D un quartier ouvrier... aux quartiers de la finance
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Description

Pierre Lamy est un Montréalais né dans un quartier ouvrier et dans un clan familial "tissé serré". Il a fait carrière dans les milieux financiers qui l'on conduit du Québec à New York, en Europe, et en Afrique. Qu'un financier, professionnel des chiffres, entreprenne de déchiffrer sa vie n'est pas fréquent. Il nous fait partager son itinéraire singulier grâce à différentes écritures de soi qui jalonnent sa vie : journal, correspondance, agendas, bottins, notes de voyage et de travail, photos, etc.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2010
Nombre de lectures 268
EAN13 9782336263571
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Histoire de Vie et Formation
Collection dirigée par Gaston Pineau
avec la collaboration de Bernadette Courtois, Pierre Dominicé, Guy Jobert, Gérard Mlékuz, André Vidricaire et Guy de Villers

Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation, en s’ouvrant aux productions qui cherchent à articuler “histoire de vie” et “formation”. Elle comporte deux volets correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet anthropologique.
Le volet Formation s’ouvre aux chercheurs sur la formation s’inspirant des nouvelles anthropologies pour comprendre l’inédit des histoires de vie. Le volet Histoire de vie , plus narratif, reflète l’expression directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme et en sens.
Dernières parutions
Volet : Formation
Marie-France ROTHÉ, Vivre avec le mal de mère ou qu’est-ce qui fait courir Julie? , 2010.
Muriel DELTAND, Les musiciens enseignants au risque de la formation : Donner le la , 2009.
Sabine SENE, Trajets de salariés et bilan de compétences. Quelles trans-formations ? , 2009.
Marie-Odile de GISORS, Veilleurs de vie. Rencontres en tendresse , 2009.
Annemarie TREKKER, Des femmes « s’ » écrivent. Enjeux d’une identité narrative , 2009.
D. BACHELART et G. PINEAU, Le Biographique, la Réflexivité et les temporalités , 2009.
Franco FERRAROTTI, Les Miettes d’Epulon , 2009.
Isabelle GRAITSON, L’Intervention Narrative en Travail Social. Essai méthodologique à partir des récits de vie, avec la collaboration d’Elisabeth Neuforge, 2008.
Danielle NOLIN, L’art comme processus de formation de soi , 2008.
Elizeu Clementino de Souza (coord.), (Auto)biographie. Ecrits de soi et formation au brésil , 2008.
Ronald MÜLLER, Jean Rouppert, un dessinateur dans la tourmente de la Grande Guerre , 2007.
D'un quartier ouvrier... aux quartiers de la finance
Itinéraire d'un Montréalais 1938-1983

Pierre Lamy
© L’HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296129009
EAN : 9782296129009
À Diane, ma conjointe, pour son indéfectible appui, qui m’a permis de traduire un projet, cher à mon cœur, en un plaisir quotidien.
À Dominique et Alain, mes enfants, pour qu’ils gardent traces et souvenirs de leur famille et de leur milieu.
Remerciements
En introduction, on retrouve l’interrogation « Mais, qu’est-ce au juste qu’un itinéraire ?» André Vidricaire me pose cette question après la lecture du premier jet de mon travail. Nous nous rencontrons à plusieurs reprises pour en discuter et nos échanges me mènent à des questionnements méthodologiques importants ainsi qu’à des remises en question parfois douloureuses.
Je ne saurais assez dire combien son accompagnement me fut agréable et essentiel. Agréable parce que je retrouvais un ami, perdu depuis des lunes. Essentiel parce que nos échanges m’ont permis de mieux travailler à la construction du sens ainsi qu’à mettre en valeur, de façon plus complète, les différentes facettes de mon cheminement.
Grand merci, cher André, pour cette disponibilité.
Un peu plus tard, en novembre 2008, quand la version finale est complétée, j’en soumets le texte au regard critique de quelques lecteurs, des gens de tous horizons. Je souhaite obtenir leurs commentaires, sans réserves, sur le fond, la forme, la méthodologie, le style, la langue, etc. Je fournis donc un dernier effort pour donner suite à certains de leurs commentaires et suggestions. Je voudrais remercier sincèrement tous les membres de ce comité de lecture : Marielle Breault, Diane Charland, Rachel Jetté, Andrée Condamin et, bien sûr, André Vidricaire.
Pour leur travail autour du manuscrit, un remerciement spécial à ma sœur Francine, pour son précieux travail de relecture; à Diane Provost, pour la réalisation d’une mise en page minutieuse; et, enfin, à Marie-Ève Rodrigue, pour l’illustration de la page couverture.
Sommaire
Histoire de Vie et Formation Page de titre Page de Copyright Dedicace Remerciements PRÉFACE - Se raconter : donner une mémoire 1 - GENÈSE D’UNE ÉCRITURE PERSONNELLE
QUESTIONS D’ITINÉRAIRE CONSTRUCTION D’UNE MÉTHODE
2 - VERTES ANNÉES DANS UN QUARTIER OUVRIER : 1938 - 1963
CONTEXTE FAMILIAL L’ENFANCE - 1938 - 1943 L’ÉCOLE PRIMAIRE 1943 - 1950 LES ANNÉES DE PENSIONNAT 1950 - 1955 LA VIE ÉTUDIANTE À MONTRÉAL 1956 - 1959 L’ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES COMMERCIALES 1959 - 1963
3 - INTERNATIONALISATION DE LA FINANCE SUR FOND DE VIE FAMILIALE : 1963 - 1983
PREMIERS ÉLANS 1963 - 1970 LES AILES BRISÉES 1970 - 1971 À MON COMPTE 1971 - 1974 VERS L’INTERNATIONAL 1974 - 1979 SUR FOND DE BOULEVERSEMENT 1980 - 1983
CONCLUSION
PRÉFACE
Se raconter : donner une mémoire
L’amitié qui me relie à Pierre Lamy ne saurait s’exprimer que par une reconnaissance de sa contribution dans les domaines théorique et pratique de l’approche des histoires de vie. C’est pourquoi, je choisis de souligner et de décrire la nouvelle forme de récit que développe Lamy pour résoudre des problèmes de mémoire et d’histoire qui sont en relation inséparable. D’autre part, je montre que ce nouveau procédé narratif donne à voir – par l’histoire de vie singulière qu’on pourra lire avec intérêt – et à penser une nouvelle conception de la vie humaine.

1. PROBLÈME : MÉMOIRE ET HISTOIRE :
Dans sa Genèse d’une écriture personnelle », Lamy témoigne qu’en panne de mémoire, il ne pouvait raconter :

« … butant sur des dates, un visage, certains lieux, des circonstances particulières, des événements, que j’arrivais mal à bien cadrer dans l’espace et le temps. [...] Parfois, je me rappelais un événement, mais pas la date. Je pensais à un lieu mais les circonstances demeuraient floues. [...] (Ces) trois étés à la campagne [...] m’ont laissé une telle impression de bonheur et de plénitude que, dans ma tête, même aujourd’hui, je suis convaincu d’avoir vécu à Rosemère deux fois plus longtemps que ce ne fut le cas en réalité ».
Que faire de ces oublis et surtout de ces traces multiples imprécises? Comment objectiver ces souvenirs/témoignages, en discriminer le vrai du faux? Comment ressaisir en vérité ces expériences de mémoire? D’autre part, de quoi se souvenir? De quels faits de sa vie et de quels types de faits dans sa vie? Des événements singuliers, non répétitifs? Des faits qui se ressemblent et donnent une orientation? Le souvenir de ce qu’on lui a fait, de ce qu’il a éprouvé ou le souvenir de ce qui est arrivé? Ce dont il a été témoin passif, actif? Quoi choisir?
Voulant réaliser un travail de mémoire de soi (sujet) sur soi (objet), par soi (moyen) – rappel, remémoration, récollection – pour s’identifier et se (re)connaître soi-même, cette recherche de souvenirs dont il est « affecté », devra s’effectuer par l’histoire. En effet, se donner une mémoire à la fois de ce qu’on a fait, éprouvé et acquis, et des situations de ce vécu, c’est se raconter et se constituer une identité personnelle..

2. CONTRIBUTION PRATIQUE/MÉTHODOLOGIQUE : NOUVELLE FORME NARRATIVE
Pour réaliser ce travail de mémoire et donc le (ré)écrire dans et grâce à une histoire, Lamy fait une énumération/description des sources et des références sous le mode d’une histoire de vie intellectuelle qui explore et invente, au gré des impasses et des issues, une nouvelle pratique narrative constituée des éléments suivants :
PÉRIODE TRANCHES DE VIE DIMENSIONS DE LA VIE QUOTIDIENNE Temps long Temps moyen Temps court et contingent Espace défini fait de traces et d’empreintes : port d’attache permanent Mouvements de va-et vient à partir de l’espace permanent : départs, élans, échecs, etc. « Ce que j’ai vu, vécu, expérimenté, ressenti »
Cette pratique, loin d’être la simple application d’une théorie déjà existante, s’inscrit néanmoins dans l’approche des histoires de vie telle que développée par G. Pineau et le mouvement d’anthropoformation. Par contre, elle se refuse à une construction d’une narration dans un enchaînement causal de faits (« ceci à cause de cela »), proposant un récit qui prend la forme d’un « itinéraire » au lieu d’une « trajectoire ». Décrivons ces trois points :
A . Cette biographie d’une personne faite par elle-même utilise comme méthode l’histoire de vie qui met en scène l’acteur et ses souvenirs-mémoires. Le tableau suivant montre que les histoires de vie sous ses diverses formes d’expression du vécu personnel sont des pratiques qui ont des liens de parenté – sans s’y confondre – avec la « littérature du moi » et la « littérature historique » 1
Littérature à entrée personnelle : Journal intime, confession, lettres, correspondances, essais, livre de raison, livre de famille littérature intime, littérature du moi Littérature à entrée temporelle : Généalogies, mémoires, souvenirs, journaux de voyage, annales, chroniques, histoire littérature historique Littérature à entrée par la vie Bios, biographie, autobiographie, récit de vie, histoire de vie
B. Suite à Valery Larbaud, au lieu de rendre compte des changements et des transformations de sa personne sous la forme narrative « du ceci à cause de cela », Lamy s’en tient à un récit de ses multiples expériences passées sous la forme du « ceci, puis cela ». Son objet est de décrire ou de raconter des acta, cogitata et sentita et ce, en instants successifs. Bref, reprenant ici dans nos mots, l’article de Michel Braud 2 , cette histoire de vie semble écrite à la manière des règles du « journal intime ». En effet, la remémoration de souvenirs, puis d’un autre, se présente sous la forme d’une entrée séparée momentanée. Même si Lamy occupe une position rétrospective de sa vie, comme le diariste il évoque son passé ponctuellement, à savoir en une suite de notes non liées, posées les unes à la suite des autres dans un ordre chronologique d’une période , de telle tranche de vie et sous telle dimension de la vie quotidienne . Chaque notation prise isolément relève bien d’une configuration narrative que Lamy appelle des « tableaux » ou des « portraits », mais leur suite ne s’inscrit pas dans un agencement de pratiques ou d’événements en une action, ni dans un sujet omniscient.
Néanmoins, cette énumération successive de descriptions et de microrécits qui sont une remémoration du passé de Lamy, donne à voir des traits de sa figure individuelle et de son identité personnelle dans son déroulement temporel. Une trame d’existence se trouve fixée par écrit, trame assurément fragmentaire, échappant à toute organisation logique et ouverte sur l’avenir, mais dans laquelle le diariste reconnaît son existence et dans laquelle le lecteur reconnaît une existence.
Aussi, sa manière de raconter est une forme de récit.
C. Mais cette histoire de vie de Lamy n’est pas un journal intime destiné à l’analyse du moi-soi, mais plutôt, à la suite de Valery Larbaud, un itinéraire qui, à la différence de la trajectoire où le point d’arrivée est connu et les faits sélectionnés en fonction de ce point d’arrivée, est constitué de ce qu’il a vu, vécu, expérimenté et ressenti qui sont des possibles. 3
Quel en est le procédé d’écriture? Le « monologue intérieur ». Celui qui monologue n’est pas le narrateur, mais bien le personnage qui dit JE et conduit le récit sans savoir où il mène, se laissant guider par ce qui lui arrive, livrant le lecteur à l’imprévu de ses réactions – émotions, altérations du jugement moral, désordres de la contingence – et des événements qui en découlent. En 1913, dans une revue, puis en livre en 1923, Valery Larbaud publie sous le pseudonyme de A.O. Barnabooth , un mélange de poèmes, journal intime et essai : tout ce qui arrive découle, dans une démarche tâtonnante, des états d’âme, des décisions imprévisibles du personnage, des rencontres qu’il fait et de leur influence sur lui. En 1926, Larbaud récidive et écrit Mon Itinéraire , à la demande de A.A.M. Stols, qui énumère tous les endroits visités et « tout ce que j’ai vu ayant contribué à la formation de mes ouvrages ». Cette énumération chronologique de la géographie de son existence est le terrain de tous ses livres.
Il en va de même de l’histoire de vie de Pierre Lamy : celui qui conduit le récit n’est pas Pierre Lamy, sorte de sujet pensant à la source de tout savoir, mais « ses personnes dans sa personne » pour reprendre l’expression de Desroches 4 qui apparaissent ici sous la forme de multiples souvenirs-mémoires hétérogènes. En effet, il n’y a pas une seule mémoire même pour l’individu, mais plutôt une pluralité de souvenirs-mémoires différents, qui s’étalent les uns à côté des autres, isolément, en grappes et séquences désordonnées. Or, faire l’histoire de ces traces, en construire un récit consiste, ici, à rendre visible et à donner à voir, à l’image de l’oignon dont on ôte les pelures une à une, sans atteindre un cœur, l’écoulement, la dispersion et la dissémination d’un parcours de vie et son maintien.

3. CONTRIBUTION THÉORIQUE
Cette façon d’écrire de Lamy s’inscrit, me semble-t-il, dans la littérature moderne qui a effacé les dernières marques de l’instance narrative en donnant d’emblée la parole au personnage. En 2007, à l’occasion de la commémoration nationale du 50 e anniversaire de la mort de Valery Larbaud à Vichy le colloque avait pour thème Du journal intime au monologue intérieur dans la littérature du XX e s. « Ce monologue intérieur (Dujardin, Joyce) qu’il faudrait appeler discours immédiat , parce qu’émancipé de tout patronage narratif, devient dans le roman moderne un enfermement du personnage dans la subjectivité d’un vécu sans transcendance ni communication ». 5
La conception du sujet-moi/soi a changé. Le soi individuel et singulier, loin d’être une sorte de noyau élémentaire, un atome primitif, une substance, voire une forme toujours identique, résulte d’une formation. Doubrovsky écrit :

« Certes, chez Rousseau, le sujet a ses contradictions. Malgré tout, sa vie forme un parcours qu’on peut essayer de ressaisir, de récapituler dans sa totalité. Ce qui a changé de nos jours, c’est la conception du rapport à soi-même. Duras dans L’Amant : « L’histoire de ma vie n’existe pas. Ça n’existe pas. Il n’y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de lignes. Il y a de vastes endroits où l’on fait croire qu’il y avait quelqu’un, ce n’est pas vrai, il n’y avait personne. ». Chez beaucoup d’auteurs, on observe la disparition du sujet classique, de son unité, de la possibilité d’exprimer son histoire précisément sous la forme d’un récit chronologique et logique. Chaque écrivain a été obligé d’inventer sa manière de résoudre ce problème. Au lieu d’un beau récit totalisant, récapitulatif, comme on ne sent plus sa vie comme jadis, il faut trouver une écriture qui corresponde à cette nouvelle perception de soi-même ». 6
L’écriture novatrice de Lamy se situe dans cette interrogation et oblige à lire autrement nos vies et la vie humaine.
André Vidricaire
Professeur de philosophie, Université du Québec à Montréal
Ami de collège depuis 1957
Juillet 2010
1
GENÈSE D’UNE ÉCRITURE PERSONNELLE
QUESTIONS D’ITINÉRAIRE
Origine du projet
Un jour de juin 2004, en bouquinant à la librairie Olivieri, je trouve quelques rayons de livres en solde. À l’occasion de cette opération d’élagage que pratique la librairie, une fois l’an, il est rare que je ne déniche pas quelques perles rares. Cette année-là, la perle a pour nom Mon Itinéraire 7 , de Valery Larbaud. Je connais peu de choses de cet auteur, n’ayant lu, de lui, qu’un seul titre, La Force et l’Outil 8 , une réflexion fort intéressante sur l’acte d’écrire. Au moment de ma découverte, je me trouve alors en pleine période d’écriture et d’élaboration de projets d’écriture à peu près tous centrés autour du récit de vie et de certaines histoires de famille.
Je feuillette brièvement l’ouvrage tout en me remémorant les réflexions de Larbaud sur la force, une notion qu’il associe à « une activité de l’esprit qui tend à la création littéraire », et l’outil, un instrument qu’il nomme « matériel écrit ». Bien sûr, j’écris déjà, mais je souhaite écrire davantage. Malheureusement, dans divers projets d’écriture, des problèmes de mémoire freinent mes élans. Je me retrouve souvent en panne dans plusieurs de ces projets, butant sur des dates, un visage, certains lieux, des circonstances particulières, des événements, que j’arrive mal à circonscrire dans l’espace et dans le temps.
Par exemple, j’ai eu une quinzaine d’oncles et tantes du côté maternel. Mes liens avec eux ont été fort variés selon les circonstances et les époques. La vie de clan que j’ai menée avec eux a laissé des traces plus ou moins importantes, plus ou moins durables. Parfois, je me rappelle un événement mais non la date. Je pense à un lieu, mais les circonstances demeurent floues.
Un autre phénomène se révèle encore plus troublant. Dans mon enfance, à partir de l’âge de cinq ans, notre famille a passé trois étés à la campagne, à Rosemère, chez mes grands-parents maternels. Ces étés m’ont tellement comblé, ils m’ont laissé une telle impression de bonheur et de plénitude que, dans ma tête, même aujourd’hui, je suis convaincu d’y avoir vécu deux fois plus longtemps que ce ne fut le cas en réalité. Au début, j’ai peine à y croire. Je dois me rendre à l’évidence quand je commence à dater les événements et à les rapprocher des lieux et de mes albums-photos. Incrédule, je questionne même et mets en doute certains de ces rapprochements. Soixante ans plus tard, la réalité me rattrape. Je n’ai bel et bien passé que trois étés à Rosemère.
Ces difficultés d’identification et ces problèmes de concordance me sont très présents à l’esprit quand je prends connaissance de l’itinéraire de Larbaud. Immédiatement, j’y vois une façon efficace de régler mes problèmes de mémoire. En construisant mon propre itinéraire, je pourrais dater, identifier, nommer et décrire les lieux, circonstances et événements qui jalonnent ma vie et faire de même pour les liens qui m’unissent aux clans familiaux faisant l’objet de mes histoires de famille. Surtout que je peux compter sur une abondante documentation : correspondance, journal, albums-photos, notes et commentaires, agendas et bottins, articles de journaux, archives personnelles, etc.
Voilà dans quel état d’esprit je reçois Mon Itinéraire , de Larbaud, et comment il m’inspire. Voilà pourquoi je ressens l’urgence d’établir mon propre itinéraire pour aider ma mémoire à défaire les blocages qui paralysent toujours plusieurs de mes projets d’écriture.
Mais, qu’est-ce au juste qu’un itinéraire ?
Ainsi, muni de l’itinéraire de Larbaud et très conscient de l’utilité d’une telle démarche, je lis et relis l’ouvrage. Je l’analyse, le décortique. Puis, je me mets rapidement à l’œuvre pour préciser et actualiser mon propre itinéraire. Huit mois plus tard, j’ai complété vingt-cinq années d’itinéraire, soit un peu plus de la moitié de la période que j’entends couvrir. Puis, je fais une pause, question d’examiner le chemin parcouru, de réfléchir au travail déjà accompli, et d’en discuter avant de me lancer dans la phase finale.
En échangeant avec un ami sur ce premier jet, je lui remets en même temps la liste des autres étapes que je compte mettre en lumière lors de la deuxième moitié de mon travail. J’avoue que, à ce moment-là, je ressens un certain malaise devant le choix que j’ai fait concernant les étapes à suivre, car je ne les ai identifiées que par les activités professionnelles que j’ai pratiquées, comme si ma vie s’était articulée principalement autour de mon travail. La question se pose alors à savoir si mon objectif est de mettre en lumière un itinéraire ou de montrer une trajectoire. À la réflexion, je me rends compte que, dans une trajectoire, on connaît d’avance le point d’arrivée et que le choix des événements retenus pour y arriver se fait forcément selon cette logique. Dans un itinéraire, au contraire, les événements interviennent les uns après les autres. Ils sont fortuits et ne concourent à aucune finalité.
À quoi est-ce que je veux que l’itinéraire réponde ? À ce qui a été marquant pour que j’aboutisse aux HEC, à vingt ans ou, à ce qui a été marquant, dans ma vie, jusqu’à l’âge de vingt ans ? Même questionnement pour les étapes ultérieures qui se trouvent à la source de mon malaise. Qu’est-ce qui compte vraiment ? Ce qui a été marquant pour que je me lance en affaires, à mon compte, à trente-cinq ans ou ce qui a été marquant, dans ma vie, jusqu’à l’âge de trente-cinq ans ? À n’en pas douter, l’essentiel se trouve vraiment dans ce qui s’est passé dans ma vie, et non seulement dans une seule dimension de ma vie, si importante soit-elle. Après chaque événement, tous les possibles sont ouverts. C’est ainsi que va la vie. D’influences reçues en coups de barre donnés, les uns après les autres. L’itinéraire montre la vie qui évolue, chemin faisant. Il dévoile le chemin parcouru.
Après avoir mieux compris la différence entre itinéraire et trajectoire, je repense mon projet, sa structure, ainsi que les éléments qui vont me permettre de le mener à terme. Je comprends aussi que l’itinéraire d’un individu a des caractéristiques propres et qu’il est important de bien les mettre en valeur. Je mets du temps à saisir cette réalité mais, une fois bien comprise, je recommence tout mon travail afin de décrire un itinéraire, non une trajectoire.
L’itinéraire de Valery Larbaud
Mon Itinéraire est avant tout une commande de l’éditeur Stols faite à Valery Larbaud alors qu’il souhaitait joindre quelques notes biographiques sur l’écrivain lors de la publication d’une bibliographie de ses œuvres. En septembre 1926, Larbaud écrit à Stols«…je pense que vous trouverez d’abondants éléments biographiques dans cet itinéraire … L’essentiel y est…»
Larbaud a quarante-cinq ans lorsqu’il écrit Mon Itinéraire . L’ouvrage consiste en une brochure de soixante et une pages et couvre ses quarante-cinq ans de vie. À part ses années d’enfance et d’adolescence qui sont regroupées, pour fins de commentaires, les vingt-cinq dernières années sont traitées individuellement, année par année, et ce qu’il en dit tient, en général, en moins d’une page. Or, en une page de commentaires par année de vie, Larbaud adopte forcément un style télégraphique. Son écriture nomme les choses. Elle brosse des esquisses. C’est une écriture de référence, une écriture qui renvoie à ses œuvres. Il n’y a pas ou peu de phrases complètes.
Comme le lui a demandé son ami Stols, Larbaud lui fournit des renseignements sur ses origines, ses résidences, ses voyages, ses relations littéraires, etc. Larbaud précise que son itinéraire « s’attache en priorité à la géographie de son existence, préalable et terrain de tous ses livres. ». Marc Kopylov qui préface l’ouvrage ajoute que « c’est bien à un voyage dans sa vie … que l’écrivain nous invite nous assurant par là un accès privilégié à lui-même. Par bribes, omissions et insistances, Valery Larbaud accepte de nous dire beaucoup : ses parents, son enfance, son adolescence, ses années d’exil, ses études, ses écrivains, ses amis … et [accepte aussi] de nous parler … de son caractère : ses inquiétudes, ses obsessions, sa soif d’érudition … ».
Un itinéraire bien à moi
Soixante et une pages pour nous donner accès à quarante-cinq ans de vie de Larbaud m’apparaît un tour de force. Je me dis que si on peut dresser le profil de quelqu’un de façon aussi concise, je ne devrais pas être éloigné de mes projets d’écriture trop longtemps. Mais voilà, voir et admirer un travail aussi bien fait et s’engager dans une pareille démarche pour un résultat similaire, même si on s’y plonge avec enthousiasme et détermination est une autre affaire. À première vue, l’exercice me paraît simple, surtout que je peux compter sur de nombreux documents pour raviver ma mémoire.
Toutefois, à l’usage, l’exercice s’avère plus compliqué et, surtout, plus complexe. Larbaud nomme les choses comme ses voyages, ses rencontres, ses études, surtout dans la mesure où elles servent à éclairer ses œuvres. Comme c’est un écrivain connu, il peut se contenter d’esquisser certaines réalités au lieu de les décrire, sans pour autant nuire à leur compréhension ou les priver de sens. Comme je ne suis pas écrivain et que je peux encore moins compter sur des œuvres littéraires pour éclairer mon propos, je me trouve rapidement à l’étroit dans le système de Larbaud.
De son itinéraire je retiens donc, grosso modo, une certaine périodicité ainsi que les différents thèmes qu’il aborde, adaptant bien sûr le tout à mes expériences de vie. Comme l’objectif de mon propre itinéraire diffère grandement du sien, j’adopte pour structure de projet et comme type d’écriture une approche vraiment différente, assortie de quelques particularités propres à ma situation.
CONSTRUCTION D’UNE MÉTHODE
Une structure en trois temps
Une structure en trois temps me semble appropriée parce qu’il me paraît ainsi plus facile d’activer ma mémoire. De plus, cela me permet, en évoquant des faits ou des événements, d’en dégager plus facilement le sens. Enfin, l’atmosphère ambiante, le milieu de vie et l’environnement dans lequel s’est déroulée ma vie ont toujours revêtu une grande importance. De ce fait, le choix d’une structure en trois temps équivaut à me donner la possibilité de décrire la vie qui se déroule dans trois temps superposés. Un temps long, que j’identifie à une « période ». Un temps moyen qui subdivise la période en « tranches de vie ». Et, enfin, des temps courts, les « rubriques thématiques », qui, à l’intérieur de chaque tranche de vie, captent l’état des lieux ainsi que les faits et gestes du quotidien dans les différentes sphères de la vie.
La « période », c’est la longue durée. Une durée de temps, bien sûr, qui s’inscrit dans les dates et les événements. Mais aussi, une durée d’espace qui trouve sa place dans un lieu : la maison, une rue : le chemin de la Côte-Saint-Paul et un quartier : Saint-Henri. Ce me semble être dans ces lieux et ces espaces géographiques que les sentiments apparaissent et que la vie laisse ses traces et ses empreintes. En somme, cette période de longue durée pourrait être comparée à un port d’attache permanent. Dans mes premiers quarante-cinq ans de vie, j’en ai eu deux.
Mon premier port d’attache est la famille de mes parents ainsi que celle de ma mère, le clan Thibault, car nous habitons le même immeuble sur le chemin de la Côte-Saint-Paul. C’est là où je grandis, là où je développe mes racines. Cette période va de la naissance à la maturité, soit de 1938 à 1963. Je l’ai baptisée «Vertes Années » parce qu’elle correspond, pour moi, au printemps de la vie avec l’éveil au monde, les années de formation et la prise en charge de mon propre destin.
Mon second port d’attache est celui de ma propre famille, celle que j’ai fondée, à l’aube de ma vie d’adulte. Elle correspond à vingt ans de vie qui s’échelonnent de 1963 à 1983. J’ai identifié cette seconde période « En Famille », car elle correspond à un long moment où l’on mène soi-même ses enfants à l’éveil et au monde. C’est aussi un temps où, comme adulte, on s’engage dans la vie en tentant de se réaliser ainsi que de donner vie à ses rêves de jeunesse.
Pour moi, ces deux périodes coiffent deux mouvements longs, homogènes dans leur lancée : le temps de l’apprentissage à la vie, suivi d’un second temps alors qu’on fait le saut dans la vie.
Les « tranches de vie », c’est la moyenne durée. Je pourrais les associer à des mouvements de va-et-vient, à partir du port d’attache permanent. Des mouvements faits de départs répétés, d’élans que l’on prend, d’échecs que l’on encaisse, d’humanité que l’on développe en soi. À cause de cela, la tranche de vie est comme un espace de temps qui imprime une marque et crée un environnement. Elle enveloppe et pèse sur toute la vie quotidienne.
Par exemple, pendant les cinq années que je passe au collège, comme pensionnaire, toutes mes relations et tout mon quotidien sont imprégnés de cette réalité. Cette tranche de vie, les années de pensionnat, va durer de 1950 à 1955. Plus tard, quand je déniche une grosse job chez Bell Canada et que je rêve à la présidence de l’entreprise, je me lance corps et âme dans le travail. Cette tranche de vie, les ailes brisées, ne dure que dix mois. Et, bien que mon passage chez Bell soit de courte durée, l’intensité que j’y mets colore, ici aussi, toutes mes relations et tout mon quotidien.
Dans ces deux cas, l’homogénéité de la situation et l’encadrement qui en est résulté caractérisent bien ce qu’est une tranche de vie, qu’elle s’échelonne sur dix mois, comme au Bell, ou sur cinq ans, comme quand j’étais pensionnaire, au collège. Elle est, avant tout, un temps fort, un moment marquant, qui imprègne tout l’être dans son fonctionnement quotidien.
La période « Vertes Années » comprend cinq tranches de vie : l’enfance (1938-43), l’école primaire (1943-50), les années de pensionnat (1950-55), la vie étudiante à Montréal (1956-59) et l’École des hautes études commerciales (1959-63). La période « En Famille » en comprend également cinq : premiers élans (1963-70), les ailes brisées (1970-71), à mon compte (1972-74), vers l’international (1975-79) et sur fond de bouleversement (1980-83).
Larbaud, avant sa majorité, regroupe ses expériences par tranches de vie de deux ans. Par la suite, chaque année est traitée séparément, comme une tranche de vie autonome. Pour moi, cet exercice, bien qu’offrant des avantages pratiques, est tout simplement impossible à réaliser. J’aurais pu nommer les choses, sans toutefois pouvoir leur donner un sens ou les mettre en contexte. Par contre, en retenant des tranches de vie un peu plus larges, je peux regrouper des séquences de vie assez homogènes de façon à pouvoir décrire d’une manière significative, dans un certain nombre de rubriques thématiques, les faits et gestes du quotidien.
La « rubrique thématique », c’est la courte durée. Elle correspond à une petite capsule de vie. C’est l’instrument qui me semble le plus efficace pour dire, préciser et montrer le contenu d’une facette du quotidien dans une tranche de vie. Chaque tranche de vie contient dix de ces rubriques, donc dix facettes de vie quotidienne que je décris en y disant ce que j’ai vu, vécu, expérimenté ou ressenti. Cet exercice donne ainsi lieu à une série de tableaux et d’autoportraits aux couleurs de chaque époque, pour chaque facette de la vie. Au total, on compte cent de ces petites capsules de vie. L’essentiel de mon itinéraire s’y trouve. Voilà pourquoi il m’apparaît important de préciser la nature et l’importance des dix rubriques thématiques retenues.
Les rubriques thématiques, au cœur de l’itinéraire
Quand je commence à rédiger mon itinéraire, instinctivement, je suis la méthode Larbaud en identifiant des thèmes comme la résidence, les études, et en les caractérisant brièvement, comme il le fait. Certaines années, lorsqu’un thème se révèle moins présent dans mon souvenir et que ma mémoire en repère les traces plus difficilement, j’ai tendance à l’ignorer, tout simplement.
Je suis confronté à deux problèmes. Le premier, relié au type de description que je fais pour chaque rubrique thématique. Une description d’un ou de quelques mots peut avoir du sens pour Larbaud mais rarement pour moi. La seconde difficulté se présente à propos de l’irrégularité ou de la prolifération des thèmes retenus. Une année, je peux passer outre le thème éducation/formation et en ajouter un nouveau, comme la santé. Je me trouve donc à faire silence sur des thèmes importants, voire essentiels, et, par ailleurs, à les multiplier en périphérie.
Ainsi, au début, ma première tranche de vie contient sept rubriques thématiques. La seconde en compte déjà onze, dont cinq nouvelles. À la quatrième, je suis rendu à seize rubriques. Au total, en quatre tranches de vie, j’arrive à compter vingt-quatre rubriques thématiques différentes. Ça n’a aucun sens et je n’aboutis nulle part. C’est comme si les réalités que j’essaye de décrire n’ont aucune consistance et me glissent entre les doigts. Pourtant, ma vie, dans ce qu’elle a d’essentiel, n’a pas vingt-quatre facettes.
Après mûre réflexion, je décide de retenir, pour chaque tranche de vie, dix rubriques thématiques formelles, toujours les mêmes : la résidence, les relations, ailleurs, éducation / études / formation, entre nous, à l’œuvre, culture / loisirs / jeux, je me souviens, rêveries / préoccupations, archives / artéfacts. Ce me semble être dans ces dix facettes de vie, dans ces dix dimensions de l’être, qu’un itinéraire se construit, jour après jour, étape par étape.
Pourquoi alors retenir des thèmes qui sont extérieurs à l’individu, des thèmes du « dehors », pourrait-on dire, comme la famille, la résidence, les relations. En fait, chaque individu, dès sa naissance, fait partie de ce « dehors » qui est là, présent partout, par la famille, l’école, le milieu, etc. Ce même individu, à titre d’être intime, c’est l’être du « dedans » et il se trouve intégré, très tôt, à toutes les dimensions de son environnement. Il absorbe, est influencé, réagit, rejette, intègre, choisit. En un mot, cet individu se construit graduellement une identité. Ainsi, le « dedans » va petit à petit prendre sa place dans le « dehors », puis croître, se développer, s’affirmer, se réaliser et, plus tard, se mettre en retrait et passer le relais. Le développement de ce processus identitaire se trouve au cœur de la construction d’un itinéraire.
Pourquoi alors garder, à l’intérieur de chaque tranche de vie, dix rubriques fixes quand, dans une vie, de l’enfance à la vieillesse, les choses changent continuellement. À la naissance, nous avons tous qualité d’être humain. Ce qui nous différencie, c’est la manière dont chaque être humain se développe. À chaque âge, ses naissances, ses développements, ses deuils. Les rubriques thématiques, toujours les mêmes d’une tranche de vie à l’autre, sont donc là pour capter des instantanés, des moments présents, à chaque étape de l’apparition d’une dimension de l’être et de son évolution. Comme les êtres sont constitués d’un nombre infini de possibilités, les rubriques thématiques, du fait qu’elles soient toujours les mêmes, vont capter, pour chacune des dimensions de vie, le temps de l’émergence, du développement, de la maturité, de la dominance parfois et du retrait. C’est, me semble-t-il, l’approche qui peut le mieux montrer les temps d’une vie, i.e. une série d’autoportraits qui arrivent à illustrer le cheminement d’un individu.
Par ailleurs, j’aimerais mentionner que l’adoption de rubriques fixes, à l’intérieur d’une même tranche de vie, présente deux inconvénients : des répétitions inévitables de dates, d’une part, ainsi que des mentions répétées d’événements, d’autre part, surtout lorsqu’un fait majeur intervient. Par exemple, quand je vais en Algérie avec mes enfants, en 1975, c’est un contrat des HEC qui m’y amène. C’est à cause de ce contrat que je vais au Moyen-Orient, à deux reprises. De retour à Montréal, je continue d’être en relation d’affaires avec des banquiers de la région et en relation d’amitié avec les collègues que j’ai fréquentés, avec mes enfants, à Boumerdès et à Alger.
Mon contrat des HEC a donc des répercussions significatives sur ma vie de famille (rubrique entre nous), sur ma vie professionnelle (rubrique à l’œuvre), sur mes relations (rubrique relations) et sur mes voyages (rubrique ailleurs). Or, comme les retombées de ce contrat n’ont pas toutes lieu partout, en même temps, ilya forcément, d’une rubrique à l’autre, un certain mouvement de va-et-vient dans les dates et/ou les événements pour en faciliter la compréhension. On peut tâcher de minimiser les redites, mais les exigences de sens de chaque rubrique font qu’on ne peut les éliminer complètement. À tout prendre, les avantages de la méthode dépassent quand même largement les inconvénients qui en résultent.
En construisant un itinéraire sans rubriques thématiques fixes, ma mémoire aurait tendance à travailler surtout avec les éléments marquants qu’elle retient et qui se présentent à elle pour une période donnée. Si, au contraire, pour cette période donnée, j’interroge plutôt ma mémoire sur divers sujets comme la résidence, la famille, les relations, j’obtiens alors une variété de commentaires, des nuances, une hiérarchisation des faits et des événements. Ainsi, des tableaux d’atmosphères et de groupes se précisent. Des autoportraits se dégagent et présentent des caractéristiques plus distinctes. D’un thème à l’autre, d’une rubrique à l’autre, d’une tranche de vie à l’autre, l’itinéraire se construit et finit par présenter le sens d’une vie.
Mais quel contenu renferment ces rubriques thématiques pour produire matière à tableaux ainsi que matière à autoportraits ? Comment sont-elles définies ?
Résidence : Ce domicile permanent est l’espace qui nous accueille dans le premier tissu social qu’est la famille. Ce lieu revêt donc une importance primordiale à cause du rôle qu’il joue dans nos premières années de vie. Ses particularités d’accueil, l’atmosphère qui y règne ont souvent, sur nous, une influence déterminante et durable.
Entre nous : Entre nous signifie vie de famille. Larbaud, dans son itinéraire, fait de la vie de famille une rubrique éclatée, parlant de ses parents, à l’occasion, et nous renseignant, par contre, assez régulièrement, sur ses vacances de Pâques, d’été et de Noël. Il semble toutefois avoir vécu ses années de jeunesse plutôt en solitaire alors que les miennes se sont davantage déroulées dans une famille élargie. Enfant, je vis avec mes parents, mais aussi avec les frères et sœurs de ma mère qui habitent au rez-de-chaussée de notre immeuble alors que nous perchons au troisième étage. Entre nous traduit donc mieux la vie de clan que je mène avec tous ceux qui partagent mon quotidien.
Éducation / études / formation : Je passe, comme tout le monde, plusieurs années sur les bancs d’école. Vingt ans, en tout, pour la partie formelle et de nombreuses autres années pour tenter de me renouveler et être de mon temps. Je garde, je crois, de toutes ces étapes de formation, ouverture, rigueur et discipline. J’y apprends l’amour de la langue et des arts. Je m’approche du beau. Je connais de nombreux professeurs et, surtout, je rencontre trois maîtres dont je reparlerai plus loin.
Ces années de formation marquent grandement l’évolution de mon itinéraire, comme d’ailleurs le fait de naître dans une famille d’éducateurs : une grand-tante, ma mère, six oncles et tantes pour ne nommer que ceux-là. Comme je reçois beaucoup de ces gens, naturellement, j’en viens à imiter mes aînés en prenant l’habitude de communiquer ce que je sais à mon entourage. Alors, bien que cette rubrique vaille d’abord et avant tout pour la formation reçue, elle vaut également pour la formation donnée du fait d’être associé à certaines activités de ce type dans mon entourage immédiat.
Culture / loisirs / jeux : À première vue, cette rubrique thématique peut paraître plutôt hétéroclite tellement elle semble déployer une longue portée. En fait, elle ne prétend répondre qu’à deux questions. Quels sont mes centres d’intérêt dans la vie ? Qu’est-ce que je fais de mes temps libres ? Si la dénomination de la rubrique a l’air d’un méli-mélo, ce n’est pas qu’elle cherche à tout englober, mais plutôt parce que, selon l’âge ou les périodes de vie, la réponse à ces questions sera très différente.

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