Comment l Afrique en est arrivée là
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Comment l'Afrique en est arrivée là , livre ebook

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Description

Axel Kabou, auteur de l'ouvrage Et si l'Afrique refusait le développement interroge l'histoire de la marginalisation de l'Afrique. Quels rapports l'Afrique subsaharienne entretient-elle avec elle-même, avec la Méditerranée, le Moyen-Orient et l'Europe ? Peut-elle aller au-delà de sa stratégie actuelle de diversification des partenaires extérieurs, passer du statut de "continent convoité" à celui de continent conquérant ?

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Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2011
Nombre de lectures 938
EAN13 9782296445277
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Comment l’Afrique en est arrivée là
Axelle Kabou
C omment l’ A friqueen est arrivée là
L’Harmattan
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http ://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanado.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-10468-6
EAN : 9782296104686
À Robert Arnaut, mon père À Caroline Clerc, ma mère À Pierre Constant
À Moussou et Babacar Kanté
avec toute ma tendresse. À Bicô, mon autre À mes filles, Sonin’ka, Tchaz et Santiane qui, je l’espère, traversent leur siècle les yeux ouverts. À tous ceux qui, de près ou de loin, m’ont encouragée à écrire ce livre. Aux victimes des traites négrières transsahariennes, indianocéaniques et transatlantiques. Aux victimes des crimes coloniaux. Aux victimes des crimes de l’Afrique post-indépendante. À la jeunesse africaine d’aujourd’hui
et de demain.
« Parce que le passé pèse encore sur notre présent, nous ne sommes réellement contemporains de notre temps que si nous savons reconnaître dans les événements d’aujourd’hui les effets à long terme d’une histoire souvent très ancienne 1 ».
René Rémond

« Le temps est venu de comprendre, de réfléchir à la place que les problèmes contemporains occupent dans la longue histoire du continent 2 ».
John Iliffe

« Le temps d’aujourd’hui date à la fois d’hier, d’avant-hier, de jadis 3 ».
Fernand Braudel

« … les problèmes africains sont parfois traités comme si leurs racines n’étaient vieilles que de quelques années, et non de décennies ou de siècles 4 ».
Stephen Ellis
1 René Rémond, Histoire de l’Europe , « Préface », J. Carpentier et F. Lebrun (dir.)
2 John Iliffe, Les Africains, Histoire d’un continent , Flammarion, Paris, 1997.
3 Les écrits de Fernand Braudel , Les ambitions de l’histoire , Éditions de Fallois, 1997.
4 S. Ellis (dir.) L’Afrique maintenant , Karthala, Paris, 2003.
AVANT-PROPOS
Contrairement à ce qu’on raconte, l’histoire de la marginalisation de l’Afrique subsaharienne et celle de l’irruption de ce thème dans les débats internationaux ne sont pas identiques. C’est précisément ce que des décennies d’empoignades sur les conséquences de la-traite-la-colonisationles-indépendances, auxquelles on attribue cette marginalisation, n’ont pas réussi à faire comprendre et qu’il importe d’expliquer, avant le prochain effondrement des cours des matières premières 5 .
En effet, la première histoire se met en place dès la fin de la préhistoire : elle se signale, dès le départ, par des différences importantes entre un Sahara « néolithique » à l’économie plutôt liquide, et un Croissant fertile, sec, vif, résolument passé à l’intensif qui, de l’Iran à la Mésopotamie en passant par l’Égypte et les hauts plateaux sahariens, donnera au monde ses premières civilisations productrices de nourriture 6 . Et ses premières civilisations, tout court.
Cette histoire se traduit de nos jours, en Afrique subsaharienne, par une crise d’habitabilité 7 persistante ; des bases économiques exiguës ; une dépendance insigne des dominants à l’égard de l’extérieur ; des relations « gouvernants » / « gouvernés » marquées par un cynisme époustouflant, une figure d’historicité qui refuse obstinément de changer 8 .
Bardée de statistiques régressives et de recommandations alarmées, censées expliquer “la place de l’Afrique subsaharienne dans le monde”, la seconde histoire est un bréviaire fabriqué et diffusé, à partir de la fin des années 1970, par des institutions internationales universelles ou africaines, avec l’appui des milieux académiques et des médias. C’est dire !
La marginalisation des économies subsahariennes ou, au contraire, leurs perspectives d’insertion réussie, ne sont pas réductibles aux deux ou trois tendances hérissées de pourcentages auxquelles la littérature internationale officielle tend à les confiner.
Sans doute, est-il temps, à cet égard, de revenir au cœur du problème en convenant que les capacités concurrentielles d’une région donnée relèvent, avant tout, de la production de soi et du changement social 9 , compris comme des processus historiques et non comme le résultat de tripatouillages, de conjectures écrites à l’encre rose. Le premier de ces processus commence par un drame fondateur universel ayant pour enjeu la capacité des sociétés de produire et maîtriser leur histoire. Le second, qui a trait à l’obligation d’emprunter et de se mélanger, concerne l’aptitude des sociétés à respirer plus amplement au sortir d’étreintes et de rixes avec autrui. Tels sont les thèmes de ce livre.
La nécessité de s’inventer, de se réinventer s’ouvre, sous toutes les latitudes, par des questions identiques, d’ampleur variable, qui sont autant de défis : qu’est-ce qu’on mange ? Vaut-il mieux produire que cueillir ? Où est-ce qu’on habite ? Qu’est-ce qu’on habite ? Qu’est-ce qu’on porte ? Comment se multiplie-t-on ? Comment reste-t-on en vie ? Comment gère-ton l’incertitude ? Qu’est-ce que le réel ? Qui doit gouverner qui, sur quel mode ? Comment se distingue-t-on des autres ? Qu’est-ce qu’on leur emprunte ? Comment fait-on face à l’étranger, à l’adversité ? Sur quoi se fonde le savoir ? Que fait-on des connaissances acquises ? Comment les diffuse-t-on ? Comment les renouvelle-t-on ? Comment produit-on et accumule-t-on des richesses ? Qu’est-ce que la richesse ? etc.
Ces questions, résolues avec plus ou moins de bonheur, d’un lieu à l’autre, constituent autant d’ expériences 10 , de figures d’historicité. En Afrique, comme dans bien d’autres régions du globe 11 , cette expérience reste fortement marquée par des difficultés à faire trois choses d’une importance capitale : premièrement, changer significativement de manière de produire et accumuler la richesse ; en deuxième lieu, générer et utiliser les connaissances ; et enfin, donner un nouveau sens à ces activités afin d’affermir le plancher de la vie chez soi et soutenir la concurrence au plan intercontinental. Cette infirmité historique est au cœur de cet essai.
Il est urgent, en effet, de : mettre à distance cette représentation dominante de l’évolution de l’Afrique subsaharienne, dans les échanges mondiaux, qui se repaît de tendances éphémères et écrit l’avenir en fonction de l’air du temps ; expliquer le rapport entre le passé et le présent ; raccorder ce dernier à la très vieille et singulière histoire de l’insertion de cette région dans des réseaux d’échanges intercontinentaux car la ’compétitivité’ n’émerge pas du vide.
Ce livre s’y emploie en proposant des réponses à quelques questions cardinales : que dit cette représentation ? Dans quel contexte a-t-elle été élaborée ? Par qui ? Avec quelles lacunes et quelles conséquences ? L’Afrique est-elle plus marginalisée qu’insérée dans les échanges internationaux ? Si oui, depuis quand et par quels processus ? Que recouvre exactement la notion de marginalisation ? Peut-on, comme le veut une pratique désormais consacrée, augurer des futurs des économies subsahariennes, en faisant fi de leur histoire ? Dans la négative, jusqu’où faudrait-il remonter ? Quel passé convient-il de convoquer ? Plus spécifiquement, quel traitement réserver à ’la traite et la colonisation’, aux indépendances ?
Pour répondre à ces questions, pas de table rase : il y a, fort heureusement, longtemps que l’historicité des sociétés africaines est, pour les spécialistes, une « banalité scientifique » 12 et, le thème de la place de l’Afrique dans le monde, « un sujet éculé » 13 . Le terrain ayant été largement déblayé, cet essai peut, tout au plus, tenter de contribuer à la diffusion et la vulgarisation d’informations existantes : il s’emploie donc à traquer des enchaînements de circonstances, des faisceaux de contraintes, des choix, des stratégies récurrentes : des schémas, qui ont retenu l’attention d’historiens, notamment, sans prétendre, pour autant, à l’exhaustivité et, encore moins, à l’érudition.
Bien que centré sur des questions de figure d’historicité et de changement social, cet essai n’a, en effet, aucune ambition académique. Il tient compte des rumeurs de son époque mais n’augure de rien. Il a, plus modestement, pour objectifs : d’expliquer comment et, à partir de quels lieux , on parle, depuis trente ans, de l’insertion des économies africaines subsahariennes dans le commerce international ; fournir, au public le plus large possible, des informations pertinentes sur la véritable histoire de leur participation à ces échanges.
Ce livre s’adresse, par conséquent, à tous ceux qui, lassés de pronostics plus ou moins radieux, aimeraient, avant de se perdre en conjectures, comprendre comment l’Afrique subsaharienne en est arrivée à occuper sa place actuelle dans le monde. Et pourquoi il lui est difficile de la quitter. Il n’est pas nécessaire, pour autant, de s’empêtrer dans une forêt de concepts savants et de chiffres. Ce livre ne s’en embarrasse guère, en effet. Il ignore, en outre, les distinctions convenues entre les économies subsahariennes, non en raison de leur inexistence, mais à cause de leurs fortes ressemblances génétiques. Les performances ’contrastées’ de ces économies masquent, en outre, des raideurs politiques identiques qui hypothèquent, un peu partout les possibilités d’élargissement de la prospérité matérielle au plus grand nombre, par des moyens civilisés 14 . On ne se rend pas bien compte, à ce propos, que treize siècles d’arrimage, bricolé, à des attelages économiques intercontinentaux conduits par d’autres, ont principalement eu pour effet de cristalliser des procédures d’enrichissement qui dissocient, de manière systémique , le sort des populations subsahariennes de celui de leurs « dirigeants ». Au-delà des procès de corruption qui leur sont intentés, se posent, par conséquent, deux questions autrement plus importantes : par quels processus , et à quel horizon, pourrait-on voir émerger, dans cette région, des coalitions dominantes porteuses d’autres projets que la prédation sans fin ?
En outre, compte tenu de l’importance critique des partenariats extérieurs dans ce type de projet, il n’est pas superflu de se demander s’il est vrai, comme on l’affirme, que le capitalisme, poussé par une faim indéfinie de profits, finira par catapulter les économies africaines dans la liste mondiale des Nouveaux Pays Industriels (NPI). Que vaut cette proposition ? L’Afrique est-elle, condamnée à être la dernière frontière du capitalisme officiel ? Est-elle vouée à saisir une telle opportunité pour modifier son rang et son rôle dans le monde ? Si oui, pourquoi « la réinvention du capitalisme » s’y traduit-elle, depuis le XV e siècle au moins, par la prédation, la violence, la guerre, des conflits résurgents, l’apparition et la disparition d’États brigands, de seigneurs de la guerre, de bandes armées, de mercenaires et d’enfants-soldats, d’hégémonies militaires esclavagistes au souffle court et au territoire fuyant ; de régimes politiques vitrifiés, l’accaparement des ressources locales par des entrepreneurs politiques de tout poil, qui ne cessent de s’entre-tuer et tuer des Africains à la moindre odeur d’argent ?
Pourquoi ces expériences, somme toute, universelles, de déchaînements de violence liées à la captation des richesses, à la recherche de domination, ne se soldent-elles pas par une préférence marquée des couches dominantes des sociétés africaines pour des stratégies privilégiant l’investissement, la productivité, l’élargissement de la prospérité matérielle à un nombre croissant d’individus, par le travail, comme cela s’est fait ailleurs ? Qu’estce qui, en un mot a manqué et manque de nos jours encore pour que la mayonnaise prenne ?
Cet essai n’a qu’une ambition : sortir le débat sur la marginalisation ou le décollage de l’Afrique de la conversation de comptoir auquel il se résume depuis trente ans. L’auteur de ce livre en assume les raideurs, les erreurs, les approximations. S’il fallait attendre de tout savoir pour écrire, sans doute, n’écrirait-on jamais rien. L’important, c’est de participer. Mieux : de témoigner du tumulte de son temps.
Axelle Kabou
Addis-Abeba, mai 2010
et Brest, juillet 2010.
5 Les économies subsahariennes enregistrent depuis dix ans une croissance de l’ordre de 4 % par an, en moyenne, essentiellement tirée par une flambée des cours de matières premières. La crise de 2009 a montré, comme bien d’autres avant elle, que cette évolution pouvait être réversible. Sur ce point, on lira avec profit, le bref article de Philippe Hugon intitulé « L’Afrique un continent toujours convoité ? », Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), mars 2010. Certains auteurs pensent que cette croissance durera : lire, Jean-Michel Severino et Oliver Ray, Le temps de l’Afrique , op. cit.
6 Certaines régions de la Chine entrent dans le néolithique à peu près à cette période ; voir Jacques Attali, Une brève histoire de l’avenir, Paris, Fayard, 2006.
7 Notion proposée par Ali Mazrui dans The African Condition, Cambridge University Press, 1980. Elle désigne, ici, le produit d’un rapport, d’une tension entre l’homme et son environnement.
8 « L’historicité est l’interprétation d’une société considérée sous l’aspect de son travail, de l’ensemble des formes d’organisation et de consommation qui y sont liées. Elle concerne l’activité économique » : Alain Touraine, Production de la société, Le Seuil, Paris, 1973.
9 Alain Touraine, Production de la société , op. cit .
10 Pour une bonne introduction à ces questions, lire Roland Oliver, The African Experience , Phoenix Press, 1999. John Iliffe, Les Africains, Histoire d’un continent, op. cit. John Reader, Africa, a Biography of the Continent , Penguin Books, 1998.
11 Il s’agit du sud du Mexique, des poches déshéritées de l’Amérique centrale tropicale, des pays andins, de la partie tropicale du Brésil, des régions enclavées de l’Inde, du Laos, du Cambodge et de la Chine ; de la plupart des pays de l’ex-Union soviétique.
12 Jean-François Bayart, « L’Afrique dans le monde : une histoire d’extraversion » , Critique internationale, n° 5, automne 1999, article en ligne.
13 Ibid.
14 Emmanuel Terray (dir.) L’État contemporain en Afrique, L’Harmattan, Paris, 1987.
POURQUOI CE LIVRE ?
La marginalisation de l’Afrique subsaharienne a fait partie des tartes à la crème du XXe siècle finissant. Elle a occupé le paysage intellectuel de cette époque au même titre que « la mondialisation », la révolution informatique, la dématérialisation de l’économie, la montée de l’exclusion, celle des blocs économiques régionaux, la démocratisation des pays lointains, la participation populaire, la société civile, la mort de l’État et des frontières, le dynamisme du secteur informel, le sacre du secteur privé, la mort du socialisme et des entreprises de modernisation par le haut, le triomphe du capitalisme et sa réinvention par les peuples exotiques, le miracle économique de l’Asie du Sud-Est, etc. Ces discussions ont été très marquées par la déconfiture du développementalisme, l’internationalisation accrue des processus de production, d’échange (mondialisation, libéralisation financière) et la révision subséquente des théories du rattrapage économique.
L’Afrique subsaharienne a vu son taux de participation aux échanges mondiaux divisé par trois entre 1980 et 1991, période au cours de laquelle il est passé de 4,1 % à 1,4 %. Ses performances s’étant globalement améliorées depuis 2000 15 , on pourrait être tenté d’imputer sa faible insertion dans le commerce mondialisé officiel à l’environnement international ; se demander ce qui justifie la publication d’un ouvrage sur une question aussi remâchée que la marginalisation d’un sous-continent désormais “désendetté” et réputé en voie de décollage. Quatre remarques générales, suivies d’un petit plan de route, permettront de répondre à cette question.
Premièrement, les essais non économiques sur l’histoire de la marginalisation de l’Afrique subsaharienne sont rares. En revanche, les études académiques et les rapports statistiques internationaux allant des indépendances à nos jours abondent. La réflexion, sur les perspectives d’insertion des économies africaines, se fonde par conséquent sur une approche quantitative et sur une « histoire à ondes courtes » (Braudel). Elle ignore des dynamiques coriaces qui ressortissent de la très longue durée, produit des discours en apesanteur et bien des désillusions depuis cinquante ans. Sans doute est-il temps, face à ce parti pris et ses résultats, de contribuer à attirer l’attention sur de vieux processus historiques durs à mourir, qui loin d’avoir disparu, semblent avoir été renforcés par la mondialisation des échanges.
Deuxièmement, il importe de souligner que, depuis la fin du XIXe siècle, les économies africaines renouent périodiquement avec la croissance, sans pour autant parvenir à juguler les contraintes internes qui les plombent, à changer leur mode d’inscription tributaire dans le système international 16 . À l’heure où nous écrivons, elles auraient retrouvé le niveau de leurs performances du début des années 1980. La pauvreté continue cependant d’étreindre un sous-continent qui abrite, tout de même, l’essentiel des pays les moins avancés (PMA), les populations les moins soignées et éduquées de la planète.
Face à de telles persistances, on est en droit de se demander si ces systèmes sont en butte à des difficultés passagères qui disparaîtront, bientôt, grâce aux recettes générées par des flambées des cours des matières premières ; la moralisation du commerce international ; la disparition de conditionnalités politiques ; l’application scrupuleuse de réformes ; la « bonne gouvernance » ; des afflux massifs d’investissements étrangers directs (IED) ; ou si l’on est confronté à des dynamiques plus profondes qui relèvent du lent travail de l’Histoire et de ses convulsions.
Quoi qu’en pensent les réformateurs, les questions majeures auxquelles les sociétés africaines doivent apporter des réponses pour être à même de secréter des économies globalement compétitives indiquent, sans l’ombre d’un doute, qu’on se situe dans le second cas de figure.
À l’inverse des théoriciens de la déconnexion par défaut, qui ont considéré le sort du sous-continent noir comme définitivement joué, et n’ont proposé aucune solution, les chantres de la déconnexion volontaire supposent, en effet, comme les spécialistes de l’insertion dans l’économie internationale (leurs adversaires), que la prescription et l’injonction peuvent remplacer les procédures par lesquelles les sociétés, africaines en l’occurrence, produisent leur histoire. On peut ainsi augurer de l’évolution des économies subsahariennes à partir de modèles fondés sur l’investissement et la progression des exportations, en tant que moteurs de la croissance ; créer un indicateur composite « d’économie émergente » en regroupant des critères tels que les résultats économiques, la qualité des politiques et la stabilité politique ; identifier par ce moyen, en Afrique de l’Ouest et en Afrique du Sud-Est, 14 futures économies émergentes 17 .
Bien que stimulante pour l’esprit, cette approche, qui se fonde davantage sur des résultats que sur des processus , a des limites bien connues. Cellesci suggèrent, au moins, que l’analyse approfondie des conditions préalables à réunir pour que les résultats escomptés soient atteints reste un exercice peu prisé 18 . On peut le déplorer.
Pour jauger des capacités des économies africaines de s’insérer de manière significative dans le commerce mondialisé officiel, il convient de se rendre compte que leur participation à des réseaux d’échanges intercontinentaux, remonte, non pas à la colonisation comme on se plaît à l’ânonner, mais à l’Antiquité 19 ; il importe, en d’autres termes, d’intégrer les effets structurants de la longue durée. La diversification des partenaires étrangers, au détriment de la collaboration exclusive avec les anciennes métropoles, tient le haut du pavé depuis quelque temps, là où on attendait un changement radical des modes d’arrimage à l’extérieur. Le mode de coopération privilégié, à ce jour, par les couches dominantes de cette région est celui qui se repaît du désordre et de la guerre, se passe allègrement du travail des populations, s’empiffre de royalties, de trafics divers, de partenariats véreux. La coopération actuelle avec la Chine s’éloigne-t-elle significativement de ce modèle 20 ? Elle renforce les spécialisations primaires des pays africains, inonde leurs marchés intérieurs de produits importés bon marché et compte sur leur soutien dans les instances internationales : quoi de neuf, donc, sous le soleil ?
Cette formule étant en place depuis treize siècles au moins, il y a de bonnes raisons de penser que la prise en compte de la longue durée passée peut, mieux que des propositions en apesanteur, aider à mieux cerner ce qui devrait se produire pour voir émerger en Afrique subsaharienne, non de nouveaux partenaires, mais bien les prémisses de la compétitivité internationale, à savoir : de nouvelles manières de : gouverner, apprendre, générer et appliquer les connaissances ; travailler, coopérer, créer ; produire, consommer, accumuler, utiliser les ressources et les hommes ; gérer les ressources de l’environnement, les conflits, la pénurie, etc. : on ne change pas de figure d’historicité comme on change de chemise : la dépendance a une histoire, la souveraineté… aussi.
Troisièmement, et en rapport avec ce qui précède, un essai à caractère non économique sur la marginalisation de l’Afrique est d’autant plus nécessaire que le discours dominant sur ce sujet est allergique aux analyses qualitatives, en général. Il leur préfère, et de loin, l’économie et le volontarisme désincarnés. Résultat invariable : les scénarios de (re) connexion en quête d’acteurs et de moyens abondent : Plan d’action de Lagos , PANUREDA 21 , NADAF, Plan ou Rapport Berg, Plan Oméga, NEPAD 22 , etc. Les acteurs et les moyens identifiés restent des hypothèses non vérifiées. Les hypothèses ne résistent pas à l’analyse. Les institutions et autres acteurs censés produire les résultats escomptés font partie des problèmes préalables à résoudre. La parade, dans ce domaine, consiste à leur prêter des problèmes de renforcement des capacités et leur donner beaucoup d’argent.
L’histoire économique de l’Afrique subsaharienne est ainsi systématiquement occultée dans des documents qui proposent, à une exception près, (celle des thuriféraires de la déconnexion) de combler les disparités existant entre cette région et les pays développés, par des injections massives de capitaux non africains dans des secteurs considérés comme critiques 23 .
Enfin (quatrième point), au bout de trente ans de débats sur la marginalisation de l’Afrique, il est normal qu’il y ait des divergences sur les voies susceptibles de mener au décollage de ses économies. On peut, en revanche s’étonner qu’il n’y ait de consensus ni sur la notion de marginalisation ni sur la réalité de ce phénomène : que peut-on en penser ? Nous nous proposons de répondre à l’ensemble de ces questions en six grandes étapes :
La première précise la notion de marginalisation appliquée à l’Afrique subsaharienne, tandis que la deuxième en raconte l’irruption et le cheminement dans les discussions internationales.
La parole est ensuite donnée aux principaux analyseurs de ce phénomène, afin d’identifier leurs divergences ; évaluer la proposition qui fait de l’Afrique, le prochain terrain d’expansion du capitalisme officiel et partant, le prochain « miracle économique » de ce début de millénaire.
Le quatrième volet effectue un grand retour en arrière : il montre comment, la géographie aidant, une marginalité physique originelle s’est muée en marginalisation persistante dans le cadre d’un vieux conflit qui a opposé, au départ, l’Occident à l’Orient 24 , puis la Chrétienté à l’Islam. Dans cette perspective, le continent noir est non seulement subsaharien mais aussi sub-occidental et sub-oriental. On semble attendre beaucoup de sa (re) connexion en cours à l’Extrême-Orient.
De brèves descriptions (cinquième volet) de systèmes économiques subsahariens, au moment de leur contact avec les Portugais, servent à : illustrer le choc de la rencontre de dynamiques du dehors et de dynamiques du dedans ; mettre en évidence une énergie coriace qui, longtemps avant l’irruption des Portugais sur les côtes de l’Atlantique et de l’Océan Indien, propulsait déjà les échanges transsahariens et ceux des dirigeants de la vallée du Zambèze avec les Arabes swahili. Ce voyage se termine, tout naturellement (sixième volet), par un bilan des changements socioéconomiques associés aux relations extérieures des couches dominantes des sociétés africaines et par une conclusion générale.
15 Entre 1990 et 2000, la part de l’Afrique dans le commerce mondial est passée de 2,9 % à 2,0 %. Elle est remontée à 2,3 % entre 2000 et 2006. Cette région a conservé une balance commerciale excédentaire, malgré une nette augmentation de ses importations. Source : OCDE : L’Afrique et le commerce international, données en ligne. Selon Philippe Hugon, op. cit ., la crise mondiale de 2008-2009 n’a pas épargné les économies africaines, notamment les pays miniers et pétroliers, malgré leur faible intégration dans les circuits financiers mondiaux. En 2009, le taux moyen de croissance a été divisé par deux ( 5-6 % contre 2-3 %). Cette chute est due à des facteurs financiers : ’ baisse des IED, des dons, des transferts des migrants et des prêts bancaires’ et commerciaux : ’chute des exportations de produits primaires, des volumes et des prix’. Résultat : bien que ’la balance commerciale, la balance interne (épargne/investissement) et le budget soient redevenus négatifs’, les pays africains ont pu accéder à de nouveaux financements octroyés par des pays émergents et des banques de développement. « L’inconnue principale est le rôle de relais joué par les puissances émergentes notamment de la Chine pour relancer la croissance et les exportations » . Note de l’auteur : dans cet essai, les chiffres et les lettres en gras ou en italique sont, sauf indication contraire, soulignés par nous. Les extraits d’ouvrages en anglais sont traduits par nous.
16 À la fin du XIXe siècle, par exemple, bien des régions du continent ont connu une prospérité économique impulsée par la flambée des cours de : la gomme, l’or, le cuir, l’ivoire, la cire d’abeille, l’arachide, les clous de girofle, le café, le thé, le sisal, les peaux tannées, le bois de construction, etc. Cette restructuration du commerce aurait favorisé l’émergence d’une couche de nouveaux riches, en Sénégambie notamment : Histoire générale de l’Afrique , Vol. VI.
17 Ngo et Yeats, Institut de la Banque mondiale, « Les échanges internationaux de l’Afrique subsaharienne, espoir ou statu quo, une évaluation des performances récentes ». Cette projection, qui porte sur 28 pays africains principaux, utilise les données du commerce extérieur de leurs partenaires et développe deux scénarios : « Afrique émergente » et « Croissance maximum ». Données en ligne.
18 Pour une critique générale de la prospective appliquée à l’Afrique, voir notamment Philippe Hugon, « Mythes et limites des prospectives économiques sur l’Afrique », in Afrique contemporaine n° 146, février 1988.
19 Ivan Hrbek, « L’Afrique dans le contexte de l’Histoire mondiale », in Histoire générale de l’Afrique, Vol. III, chapitre I. UNESCO/EDICEF, Paris. Note de l’Auteur : toutes les citations et notes de bas de page extraites de l’Histoire générale de l’Afrique , proviennent, à l’exception des volumes III et IV, d’éditions abrégées.
20 Voir « L’État de l’Afrique 2010 » ; « Criminalité, foyers de crise », Jeune Af rique.
21 Programme des Nations unies pour le Redressement économique et le développement de l’Afrique ( PANUREDA, 1986-1990 ) ; Nouvel Ordre du Jour des Nations unies pour le Développement de l’Afrique adopté en décembre 1991, (NADAF).
22 NEPAD, Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique , octobre 2001, données en ligne. « L’idée centrale du NEPAD est que la renaissance future de l’Afrique dépend à la fois d’une aide extérieure substantielle et de réformes internes. On estime que les pays africains manquent chaque année de 20 à 25 milliards de dollars pour pouvoir atteindre les objectifs du Millénaire pour le développement » , Rapport économique sur l’Afrique 2004 de la Commission économique pour l’Afrique , Addis-Abeba.
23 Plan Oméga pour l’Afrique , version officielle Rev. 1, 7 avril 2001, Dakar, Sénégal.
24 F. Braudel , La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Tome 2, Armand Colin, Paris, 1990.
PREMIERE PARTIE – LA MARGINALISATION EN QUESTION S « Dans le long mouvement de l’Histoire, c’est là le cœur du problème : être au plus bas ne signifie pas être hors jeu 25 ».
David S. Landes
CHAPITRE 1 – DE QUOI PARLE-T-ON ?
La notion de marginalisation qui, depuis une trentaine d’années, sert à définir l’évolution de l’Afrique subsaharienne dans le commerce international, est si imprécise qu’on est en droit de se demander ce qu’elle désigne exactement. Ce chapitre explore, par conséquent, le lexique vagabond qui sert à caractériser la situation du sous-continent noir dans les échanges mondiaux. Il est d’autant plus nécessaire que les différences observées d’un analyseur à l’autre tiennent, jusqu’à un certain point, au flou d’un vocabulaire qui, pour être riche et imagé, se réfère parfois volontiers à des phénomènes éloignés de l’économie.
Dans son acception première, la marginalisation est un processus choisi ou subi ; une tendance non voulue ou recherchée à s’éloigner du cœur d’un système. La marginalité, l’état qui en découle, désigne le fait, pour un acteur, de ne pas être au centre d’un système, de n’avoir qu’une influence négligeable sur son fonctionnement. Cette métaphore peut, bien entendu, emprunter le vocabulaire de la verticalité et désigner divers étages, de haut en bas, évoquer la coupure suivie du décalage.
Les exclus d’un système -la remarque est importante -n’en sont pas moins partie intégrante. Ils restent, en effet, rattachés à ce dernier par mille et un fils précaires, ténus ou solides, officiels ou obscurs. L’existence de tels liens implique que les acteurs concernés peuvent : ourdir des coups, contourner la loi, l’utiliser à leur profit, élaborer des stratégies de survie et d’ascension, mettre en œuvre des tactiques, s’allier à des puissants, jouer des divisions de ces derniers, se faire courtisans, saisir des opportunités, tirer parti de l’arrivée d’étrangers pour sortir de leur situation de subordination, modifier leur rang au sein du sous-système, voire du système dont ils font partie 26 .
La marginalité n’a pas que des inconvénients. La subordination peut même être une position recherchée en raison des rentes qu’elle peut générer, de la liberté qu’elle confère à ses bénéficiaires en les exonérant de certaines obligations.
Or, ces stratégies, qui peuvent rapporter des milliards de dollars à leurs promoteurs, semblent évacuées de la cohorte de mots qu’on substitue souvent à celui de marginalisation ; d’où la référence à des situations cocasses où l’Afrique est censée être, à la fois, sortie du monde et en déclin. On parle ainsi indifféremment, et parfois dans un même document, de : mise à l’écart, régression, déclin, naufrage, largage, ruine, sinistre, faillite, déclassement, dévaluation, dépréciation, expulsion, exclusion, éviction, disparition, absence, lâchage, dérive, décrochage, « couper/décaler », déconnexion, déconnexion par défaut, déconnexion au scalpel, déconnexion subie, déconnexion volontaire, agonie, descente aux enfers, mort, perte d’intérêt des grandes puissances pour l’Afrique, etc.
Les images catastrophiques diffusées par les médias sur l’Afrique subsaharienne participent, à l’évidence, à la construction de la représentation de l’Afrique marginalisée : jeunes Africains engloutis par les eaux du détroit de Gibraltar ou refoulés dans ce désert saharien d’où sont partis, involontairement, quelques siècles plus tôt, leurs ancêtres vendus aux Portugais par les Mauros brancos de Barbarie (Braudel) ; ravages du choléra au Zimbabwe de Mugabe ; militaires bourrant des urnes et tabassant, sans vergogne, des électeurs au Togo et au Kenya devant les caméras du monde entier ; chefs d’État cacochymes accrochés à leur pouvoir depuis des lustres ; ravages causés par des seigneurs de la guerre africains à la moindre odeur d’argent ; conflits divers qui achèvent de convaincre que, décidément, l’Afrique s’éloigne du reste de l’humanité alors que la violence s’y distingue, tout au plus, comme au Cambodge ou en Europe de l’Est, par son inaptitude à produire un monde nouveau. Or, tel devrait être son rôle.
1. Une simple querelle de mots ?
Au-delà des statistiques, qui reflètent le déclin ou la stagnation de sa contribution à la création de la richesse mondiale, l’Afrique noire semble devoir sa réputation de sous-continent marginalisé davantage à la convivialité, la bivalence, la charge évocatrice de ce mot, qu’à l’existence d’un consensus sur sa signification.
Ainsi, la notion de « marginalisation » est utilisée autant par des spécialistes que par l’homme de la rue pour désigner l’insignifiance supposée de l’ensemble de ce continent dans la marche de ce monde. Elle aurait, peutêtre, disparu depuis longtemps, sans l’influence, décisive, des institutions internationales qui ont mis en forme le déclin de l’Afrique et forgé les indicateurs permettant de le mesurer ; sans le concours des milieux universitaires, des médias qui l’ont amplifiée, parfois, sans précision. Les mots utilisés pour rendre compte de la place de l’Afrique noire dans le monde sont loin d’être clairs. Ils se réfèrent, du reste, souvent à des domaines peu apparentés aux relations extérieures.
Ainsi, la mise à l’écart évoque la mise en quarantaine. Elle préfigure l’agonie et la mort qui renvoient à la pandémie du SIDA, aux bouleversements démographiques qui en découlent. La mort se rapporte, en outre, aux nombreux conflits qui maintiennent des régions minières et pétrolières du continent noir dans les affres de la recherche de domination financière et politique.
La régression et la dérive rappellent qu’au commencement du monde, l’Afrique, terre des origines, aujourd’hui cernée par des immensités océaniques sur trois de ses façades, appartenait à un très ancien continent (Gondwana) qui comprenait l’Amérique, l’Asie du Sud et l’Australie, dont elle s’est progressivement détachée au quaternaire ancien 27 . Elle n’a été reliée, pendant longtemps, au monde extérieur que par l’isthme de Suez, qu’auraient emprunté à tâtons les premiers protagonistes de l’Out-of-Africa, en quête de gibier.
La dérive renvoie, par ricochet, au thème controversé de l’isolement historique d’un continent noir qui, selon la célèbre formule de Braudel, se serait « ouvert tardivement et mal au monde extérieur 28 ».
La ruine se réfère au grand âge du socle du continent africain, qui date pour l’essentiel du précambrien 29 , et à ses héritages orogéniques paradoxaux : des sols misérables truffés de ressources minières. Elle désigne, plus prosaïquement, les limites que l’hypothèque de la dette extérieure et le manque de devises imposaient aux capacités d’action des pays africains.
La dépréciation, le déclassement, sont liés à la perte d’importance stratégique et diplomatique subie par l’Afrique subsaharienne dans les préoccupations des grandes puissances, dès 1985, à la suite de l’adoption par Gorbatchev d’une politique de neutralité à l’égard des pays du tiers monde 30 ; du retour relatif de la paix au Proche-Orient 31 et de la chute du mur de Berlin en 1989. Ces mots passent notamment sous silence une mutation importante : l’action des réseaux, qui, en matière de coopération, auraient remplacé les États en Afrique noire 32 , le caractère tout à fait relatif de ce retrait 33 , l’attachement des parties en présence à des accords de coopération d’un autre âge, que l’on remanie de temps en temps ; « le basculement de pans entiers des économies africaines dans les ténèbres de la mondialisation » (Bayart).
Enfin, les notions de « décrochage volontaire » et de « déconnexion par défaut » ou subie, qui ont été abondamment utilisées, à l’époque où l’on croyait encore à la possibilité d’un « développement alternatif », posent notamment des problèmes de faisabilité qui seront examinés plus loin.
2. Une notion très imprécise même en économie
Face à un tel flou, on se serait attendu, au moins, à ce que la notion de marginalisation soit précise en économie, où elle désigne essentiellement la tendance, mesurée par des statistiques, à la régression marquée des importations et des exportations d’un pays ou d’une région, par rapport à celles des autres participants aux échanges mondiaux. Il n’en est rien.
En effet, même sur ce terrain limité, les choses sont loin d’être limpides. De nombreuses questions ont, par conséquent, été posées : les statistiques officielles permettent-elles de saisir la totalité de la participation des économies africaines à l’économie internationale ou ne mesurent-elles que la partie émergée d’un iceberg plus important ? D’ailleurs, la prise en compte des flux occultes changerait-elle drastiquement les chiffres et le rang de l’Afrique ?
L’indifférence supposée des acteurs institutionnels extérieurs au sort de l’Afrique noire a également suscité des réserves : que penser des effets, sur les pays africains concernés, de la dépendance des pays industriels à l’égard de leurs produits miniers et énergétiques ? De la (moindre) dépendance stratégique des grandes puissances à l’égard de l’Afrique ? Des accords de défense rénovés ?
Sur le front diplomatique, que signifient exactement les interventions de la France et de l’Europe en Afrique 34 ? Pourquoi l’armée française tire-t-elle sur des Ivoiriens 35 englués dans une guerre civile ? Que dire de la présence des ONG et des humanitaires dans cette région ? Pourquoi des Européens demandent-ils le départ de Mugabe ?
Comment interpréter les accords commerciaux et diplomatiques qui lient les pays africains au reste du monde ? Pourquoi le cinquantième anniversaire de la proclamation des indépendances des pays africains francophones est-il célébré en France ? Que penser des recettes d’exportation et des importations des pays africains qui se chiffrent en milliards de dollars ? De la dette qui les liait aux institutions financières internationales ? De l’aide publique au développement ? Des flux d’investissements étrangers directs qui, pour être modestes, n’en existent pas moins ? Des ventes d’armes ? Des comptes bancaires secrets ouverts par les Africains en Europe et dans des paradis fiscaux ? Des investissements officiels des couches dominantes africaines à l’étranger, des migrations d’Africains vers l’Europe et inversement, etc.
Ces réserves suffisent-elles à exempter les économies africaines du péché de marginalisation ou convient-il de rompre avec l’orthodoxie pour privilégier des processus d’insertion maffieuse, non reconnus par les théories officielles du rattrapage économique, mais qui, comme la piraterie, ont été sanctifiés par l’Histoire 36 ?
Ce point est abordé dans le chapitre suivant. Pour l’instant, poursuivons notre revue lexicale par un bref commentaire sur la notion de lâchage 37 , qui a servi à caractériser la nouvelle attitude de la France et de l’Europe à l’égard de l’Afrique noire. Ce mot a été associé à la dévaluation du franc CFA en 1994, à l’approfondissement de la construction européenne, au tarissement des prêts bilatéraux qui permettaient à certains pays subsahariens de desserrer l’étau que représentaient le paiement des salaires de leurs fonctionnaires et les pressions réformatrices des institutions financières internationales. Il rappelle, sur un mode ironique, la belle époque où « l’Afrique convoitée » réclamait le droit de s’appartenir exclusivement. Le slogan « l’Afrique aux Africains », a, en effet, orné le fronton de diverses entreprises de nationalisation, de tropicalisation, de captation des ressources nationales. Il a connu ses beaux jours quand le coup d’éclat de l’OPEP a incité les exportateurs de matières premières agricoles à créer des cartels, réclamer la revalorisation des prix de leurs produits et l’instauration d’un Nouvel ordre économique international (NOEI). Au lieu de se féliciter de la défection des Européens, le « désengagement » des grandes puissances 38 a provoqué, dans certains milieux africains, des sanglots, des grincements de dents 39 .
L’échec du rêve de rattrapage des économies industrielles, qui faisait partie des représentations centrales de l’époque des indépendances, a, à n’en pas douter, contribué à donner du crédit à la thèse de la marginalisation de l’Afrique. Ce rêve, qui reposait sur des présupposés fragiles, a engendré d’énormes désillusions. Le passage de l’Afrique désirée à l’Afrique larguée, en l’espace d’une décennie, a contribué à accréditer l’idée que l’Afrique était sortie du monde. Cette rupture semble avoir été vécue comme un traumatisme : on s’attendait à ce que les pays africains intègrent rapidement le club très fermé des pays développés, grâce à leurs abondantes ressources naturelles ou à ce qu’ils initient des projets de civilisation matérielle originaux. L’Afrique n’a malheureusement réussi ni l’un ni l’autre. Seul le souvenir de « l’Afrique convoitée » est resté dans les mémoires, en clair-obscur. Il pare aujourd’hui, telle une breloque, la conversation concernant la coopération de pays subsahariens avec la Chine, l’Inde, le Brésil, la Russie, la Turquie, etc.
3. Des intérêts enchevêtrés mais distincts
La notion de marginalisation permet, souvent de ramasser, en une formule parlante, les dynamiques du dehors et du dedans, sans aucun souci de pondération, sans doute, en raison de l’histoire, singulière, de l’insertion des économies africaines dans le commerce international 40 . On procède ainsi comme au bon vieux temps de l’économie de comptoir, où les princes-marchands africains et les traitants européens débattaient de leurs intérêts au sein de sociétés secrètes africaines telles que l’Ekpé 41 ou le Poro 42 .
Or, ces intérêts, qui semblaient parfois difficiles à démêler, tant les alliances entre Blancs et Noirs paraissaient indissociables, produisaient non seulement des effets différents sur les sociétés d’origine des acteurs en présence mais étaient bien distincts. Ces alliances transcendaient, en effet, la couleur de la peau dans un monde où les « Africains » ne se percevaient certainement pas comme appartenant à un même continent 43 ; où les ’Européens’ étaient souvent enclins à projeter leurs guerres et leurs rivalités nationales sur les côtes d’Afrique 44 . Même à cette époque lointaine où l’Ashanti, royaume de l’hinterland, rêvait d’évincer les anarchies côtières qui traitaient directement avec les négriers européens, l’arbitrage des Britanniques a montré que cette confusion n’était qu’apparente : ils entendaient bien demeurer les maîtres du jeu 45 . « … l’intérieur de la Côtede-l’Or est dominé par la puissante fédération ashanti, le littoral est peuplé de groupes nombreux qui ne réussissent pas à s’unifier et dépendent très vite de la présence européenne. Les divisions politiques déchiraient les différentes ethnies. Sans doute les Européens n’étaient-ils que théoriquement les locataires des forts qu’ils occupaient ; en réalité ils devinrent souvent les protecteurs des monarques qui les hébergeaient. Et l’on vit des rivalités entre les peuples africains dégénérer souvent en conflits entre les puissances blanches. L’inverse était également vrai. Les Européens n’hésitaient pas à enrôler des indigènes dans les rangs de leurs garnisons pour faire la guerre à leurs concurrents. Mais ces rapports de dépendance réciproque furent dominés par l’intérêt commercial car les peuples côtiers jouaient un rôle irremplaçable comme intermédiaires avec les puissances de l’intérieur 46 ».
Malgré le démenti apporté par l’histoire des traites négrières, du commerce « légitime » ou « licite », du commerce colonial et postcolonial, tout se passe comme si ces intérêts étaient identiques ; comme s’ils pesaient, depuis toujours, d’un poids équivalent, dans la solution des problèmes de compétitivité des économies africaines. D’où une confusion permanente entre le dedans et le dehors ; entre la capacité des couches dominantes du sous-continent noir à changer leur mode d’arrimage au monde extérieur et la surévaluation des contraintes liées aux fluctuations d’un environnement international qui n’a pourtant pas épargné les pays qui sont parvenus à s’extraire du tiers-monde.
D’une manière générale, et cela est remarquable, le mot marginalisation se réfère souvent au déclassement de l’Afrique subsaharienne dans les préoccupations des grandes puissances. On y verrait pourtant plus clair s’il permettait d’explorer, ne serait-ce qu’une fois, l’aptitude historique des couches dominantes des sociétés africaines à saisir les opportunités offertes par le commerce avec autrui pour raffermir le plancher de la vie chez elles ; changer de rôle et de rang au plan international.
L’accent mis sur l’intérêt des étrangers pour l’Afrique est d’autant plus indissociable du mythe de l’Afrique convoitée que l’insertion des économies africaines dans le commerce mondial est la conséquence de leur arrivée sur les bordures du continent noir : ce sont en effet, les chameliers berbères sahariens qui ont raccordé le Soudan à l’Afrique du Nord ; les Européens qui sont apparus sur les côtes africaines ; les Arabes et les Persans qui ont créé des thalassocraties en Afrique orientale et non l’inverse. Il n’est donc pas surprenant que le débat actuel sur les relations Chine-Afrique, ou de cette dernière avec le Brésil, l’Inde et la Russie soit dominé, non par le paradigme de la conquête, mais bien par celui de la convoitise ; que l’analyse des capacités de l’Afrique à saisir cette opportunité pour s’arrimer de manière vertueuse à l’Extrême-Orient, après avoir échoué à le faire avec l’Occident et le Moyen-Orient, reste une préoccupation secondaire 47 .
Ce travers renvoie au XV e siècle, au moins, à l’époque où des Portugais en guenilles, désirant « prendre l’Islam à revers 48 » , ’découvraient’ les côtes africaines atlantiques, chargeaient leurs portulans de noms de tribus plus ou moins ’dociles’ (les Bonnes Gens – les Kwa-et les Malgens – les Krou, qui les molestaient) et de produits exotiques ; hérissaient les côtes de padrao et de forts à mesure qu’ils avançaient à la recherche de l’or du Bilad-es-Soudan, des richesses mirifiques de l’Inde et très accessoirement de chrétiens. Or, même en ces temps reculés, les intérêts des rois, des chefs africains et des Européens avec qui ils commerçaient directement ou indirectement, étaient tout au plus, complémentaires. Avant et après la découverte du Nouveau Monde, les Portugais ont ainsi servi, pendant près d’un siècle, d’intermédiaires dans le commerce côtier africain, utilisant leurs vaisseaux pour élargir des marchés locaux, voire pour en créer là où il n’en existait pas 49 , réaliser des migrations forcées, d’un point de la côte atlantique à l’autre, pour le compte de rois africains : « Les Portugais auraient accaparé près de la moitié des exportations d’or de la côte ouest-africaine quand ils contrôlaient la Gold Coast. Au début, ils avaient du mal à payer cet or. En effet, les chevaux qu’ils vendaient dans la savane ne pouvaient pas survivre au climat équatorial. En outre, il y avait une limite au volume d’habits et d’articles divers que les Akan, qui contrôlaient le commerce de l’or, pouvaient accepter. Ces derniers recherchaient surtout des armes. Mais une bulle papale avait interdit ce commerce. Les Portugais se sont aperçus que les Akan étaient disposés à accepter des esclaves en échange de leur or. On pouvait s’en procurer en abondance à 800 km au nord de la côte. Les Akan étaient engagés dans leur propre politique d’expansion quand les Portugais ont débarqué chez eux ; ils avaient besoin de main-d’œuvre notamment pour défricher la forêt et effectuer les travaux agricoles. Les Akans, qui se procuraient déjà des esclaves au Nord, en échange de leur or, prirent l’habitude d’en acquérir également au Sud. Dans les années 1470, les Portugais établirent des contacts commerciaux au large de l’estuaire du Bénin et dans le delta du Niger où les Béninois et les Igbos étaient disposés à vendre des captifs de guerre ou des personnes razziées. C’est ainsi que la côte du Bénin et du Nigeria actuels se transforma en Côte-des-esclaves. Les Portugais devinrent des intermédiaires maritimes dans un réseau d’échanges locaux. Entre 1500 et 1535, ils ont transporté de 10 000 à 12 000 esclaves, environ, de la Côte-des-esclaves à la Côte-de-l’Or, par l’estuaire du Bénin 50 ». Le premier consommateur de la traite négrière atlantique était donc un royaume africain qui utilisait des esclaves achetés, d’abord au Bénin, puis dans la région du delta du Niger, en pays Igbo, dans l’estuaire de Cross River, sur la côte du Cameroun, au Kongo et enfin en Angola 51 .
4. Une histoire de copains et de coquins
La traite négrière atlantique a, on le verra, enrichi des États européens et des négociants de Lisbonne, Amsterdam, Nantes, Bordeaux en passant par Liverpool, Londres et Bristol. Mais on feint d’ignorer qu’elle a permis à des chefs africains de disposer de richesses et de moyens de domination si inédits dans leur société que leur possession a fini par constituer la voie privilégiée pour acquérir des femmes, se maintenir au pouvoir, accéder au pouvoir… et le perdre.
Les ressources de l’Afrique ont été convoitées autant que les chefs africains ont désiré celles que charriait le commerce négrier. La soif de richesses liait des ruffians africains et européens de tout acabit. La Côte-de-l’Or était infestée de « toutes sortes de marins, vaguement pirates, venus de tous les pays d’Europe, qui ne se consolaient pas de la prépondérance portugaise 52 ». Les Français, les Anglais et les Hollandais mettent fin au monopole de ces derniers. Dès la fin du XVIe siècle, les Hollandais s’emploient à occuper des emplacements côtiers autrefois monopolisés par les Portugais et s’emparent d’El Mina (la mine) en 1637. Ils sont, à leur tour, concurrencés par le Danemark, la Suède, le Grand électeur de Brandebourg qui ouvrent, eux aussi, des comptoirs sur la côte. Les Anglais surgissent dans cette région en 1663 et fondent, près d’El Mina, un fort (Cape Coast Castle) : « Le heurt est inévitable, il se produit à la fin du XVIIe siècle, qui est marqué, sur cette Côte d’Or, par une succession ininterrompue de conflits qui débouchent vers l’an 1700 sur une sorte de paix armée. À cette époque, le littoral du Ghana compte trente-cinq forts, depuis Axim jusqu’à Accra, où l’on ne comptait pas moins de trois forts : un anglais, un hollandais, un danois. À Mina, on trouvait une foule de marchands, d’administrateurs et de soldats. La mortalité était très élevée : l’insalubrité du climat achevait ceux que le paludisme avait épargnés 53 ».
Les Anglais parviennent à dominer les relations commerciales avec les autochtones de cette côte à la fin du XVIIIe siècle, au grand dam des Français des Hollandais qui ne ménageaient aucun effort pour monopoliser le commerce avec les Noirs. Les forts étaient donc des lieux malfamés où des Africains et des Européens pouvaient s’allier contre d’autres Européens, où des rois africains pouvaient se placer sous la protection d’Européens pour échapper à des rivaux africains. Ces alliances et ces contre-alliances mouvantes étaient l’essence même de l’économie de comptoir 54 . Elles n’ont que peu de rapport avec la domination coloniale, bien qu’elles préfigurent, par bien des aspects critiques, la collaboration politique et militaire des princes-marchands africains de la fin du XIXe siècle et des élites africaines du XXe siècle avec l’étranger au détriment de leurs peuples.
À l’exception des prazos 55 , qui ont été créés par les Portugais dans la vallée du Zambèze, à partir de la fin du XVIe siècle ; du Songhaï qui a été détruit par les Marocains en 1591, en réponse au détournement des flux d’or du Soudan par les Portugais, les couches dominantes des sociétés africaines ont commercé avec les Arabes et avec les Européens, en fonction de leurs intérêts propres, noué avec ces derniers des alliances à géométrie variable dans un système économique de comptoir où l’intimidation, la négociation et la renégociation étaient la règle 56 . On ne soulignera jamais assez, à ce propos, qu’avant le dernier tiers du XIXe siècle, époque à laquelle, elles auraient perdu l’initiative politique et économique 57 , en signant des « traités inégaux 58 » avec les puissances européennes abolitionnistes, les élites politico-commerciales négrières africaines n’étaient sous le joug d’aucune puissance européenne. « Malgré l’influence considérable qu’exerçaient, à la fin du troisième quart du XIXe siècle, les puissances européennes, française, anglaise, portugaise, allemande et les intérêts commerciaux qu’elles détenaient dans différentes régions de l’Afrique, leur mainmise politique y demeurait extrêmement limitée 59 » .
Il semble que l’Afrique ait hérité, de cette ère, riche en expérimentation politique, de sérieux problèmes d’institutionnalisation des règles de conduite des affaires et de gouvernement. Ceux-ci sont d’autant plus difficiles à éradiquer qu’ils correspondent, de nos jours encore, à des systèmes économiques caractérisés par la rareté et la précarité perpétuelles 60 . Certes, il arrivait que les Blancs et les Noirs s’étripent : des guerres horribles ont opposé le Kasanje, le Kongo aux Portugais et à leurs alliés locaux ; le Mutapa à ces mêmes Portugais ; les Arabes swahili aux Portugais, l’Ashanti aux Anglais et à leurs alliés locaux. Les Portugais, encore eux, ont recruté de nombreux guerriers maravi pour les aider dans leurs campagnes contre les Karanga ou les Shona au sud du Zambèze ou pour évincer leurs ennemis du voisinage de leurs comptoirs fluviaux 61 : il s’agissait invariablement, au départ, de querelles de larrons qui ont mal tourné pour les royaumes et des groupes de marchands africains et non d’entreprises de colonisation visant à mater des résistants. Les interventions des Européens dans des affaires dites africaines, qui sont en réalité, celles d’acteurs africains en quête de protecteurs, de partenaires, de ressources extérieures, de domination politique, en échange d’or et d’esclaves, datent de cette époque 62 où des souverains africains n’hésitaient pas à envoyer des ambassades auprès de souverains européens pour leur demander une assistance militaire contre des rivaux africains. « Au XVIIe siècle, les souverains d’Allada craignent d’être attaqués par les Dahoméens, les Mahi, les Oyo et les Nta qui peuvent les attaquer à tout moment. Les petits États du littoral tels que le Coto, Ouidah ou Offra qu’ils avaient soumis tendent à s’affranchir de leur tutelle. Pour y échapper, ils recherchent des appuis extérieurs et s’adressent aux Européens 63 »… « … Ils envoient une ambassade à la cour de Philippe IV d’Espagne en 1658 et une autre à Versailles, en 1670, en vain. Leur capitale est pillée vers 1680 par une armée ennemie venue du Nord… 64 ».
L’exemple de « transaction hégémonique » (Bayart), (nous dirons, petit arrangement) relaté ci-après est ahurissant mais n’a rien d’exceptionnel. Il se rapporte à la collaboration des Portugais et des souverains Mutapa et illustre parfaitement bien l’âpreté des luttes qui déchiraient une classe politique avide de tapis persans, de porcelaine chinoise, de cotonnades indiennes colorées et de perles importées 65 : « Jusqu’en 1540, les relations avec les Portugais étaient officialisées par l’ouverture d’une mission diplomatique et commerciale auprès du palais royal mutapa… . Les Portugais versaient un tribut en étoffes et en perles aux souverains mutapa en échange du droit, accordé à leurs négociants, de circuler dans l’ensemble l’empire. Puis les Portugais se mirent à dominer les monarques mutapa à la suite de deux guerres ( 1569 et 1575) » … Pour faire face à des rébellions, un souverain mutapa nommé Gatsi Rusera, « . .. a signé avec les Portugais, un traité d’assistance militaire et promis, en échange, de leur céder toutes ses mines d’or, de cuivre, de fer, de plomb et d’étain. À la mort de Gatsi, une guerre de succession opposant Mamvura à son neveu éclata. Le premier a sollicité et obtenu l’aide militaire des Portugais en 1629. En contrepartie, Mamvura leur a accordé le droit de circuler librement dans son empire. Il en a expulsé les commerçants arabes swahilis et autorisé les missionnaires dominicains à y prêcher leur religion. Il s’est engagé à supprimer le tribut payé par les Portugais et à leur verser un tribut. Forts de ce traité, des commerçants et des aventuriers portugais arrivèrent de plus en plus nombreux au Mutapa. Ces derniers s’emparèrent de terres auxquelles la Couronne portugaise reconnut plus tard le statut de prazo (terre de la Couronne). C’est ainsi que les marchands portugais passèrent du statut d’hôtes à celui de maîtres. Le Mutapa se désintégra sous l’effet de leur individualisme, inaugurant un processus qui donnera naissance à l’empire rozwi 66 ».
Les interventions européennes se multiplieront, à la demande d’entrepreneurs politiques africains qui n’hésiteront pas à dépeupler leur région, à mesure que « les ressources de l’extraversion 67 » aiguiseront les crocs des uns et des autres. Elles faciliteront, le moment venu, des entreprises de « pacification » coloniales qui seront menées avec des troupes noires ; l’occupation coloniale, l’élimination de résistants aux motivations variées et visiblement mal informés, dans un monde déchiré par une multitude de conflits et de migrations internes. Aujourd’hui donc comme hier, on s’abrite, contre son peuple, derrière des accords de coopération économiques et militaires (qui pour être remaniés, n’en existent pas moins) sans que les intérêts des Européens et ceux des classes politiques africaines soient, pour autant, identiques.
Une longue liste de structures politiques et de peuples ayant vécu de la traite négrière sera fournie plus loin. On peut, pour l’instant, regretter que leurs intérêts soient occultés par une littérature officielle amnésique qui a expulsé les bénéfices des traites négrières de l’histoire économique de l’Afrique alors qu’elles en constituent la sève (lifeblood : Inikori) depuis la nuit des temps. À en croire Hérodote, dans l’Antiquité, les Garamantes 68 , (ancêtres de certains Touareg actuels), perchés sur leurs chars, coursaient déjà le Troglodyte 69 , (les Toubou) qui habitait un territoire, centré sur le Tibesti, qui s’étendait au sud de la Lybie, au Nord-est du Niger et au Nord du Tchad actuels. Ils vivront de ce commerce jusqu’au… XIXe siècle, au moins 70 .
De nombreux conflits africains actuels plongent, faut-il le rappeler, leurs racines dans ces époques hautement cynégétiques où des peuples vulnérables, transformés en gibier par leurs voisins ou par leurs propres souverains, ne devaient leur survie qu’à la puissance de leurs jarrets ; à leur détermination à squatter des zones répulsives (marais, falaises, régions déshéritées, etc. 71 ). « Il semble que de nombreux groupes ethniques actuels soient issus de la fuite provoquée par les guerres de capture d’esclaves de la fin du 17 e et du début du 18 e siècles. Car, dans cet univers chaotique, les gens se définissaient par leur aptitude à échapper à la capture et à la longue marche mortelle vers la côte 72 ». Nous verrons, ainsi, au cours de cet essai, que le commerce « licite » et l’occupation coloniale sont des versions remaniées de vieux partenariats négriers dont les bénéficiaires africains restent facilement repérables, malgré l’espèce d’omerta qui, en dehors d’études académiques irrévérencieuses, les protège à ce jour.
5. Que conclure ?
Pour clore ce chapitre, quelques évidences permettront de préciser le sens donné au mot marginalisation dans ce livre : l’Afrique du Sud, première économie du continent africain, ne serait, en 2010, que la 61 e économie mondiale 73 . L’Afrique représente 12 % de la population mondiale, 1,5 % du PIB de la planète. Elle exporte des combustibles, des produits manufacturés et des matières premières non énergétiques vers l’Asie, l’Union européenne, les pays membres de l’ALENA, etc. Elle n’a reçu, en 2007, que 2,4 % des investissements directs étrangers mondiaux. Ces derniers sont allés, pour moitié, au secteur des mines et du pétrole 74 .
L’Afrique, singulièrement l’Afrique subsaharienne, reste un acteur mineur du système international : elle est quasiment absente de segments de l’économie officielle mondialisée en raison de ses spécialisations 75 . Son insertion réussie, à terme, par la voie de l’économie criminelle mondialisée, dans laquelle elle aurait pourtant plongé de façon considérable, ne serait même pas assurée. Les logiques rentières y restent prédominantes en 2010. La pauvreté et l’analphabétisme massifs qui frappent les populations africaines semblent devoir limiter ou exclure pour longtemps, l’application élargie de stratégies de repositionnement réussies dans le commerce mondial officiel, par des bas salaires couplés à un minimum de savoir-faire , à l’instar de ce qui s’est fait ailleurs. Ces dernières exigent, en effet, un minimum de santé, d’éducation 76 , de stabilité politique positive et de partenariats vertueux forgés par l’histoire.
En conséquence, dans cet essai, la notion de marginalisation sert à mettre l’accent sur les difficultés historiques qu’éprouvent, depuis toujours, les couches dominantes des sociétés subsahariennes à tirer parti de leurs relations avec l’extérieur pour susciter ou accompagner des changements sociaux susceptibles de modifier leur mode d’insertion et leur rôle dans le système international.
Cet angle d’analyse est d’autant plus stimulant que le commerce avec l’étranger est la mère du changement social. Lorsque ce dernier est qualitativement insuffisant, comme ce fut le cas pour ce qui concerne les rapports sociaux secrétés par les traites négrières orientales, la traite négrière atlantique, le commerce « licite », le commerce colonial et postcolonial 77 , on peut difficilement s’attendre à ce qu’une région modifie son rang dans le monde : l’Afrique est donc marginalisée, au sens littéral du terme, depuis longtemps, sans pour autant être hors jeu. C’est précisément cette « marginalisation répétitive et cumulative 78 » que les périodes de flambée des cours des matières premières et les discours des institutions internationales spécialisées tendent à occulter. Le chapitre suivant a pour but de montrer comment leur représentation de la marginalisation des économies africaines a été construite et comment elle est devenue crédible malgré ses omissions vertigineuses.
25 David S. Landes, Richesse et pauvreté des nations , Paris, Albin Michel, 2000.
26 Michel Crozier et Erhard Friedberg, L’acteur et le système , Le Seuil, Paris, 1977.
27 John Reader, Africa , a Biography of the Continent , op. cit.
28 F. Braudel, Grammaire des civilisations, Flammarion, 1987, Paris .
29 Histoire générale de l’Afrique , Vol I. « Méthodologie et Préhistoire africaine ».
30 Pascal Boniface, Manuel de relations internationales , op. cit . : « Lancée dans une compétition avec les États-Unis pour la suprématie mondiale, l’URSS n’a eu de cesse, dans les années 60, de marquer des points, de nouer des alliances et de prendre pied dans le tiers-monde, où elle était auparavant absente. À partir de 1985, et sous l’effet principalement de l’échec de son entreprise en Afghanistan, l’Union soviétique a profondément modifié son approche des questions régionales. Cette réévaluation politique avait pour but d’alléger la présence soviétique dans le tiers-monde vue désormais non plus comme une avancée dans la lutte contre les Américains mais comme un fardeau. Plutôt que d’attiser les conflits régionaux, Gorbatchev accorde la priorité à leur règlement politique en liaison avec les États-Unis". L’URSS se désengage de l’Angola et de la Corne de l’Afrique, etc. ».
31 Les Africains, on s’en souvient peut-être, avaient décidé de boycotter, officiellement du moins, l’État d’Israël pour cause de collusion avec le régime d’Apartheid de l’Afrique du Sud et avaient été largement récompensés, de ce fait, par les pays arabes. Histoire générale de l’Afrique , Vol. VIII, « L’Afrique depuis 1935 ».
32 Antoine Glaser et Stephen Smith, Ces Messieurs Afrique, deux tomes, Paris, Calmann-Lévy, 1992 et 1997.
33 La France a signé, en 2010, des accords de défense réaménagés avec des pays africains tels que la Centrafrique, le Gabon et le Cameroun. Source : Jacques Toubon, entretien accordé à France 24 en mai 2010, à l’occasion de la célébration du cinquantième anniversaire de la proclamation des indépendances africaines. On trouvera sur cette question, de nombreux articles en ligne.
34 Antoine Glaser et Stephen Smith, Comment la France a perdu l’Afrique , op. cit.
35 Ibid.
36 N. Rozenberg et L. E. Bridzell, Comment l’Occident s’est enrichi , Fayard, Paris, 1989. Entre 1500 et 1800, la piraterie a représenté une part considérable du commerce international. Elle a eu ses héros dont le plus célèbre est sans doute Sir Francis Drake.
37 « La France lâche l’Afrique », Jeune Afrique n° 2098, 27 mars-2 avril 2001.
38 Pour ce qui concerne le réaménagement des relations franco-africaines et la montée des réseaux privés en Afrique, voir notamment Antoine Glaser et Stephen Smith, Ces Messieurs Afrique , op. cit .
39 « La France lâche l’Afrique », in Jeune Afrique , op. cit .
40 Jean-François Bayart, « L’Afrique dans le monde : une histoire d’extraversion », op. cit.
41 « La société Ekpé de Calabar, formée dès le premier tiers du XVIIIe siècle, pour répondre à la demande occidentale de captifs, était une organisation secrète au sein de laquelle l’élite politique délibérait des affaires principales de l’État-cité. La richesse commerciale et l’influence politique, liées au pouvoir de la société Ekpé, leur conféraient une clientèle de plusieurs milliers de personnes dans ces régions densément peuplées. Cette société demeura pendant tout le XIXe siècle l’autorité législative et exécutive pour l’ensemble de Calabar. Elle était extrêmement hiérarchisée et comptait onze grades en 1858. Les grades supérieurs étaient monopolisés par les hommes libres et riches de la noblesse car cette société discriminait les esclaves et les pauvres. La progression n’était possible dans la hiérarchie qu’en payant des sommes exorbitantes » : E. J. Alaogao « Le Delta du Niger et la région du Cameroun », in Histoire générale de l’Afrique, Vol. VI, chapitre 27. Voir aussi A.G. Hopkins, An Economic History of West Africa , Columbia Press, 1973. John Illife, Les Africains, Histoire d’un continent, op. cit. The Cambridge History of Africa, Vol. IV, « Iboland, Delta States and Cross River », F. Renault et S. Daget, Les traites négrières en Afrique , Karthala, 1985.
42 Poro : institution consultative secrète que l’on retrouve en Sierra Leone, au Liberia et en Côte d’Ivoire. Elle a joué un rôle important dans la traite négrière atlantique notamment en tant qu’instance de transaction hégémonique entre les négriers noirs et les négriers blancs.
43 Basil Davidson estime que les Africains ont surtout vendu des étrangers qui se trouvaient être leurs voisins : The African Slave Trade, Back Bay Books, 1980. En effet, jusque dans les années 1840, la notion d’Afrique n’aurait désigné qu’une masse de terre largement inconnue et non ses habitants : The Cambridge History of Africa, Vol. VI, « Seeing Africa as a whole ».
44 Selon R. Oliver et J. D. Fage, la ruée des Européens sur l’Afrique, qui a abouti à l’organisation de la Conférence de Berlin, aurait résulté de la projection de leurs conflits sur une région dont l’intérêt économique, à l’époque, était loin d’être avéré : The Cambridge History of Africa , Vol. VI. « The European partition of Africa, Origins and Dynamics ». Voir également, J. Illife, les Africains, op. cit.
45 K. Arhin et Ki-Zerbo, « États et peuples de la boucle du Niger et de la Volta », Histoire générale de l’Afrique , Vol. VI, chapitre 25. L’empire ashanti a été fondé au XVIIIe siècle. Il atteint son apogée au début du XIXe siècle. Les Ashanti s’élancent vers la côte sous le règne d’Osei Bonsu (1801-1824). En 1826, ils sont vaincus par une coalition des États fanti formée sous l’égide et avec l’assistance des Anglais. Cet échec marque le début du déclin de leur empire.
46 Ibrahima Baba Kaké, La dislocation des grands empires, ACCT/Présence Africaine, Paris, 1985.
47 Adama Gaye, Chine-Afrique : le dragon et l’autruche , L’Harmattan, Paris, 2006.
48 J. Carpentier, F. Lebrun (dir.) Histoire de l’Europe , Le Seuil, Paris, 1990.
49 A. G. Hopkins, An Economic History of West Africa, op. cit. La découverte du Nouveau Monde, en général, sa mise en valeur, en particulier mettra fin à l’essor économique de la côte atlantique africaine : avant cela, le commerce de l’or, de certaines productions agricoles et textiles africaines s’était accru.
50 John Reader, Africa, a Biography of the Continent, op. cit. Les Européens ont également servi d’intermédiaires d’un point de l’autre de la côte atlantique pour le commerce des tissus en provenance du Bénin notamment : Ibrahima Baba Kaké, La dislocation des grands empires, op. cit. John Iliffe, Les Africains, Histoire d’un continent, op. cit. Consulter aussi P. Diagne, « Les structures politiques, économiques et sociales africaines du XVIe au XVIIIe siècle », in Histoire générale de l’Afrique , Vol. 5, chapitre II.
51 On distingue trois grandes périodes dans la traite négrière atlantique : « 1440-1460, la traite naissante n’est qu’une composante d’un commerce diversifié qui est le quasi-monopole des Ibériques. La seconde période, 1640-1807, qualifiée ’d’ère négrière » est marquée par l’échec de l’organisation monopolistique des compagnies d’économie mixte mais par la réussite de l’économie
négrière privée. Du côté africain, elle est marquée par l’émergence de grands corps politiques qui sont partiellement le produit de la traite : royaume Asante, royaume Dahomey, Cités-Etats à l’orient du delta du Niger, royaume Loango. La troisième période va de 1807 à 1870 : l’ère abolitionniste qui commence au troisième tiers du XVIIIe siècle » : S. Daget et F. Renault, Les traites négrières en Afrique , op. cit.
52 Ibrahima Baba Kaké, La dislocation des grands empires , op. cit .
53 Ibid.
54 Voir Basil Davidson, The African Slave Trade , op. cit. pour ce qui concerne les guerres entre Européens, ayant pour enjeu le contrôle des forts côtiers ; consulter aussi Ibrahima Baba Kaké, La dislocation des grands empires, op. cit .
55 Terres de couronne portugaises mises en valeur par des esclaves appelés chikundas et défendues par des armées privées. Ces domaines ont pris des dimensions énormes. Ils servaient de base aux razzias d’esclaves expédiés, pour l’essentiel, au Brésil, vers les Mascareignes, l’Ile Maurice, la Réunion où ils travaillent dans des plantations de canne à sucre. Le Mozambique a été très éprouvé par ce commerce. Voir, The Cambridge History of Africa, Vol. VI, « From Angola to Mozambique ». Consulter également K. M. Phiri, ’La Zambézie du Nord : la région du lac Malawi’ in Histoire générale de l’Afrique , Vol. V, chapitre 21.
56 Basil Davidson, The African Slave Trade , op. cit .
57 The Cambridge History of Africa Vol. VI, 1870-1905.
58 « Ces traités étaient de deux sortes : les uns concernaient l’abolition de la traite négrière extérieure, les autres étaient des traités politiques par lesquels les chefs africains apparaissaient comme renonçant à leur souveraineté en échange d’une protection ou de la promesse de ne signer aucun traité avec d’autres pays européens » : G. N. Uzoigwe, « Partage européen et conquête de l’Afrique » in Histoire générale de l’Afrique , Vol. VII, chapitre II.
59 Ibid.
60 En 2005, près de 80 % des Africains vivaient avec moins de 2 dollars par jour : Alternatives internationales hors série n°6, décembre 2008. Les pages du Rapport mondial sur le développement humain 1997 -axé sur la pauvreté et le développement humain -qui concernent l’ Afrique subsaharienne n’ont rien perdu de leur actualité. Ce rapport peut donc être consulté avec profit.
61 David Birmingham, Central Africa to 1870, Zambezia, Zaïre and the South Atlantic , The Cambridge History of Africa . K. M. Phiri, « La Zambézie du Nord : la région du lac Malawi », in Histoire générale de l’Afrique, Vol. V, chapitre 21, op. cit.
62 The Cambridge History of Africa, Vol. IV.
63 Ibrahima Baba Kaké, La dislocation des grands empires , op. cit .
64 Ibid.
65 Kevin Shillington, History of Africa, Macmillan, 1995. Claudio Moffa, op. cit .
66 The Cambridge History of Africa , Vol. IV, « The Kingdom of the Mwene Mutapa » . Ndaywel E NZiem « La région au sud du Zambèze » in Histoire générale de l’Afrique , Vol. V, chapitre 22. R. Oliver et J. D. Fage, A Short History of Africa, op. cit.
67 Jean-François Bayart, L’État en Afrique, la politique du ventre , Fayard, Paris, 1989.
68 Pour ce qui concerne leur rôle dans le début du commerce transsaharien, voir The Cambridge History of Africa , Vol. II, « Carthage and North Africa ».
69 S. Daget et F. Renault, Les traites négrières en Afrique noire, op. cit . R. Oliver, The African Experience, op. cit.
70 Histoire générale de l’Afrique, Vol. VI, : « Les apports d’esclaves vendus par le Fezzan provenaient de razzias ou de traitants. Les expéditions vers le Sud étaient annuelles ; elles descendaient au Kanem et même au Bornou et pouvaient ramener jusqu’ à 1800 captifs. Ceux-ci étaient vendus notamment en Turquie. Ils étaient vendus en échange de produits venant du Nord aux Bornouans et aux Kanembou. Ces marchandises transitaient par le Fezzan dont le souverain touchait une taxe sur chaque esclave introduit dans son domaine. Certaines années, au début du XIXe siècle, le chiffre s’élevait à 4000 individus, chiffre qui progressa par la suite (… ). Les esclaves constituaient la principale composante du commerce du Fezzan. À la moitié du XIXe, ceux-ci représentaient les deux tiers des apports du Soudan qui, sans cela auraient été insuffisants pour alimenter de véritables échanges. Les esclaves étaient expédiés jusqu’en Syrie » ; S. Daget et F. Renault, Les traites négrières en Afrique , op. cit. Sur les origines de ce commerce, voir Tadeusz Lewicki ,« Le rôle des Sahariens dans les relations entre le Nord et le Sud », in Histoire générale de l’Afrique , Vol. III, chapitre 11. 71 H. A. Ibrahim, « Le Soudan au XIXe siècle », op. cit .
72 John Reader, Africa, a Biography of the Continent, op. cit. J. F. Ade Ajayi, « L’Afrique au début du XIXe siècle : problèmes et perspectives », in Histoire générale de l’Afrique , Vol. VI.
73 Données en ligne.
74 Alternatives internationales , Hors-série n° 6.
75 NG et Yeats, « La segmentation de l’économie mondiale », Institut de la Banque mondiale, données en ligne.
76 L’indicateur de pauvreté humaine élaboré par le Programme des Nations unies pour le développement (IPH) comprend une faible espérance de vie, le manque d’éducation de base, le manque d’accès aux ressources économiques générales et ne se limite pas à la pauvreté monétaire.
77 Voir le dernier volet de cet essai.
78 C. Coquery-Vidrovitch, « Développement et sociétés africaines : les facteurs de freinage », in C. Coquery-Vidrovitch, D. Hemery, J. Piel (dir.), Pour une histoire du développement, États, sociétés , développement , Paris, L’Harmattan, 1988.
DEUXIÈME PARTIE – CHRONIQUE D’UNE HISTOIRE TRÈS ABRÉGÉE « Depuis quelques années, on s’accorde à reconnaître que le développement de l’Afrique, quelle que soit sa définition exacte est confronté à de sérieux problèmes. La plupart des commentateurs attribuent ceux-ci, pour une part, aux changements intervenus dans les relations économiques et politiques internationales de la seconde moitié des années 70 et qui, avant même l’effondrement spectaculaire du système politique de l’Europe de l’Est, dominé par l’Union soviétique, marquèrent la défaillance du système mondial d’après-guerre 79 ».
Stephen Ellis
CHAPITRE I – UN SÉRIEUX LIFTING
L’histoire de l’irruption de « la marginalisation de l’Afrique » dans les débats internationaux vaut la peine d’être relatée : elle montre comment de très vieux acteurs économiques, perclus de rhumatismes et bourrés de tics, ont été, grâce à un sérieux ravalement de façade, relookés pour coller à l’air du temps et surfer sur les « impératifs de la mondialisation ». Le procédé a, en effet, consisté à assimiler et réduire cette histoire aux composantes les plus visibles d’un contexte de crise et de mutation économiques mondiales récentes, en faisant l’impasse sur ses antécédents.
L’émergence de ce débat est, en effet, liée à une succession d’événements politiques et économiques qu’on ne saurait confondre avec l’histoire singulière de la participation des sociétés subsahariennes à des réseaux d’échanges intercontinentaux. Ce contexte, qui est celui des années 70, a été marqué par des retournements qui ont changé la face du monde : abandon de la convertibilité du dollar et de l’or ; flottement des monnaies, inflation, crise de surproduction de matières premières ; chute brutale des cours des produits de base agricoles, (qui constituent l’essentiel des exportations des pays subsahariens), après une période de triplement voire de quadruplement des prix ; chute de la production ; quadruplement brutal du prix du pétrole par les pays de l’OPEP ; abondance de pétrodollars sur les marchés financiers ; crise de l’économie d’endettement ; hausse des taux d’intérêt ; crise céréalière due notamment à la sécheresse, qui a mis à mal la sécurité alimentaire fragile des pays sahéliens ; récession économique mondiale des années 1980, etc. En France, ces événements ont signalé la fin des Trente Glorieuses, et en Afrique subsaharienne « francophone », la fin d’une période de prospérité commencée au début des années 1950. Les discours dominants sur la marginalisation de l’Afrique ont été forgés dans ce paysage pour le moins chamboulé.
Ces discours sont loin d’être uniformes. Ils tendent, cependant, en dépit de leurs profondes divergences, à s’accorder pour considérer les « legs de la colonisation et des indépendances » comme un repère suffisant pour comprendre les difficultés d’insertion des économies africaines dans le commerce mondial officiel. La chose étant entendue, les rétrospectives s’ouvrent allègrement sur les années 1960, stigmatisent le manque d’articulation des infrastructures héritées de la colonisation ; évoquent la prospérité de la première décennie des indépendances puis, la crise des années 1970 ; brossent un tableau des évolutions mondiales auxquelles les économies africaines devraient s’ajuster, avant de passer aux scénarios de sortie de crise et aux recommandations.
Ces analyses, qui laissent dans l’ombre les pesanteurs d’une histoire économique vieille de plus d’un millénaire, portent sur des économies africaines artificiellement rajeunies qui, ne serait-ce que pour cette raison, ont du mal à relever les défis qu’on attend d’elles. Il importe, par conséquent, de comprendre comment procèdent ces représentations de la marginalisation de l’Afrique qui semblent, du reste, varier en fonction de la manière dont on perçoit la configuration de l’économie mondiale, le rôle de divers acteurs dans ce système et, par-dessus tout, le processus du rattrapage économique.
1. Une bien brève embellie
Dans les années 1960, la marginalisation des économies africaines relevait de l’impensable et de l’impensé de l’économie du développement. Il était convenu qu’on avait affaire à des économies retardataires et non à des systèmes et des acteurs qui, derrière un volontarisme tonitruant, avaient leurs logiques, leurs contraintes et leurs intérêts propres 80 . L’aide publique au développement, l’assistance technique et l’action modernisatrice de l’État, mise en œuvre par des élites « éclairées », étaient les principaux leviers du rattrapage économique. L’Afrique, la chose était certaine, était sur la bonne voie : la Deuxième Guerre mondiale avait conféré à des colonies déficitaires, à peine exploitées, jusque là, une immense valeur économique 81 . La paix revenue, les excédents engrangés pendant la guerre ont permis aux colonies les plus riches de contracter des prêts afin de financer leurs premiers plans de développement économique et social. Ce qui a ouvert des perspectives nouvelles pour des acteurs africains nationalistes, frustrés par les régimes coloniaux, en quête de pouvoir et de partenaires européens. « L’Afrique coloniale des années 1940-1950 s’éloignait, à l’évidence, rapidement de la stagnation du siècle passé. La croissance économique, l’amélioration considérable des communications symbolisée par les nouvelles routes qui parvenaient désormais aux villages les plus reculés-, le développement de l’éducation, avaient eu pour effet de promouvoir de nouveaux schémas d’ascension sociale, affaiblir l’ancienne cohésion tribale et créer des problèmes inédits. La géographie physique du continent et les perspectives de ses populations changeaient à une échelle et une vitesse sans précédent. Tant bien que mal, et souvent avec de sérieux problèmes de croissance, les Africains, étaient une fois de plus en train de rattraper le reste du monde. Ils avaient encore beaucoup de chemin à parcourir car leurs économies étaient encore lourdement tributaires des exportations d’un petit nombre de grands produits primaires 82 ».
Conformément au credo d’un modèle de coopération qui avait été expérimenté pour la première fois, non au sortir de la période coloniale, mais en pleine ère négrière, au Kongo d’Afonso 1 er83 , et qu’avaient déjà souhaité appliquer des aristocrates soudanais en relation avec l’Égypte, l’Afrique du Nord et l’Arabie, il était conseillé de reproduire, à l’identique, l’histoire économique des pays européens. Cela était, pensait-on, non seulement possible mais souhaitable : c’était la voie du rattrapage économique par excellence, jusqu’à la réhabilitation relativement récente des logiques autochtones 84 , de « traditions » naguère conspuées pour leur obscurantisme.
Le mimétisme paraissait d’autant plus recommandable, qu’après une période de dépression, qui a duré de la crise de 1929 à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les économies de l’Afrique occidentale, par exemple, avaient, dans les années 1950, progressivement renoué avec la croissance, en troquant des produits agricoles non transformés contre des produits manufacturés 85 . Ce cycle de croissance, qui a coïncidé avec l’éclosion des indépendances africaines, s’est poursuivi jusqu’au début des années 1970, donnant l’illusion que tout était possible grâce aux exploitations minières et aux « cultures de rente ». Les recettes d’exportation étaient abondantes. L’avenir paraissait plus que radieux : assuré.
Le rattrapage économique, par l’industrialisation, était, du reste, l’une des revendications centrales des mouvements de décolonisation, qui semblaient vouloir tout ignorer de ses ressorts sociaux et de ses servitudes 86 . Cette revendication était motivée par des considérations de justice et de sécurité internationales. Résumant ces préoccupations, le Préambule d’une déclaration des Nations unies 87 désignera, bien plus tard, l’instauration d’un nouvel ordre économique international comme le but ultime à atteindre et insistera sur la nécessité « (… ) d’éliminer le fossé croissant entre les pays développés et les pays en voie de développement » et assurer « dans la paix et la justice, aux générations présentes et futures, un développement économique et social qui ira en s’accélérant 88 ». Le sous-développement était alors considéré comme la principale menace à la sécurité du monde développé. D’où la nécessité de combler, à marche forcée, les disparités de niveaux de vie entre le Nord et le Sud.
2. Rattraper les pays développés
La notion de rattrapage, condensée dans celle de « pays en voie de développement » a ainsi occupé une place centrale dans l’économie du développement. Loin d’être morte, elle continue de hanter les débats économiques concernant l’Afrique sous des avatars que ne renieraient pas les théoriciens d’un développementalisme pourtant enterrée depuis la déconfiture du socialisme d’État. Ces théoriciens privilégiaient essentiellement six leviers qui devaient permettre aux pays retardataires de rattraper les pays développés : l’État modernisateur, les recettes tirées des exportations de produits primaires, les mécanismes de compensation de pertes de recettes d’exportation, les préférences tarifaires accordées par l’Europe, l’industrialisation par paliers, la coopération technique et l’aide publique au développement. Or, la mise en œuvre de cette stratégie s’est heurtée à de nombreuses difficultés dont les principales tenaient aux racines endogènes de l’État postcolonial africain et à la nature de ses partenariats extérieurs. À l’échelle mondiale, les années 1950 ont sonné le glas de la vieille économie dominée par la complémentarité des matières premières et des produits manufacturés, au moment précis où ce système trouvait un champ d’application privilégié dans le partenariat Europe-Afrique. Ainsi, jusqu’en 1985, l’Afrique, « convoitée », au double plan économique et stratégique par de grandes puissances en quête de zones d’influence, dans le cadre de la guerre froide, s’est valorisée par ses matières premières agricoles, minières, énergétiques et, sur le plan diplomatique, par l’exploitation des tensions Est-Ouest et du conflit israélopalestinien. Cette fresque s’est fissurée dès 1971, avec la fin de la convertibilité du dollar américain en or et l’adoption d’un système de changes flottants. La Guerre des Six jours 89 , le quadruplement du prix du brut, par l’OPEP en 19731974 et les pétrodollars, ont radicalement changé la configuration du système international et ravivé un très vieux conflit entre la chrétienté et le monde musulman dont l’Afrique subsaharienne a longtemps fait les frais et pour lequel ses politiciens sont parfois rétribués. Les Africains ont alors renforcé leur partenariat avec le Moyen-Orient, sans pour autant parvenir, (si tant est que tel était leur projet) à se servir de cette coopération pour améliorer leur insertion dans le système international 90 .
Ces événements ont eu pour effet de replacer le thème de la justice économique au premier plan des revendications des Pays non alignés, dans un monde caractérisé par des tensions croissantes 91 . Ces pays subissaient de plein fouet les effets de la crise mondiale et souhaitaient notamment : revaloriser les cours de leurs produits d’exportation ; réformer le système monétaire à leur avantage ; réduire leur dette, renforcer leur emprise sur leur commerce extérieur, instaurer un nouvel ordre économique international, faciliter l’accès à la technologie occidentale, ouvrir les marchés du Nord à leurs exportations, réduire leur dépendance à l’égard de l’Occident. Ils ont échoué. Ce qui explique largement l’espèce d’acrimonie qui caractérise actuellement ce pan des relations internationales.
3. Un dialogue anachronique ?
Ainsi, en réponse aux revendications résumées ci-dessus, les Nations unies ont adopté un programme d’action en vue de l’instauration d’un nouvel ordre économique international dont la CNUCED 92 est devenue le maître d’œuvre en initiant le Dialogue Nord-Sud à partir 1974-1975. La souveraineté des pays du Sud sur leurs ressources naturelles a été reconnue. Le pétrole a été utilisé comme une arme.
En revanche, les tentatives de création de cartels de matières premières agricoles, qui constituent, à ce jour, l’essentiel des exportations des pays africains ont échoué, pour des raisons concurrentielles, laissant les pays non pétroliers dans le désarroi. Le slogan « l’Afrique aux Africains » qui, en 1975, témoignait d’une belle assurance, a été remplacé par des appels au renforcement de l’aide au développement, que prétendait court-circuiter un projet d’autosuffisance économique, voire de déconnexion pure et simple à l’échelle du continent, proposé par des économistes de sensibilité marxiste.
Les maigres retombées des négociations Nord-Sud auraient eu des effets pervers sur les économies africaines 93 . Ainsi, la transposition, au niveau européen, des protections tarifaires et des mécanismes de compensation mis en place à l’époque coloniale s’est avérée inopérante. Les ressources financières tirées du STABEX et du SYSMIN n’ont pas permis d’effectuer les reconversions structurelles escomptées : elles ont servi à combler des déficits budgétaires. Les élites politiques des pays africains bénéficiaires des mécanismes de compensation, mis en place dans le cadre des accords ACP-CEE, se sont enrichies grâce aux caisses de stabilisation. Les recettes générées par la flambée des cours des produits primaires, dans les années soixante-dix, n’ont pas permis d’enclencher des dynamiques de développement économique notamment pour les raisons suivantes : « … les rentes liées à l’exportation de produits primaires sont toujours centralisées dans les mains des États, alors que les profits issus d’un développement industriel progressif sont au moins en partie concentrés au sein d’une classe d’entrepreneurs petits ou grands, qui sont souvent plus portés à les réinvestir ou obligés de les partager avec leurs salariés, les faisant ainsi diffuser dans l’économie » (… ) « Que la conjoncture se retourne et réduise ou fasse disparaître les rentes, et la crise sous-jacente du système éclate alors avec une violence accrue. À l’évidence, c’est très largement pour ne pas avoir à reconnaître ces échecs qu’est régulièrement remis en avant le thème de la dégradation des termes de l’échange et que les gouvernements exigent comme une mesure de justice le relèvement du prix des matières premières 94 ».
Il semble, en outre, que « la Convention de Lomé qui liait l’Europe des Douze et les pays ACP (Afrique-Caraïbes-Pacifique) (ait) « prolongé la non-industrialisation du continent africain en accentuant sa spécialisation agro minière 95 ». Elle aurait, notamment, permis à la classe politique africaine de différer la mise en œuvre de réformes internes adaptées aux défis que posait l’apparition d’un nouvel ordre international : « Les négociations ’Nord-Sud’ menées dans le cadre de la CNUCED afin d’instaurer un ’nouvel ordre économique international’ bâti sur une juste rémunération des matières premières, qui ont dominé les années soixante et soixante-dix auront servi de cache-sexe 96 ».
Elles ont notamment eu pour effet de reléguer au second plan de profondes mutations du commerce international qui, dès les années cinquante, signalaient la perte de compétitivité des exportations africaines 97 . L’échec de ces négociations reflétait la nécessité, pour les économies africaines, de s’adapter à un nouvel environnement international marqué par les révolutions technologiques qui ont permis à des multinationales autrefois honnies de : revenir au-devant de la scène ; approfondir l’internationalisation des processus de production et d’échange au nez et à la barbe des États. Les implications de ces mutations ont-elles échappé aux élites politico-marchandes africaines de cette époque ?
4. La compétitivité, une idée neuve
Pour finir, la baisse des barrières douanières, au niveau mondial, a érodé les préférences accordées aux pays africains dans le cadre des accords ACPCEE, exposant aux vents du monde, des économies non préparées à soutenir la concurrence internationale : « Jusqu’à la fin des années 1970, de nombreux pays en développement pouvaient ignorer la contrainte de compétition et la norme de compétitivité que la montée des NPI imposait au pays industrialisés, grâce à leurs ressources pétrolières et à l’emprunt extérieur. Ils pouvaient se soustraire aux évolutions du monde extérieur. Or, à la fin des années 1980, cette situation a changé du tout au tout : « Face à la crise, il a fallu s’adapter, exporter afin de dégager un excédent commercial pour assurer le service de la dette » et cela « … dans un marché mondial déjà déséquilibré par la déstabilisation des oligopoles privés et publics internationaux qui rendait difficile l’exportation des produits primaires et par le succès des pays qui avaient choisi la compétitivité dans la période antérieure (NPI exportateurs et nouveaux pays agroexportateurs) 98 » .
Résultat : « Les pays qui avaient cru pouvoir négliger la compétitivité ont découvert que l’érosion de leurs parts de marché mondial et la pénétration de leurs propres marchés par les produits étrangers les menaçaient de déséquilibres extérieurs irréversibles (cas des pays d’Afrique subsaharienne). Enfin, les donateurs d’aides étrangères (tels que la France ou, à moindre titre, la CEE) qui, jusqu’à présent, estimaient parfois que leur rôle était de permettre la non compétitivité de certains pays en développement -par l’octroi de préférences commerciales, le financement de déficits extérieurs ou de projets non compétitifs, etc.-sont désormais plus réservés devant les expériences de croissance non compétitive 99 ».
Le dialogue Nord-Sud a produit de maigres résultats en raison de la mauvaise volonté des pays du Nord, qui subissaient la concurrence inattendue de nouveaux entrants dans un monde en profonde mutation. Le retournement de la conjoncture mondiale en faveur des multinationales, dans les années 1970, aurait, du reste, précipité l’obsolescence de ce type de forum : « L’onde de choc propagée par le quadruplement du prix du pétrole entre octobre 1973 et janvier 1974 permit l’organisation, dans la seconde moitié des années soixante-dix, d’un dialogue Nord-Sud censé promouvoir des relations plus équilibrées entre pays développés et en développement. Ce dialogue, qui ne déboucha sur aucune mesure significative, marqua l’apogée et en même temps la faillite des représentations interétatiques des relations Nord-Sud. C’est que parallèlement, le déploiement des investissements des FM (firmes multinationales) dans les économies en développement les plus dynamiques et l’essor de la finance internationale, alimenté entre autres par le recyclage des excédents de l’OPEP, donnaient une impulsion décisive au phénomène de mondialisation qui battait en brèche les efforts diplomatiques inspirés d’une époque révolue 100 ».
Plus profondément, le tiers-monde que l’on croyait, depuis la conférence de Bandoeng, rivé à la misère par la perfidie de l’Occident, s’était différencié, laissant l’Afrique à la case départ : « Au début des années soixante-dix, les pays exportateurs de matières premières pensent pouvoir suivre l’exemple de l’OPEP. Ils exigent un « nouvel ordre économique mondial » et croient tenir enfin, en raison de la dépendance des pays du Nord, une arme pour l’imposer. L’exploitation de leurs richesses naturelles leur paraît être le levier privilégié de leur développement. À la fin des années quatre-vingt, les pays du tiers monde à spécialisation primaire sont parmi les plus endettés ; les matières premières apparaissent comme une malédiction du pauvre. Ils ont vu s’envoler devant eux, pour rejoindre les pays riches, les « nouveaux pays industrialisés », pauvres en ressources naturelles et qui ont parié sur l’industrie et l’avantage que restent leur bas coûts de main-d’œuvre 101 ». À la stupéfaction générale, en effet, des Asiatiques, qu’un culturalisme pesant avait condamnés à la répétition indéfinie de gestes hérités de temps immémoriaux, avaient réalisé l’une des ambitions des mouvements de décolonisation : battre les premières nations industrialisées sur leur propre terrain. Cet événement, dont l’Afrique n’aurait, de toute façon, pas pu tirer de leçons, s’est soldé, dans la perception commune, par une racialisation forcenée des processus de rattrapage économique et, aux étages supérieurs, par la transformation de l’analyse macro-économique en gadget, au détriment de l’analyse des processus historiques et sociaux qui ont permis l’émergence des NPI asiatiques.
Bien plus tard, ces réussites contribueront à obscurcir les débats de ces fameuses Conférences nationales où les Africains étaient censés célébrer, plus que leur entrée en démocratie : leur seconde indépendance. Un raisonnement, simpliste à souhait, courait alors les rues et les plumes : ’si les Jaunes pouvaient rattraper les Blancs, les Noirs le pourraient aussi 102 ’. Aujourd’hui encore, il n’est pas évident que le débat sur cette question cruciale ait pris de la hauteur. Il est ainsi, sans ricaner, question, pour l’Afrique, de rattraper l’Inde et la Chine comme elle devait, hier, combler l’écart qui la séparait des anciennes métropoles.
La crise des économies africaines, qui s’était manifestée par un essoufflement perceptible dès le début des années 1970, s’est approfondie tout au long de la décennie suivante, balayant des industries plus que légères, ruinant les phantasmes de prospérité et de rattrapage forgés dans le creuset des indépendances, réduisant à l’insignifiance la participation d’un sous-continent, peuplé majoritairement de jeunes, à l’économie mondiale 103 : « dès le début des années 1980, l’Afrique noire a été déclarée sinistrée par les institutions et les bailleurs de fonds internationaux. Le continent noir, marginalisé dans les échanges commerciaux et financiers mondiaux, tenu à l’écart du redéploiement industriel manufacturier, des investissements dans la recherche de pointe et l’innovation technique, englué dans l’endettement, fait figure de parent pauvre de la planète, à en croire les statistiques 104 ».
Sur le plan stratégique, le coup de grâce a été donné, on l’a dit, par Gorbatchev quatre ans avant la chute du Mur de Berlin. Ces événements, auxquels il convient d’ajouter la baisse d’intensité du conflit israélopalestinien, dont les pays africains pro-arabes tiraient également des rentes, ont signalé le déclassement politique et stratégique d’une Afrique dont la mort économique, dans les années 1980, n’était plus qu’une lapalissade : l’Afrique était, affirmait-on, sans sourciller, sortie de la planète. Que pouvait-elle bien devenir ?
Personne ne le savait vraiment. Le monde entier paraissait illisible en ces années de conversion débridée au capitalisme échevelé. Le destin humain tout entier semblait en cours redéfinition et l’humanité, à la recherche de nouveaux gardiens tutélaires. Les relations internationales étaient chamboulées de fond en comble, emportant les croyances qui soustendaient le système international mis en place à la fin de la Seconde Guerre mondiale 105 . Dans cette tourmente, le sort de l’Afrique n’intéressait que peu de monde. Et, il faut bien reconnaître, qu’en ces temps d’ajustement aux réalités d’un monde nouveau, les propositions de solution ne couraient pas les rues.
Il faudra attendre la ruée, sur l’Afrique « utile », dans les premières années du millénaire, d’une Chine en quête notamment de terres arables 106 , de ressources énergétiques et minières pour voir à peu près redoré le blason d’une Afrique politique qui, pour avoir été discréditée par la disparition de la Guerre froide et la montée des blocs économiques régionaux, n’en a pas moins conservé ses chères habitudes. Toute la question est aujourd’hui de savoir quels seront les effets, sur les économies de cette Afrique-là, de la réhabilitation de l’économie des matières premières induite par les énormes besoins de la Chine, et dans une moindre mesure, de l’Inde, du Brésil, de la Russie. Cette question est d’autant plus pertinente que les exportations chinoises menacent notamment celles des pays émergents tels que le Maroc, la Tunisie, la Turquie, le Mexique ou les Philippines 107 ; que l’immense Chine de l’intérieur souhaiterait également rattraper la Chine « bleue », celle des régions côtières.
Cette brève évocation du Dialogue Nord-Sud et ses résultats paraît d’autant plus opportune que la Chine, pays-continent, qui tente de se positionner sur le plan diplomatique en tant que champion de la cause des pays pauvres, plaide pour la réhabilitation de la notion de développement dans le cadre de l’OMC, par exemple 108 .
Notre évocation du contexte dans lequel le bréviaire de la marginalisation de l’Afrique subsaharienne a été confectionné est terminée. Les lignes qui suivent s’attachent à en présenter les auteurs.
5. Une conversation de bistrot
Quatre institutions internationales ont, à des degrés divers, contribué à créer et diffuser la représentation dominante de la marginalisation de l’Afrique subsaharienne : la CNUCED en tant que maître d’œuvre du Programme visant à l’instauration d’un Nouvel Ordre économique International (NOEI) 109 ; l’Organisation de l’Unité africaine (OUA) 110 qui a élaboré, avec l’appui de la Commission économique pour l’Afrique (CEA), un plan d’autosuffisance économique appelé Plan d’action de Lagos (PAL) 111 et, enfin, la Banque mondiale à laquelle on doit une célèbre étude de prospective 112 visant à sortir l’Afrique subsaharienne de la crise et la mettre sur les rails de la croissance durable. Cette dernière, également connue sous le nom de Rapport Berg ou Plan Berg, présupposait l’existence d’États suffisamment solides pour mener à bien un vaste programme de reconversion économique et de rattrapage technologique. Or, elle a privilégié de faux « nouveaux acteurs » tels que « le secteur informel » et « la société civile » ; préconisé la réduction du rôle de l’État qui, sera quelques années plus tard, confiné à la bonne gouvernance. Le Plan d’action de Lagos et le Plan Berg ont été « supplantés » par les programmes d’ajustement structurel.
Appliqués dès le début des années 1980, à la suite des efforts de sauvetage économique qu’avaient déjà entrepris certains États africains, ces programmes avaient essentiellement pour but d’assainir les économies subsahariennes afin d’améliorer, à terme, leur insertion dans le commerce international. Or, ils ont, malgré leur interventionnisme tentaculaire et leur appellation séduisante, précisément échoué à secréter des structures économiques et des rapports sociaux adaptés à cette ambition : cet échec fut, après la déconfiture des « entreprises de modernisation par le haut », une nouvelle occasion de se demander si le volontarisme international pouvait remplacer la capacité des sociétés de produire leur propre histoire.
Il convient, pour clore cette brève présentation des pères de la représentation dominante de la marginalisation de l’Afrique, d’évoquer le rôle des économistes de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA). Ils ont apporté leur appui technique et idéologique à la confection du Plan d’action de Lagos et élaboré, en 1989, un cadre de référence appelé CARPAS 113 visant davantage à démontrer l’inanité des réformes proposées par la Banque mondiale qu’à sortir les économies africaines de la crise dans laquelle elles s’étaient engouffrées dès le milieu des années 1970 114 .
Telles sont, en résumé, les institutions auxquelles on doit le prêt-à-penser de la marginalisation de l’Afrique subsaharienne. La très longue histoire de l’insertion de cette région dans le commerce international est, grâce à eux, réduite aux ’legs de la colonisation’ ; l’immense contribution de pionniers africains à la création du commerce « licite » et de l’économie coloniale n’est même pas évoquée ; la crise des économies africaines est imputée à la corruption des classes dirigeantes africaines et aux ruptures financières et énergétiques des années 1970, alors qu’elle date de la nuit de temps. Ces dernières auraient ruiné les promesses de la décennie dorée des indépendances ; allégations que des analyses érudites du commerce colonial et postcolonial sont loin d’étayer 115 .
Pour avoir été largement commentés par les médias, les rapports internationaux mentionnés plus haut ont eu un grand écho auprès du grand public. En conséquence, on a vu s’installer dès le début des années 1980, en lieu et place d’analyses approfondies, une conversation de bistrot sur la place de l’Afrique noire dans le monde, à laquelle la proximité d’un nouveau millénaire a eu tendance à donner des accents de fin de monde. Elle consistait -et consiste encore -à se prononcer sur l’avenir d’un continent dont le taux de participation à l’économie mondiale reste proche du sol : le prochain terrain d’expansion du capitalisme officiel ? Une boucherie perpétuelle au regard de laquelle le génocide rwandais ne serait qu’une petite plaisanterie ou les deux ? Une telle configuration s’est déjà présentée en Afrique centrale, par exemple, à la fin du XIXe siècle.
Aujourd’hui encore, la question est loin d’être tranchée. L’humeur et l’opinion privées, l’injonction, le discours normatif continuent de prédominer là où on aurait attendu des conjectures assises sur de solides rétrospectives et sur une bonne observation des acteurs. Plus spécifiquement, l’incapacité de penser les problèmes d’insertion des économies africaines, dans l’économie internationale, sur d’autres registres que ceux du malheur indéfini ou de l’euphorie obligatoire confère, on le verra plus loin, une valeur identique au pessimisme, à l’optimisme et à l’analyse approfondie.
À l’exception des programmes d’ajustement structurel, aucun des plans concoctés par les institutions citées ci-dessus n’a été appliqué en Afrique. En revanche, l’histoire de la marginalisation de l’Afrique qu’elles ont fabriquée et diffusée a connu un vif succès, y compris dans sa version populaire. En conséquence, l’intérêt historique du Plan d’Action pour l’instauration d’un NOEI, du Plan d’action de Lagos et du « Plan Berg » est d’avoir servi de matrices à l’élaboration d’une histoire très abrégée de l’insertion de l’Afrique subsaharienne dans l’économie internationale où ce continent se distingue par une statistique lapidaire et désormais célèbre qui, selon le locuteur, se situe entre 2 % à 3 % de taux de participation aux échanges mondiaux.
Cette histoire, sans cesse reproduite, a pour fonction principale de constituer une grille simpliste pour expliquer la place de l’Afrique subsaharienne dans l’économie mondiale officielle. Il s’agit invariablement de partir des années 1960 pour souligner la faiblesse des infrastructures et des ressources humaines léguées par le colonisateur ; caler, contre l’âge d’or des indépendances, une série de phénomènes extérieurs adverses liés aux événements décrits plus haut en insistant sur : l’augmentation de la facture pétrolière et des importations ; l’inflation, le ralentissement du commerce international ; l’échec du NOEI ; des ingestions de pétrodollars mal investis (éléphants blancs) ; la hausse générale des prix ; la montée du chômage ; la crise de l’économie d’endettement 116 , la détérioration des cours des produits d’exportation africains (hors pétrole) ; l’échange inégal, les effets sociaux des politiques d’ajustement structurel, l’amenuisement des flux de l’APD, la maigreur des flux d’investissement direct étranger en direction de cette région, leur localisation dans quelques secteurs (mines et énergie), la concurrence des NPI d’Asie du Sud-Est et d’ailleurs ; « la mondialisation », etc. 117 La marginalisation de l’Afrique est ainsi devenue plus qu’une fable : une histoire à dormir debout. C’est, sans doute, la raison pour laquelle certains experts rêvent de voir le Dialogue Nord-Sud réhabilité et confié à l’Organisation mondiale du commerce (OMC).
Ce chapitre avait pour buts de décrire le contexte dans lequel la représentation dominante de la marginalisation de l’Afrique a été élaborée et présenter ses principaux promoteurs. Le prochain est axé sur le contenu de leurs débats. Sont ainsi, tour à tour, exposés les points de vue : des théoriciens de la déconnexion volontaire, des spécialistes de l’insertion par la réforme et des théoriciens de la déconnexion par défaut.
79 S. Ellis (dir.) L’Afrique maintenant , op. cit.
80 Voir Axelle Kabou, Et si l’Afrique refusait le développement ? L’Harmattan, Paris, 1991. Cet ouvrage montre comment les élites africaines post-indépendances ont utilisé le négrisme et l’africanisation, idéologies dérivées de la négritude et instrumentalisant la culture et la « race », pour refuser aux populations africaines leur droit à une vie meilleure. Le refus du développement a donc été une stratégie de domination politique.
81 Roland Oliver et J. D. Fage, A Short History of Africa, op. cit.
82 Ibid.
83 Le Kongo d’Afonso I er (1506 à 1543) a inauguré, en Afrique noire non musulmane, la doctrine de l’assimilation et l’ère de la coopération technique condescendante que ce royaume a incarné jusqu’à la caricature, avec ses techniciens et missionnaires Portugais installés à demeure, ses rois nègres friands de vieilles fripes, de rhum et de tissus importés, au détriment des produits de leur propre industrie. Voir, J. Vansina, « Le royaume Kongo et ses voisins », in Histoire générale de l’Afrique, Vol. V, chapitre 19.
84 Jean-François Bayart (dir.), La réinvention du capitalisme , Karthala, Paris, 1994.
85 A. G. Hopkins, An Economic History of West Africa , op. cit.
86 N. Rozenberg et L.E. Birdzell, Comment l’Occident s’est enrichi, op. cit .
87 Déclaration 3021 (S-VI) des Nations unies concernant la création d’un nouvel ordre économique international ; point 7 de l’ordre du jour de la sixième Session spéciale de l’Assemblée générale des Nations unies, mai 1974.
88 Ibid.
89 La Guerre du Kippour ou du Ramadan a eu lieu en octobre 1973, lorsque l’Égypte et la Syrie ont envahi le Golan. En réaction à cette guerre qui, sans l’intervention américaine aurait pu tourner à son avantage, l’OPEP a décidé d’augmenter le prix du brut de 70 %. Pendant cette guerre, le pétrole a été utilisé pour la première fois comme une arme.
90 Histoire générale de l’Afrique , Vol. VIII, « L’Afrique depuis 1935 ».
91 La Conférence d’Alger, qui a réuni 75 pays du tiers-monde en 1973, a énoncé les revendications justifiant l’établissement d’un nouvel ordre économique international. Elle avait été précédée par la Conférence de Téhéran, où des pays membres de l’OPEP avaient décidé de nationaliser leur pétrole et indexer le prix du baril sur l’inflation.
92 Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement créée en 1964 en tant que mécanisme intergouvernemental permanent.
93 Les négociations Nord-Sud ont connu un début d’application par le truchement du STABEX qui servait à stabiliser les recettes d’exportation et du SYSMIN qui accordait des aides financières aux vendeurs de produits miniers dans le cadre des accords CEE-ACP. Voir C. Coquery-Vidrovitch, « Les changements économiques en Afrique dans le contexte mondial (1935-1980) », in Histoire générale de l’Afrique , Vol. VIII, chapitre 11.
94 Pierre-Noël Giraud, L’économie mondiale des matières premières , La Découverte, Paris, 1989.
95 Samir Amin, in « Les grands entretiens du Monde », Le Monde, 1994.
96 Jacques Adda, La mondialisation de l’économie , op. cit .
97 Pierre-Noël Giraud, L’économie mondiale des matières premières , op. cit .
Michel Rainelli, Le commerce international , La Découverte, Paris, 1996.
Jacques Adda, La mondialisation de l’économie , Tome 1, Genèse ; et Tome 2, Problèmes, La Découverte, Paris, 1997.
98 Jean Coussy, « Les ruses de l’État minimum », in La réinvention du capitalisme , Jean-François Bayart, (dir.) op. cit .
99 Ibid.
100 Pierre-Noël Giraud, L’économie mondiale des matières premières , op. cit.
101 Ibid.
102 Fabien Eboussi-Boulaga, Les Conférences nationales en Afrique noire , Karthala, Paris.
103 « Performances commerciales de l’Afrique subsaharienne : une diversification nécessaire », NG et Yeats, Document de travail DIAL/ Unité de recherche CIPRE, novembre 2002. Banque mondiale 2001 ; données en ligne.
104 Alain Dubresson, Jean-Pierre Raison, L’Afrique subsaharienne : Une géographie du changement , Armand Colin, Paris, 1998.
105 Marisol Touraine , Le bouleversement du monde , géopolitique du XXe siècle, Le Seuil, Paris, 1995.
106 Cinq pays africains (Éthiopie, Madagascar, Mali, Mozambique, Soudan) ont loué des millions d’hectares à divers pays : Chine, Égypte, Arabie Saoudite, Corée du Sud, Inde, Emirats arabes unis et États-Unis. Ces derniers désirent sécuriser leurs approvisionnements alimentaires ; produire des aliments pour les animaux, des biocarburants et économiser l’eau. Cette stratégie prolonge la pratique coloniale et postcoloniale de location de concessions à des consortiums étrangers pour renflouer les caisses de l’État. Le contexte démographique actuel étant différent, on peut s’attendre à ce que son extension s’accompagne de troubles sociaux.
107 Erik Izralewicz, Quand la Chine change le monde , Grasset, Paris, 2005.
108 Voir notamment Kevin P. Gallagher, « Un nouvel enjeu pour Doha : réintroduire le développement », in « L’OMC a-t-elle un avenir ? », L’Économie politique n° 35, Alternatives économiques , juin 2007, Paris. Le premier ministre chinois Wen Jiabao, appelle depuis janvier 2009, au moins, à l’instauration d’un nouvel ordre politique économique et international ; données en ligne.
109 Voir Mohammed Bedjaoui, Pour un Nouvel Ordre Économique International, Unesco, Paris, 1979.
110 L’Organisation de l’Unité africaine a été créée en 1963. Elle est devenue l’Union africaine en 2002.
111 Le Plan d’Action de Lagos pour le développement économique de l’Afrique, 1980-2000, Organisation de l’Unité africaine, 1981, Addis-Abeba, Éthiopie, est la traduction de la Stratégie de Monrovia qui a été formulée en 1979 à l’issue d’un colloque. Voir également, S. K. B. Asante, « Le panafricanisme et l’intégration régionale », in Histoire générale de l’Afrique , Vol. VIII, chapitre 24. Voir aussi le chapitre 26 du même volume.
112 L’ Afrique subsaharienne , de la crise à une croissance durable , Étude de prospective à long terme, Banque mondiale, Washington, 1989.
113 Organisation des Nations unies, Commission Économique pour l’Afrique, Cadre africain de référence pour les programmes d’ajustement structurel en vue du redressement et de la transformation socio-économiques (CARPAS) Addis-Abeba, 1989.
114 Voir Gilles Duruflé, Les Programmes d’ajustement structurels , Sénégal, Côte d’ivoire, Madagascar, Karthala, Paris.
115 A. G. Hopkins, An Economic History of West Africa , op. cit. ; John Illife, Les Africains, Histoire d’un continent, op. cit. ; Kevin Shillington, History of Africa, Macmillan, 1995.
116 Les économies africaines avaient déjà connu une telle crise, dans les années 1930, avec « des échéances de remboursement qui s’alourdissent précisément au moment de la chute vertigineuse des cours à l’exportation Pour mettre fin à cette économie archaïque, qui dépendait de la taxation et du pillage, qui conduisit les colonies à la faillite, une Conférence économique de la France métropolitaine et d’outre-mer fut organisée pour mettre en œuvre un programme de soutien réalisé seulement au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale » ; C. Coquery-Vidrovitch, « L’économie coloniale des anciennes zones françaises, belges et portugaises, 1914-1935 », in Histoire générale de l’Afrique , Vol. VII, chapitre 15.
117 S. Ellis, (dir.) L ’Afrique maintenant , op. cit.
TROISIÈME PARTIE – MARGINALISÉE OU EN VOIE DE DÉCOLLAGE ? Les discussions concernant la marginalisation de l’Afrique subsaharienne recouvrent, en gros, trois grands débats. Le premier divise ceux qui croient à la réalité de ce phénomène et ceux qui en doutent ; le deuxième oppose des spécialistes de l’insertion par le commerce international (réformateurs) et les théoriciens de la rupture ou de la déconnexion volontaire. Enfin, le troisième débat a pris la forme d’une explication axée sur les processus de rattrapage économique. Il oppose le point de vue de réformateurs et celui d’un analyseur de l’insertion par l’économie criminelle qui accorde, par ailleurs, une place importante aux questions de réinvention et de greffe d’institutions importées sur des logiques autochtones. Les développements qui suivent insistent, par conséquent, autant sur le contenu du Plan d’action de Lagos , qui préconisait l’autonomie collective du continent africain, que sur les évolutions mondiales inédites auxquelles il prétendait soustraire les économies africaines.
CHAPITRE I – SORTIR DE L’ORDRE MONDIAL « Il n’y a pas de phénomène de rattrapage. Le capitalisme comme système polarisant crée un rebut 118 ».
Samir Amin « La déconnexion n’est pas une recette, mais un choix de principe, celui de déconnecter les critères de rationalité des choix économiques internes de ceux qui gouvernent le système mondial 119 ».
Samir Amin

Quatre ans après l’adoption, par les pays du tiers-monde, de la Charte pour l’instauration d’un nouvel ordre économique international, l’Afrique a formulé la Stratégie de Monrovia 120 (1979) puis, un an plus tard, le Plan d’action de Lagos , qui devait permettre de réaliser cette stratégie de mise à distance par rapport à l’ordre mondial. Ce Plan, on l’a vu, a été élaboré par l’Organisation de l’Unité Africaine, avec l’appui technique de la Commission économique pour l’Afrique, afin de soustraire les économies africaines à un ordre mondial que le Dialogue Nord-Sud avait échoué à réformer.
À l’époque, les économistes non libéraux pensaient que les économies extraverties étaient vouées à la stagnation ; que la fermeture était la stratégie la plus susceptible de conduire les économies du tiers-monde au développement. L’expérience des NPI d’Asie du Sud-Est, qui ont créé un marché intérieur, se sont développés à l’abri de fortes protections tarifaires, tout en appliquant une stratégie de pénétration des marchés internationaux entraînant des remontées de filières, a discrédité ce point de vue 121 . Cette expérience a, par ailleurs, confirmé le rôle critique des échanges régionaux dans la compétitivité économique de zones retardataires dotées d’au moins un pays susceptible de jouer le rôle de locomotive (vol d’oies sauvages). Toutefois, pour les dépendantistes, dont s’inspiraient les promoteurs du Plan d’action de Lagos, les succès des NPI restaient suspects 122 .
1. Compter sur ses propres forces…
Le Plan d’action de Lagos pariait sur les vertus de l’autosuffisance collective 123 . Dépendantiste par essence, fondé sur les concepts de rupture et d’autonomie, ce plan recommandait aux pays africains de se déconnecter volontairement de l’ordre mondial afin de mettre en œuvre un projet de coopération et d’intégration économique régionales porteur, à court terme, d’autosuffisance et, éventuellement, à plus long terme, de compétitivité à l’échelle internationale. L’intégration régionale, qui est au cœur de ce dispositif de dissidence, posait, en Afrique noire, des problèmes de faisabilité qui n’ont toujours pas été résolus, ainsi qu’en témoigne, notamment, la faiblesse du commerce intra-africain (moins de 10 % des échanges 124 ) par rapport à celui d’autres régions (30 à 70 % en Asie et 80 % en Europe). Ce projet, qui préconisait de négliger le commerce extérieur, s’inspirait de diverses tentatives non libérales de développement. En effet, pour ses auteurs, qui se représentaient le monde comme un centre entouré de périphéries, le non développement de ces dernières n’était pas un accident de parcours mais une nécessité de l’accumulation capitaliste à l’échelle mondiale 125 . Il était donc recommandé de s’inspirer de la Russie, qui a refusé le Plan Marshall et d’autres pays qui, tels le Cambodge de Pol Pot, la Chine et Cuba, auraient choisi de se passer de l’aide extérieure 126 ; se déconnecter volontairement du système capitaliste par divers moyens (substitution aux importations, coopération économique régionale, autarcie relative, etc.).
Bien qu’il n’ait jamais été appliqué, faute d’acteurs politiques et économiques africains désireux de se suicider, le Plan d’action de Lagos et la Stratégie de Monrovia , dont il est la traduction, occupent une place de premier plan dans la construction de la représentation dominante la marginalisation des économies africaines. En outre, le fait qu’il ait fini au fond d’un tiroir, pour avoir échoué à mobiliser, auprès des bailleurs de fonds, 80 % des fonds nécessaires à sa mise en œuvre, montre à quel point l’histoire des couches dominantes africaines reste marquée par une dépendance voulue, recherchée et soigneusement construite, à l’égard de l’extérieur 127 . Face à l’ampleur de la débâcle économique de l’Afrique, certains des créateurs du Plan d’action de Lagos 128 , ont dû reconnaître la nécessité de l’aide extérieure 129 , dénoncer la fourberie des chefs d’État africains qui devaient mettre en pratique leurs idées 130 .
2. … Au mépris des leçons de l’histoire
Face au déclin des performances économiques extérieures de l’Afrique et à l’échec des négociations Nord-Sud, la mise en œuvre d’un projet qui visait à faire en sorte que les Africains ne soient pas « déconnectés malgré eux » et « traitait le commerce extérieur comme un résidu 131 » tombait sous le sens, pourvu qu’on ne s’embarrasse pas de la question de savoir qui devait ou voulait le mettre en œuvre. En effet, un programme de rupture n’avait aucune chance de prendre racine en Afrique subsaharienne pour diverses raisons historiques :
Premièrement, un tel projet supposait que les couches dominantes des sociétés africaines renoncent à vivre des « ressources de l’extraversion 132 » et forgent, avec leurs peuples, des alliances axées sur la création, la redistribution de la richesse et la gestion des conflits sociaux qui accompagnent forcément l’édification d’une telle entreprise 133 . Or, ce type d’alliance est -c’est un euphémisme - totalement étranger à l’histoire économique et sociale de l’Afrique subsaharienne 134 . On paraît, en outre, s’être contenté de penser que l’Afrique est suffisamment riche pour se passer d’une réflexion approfondie sur les moyens concrets d’exploitation et d’utilisation de ses ressources 135 : l’Afrique n’est pas riche : elle a des dotations naturelles qu’elle ne sait pas exploiter, dont la mise en valeur exige des capitaux considérables qui viennent invariablement de l’extérieur.
Deuxièmement, historiquement, en Europe, et dans une moindre mesure en Afrique subsaharienne, l’expansion du commerce intérieur a été impulsée par le commerce au loin. Le développement du Kaabu aux XVIe et XVIIe siècle, par exemple, est étroitement lié à celui de la traite négrière en Sénégambie 136 . Ce commerce a permis aux couches dominantes de cette région de dilater des économies plus que rudimentaires au départ et proposer de l’or, de la cire d’abeille, des peaux, des tissus, des esclaves etc. Dans l’autre cas, c’est « la conjonction de la désagrégation des rapports de production dans les campagnes et l’accumulation du capital-argent dans les ports de l’Atlantique, grâce au commerce lointain, (qui aurait permis) à l’Europe de passer progressivement d’une figure d’historicité, la féodalité 137 , à une autre : le capitalisme 138 ». « Le commerce international a joué un rôle décisif dans la naissance et l’expansion du capitalisme. Il continue d’être un vecteur essentiel du développement de certaines nations, les nouveaux pays industrialisés qui ne peuvent plus être considérés comme appartenant au tiers monde, en grande partie grâce au développement de leurs exportations. Enfin, il est le moteur essentiel du renouvellement du tissu productif dans les pays d’ancienne industrialisation 139 ».
C’est à peine caricaturer l’histoire du commerce extérieur des formations politiques de l’Afrique subsaharienne que de dire que le commerce au loin a joué un rôle décisif dans l’extension, voire dans la création de la plupart d’entre elles. Bon nombre de ces structures sont, en effet, nées du commerce au loin ou y ont puisé les moyens de leur essor et de leur puissance. Ainsi de Ghâna, de Gao et du Kanem, du Mali, du Songhaï, du Monomotapa, pour ce qui concerne l’époque médiévale et plus près de nous, des formations politiques de l’Afrique centrale et orientale, par exemple : « Au XIXe siècle, la région des Grands Lacs compte de nombreux États de taille et de puissance diverses coiffés par un roi. À cette époque certains États réussissent à s’élever et grandir en exploitant habilement le rapport à l’étranger : Bouganda, Rwanda, Burundi et Bunyoro. Les petits royaumes se désintègrent 140 » .
Ces échanges ont, par ailleurs, permis de bouleverser les rapports de force au niveau local notamment en propulsant des peuples obscurs au devant de la scène. Tel fut notamment le cas des Chokwe d’Afrique centrale qui, au XIXe siècle, se sont enrichis en migrant pour s’adapter à des crises économiques. Ce peuple de chasseurs, numériquement faible au départ, et peu porté sur le trafic des esclaves, a fini par créer un « empire commercial » en vendant de l’ivoire et de la cire du Haut-Kasaï à des intermédiaires négriers du Kasanje et de Bihe, à destination de Luanda et Benguela où ces derniers commerçaient des Portugais. Avec les revenus de ce commerce, les Chokwe ont acheté des mousquets et des femmes. « Ils ont prospéré au point que dans les années 1850, le Haut-Kasaï a commencé à connaître une pénurie de terres arables 141 ». Pour desserrer cette contrainte, ils ont entamé une lente migration vers le Nord. Dans les années 1860, les Chokwe se sont lancés dans le commerce du caoutchouc ; ils ont créé leurs propres caravanes, leur système de portage et de commandement et sont parvenus à démettre leurs concurrents. « En l’espace d’un demi siècle, ils étaient devenus l’une des puissances militaires et l’une des forces économiques les plus dynamiques d’Afrique centrale 142 ». Ils sont devenus si puissants qu’ils ont ébranlé et quasiment détruit l’empire lunda : « … les Chokwe, ayant quitté leurs villages continuèrent au cours des années 1870 à se répandre dans la région située entre les fleuves Tshikapa et Kasaï. Ils furent bientôt assez puissants pour éclipser le pouvoir des chefs lunda. Ce déclin du pouvoir lunda fut encore aggravé par des dissensions internes. Les Chokwe aidèrent un chef à s’emparer du pouvoir. Devenu Mwant’ Yav, Mbumba continue à s’appuyer sur eux pour empêcher une reprise du pouvoir par les Lunda. Il meurt en 1883 au terme d’un règne sanglant et les Chokwe s’emparent alors du trône pour un fils de Mbumba qui avait été élevé dans une famille adoptive Chokwe 143 » .
Toujours dans le registre des leçons de l’histoire, il n’est pas superflu de rappeler que le modèle de « développement » des royaumes africains de l’époque médiévale, qui ressemble étrangement à celui des systèmes économiques africains actuels, a été notamment caractérisé par la « centralité des trafics à longue distance 144 ». La quasi-autarcie, préconisée par les adeptes de la déconnexion volontaire semble avoir été à peu près inconnue dans de vastes régions de l’Afrique subsaharienne précoloniale. En effet, avant l’arrivée des Européens en Afrique noire, la plupart des villages de la zone guinéenne étaient connectés, via le Soudan et l’Afrique du Nord, à l’économie-monde de leur époque 145 . Enfin, on ne peut nier que « la centralité des trafics à longue distance » ait, au-delà de l’abolition du commerce négrier, caractérisé toutes les séquences de l’histoire économique de l’Afrique subsaharienne. La question de savoir ce que les princes-marchands africains ont fait des revenus du commerce négrier n’est pour ainsi dire, jamais débattue : elle mériterait pourtant de figurer en bonne place dans l’histoire de l’accumulation en Afrique. Il conviendrait, de même, de mesurer l’impact de plus d’un millénaire de commerce négrier sur les relations gouvernants/gouvernés en Afrique avant de rêver d’étreintes entre les couches dominantes et les populations. Les très théocratiques, très fondamentalistes et très esclavagistes révolutions peules du XIXe siècle, qui ont prétendu mettre fin à ce trafic, ont-elles été, dans ce domaine , autre chose qu’une tentative de captation de main-d’œuvre agricole gratuite ? « Le déplacement forcé de populations agricoles des zones périphériques vers les régions centrales prospères a été la conséquence la plus notable des djihads peuls 146 » .
Plus près de nous, c’est le partenariat qui, dès les années 1880, a lié les grands planteurs, les intermédiaires, les petits producteurs africains, les factoreries européennes d’import-export et les compagnies maritimes européennes, dans le cadre du commerce « licite » ou « légitime », qui a été le moteur du changement social dans les pays africains non miniers. Ce commerce, dont la légitimité est plus que douteuse, a été instauré au lendemain de l’abolition de la traite négrière extérieure, par la diplomatie de la canonnière 147 , pour permettre aux entrepreneurs politiques africains de vendre autre chose que de l’or et des êtres humains 148 . L’Afrique subsaharienne a ainsi endossé le costume d’exportateur de produits primaires non transformés qu’il porte encore aujourd’hui. Pour sortir des matières premières, il aurait fallu, à en croire les spécialistes, s’organiser pour changer de métier et effectuer des remontées de filières. Or, cette option, celle de la reconversion économique par la mécanisation et l’industrialisation, est également restée, à de rares exceptions près, un scénario en quête d’acteurs et … de conditions propices.
Pour poursuivre ces quelques remarques sur les pesanteurs historiques qu’ont bien voulu ignorer les théoriciens de la déconnexion volontaire, il peut être utile d’ajouter que l’histoire de l’économie coloniale est celle d’un partenariat entre les banques européennes, qui finançaient les activités des maisons d’import-export, celles des chargeurs maritimes européens et d’acteurs africains (planteurs d’arachides du Nord du Nigeria, du Sénégal, planteurs et transporteurs de cacao, de café du Ghana et de Côte d’Ivoire, etc.) qui ont su donner un nouveau souffle à un commerce « licite » moribond 149 . Ce partenariat rappelle à s’y méprendre celui qui liait les aristocraties sahéliennes courtières en nègres à leurs homologues sahariens, Nord-Africains, Égyptiens et Turcs 150 .
Soulignons, enfin, que les couches dominantes de l’Afrique postcoloniale ont vécu -et continuent de vivre -largement de l’exploitation, par des firmes étrangères, de leurs ressources nationales, de l’aide internationale, de divers trafics mondialisés, des rentes que génèrent les possibilités de diversification de partenaires étrangers.
Le projet de déconnexion volontaire qui nous occupe ici était condamné dès le berceau pour une troisième raison : l’émergence et la multiplication des NPI à partir des années 1960 151 . Leur aptitude à s’insérer dans le commerce international par des exportations de produits industriels, et non plus uniquement de produits de base, a disqualifié le Plan d’action de Lagos en démontrant la ’convivialité’ du capitalisme et la possibilité de pratiquer une extraversion positive. Ces industrialisations ont pu être interprétées, comme le produit de la cooptation des pays concernés par des pays d’industrialisation ancienne, notamment, par le biais de l’aide américaine au développement. Mais cette explication est insuffisante : l’Afrique subsaharienne n’a précisément pas manqué de tels concours avant la crise de… la dette. Les raisons pour lesquelles, à l’inverse de ce qui s’est passé dans l’Europe voisine, le commerce au loin n’a pas permis de créer, en Afrique subsaharienne, une demande intérieure porteuse de changements technologiques et techniques sont au cœur de la marginalisation de cette région. Elles sont largement analysées dans cet ouvrage.
3. Une tentative de « braquage » ratée
Ce qui précède montre amplement que le Plan d’action de Lagos était, au mieux, une robinsonnade ; au pire, un projet, somme toute, ordinaire en Afrique, de captation de ressources extérieures à des fins personnelles. Les économistes radicaux qui avaient soutenu cette démarche ont, semble-t-il, compris qu’ils avaient été bernés par les chefs d’État de l’OUA. C’est sans doute la raison pour laquelle « … aux espoirs de déconnexion de l’extérieur (ont) succédé, dans les scénarios dépendantistes, l’expression des craintes d’une déconnexion subie par l’ASS 152 ».
La classe politique africaine a toujours prétendu œuvrer pour réduire la dépendance du continent à l’égard de l’extérieur, renforcer son emprise sur les marchés mondiaux. Le Plan d’action de Lagos , exigeait d’aller au-delà de cet objectif. Il s’agissait, en effet, de tourner le dos au commerce intercontinental, définir les priorités en fonction de critères internes, recourir aux forces populaires, renforcer la coopération Sud-Sud. Ce projet n’a jamais été mis en œuvre notamment pour des raisons historiques qui ont été exposées ci-dessus.
À en croire l’un de ses promoteurs, le Plan d’action de Lagos « était plus tourné vers l’intérieur que l’extérieur, ne faisait pas une idole des recettes de change et n’attachait aucune importance excessive au commerce extérieur en y voyant le point de départ obligé du développement 153 » . Or, de l’avis de l’un des promoteurs du Plan Oméga et du NEPAD , « le Plan d’action de Lagos, en dépit des proclamations de principe » n’aurait été « qu’un plan classique de développement par le moyen d’un approfondissement de l’intégration à l’économie mondiale 154 ». Les promoteurs du Plan Oméga 155 , pensent à peu près la même chose : « le Plan de Lagos (n’aurait été) selon eux, « qu’un catalogue de projets sectorialisés sur une trame de profession de foi 156 » . Cette politesse peut aisément leur être retournée puisqu’il s’agit, encore et toujours, de mobiliser des ressources financières internationales, et non celles de l’Afrique qui n’en est pourtant pas dépourvue, pour financer des domaines économiques artificiellement intégrés et présentés comme prioritaires.
L’intérêt du Plan d’action de Lagos , pour notre propos, est d’être, avec la Stratégie de Monrovia sur lequel il se fonde, l’un des premiers documents internationaux à avoir donné corps à la notion de marginalisation appliquée à l’Afrique. Il semble, en outre, que ce Plan ait contribué à renforcer une solide tradition historiographique qui aime à situer le début des difficultés économiques de l’Afrique, sur les marchés mondiaux, à la crise des années 1970, tout en désignant les indépendances comme un point de départ pertinent pour comprendre l’évolution du commerce extérieur des États africains. Ce qui est très grave. Résumant un point de vue largement partagé, semble-t-il, un célèbre auteur du Plan d’action de Lagos a écrit : « Force est de constater que la crise économique dans laquelle le continent africain est plongé depuis la seconde moitié des années 70 vient en grande partie du fait que les économies nationales sont demeurées prisonnières du cadre hérité du colonialisme 157 ». Et de conclure : « Pourquoi l’Afrique n’a-t-elle pas connu le développement économique que l’indépendance semblait lui promettre ? » (… ) « Pour apporter ne fut-ce qu’un début de réponse à ces questions nous devons d’abord et avant tout analyser les stratégies économiques des pays indépendants d’Afrique au commencement des années 1960 158 ».
La pertinence de l’intégration économique en Afrique, (dispositif central du Plan d’action de Lagos ), en tant qu’étape préliminaire à l’insertion réussie dans l’économie mondiale, a, depuis lors, été mise en doute, pour diverses raisons 159 . En tout état de cause, ce projet ne permettait ni de tenir compte des évolutions économiques des années 1970 ni de s’y adapter. La stratégie de décrochage prônée par le PAL ignorait non seulement l’histoire du commerce extérieur de l’Afrique mais faisait également fi d’évolutions aussi décisives que « la recomposition en profondeur de la carte économique mondiale 160 » ; « la montée des logiques intégratrices privées au détriment du système interétatique 161 » ; « l’émergence d’un nouvel environnement dominé par les firmes transnationales 162 où la notion de juste prix 163 n’était plus qu’une considération morale dépassée 164 » .
De nombreux experts doutent que les difficultés commerciales de l’Afrique subsaharienne datent de la colonisation et des années 1970. Pour Philippe Hugon par exemple 165 , la crise des années 1970 n’a été qu’un révélateur : « L’Afrique (de l’époque) est demeurée une économie de rente où le processus d’accumulation n’a pas pu être réellement enclenché 166 ». « Cette marginalisation traduit l’épuisement d’une économie de traite, mal spécialisée, assistée et insérée dans une économie mondiale en profonde mutation (interconnexion des marchés, révolution de l’informatique… ) 167 ».
Il est certain, on l’a vu, que l’optimisme économique des indépendances s’inscrivait dans un cycle de prospérité qui datait des années 1945-50 168 , du boom des matières premières lié à la Deuxième Guerre mondiale 169 . Avant cela, plus spécifiquement, à partir de l’instauration du commerce « licite », le commerce extérieur de l’Afrique de l’Ouest, par exemple, avait connu des cycles de prospérité et de dépression auxquels les agriculteurs africains, paupérisés, avaient répondu en augmentant leur production pour compenser la baisse des cours ou en proposant de nouveaux produits… agricoles 170 .
4. À la recherche d’une boussole
La crise des années 1970 se démarquait cependant des précédentes par la nouveauté radicale des évolutions qui la sous-tendaient. Pour s’y adapter, les économies africaines ne pouvaient plus se contenter de proposer des produits agricoles de rechange en échange de biens manufacturés et exploiter les marges d’opérations d’import-export, comme le faisaient les factoreries et les banques coloniales. Il s’agissait, désormais, à en croire l’ONUDI, de renforcer leurs industries en transformant leurs produits primaires ; effectuer des remontées de filières, s’insérer dans des segments de production internationalisés grâce à la disponibilité d’une population éduquée et relativement bon marché, etc. Ce programme reste d’actualité. On sait aujourd’hui que la période de prospérité du commerce extérieur de l’Afrique indépendante n’a pas excédé une dizaine d’années. Cette assertion est corroborée notamment par les auteurs du Plan d’action de Lagos selon lesquels les économies subsahariennes n’auraient jamais décollé ; les exportations de pétrole auraient caché la forêt de la stagnation puis de la régression économiques : « Ainsi, au cours des vingt ans entre 1960 et 1980, le taux moyen de croissance de tout le continent n’a pas dépassé 4,8 %, chiffre qui cache des réalités différentes allant d’un taux de croissance de 7 % pour les pays exportateurs de pétrole à 2,9 % pour les pays les moins développés 171 ».
Par ailleurs, les marges de progression de ces économies auraient été limitées :
« … si la prévision mondiale dans le domaine économique pour la prochaine décennie doit être retenue, toute la maigre performance de l’économie africaine durant les vingt dernières années semble être l’âge d’or par rapport aux taux de croissance de l’avenir 172 » . Et de toute façon, à moins d’une reconversion, les perspectives économiques de l’Afrique subsahariennes étaient plutôt sombres : « La crise des années quatre-vingt a mis fin au rêve créé par le premier choc pétrolier que l’exportation de matières premières pouvait être un puissant facteur de développement dans le tiers-monde. La spécialisation primaire est apparue pour ce qu’elle est : l’une des moins favorables… »… « La raison en est simple : l’avantage comparatif que représente la détention de ressources naturelles est relativement faible, en comparaison par exemple de celui que procurent de très bas niveaux de salaire dans les industries de main-d’œuvre ». « De plus, même quand l’avantage naturel vis-à-vis des pays industrialisés est incontestable, comme dans le cas des cultures tropicales, les barrières à l’entrée dans la production de matières premières sont très faibles, et c’est la concurrence des pays du Sud qui se charge alors de laminer les rentes et de ramener les prix au niveau des coûts 173 ». Ces économies sont, en d’autres termes, prises dans un engrenage régressif.
La mise au placard du Plan d’action de Lagos a laissé les pays africains plus démunis qu’auparavant. Aujourd’hui encore, ils restent tributaires des produits qui ont fait la fortune des planteurs africains à la belle époque du commerce « licite » 174 . Ils sont, de ce fait, vulnérables aux défis posés par de nouvelles évolutions telles que : le déclin de l’économie de complémentarité qui faisait leur prospérité ; la redéfinition des critères de la puissance, de la richesse au détriment de la possession de matières premières et au profit de la matière grise. Leur seraient, en revanche plus ou moins favorable, la redéfinition de la notion de sécurité autour de nouvelles menaces telles que : l’émergence de nouveaux risques écologiques ; la montée des maffias internationales, le trafic de drogues, le terrorisme, les zones grises ; les conflits ethniques, le dynamisme démographique des « parias de la mondialisation », les migrations, la relégation de la notion de justice économique internationale aux réserves exotiques du commerce équitable, etc. Les économies d’Afrique subsaharienne peinent, aujourd’hui encore, à s’insérer significativement dans l’économie internationale officielle 175 pour diverses raisons supplémentaires sur lesquelles il convient de s’arrêter.
Premièrement, la revalorisation volontaire des prix des matières premières, qui occupait une place centrale en tant que facteur explicatif du retard des pays du Sud, est devenue, en quelques années, un combat d’arrière-garde, les pays industriels ayant rapidement pris des mesures pour réduire leur dépendance à leur égard, à l’exception du pétrole. « Au début des années soixante-dix, les pays industrialisés s’inquiètent des risques de pénurie de matières premières, élaborent des politiques d’approvisionnement et constituent des stocks de sécurité. Au début des années quatre-vingt, les prix s’effondrent sous l’effet d’une énorme surproduction, ils touchent les plus bas niveaux depuis la crise des années trente, ils resteront profondément déprimés jusqu’en 1987 176 ».
En deuxième lieu, la mondialisation financière a changé la face du monde en permettant notamment à l’argent électronique de faire et défaire les économies de la planète en temps réel, créer des produits immatériels. En une fraction de seconde, des investisseurs ou des spéculateurs peuvent placer leur argent où ils l’entendent, fragiliser les économies délaissées et renforcer des économies capables d’accueillir et utiliser au mieux leurs capitaux. L’argent sale est certes recyclé en Afrique, où l’industrie du faux-monnayage, par exemple, a trouvé très tôt, au plus haut niveau, un terrain d’expansion privilégié 177 . Il n’en reste pas moins vrai que cette région, réputée « convoitée » a historiquement attiré peu de capitaux étrangers officiels 178 .
Troisièmement, la montée des industries de matière grise à l’échelle mondiale, constitue l’une des principales révolutions révélatrices de la marginalisation de l’Afrique subsaharienne et cela malgré les perspectives d’évolution de la demande chinoise de matières premières, qui pourraient menacer l’hégémonie de l’économie immatérielle 179 . En effet, contrairement aux matières premières, ces dernières peuvent se déplacer et s’implanter là où des ressources intellectuelles bien agencées sont disposées à les accueillir. L’Afrique, qui entretient avec la recherche scientifique, des relations plus que diaphanes est, pour l’instant, battue sur ce terrain par d’autres pays. La relation à l’éducation et la science posent, dans cette région, des problèmes qui ne sont pas près d’être résolus 180 . Les enjeux de l’éducation de la petite enfance, notamment, restent incompris même là où de telles institutions et des moyens existent. Il est devenu banal de dire que l’avantage concurrentiel est créé par l’homme et par la technique. Les capacités de leadership, la recherche-développement, le niveau d’éducation et de formation de la main-d’œuvre sont des critères décisifs de puissance auxquels il convient d’ajouter un minimum de cohésion nationale et sociale. Ces attributs manquent cruellement aux économies africaines.
Enfin, on sait que la marchandisation des particularismes occupe une place importante dans les échanges mondialisés, pour peu qu’on les débarrasse de leurs rugosités. Le succès de la World Music n’est cependant pas aisément extensible à d’autres domaines. Des discours un peu rapides sur l’insertion par l’exportation de la différence, encouragés par la mode de l’ethnique et du comptoir colonial, ont voulu faire croire que l’Afrique subsaharienne pouvait se démarginaliser en exportant ses productions culturelles 181 . Or, même sur ce marché, le sous-continent est battu par l’Asie comme le montre le moindre détour dans un magasin exotique en Occident. La nouvelle statuaire africaine, par exemple, est fabriquée dans des ateliers asiatiques à forte intensité de main-d’œuvre, où l’on copie des tableaux de maîtres et fabrique du mobilier « colonial ». De même, les produits exotiques des supermarchés occidentaux sont fabriqués à l’étranger ou en Occident même, à l’aide de capitaux occidentaux. Sur ce plan, les économies africaines sont notamment handicapées par le fait que « les différences de compétitivité résident désormais dans les coûts de production, le rythme des innovations techniques, les produits échangés et le mode d’accumulation du capital 182 ».
L’Afrique subsaharienne n’a pas à proprement parler des problèmes de compétitivité mais de décollage. Bien que le Nigeria, le Kenya et le Zimbabwe (d’avant l’effondrement) aient un secteur industriel notable, il est difficile de les considérer comme des sociétés industrielles, reconnaissables notamment aux conflits qui, ailleurs, ont opposé le capital et le travail.
5. Décidément, rien d’autre à vendre 183
La crise africaine, on l’a mieux compris depuis la fin des années 1980, n’était pas exactement une crise conjoncturelle : elle n’a pas été révélée par des ruptures intervenues, en Afrique, dans des évolutions passées mais bien par l’exacerbation de vieilles tendances observées au niveau mondial, depuis 1900, telles que l’érosion de la valeur des matières premières et son principal corollaire : la tendance à la dématérialisation du contenu des produits industriels. Les spécialistes ont, en effet, noté dès cette époque, une tendance lourde au « déclin des prix réels des matières premières qui est aussi une tendance à la dégradation des termes de l’échange pour les pays dépendant de ces produits à l’exportation » 184 et qui « découle fondamentalement du déclin rapide du contenu en produits de base de la production industrielle et de la consommation mondiales… 185 &nbs

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