode de réaliser l’homogénéité et un artifice pédagogique efficace. Finalement, La Porte, qui ne cherchait nullement à introduire une telle personnification généralisée – ce que Dumarchey (1914) nommera la conception métaphysique – pourrait apparaître plus moderne que certains auteurs du début du XX e siècle.
Depuis cet auteur, la recherche d’un principe de classification des comptes, susceptible de servir de fondement logique aux écritures comptables et aux opérations de clôture, est une constante de la pensée comptable d’expression française des XVIII e et XIX e siècles. Elle trouvera ensuite un prolongement dans les travaux relatifs aux plans comptables, et l’un des premiers auteurs français à se pencher sur cette question sera précisément Gabriel Faure, dès les premières décennies du XX e siècle. Aujourd’hui largement oubliée, cette tradition a fortement influencé les travaux des théoriciens comptables italiens à partir du milieu du XIX e siècle, même s’ils l’ont fortement critiquée pour mieux s’en démarquer (Zan, 1994). Tout comme les prescriptions comptables de Savary, elle a participé à la formation de la culture comptable de l’Europe continentale.

3. CONCLUSION
Si pour certains historiens de la comptabilité, l’époque à laquelle vivaient Savary et La Porte a longtemps été considérée comme étant dépourvue d’intérêt – « After Pacioli, accounting entered into a period of stagnation which lasted until the nineteenth century » écrivait de Roover (1955, p. 418) – cette brève étude montre qu’elle fut au contraire le théâtre de changements importants, tant dans le mode de diffusion des savoirs comptables que dans ces savoirs eux-mêmes. La fin du XVIII e siècle correspond à l’apogée de la comptabilité marchande, les méthodes comptables ont alors atteint un relatif degré de perfection par rapport aux besoins du commerce : suivi des créances et des dettes, de la trésorerie et des multiples opérations réalisées isolément ou en participation. L’industrialisation et le développement des sociétés de capitaux vont faire surgir de nouvelles problématiques mais certaines des questions abordées par Savary et La Porte vont demeurer centrales.
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III
Edmond Degrange père 16 et fils : de la tenue des livres à la comptabilité
Marc Nikitin
Edmond Degrange (père) est un des auteurs comptables français dont l’œuvre a connu le plus grand succès : la première édition de son ouvrage « La tenue des livres rendue facile » (TLRF dans la suite de l’article) est datée de 1795, et fut suivie de près d’une trentaine d’autres, la dernière en 1920. En 1826, le livre est traduit en espagnol, puis en italien en 1842, 1862 et 1870 ; il sera également édité à Bruxelles en 1833. Edmond Degrange sera l’auteur de plusieurs autres ouvrages, pour la plupart réédités eux aussi. Pour autant, les deux principales avancées théoriques qu’il réalise semblent modestes.
1. D’une part, il lui revient d’avoir divisé les comptes généraux (autres que les comptes personnels des débiteurs et créanciers) en cinq catégories : Caisse, Marchandises générales, Billets à recevoir, Billets à payer, Pertes et profits. Cette partition des comptes est nouvelle, mais pas forcément efficace sur le plan pédagogique ; nous y reviendrons plus loin.
2. D’autre part, il a proposé un tracé de journal-grand livre permettant de réunir ces deux documents en un seul. Cette façon de procéder constitue indéniablement un progrès et permet d’augmenter la productivité du teneur de livres ; elle n’est néanmoins pas totalement nouvelle puisque plusieurs de ses prédécesseurs avaient déjà pensé à multiplier le nombre de colonnes au journal. Ce journal-grand livre n’apparaîtra que dans le « Supplément à la tenue des livres rendue facile » (1804).
En plus d’être un vulgarisateur efficace, on doit lui reconnaître un autre mérite, que la plupart de ses successeurs et les historiens de la comptabilité ont passé sous silence, celui d’avoir compris l’universalité de la comptabilité en parties doubles. Degrange a clairement montré comment ce système, mis au point pour et par des négociants, pouvait parfaitement s’adapter aux besoins d’information des industriels, des receveurs généraux, des agents de change, etc., par simple extension de l’usage du compte « Marchandises Générales ».
Edmond Degrange décède à 55 ans, le 17 octobre 1818. Néanmoins, plusieurs ouvrages paraissent sous son nom jusqu’en 1826 ; il s’agit manifestement de projets que son fils a terminés et publiés. Ce dernier ne reprendra la publication d’ouvrages de comptabilité qu’en 1840, peut-être après avoir mis fin à une carrière d’armateur. Les ouvrages postérieurs à 1840 seront signés « Edmond Degranges » (avec un s) ou « Edmond De Granges de Rancy », afin de se démarquer de son père. En revanche ce fils, prénommé Charles, Raymond, Edmond, utilisera son troisième prénom pour publier, le considérant manifestement comme un « actif immatériel » de grande valeur.
Dans ce qui suit, nous essayerons de rendre compte du décalage qui existe entre le succès de cette œuvre et un apport théorique apparaissant, avec le recul, relativement limité.

1. L’ÉTAT DES CONNAISSANCES EN COMPTABILITÉ
À la fin du XVIII e siècle, le fossé est important entre les avancées de la technique comptable depuis Pacioli d’une part, et la faible diffusion de ces connaissances d’autre part. Sur le plan théorique, les manuels des deux siècles passés avaient largement amendé le « mode de Venise ». On savait exposer les principes de la partie double et les efforts avaient porté principalement sur trois points :
• la clarification des principes d’enregistrement , afin de formuler des règles simples et claires permettant de déterminer le compte à débiter et le compte à créditer en cas de réception d’une lettre de change, du paiement d’un fournisseur ou de frais accessoires, de l’acquisition de marchandises quelconques ou d’un immeuble, etc. Par exemple, « Qui reçoit doit, qui donne a », peut se traduire par : « Le compte qui reçoit est débité, celui qui donne est crédité ». Dans le cas d’un achat de marchandises au comptant, le compte de marchandises reçoit, il est donc débité, celui de caisse donne, il est donc crédité. Tout cela supposait que chaque compte fut considéré comme une personne 17 .
• l’amélioration des techniques d’enregistrement (reports, agencement des livres de compte, type et nombre de livres à ouvrir, etc.) permettant de limiter les erreurs et le nombre d’écritures.
• la classification des comptes , afin d’en faciliter à la fois la multiplication, le regroupement et la lisibilité. À cette époque, on classe généralement les comptes en au moins deux catégories : les comptes ouverts à des personnes (débiteurs et créanciers) d’une part, et les comptes appelés comptes généraux , que le commerçant tient pour se rendre compte à lui-même (Caisse, Marchandises Générales, Immeubles, Capital, Pertes & Profits, etc.) d’autre part. Une comptabilité ne comprenant que des comptes de la première catégorie est dite en partie simple, et seul l’usage des comptes de la seconde catégorie permet de tenir une comptabilité en parties doubles.
Ces connaissances concernant la « méthode italienne » semblent, à la fin du XVIII e siècle, être également partagées par les pays les plus avancés sur le plan économique (Italie, Espagne, France, Angleterre, Provinces Unies). Dans chaque pays, les particularités vont néanmoins s’approfondir au XIX e siècle, avec l’essor des nations et les voies particulières qu’empruntera l’industrialisation dans chacune d’elles.
En France, dix années de Révolution avaient entraîné une grande désorganisation de l’activité économique. Avec le Consulat (1799), un pas décisif est franchi vers la stabilisation : l’inflation est maîtrisée, et la remise en ordre monétaire s’effectue dans les années 1800-1802, en particulier avec la création de la Banque de France et du Franc germinal. La période napoléonienne inaugurera donc un relèvement, même incertain et incomplet. La liberté du marché du travail décidée par les premiers révolutionnaires, ajoutée à un calme relatif après le 18 brumaire, incite à nouveau les petits entrepreneurs à tenter l’aventure industrielle, en réunissant des capitaux modestes dans le périmètre d’une famille ou de quelques amis.
En matière de publications d’ouvrages de tenue des livres on observe parallèlement, à partir de 1800, une forme de « rattrapage » après une dizaine d’années de quasi-silence. La taille du premier ouvrage d’Edmond Degrange illustre d’ailleurs parfaitement ce qui précède : les trois premières éditions (1795, 1798 et 1800) n’ont pas dépassé la centaine de pages et semblent n’avoir connu qu’une diffusion restreinte, alors que la quatrième (1801) passe, avec les illustrations pratiques et les ajouts, à 242 pages ; de plus, elles (ou des éditions ultérieures) serviront de référence à tous les commentateurs ultérieurs de l’œuvre de Degrange. C’est néanmoins le début de succès des trois premières éditions qui a poussé l’auteur à élargir l’ouvrage ; dans l’avertissement de la 4 e édition, il indique : « La manière favorable dont le public l’a accueilli (cet ouvrage) , tel qu’il était dans son origine, m’a imposé de ne rien changer aux principes que j’avais établis… Mais j’ai considérablement augmenté le nombre des exemples » . Degrange n’imaginait certainement pas que les succès ultérieurs seraient sans commune mesure avec les premiers.
Le nombre relativement important d’ouvrages parus dans la décennie 1800-1810 comporte curieusement une proportion significative d’ouvrages consacrés à la partie simple. Connues depuis plus de trois siècles, on aurait pu penser que les qualités de la comptabilité en parties doubles étaient suffisamment reconnues pour que l’on n’assiste plus à un tel retour en arrière. En fait, la connaissance de la comptabilité en parties doubles, maîtrisée par un nombre important de négociants au XVIII e , ne s’était pas transmise à la foule de ces petits entrepreneurs au début du XIX e , de la même façon que les capitaux accumulés dans le commerce au XVIII e siècle ne s’étaient pas transmis vers les nouvelles entreprises industrielles au début du XIX e . La connaissance des principes de base de la comptabilité en parties doubles faisait cruellement défaut à tout le petit peuple de ceux qui se lançaient dans les activités commerciales et industrielles, et qui ne disposaient ni des connaissances comptables suffisantes, ni des moyens de s’attacher les services d’un homme de l’art. Ces petits entrepreneurs avaient en effet besoin de « se rendre compte à eux-mêmes » de l’état de leur entreprise et des résultats de leurs différentes activités, dans le cadre d’un système de concurrence généralisée ; pour ce faire, ils devaient savoir quels comptes débiter et créditer pour chacune de leurs opérations courantes. C’est à la rédaction de méthodes répondant à ces besoins que s’attacheront la plupart des auteurs de l’époque, se livrant eux aussi une concurrence aussi acharnée que peu scrupuleuse sur les moyens employés.
Ce à quoi nous assistons dans le premier quart du XIX e siècle, c’est donc à une diffusion massive de la comptabilité en parties doubles. C’est la période pendant laquelle Edmond Degrange montre son talent pour répondre avec succès à cette demande.

2. LA CARRIÈRE PROFESSIONNELLE DE DEGRANGE (PÈRE)
Avant la Révolution, on ne sait pas avec précision quelle fut l’activité d’Edmond Degrange. Quand il se marie en 1788, le registre de la paroisse St-Seurin mentionne qu’il est « praticien ». Il indiquera ultérieurement qu’il a été négociant et armateur. Il est vraisemblable qu’il a travaillé avec son père puisqu’il suggère qu’ils exerçaient la même profession. Il devient professeur et arbitre en matière de commerce à partir de 1788 ou 1789. Les élèves affluent et les affaires marchent bien pendant les premières années de son activité, jusqu’en 1792, réalisant des bénéfices qu’il évalue pour chaque année à 8 000 ou 9 000 livres. À partir de 1793, sous la Terreur, il participe activement aux affaires publiques et voit corrélativement le nombre de ses élèves baisser et ses bénéfices s’amenuiser. Il fréquente la loge maçonnique du Saint-Esprit, où il rencontre le conventionnel Lacombe, responsable de plus de 300 exécutions à Bordeaux. Il participe avec ce dernier à la rédaction du journal du Club National. Sa réputation semble avoir pâti de ces fréquentations, puisqu’on apprend que le 19 germinal an 2 (8 avril 1794) à 8 h 30, « Degrange, ci-devant associé de Lacombe dans la rédaction du journal du Club, a été bastonné dans la rue Catherine 18 ». Après la chute de Robespierre à Paris (27 juillet 1794), Lacombe est arrêté à Bordeaux, puis exécuté. Degrange est arrêté le 5 août, interrogé le 6, puis libéré le 8, après avoir renié Lacombe. Cet épisode carcéral marque peut-être la fin de son engagement politique (qui lui avait fait perdre beaucoup d’argent et risquer sa vie) et le début de son activité d’auteur. C’est en effet l’année suivante qu’il publie la première édition de « La tenue des livres rendue facile ». Cette première édition est introuvable, de même que la troisième (publiée de façon anonyme et simplement signée « Un ancien négociant »). La seconde édition (1798) comporte 104 pages dans lesquelles l’auteur, qui se dit professeur à l’école de commerce de Bordeaux 19 , se borne à présenter les principes de la comptabilité en parties doubles et en particulier les cinq comptes généraux et leur fonctionnement. Les très rares exemples sont datés du 1 er janvier 1790. Rien n’est dit sur le grand livre-journal, pas plus que sur l’application possible de la comptabilité en parties doubles aux besoins des manufacturiers.
On peut donc difficilement classer Edmond Degrange dans les auteurs comptables du XVIII e siècle, comme le fait Vlaemminck (1956). Bien qu’il fut né en 1763 et qu’il ait commencé sa carrière de professeur d’arithmétique et tenue des livres en 1788, ses ouvrages n’ont acquis l’ampleur et le succès qu’à partir de 1801. On peut donc considérer que sa véritable période productive s’étendra sur les 18 premières années du XIX e siècle. Quant à la diffusion de ses ouvrages, elle s’étendra sur tout le XIX e siècle. Une des raisons du succès de ses livres réside peut-être dans l’expérience accumulée : au moment où le marché de la formation commande des ouvrages simples et pédagogiquement efficaces il a l’expérience d’un homme de 37 ans. En effet, il a derrière lui une carrière de praticien de cinq ans environ et d’enseignant d’une douzaine d’années, sans oublier un traité certes modeste, mais qui a déjà connu trois éditions. Sans lui retirer aucun mérite, on peut penser qu’il arrive au bon moment.
Comment s’effectuait la formation des teneurs de livres à la fin du XVIII e siècle et dans une grande première moitié du XIX e  ? Les écoles de commerce étaient encore peu nombreuses et il faudra attendre la fin des années 1860 pour qu’elles se développent de façon significative. L’essentiel de la formation passait donc par des cours particuliers (ou par très petits groupes) auprès de professeurs d’arithmétique et tenue des livres tels qu’Edmond Degrange ; certains petits entrepreneurs se formaient également eux-mêmes en utilisant les ouvrages publiés par les professeurs devenus auteurs. La concurrence était rude entre ces professionnels de la formation et, pratiquement, aucun n’omet de vanter les mérites de « sa » méthode, la parant des plumes de la totale nouveauté et de la plus grande facilité ; chacun se prétend le seul à pouvoir déchirer le brouillard qui entoure la pratique de la partie double.
Edmond Degrange était donc un enseignant « à son compte » (sic !), et la diffusion des livres constituait un élément essentiel de son fonds de commerce. Il devait donc veiller au grain pour éviter les éventuelles contrefaçons ; dans l’avertissement de la seconde édition (p. 1), il nous met en garde : « Je signerai tous les exemplaires, pour éviter que le public soit trompé par des contrefacteurs dont les éditions sont toujours fautives, et afin de m’assurer les moyens de les poursuivre pour le paiement des indemnités que la loi accorde dans ce cas, aux auteurs dont les intérêts sont lézés. Enfin, je me réserve la propriété exclusive de mon ouvrage, pour que personne ne se croye en droit de le faire imprimer, et distribuer sans ma permission ».
À une autre occasion, croyant avoir décelé ce qu’il pensait être un plagiat, il présenta, dans un article qu’il fit paraître dans la livraison du 30 janvier 1811 du Journal du Commerce, l’ouvrage de J. Rodriguès comme étant calqué sur le sien. Voulant protester de son innocence, ledit Rodriguès, également bordelais, souhaita insérer une réponse dans le Journal du Commerce. Les rédacteurs du journal, apparemment proches de Degrange, refuseront de publier la réponse et Rodriguès adressera ses observations au Conseiller d’État, directeur général de l’imprimerie et de la librairie. Il fit même publier les 58 pages de ses observations, ce qui nous permet de juger sur pièces : après avoir montré les différences des deux ouvrages, Rodriguès explique que ceux qui parlent du même sujet à une même époque utilisent parfois les mêmes termes ou les mêmes idées sans pour autant se plagier. Il présente enfin les ouvrages de plusieurs auteurs antérieurs à Degrange, en mettant malicieusement en relief les similitudes qu’il y a relevées. Edmond Degrange reconnaissait d’ailleurs les mérites de ses prédécesseurs, ou au moins ceux de l’un d’entre eux puisqu’il dit de Mathieu de la Porte (1823, p. IX) qu’il est « le meilleur des auteurs anciens, que la plupart de ceux qui sont venus après lui… n’ont fait que copier… ».
Après la Révolution, la concurrence généralisée entre producteurs concerne également les auteurs comptables et chacun s’emploie à trouver les moyens les plus efficaces sur le plan pédagogique pour capter ce marché de la formation à la comptabilité en parties doubles. Edmond Degrange y réussira mieux que les autres ; nous allons voir maintenant le fond de son apport, pour ensuite aborder les méthodes particulières qu’il utilisera.

3. DES APPORTS THÉORIQUES LIMITÉS
C’est aujourd’hui que ces apports théoriques peuvent nous paraître limités. Mais ils doivent bien évidemment être rapportés au contexte : à la fin du XVIII e siècle, la tenue des livres était un travail très qualifié exercé par un nombre relativement faible d’individus. Dans les premières décennies du XIX e siècle en revanche, la technique comptable a dû se diffuser très vite en raison des besoins de l’industrie naissante, sans que le système de formation pût satisfaire ces besoins. On ne s’étonnera donc pas qu’une présentation simple, claire et illustrée des principaux mécanismes comptables ait pu valoir le succès à son auteur.

3.1. Les cinq comptes généraux et leur fonctionnement
La classification des comptes et la fixation de règles générales d’enregistrement avaient déjà été envisagées par plusieurs auteurs français aux XVII e et XVIII e siècles (Lemarchand, 1996). La dimension internationale des activités de négoce nous permet de supposer qu’il en était de même chez plusieurs de nos voisins.
En Grande-Bretagne par exemple, Hamilton (1788, 267) propose une typologie des comptes très proche de celle de Mathieu de la Porte ( classes mentionnées en italique ) :
1. Accompts of Stock, Profit & Loss, ( Comptes du Chef ) ;
2. Real Accompts (ready money, goods, houses, shares in public companies, and the like), ( Effets en nature ) ;
3. Personal Accompts ( Comptes des correspondants ).
Pour sa part, Edmond Degrange se démarque de ses prédécesseurs en proposant cinq comptes généraux, qu’il propose de diviser autant que de besoin en sous-comptes : Caisse, Marchandises Générales, Billets à Recevoir, Billets à Payer, Profits & Pertes. Cette typologie n’est a priori ni meilleure ni moins pertinente que celle de ses prédécesseurs ; en revanche ces cinq comptes généraux ne suffisent manifestement pas à englober tous les comptes nécessaires au commerçant. Pour prévenir l’objection selon laquelle il manque les comptes d’immobilisations et de capital, Degrange (1798, 24) précise que des comptes d’immobilisations (navires, habitations, terres, maisons, contrats, etc.) peuvent être ouverts et « qu’il faut agir à leur égard comme l’on agirait à l’égard des marchandises générales dans le même cas ». Quant au compte capital, il en fait un compte à part de tous les autres (1798, 76) : « C’est le plus général de tous, puisqu’il renferme lui seul tous les autres, qui n’en sont que le résultat. C’est le solde de tous les autres. »
Pour la plupart des auteurs, les comptes de biens sont débités de tout ce qu’ils coûtent et crédités des produits qu’ils rapportent, produits auxquels il faut ajouter la valeur du bien à la clôture des comptes. Chaque compte de bien fonctionne donc comme un compte de résultat d’exploitation du bien considéré, ce qui semble l’usage courant de cette époque.
La volonté de formuler une règle générale d’enregistrement est ancienne et la première proposition faite en France est, selon Lemarchand (1996, 60), le fait de Jean André (1636) : « Qui entrera ou recevra sera débiteur, et qui sortira ou baillera sera créditeur ». De La Porte (1704) propose deux types de règles (Jouanique 1993, 346) : celles concernant les effets et celles concernant les personnes. Pour les personnes « celui à qui ou pour compte de qui on paye, on envoie, on fournit ou on remet est débiteur ; celui de qui ou pour compte de qui on reçoit, qui envoie, qui fournit ou qui remet est créancier ». Pour les effets (biens et créances), « tout ce qui entre en mon pouvoir ou sous ma direction est débiteur ; tout ce qui sort hors de mon pouvoir, ou hors ma direction est créancier ». Hamilton (p. 271) indique : « General rules for the Journal Entries. I. Every thing received, or Person accountable to us, is Dr. II. Every thing delivered, or person to whom we are accountable, is Cr. ». Degrange (1798, 11) propose : « Chacun de ces comptes peut être considéré comme une personne qui reçoit pour nous tous les objets dont elle porte le nom, et qui fournit pour nous ces mêmes objets quand nous les fournissons ». Aucune de ces formules n’est d’application très aisée dès que l’on sort des cas très simples d’achats ou de ventes de marchandises, d’encaissements ou de décaissements. C’est sûrement la raison pour laquelle, en plus de cet énoncé, chaque auteur passe en revue le fonctionnement de chacun des comptes principaux dont il préconise l’usage, en indiquant plus précisément dans quels cas il est débité et dans quels autres il est crédité. Cette fastidieuse énumération manque certainement d’élégance mais a l’avantage d’une plus grande efficacité pédagogique.
Pour montrer que l’usage de chaque compte n’est que l’illustration du principe général qu’il énonce, Degrange explique facilement que « Marchandises générales » est débité des marchandises reçues et crédité de celles données (vendues). Pour les « Billets à payer », l’explication est déjà plus alambiquée : ce compte est débité de « tous les billets à payer que l’on reçoit en les acquittant », alors que ce compte est crédité de « Tous les billets à payer que l’on fait et donne en paiement ». On sent bien la difficulté qu’il y a à utiliser à chaque fois le verbe recevoir pour parler des montants portés au débit, et le verbe donner pour ceux portés au crédit. Arrivé au compte « Pertes & Profits », Degrange ne peut faire autrement que d’affirmer (1798, p. 10) que « l’on reçoit les pertes que l’on paye, et qu’on donne les bénéfices qu’on reçoit ». J. Rodriguès (1811, 9), dont il a été question plus haut, a beau jeu de remuer le couteau dans la plaie et de montrer que le principe d’enregistrement énoncé par Degrange n’est pas universel, puisque dans le cas des Pertes & Profits, c’est l’inverse qu’il faut admettre : on reçoit les bénéfice et on donne les pertes.
On peut donc dire que la typologie des comptes que propose Degrange, de même que le principe d’enregistrement qu’il énonce sont loin de constituer une avancée décisive.

3.2. Le journal – grand livre
En 1803 parut une traduction française de l’ouvrage de Jones (1796). Ce livre connut un très grand succès (Nikitin, 1996) et, comme la plupart de ses confrères, Degrange dut réagir pour expliquer les mérites comparés de sa méthode et défendre sa clientèle contre les risques que l’anglomanie ambiante dans certains milieux lui faisaient courir. Peu après son déménagement de Bordeaux à Paris il publie donc, en 1804, un Supplément à la tenue des livres rendue facile , dans lequel il présente sa « Nouvelle méthode pour tenir les livres en double partie, par le moyen d’un seul registre, dont tous les comptes balancent journellement entre-eux, et composent un seul tableau de l’état général de situation des affaires d’un négociant ». Dans l’introduction (p. 1), il explique la méthode et les circonstances de sa présentation au public :
« Je dois cette méthode à la multiplicité de mes occupations et au besoin d’abréger les écritures relatives à mes affaires. Obligé de soigner, avant tout, les opérations importantes qui me sont confiées, je négligeois, le plus souvent, celles qui ne concernoient que moi ; et mes propres livres étaient presque toujours dans l’état le moins régulier. Contraint d’y rétablir l’ordre, avec peine, tous les quinze jours, fatigué de recommencer ainsi un travail long et ennuyeux ; dans l’impuissance de les tenir à jour, selon la méthode ordinaire, faute du tems nécessaire, et me trouvant, en même tems, dans l’indispensable nécessité de le faire ; j’imaginai de pratiquer, sur chacune des pages à droite d’un grand registre, cinq doubles colonnes pour y distribuer les cinq comptes généraux ouverts par débit et par crédit ; une sixième colonne pour y distribuer tous les comptes des particuliers, ouverts de la même manière et distingués par des numéros ; et enfin une septième et dernière colonne pour y réunir les débits et les crédits des précédentes. Je conservai les pages à gauche pour me tenir lieu de journal.
Je ne m’occupai d’abord que du soin de réduire les écritures au tiers de celles qu’il faut indispensablement faire selon l’ancienne méthode (a) ; mais, dans la suite, j’obtins des avantages bien plus importans :
1° celui de voir, dans un seul tableau dont toutes les parties peuvent être aperçues d’un coup d’œil, l’état général de mes affaires dans tous leurs détails ;
2° celui de voir le compte courant de la balance, si l’on peut s’exprimer ainsi, ou la balance opérée journellement de tous les comptes entr’eux, et du journal avec le grand livre, par la marche naturelle des choses, sans aucun travail pénible en particulier ;
3° l’impossibilité de commettre des erreurs qui ne puissent être découvertes et rectifiées chaque jour sans difficulté ; enfin, l’économie du tems nécessaire pour pointer les livres.
Je me servois cependant de cette méthode pour mon usage particulier, sans y attacher une grande importance lorsqu’on m’apporta celle de M. Jones (b), pour laquelle il a obtenu, en Angleterre, un brevet d’invention. La supériorité que je crus apercevoir dans la mienne, m’y fit, alors seulement, attacher quelque prix et me décida à la publier ».
Puis, page 3 : « Quant à la comparaison de ma méthode avec celle de M. Jones, j’observerai qu’elle ne peut être faite, sous aucun rapport, leur différence est trop frappante :
1° M. Jones proscrit la tenue des livres en double partie, pour des raisons qui doivent paroître bien étranges aux personnes qui la connoissent bien et qui entendent les affaires, prétendant, sur toutes choses, qu’elle n’est qu’une routine obscure (a) ; et la tenue des livres en double partie forme la base de mon système de comptabilité, parce qu’il n’existe pas de méthode plus claire, plus générale, et qu’elle est la seule qui repose sur des principes aussi certains que faciles à démontrer et à retenir ; parce qu’enfin elle ne tient rien, au contraire, de la routine, comme toutes les autres méthodes sans exception.
2° Il fait tenir un journal et un grand livre, et ma méthode réunit ces deux registres en un seul.
3° Il ne peut se rendre compte, par leur moyen, que de l’état de la caisse, de celui de ses dettes actives et passives, et de la masse incohérente de ses pertes ou de ses bénéfices. Je me rends compte, par mon seul registre, de l’entrée et de la sortie de toutes mes marchandises, comme de l’entrée et de la sortie des fonds en caisse ;
(a) En effet, l’explication de chaque article du journal servant en même temps pour le débiteur et le créancier au grand livre, les écritures sont, pour le moins, réduites au tiers de celles qu’il faut faire selon l’ancienne méthode, sans compter celles du brouillard et des livres auxiliaires dont on peut se passer selon la nouvelle.
(b) « Intitulée : « La tenue des livres simplifiée. »
On remarquera dans cet extrait l’usage, assez rare pour l’époque, du mot comptabilité . Jusqu’au début du XIX e siècle ce mot a le sens de reddition de comptes (en anglais accountability ). Il ne remplacera que très progressivement la tenue des livres dans le sens de technique d’enregistrement des opérations ( accounting ). Sous la plume de Degrange, le mot semble avoir les deux significations à la fois.
Plus loin dans l’introduction (p. 6) il nous donnera incidemment quelques indications biographiques : « J’observerai, en premier lieu, que la méthode de transporter d’un feuillet à l’autre, le montant de toutes les affaires écrites au journal, afin de le comparer au montant des mêmes affaires transportées sur le grand-livre, n’est pas neuve. Je l’enseigne aux marins pour la gestion d’une cargaison depuis plus de quinze ans, et je la tiens de mon père qui la tenoit, lui-même, des anciens marins. »
Le journal – grand livre n’est donc pas à proprement parler une innovation, et sa présentation n’est qu’une riposte à la menace d’un concurrent. De l’aveu même de Degrange, cette pratique n’avait pas mérité qu’il la mentionne, avant que Jones n’en fit un argument de vente.

4. LES RAISONS DU SUCCÈS
Ni la mise au point du journal – grand livre, ni l’analyse des comptes généraux en cinq catégories, ni même la clairvoyance en matière de comptabilité industrielle ne peuvent expliquer à elles seules le succès qu’ont connu les ouvrages d’Edmond Degrange. Pour comprendre l’engouement du public pour son œuvre, il faut également invoquer ses qualités de pédagogue et ses compétences commerciales, ainsi que ses relations personnelles. Il ne faut pas non plus sous-estimer le travail de son fils, d’abord pour publier les projets en cours, de 1818 à 1826, puis pour actualiser et enrichir les ouvrages de base après 1840.
Même si la pertinence du découpage des comptes généraux en cinq catégories est discutable, les explications concernant la comptabilité en parties doubles et la présentation des illustrations sont remarquablement claires. Les éditions ultérieures à 1801 contiennent de nombreux exemples simples et dépouillés, ainsi que la reproduction des tracés des registres à tenir. Tout cela permet d’apprendre facilement. L’expérience de l’enseignant compte donc pour beaucoup dans le succès de ses livres. Cette compétence pédagogique se manifeste également dans l’articulation entre la théorie, exposée en premier, et les illustrations qui y renvoient sans cesse.
Sur le plan commercial, Edmond Degrange a progressivement bien su répondre aux attentes du marché de la formation à la tenue des livres. Au fil des années et des éditions, on voit son livre principal grossir puis se scinder en plusieurs applications particulières. Il s’adresse ainsi, dans des ouvrages spécifiques, aux receveurs généraux, aux industriels, aux agents de change. Il annonce l’intention d’un ouvrage destiné aux négociants en droguerie, mais ce livre ne verra pas le jour. Peut-être s’était-il ravisé en supputant un marché trop étroit. On remarquera, parmi ses aptitudes commerciales, une grande réactivité : le décret imposant aux receveurs généraux de tenir leurs livres en parties doubles est promulgué en janvier 1808 mais c’est l’année précédente que paraît son livre destiné à ce public, rédigé sur la base des travaux de la commission chargée d’élaborer le décret. Le fils reprend la même démarche en publiant en 1825 un ouvrage que le père destinait aux agents de change après que « La chambre syndicale des Agens de change (ait décidé), le 14 novembre 1823, que la Compagnie adopterait un mode uniforme de comptabilité en parties doubles ». Dans l’introduction de l’ouvrage, Degrange (père ou fils ?) poursuit et indique que la compagnie avait nommé, pour établir cette comptabilité, « un comité composé d’agens de change, qu’on savait posséder à fonds la double méthode ». S’il juge leur système ingénieux, Degrange affirme qu’il est insuffisamment détaillé et propose donc son ouvrage avec ses propres explications. Parmi les techniques de communication qu’il met en œuvre, on peut remarquer la publication, au début de certaines éditions de la TLRF, des « noms et demeures de quelques personnes qui ont appris la tenue des livres en double partie, par cette méthode, en moins d’un mois ». Il avait clairement perçu l’importance du bouche à oreille comme moyen de recrutement d’élèves et de vente de livres. Ses deux clientèles (élèves et acheteurs des ouvrages) se nourrissaient donc l’une l’autre.
Edmond Degrange propose au public une gamme complète de produits, un « Cours complet », composé de cinq ouvrages de base, que l’on peut acheter séparément ou ensemble (moyennant une réduction de 4 % dans ce deuxième cas) : la TLRF, l’arithmétique commerciale, le Vademecum du commerçant (mesures et monnaies), un traité du change et un traité des comptes en participation. Parmi les autres ouvrages, étrangers au cours complet , on trouve ceux destinés à des professions particulières et d’autres qui sont simplement des cahiers ou des registres (feuilles gravées pour tenir les livres par le moyen d’un seul registre). Avant d’être un théoricien, Edmond Degrange est donc un chef d’entreprise qui conçoit une gamme de bons produits, au bon moment, et qui sait bien les vendre ; finalement, l’explication de son succès ressortit peut-être autant à l’analyse stratégique qu’à l’histoire de la pensée comptable.
Dans les polémiques qui secouent le milieu des auteurs de l’époque, Edmond Degrange fait figure d’ancien que l’on hésite à critiquer. Seul Rodriguès, peut-être le seul qui fut son aîné, s’y risquera mais sans succès. Comparé aux autres auteurs des années 1800, Edmond Degrange apparaît donc beaucoup moins exposé, évitant les critiques qui finissent le plus souvent par éloigner le lecteur. En 1805, il participe au Dictionnaire Universel du Commerce et le prospectus de cet ouvrage indique : « Edmond Degrange, professeur et arbitre en matière de commerce à Bordeaux, membre de la Société Académique des Sciences de Paris de par son excellent ouvrage sur la tenue des livres ». Cette contribution et ce titre contribueront largement à le placer au-dessus de la mêlée. Enfin, le réseau de relations dont il dispose peut également avoir contribué à la diffusion de ses ouvrages, comme on l’a vu plus haut en évoquant l’attitude des dirigeants du Journal du Commerce, avec lesquels il collaborait. Son appartenance à une loge maçonnique, si elle a perduré, a pu également contribuer à son succès.
La dernière raison du succès semble être la durée pendant laquelle les ouvrages ont été non seulement réédités, mais aussi et surtout mis à jour par Edmond Degrange fils.

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