Agile et stratège
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Description


Comment accroître son agilité et préparer l'avenir en stratège



Volatil, fragmenté, interconnecté, bouleversé par des tendances de fond, notamment technologiques, notre monde est devenu chaotique. Chaque acteur économique doit désormais se réinventer comme agile et stratège pour décider et agir.



Ainsi, il nous faut être à la fois capables d'anticiper le long terme avec sagacité et de nous adapter à court terme. Les entreprises devront également s'appuyer sur les tendances de fond pour élaborer leurs stratégies et s'organiser de façon très flexible afin d'ajuster constamment leurs activités et réallouer très vite leurs ressources tout en éliminant les étapes intermédiaires devenues inutiles (comme les plans à trois ou cinq ans devenus trop rigides et souvent obsolètes avant même d'avoir été achevés).



Ce livre apporte une aide utile au lecteur pour décrypter les turbulences et les tendances, qu'elles soient géopolitiques, économiques, technologiques... et l'aider à ajuster sa réflexion et ses approches opérationnelles pour concilier les contraires, prospérer et se développer.




  • Le Bilan


    • Introduction - D'un mur à l'autre


    • Nous somme dans un fragile après- mondialisation


    • Alors, heureuse ? Les gagnants et perdants de la mondialisation se préparent au prochain acte




  • Le chaos économique : "effets papillon" et "attracteurs étranges"


    • Introduction - Le monde est un système chaotique - au sens mathématique du terme


    • Sous l'impulsion de la technologie, le monde du travail devient volatile et connecté - donc chaotique


    • Un monde de l'énergie beaucoup plus volatile


    • Chassez l'instabilité géopolitique... et elle revient au galop!


    • Mon empire pour un réseau !




  • Être à la fois agile et stratège


    • Introduction - Décrypter les attracteurs étranges et s'adapter très vite


    • La personne agile et stratège


    • L'entreprise agile et stratège


    • Les défis de la puissance publique dans le monde chaotique


    • Autodiagnostic


    • Êtes-vous prêt à affronter le chaos de l'après-mondialisation ?



Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 24 mai 2018
Nombre de lectures 18
EAN13 9782212396737
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0650€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Comment accroître son agilité et préparer l’avenir en stratège
Volatil, fragmenté, interconnecté, bouleversé par des tendances de fond, notamment technologiques, notre monde est devenu chaotique. Chaque acteur économique doit désormais se réinventer comme agile et stratège pour décider et agir.
Ainsi, il nous faut être à la fois capables d’anticiper le long terme avec sagacité et de nous adapter à court terme. Les entreprises devront également s’appuyer sur les tendances de fond pour élaborer leurs stratégies et s’organiser de façon très flexible afin d’ajuster constamment leurs activités et réallouer très vite leurs ressources tout en éliminant les étapes intermédiaires devenues inutiles (comme les plans à trois ou cinq ans devenus trop rigides et souvent obsolètes avant même d’avoir été achevés).
Ce livre apporte une aide utile au lecteur pour décrypter les turbulences et les tendances, qu’elles soient géopolitiques, économiques, technologiques… et l’aider à ajuster sa réflexion et ses approches opérationnelles pour concilier les contraires, prospérer et se développer.

Matthieu Pélissié du Rausas est consultant international et a passé plus de 20 ans au sein de McKinsey & Company dont il a été un des Senior Partners. Il a ensuite créé son propre cabinet, Second Opinion. Sa longue expérience en stratégie et en organisation et sa passion pour les incidences croisées entre la micro-économie, les évolutions technologiques, l’histoire et les influences culturelles lui permettent de construire une nouvelle grille de lecture pour décrypter notre monde.
Matthieu Pélissié du Rausas
Agile et stratège
Décider et agir dans le chaos de l’après-mondialisation
Groupe Eyrolles 61, bd Saint-Germain 75240 Paris Cedex 05 www.editions-eyrolles.com
Matthieu Pélissié du Rausas est un consultant international de direction générale. Ingénieur Civil des Ponts et Chaussées et titulaire du MBA du Collège des Ingénieurs, il a passé plus de 20 ans au sein de McKinsey & Company dont il a été un des Senior Partners, a vécu aux États-Unis et en Afrique du Sud et a exercé sa profession en Chine et en Afrique du Nord. Il a créé son propre cabinet, Second Opinion, pour conseiller en toute indépendance des dirigeants sur leurs décisions les plus complexes. Sa longue expérience en stratégie et en organisation et sa passion pour les incidences croisées entre la micro-économie, les évolutions technologiques, l’histoire et les influences culturelles lui permettent de construire une nouvelle grille de lecture pour décrypter notre monde et de bâtir une approche pour décider et agir dans le chaos qui caractérise notre époque.
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, sur quelque support que ce soit, sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
© Groupe Eyrolles, 2018 ISBN : 978-2-212-56913-1
À Marine, Benoît, Thomas et Ombeline.
Sommaire
Introduction générale
Être agile et stratège dans un monde chaotique
P ARTIE I
L E BILAN
Introduction D’un Mur à l’autre…
Chapitre 1 Nous sommes dans une fragile « après-mondialisation »
Chapitre 2 Alors, heureuse ? Les gagnants et perdants de la mondialisation se préparent au prochain acte…
P ARTIE II
L E CHAOS ÉCONOMIQUE : « EFFETS PAPILLON » ET « ATTRACTEURS ÉTRANGES »
Introduction Le monde est un système chaotique – au sens mathématique du terme
Chapitre 3 Sous l’impulsion de la technologie, le monde du travail devient volatil et connecté – donc chaotique
Chapitre 4 Un monde de l’énergie beaucoup plus volatil
Chapitre 5 Chassez l’instabilité géopolitique, elle revient au galop !
Chapitre 6 Mon empire pour un réseau !
P ARTIE III
Ê TRE À LA FOIS AGILE ET STRATÈGE
Introduction Décrypter les attracteurs étranges et s’adapter très vite
Chapitre 7 La personne agile et stratège
Chapitre 8 L’entreprise agile et stratège
Chapitre 9 Les défis de la puissance publique dans le monde chaotique
Autodiagnostic
Êtes-vous prêt à affronter le chaos de l’après-mondialisation ?
10 sujets de réflexion pour chaque personne
10 questions pour les conseils d’administration et les comités de direction
10 débats publics à avoir pour l’avenir de nos sociétés
Conclusion
Et après ? Ne pas foncer collectivement dans le mur…
Table des figures et tableaux
Introduction générale
Être agile et stratège dans un monde chaotique
Il est des symboles qui ne trompent pas. Le 9 novembre 1989, alors que s’effondrait le Mur de Berlin, une nouvelle page de l’histoire s’ouvrait. Sous nos yeux ébahis, un monde nouveau naissait au son de l’ Hymne à la Joie interprété par Rostropovitch, un monde fait d’échanges et de libre commerce qui devait amener la paix, la prospérité et, selon certains, la fin de l’histoire… Presque trente ans plus tard, un autre symbole ne trompe pas : le pays le plus riche et le plus puissant du monde veut ériger un autre mur, à sa frontière Sud, pour endiguer les flux migratoires. Le pays même qui se faisait le chantre du libre-échange des biens, des personnes et des capitaux, celui qui avait, après la Seconde Guerre mondiale lancé le GATT, a décidé de faire machine arrière.
Comment en sommes-nous arrivés là ? Qui sont les gagnants et les perdants de cette période et qui sont ceux qui abordent la suite en position de force ? Quelles forces vont façonner l’équation économique de la période qui s’ouvre ? Comment chaque personne, chaque entreprise ou chaque acteur public doit-il et peut-il s’adapter au monde qui vient ?
Pour répondre à ces questions, il convient sans doute de comprendre où nous en sommes après ces trente années. Le monde a vu de nombreuses transformations s’opérer entre la chute du Mur de Berlin et l’annonce du projet de construction d’un mur à la frontière américano-mexicaine. Sur le plan géopolitique, nous avons connu la fin de l’URSS et l’entrée dans le commerce international de la Chine – qui a changé complètement les rapports économiques par le poids de son marché et la taille de sa force de travail. Ces deux changements ont fait rentrer quasiment tous les êtres humains dans l’économie de marché. Sur le plan économique, nous avons vu la naissance de l’Euro, la plus vaste zone monétaire unifiée de l’histoire, l’apparition des gaz et pétroles de schiste qui ont bouleversé la géopolitique mondiale en conférant aux États-Unis la possibilité d’être énergétiquement indépendants et finalement l’émergence et la résolution d’une crise financière mondiale qui a ébranlé le capitalisme sur ses bases. Mais la transformation la plus importante a sans doute été l’avènement des connexions instantanées omniprésentes – 99,7 % de la population mondiale a un téléphone portable, soit 94 % dans les pays émergents et 127 % dans les pays développés 1 – ainsi que le déploiement d’Internet qui a permis à chaque être humain d’avoir accès à toutes les connaissances disponibles pour pouvoir guider ses intérêts au mieux dans cette économie de marché. Ce déploiement a lui-même été rendu possible par la baisse sidérante du coût des télécommunications et l’augmentation spectaculaire de la puissance de calcul et sa mise à la disposition de tous : chaque possesseur d’un téléphone mobile détient dans sa poche un calculateur qui aurait été jugé surpuissant il y a seulement vingt ans et le développement du cloud computing met à la portée de tous une puissance de calcul quasi infinie à un prix modique. Enfin, nous avons subi la mutation du terrorisme en un fléau mondialisé, qui, lui aussi, évolue dans ses approches avec son temps.
M OINS DE PAUVRES DANS LE MONDE, MAIS UNE CLASSE MOYENNE OCCIDENTALE QUI STAGNE ET SE REBELLE
La période entre 1988 et la crise de 2008, qui s’est caractérisée par une intensification des échanges, c’est-à-dire par des imports qui croissaient quasiment deux fois plus vite que le PNB mondial, a vu un formidable enrichissement de l’humanité : le PNB/tête a considérablement crû depuis la fin de la guerre froide et surtout près d’un milliard d’êtres humains sont sortis de la pauvreté. D’après l’ONU, le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté absolu ne cesse de reculer, à la fois en valeur absolue et en pourcentage. Une classe moyenne chinoise s’est développée et peu à peu des millions d’Indiens sortent de la misère.
Cependant une immense redistribution des richesses a pris place à l’échelle internationale car cette montée des classes pauvres et moyennes des pays émergents a eu pour corollaire la stagnation des classes moyennes occidentales. Ainsi, depuis 1988, le pouvoir d’achat de ces classes moyennes occidentales n’a que très peu progressé en raison de la concurrence des pays émergents et de la substitution de leur travail par la machine que permet désormais la technologie. Or, les membres de ces classes moyennes occidentales vivent dans des démocraties – à la différence de beaucoup de ceux qui ont bénéficié de la mondialisation – et ont simplement décidé d’exercer leur droit de vote pour demander que cesse ce phénomène qui les prive, ainsi que leurs enfants, de perspectives d’amélioration de leur niveau de vie. Cela a fait croître les partis populistes et isolationnistes, comme l’ont illustré les dernières élections partout en Europe, et a amené au pouvoir des gouvernements prenant des mesures enrayant la croissance des échanges, comme on l’a vu aux États-Unis ou au Royaume-Uni.
U N MONDE PLUS FRAGMENTÉ, PLUS INSTABLE ET INTERCONNECTÉ
Un monde nouveau se dessine donc, caractérisé par des échanges qui ne croissent plus au même rythme que le PNB. Notre monde ne s’ouvre plus (mais ne se referme pas non plus) et se fragmente davantage. On voit les barrières douanières se relever entre les pays – selon l’OMC, le nombre de mesures protectionnistes mises en place chaque semestre dépasse, depuis fin 2014, le nombre de mesures de libéralisation des échanges. Le régionalisme progresse comme l’illustrent l’Écosse, la Flandre, le Pays Basque ou la Catalogne. Les multinationales redécouvrent les vertus de l’adaptation locale et parlent désormais, selon les mots de Jeff Immelt, « de compétences locales dans un ensemble global 2 ». Les entreprises créent de plus en plus de divisions focalisées par sujet ou par géographie et cherchent à décentraliser les prises de décision. Tout cela conduit à des organisations de plus en plus atomisées. Le nombre de travailleurs indépendants ne cesse de croître, reflétant une fragmentation du marché du travail. On voit donc le nombre d’acteurs économiques se multiplier et chaque acteur est de plus en plus libre de suivre ses logiques propres.
En même temps, ce monde plus fragmenté va aussi devenir plus volatil. En effet, nous allons voir que chacun des termes de l’équation qui régit l’activité des acteurs économiques – c’est-à-dire le rapport entre le travail et le capital, l’énergie, l’information et l’environnement géopolitique – va être profondément modifié pour aller vers plus d’instabilité et d’interconnexion, créant ainsi une volatilité qui ne cesse de croître.
Tout d’abord une formidable explosion technologique va permettre de mécaniser une grande part du travail humain actuel, substituant ainsi du capital au travail. Si seuls 5 à 10 % des emplois sont substituables par un robot ou un ordinateur au vu de ce qui est techniquement démontré en laboratoire aujourd’hui – mais pas encore nécessairement commercialisé ou mis en place –, ce sont, en réalité, 50 % des tâches humaines qui sont automatisables, réparties dans chaque emploi, du balayeur au directeur général. Ainsi, les rapports du travail et du capital vont être profondément modifiés. De nombreuses réorganisations vont prendre place car la partie « non automatisable » du travail va être regroupée sur de nouveaux postes, plus complexes et plus exigeants. Certaines compétences vont devenir obsolètes et d’autres indispensables et difficiles à trouver. Un reclassement massif de la population active – comparable à celui qui a transformé notre économie au XIX e siècle – est en gestation. Tout cela va rendre le monde du travail plus instable. Ses acteurs se mettent en réseau pour faire face à cette instabilité, partager les risques et utiliser au mieux leurs actifs et leurs compétences, rendant ainsi le monde du travail plus interconnecté. Plus fragmenté, plus instable et plus interconnecté, le marché du travail devient plus volatil. Ensuite l’équation énergétique va elle aussi être profondément modifiée. L’apparition des gaz et pétroles de schiste a rendu les États-Unis énergétiquement indépendants. La baisse du coût de l’énergie solaire la rend compétitive et la baisse du coût du stockage va aider à gérer son intermittence. La modification des usages, les recherches systématiques de moindre consommation ont par ailleurs rendu l’activité économique moins gourmande en énergie – mettant la date de la demande maximale de pétrole à l’horizon. Au total, on arrive sans doute à des réseaux de production d’énergie moins carbonés, mais aussi plus distribués et moins concentrés géographiquement grâce aux productions individuelles, à l’apparition des microgrids (qui permettent l’approvisionnement d’énergie à un petit nombre de consommateurs dans une rue ou un quartier). Cela conduit à la multiplication d’unités de production de plus petite taille. La production d’énergie va devenir plus instable étant donné l’intermittence de la production des énergies renouvelables et plus interconnectée localement pour faire face à cette intermittence. Les réseaux des pays sont aussi plus interconnectés entre eux. Là aussi fragmentation, instabilité et interconnexion se marient pour créer de la volatilité.
Les échanges d’information vont s’intensifier avec la montée en puissance et la densification des réseaux. Internet est réellement devenu ubiquitaire avec l’accroissement de la bande passante mobile : tout un chacun est désormais connecté – qu’il s’agisse d’être joint ou de faire une requête sur un moteur de recherche. Il y a désormais plus d’objets connectés sur la planète qu’il n’y a d’êtres humains. Cela tend encore à amplifier la volatilité car toute information – avérée ou non – peut être immédiatement relayée et trouver une caisse de résonance à l’échelle planétaire. Chaque acteur peut ainsi interagir avec un nombre quasi infini d’autres acteurs, ce qui amplifie l’impact de ses décisions et accroît la volatilité.
Enfin la nouvelle donne géopolitique crée une source renouvelée d’incertitude. On croyait par exemple que les annexions de territoires étaient considérées comme une chose du passé, d’avant la Seconde Guerre mondiale, mais elles ont fait leur réapparition au XXI e siècle. Le changement climatique, rendant des ressources, comme l’eau, plus rares, crée de nouvelles tensions qui deviennent des enjeux géoéconomiques fondamentaux. Les conflits potentiels se multiplient et les réactions des peuples et des États deviennent de moins en moins prédictibles – créant autant de ruptures qui peuvent changer du tout au tout l’environnement d’une personne ou l’équation économique d’une entreprise.
(F RAGMENTATION + I NTERCONNEXION ) × VOLATILITÉ = « EFFET PAPILLON » + « ATTRACTEURS ÉTRANGES »
La conjugaison de ces forces donne naissance à une nouvelle réalité : celle d’un monde « d’après-mondialisation », où l’ouverture continue du monde et la croissance des échanges ne sont plus la force dominante de notre paysage économique. Nous entrons dans un monde qui sera à la fois caractérisé par sa fragmentation, son intense interconnexion et sa perpétuelle volatilité : le monde devient un « système chaotique ». Cela ne veut pas dire qu’il soit incompréhensible, mais qu’il a les mêmes caractéristiques qu’un système mathématique chaotique : il est, certes, régi par des lois, mais comme elles sont souvent non linéaires, un petit changement à un point donné peut engendrer d’immenses turbulences à l’autre bout de la planète. Ce phénomène est souvent décrit comme « l’effet papillon », en référence à l’image du physicien Lorenz qui disait qu’un « battement d’ailes de papillon au Brésil pouvait entraîner un ouragan au Texas ». Par ailleurs, le comportement du système, s’il est imprévisible à court terme, oscille autour de schémas récurrents et décryptables, qui, à défaut d’être 100 % prédictibles, restent compréhensibles et peuvent donc être anticipés. Avec une certaine poésie, les mathématiciens du chaos nomment ces schémas du beau nom d’« attracteurs étranges ».
D’une certaine façon, le monde économique est devenu comme la météorologie : prévoir le temps avec précision à un mois est impossible, mais l’enchaînement des saisons est détectable et donc utilisable.
Ê TRE STRATÈGE ET ÊTRE AGILE – DANS LE MÊME TEMPS
On peut regretter ou se réjouir de ces changements, mais quelles que soient nos opinions, une chose est sûre : il faut s’adapter. Et pour cela, tous les acteurs économiques – personnes agissant comme consommateurs, producteurs ou citoyens, entreprises ou puissances publiques – doivent ajuster leur état d’esprit, changer leur façon de penser et leurs approches opérationnelles pour prospérer et se développer dans ce monde chaotique. Pour cela, il leur faut travailler à la fois sur deux axes a priori difficilement compatibles : la pensée stratégique, d’une part, qui permettra de déceler les schémas décryptables autour desquels ce monde oscille, et l’agilité, d’autre part, pour s’adapter en permanence à l’imprédictibilité d’un monde fait de changements de plus en plus rapides. Chacun doit désormais apprendre à gérer les averses et les éclaircies inattendues du printemps tout en sachant que l’été finira par arriver à une date inconnue et peut être très différente de l’année dernière – et que l’automne, immanquablement, lui succédera… mais sera peut-être étonnamment bref.
Penser stratégiquement, c’est comprendre les tendances de fond, comme la démographie ou les rapports de forces entre acteurs, pour savoir comment en profiter. Ainsi, l’individu devra comprendre si l’automatisation va rendre ses compétences dépassées ou, à l’inverse, les rendre indispensables. L’entreprise devra s’interroger pour savoir si son offre, de produits ou de services, va être rendue obsolète par la technologie – même si elle ne sait pas exactement quand cette obsolescence arrivera. Elle devra comprendre où seront les nouveaux foyers de croissance, même si le moment où cette croissance se matérialisera reste inconnu. L’entreprise devra aussi savoir réallouer ses ressources et ajuster son portefeuille d’activités. Pour les acteurs publics, c’est comprendre les forces démographiques et sociologiques qui finissent toujours par s’imposer.
Être agile demande d’abord d’arriver à identifier ce qui est essentiel – par exemple, les valeurs d’une personne, l’objectif d’une entreprise et les valeurs collectives qui rassemblent ses employés ou l’âme d’une nation qui rassemble ses citoyens – pour le rendre immuable et ensuite savoir adapter très rapidement tout le reste, qui devient donc « négociable », afin de faire face à l’incertitude croissante. Ne pas rendre l’essentiel immuable, c’est être au mieux opportuniste, et au pire irresponsable. Ne pas savoir adapter le reste, c’est se condamner à l’obsolescence. Ainsi, la personne devra savoir ajuster son portefeuille de compétences ou savoir changer d’emploi avant que celui-ci ne devienne obsolète. L’entreprise devra savoir donner beaucoup d’autonomie à ses entités opérationnelles et revoir régulièrement son déploiement géographique. L’acteur public, lui, aura à cœur de savoir modifier les mécanismes qui assurent la cohérence de la société et de chercher à décentraliser son action pour s’adapter très vite aux changements.
C OMPRENDRE LA SITUATION ACTUELLE ET LES FORCES À L ’ ŒUVRE POUR PRÉPARER L ’ AVENIR
La première partie de ce livre se propose de faire un rapide état des lieux de la situation actuelle en constatant l’arrêt de la mondialisation telle que nous l’avons connue jusqu’ici et d’établir un parallèle avec la fin de la première mondialisation au début du XX e siècle nous permettant de tirer des leçons du passé pour mieux préparer l’avenir. Nous chercherons aussi à comprendre qui sont les gagnants et les perdants des trente dernières années et les alliances que les acteurs sont en train de développer entre eux.
La seconde partie s’attache à comprendre comment le monde devient chaotique, en décrivant les sources de fragmentation, d’interconnexion et, donc, de volatilité, de chacun des termes de l’équation économique : la relation entre le travail et le capital, l’énergie, l’information et le contexte géopolitique.
La troisième partie propose à chaque acteur économique une manière d’allier sagacité stratégique et agilité pour s’épanouir et prospérer dans ce monde chaotique. Pour les personnes, la réflexion portera sur la manière de développer une capacité de recul stratégique et d’apprendre à être professionnellement agile, en multipliant les réseaux et en considérant chaque emploi comme une occasion d’acquérir des compétences préparant l’emploi suivant. Pour l’entreprise, il s’agira essentiellement de comprendre comment rendre la réflexion stratégique féconde – en concevant la stratégie comme une « histoire et un portefeuille de projets » et non comme une feuille de route rigide ou un « gosplan » financier – puis de savoir comment s’organiser pour être agile, aussi bien en termes d’organigramme que de processus et de compétences. Enfin, pour la puissance publique viendra la question de comment redonner une perspective positive aux classes moyennes occidentales en redistribuant non la richesse, mais les sources de création de richesse – c’est-à-dire l’accès au travail et au capital, en particulier intangible – et ensuite de comment faire évoluer certains aspects de la vie de la Cité, qu’il s’agisse de sujets de long terme comme la politique industrielle ou la souveraineté technologique, ou de rendre les services publics plus agiles ou encore de repenser la manière de protéger les personnes dans un monde où les aléas économiques et sociaux se multiplient.
Enfin, en guise de conclusion, nous évoquerons l’idée que chaque acteur va devoir repenser le rôle qu’il joue dans la société, au-delà de son adaptation propre, pour éviter qu’après être passés d’un mur à l’autre, nous allions… dans le mur. En effet, il est probable que le besoin permanent d’adaptation de chacun créera une force centrifuge qui aura tendance à distendre les liens au sein de la société. Il sera donc critique de redéfinir notre contrat social pour éviter que notre société ne devienne trop instable par manque de sentiment d’appartenance commune.
Le monde chaotique qui s’annonce sera sans doute un monde de plus grande liberté, mais aussi de plus grande volatilité, où les « effets papillon » rendront le court terme imprévisible et où il sera vital de décrypter les « attracteurs étranges ». Faire des trente prochaines années une ère de prospérité au moins comparable aux trente dernières va demander à chaque acteur d’allier stratégie et agilité et de participer à la réinvention ou à la redéfinition de notre modèle social.

1 . International Telcommunication Union, cité dans le JDN du 11 janvier 2017, www.journaldunet.com/ebusiness/internet-mobile/1009553-monde-le-nombre-d-abonnes-au-telephone-mobile
2 . Alan Murray, « GE’s Immelt signals end to 7 decades of globalization », Fortune , 20 mai 2016.
P ARTIE I
Le bilan
Introduction
D’un Mur à l’autre…
Une époque est en train de s’achever et une autre s’ouvre… La fin de la guerre froide fut symbolisée par la chute du Mur de Berlin. À l’affrontement bipolaire a succédé une nouvelle époque qui a vu le capitalisme s’installer comme le seul système économique à la surface de la planète. L’ancienne URSS, la Chine, l’Inde, plusieurs pays africains et sud-américains sont entrés dans l’économie libre. Sur le plan économique s’est ensuivie une période d’intensification des échanges – couramment appelée la « mondialisation » – avec de forts taux de croissance de l’économie mondiale, une forte croissance des importations, l’apparition de nouvelles pratiques comme les relocalisations ou l’offshoring, mais aussi la succession de plusieurs crises violentes : la crise asiatique de 1997, l’éclatement de la bulle internet en 2001, la crise des subprimes en 2007-2008. Ces crises sont progressivement passées de l’état de tornades locales à celui d’ouragans mondiaux dévastant la planète entière. Sur le plan technologique cette période restera celle de la mise en réseau universelle avec l’émergence d’Internet grâce à la baisse prodigieuse du prix de la puissance de calcul et de celui des télécommunications. Sur le plan géopolitique, les décennies entre 1989 et aujourd’hui ont été caractérisées par l’hyperpuissance des États-Unis, premier véritable empire planétaire par leur force militaire, mais aussi par leur puissance culturelle : partout autour de la planète la jeunesse porte les mêmes jeans, écoute la même musique et vibre aux mêmes blockbusters d’Hollywood. Au total, cette époque – qui aura vu un enrichissement phénoménal de l’humanité et une réduction sans précédent de la pauvreté, mais aussi un creusement des inégalités et une stagnation des classes moyennes occidentales – restera sans doute dans les mémoires comme une période de prospérité, de paix relative et dominée par deux forces majeures : l’entrée de la Chine et de l’Inde dans l’économie de marché et le déploiement d’Internet comme un réseau ubiquitaire.
Partout autour de nous, nous voyons que l’époque change. Le vote en faveur du Brexit, l’élection de Donald Trump sur un programme flirtant avec le protectionnisme, le score en France des partis anti-mondialisation montrent que nous ne sommes plus dans une période d’ouverture croissante. Le nombre de conflits remonte. Internet se balkanise. Une nouvelle période s’ouvre avec le mur à la frontière du Mexique comme symbole. Avant de chercher à comprendre comment aborder cette nouvelle période, il nous paraît important de constater que la mondialisation est terminée – car le monde est mondialisé – et qu’un nouvel équilibre fragile se dessine. Bien comprendre les fondements de cet équilibre sera fondamental pour éviter que ne se reproduisent les drames du XX e siècle à l’issue de la phase de mondialisation précédente. Ensuite, nous ferons le tour des différents acteurs économiques pour distinguer qui sont les gagnants et les perdants de la période précédente et pour comprendre comment chacun d’entre eux aborde cette nouvelle période. Cela nous donnera aussi l’occasion de décrypter les nouvelles alliances d’intérêt – parfois a priori contre-intuitives – que tissent entre eux ces acteurs.
Chapitre 1
Nous sommes dans une fragile « après-mondialisation »
Le 17 janvier 2017 a eu lieu un événement qui aurait passé pour surréaliste auprès de n’importe quelle personne ayant vécu au cours du XX e siècle : le président d’un pays officiellement communiste, M. Xi Jinping, a prononcé le discours d’ouverture de la grande messe mondiale du capitalisme à Davos. Venait-il demander aux prolétaires de tous les pays de s’unir contre le grand capital ? Non, à l’inverse, il prononce un discours en défense du libre-échange et du capitalisme et accuse ses pairs occidentaux de ne pas jouer le jeu. « Ceux qui poussent au protectionnisme s’enferment eux-mêmes dans une chambre noire. Ils échappent à la pluie et aux nuages, mais manquent d’air et de lumière. » Il faut dire que le président nouvellement élu des États-Unis avait promis toute une série de mesures destinées à ralentir le commerce mondial pour « rapatrier des jobs ». Si cela a relativement peu choqué l’observateur de ce début du XXI e siècle, il faut tout de même reconnaître que J.F. Kennedy – qui avait poussé son équipe à lancer un vaste « round » de négociation au GATT 1 en pleine guerre froide contre le communisme – n’en aurait pas cru ses oreilles.
U N NOUVEL ÉQUILIBRE ÉCONOMIQUE SE DESSINE DANS UN ENVIRONNEMENT OÙ LE TAUX D ’ ÉCHANGES RESTE CONSTANT
Le fait que le président Xi Jinping ait tenu à faire ce discours est symptomatique du fait que nous entrons dans une nouvelle époque où la mondialisation – c’est-à-dire l’intensification continue des échanges de biens et de services – ne va plus de soi et n’apparaît plus comme une évidence de fait. Nous sommes au cœur d’une modification profonde des échanges internationaux, et si le président Xi Jinping prononce ce discours, c’est qu’il redoute que cette nouvelle donne ne ralentisse la croissance de la Chine qui a fait le pari de l’intégration dans l’économie mondiale depuis son adhésion à l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) au début des années 2000.
Comment décrire cette nouvelle donne, cet état d’« après-mondialisation » ? Nous semblons être arrivés à un nouveau point d’équilibre caractérisé par un niveau élevé – mais stable en poids relatif dans l’économie mondiale – d’échanges de biens et de services et par une explosion des échanges d’information. L’intensification des échanges semble être arrivée à son terme et un nouvel « état stable » atteint. Il n’y a plus d’opportunités – ou de risques – créées par l’ouverture de pans entiers de notre monde, et leurs connexions au reste de l’économie sont désormais bien établies. L’ensemble de la planète – ou presque – est installé dans l’économie de marché. Cela se comprend quand on observe un indicateur qui rapporte la croissance des importations de biens et de services à celle de l’activité économique mesurée par le Produit National Brut (PNB). Si les échanges croissent plus vite que l’activité, cela veut dire qu’il a fallu davantage échanger pour produire et s’enrichir. Or, ce ratio a beaucoup crû dans les décennies suivant la fin de la guerre froide : alors qu’il était proche de 1 dans la décennie 1980-1990 – décrivant un monde dont la structure économique était, certes, insatisfaisante et pleine de risques géopolitiques, mais économiquement constante et stable –, il est ensuite devenu supérieur à 2 dans les années 1990 à 2008. En effet, une fois le Mur de Berlin tombé et l’ancien bloc soviétique ouvert à l’économie mondiale, les échanges se sont multipliés. Le réseau mondial s’est densifié, les centres de production se sont relocalisés, les chaînes d’approvisionnement se sont complexifiées, de nouvelles liaisons aériennes se sont ouvertes, des chercheurs jusque-là isolés se sont mis à échanger, de nouvelles zones géographiques se sont ouvertes au tourisme et de nouvelles opportunités inédites sont apparues. Cela traduisait le besoin de tisser de nouveaux liens, d’échanger avec tous ces nouveaux venus dans l’économie libre (l’Europe de l’Est, la Russie, la Chine, l’Inde, pour ne citer que les plus importants) et d’adapter les systèmes de production à ce nouveau monde. L’exemple emblématique du système de production de l’iPhone – conçu en Californie, assemblé en Chine avec des composants venant de nombreux pays comme la Corée, Taiwan ou même la France et l’Italie, qui fournissent le gyroscope, et vendu ensuite partout sur la planète – est devenu le symbole de cette période.
La crise s’est ensuite caractérisée par une baisse et une reprise brutale des échanges mais depuis 2010, les échanges croissent de nouveau au même rythme que l’économie mondiale : le ratio est redevenu proche de 1 et l’intensité reste constante. Les transactions commerciales ne progressent plus en termes relatifs – sans pour autant régresser. Notre économie a atteint une nouvelle structure stable. L’ouverture du monde n’est plus une source d’opportunités, de risques et de bouillonnements créatifs ou destructeurs. Les échanges internationaux sont devenus une réalité bien installée de notre monde et leur schéma est désormais constant et bien connu.

Multiplicateur mondial du commerce, biens et services (rapport entre le taux de croissance des imports et du PNB)

Source : Unctad, EIU, McKinsey & Company, © McKinsey.
Ce retour à la situation ex ante s’observe également dans les échanges de capitaux, mesurés eux aussi en pourcentage du PNB mondial – et c’est là un phénomène moins connu. Alors que dans la première décennie du XXI e siècle, ils s’établissaient entre 20 et 40 % du PNB mondial, la deuxième décennie se caractérise par un ratio entre 15 et 20 %.

Flux mondiaux de capitaux (% du PNB)

Source : McKinsey & Company, © McKinsey.
On assiste donc là aussi à un retour vers la situation précédente, ce qui paraît contre-intuitif à l’époque où se multiplient les critiques sur la « financiarisation de l’économie ». Ceux qui pensent que notre économie est de plus en plus manipulée à travers les frontières par des financiers cachés dans la pénombre de leur bureau à la City ou à Wall Street sont en fait en retard d’une époque : les échanges de capitaux pèsent relativement moins aujourd’hui qu’avant la crise de 2008 et l’emprise de ceux qui les gèrent sur nos vies est moins forte aujourd’hui que pendant la première décennie de notre siècle.
Bien évidemment, si les échanges croissent désormais au même rythme que l’économie, le monde n’a pas cessé de communiquer – et de communiquer de plus en plus. En réalité, les échanges de données ont explosé depuis dix ans, facilités par la chute vertigineuse du coût de la bande passante internationale qui a été multipliée par 45 entre 2005 et 2014. On pourrait donc argumenter qu’une mondialisation de la matière grise perdure et s’accélère. Deux milliards cinq cents millions d’êtres humains ont un compte e-mail et 900 millions ont pour ami sur un réseau social une personne vivant dans un autre pays. Les tweets de Donald Trump sont suivis mondialement ; de fait, Twitter, qui n’a été créé qu’en 2006, est devenu un média de référence.
Tout cela semble indiquer que la « mondialisation » – c’est-à-dire l’intensification des échanges – est achevée car notre économie est devenue… mondiale.
C E NOUVEL ÉQUILIBRE EST FRAGILE CAR MENACÉ PAR LE PROTECTIONNISME
Un autre indicateur avancé est également intéressant à observer : la mise en place des mesures pro ou anti-échanges. Une tendance claire apparaît dans le rapport de juin 2016 de l’OMC sur le commerce au sein du G20 qui répertorie l’instauration, en moyenne, de 21 mesures protectionnistes par mois entre octobre 2015 et mai 2016, le niveau le plus haut constaté depuis la mise en place de cet observatoire en 2009. En parallèle, le nombre de mesures facilitant le commerce est passé de 16 à 18 par mois entre 2010 et 2014 à 12-14 par mois en 2015-2016. Au total, on est passé d’un solde quasi équilibré entre les mesures protectionnistes et les mesures facilitant les échanges à un solde clairement en faveur du protectionnisme.

Évolution du nombre de mesures par mois favorisant ou restreignant le commerce au sein du G20

Source : WTO Secretariat, McKinsey, © McKinsey.
Cette croissance des mesures protectionnistes est à mettre en lien avec un autre phénomène moins quantitatif : la montée en puissance des rhétoriques et des discours anti-mondialisation – de tous les côtés de l’échiquier politique. En France, de la « dé-mondialisation » prônée par Arnaud Montebourg lors des primaires socialistes de 2011 au « protectionnisme intelligent » du Front national en 2017, le discours anti-mondialisation n’a cessé de gagner du terrain, trouvant dans les désillusions de nos classes moyennes un terreau fertile où prospérer. Ainsi, Arnaud Montebourg voulait lutter contre la « paupérisation des travailleurs européens » en proposant une « taxe sur le transport maritime » aux frontières de l’Union européenne ou une « taxe carbone extérieure aux frontières de l’UE » 2 . Le programme du Front national de 2017 quant à lui proposait la mise en place d’une taxe de 3 % sur les importations de biens et de services pour financer une prime de pouvoir d’achat 3 . Aux USA, le parti Républicain a été surpris du succès du discours de Donald Trump qui multiplie les volontés protectionnistes depuis son arrivée au pouvoir. Au Royaume-Uni, les partisans du Brexit ont fini par l’emporter.
Bien entendu, ces discours ne sont pas nouveaux, mais on peut s’étonner et s’inquiéter de leur vigueur retrouvée et de l’attention qu’ils obtiennent alors même que les progrès économiques à l’échelle de la planète depuis trente ans sont vertigineux. Comme le montre l’économiste Branko Milanovic 4 – et comme nous le verrons dans le chapitre suivant –, les gains de la mondialisation n’ont pas été équitablement répartis. Les perdants – ou en tout cas ceux qui ont le moins gagné – sont les classes moyennes des pays occidentaux auprès de qui les chantres du protectionnisme cherchent à se faire valoir.
En ce qui concerne les échanges d’information, force est de constater qu’il existe aussi des fragilités, des risques et des incertitudes. Tout d’abord, il faut remarquer la fragilité des infrastructures supportant ses échanges – comme l’ont démontré les récents incidents où l’Internet mondial a été arrêté ou détourné pendant plusieurs heures, par exemple au Liberia où le pays entier a été quasiment coupé d’Internet pendant une semaine par des hackers en novembre 2016 – ou encore du manque de confiance grandissant dans la confidentialité des informations échangées – par exemple, en raison de la surveillance des télécommunications passant au sein des câbles sous-marins 5 par les agences de renseignements. À cela s’ajoutent les risques que font porter les armes de cyberguerre sur les échanges. Enfin, et surtout, on assiste à une « balkanisation » de l’Internet ou, plutôt, à l’apparition de ce qui s’appelle désormais le « Splitinternet 6 », où les frontières des États seront reproduites dans le cyberespace. Les déclarations du président Trump – qui veut « fermer l’Internet aux ennemis des USA » – font écho à celles de la Russie, ou à celles du président Xi Jinping qui affirme le droit pour un État de contrôler ce que font ou ne font pas ses citoyens sur les réseaux sociaux. Ainsi la Chine a bâti le « Great Firewall » pour isoler son Internet et l’ancienne présidente du Brésil, Dilma Rouseff, avait appelé en 2013 à la tribune de l’ONU à la création d’« Internet souverains » contrôlés par chaque pays. Les motivations des uns et des autres diffèrent bien entendu, de la lutte contre le terrorisme ou la pédophilie à la négation de la liberté d’expression, mais tout cela concourt à une plus grande fragmentation du « réseau des réseaux » et fait peser un risque sur ce qui a été une grande force unificatrice des deux dernières décennies.
Si l’on croit les signaux faibles que l’on peut percevoir, de nombreuses forces pèsent pour rompre ce nouvel équilibre des échanges. Ce risque pourrait se traduire par un recul et une montée de l’isolationnisme avec l’émergence de nouveaux blocs régionaux aux frontières certes plus larges que celles de nos États-nations européens.
D ES RISQUES À BRISER CE NOUVEL ÉQUILIBRE : UN SENTIMENT DE « DÉJÀ-VU »…
Tout cela n’est pas sans nous rappeler une partie de notre histoire. En effet, les similarités avec les XIX e et XX e siècles doivent nous interpeller et nous guider dans la compréhension des risques qu’il y aurait à briser ce nouvel équilibre basé sur les échanges.
Tout d’abord, il convient de reconnaître que le débat sur l’intérêt et le besoin d’échanger sur le meilleur niveau d’échanges n’est pas nouveau. Il a, et de fait, animé une partie importante du débat économique des XIX e et XX e siècles – on peut ainsi relire avec plaisir la « Pétition contre le soleil » de Frédéric Bastiat, morceau d’anthologie ironique qui frappe par son actualité, où les fabricants de chandelles voulaient faire interdire le soleil pour concurrence déloyale dans la production et l’importation de lumière.

Extrait de la Pétition des fabricants de chandelle de Frédéric Bastiat 7 (1845) 8
Pétition des fabricants de chandelles, bougies, lampes, chandeliers, réverbères, mouchettes, éteignoirs, et des producteurs de suif, huile, résine, alcool, et généralement de tout ce qui concerne l’éclairage, à Messieurs les membres de la Chambre des députés :
Messieurs,
[…]
Vous vous préoccupez surtout du sort du producteur. Vous le voulez affranchir de la concurrence extérieure, en un mot, vous voulez réserver le « marché national » au « travail national ».
Nous subissons l’intolérable concurrence d ’un rival étranger placé, à ce qu’il paraît, dans des conditions tellement supérieures aux nôtres, pour la production de la lumière, qu’il en inonde notre marché national à un prix fabuleusement réduit ; car, aussitôt qu’il se montre , notre vente cesse, tous les consommateurs s’adressent à lui , et une branche d’industrie française, dont les ramifications sont innombrables, est tout à coup frappée de la stagnation la plus complète. Ce rival, qui n’est autre que le soleil, nous fait une guerre (si) acharnée […] Nous demandons qu ’il vous plaise de faire une loi qui ordonne la fermeture de toutes fenêtres, lucarnes, abat-jour, contrevents, volets, rideaux , vasistas, œils-de-bœuf, stores, en un mot, de toutes ouvertures, trous, fentes et fissures par lesquelles la lumière du soleil a coutume de pénétrer dans les maisons, au préjudice des belles industries dont nous nous flattons d’avoir doté le pays, qui ne saurait sans ingratitude nous abandonner aujourd ’hui à une lutte si inégale. […] Et d’abord, si vous fermez, autant que possible tout accès à la lumière naturelle, si vous créez ainsi le besoin de lumière artificielle , quelle est en France l’industrie qui, de proche en proche, ne sera pas encouragée ? S’il se consomme plus de suif, il faudra plus de bœufs et de moutons et par suite on verra se multiplier les prairies artificielles , la viande, la laine, le cuir et surtout les engrais, cette base de toute richesse agricole. S’il se consomme plus d’huile, on verra s’étendre la culture du pavot, de l’olivier et du colza. Ces plantes riches et épuisantes viendront à propos mettre à profit cette fertilité que l’élevage des bestiaux aura communiquée à notre territoire . Nos landes se couvriront d’arbres résineux. De nombreux essaims d’abeilles recueilleront dans nos montagnes des trésors parfumés qui s’évaporent aujourd’hui sans utilité […] Il en est de même de la navigation : des millions de vaisseaux iront à la pêche de la baleine. […] Et que dirons-nous de l’article de Paris ? Voyez d’ici les dorures, bronzes , cristaux en chandeliers, en lampes, en lustres, en candélabres briller dans de spacieux magasins auprès desquels ceux d’aujourd’hui ne sont que des boutiques. Il n’est pas jusqu ’au pauvre résinier au sommet de sa dune ou au triste mineur au fond de sa noire galerie qui ne voie augmenter son salaire ou son bien-être. […] il n ’est pas un Français depuis l’opulent actionnaire d’Anzin jusqu’au plus humble débitant d’allumettes dont le succès de notre demande n’améliore la condition.
Ensuite, il faut nous rappeler que la mondialisation, son arrêt et sa régression se sont déjà produits dans l’histoire.

Poids du commerce mondial dans le PIB

Source : Trésor Éco , n° 93, octobre 2011.
Entre 1820 et 1914, la part du commerce dans le PIB mondial n’a cessé de croître avant de stagner pendant les années qui ont précédé le Premier Conflit mondial puis de régresser pendant l’entre-deux-guerres et la Seconde Guerre mondiale. Il ne retrouvera son niveau des années 1910 que pendant les années 1960. De même cette période du XIX e siècle a été caractérisée par un fort niveau d’intégration financière avec des flux de capitaux représentant une plus forte part du PIB que la période précédente ou suivante.
À l’origine de cette première mondialisation – très différente de la nôtre en particulier en raison de la stabilité monétaire due à l’étalon or 9 –, on trouve les mêmes causes qu’à l’origine de notre mondialisation : la baisse des coûts de transport et de communication, grâce aux chemins de fer et aux navires à vapeur. Par exemple, comme le rappelle une note du Trésor 10 , le coût du fret entre la Grande-Bretagne et les États-Unis a baissé de 40 % entre 1870 et 1913.
Cette première mondialisation a bien évidemment connu un arrêt brutal avec l’explosion de la Première Guerre mondiale – alors même que les penseurs de l’époque déclaraient la guerre devenue impossible. Ainsi le livre de Norman Angeli 11 The Great Illusion paru en 1910 argumentait que la guerre ne pouvait plus éclater en raison du poids du crédit dans le monde. Un éditorial de The Economist de 1913 portait comme titre « War becomes impossible in the civilized world » et arguait que le renforcement des liens du commerce avec l’Allemagne « l’enlevait de la liste des ennemis ». Bien que l’enchaînement mécanique d’événements qui amena le conflit soit bien connu, il est utile pour nous de comprendre la cause profonde de la fin de cette période de mondialisation. Si de nombreux historiens débattent de ce sujet, l’explication que propose l’économiste Branko Milanovic est à la fois originale et riche de leçons. À ses yeux, comme il l’explique dans Global Inequality 12 , c’est le besoin de gérer l’accroissement des inégalités qui poussa les pays européens à s’affronter dans une première guerre sanglante, qui à son tour créera les politiques protectionnistes de l’entre-deux-guerres et les conditions du Second Conflit mondial qui engendra la guerre froide.
« L’objectif n’est pas de discuter les vues de [Hobson, de Luxemburg et de Lénine] et de les comparer avec d’autres mais de souligner que, dans leurs lectures des causes qui ont conduit à la Première Guerre mondiale, les problèmes de politique intérieure et spécialement les grandes inégalités sont de la plus haute importance. La Grande Guerre n’est pas venue de nulle part et elle n’a pas été générée par des individus interprétant mal tel ou tel événement ; elle a été causée par des facteurs structurels bien plus profonds parmi lesquels la mauvaise distribution interne du pouvoir de consommation est peut-être le plus important ».
Si on en croit cette explication, et si on pense que ce sont les inégalités qui sont à l’origine des guerres qui ont ensanglanté le siècle dernier, alors il devient critique de comprendre qui sont les gagnants et les perdants de notre mondialisation afin de gérer au mieux ces inégalités. Si l’on veut éviter de voir le même mécanisme se mettre en œuvre, il faut déterminer la source des tensions que nous connaissons et essayer de faire en sorte que les frustrations des laissés-pour-compte de la mondialisation soient le plus possible réduites afin de ne pas briser la situation que nous connaissons. En effet, nous allons voir dans le chapitre suivant que si la mondialisation a été, au niveau global, une fantastique machine de création de richesse (exprimée par exemple comme le PNB par tête), elle a aussi créé les conditions d’une répartition très inégale de ces richesses, permettant à de nombreux laissés-pour-compte de détruire les effets bénéfiques de ce phénomène.

1 . General Agreement on Tariffs and Trade, série de négociations multilatérales commerciales initiées dans les années 1947-1948 pour faciliter le commerce, qui ont donné naissance à l’Organisation mondiale du commerce (OMC).
2 . « Votez pour la démondialisation », Arnaud Montebourg, 2011.
3 . « Les principales mesures du programme économique de Marine Le Pen », BFMTV.com , 23 avril 2017.
4 . Branko Milanovic, né en 1953, est un économiste serbo-américain spécialiste dans les questions de pauvreté et d’inégalité dans la répartition des revenus.

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